Eric Heffer, député du Parti travailliste britannique depuis 1964, ancien ministre du gouvernement
Wilson de
1974-1975, participe au
Campaign
Group, mouvement des députés travaillistes de gauche.
Il a publié, en
1986, « Labour's future » (l'Avenir du travaillisme), dont le présent article est extrait.
Nous remercions
Eric Heffer de nous avoir autorisé à publier ce texte.
Traduction de l'anglais par
John Barzman.
Pour les socialistes, la question de l'Etat et de ses fonctions est une question d'immense importance. Il existe évidemment plusieurs positions différentes sur le sujet chez les socialistes 1 • Citons par exemple quelques positions contrastées des socialistes britanniques. Keir Hardie, un des fondateurs du Parti 'travailliste, écrivait dans s0n livre From Ser{dom to Sdçialism: " Si l'on affirme que l'Etat fait partie de l'envir<Pnnement que les possédants ont constitué pour leur pr~pre protection, il est clair que dès que la classe ouvrière aura réussi à capturer et maîtriser la machine d'Etat, telui-ci deviendra également un aspect de son environnement naturel 2• "
A l'opposé de cettè position, il y a notamment William Paul, membre du Socialist Labour Party au début du siècle, qui écrivait dans The State- lts Origins and Functions: "Les travaillistes et " socialistes" étatistes n'ont pas compris non seulement la nature de l'Etat, mais aussi sa fonction sociale. Notre analyse montre que l'Etat est l'arme par laquelle la classe dominante maintient "l'ordre" dans un système déchiré par la lutte de classes et les intérêts sociaux en conflit 3 . "
La question de savoir si les travailleurs peuvent, après leur victoire, se saisir de l'Etat, le contrôler et s'en servir à leurs fins propres, a été longuement étudiée par Lénine. Il a conclu catégoriquement que la machine d'Etat capitaliste devait être détruite et une nouvelle construite, qui dépérirçlit un jour.
On voit donc un clivage majeur chez les socialistes de l'époque. Mais nous vivons aujourd'hui une autre époque et nous savons qu'en Union soviétique, par exemple, l'Etat n'a pas dépéri après la prise du pouvoir par les communistes, mais s'est au contraire renforcé jusqu'à contrôler tous les aspects de la vie. Nous constatons en rétrospective que les " socialistes non étatistes " avaient raison de dire que le contrôle de l'Etat n'amènerait pas au résultat recherché par les " socialistes étatistes ". La période du contrôle ouvrier n'a pas duré très longtemps en Union soviétique. Elle a vite cédé la place à une gestion bureaucratique responsable devant l'appareil d'Etat, à son tour responsable devant le Parti communiste, à son tour responsable devant un individu.
Le destin de la révolution soviétique est un avertissement qu'il faut avoir une analyse claire de la nature de l'Etat. A mon avis, il est important de reconnaître que l'appareil d'Etat comporte plusieurs aspects, dont certains sont des' instruments de l'oppression de classe et d'autres servent dans une certaine mesure l'ensemble de la société. Je ne prétends évidemment pas que la nature de classe de l'Etat n'existe plus, qu'il serait maintenant une force neutre au-dessus de la société. La grève des mineurs devrait suffire à faire voler en éclats toute illusion à ce sujet. La police, les tribunaux, la loi et même la Sécurité sociale ont été utilisés contre les mineurs, exactement comme la théorie marxiste classique l'avait prédit.
William Paul avait raison d'écrire : " Chaque fois qu'un homme d'Etat moderne est désigné pour contrôler un grdupe industriel, il doit désigner des cadres et experts permanents qui ne connaissent rien à cette industrie. Ces cadres sont nommés par l'Etat, c'est-à-dire par en haut; ils ne sont responsables que devant le ministre d'Etat qui, lui-même, dépend entièrement d'eux pour l'information sur son secteur. Ces cadres sont conscients de leur pouvoir et l'utilisent effectivement. " La lutte des mineurs britanniques de 1985 a souligné la pertinence de cette analyse. Les charbonnages étaient contrôlés par un gouvernement conservateur qui s'est servi des cadres de l'industrie contre les mineurs tout en faisant semblant de s'abstenir de toute ingérence dans la grève. L'Etat n'est au-dessus ni des classes sociales ni de la politique de classe.
C'est vrai aussi du domaine de la politique municipale. En Grande-Bretagne, on a vu ces dernières années des municipalités travaillistes mettre en avant des nouveaux programmes socialistes, en partie calqués sur l'expérience de municipalités progressistes étrangères. D'après Raphael Samuels, dans la /'lew Le{t Reuiew, le livre Red Balogna était la Bible des conseillers du Grand-Londres (GLC) 4 . Une majorité de gauche (pas entièrement communiste) s'est dégagée à Bologne en 1975 avec une nouvelle administration 'municipale à la clé. Celle-ci peut se prévaloir de réalisations indéniables. Elle a joué un rôle de pionnier dans la planification urbaine, la circulation et les transports, élaboré des programmes pour l'emploi et adopté des plans positifs pour l'éducation, la santé, les personnes âgées et autres besoins sociaux. Je me souviens de l'enthousiasme suscité en Grande Bretagne par ce livre ; quant à moi, je pensais que des choses du même ordre avaient déjà été faites depuis un certain temps, notamment par les conseils de Norwich, Sheffield et Manchester.
Si! Schmid souligne un fait important dans Red Balogna : " les partis communiste et socialiste de Bologne peuvent penser et agir en socialistes tant qu'ils le veulent, ils n'en dépendent pas moins de la politique financière nationale ... Aussi progressistes que soient les idées à Bologne, leur application n'en doit pas moins se faire dans le cadre de la loi nationale. Les Bolognais peuvent être conscients et animés du désir d'expérimenter de nouvelles formes de vie communale. Mais dans leur inconscient, dans leur vie quotidienne, ils manifestent les mêmes attitudes autoritaires et paternalistes que leurs compatriotes à yenise ou Florence. " Les socialistes de Bologne se sont heurtés à des obstacles financiers et culturels dans leurs efforts de transformer la société dans leur région . Le deuxième problème peut être surmonté par leurs efforts, mais le premier relève du gouvernement. C'est donc l'Etat qui allait décider.
Les autorités municipales travaillistes qui veulent construire un type de société socialiste municipale non étatique se heurtent aux mêmes problèmes. Ils sont en dernière analyse limités et contrôlés pas la législation et la politique du gouvernement. Le GLC et ·les autres autorités métropolitaines ont à leur manière, dans le cadre du pouvoir capitaliste à la Thatcher, cherché à construire des oasis socialistes dans le désert capitaliste. Le JOuvernement a pris des mesures pour les en empêcher. Il a d'abord retiré les transports de Londres (c'est-à-dire la régie des métros et des autobus) de la compétence du GLC. Puis il a aboli toutes les autorités métropolitaines, y compris le GLC. Il a ensuite encore restreint lès pouvoirs locaux en centralisant le contrôle des collectivités locales par le biais de lois et décrets imposant un plafond aux taxes locales, aux subventions gouvernementales et aux tarifs des services municipaux, et d'autres mesures du
même type. Le socialisme municipal n'aura qu'un rôle limité tant que l'Etat centraliste britannique sera contrôlé par les conservateurs.
Une des meilleures réflexions sur l'Etat que j'ai lue est l'article de Ralph Milliband, intitulé " Le pouvoir d'Etat et les intérêts de classe " (New Le{t Review). L'argument et les conclusions de cet article sont fondamentalement justes à mon avis. Il explique que, dans les pays capitalistes avaljlcés, l'Etat est une " association de deux forces séparées, agissant chacune dans son propre domaine, mais liées par de nombreux fils ". D'une part, il y a l'aspect civil de l'activité de l'Etat, avec notamment la Sécurité sociale, le Service national de la santé, l'entretien des routes, etc. De l'autre, l'aspect répressif de l'Etat ~ le système judiciaire, la police et l'armée qui servent à maintenir le pouvoir de la classe dominante. Milliband indique que les termes de cette association ne sont pas fixés une fois pour toutes mais sujets aux circonstances, notamment l'état de la lutte de classes à un moment donné. C'est pourquoi sous le gouvernement Thatcher, par exemple, l'Etat est utilisé de plus en plus comme arme contre les syndicats et la classe ouvrière toute entière.
Qu'en est-il du rôle de l'Etat sous le socialisme? Marx, dans la Guerre civile en France, et Lénine, dans l'Etat et la révolution, affirmaient que les pouvoirs d'Etat se dissoudraient quasiment avec l'avènement du pouvoir ouvrier. L'Etat, donc, " n'est pas aboli, mais ses fonctions et pouvoirs deviennent largement résiduels et subordonnés ". De façon très détournée et dans un contexte totalement différent, Neil Kinnock, le dirigeant actuel du Parti travailliste, a exprimé dans un discours devant le congrès de 1985 - cette partie de son discours étant celle qui s'est passée sans chahut - la même idée sur l'avenir de l'Etat sous un futur gouvernement travailliste lorsqu'il a dit que ce qu'il nous fallait, c'était un " Etat habilitateur " - un Etat qui ne serait plus sur le dos des gens, mais à leurs pieds.
Je pense que quand le mouvement ouvrier aura accédé âu pouvoir avec un programme socialiste qu'il a l'intention d'appliquer, il devra rapidement se tourner vers la démocratisation des parties de l'appareil d'Etat qui sont utilisées comme instruments de violence, à savoir la police et l'armée. Sans cela, la bourgeoisie se servira du fait que le personnel des échelons supérieurs de l'Etat est composé pour l'essentiel de ses propres membres pour se mobiliser contre nous. C'est ce qui s'est produit dans d'autres pays et il serait très naïf de croire que·cela ne se produira jamais ici. Il faut donc que les polici~rs aient le droit d'avoir un syndicat libre jouissant d'une 1inesure de pÇ>uvoir sur la police elle-même. D'autre part, les forces de pblice doivent passer sous le contrôle direct des autorités locales élues afin de devenir l'instrument du peuple en y étant pleinement intégré. De même, les forœs armées auront besoin d'être démocratisées ; les officiers devront être recrutés sur une base plus large et les soldats avoir le droit d'appartenir à un syndicat affilié au TUC [la seule centrale syndicale en Grande-Bretagne]. Comme le dit Ralph Milliband : " L'association du pouvoir d'Etat et du pouvoir de classe dans une société socialiste signifie quelque chose d'assez différent. Elle exige l'acquisition de vrais pouvoirs par les organes de représentation populaire dans toutes les sphères de la vie, de l'entreprise aux collectivités locales, et implique une démocratisation complète du système d'Etat et le renforcement du contrôle démocratique sur tous ses aspects. " Milliband argumente à juste titre que le pouvoir d'Etat perdure et ne " dépérit " pas. Sa position se situe à mi-chemin entre Keir Hardie et William Paul. L'Etat continuera , mais ce ne sera pas le même Etat sous le socialisme, et ses fonctions doivent être soumises au contrôle démocratique. Bien que les gens comme William Paul estiment que c'est une chose impossible, je pense que Milliband a raison.
L'Etat a de nombreuses fonctions différentes dans la société capitaliste. Antonio Gramsci, comme tous les théoriciens socialistes qui se sont penchés sur le monde réel, a largement écrit à ce sujet. Une grande partie de ses Cahiers de prison est consacrée à la question de l'Etat et de la société civile. Il a longuement décrit ce qu'il appelait le " césarisme " et décrié la " théori.e du césarisme " qui a " transforme Rome de cité-Etat en capitale de
l'Empire ". Gramsci a écrit qu'on " peut dire que le césarisme exprime une situation où les forces en conflit s'équilibrent de manière catastrophique; c'est-à-dire qu'elles s'équilibrent d'une manière qui fait que la poursuite du conflit ne peut que se terminer par leur destruction réciproque ". Il parle aussi de " tésarisme progressiste " et de " césarisme réactionnaire " : " César et Napoléon ,., étaient progressistes, Napoléon Ill et Bismark réactionnaires ". On voit que lorsque l'on dit que l'Etat est purement l'instrument d'une classe particulière, il existe des circonstances où il faut relativiser. La question de l'Etat n'est pas aussi simple qu'elle le paraît.
Gramsci a posé la question du système parlementaire. Il écrivait en 1933 qu'il " faut voir si parlementarisme est synonyme de système de représentation ou si une solution différente est possible -à la fois du parlementarisme et du système bureaucratique ". Il faut donc concevoir les idées de Gramsci comme un tout. Il ne suffit pas d'examiner un seul côté de sa pensée. Il faut reprendre toutes ses facettes et voir que, prises ensemble, elles n'en font pas un politicien réformiste mais un socialiste révolutionnaire qui croyait à une transformation radicale de la société capitaliste. Gramsci distinguait la société civile, avec ses organisations volontaires et autonomes, et les institutions étatiques de nature coercitive. Il écrivait : " On peut concevoir que l'élément coercitif de l'Etat dépérira graduellement, à mesure que des éléments toujours plus marqués de la société civile feront leur apparition. " Il reconnaissait que " l'étalôlatrie ", que nous appellerions " étatisme ", pouvait surgir dans des pays arriérés. Son attitude était " ... que ce type "d'étalôlatrie" ne devait pas être laissé à lui-même, ne devait pas devenir un fonctionnalisme théorique ou conçu comme perpétuel ".
J'ai dit, comme Milliband, que l'Etat continuera après que les socialistes auront pris le pouvoir. Il aura un rôle important à jouer mais devra être démocratisé. C'est là que se pose la question de l'Etat et de la propriété publique. Comment la propriété publique est-elle liée à la planific~tion démocratique et développe-t-elle en même temps 1 autogestion dans l'industrie? Il a toujours existé un clivage entre les deux ; à mon avis, aucune solution satisfaisante n'a encore été trouvée . Le problème n'a même pas été suffisammenCdiscuté. Il est essentiel de saisir le rapport juste entre l'Etat, d'une part, et les travailleurs, de l'autre, sous peine d'avoir à faire face à l'avenir à des problèmes et difficultés de dimension potentiellement çatastrophique.
Sans la propriété publique, l'abolition du pouvoir de classe est impossible. Pour créer le socialisme, la propriété publique ou sociale est une nécessité. Mais le danger existe, comme cela s'est vu en Union soviétique, que l'ancienne classe dominante soit remplacée par une nouvelle classe ou une bureaucratie, ce qui est l'antithèse du socialisme puisque la pierre de touche du socialisme est l'abolition de la société de classe.
Dans une série d'essais politiques intitulée The State and Socialism (" l'Etat et le socialisme "), Mihaly Vajda , disciple hongrois de George Lukacs exclu du Parti communiste de Hongrie en 1973, a écrit: "Je vis dans un monde où l'Etat qui s'appelle socialiste est le seul véritable pouvoir. " Il cite ensuite Rudolf Bahro qui, d'après lui, résume les traits principaux du " socialisme réellement existant " comme suit : " Nous pensions que l'Etat exercerait son pouvoir en faveur de la société, alors que nous sommes confrontés à un effort désespéré d'intégrer toute la société vivante dans la structure cristallisée de l'Etat. L'étatification au lieu du socialisme, c'est-à-dire la socialisation sous forme complètement aliénée 5 . "
Le problème, pour nous socialistes, c'est que certaines personnes qui repoussent à juste titre le concept de contrôle total de l'Etat rejettent le bébé avec l'eau du bain et en viennent à suggérer que la propriété privée des moyens de production n'est, après tout, pas si mauvaise que ça. Les mêmes prétendent que puisque l'Union soviétique n'est pas devenue une société socialiste authentiquement démocratique, c'est toute la théorie du marxisme qui est fausse, et qu'il faudrait une nouvelle forme de socialisme, version non marxiste. Le problème est moins grave en Grande-Bretagne parce que les socialistes britanniques n'ont jamais accepté la totalité des idées marxistes, ce qui n'est pas une mauvaise chose. Marx, cependant, avait suffisamment raison sur la plupart de ses analyse et théories pour que, plutôt que de le rejeter, nous élaborions à partir de lui.
Le socialisme n'est pas devenu indéfendable à cause du système qui existe en Russie, parce que ce système n'est pas une société authentiquement socialiste. C'est une économie contrôlée par l'Etat, mais cela ne signifie pas qu'elle soit socialiste. Tout en répudiant le manque de démocratie en Union soviétique et en réclamant le contrôle ouvrier, il faut reconnaître qu'on ne peut pas créer le socialisme sans instaurer la propriété publique. Une société réellement juste doit être fondée sur une économie dont la propriété des usines et ateliers est collective. Elle doit simultanément développer des formes démocratiques d'autogestion ouvrière. La seule vraie voie vers le socialisme est celle qui unit la propriété collective et la gestion démocratique. Elle doit aussi intégrer l'apport des organisations de consommateurs.
Il est aussi essentiel que le socialisme ait un système pluraliste. Il faut une concurrence entre politiciens cherchant votes et appuis populaires par le biais de partis et \groupes, position déjà clairement exprimée par Rosa Luxemburg. Il se peut que le système parlementaire, comme Gramsci l'avait suggéré, cède en fin de compte la place à une autre forme de représentation. Mais quelle que soit la forme, la démocratie elle-même, au sens le plus large, est essentielle.
Je comprends pleinement pourquoi ceux qui, à l'Est, souffrent d'avoir été emprisonnés ou étouffent dans le iSystème bureaucratique en vigueur là-bas, sont devenus adversaires de l'idée même de socialisme. Mais quand certains d'entre eux viennent à l'Ouest et vivent dans les conditions du capitalisme, ils'ne s'éprennent pas non plus particulièrement du système en vigueur ici. Tous ceux qui ont quitté l'Union soviétique et les autres pays de l'Est ne sont pas devenus antisocialistes. Certains veulent voir la démocratie instaurée avec un nouveau système politique dans leur propre pays, et non un retour au capitalisme cbmmme nous le connaissons en Occident.
L'Etat ne doit donc pas devenir tout-puissant. S'il venait à dépérir complètement, ce serait positif, mais on est encore loin de là. En attendant, un Etat démocratisé doit servir à mettre en pratique des politiques utiles pour le peuple : le maintien d'un service de santé national, des
mesures pour empêcher les gens de tomber dans la pauvreté ; la gestion des réseaux nationaux d'électricité, de gaz, de pétrole et des autres sources d'énergie, etc. Il faut trouver l'équilibre juste, en Grande-Bretagne et encore plus dans les pays " du socialisme réellement existant"·
En Grande-Bretagne, nous vivons dans un vieux pays capitaliste et sommes encombrés d'antiques institutions qui servent à perpétuer la domination d'une classe dominante secrète, bornée et privilégiée. Le fonctionnement de la fonction publique, du système judiciaire, et même du palais de Westminster (siège du Parlement) , avec sa composante héréditaire, vise à reproduire l'inégalité et l'exclusion des gens du peuple des décisions qui modèlent la société. Ce n'est pas le lieu d'explorer en détail toutes les réformes que les socialistes démocratiques doivent exiger, mais le Campaign Group, groupement de la gauche parlementaire " dure " du Parti travailliste, a proposé une série de mesures radicales urgentes, notamment l'abolition de la Chambre des Pairs • Les gens du peuple sont exclus des décisions qui modèlent la société. • (House of Lords), le transfert des prérogatives royales d'initiation de la formation du gouvernement au président de la Chambre des Communes, une loi sur la liberté de l'information, le droit à la syndicalisation pour les forces armées, de larges pouvoirs d'habilitation pour les collectivités locales et régionales, une loi sur les libertés qui protège et élargisse les libertés civiques et instaure un contrôle sur les agences de l'Etat. Je suis convaincu que l'Etat élitiste et oligarchique auquel nous avons affaire en Grande-Bretagne doit être remis en cause par les socialistes démocratiques dignes de ce nom et que seule une volée de grandes réformes fera l'affaire.
Il n'est pas nécessaire que les socialistes soient divisés en socialistes étatistes et non étatistes, pas plus entre socialistes révolutionnaires et réformistes. Il suffit que ceux qui croient vraiment au socialisme partagent les leçons qui peuvent être tirées. On a vu des socialistes étatistes qui se considéraient révolutionnaires, comme les bolcheviques, et d'autres, comme les fabiens, qui étaient réformistes. On peut en dire autant des socialistes non étatistes. Le vieux SLP était révolutionnaire; G.D.H. Cole, réformiste 6 . Tous avaient raison sur certains points, tort sur d'autres. Mais ils s'entendaient sur l'essentiel, sur le fait qu'un monde meilleur n'était possible que par le socialisme. Si l'Etat peut aider une société socialiste à aller de l'avant, il faut l'utiliser. S'il ne l'aide pas et devient tout puissant, il faut le changer et, si nécessaire, le détruire. Mais l'Etat doit jouer un rôle secondaire. Le socialisme de l'avenir, celui qui peut créer une société plus humaine qui libère authentiquement les hommes et les femmes, est l'autogestion fondée sur les formes diverses de la propriété collective. Avec l'autogestion dans les industries et une démocratie pluraliste authentique dans le domaine politique, on peut écarter toute crainte de nouvelle classe ou d'une vaste structure bureaucratique.
Eric Heffer 1. Dans le mouvement ouvrier britannique, on appelle " socialistes " les travaillistes qui veulent que le Parti travailliste aille au-delà de la défense des intérêts de la classe ouvriêre au sein de la société capitaliste et œuvre pour une transformation socialiste.
2. Keir Hardie, Fmm Ser{dom to Socialism (" Du servage au socialisme •), George Allen, Londres, 1907.
3. William Paul, Th e State -lts Origins and Functions ( " L'Etat, origines et fonctions "), Socialist Labour Press, Londres, 1919.
4. Max Jaggi et Roger Muller, Red Balogna (" Bologne la Rouge "), Writers and Readers, Londres, 1977. Le Conseil du Grand Londres (GLC) regroupait toutes les communes de la région. D'autres grandes agglomérations disposaient de conseils supra-municipaux appelés "autorités métropolitaines"·
5. Mihaly Vajda, The State and Socialism, Alli son & Busby, Londres, 1981.
6. Le Socialist Labour Party était un petit parti prônant un socialisme fondé sur une fédération de syndicats industriels ; G.D.H. Cole, historien du mouvement et théoricien de " socialisme de l'atelier " .