Francis SITEL Après le mouvement de la jeunesse, la flambée de grèves de décembre et janvier, marquée par la lutte phare des cheminots, a représenté le second round dans le combat engagé avec le gouvernement. Défait par KO technique face aux jeunes, il était décisif pour le pouvoir de prendre sa revanche sur un terrain où toute sa politique salariale était en jeu. Chirac devait donc prendre l'affaire de front. Il est parvenu à endiguer le mouvement, à épuiser la grève de la SNCF et stopper celle de l'EDF, en évitant et des concessions trop significatives et des affrontements trop brutaux. Victoire aux points ? D'une certaine façon. Mais le bilan politique global est autrement plus complexe. D'une part, la victoire des jeunes n'est en rien ternie et l'onde de choc qu'elle a provoquée se prolonge au plus profond de la société. D'autre part, les effets des grèves, de leur puissance et des formes qu'elles ont prises, sont loin d'être épuisés. Malgré les amertumes d'une reprise sans victoire, ces grèves dessinent un nouveau paysage politique et social. Au-delà des péripéties immédiates, c'est véritablement une deuxième secousse que vient de connaître la société française. Ebranlement qui remet en cause bien des schémas établis et ouvre bien des questions.
A
U sortir de cette crise hivernale, pecté de la cohabitation ? En cas de le gouvernement Chirac est dé- succès, il interdisait un retour en force cisivement, et sans doute irré- de Mitterrand et du PS, et il réduisait au versiblement, affaibli. Pour se dégager silence ses concurrents immédiats : de la double épreuve du mouvement Barre, écarté des affaires, et Le Pen, jeune et des grèves dans la fonction privé de ses thèmes les plus porteurs. publique, il lui a fallu jeter ses deux Chirac pouvait croire le terrain sufatouts maîtres : le bonus hérité de la fisamment déminé pour réussir cette gestion gouvernementale de la gauche, délicate opération. Il a échoué. L'irruple joker de la maîtrise de la cohabita- tion de la jeunesse et une première tion. Dès lors il n'a plus en main que ses offensive ouvrière sont venues jeter bas cartes habituelles -celles du conserva- ce fragile équilibre politique et ont fait tisme musclé -, bien insuffisantes pour exploser toutes ses contradictions. Il lui emporter une partie délicate. a fallu recourir aux armes traditionnel-
Le pari obligé du RPR était de les puisées au vieil arsenal de la lutte des triompher de cette épreuve de la cohabi- classes. tation. Ce qui voulait dire appliquer sa Au-delà d'une fort relative victoire politique néo-libérale et réactionnaire, contre les travailleurs, Chirac est grapour convaincre l'électorat de droite et vement diminué au regard du seul obla bourgeoisie de sa capacité à gouver- jectif qui compte pour lui : l'accession à ner. Mais l'appliquer de façon suffi- la présidence, par rapport à quoi la samment graduée pour ne pas susciter phase actuelle n'est qu'un intermède, en de réactions sociales trop vives. Et en même temps qu'un test implacable. exploitant tous les bénéfices d'une cer- La chute impressionnante de sa taine continuité avec les mesures des cote de popularité traduit la perte de gouvernements de gauche: ne poursui- l'autorité politique gagnée le 16 mars et vait-il pas de façon plus conséquente et dans les premiers mois de la cohabitabrutale une politique engagée antérieu- tion. Situation que Jean-Marie Colomrement, ce que confirmait le cadre res- bani, dans le Monde, commentait de la
5 janvier 1987, gare Saint-Lazare, 19' jour de grève.
Reconduction de la grève. sorte: <<Un gouvernement capable de percuter le mur par deux fois, en si peu de temps, et de s :V cogner si fortement, a manifestement besoin de trouver un second souffle. Sans projet de société autre que la gestion privilégiée de quelques catégories considérées par lui comme décisives, rétif au dialogue social, faible dans un domaine - l'économie - où il avait coutume de jouer les fiers-à-bras, ce gouvernement et son chef donnent assurément le sentiment d'être de ceux qui subissent, plus qu'ils ne conduisent, ballotés qu'ils sont par l'événement. >>
Mais l'épreuve va au-delà des effets conjoncturels : le renouveau social opère un véritable dévoilement des falsifications néo-libérales. Le toc néo-libéral
Confrontées aux deux secousses sociales de ces dernières semaines, les valeurs montantes du néo-libéralisme sont apparues pour ce qu'elles sont : de vulgaires contrefaçons. Processus qui ne s'est pas développé sur le mode progressif de la dégradation, mais comme une brusque désagrégation.
Prenons quelques références cardinales, telles que le «modernisme», la compétence économique ou le pragmatisme consensuel... Le modernisme ? Grenadeur des lycéens et barboteur dans la boue montante de «l'affaire Chalier», Pasqua, déjà, à lui seul, suffisait à dénoncer une telle prétention de la part d'un tel gouvernement. Mais, à présent, peut-il se dire «moderne» un pouvoir qui, face à la mobilisation de la jeunesse, s'est trouvé tout tourneboulé et contraint de retirer en catastrophe ses projets «sociaux))? Qui, à la grève des cheminots, fait face avec une direction de la SNCF rétrograde, et si peu apte au dialogue social que, très vite, elle n'a trouvé d'autre recours que l'appel aux CRS?
D'ailleurs, côté « modernisme », le massacre ne s'arrête pas là. Où est-ille «moins d'Etat», lorsque la seule réponse du gouvernement aux mobilisations c'est le verrouillage salarial et la répression ? Lorsque, après avoir dénoncé le syndicalisme comme un mode périmé d'intervention sociale, on accuse à présent l'incapacité des syndicats à contrôler leur base et que, de toutes parts, on vient se presser derrière M. Bergeron pour réclamer la réhabilitation des « corps intermédiaires )) ? Où est-elle l'efficience économique, quand il apparaît qu'on n'offre d'autre perspective à l'Université française qu'un malthusianisme accru, et quand une grande entreprise, comme la SNCF, pour« innover », introduit le critère du « mérite)) dans la grille des salaires? Tout cela au moment où le déficit des échanges commerciaux avec la RF A - référence obligée lorsqu'il s'agit de justifier le blocage des salaires et d'étayer les appels à « l'effort - atteint des records !
Libéralisme oblige, la droite voudrait se revendiquer d'un certain consensus social : Giscard rêve de rassembler deux Français sur trois et Chirac de triompher de la cohabitation. Mais que voit-on? La grossière mainmise du RPR sur les grands médias, le court-circuitage systématique du Parlement, au grand dam du Conseil constitutionnel, l'épouvantail du rouge complot comme seul bagage théorique pour
expliquer les mouvements sociaux, le rappel de la cohorte des boutiquiers de la réaction, déguisés en «usagers», pour disputer la rue aux travailleurs ... Bref, il a suffi d'un souftle de jeunesse dans la lutte des classes pour que le néo-libéralisme prenne des airs de momie!
En fait, sous le pragmatisme de bon ton, est réapparu le visage lépreux de la vieille idéologie réactionnaire : l'inégalitarisme, la racisme, l'autoritarisme ... Celle d'une classe dirigeante qui n'a d'autre projet social que de s'accrocher à ses privilèges. Derrière les faux modernes, on redécouvre les vrais réactionnaires.
Ainsi, la brutale décrépitude du chiraquisme ne peut s'expliquer, au-delà des erreurs politiques qui furent les siennes, que par un phénomène plus profond : le début de crise ouverte du néo-libéralisme. Situation qui est le fruit d'une triple conjonction : le déclin du modèle Reagan en sa citadelle américaine, l'accumulation et l'aggravation des problèmes économiques, l'usure foudroyante de l'équipe gouvernementale confrontée à la reprise des luttes. Pas de médecines douces
La cohabitation, malgré ses pièges et ses crocs-en-jambe, repose sur un vrai consensus : la volonté de tout faire pour empêcher une crise politique ouverte. Partition qui nécessite de nombreux officiants. D'abord, les premiers rôles. Mitterrand qui, à chaque moment chaud, pose les garde-fous : défense de la «cohésion nationale », respect de la politique salariale ... Et Chirac qui, bon gré mal gré, doit laisser le premier présider. Mais aussi les seconds rôles. Barre, le tortueux, qui ne peut «jouer contre son camp ». Le PS, qui n'a rien d'autre à reprocher au gouvernement que son peu de talent en dialogue social. Et même le PCF, à sa façon, qui se met à l'abri du «glissement à droite de la société » pour convaincre qu'il n'y a pas d'issue politique.
Lorsqu'on prend la mesure de ce formidable dispositif étouffoir, le soulèvement de la jeunesse et la vague de grèves méritent qu'on s'extasie. Le thème du «spontanéisme social)), dénoncé par un chœur effarouché qui va du CNPF ali PS, et qui, aux extrêmes, ne laisse indifférent ni Le Pen ni Marchais, évoque quelque chose d'essentiel : une révolte à la recherche d'une expression politique, un combat qui mûrit son projet et ses formes d'organisation. D'où l'impact du mouvement de la jeunesse qui, avec sa dynamique unitaire et démocratique, sa charge d'aspiration à l'égalité et à la dignité, est entré en résonance avec des aspirations sociales profondes qui se cherchaient.
La régression sociale que veut imposer le néo-libéralisme est intolérable, avec son lot de chômage, d'humiliation, de racisme, d'autoritarisme... C'est pourquoi la bourgeoisie découvre qu'elle brûle ses cartouches et use ses équipes politiques à un rythme dangereusement accéléré. Et s'angoisse du décalage croissant entre la réalité sociale et ses expressions institutionnelles. D'où l'étonnante panique qui a saisi certains de ses porte-parole attitrés. Ce n'est pas seulement le Figaro-magazine qui a cédé à l'excès, en dénonçant le << sida mental )) de la jeunesse, mais les Echos eux-mêmes, le très austère organe officieux du CNPF, n'a pas résisté à la vision des coordinations cheminotes et à quelques coupures de courant : ce fut la transe. Et Favilla d'éructer: «Il est des périodes où la patrie est en danger. Et où ceux qui ne répondent pas à son appel sont des traîtres. Depuis dix bonnes années, la France est en danger 2 )). S'ils croyaient Maire, les travailleurs devraient oublier la grève. Lorsqu'ils lisent Favilla, les patrons comprennent qu'il ne faut pas renoncer à la guerre civile !
Une telle irascibilité patronale n'est pas que bêtise. Elle révèle aussi du flair politique : le sentiment que quelque chose a bougé qui est décisif. Non seulement les jeunes et les travailleurs refusent la logique néo-libérale mais, malgré la montagne que représentent la politique des directions du mouvement ouvrier, le contentieux de l'Union de la gauche, les effets pervers de la cohabitation, la division et la crise des organisations syndicales, la remobilisation est enclenchée. L'escalade est entamée, et la détermination est grande de se donner les moyens de contrôler ses luttes.
Les fameuses coordinations, des étudiants, des cheminots, des instituteurs sont un signal d'alarme pour le patronat et les bureaucrates : le début d'une tendance à l'auto-organisation, qui va poser en termes différents les perspectives du combat de classe, du renouveau du syndicalisme, du projet socialiste. Leur inquiétude est légitime devant ce changement.
Cela porte un joli nom, cela s'appelle l'avenir.
Francis Sitel 1. Le Monde, 15 janvier 1987. 2. Les Echos, 7 janvier 1987.