La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Pour une démocratie sans limites

· Critique communiste, n° 65, juillet 1987 · p. 41-47 · 5 285 mots

Il convient,

« justement parce que le parti est fortement centralisé, d'éduquer, d'une manière systématique, ses membres et d'élever leur niveau idéologique ».

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En mai 1937, Palmira Togliatti écrit, à Paris, une étude sur Antonio Gramsci, mort le 27 avril précédent. Togliatti y présente Gramsci comme le premier marxiste d'Italie, l'inspirateur du mouvement des comités d'usine de Turin, le premier bolchevik italien, le créateur véritable du Parti communiste italien. Mais il note les erreurs que Gramsci commit en ne se différenciant pas de Bordiga " publiquement sur les problèmes de stratégie et de tactique où une différenciation était nécessaire "... " Il ne fut pas facile à Gramsci d'éliminer des rangs de notre parti ( ... ) ce Bordiga ( .. . ) qui vit tranquille aujourd'hui en Italie ( ... ) comme une canaille trotskyste ( ... ) protégé par la police et par les fascistes, haï par les ouvriers comme un traître doit être haï. " Mais ensuite, selon Togliatti, Gramsci, " à l'école de Lénine et de Staline( ... ) se durcit comme chef de parti " et, en 1930, de sa prison, ayant appris qu'un camarade incarcéré risquait de tomber sous l'influence du trotskysme et n'ayant pas la possibilité de mener de longues discussions, il lançait dans les cachots le mot d'ordre significatif: " Trotsky est la putain du fascisme ".

Remarquable étude, non? A peine enterré, Gramsci était ainsi utilisé par les continuateurs du PC italien. A la recherche d'un parti démocratique

Et pourtant, le fondateur de l'Ordine f'luouo, par son œuvre, ne se prêtait pas à ce type d'utilisation posthume de la part de Togliatti et de ses épigones. Ne serait-ce que parce que Gramsci plaidait pour un parti vivant, démocratique, en contact avec les masses et où chaque membre serait un élément actif, un dirigeant ! Gramsci expliquait que, " justement parce que le parti est fortement centralisé ", il était nécessaire " d'une manière systématique d'éduquer ses membres et d'en élever le niveau idéologique ". Et Gramsci soulignait la responsabilité de l'individu dans le fonctionnement d'un parti centralisé : " Centralisation veut particulièrement dire que, dans quelque situation qu'il agisse, même dans un état de siège renforcé, même quand les organismes dirigeants ne pourraient plus fonctionner pour une période déterminée et seraient mis dans la situation de ne plus avoir de liaison avec l'ensemble du parti, tous les membres du parti, chacun dans son lieu, soient placés dans la possibilité de s'orienter, de savoir tirer de la réalité les éléments pour établir une directive afin que la classe ouvrière ne se décourage pas mais qu'elle se sente toujours dirigée et capable de continuer la lutte. La préparation idéologique de masse est, par conséquent, une nécessité de la lutte révolutionnaire, une des conditions indispensables de la victoire 1• "

Les staliniens du PCF viennent tout juste d'engager une polémique à ce sujet dans l'Humanité contre l'un des membres du comité central, Lucien Sève.

Dans un ouvrage collectif intitulé Je, Lucien Sève s'en prend, dans la " notion séculaire du parti révolutionnaire d'avant-garde ", à la division des " rôles historiques ", " aliénée et aliénante ", entre " ceux d'en-bas " et les " opérations de transformation de sommet "... Pour Lucien Sève, " la grande question devient celle du développement en chacun de l'individualité autogestionnaire " sur la base de " nouvelles pratiques de lutte " qui " posent à leur tour en termes renouvelés les problèmes de la vie de parti. N'induit-elle pas, continue-t-il, à penser qu'est désormais vouée à l'insuccès une façon de faire de la politique qui n'offrirait pas à tous les individus les moyens d'échapper à la parcellisation impuissante et à la dépendance opaque, de réconcilier au quotidien autonomie et solidarité, transparence et militance? Le mouvement révolutionnaire ne serait promis au déclin que s'il n'était pas capable de répondre à ce nouveau que faire? "

Quoi de surprenant à ce que le PCF condamne Sève pour oser écrire cela ? On peut être sûr que G. Marchais et R. Leroy condamneraient au même titre les propos de Gramsci cités ci-dessus.

Quand le PCF expulse ses opposants " rénovateurs ", quand il continue, en cette fin du xx• siècle, à proscrire courants, tendances et fractions, quand ses dirigeants sont élus sur listes uniques, quand le " débat " se passe de haut en bas, quand sa direction fonctionne selon la loi du secret, quand la politique interne de formation et la vie des cellules sont déficients, en un mot quand le centralisme bureaucratique l'emporte sur la démocratie, doit-on s'étonner qu'un Lucien Sève, à la lumière de l'" action étudiante et lycéenne de novembre-décembre 1986 et du mouvement social qui l'a suivie ", constate l'écart entre " objectifs proclamés et orientation effective ", entre " démocratie apparente et démocratie réelle " et conclut que " le PCF est lui-même englobé par beaucoup dans la désaffection profonde à l'égard des formes dominantes de la politique 2 ". Reste à Lucien Sève à tirer les conclusions de ses propos ...

Il ne peut y avoir de parti révolutionnaire sans démocratie réelle, idée toute simple à énoncer mais si difficile à pratiquer. .. Il faut un système de recrutement, de formation, de circulation des idées et de l'information, une possibilité d'échanges horizontaux et verticaux permanents, une élaboration et un partage des tâches collectifs, des bilans pratiques à tous les niveaux, une transparence et une collégialité des directions (à l'intérieur du parti mais aussi à l'extérieur vis-à-vis des médias), une série de règles formelles , statutaires, méticuleusement respectées. Tout cela est nécessaire pour que " tous les membres d'un parti, chacun dans son milieu ", comme écrit Gramsci, " soient placés dans la possibilité de s'orienter ". C'est cela que cherche, en tâtonnant, Lucien Sève, avec sa nouvelle pratique révolutionnaire autogestionnaire (et, au-delà de lui, de nombreux " rénovateurs " dans et hors du PCF).

Depuis soixante ans, le stalinisme a étouffé, gelé, dévoyé l'exigence vitale de démocratie dans les rangs mêmes des partis communistes et, bien au-delà, dans les rangs de tous les partis ouvriers, même sociaux-démocrates (car il y eut des périodes ou le PCF reprochait au PS d'avoir des tendances révolutionnaires dans ses rangs et de ne pas les museler!).

Et le pire, souvent, c'est que même ceux qui se libèrent du stalinisme portent malgré eux, encore longtemps, des préjugés sur le fonctionnement d'un parti révolutionnaire. A force d'avoir répété trop longtemps que les tendances c'était " le bordel ", c'était la dispersion et la division, voire la paralysie du parti. Ne voit-on pas des

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dirigeants du PCF qui " entrent en opposition " commencer par démissionner de leurs responsabilités auant même de se battre, avant même d'user de leur autorité de dirigeants pour s'opposer aux autres dirigeants? Et ce, par peur d'être accusés de vouloir faire vivre des tendances, des fractions ... ils s'en défendent même ! L'histoire du PCF a été jalonnée de ce type de départs, et encore récemment avec Fiszbin, Poperen et Rigout (mis à part le cas exceptionnel d'un dirigeant refusant de " craquer " et utilisant un peu durablement sa place au comité central, celui de Pierre Juquin).

Ne voit-on pas aussi ceux qui sont "sortis " (démissionnaires ou expulsés par divers procédés) rechercher un parti de type nouveau, qui donne toute sa place au " je ", à l'individu, militant conscient au sein du collectif ... et, du même coup, rejeter l'idée d'un parti centralisé ? Ils jettent alors le bébé avec l'eau du bain et proposent d'abandonner le centralisme démocratique en même temps qu'ils rejettent le centralisme bureaucratique. Et, en même temps, ils rejettent Lénine, qu'ils assimilent à VI/' Congrès de la Ligue communiste révolutionnaire, novembre 1985. Staline et auquel ils attribuent la dégénérescence du Parti bolchevik (sans même songer à ré-envisager ce que fut le long combat de Trotsky). Ce qu'était le parti bolchevik

Il faut dire qu'il y a eu une telle dénaturation, en soixante ans de stalinisme, de ce qu'est un parti authentiquement révolutionnaire et démocratique, que l'on voit, même dans les rangs de ceux qui sont les mieux placés pour combattre la gangrène bureaucratique, on voit dans des organisations comme le Parti communiste internationaliste (PC!) ou Lutte ouvrière (LO) des pratiques qui sont aux antipodes de la démocratie - comme si les trotskystes n'avaient pas payé le prix fort de toute l'histoire du mouvement ouvrier pour comprendre l'importance de la question. Gramsci ne cessait d'insister sur la " fonction éducative " du parti, sur le lien vivant entre " dirigeants et dirigés ", sur l'importance de la démocratie révolutionnaire, il connaissait le parti de Lénine et l'admirait, comme tous les témoins de l'époque.

Trop de caricatures ont présenté a posteriori le parti bolchevik comme une machine militaire, disciplinée et bien huilée, prête à se laisser prendre en main par Staline. Or, au contraire, Staline a dû assassiner les dirigeants d'Octobre pour asseoir son pouvoir contre un parti vivant traversé en permanence de tendances, de fractions, de débats, qui avait un fonctionnement intérieur et extérieur mille fois plus démocratique que ce que l'on a connu depuis dans le mouvement ouvrier. Alors qu'au départ, en 1902, les statuts, dans le premier Que faire? dont parle Lucien Sève, avaient été conçus comme un rempart contre l'opportunisme, dès 1905, Lénine (au congrès de Londres en avril 1905) menait bataille pour la " primauté complète du principe électif ( .. . ) à tous les niveaux dans le parti ( ... ) même sous l'autocratie n. Lénine ne cessa d'introduire des garanties démocratiques : il s'opposa à ce que soit " modifiée la composition des comités locaux sans leur consentement n . Il batailla pour que " tous les membres du parti discutent et résolvent les questions relatives à une campagne politique du prolétariat, que tous les membres du parti déterminent quelle doit être la tactique des organisations du parti ".

Il prônait même l'idée que les " questions importantes, et notamment celles qui se rattachent à une action déterminée des masses elles-mêmes, doivent être nécessairement résolues au nom du démocratisme, non seulement par l'envoi de représentants mais par un référendum dans le parti 3 n . Lénine était pour une interprétation tout à fait ... libérale du droit d'expression dans le parti, notamment par le canal de la presse où il affirmait : " Il faut absolument assurer une plus large place à l'initiative personnelle, aux penchants individuels, à la pensée, à l'imagination 4 • n " Toutes les instances supérieures doivent être effectivement électives, révocables et

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tenues de rendre compte de leur activité 5. " Maximum de liberté dans la discussion , maximum d'unité dans l'action , telle est la conclusion du Programme de transition rédigé par Léon Trotsky pour la IVe Internationale.

Et c'est bien ce qu 'écrivait Lénine : " Tant qu'il n'y a pas d'appel à l'action , il faut avoir la plus large et la plus libre discussion , la plus large et la plus libre appréciation de la résolution, de ses motifs , et de ses thèses particulières. " (Bien sûr, il ne faut pas " un club avec 95 tendances ", et ou aucune unité d'action ne l'emporte , même après les votes , même dans l'action, il ne faut pas " un fourre-tout de toutes les couleurs " où l'on n'agit pas tant qu'on n'est pas .. . unanime, ni un " club " où la parlote a définitivement remplacé l'activité militante élémentaire ... ) Mais Lénine allait plus loin: ces "appels à l'action " pouvaient être contestés, discutés , et lui-même , publiquement, critiqua le comité central : " Nous nous soumettons aux décisions du congrès mais en aucun cas nous ne nous soumettrons à celles des résolutions du comité central qui vont à l'encontre de ces décisions. "

Ou encore dans Prolétari, il appelle " le parti à combattre les mots d'ordre de son comité central " dans un article publié, soumis à la discussion de tous, interne et externe. Cette pratique de débat public eut lieu , non seulement entre mencheviks et bolcheviks, mais aussi entre bolcheviks, et ce jusqu'à la veille de l'insurrection d'Octobre. Lénine arrivant en avril 1917, fut critiqué dans la presse de son parti pour ses Thèses d'avril et il lui fallut batailler longuement pour regagner, à la base, une majorité ... Sait-on même que lorsqu'il proposa, dans une conférence de fin avril, de créer une lW Internationale, il n'obtint qu'une voix, la sienne? Et à la veille d'Octobre , Zinoviev et Kamenev dénoncèrent publiquement les préparatifs insurrectionnels avec lesquels ils n'étaient pas d'accord. Lénine considérait que les réunions de " fractions " étaient " au fond pleinement naturelles 7 " et affirmait : " Il ne peut y avoir de parti de masse, de parti de classe, si l'on ne fait pas toute la lumière sur les nuances fondamentales , s'il n' / a pas de lutte ouverte entre les différentes tendances ".

La fameuse interdiction des tendances et fractions - en 1921 - ne fut conçue par Lénine que comme une " mesure extrême qui est adoptée exceptionnellement quand on a conscience d'une situation dangereuse 9 ". Lénine jugea " excessif " et " irréalisable " d'interdire que le débat soit porté devant tout le parti et proposa que les membres de " l'opposition ouvrière " et du " centralisme démocratique " soient représentés au comité central, il repoussa l'idée de " priver le parti et les membres du CC d'en appeler au parti " et refusa d'interdire pour le congrès suivant " des élections d'après des programmes 10 "·

Loin de la tradition

bolchevique

Comme on le voit, lorsque Marchais, après Staline , vilipende les tendances et les fractions (et, par là-même, l'élection d'une direction d'après différentes plate-formes à la proportionnelle, chaque tendance ou fraction désignant ses délégués ; comme ce fut le cas même à ce congrès de mars 1921 où le PC bolchevik interdit exceptionnellement les tendances, dans une circonstance où la révolution d'Octobre était menacée de liquidation comme l'avait été cinquante ans plus tôt la Commune de Paris) on est loin de la tradition léniniste.

Pour redonner à l'individu , dans le parti révolutionnaire, toute la place qui lui revient, il faut réhabiliter et défendre pied à pied son droit à se regrouper, à s'organiser en tendance ou en fraction de façon " pleinement naturelle ". Car l'individu, seul, ne pourrait, s'il conteste l'orientation de son parti et sa direction , que démissionner ou se soumettre.

Les tendances ou fractions sont encore, à cause de ces soixante années de stalinisme, entourées de suspicion et de préjugés plus ou moins clairement formulés. Mais, bien évidemment lorsqu'il y a divergences, elles ne sont pas un frein pour un parti, elles sont un moteur, un aliment idéologique indispensable, parfois un élément de survie, le seul qui puisse dépasser les crises ou les blocages. Qui pourrait faire croire qu'un individu seul dans un parti pourrait modifier celui-ci? Tout ce qui a été fait de grand dans le monde l'a été, depuis cent cinquante ans de mouvement ouvrier, par des militants organisés, quel que soit leur nombre. Et, parce qu'ils étaient -toujours - très minoritaires au départ , ils ont fait de l'exigence de la démocratie leur arme décisive, à commencer par leurs propres organisations. " On ne se bat bien que pour les causes qu'on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s'identifiant. " (René Char) : pour que tous ses militants s'identifient pleinement et consciemment à sa cause, un parti révolutionnaire nouveau , vivant, doit pousser la démocratie jusqu'au bout, de façon dynamique, et accepter, organiser, dans ses rangs mêmes, le plus largement et minutieusement possible, des droits de tendance et de fraction.

Ce qui est terrible en cette fin de xx· siècle, c'est que les mots " communisme ", " socialisme " et " révolution " sont associés, forcément associés, à la terreur, au goulag et à la répression des droits de l'homme ... Alors que les goulags ont été ouverts par la contre-révolution stalinienne pour instaurer la terreur contre les vrais communistes fidèles aux idéaux d'Octobre ...

Or, les vrais communistes, tout leur programme historique l'indique, sont pour l'extension de la démocratie et revendiquent de façon conséquente la défense des droits de l'homme: liberté, fraternité, égalité ... réelles et complètes liberté et égalité. " La suppression odieuse de la liberté de la presse et de parole en URSS ou dans n'importe quel Etat ouvrier du monde actuel n'a rien à voir avec les intérêts de la dictature du prolétariat. " (Léon Trots ky , " clave " 21 août 1938) Lénine combattait pour une démocratie ouvrière " un million de fois plus démocratique " que la démocratie bourgeoise : et la victoire du bureaucratisme contre Lénine et contre Trotsky n'est pas la conséquence de la révolution d'Octobre mais le résultat d'une contre-révolution ! Le premier empire napoléonien n'est pas le résultat de la prise de la Bastille mais le résultat de Thermidor, la dictature stalinienne n'est pas le fruit du combat des ouvriers russes et bolcheviks, mais s'est imposée en assassinant les bolcheviks et en muselant les travailleurs soviétiques. Après deux cents

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ans de révolutions bourgeoises et soixante-dix ans de révolutions ouvrières, les révolutionnaires d'aujourd'hui, pour construire un parti neuf, doivent reprendre le flambeau des Sans-culottes, des communards et des ouvriers russes. C'est cela qu'il faut clarifier pour revivifier le militantisme tel que le recherche Lucien Sève, tel que le décrivaient Lénine, Trotsky, Gramsci (dans un parti neuf où les travailleurs soient aux postes de commande, où les femmes aient toute leur place, où la jeunesse s'épanouisse, où l'internationalisme soit le " B.A-ba "). Un programme de démocratie révolutionnaire

Les leçons de Mai 68 et de décembre 86 nous montrent - avec d'autres exemples au Portugal, en Italie, en Grèce ... - que les crises revolutionnaires dans les pays Portugal, 1974: meeting des chauffeurs de camion. capitalistes avancés mettront en marche des mouvements de masse d'une ampleur sans précédent historique, avec des millions de jeunes et travailleurs : c'est à cette échelle-là qu'il faut penser la révolution, et à ce type de mouvement de masse qu'il faut apporter des réponses globales ! ll faut formuler les mots d'ordre démocratiques et les réponses politiques centrales pour des secousses qui traverseront toute la société, annihileront les forces réactionnaires et s'arcquebouteront sur de vastes prises de pouvoir, collectives, à tous les niveaux, donnant lieu à des défilés et à des grèves de masse d'où se dégagera, comme une exigence de démocratie sans limite, un autre type de pouvoir et de société. Comme dit Gramsci, " la préparation idéologique de masse est, par conséquent, une nécessité de la lutte révolutionnaire, une des conditions indispensables de la victoire ". Les conséquences sont lourdes sur le type de parti qu'il faut pour gagner un tel combat : sur son profil, sur son utilisation des médias, sur sa capacité à unifier dans sa totalité et au cours de l'action une classe ouvrière qui, au départ, n'est pas homogène. Cela exige de se profiler pour étendre tout ce qu'il y a de démocratique dans les sociétés bourgeoises, et non pas le supprimer: en Mai 68, le bon angle d'attaque était de réclamer des élections anticipées contre de Gaulle, avant de Gaulle, et non pas de crier " élections trahison " (comme on le sait, cela exigerait une tout autre optique, non pas de la part des masses, mais de la part des directions, des " gauchistes ". Aucune organisation n'était profilée pour une telle orientation). Au Portugal, en 1974, il fallait se placer, dès le 25 avril, dans la perspective d'élections pour une Assemblée constituante et non pas hésiter devant celles-ci (" ces élections servent à tout le monde sauf au peuple ... Jamais l'électoralisme et sa vanité ne seront apparus avec autant de lumière ", Serge July, Libération, le 30 janvier 1975). Au Nicaragua, des élections s'imposaient également et c'est le mérite des sandinistes de les avoir organisées, malgré les contras (Thomas Borges reconnaissant même qu'ils avaient tardé à les organiser). En décembre 1986, la jeunesse étudiante et lycéenne, dotée de coordinations démocratiques, se proposait de se souvenir de Chirac en 1988, et s'il y avait eu une grève générale le 10 décembre, une crise plus aiguë du régime, tout le problème aurait été de se profiler pour des élections anticipées avec une politique centrale en termes de gouvernement des partis ouvriers unis contre la droite.

Et le développement du mouvement de masse, de comités, de coordinations, de conseils ne se fera pas aux cris " d'élections trahison ! " mais en changeant positivement, démocratiquement, le type d'élections, instaurant d'autres normes, en rupture, et mille fois plus démocratiques. Une révolution ouvrière qui se proposerait d'apporter des restrictions à la liberté, à la démocratie, c'est une révolution déjà blessée, menacée (comme les bolcheviks en 1921 et les sandinistes aujourd'hui). Ce ne peut être en rien un exemple, un principe ni un but.

ll faut étendre les libertés d'élections, d'expression, d'organisation ... de façon illimitée, tel était le programme des bolcheviks, tel doit être le nôtre. " Manquer de liberté, tel est pour l'homme le danger de mort ... La presse libre,

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c'est l'œil partout ouvert de l'esprit du peuple, c'est l'incarnation de la confiance qu'un peuple a en lui-même, le lien parlant qui unit l'individu à l'Etat et au monde, la culture incarnée qui transfigure les luttes matérielles ou luttes spirituelles et en idéalise la rude forme physique ... La presse libre est l'esprit public que l'on peut colporter dans chaque cabane à meilleur compte que le gaz matériel. Elle est universelle, omniprésente, omnisciente. Elle est le monde idéal qui jaillit perpétuellement du monde réel et, esprit toujours plus riche, y reflue pour le vivifier à nouveau. " Ces phrases sont de Karl Marx 11 • C'est cela le marxisme, pas le goulag ! Et si c'est ce savoir-là, ce programme-là, qui est porté avec fougue, alors il y aura un nouveau militantisme ...

ll faut plus d'élections et de meilleures élections, mieux organisées, plus adaptées à l'expression des sensibilités, des besoins... ll faut combattre ce qui est antidémocratique dans le système du suffrage universel pratiqué par la démocratie bourgeoise. Combattre les campagnes électorales menées avec des finances considérables, à l'aide de slogans simplistes, de modes de scrutin " tordus " pour élire des députés non révocables, incontrôlables et qui, eux-mêmes, s'effacent devant des institutions qui concentrent entre les mains d'un exécutif et, finalement, d'un seul homme ou de quelques " lobbies ", les pouvoirs de décision (ce qui constitue tout le système de la v• République, celle du " coup d'Etat permanent ").

ll faut, non pas moins de formalisme dans la démocratie, mais plus de formalisme: pour élaborer soigneusement une politique avec la participation de tous, le contrôle de tous, le débat entre tous, la responsabilité de tous (un " plan démocratique "). ll faut combiner, bien évidemment, la démocratie directe et la démocratie représentative, il faut que l'élu soit proche de ses électeurs, mandaté par eux, révocable par eux. La télévision par câble, les progrès des ordinateurs permettent la présentation et la discussion de plus en plus serrée et de plus en plus publique des diverses hypothèses. Une confrontation libre, franche, à chances égales entre les diverses positions, sur le fond des orientations en présence, devant le peuple- disposant d'une école publique, laïque, gratuite, obligatoire pour tous - avec une liberté politique illimitée pour tous les individus, groupes, tendances et partis est possible avec un autre type d'Etat que l'actuel Etat de la v• République. C'est pour cela que combattent les communistes, les trotskystes ...

Lorsque Charles Pasqua affirme : " La démocratie s'arrête là où commence l'Etat " ... nous savons que, contre lui, contre ceux de son camp et de son Etat, la démocratie est notre arme. Et lorsque le socialiste Michel Bérégovoy répond à Pasqua : " ll n'y a pas de limite à la démocratie ", quelle occasion de le prendre au mot et de prôner un monde où l'homme verra grandir ses libertés, où l'individu s'épanouira. Pas de limite à la démocratie? Certes, alors : scrutin proportionnel, pas de barre à 5 %, ni dans les partis, ni dans les élections, égalité d'expression dans les médias, dans la presse, l'édition, la consultation régulière systématique à tous les niveaux pour tous les grands choix économiques, politiques, contrôle et révocabilité des élus, mise en place de règles démocratiques perfectionnées pour l'organisation d'un système d'éducation et de santé à égalité de chances pour tous, d'une nouvelle justice, d'une autre police, d'une autre armée, d'un autre Etat où la majorité décide et dirige collectivement.

Ce nouvel Etat sera aussi un " Etat de droit " qui, non seulement ne rejettera pas ce qu'il y avait de positif dans les libertés formelles du système parlementaire antérieur mais, au contraire, en retiendra le meilleur (y compris des procédures, car la " procédure est la sœur jumelle de la liberté ") pour le placer au service du nouvel Etat, à tous les niveaux, dans les conseils de travailleurs, entreprises, communes, dans le congrès des conseils ouvriers (ce Parlement-là ne sera pas seulement législatif, mais aussi exécutif), ainsi que dans les syndicats et dans les partis révolutionnaires (le pluralisme de partis où tendances et fractions seront un droit...). Cet Etat socialiste-là sera le champion des droits de l'homme et des femmes ! Et parions qu'il verra se dresser contre lui, dès sa naissance, les actuels " champions " du type Reagan, Thatcher et les autres Chirac et Barre.

Pas de limite à la démocratie ? Alors : démocratie syndicale large et méticuleuse, indépendance des syndicats par rapport à l'Etat et aux partis afin qu'ils jouent spécifiquement leur rôle de défense de tous les salariés. Démocratie aussi dans les partis : un parti révolutionnaire doit donner l'exemple ... La démocratie dans le parti ne s'use que si l'on ne s'en sert pas ... On doit répondre à Lucien Sève, et à ceux qui se posent les mêmes questions, que la vie démocratique, ce n'est pas une question d'opportunité, de tactique, de rapports de forces entre courants, de petits calculs pour tel ou tel droit, c'est une question de principe, partie prenante du programme.

C'est pourquoi la tv• Internationale, à ses congrès mondiaux de 1979 et 1985, a discuté et adopté un texte fondamental intitulé Démocratie socialiste et dictature du prolétariat 12 • C'est pourquoi, lors de son congrès de janvier 1984, la LCR (SFQl) a adopté la motion suivante : " la démocratie [dans le parti] ne se marchande pas. Nous ne critiquons jamais la démocratie comme étant "formelle" : car elle est toujours une question de respect de formes et de normes à propos desquelles on doit être en toutes circonstances respectueux. ( ... ) ll faut stimuler les débats, les lectures, les recherches théoriques, les bilans d'expérience, il faut ménager le droit de tous les militants d'un parti d'être associés aux décisions et de pouvoir juger. Un parti qui n'est pas démocratique ne sera jamais tout à fait révolutionnaire. La démocratie dans le parti doit être exemplaire : elle doit servir à combattre tous les discours réactionnaires sur le "totalitarisme" communiste, sur les pratiques staliniennes de centralisme démocratique. Le centralisme démocratique, c'est pour l'action, pour l'unité du parti tourné vers l'extérieur en défense des décisions de ses instances de direction élues, mais ce "centralisme" ne s'applique pas dans la diffusion interne de l'information, dans la discussion, dans les contacts entre militants à tous les niveaux, entre toutes les instances. ll n'y a pas de "secret" des directions élues, elles sont élues et doivent tout faire pour être "contrôlables" ; les directions doivent avoir pour souci de rendre régulièrement des comptes, de faire connaître leurs débats, les raisons de leurs décisions, elles doivent orga-

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niser la sélection et la formation des militants de façon à ce que ceux-ci aient le goût et les moyens de comprendre et de participer aux débats autant qu'aux actions. Il n'y a pas de limites à la liberté de discussion au sein du parti sauf les limites financières et matérielles. Il n'y a pas de discipline dans le débat interne d'idées sauf dès que l'on s'adresse à l'extérieur du parti. Encore le parti doit-il organiser la diffusion d'un certain nombre de débats vers l'extérieur, sous contrôle de la direction élue, dans sa presse ou dans ses revues, notamment lors des congrès. "

Explosion des « je » dans

un mouvement collectif

Entre l'individu et la révolution, il y a la démocratie. Le perfectionnement de la démocratie dans le parti, c'est ça Lip, 1976: assemblée générale. " la révolution dans la révolution ", c'est ça qui peut donner un parti de type nouveau où l'on puisse militer heureux -et nombreux. La révolution, dans un pays comme la France, sera un immense mouvement de masse. En octobre 1917, les ouvriers et les bolcheviks étaient isolés en Russie et ils n'avaient que ce choix : ou périr comme la Commune de Paris, écrasés par les Versaillais "blancs "• ou gagner au prix d'une lutte sans merci ... Ils gagnèrent, au prix d'un recul exceptionnel et temporaire de la démocratie, Lénine insistant : " Ou bien la révolution éclatera dans les pays capitalistes plus évolués, immédiatement, sinon à brève échéance, ou bien nous devons périr 13 • " Ils ont péri. Il y a eu arrêt sur image dans l'histoire, pour que le film redémarre, il faut cette révolution dans les pays capitalistes évolués et il ne s'agira pas, comme le croient encore des gauchistes mal déstalinisés, du débordement de minorités imposant une fragile et terrorisante dictature. C'est au cœur du mouvement de masse de millions de salariés, d'une classe des travailleurs plus puissante, majoritaire, cultivée, que le parti révolutionnaire devra se situer, et pour cela, il devra se débarrasser des archaïsmes stalinien et social-démocrate, et proposer, sans hésitation, une démocratie d'un autre type. Un véritable socialisme, étranger aux caricatures existantes. A l'image de Mai 68, de décembre 1986, il y aura de nouvelles explosions de " je " dans un mouvement collectif. Et cela ne signifiera pas le triomphe de l'individualisme ou du libéralisme, ni " la défaite de la pensée ", ni l'émiettement de grandes idées, ni une régression politique droitière ...

En Mai 68, les dix millions de grévistes jeunes et salariés préfiguraient le xx1• siècle ! Certains ne l'ont pas compris, qui écrivent aujourd'hui que Mai 68 relève du passé, des mouvements du x1x• siècle.

En décembre 1986, l'explosion de la jeunesse dans sa force, dans sa maturité (" mieux qu'en 68! "), son organisation, son expression publique, ont confirmé le mouvement profond de 1968, dix-huit ans après et indiqué la voie à suivre à ceux qui veulent construire un nouveau parti révolutionnaire : ni réformiste, ni gauchiste, ni sectaire, acharné à l'unité d'un mouvement d'ensemble, ouvrier, féministe, jeune, internationaliste, " un parti où se développera en chacun l'individualité autogestionnaire ", un parti d'action, centralisé, collectif et... démocrate jusqu'au bout.

Gérard Filoche 1. ln Lettres de prison, préface de P. Togliatti, Editions sociales. 2. ln la Personnalité en gestation. Je, Lucien Sève, éditions Messidor, p. 243.

3. Œuures, vol. 11, p. 459. 4. Id., vol. 10, p. 39. 5. Id. , vol. 10, p. 395. 6. Id., vol. 11, p. 166. 7. Id., vol. 13, p. 335. 8 . Id. , vol. 11, p. 166. 9. Id. , vol. 32, p. 270, 16 mars 1921. 1 O. Id. , vol. 32, p. 275. 11. " Liberté de la presse et liberté humaine ", Œuures, éditions La Pléiade, t. Ill, p. 171 -178.

12. Publiée in lnprecor. 13. Œuures, vol. 32, p. 511.

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