La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

OCTOBRE 1917 - OCTOBRE 1987

La fin de l'énigme ?

· Critique communiste, n° 68, novembre 1987 · p. 22-25 · 2 710 mots

L'ombre de Staline pèse encore lourdement sur le mouvement ouvrier et socialiste. Certes l'époque du stalinisme proprement dit est terminée en URSS, et le mouvement politique stalinien international a éclaté comme une nova. Mais pour qu'une nouvelle force socialiste et révolutionnaire émerge à la gauche de la social-démocratie et de la nébuleuse des partis communistes en voie d'extinction, il lui faudra redonner au prolétariat des pays les plus développés la perspective d'une société évitant le piège mortel de la dégénérescence bureaucratique. Tel est aussi, au-delà des perspectives immédiates, l'enjeu de la recomposition du mouvement ouvrier qui s'est ouverte en France comme à l'échelle interna-

1

H 1 S 'l' 0 1 R .. : S La fo•Jirnation du s~·stèrne SO"\'Iétlque :onostn: l,t,:\\'1:\0

. . . . . . . . . 4 • ' ........ . . . ,. . . . , . , , ... , ... _ ..... d ......... .

Ont•l tionale L n'est en ce domaine pas de garantie absolue autre que celle de favoriser en permanence le pouvoir démocratique de masse. La formulation d'une telle perspective exige une compréhension théorique globale de la genèse du stalinisme en URSS. Cette compréhension de la genèse conditionne en effet celle de la structure de l'URSS contemporaine et de sa place dans l'histoire mondiale. Elle seule permettra de saisir du même coup la portée et les limites de la phase qui s'est ouverte en URSS avec la venue au pouvoir de Gorbatchev La dialectique de la recherche historique et de la théorie L'oeuvre de Moshe Lewin s'intègre dans un vaste champ d'études historiques, souvent universitaires, menées dans les pays anglo-saxons sur le système soviétique. Quelle que soit la coloration politique de leurs auteurs, ces vastes investigations ont le mérite essentiel de trancher avec l'idéologisme et l'abstraction qui dominent en règle générale les débats du mouvement ouvrier français sur ce sujet, travers que le mouvement trotskyste n'a pas toujours su éviter, tant s'en faut.

François DIETRICH

Toutefois, la recherche historique n'a de sens que dans sa confrontation permanente et dialectique avec la théorisation abstraite, sous peine de retomber dans l'académisme stérile de tant de travaux universitaires. Le refus de la théorisation abstraite au nom de l'étude des faits n'est au bout du compte pas plus productive que l'abstraction idéologique, quand il ne sert d'ailleurs pas à en masquer l'existence. La théorisation globale, sinon l'idéologie, transpire alors entre les 1 ignes de 1 'étude « objective ,,, comme dans une sorte de contrebande honteuse.

Historien marxiste, Moshe Lewin a construit son oeuvre en dépassant ce double piège, dans un mouvement constant qui unit dialectiquement le général au particulier, l'appréciation globale des phénomènes historiques à la documentation méticuleuse. Tl n'est pas surprenant que son dernier ouvrage traduit en français, soit donc plus une somme d'essais liés entre eux par une continuité de réflexion qu'un ensemble fini.

C'est précisément le stalinisme qui a transformé le marxisme en une mécanique, voulant faire des institutions en général et de l'Etat en particulier le pur reflet des conditions économiques. A 1 'inverse, et pour profiter des failles évidentes d'une telle approche simplificatrice, les courants bourgeois ont valorisé le poids des phénomènes politiques

Page 23

Petrograd, mw-s 1917. Léuiue à la tribu/te, Trotsky et Kameuer eu IIIIÎ}orme.

institutionnels, jugés déterminants dans les évolutions sociales. La dialectique de la base sociale et de la superstructure étatique

Moshe Lewin nous montre que l'URSS stalinienne fut le produit d'une combinaison dialectique entre les rapports sociaux profonds - et parfois séculaires - hérités de la Russie tsariste et la dégénérescence bureaucratique de l'Etat issu de la révolution d'Octobre, phénomène social et politique propre à la superstructure institutionelle. Une telle approche dialectique est tout aussi indispensable à la compréhension de l'URSS contemporaine, résultante totale de cette articulation contradictoire entre la société et l'Etat, réalités unies mais distinctes. Plus généralement, après des décennies de conception économiste et mécaniste, ce n'est qu'en redonnant aux concepts de forces productives et de rapports de production leur signification globale, résultant du mouvement général de la société et des institutions, que la compréhension marxiste de l'histoire, basée sur leur opposition dialectique, retrouvera toute sa

Le stalinisme, pour les marxistes mécanistes comme pour les théoriciens bourgeois, reste encore une énigme. Pour Moshe Lewin, la part d'énigme reste désormais limitée à la nécessité où se trouva Staline, lors de la vague de terreur de 1938, de liquider ses propres fidèles des années vingt et du début des années trente 1• Pourtant, celle-ci s'inscrit, en toute logique dans le mécanisme même du « tournant » de la fin des années vingt.

L'isolement de la Révolution russe du fait du piétinement de la révolution européenne et en particulier de l'échec allemand, les ravages de la guerre civile au sein des éléments les plus expérimentés de J'avant-garde, le poids de l'arriération économique et culturelle conduisirent au bureaucratisme de l'appareil d 'Etat et du parti. « Le grand tournant » : naissance d'un hybride stérile

Progressivement, la couche bureaucratique commença à concevoir l'avenir selon ses propres intérêts, et par conséquent relégua progressivement la perspective révolutionnaire internationale à une échéance plus lointaine. Les conditions de l'encerclement, donc de la bureaucratisation, ne pouvaient qu'en être aggravées. Cette dialectique, si brillamment analysée par Trotsky, est désormais bien connue, comme sa reproduction à des degrés divers dans les révolutions ultérieures.

Mais le tournant de la fin des années vingt, marqué par le double passage à la collectivisation brutale des campagnes et le début d'une industrialisation colossale et à marche forcée , n'est-elle dans ce cadre qu'un zig-zag de plus de la bureaucratie, autrement dit une réaction aux contradictions issues du trop long maintien de la politique de la NEP ? Basée sur la cohabitation de la petite propriété paysanne et de l'industrie capitaliste moyenne avec un secteur d'Etat au renforcement progressif, cette politique voyait certes s'accumuler les contradictions à la fin des années vingt. Les campagnes se repliaient sur elles-mêmes, peu disposées à fournir les villes en produits agricoles. Les compensations en termes de produits industriels trop faibles et les prix officiels trop bas se doublaient de l'existence d'une spéculation généralisée et de l'extension du marché noir. Les résultats catastrophiques de la collecte du grain, au cours des hivers 1927-1928 et 1928-1929, découlaient de ces contradictions, mais aussi de la lourdeur bureaucratique de l'appareil d'Etat lui-même. Ils se voyaient aggravés par de mauvaises récoltes.

Mais le choix du « grand tournant », progressivement opéré en quelques mois sous la pression des évènements, va bien au-delà d'un simple coup de barre pour redresser une dérive. A ce moment, la logique de la compétition d'Etat à Etat avec le capitalisme remplace définitivement, pour la bureaucratie, la perspective de la révolution mondiale. Désormais, l'accumulation des forces productives dans le seul cadre des frontières de l'ancien empire tsariste exige de trouver en son sein les ressources nécessaires. Quelles peuvent-elles être sinon le sang et la sueur du prolétariat, et surtout de cette immense paysannerie pliée depuis des siècles sous le joug du tsarisme et qui commençait à peine à en émerger?

La constitution du stalinisme va ici combiner deux aspects : une industrialisation à marche forcée, rappelant par sa brutalité celle du capitalisme européen du XIX e siècle ; la collectivisation des campanes, qui brise la volonté d'indépendance des paysans et va leur faire supporter le poids de cette industrialisation.

Ici, toute la richesse de la pensée dialectique de Lewin nous permet de comprendre comment une telle entreprise ne pouvait que renouer avec les traditions ancestrales du tsarisme. Renonçant à la perspective révolutionnaire, la bureaucratie va forger un système qui combine dans un ensemble inédit les traits du capitalisme industriel dans sa phase d'accumulation et les rapports d'un Etat bureaucratique avec une masse de paysans asservis. L'originalité de la combinaison tient à ce qu'elle se réalise dans le cadre d'un système non-marchand.

Mais on aurait tort d'y voir un trait distinctif en soi « progressif'' vis-à-vis du capitalisme lui-même. L'urbanisation et la << prolétarisation '' de l'URSS ne signifient pas linéairement un progrès pour les masses, mais d'abord un recul de leur condition d'existence, sur

Page 24

le plan matériel, social, culturel. La collectivisation des campagnes rompt certes avec la logique capitaliste, mais au prix d'un système de contraintes « collectif ,,, dont les rappports à l'Etat ne sont pas sans rappeler, à certains égards, ceux qu'entretenait l'Etat tsariste avec les communautés villageoises.

A vouloir concurrencer le capitalisme sur son propre terrain au niveau de la puissance d'Etat, et en abandonnant à son sort le prolétariat des autres pays, seul levier capable de le renverser durablement, la bureaucratie issue de l'isolement de la révolution russe devait mettre en place un système d'ex ploitation des masses paysannes et ouvrières combinant les traits du capitalisme et des systèmes antérieurs dans un ensemble cependant inédit, inassimilable à l'un où à l'autre.

Si l'on renonce à l'extension de la révolution, les choix apparaissent en effet limités : <<En fait, la d(fficulté méme que rencontre /Industrialisation en rou! pays esr en réalité le résulTat des fortes pressions que des prédécesseurs plus développés ewrcem sur les 11011veaux venus. Ce som ces prédécesseurs qui, objectil'em ent, d~{tnissenl la tâche, J'intensité de J'effort, el la longueur du bond que doit accomplir le prétendant au développemem, obligé d 'acquérir et de dél'e!opper les techniques aussi compliquées que coûteuses que ceu.Y-Iâ ont créées et maÎtrisées. Dans la réalité des choses, il semble qu'il ne soit pas possible de faire appel, tout au moins au début, â du matériel plus ancien, meilleur marché er plus simple. C'est en bre_f; le dilemme d'une transition directe er de J'adoption immédiate de J'avion à réaction et de J'ordinateur ou bien du sous-développement continu et de la décomposition. Tel semble étre le verdict. 2 11

La loi du développement inégal et combiné, qui expliquait pour Trotsky la faiblesse du maillon russe dans la chaîne des pays européens, permet de comprendre les contraintes auxquelles l'apparei l d'Etat stalinien dut soumettre la population ouvrière et paysanne pour tenter de se hisser au niveau des pays les plus développés. Renoncer au combat pour la révolution mondiale c'était renoncer à user de la plus riche des « forces productives ,, apte à développer et à consolider l'expérience de la transition au socialisme : la classe ouvrière internationale.

Dès lors, même en tenant compte des aspects positifs du « grand tournant " des années trente, le bilan global, du point de vue de l'ensemble des forces productives sociales, ne pouvait être que négatif.

« ( ... ) Si le pa_rs alla de l'a l'a nt en termes économiques et militaires, il recula, en comparaison de la période .17nclfe du tsarisme er méme de la NEP, sur le plan des libertés sociales et politiques. fines 'agit pas seu/eme111 d'un cas spéci.flque et flagrant de déve/oppem e111 sans émancipation, mais bel et bien d'une retraite au pro.flt d'un harnachement plus serré que jamais de la société à la bureaucratie d 'Etat, qui devient ainsi le principal véhicule de la politique et de la conduire de /Etat. D 'oli cerre tendance â empmnrer si /argeme111 aux antécédents plus despotiques que le nou1•eau régime, à ses débuts, avait résolument rejetés et répudiés 3 . 11) Une révolution coperniCienne

Tous les courants politiques à gauche du stalinisme ont tenté de comprendre et de théoriser le « grand tournant '' des années trente soviétiques, qui pesa si lourd dans l'évolution du siècle. Mais ces tentatives restèrent marquées par de trop si mplistes alternatives.

Les théoriciens du « capitalisme d'Etat " ne pouvaient concevoir la véritable contre-révolution des années trente que comme un retour au capitalisme, quitte à faire subir à la réalité les distorsions les plus invraisemblables. Toutefois, ils approchaient d'une démarche plus féconde, avec Tony Cliff, qui écrivait : « (. . .) J'histoire connaÎt souve111 des m·ancées er des reculs. Lorsqu 'elle recule, elle ne retourne pas directement à la position antérieure, mais descend une spirale qui combine les élérnenls des deux S\'Slé/1/es entre lesquels elle s 'e.f{orce de. passer. • 11

La théorisation de Trotsky postulait que les années trente ne constituaient que la phase finale du « Thermidor " amorcé dans les années vingt, et concevait la contre-révolution comme un retour au capitalisme.

Cependant, l'étude de Moshe Lewin nous conforte à nouveau dans l'idée que le stalinisme ne signifia pas un gel de la transition au socialisme, à une étape qui aurait permis soit d'effectuer de nouvelles avancées à la suite d'une révolution politique, soit de revenir en arrière en direction du capitalisme. Il était en lui-même J'expression de la contre-révolution, la fin de toute transition sociale et politique vers le socialisme, au profit d\m système social qui bouleversait toutes les données et excluait le prolétariat de tout pouvoir politique ou social, au profit de la bureaucratie.

Comme avant lui Charles Bettelheim 5 , Moshe Lewin nous montre à quel point le stalinisme transforma la société et les rapports de production.

Page 25

OPY>KHEM Mbl A06VIAH BPArA

TPY M Mbl A015~AEM XAEfS

BCE 3A PA60TY. TOBAPt1 J-1 ~

Pour ne reprendre que cet exemple, le changement qualitatif était clairement perceptible dans les entreprises où la bureaucratie d'Etat devenait détentrice d'un pouvoir économique exclusif, partagé au temps de la NEP entre les syndicats, les cellules du parti , et les directeurs d'entreprises.

L'URSS stalinienne ne peut plus être comprise comme un étape intermédiaire entre capitalisme et socialisme, mais comme un système cohérent, fruit de la crise combinée du capitalisme du xx e siècle et de l'incapacité temporaire du prolétariat à étendre ses victoires au-delà de pays arriérés.

Comme Copernic le fit en astronomie, si nous déplaçons un élément de notre conception du stalinisme, nous voyons l'ensemble des données et des concepts se réarranger dans une totalité cohérente. Montrer comment un tel réarrangement de la compréhension du stalinisme peut s'intégrer dans la conception marxiste des classes et des modes de production nous entrainerait ici trop loin. Soulignons cependant que décrire le stalinisme comme une réalité distincte à la fois du capitalisme et de la transition au socialisme ne signifie pas, pour autant, faire de la bureaucratie soviétique une nouvelle classe comparable aux classes fondamentales du xx e siècle que sont la bourgeoisie et le prolétariat. C 'est au contraire en comprenant qu'elle n'a pu voir le jour que par l'incapacité des classes fondamentales à imposer des solutions stables à la crise de l'humanité que l'on peut saisir les contradictions de l'URSS d'aujourd'hui et les remèdes que tente d'y appliquer Gorbatchev. La bureaucratie soviétique n'a fait que combler un vide entre les classes fondamentales de la société mondiale. Incapable de fonder un mode de production original et progressiste, elle devait, pour trouver les moyens de survivre, faire subir aux masses populaires de l'ancien Empire l'une des pires phases répressives de leur histoire, qui ne put être dépassée avant que le système eut trouvé suffisamment de forces pour pouvoir tenir tête durablement à l'impérialisme. Il est donc trés logique que Kirov ait du être abattu pour avoir défendu vingt ans trop tôt le principe d'une « déstalinisation », et que les derniers survivants de la révolution d'Octobre aient été liquidés dans la bacchanale terroriste d'un pouvoir qui s'est toujours su en sursis face à l'impérialisme et à la révolution.

Au bout du compte, la tentative de Gorbatchev n 'est rien moins que de donner au système social et politique bureaucratique les moyens d'une nouvelle naissance, qui rompe avec la boue sanglante de ses origines et lui confère une stabilité durable dans l'arène mondiale. Cette tentative, qui mise sur l'incapacité du capitalisme à échapper à sa décadence, ne peut réussir que si la perspective de la révolution socialiste est repoussée à longue échéance dans les pays développés. A plus court terme, elle sera prise en tenaille entre la logique organique de l'appareil bureaucratique, qui ne peut échapper à ses origines, et les aspirations des travailleurs qui peuvent s'engouffrer dans les brèches ouvertes par le climat de <<glasnost>>.

François Dietrich 1. Moshe Lewin. la Forma/ion du srsleme sorie· lique, Gallimard. Paris. 1987. p.317 2. ibid. , p.31 3. ibid.. p.392 4. Tony Cliff, S!ate Capitalism in Russia. Pluto Press. Londres, 1974. p.!76 5. Charles Bettelheim, les Luttes de classes en URSS. Seuil-Maspero. Paris, 1977-1983. et en particulier le tome 111. pages 184·194

Une erreur sur cette page ?