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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Hégémonie et autogestion

· Critique communiste, n° 65, juillet 1987 · p. 27-32 · 4 257 mots

La stratégie autogestionnaire est un équilibre dialectique entre l'expérience de masse et sa conscience, un programme historique, synthèse des époques antérieures, une avant-garde qui s'efforce de transmettre l'héritage et de le renouveler.

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Si, cinquante ans après sa mort, l'œuvre d'Antonio Gramsci suscite encore un tel intérêt, c'est que celle-ci va bien au-delà de toutes les tentatives de récupération plus ou moins bien intentionnées dont elle a fait l'objet depuis une vingtaine d'années. Lénine pressentait, et Trostky avec lui, que la révolution dans les pays capitalistes développés serait infiniment plus difficile à réaliser qu'elle ne l'avait été dans la Russie de 1917, même si, une fois franchi le seuil du renversement de l'Etat bourgeois, la dynamique révolutionnaire serait plus profonde 1• La révolution d'Octobre avait en effet bénéficié d'un concours exceptionnel de circonstances, et un an avant, encore exilé en Suisse, Lénine doutait de voir sa génération assister à la chute du tsarisme.

Celui-ci, maillon faible de l'Europe, s'était écroulé comme un château de cartes. Bien entendu, la préparation, lors de la " répétition générale n de 1905, et sous la forme de l'expérience accumulée par la fraction bolchevique elle-même, joua un rôle substantiel dans la réalisation de la révolution, et en particulier dans sa phase prolétarienne d'Octobre. Il reste que le prolétariat n'avait en face de lui qu'une bourgeoisie faible et comme allié une masse paysanne incapable par elle-même de tracer un avenir pour toutes les nations de l'Empire. Ce furent des conditions indéniables du succès.

Mais, dès lors qu'il s'agissait d'étendre la révolution aux pays développés, la difficulté apparut infiniment plus grande : l'échec des révolutions hongroise, allemande, et plus globalement de toute la phase de montée du début des années vingt en fut l'illustration tragique. Ces échecs, à leur tour, concoururent puissamment à la stalinisation de l'URSS. Gramsci et Trotsky

Gramsci fut de ceux, avec Trostky, qui tentèrent de généraliser à l'Europe les leçons de la Révolution russe et de définir les éléments d'une véritable stratégie dans les pays capitalistes alors au centre du système. Un demi-siècle plus tard , il est frappant de constater à quel point les deux élaborations peuvent se combiner dans une synthèse dialectique pour éclairer les problèmes centraux de la révolution socialiste dans les pays développés. Mais pour comprendre cette combinaison possible des deux démarches enrichies à la lumière de l'expérience historique, il faut saisir ce qui les différencie, ce qui ne signifie pas les opposer mécaniquement.

L'œuvre de Trotsky se concentra sur un double problème : d'une part, celui du front unique, c'est-à-dire de la tactique, voire des éléments de stratégie nécessaires à la mobilisation, et donc à la transformation par l'action de la conscience de prolétariats restés dominés globalement par le réformisme (d'abord celui de la W Internationale, puis le néo-réformisme stalinien); d'autre part, la question du programme transitoire, précisément capable de jeter les bases d'une telle mobilisation, qui parte des revendications nées de la crise capitaliste elle-même pour déboucher sur la nécessité du renversement de l'Etat bourgeois.

Gramsci cessa prématurément, de par son emprisonnement, d'être confronté à l'actualité immédiate et aux nécessités de diriger des formations militantes pour l'action . Mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle son œuvre se situe sur un terrain différent de celui de Trotsky, car ces différences s'expriment aussi dans la période allant jusqu'à 1926 lorsque Gramsci était un dirigeant d'organisation.

Pour simplifier, on peut dire que si l'œuvre de Trotsky , pourtant de dimension universelle, resta dans une certaine mesure marquée par les limites de l'expérience russe, c'est dans le présupposé plus ou moins explicite que la tactique révolutionnaire devait permettre de révéler le potentiel révolutionnaire spontané du prolétariat européen , créer les conditions pour que le mouvement inconscient devienne conscient. Dans les Discussions sur le Programme de transition 2 , Trotsky insiste avec justesse sur la détermination première d'un programme révolutionnaire par les conditions les plus objectives de la crise du système capitaliste. Les revendications transitoires visent précisément à faire prendre conscience de l'impossibilité pour le plus grand nombre de refuser les conséquences de la crise sans renverser l'Etat bourgeois. La démarche du Programme de transition, que Trotsky définissait comme un " programme d'action d'aujourd'hui jusqu'au début de la révolution socialiste 3 n, visait bien à permettre une certaine expérimentation de ce programme par les travailleurs dans le cours même de la lutte. La démarche, ici, peut être mise en relation avec la problématique de conquête de l'hégémonie d'Antonio Gramsci. Cependant, cet aspect de l'œuvre de Trotsky, dont le Programme de transition réalise une synthèse, reste contradictoire avec d'autres écrits où la médiation entre le programme et sa pénétration dans les consciences est davantage limitée à une agitation bien menée de l'avant-garde organisée. Cette vision réductrice n'est pas le seul fruit de l'isolement de celle-ci dans la fin des années trente ou , pour reprendre cet exemple, du caractère limité des luttes de masse aux Etats-Unis, où Trotsky réalisa les Discussions déjà citées avec des militants américains.

Le parti révolutionnaire et son programme possédaient bien, dans la conception de Trotsky , jusqu'à un certain point, une fonction messianique, qui devait révéler aux masses leur conscience vraie, portée en elles de façon inconsciente, dans les épisodes cruciaux des crises révolutionnaires. Ce qui n'était qu'une limite, perceptible aujourd'hui à la lumière de l'expérience historique, devait par la suite devenir une véritable caricature dans un certain nombre d'organisations prétendument héritières de Trotsky. Certes, en s'attaquant au problème de la domination réformiste sur le mouvement ouvrier européen , en généralisant et systématisant la démarche de Lénine dans la Maladie infantile du communisme, en revenant à de nombreuses reprises sur les problèmes posés par l'existence de l'aristocratie ouvrière, Trotsky montrait bien comment la phase préparatoire de la révolution conditionnait la possibilité de la révolution elle-même. Sa généralisation du problème du front unique montre qu'il avait clairement perçu la dimension de " guerre de position •• des révolutions européennes , jusque dans la guerre civile espagnole, " guerre de mouvement n s'il en était. Il reste que

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l'assimilation de la crise de l'humanité " à la crise de la direction révolutionnaire ", dans laquelle les marxistes révolutionnaires constitueraient l'alternative naturelle aux directions réformistes, que les larges masses reconnaîtraient à la faveur des crises révolutionnaires, s'est averee réductrice. L'expérience historique a montré que les problèmes de la stratégie révolutionnaire dans les pays capitalistes combinaient au contraire les problèmes de direction , de programme et de transformation du mouvement ouvrier dans sa texture méme pour espérer faire parvenir les contradictions du capitalisme à maturité.

La spécificité de l'œuvre de Gramsci , c'est l'insistance sur le caractère non seulement dominé mais aliéné de la conscience des prolétariats européens. Selon lui, une stratégie révolutionnaire n'a pas seulement pour but de révéler au prolétariat sa conscience vraie. Car le prolétariat est aussi porteur d'une fausse conscience, produit de son statut de classe dominée. Il s'agit donc 191 9: spartakistes à Berlin . tout autant de transformer et de bâtir cette conscience dans le cours même du processus, de créer pour le prolétariat les conditions culturelles de la révolution. Pour Gramsci, un degré suffisant du passage du prolétariat de classe en soi en une classe pour soi est une condition de la révolution sociale. Il ne suffit pas que les contradictions organiques du capitalisme parviennent à maturité par la propre dialectique objective du système pour que le prolétariat en prenne conscience et se saisisse du pouvoir. La cruelle et soudaine expérience du fascisme en Italie en fut une malheureuse démonstration .

L'existence d'un parti révolutionnaire audacieux, stimulant les couches actives du prolétariat pour leur permettre d'exploiter les éphémères occasions où la classe dominante et son Etat laissent un vide, reste certes un facteur indispensable. Ici, à l'inverse de l'œuvre de Trotsky, celle d'Antonio Gramsci n'aborda que rarement les problème spécifiques de la conquête révolutionnaire du pouvoir, qui trop souvent semble ramenée à la conséquence naturelle d'un triomphe de la " guerre de position " : l'interprétation réformiste de son œuvre, si elle est abusive, n'est donc pas purement fortuite.

Cependant, l'apport de Gramsci est de montrer qu'il existe une précondition aux autres, d'ordre plus général. L'avant-garde du prolétariat, ses partis révolutionnaires et ses couches actives, doit devenir une candidate légitime au pouvoir. Cette légitimité historique doit être perçue non seulement par les autres couches exploitées au prolétariat, mais surtout par l'ensemble des couches du prolétariat lui-même. De ce fait, il n'est pas surprenant que Gramsci , dans l'élaboration du concept d'" hégémonie ", ait pris comme modèle la domination bourgeoise. C'est que , dans les pays capitalistes développés , et précisément à l'opposé relatif de ce qu'était le tsarisme, le pouvoir des classes dominantes s'exerce au travers d'un mélange de coercition et de consensus obtenu aux dépens des classes dominées. Ce consensus n'est pas le simple fruit d'une résignation du prolétariat mais de l'intériorisation d'un certain nombre d'institutions, de mécanismes sociaux comme légitimes. Comme l'a montré Perry Anderson 4 , les distinctions entre l'Etat comme siège de la coercition et la société civile comme lieu du consensus sont arbitraires , et dans cette répartition entre les deux mécanismes de la domination bourgeoise, l'Etat et la société sont également partagés. L'organisation du travail comporte des éléments de coercition majeurs, et le parlementarisme est un des piliers de la légitimité du pouvoir bourgeois.

Le mouvement révolutionnaire du prolétariat doit apparaître comme une alternative d'ensemble au pouvoir bourgeois, à la crise de son système économique , de ses valeurs morales, de ses institutions . Renverser l'Etat bourgeois, c'est pouvoir justifier la contre-coercition du prolétariat, et les conséquences d'une guerre civile, même limitées au minimum , par une supériorité de la légitimité historique. L'acquisition de cette légitimité est le problème central de l'œuvre de Gramsci, qui permet de comprendre sa polarisation sur le problème des intellectuels et sur

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celui de " l'hégémonie ". Son œuvre de maturité n'est pas seulement abstraite de par l'élargissement " philosophique " de la réflexion mais aussi évidemment par sa rédaction en prison sous l'œil de la censure et par l'utilisation de constantes métaphores, comme en tiennent lieu le plus souvent les comparaisons entre les questions de stratégie révolutionnaire et les questions militaires.

Si l'œuvre de Gramsci a pu être utilisée à tant de fins différentes, c'est aussi pour cette raison. Pourtant, la continuité de sa pensée apparaît clairement lorsqu'on réexamine la totalité de ses écrits, et l'œuvre de prison apparaît comme le prolongement et l'extension de la réflexion menée au cours de la vague révolutionnaire de l'Italie de l'après-guerre.

Autogestion à Turin

Le mouvement des conseils ouvriers de la FIAT à Turin représente, pendant plus de deux années, l'axe de la situation prérévolutionnaire que connaît l'Italie de 1919 à 1921. Pour Gramsci, leader du groupe Ordine Nuovo, le mouvement des conseils turinois n'est pas une simple mobilisation politique, il dessine par sa profondeur et sa durée les traits du futur pouvoir prolétarien. Turin était devenue " le creuset historique de la révolution communiste italienne 5 " .

Dans le mouvement des conseils turinois, les métallurgistes ne s'étaient pas contentés en effet d'occuper les usines mais avaient entrepris le redémarrage de la production sous leur propre contrôle. Une telle pratique autogestionnaire constituait aux yeux de Gramsci un élément décisif de la stratégie révolutionnaire :

" La classe ouvrière se serre autour des machines, crée ses institutions représentatives comme fonctions du travail, comme fonctions de l'autonomie conquise, de la conscience conquise d'un autogouvernement. Le conseil d'usine est la base de ces expériences positives, de la prise de possession de l'instrument de travail, c'est la base solide du processus qui doit culminer dans la dictature, dans la conquête du pouvoir d'Etat à diriger vers la destruction du chaos, de la gangrène qui menace d'étouffer la société des hommes, qui corrompt et dissout la société des hommes 6 • "

De l'occupation des usines, de la remise en cause de la hiérarchie industrielle, Gramsci voyait se dessiner pour le prolétariat le chemin de la fameuse " hégémonie " qui devait lui permettre de se porter candidat au pouvoir. Dans cette mesure même, Gramsci voyait dans le mouvement des conseils, comme mouvement autogestionnaire s'étendant sur des mois, une expérience-pilote, une introduction aux tâches de la transition vers le socialisme. Si leur accomplissement ne pouvait s'envisager à large échelle qu'une fois l'Etat bourgeois renversé, leur actualité et le début de leur réalisation, tout comme la nécessité d'un Etat ouvrier, s'exprimaient dans le cœur même de la lutte des conseils turinois.

" Le terrain du contrôle est bien, écrivait-il, en dernière analyse le terrain sur lequel bourgeoisie et prolétariat s'affrontent pour se disputer la position de classe dirigeante des grandes masses populaires. Le terrain du contrôle est donc bien la base sur laquelle, après avoir conquis la confiance et le consentement des grandes masses populaires, la classe ouvrière construit son Etat, organise les institutions de son gouvernement auquel elle appelle à prendre part toutes les classes opprimées et exploitées, la base enfin où elle commence le travail positif d'organisation du nouveau système économique et social. Au cours de la lutte pour le contrôle - lutte qui ne se déroule pas au Parlement mais est une lutte révolutionnaire de masse qui implique une activité de propagande et d'organisation du parti historique de la classe ouvrière, le Parti communiste-, la classe ouvrière doit acquérir, spirituellement et en tant qu'organisation , la conscience de son autonomie et de sa personnalité historique. ( 00.) Cette forme d'organisation ne peut être que le conseil d'usine et l'organisation, au plan national, du conseil d'usine. ( 00. ) Cette lutte doit viser à démontrer aux grandes masses de la population que tous les problèmes essentiels de la période historique actuelle, ( 00 .) ne peuvent être résolus que lorsque le pouvoir économique et, par conséquent, le pouvoir politique tout entier, seront passés aux mains de la classe ouvrière ; en d'autres termes, la conduite de la lutte s'orientera vers l'organisation autour de la classe ouvrière de toutes les forces populaires en révolte contre le régime capitaliste, cela, afin d'obtenir que la classe auvière devienne effectivement la classe dirigeante et qu'elle guide toutes les forces productives vers leur émancipation grâce à la réalisation du programme communiste 7 . "

Les analogies avec la démarche de Trotsky autour des revendications transitoires sont ici évidentes. Mais Gramsci introduit dans la démarche un facteur supplémentaire : celui d'expériences de pouvoir partiel du prolétariat au sein de la société capitaliste, comme élément de maturation de son expérience historique, et qui ne se réduit pas à la simple situation de " double pouvoir " préludant à l'insurrection qui fut celle de l'automne 1917 en Russie.

Que les travailleurs aient décidé la remise en marche des ateliers et de contrôler eux-mêmes directement la production avait pour Gramsci une valeur sociale générale. Elle permet d'abord de montrer la capacité du prolétariat sur le terrain même de " l'efficacité économique " : " Pendant la période d'occupation et de gestion ouvrière directe, lorsque la majorité des techniciens et des employés de l'administration eut déserté le lieu de travail et qu'une importante partie du personnel ouvrier eut été prélevée pour remplacer les déserteurs et accomplir les fonctions de surveillance et de défense militaire, le niveau de production fut plus élevé que pendant la période précédente, caractérisée par la réaction capitaliste qui suivit la grève générale 8 • "

Au-delà , la pratique autogestionnaire permet au prolétariat la prise de conscience de sa force historique et lui permet vis-à-vis des autres couches exploitées de se constituer en force hégémonique du processus révolutionnaire.

Comme le souligne avec justesse André Tose! dans sa remarquable introduction aux Textes de Gramsci: " Tel est le contenu de l'expérience formatrice décisive qui a été celle des conseils d'usine de Turin : l'autogestion entière de l'usine pour investir la société ouvrière et l'Etat. A la

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différence des autres expériences " conseillistes" d'Europe (Allemagne, Hongrie), le "conseillisme" du jeune Gramsci est d'emblée économique et éthico-politique 9 . "

La démarche de Gramsci peut-elle déboucher sur une conception gradualiste de la prise du pouvoir et sur l'inutilité d'une phase de " guerre de mouvement " permettant au prolétariat de s'emparer du pouvoir et de détruire la machine d'Etat capitaliste?

Comme nous l'avons vu, cette interprétation ne peut découler que de l'isolement, en dehors du contexte général de son œuvre, de quelques passages des Cahiers de prison. En réalité, comme celle de tous les grands théoriciens marxistes, l'élaboration de Gramsci trouve sa force dans sa compréhension de la dialectique des contradictions de la réalité, comprise comme totalité en mouvement.

Aussi, en même temps qu'il insiste sur la valeur stratégique d'expériences d'autogestion dans le cadre capitaliste, Gramsci souligne le caractère limité de ces expéDans la Ruhr. paysans el oul'riers en armes 1 1920!. riences, et le caractère incontournable de la nécessité de la prise du pouvoir d'Etat. " Il faut que le pouvoir lui-même passe aux mains des travailleurs , mais ceux-ci ne pourront jamais l'obtenir tant qu'ils s'imagineront pouvoir le conquérir et l'exercer au travers des organes de l'Etat bourgeois. L'action de défense des travailleurs menée par les syndicats, la constitution d'organes socialistes, les expériences socialistes en régime bourgeois, la conquête incessante de nouveaux postes dans les organismes avec lesquels les bourgeois gouvernent la société, tout cela est devenu insuffisant, inutile 10 . " C'est qu'immédiatement dans le sillage de l'expérience autogestionnaire de Turin, l'aile réformiste du PSI et les structures syndicales qu'elle contrôlait s'étaient empressées de s'engager dans une vaste négociation avec le patronat sur l'institutionnalisation des conseils comme organes de cogestion de l'entreprise. En même temps qu'il souligne que les travailleurs peuvent y trouver un pouvoir réel , Gramsci insiste sur les dangers de l'enlisement dans le cadre de l'ordre existant.

De façon parallèle, l'insistance sur la nécessité pour le prolétariat de conquérir l'hégémonie sur une grande partie des forces exploitées et dominées n'élimine pas le problème du parti révolutionnaire, précisément parce que les expériences autogestionnaires ne peuvent connaître qu'une destinée limitée au sein du capitalisme. Un parti apparaît indispensable pour synthétiser l'expérience, la transmettre, aider à ce que chaque expérience s'empare des acquis des précédentes et, surtout, s'efforcer d'œuvrer en permanence à la convergence des expériences et à leur éducation dans la perspective de la nécessaire rupture révolutionnaire.

Au congrès de Lyon de 1926, le PCI synthétisait les riches années de sa fondation , marquée par l'expérience révolutionnaire puis par le fascisme, en combinant la réflexion sur les conseils ouvriers, le front unique, les revendications transitoires. Mais cette réflexion, sans doute la plus élevée au sein d'une direction de parti de la lW Internationale en Europe dans les années vingt, se combinait déjà avec la stalinisation du PCI.

Dans les thèses, pourtant, Gramsci esquisse pour le Parti communiste une conception de son rôle de direction qui s'infléchit sensiblement par rapport à une interprétation " dirigiste " mécanique du léninisme.

"( ... )Il ne faut pas croire , écrit-il, que le parti puisse diriger la classe ouvrière en s'imposant à elle de l'extérieur et de façon autoritaire : cela n'est pas plus vrai pour la période qui précède la prise du pouvoir que pour celle qui lui succède. L'erreur que représente l'interprétation mécanique de ce principe doit être combattue dans le parti italien comme une conséquence possible des déviations idéologiques d'extrême gauche ; ces déviations conduisent à une surévaluation arbitraire et formelle du rôle dirigeant du parti. Nous affirmons que la capacité de diriger la classe ne tient pas au fait que le parti se "proclame" son organe révolutionnaire, mais au fait qu'il parvient " effectivement", en tant que parti de la classe ouvrière, à rester en liaison avec toutes les couches de cette même classe, à impulser les masses dans la direction souhaitée et la plus favorable, compte tenu des

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conditions objectives. Ce n'est que comme conséquence de son action parmi les masses que le parti peut obtenir d'elles d'être reconnu comme "leur" parti (conquête de la majorité) et c'est à cette condition seulement que le parti peut se prévaloir d'être suivi par la classe ouvrière. Cette action dans les masses est un impératif qui l'emporte sur tout ''patriotisme" de parti 11 • " Préparer la crise révolutionnaire

Vingt ans après Mai 68, les forces révolutionnaires françaises sont encore à la recherche d'une véritable stratégie.

Moins encore que dans la Russie de 1917, moins encore que dans l'Italie des années vingt, une victoire révolutionnaire dans l'Europe capitaliste ne pourra être le fruit d'une divine surprise et d'un effondrement subit du système. Elle sera le fruit d'une patiente préparation dans le cadre d'une crise capitaliste aux dimensions inédites, dont la durée s'allonge à la mesure même de sa gestion " rationnelle " par les Etats bourgeois, et dont nous n'avons connu qu'une part, sans doute la plus intense.

La capacité du prolétariat à gérer l'ensemble du mouvement de la société s'est décuplée avec l'expansion capitaliste elle-même, qui n'a jamais creusé sa propre tombe avec autant de vigueur. Comme projet politique et social, l'autogestion généralisée et coordonnée est devenu l'essence même de la transition au socialisme, sa base objective issue du capitalisme lui-même.

La crise du mouvement ouvrier traditionnel reflète sa profonde incapacité, de par son réformisme, à formuler cette alternative nécessaire. La méfiance, voire l'hostilité diffuse à l'égard des " partis " en est la conséquence. La pratique autogestionnaire des luttes, dont l'efflorescence récente des " coordinations " est une nouvelle expression , reflète là aussi les forces objectives du prolétariat moderne. Les expériences autogestionnaires de remise en marche de l'outil de travail pour défendre une lutte et refuser le chômage, de remise en marche du service public pour casser la division employés-usagers, de recherche à l'échelle de branches ou de secteurs des solutions possibles à la crise capitaliste vont se multiplier avec l'approfondissement de la crise.

Ces expériences sont et seront nécessaires pour que la conscience de classe des travailleurs s'ajuste à l'échelle de leurs forces historiques. La crise de confiance dont sont frappés les partis et les institutions opérant dans le cadre de l'Etat bourgeois doit être transformée en une conscience positive d'une alternative sociale et politique d'ensemble. Les marxistes révolutionnaires doivent favoriser constamment ces expériences, les stimuler. Leur but en leur sein est de montrer en permanence que les besoins fondamentaux des travailleurs ne pourront être satisfaits sans changer l'ensemble du système, et que ce changement se heurtera, se heurte déjà, à l'appareil d'Etat bourgeois que les travailleurs devront se donner les moyens de briser. Ce n'est qu'au travers d'une conquête de l'hégémonie dans le processus même de recomposition du mouvement ouvrier que les éphémères occasions où l'Etat bourgeois vacille pourront être légitimement exploitées par les couches les plus avancées et les plus organisées du prolétariat.

L'autogestion, comme conception du pouvoir prolétarien demain, imprime nécessairement sa marque à la stratégie pour y parvenir. Le renversement de l'Etat bourgeois est un seuil dialectique dans un processus historique qui part des conditions objectives de la crise capitaliste pour définir les traits et les tâches de la transition au socialisme. Il n'est pas une muraille de Chine au-delà de laquelle s'étendrait un territoire aussi mystérieux que magique : tout y serait possible sans que l'on sache exactement quoi. Echaudés par l'expérience stalinienne, les travailleurs demandent à voir et à toucher du doigt avant de faire le saut.

Aucune stratégie révolutionnaire authentique, qui parte des contradictions mêmes du capitalisme, n'est une voie royale garantie à l'avance contre les déviations possibles. La stratégie autogestionnaire est un équilibre dialectique entre l'expérience de masse et sa conscience, un programme historique, synthèse des époques antérieures, une avant-garde qui s'efforce de transmettre l'héritage et de le renouveler. L'autogestion peut être certes comprise dans un sens réformiste, comme le contrôle ouvrier, comme le socialisme lui-même. Pourtant, n'est-il pas frappant qu'après avoir diffusé dans tout le mouvement ouvrier politique et syndical des années soixante-dix, dans la foulée de Mai 68, l'autogestion ait disparu des discours et des congrès au moment même où l'expérience de gauche au gouvernement s'enlisait dans la gestion du capitalisme en crise?

C'est dans le cours même de la recomposition du mouvement ouvrier qui s'ouvre, dans le creuset même de la crise capitaliste, que se dessinent les traits du programme transitoire de notre époque. Il combine la maîtrise des acquis théoriques et politiques des époques antérieures et leur application vivante à la réalité qui, à son tour, les enrichit. Le combat révolutionnaire de Léon Trotsky et d'Antonio Gramsci continue.

François Dietrich 1. Léon Trotsky , Où ua l'Angleterre?, éditions Anthropos, Paris, 1971, p. 47 (1926).

2. Léon Trotsky , Discussions sur le Programme de transition , Série Classique rouge , éditions François Maspero, Paris , 1972, (1938).

3. Ibidem , p. 20. 4. Perry Anderson , Sur Gramsci, François Maspero, Paris, 1978.

5. Antonio Gramsci, " Le Programme de I'Ordine Nuovo ", in Ecrits politiques, 1, Gallimard , Paris, 1974, p. 373 (août 1920).

6. Antonio Gramsci , " L'Instrument de travail " in Ecrits politiques, 1, Gallimard, Paris, 1974, p. 315 (février 1920).

7. Antonio Gramsci, "Contrôle ouvrier" in Ecrits politiques, Il, Gallimard, Paris, 1974, p. 80-81 (janvier 1921).

8. Antonio Gramsci , " Gestion capitaliste et gestion ouvrière" in Ecrits politiques, Il, Gallimard, Paris, 1974, p. 165 (septembre 1921 ).

9. André Tose! , préface à Gramsci, Textes, Editions sociales, Paris, 1983, p. 11.

1 O. Antonio Gramsci , " Socialiste ou communiste" in Ecrits politiques, Il, Gallimard , Paris 1974, p. 119 (mai 1921).

11 . Antonio Gramsci, Thèses du lW Congrès du PC!, Thèse XXXVI, in Gramsci, Textes, Editions sociales, Paris, 1983, p. 78 (janvier 1926).

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