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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Lettre à un camarade, par ailleurs candidat à l'élection présidentielle

· Critique communiste, n° 68, novembre 1987 · p. 8-13 · 4 969 mots

Sous le signe de l'hiver 1986

Sur le livre de Pierre J uquin, « Fraternellement libre »

Alors qu'est publié ton livre. te vo ilà candidat à l'élection présidentielle. Et nous voici te soutenant dans cette entreprise. E preuve redoutable que cette élection. qui t'a contraint à accélérer une rupture, devenue inévitable. avec le Parti communiste, et qui nous oblige à des choix décisifs, mais qui se déroule sur le terrain le plus piégé qui soit, là où la personnalisation -quasi monarchique - joue à plein, et qui suppose la mise en œuvre de moyens matériels, humains et financiers colossaux . On décide de ses combats, pas nécessairement des conditions dans lesquelles il les faudra mener !

Nous engageons donc celui-ci à tes côtés.

Notre rencontre, pourtant, n'avait rien d'inéluctable. A preuve l'étonnement de beaucoup, 1 'indignation de certains ... Le stalinisme a, au sein du mouvement ouvrier. marqué de sang des frontières qu'il voulait infranchissables. L'héritage du passé est lourd , mais preuve est faite qu'il n'est plus en mesure d'interdire les convergences qu'appelle l'avenir ...

Espérons que les temps à venir nous laisseront le loisir de reprendre ce passé de plaies et de bosses. pour en faire l'inventaire ... Avant de tourner la page - non au profit de la critique rongeuse des souris. mais pour en découvrir la suite inattendue-, il nous faudrait le faire!

Mais, sans attendre. il faut expliquer à ceux qui s'étonnent ces '' hasards objectifs , qui nous ont conduit là.

N'est-ce pas d'abord un même hiver qui nous réunit? C'était, rappelons-nous, dans les décombres de l'Union de la gauche, après des années de cette expérience sans précèdent de la gauche au gouvernement. Le mouvement ouvrier, désorienté , semblait perdre sa

Francis SITEL substance ; les courbes des luttes tendaient vers l'encéphalogramme plat. Le drapeau du néo-libéralisme, arrogant, claquait fort au vent ; une droite revancharde, àpre au gain et dure aux opprimés. s'apprêtait à ressaisir tous les rênes du pouvoir, tandis que s'épandait l'ombre brune du racisme. Nous, les marginaux de toujours et les prochains exelus. il nous fallait alors aller à contre-courant. résister à la résignation ambiante.

Mais l'hiver 1986 a connu un nouveau printemps avec le soulèvement de la jeunesse estudiantine, qui allait entraîner la floraison des coordinations des cheminots et des instituteurs. Le néo-libéralisme connut sa première débandade. N'était-ce pas le signal que nulle fatalité ne dictait notre marginalité et que les exclueurs allaient se trouver mis sur le côté du mouvement des masses ? Ils avaient bonne mine les recentrés et les experts du glissement à droite de la société, lorsque tout un peuple. jeune de surcroît. rejetait le racisme. l'inégalité et l'autoritarisme. Ce ne sont pas celles et ceux qui combattent toute forme d 'exclusion qu'on peut si facilement rejeter.

La lettre que tu dédies à " un jeune chômeur qui écoute les concerts de rock ,,, consacrée à << la France en moul'emenr >>. travaille à nouer les fils complexes de Mai 68, des marches antiracistes des Beurs et de la jeunesse. des luttes de l'hiver 1986. Nous en partageons les soucis et les termes : c'est d'un même engagement qu ïl s'agit. Que la convergence se fasse sous l'égide de ces mobilisations. nous nous en félicitons : le signe en est favorable.

Pourtant, nul ne saurait s'y tromper, les tendances défavorables ont été bousculées. mais non inversées. De nouveaux combats seront nécessaires, dont

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Inventer une nouvelle politique l'issue n'est pas assurée. La crise capitaliste, qui s'éternise et se creuse, assombrit l'horizon de toute part. Ces grands affrontements, inéluctables, est-ce-qu'ils confirmeront ou démentiront les promesses des dernières mobilisations ? Nul ne peut le dire. Mais cela signifie que, pour y faire face, il faudra plus que l'enthousiasme, légitime, né de l'hiver

Ce « plus », n'est-ce pas le socle que dégagent nos itinéraires différents ? Notre fierté est d'avoir, à notre mesure, assuré une continuité révolutionnaire. Aux heures noires du stalinisme et dans chacun des combats qui nous ont vu prendre nos responsabilités. Ce11e des communistes rénovateurs n'est-e11e pas, après des décennies de dévouement militant au service du parti communiste, d'avoir su rompre avec l'engluement qui aurait consisté à accompagner sa direction dans l'impasse où e11e s'enferme, ou de la fuir en cédant à l'attraction du Parti socialiste. En menant courageusement le débat au sein du PCF - le seul qui vai11e : pour le renouveau du courant révolutionnaire-, vous avez prouvé que la dynamique de la crise, en son cœur même, pouvait être inversée.

Quel chemin parcouru depuis la batai11e démocratique pour un « congrès extraordinaire ,,, et même depuis la publication du « Manifeste >> ! Bien des questions, alors posées, trouvent leurs réponses dans ton livre.

Nous pensions que la démarcation « rénovatrice •> au sein du PCF était décisive. Nos espoirs n'ont pas été vains. Ton livre nous confirme que, hors des ornières du stalinisme et de la social-démocratie, une nouvelle politique est possible.

Dans la lettre « à un étudiant qui a manifesté pour Malik Oussekine, sur le besoin d ' idées neuves en politique », tu écris : «Même si nous pouvons nous inspirer de quelques précédents, n'avons-nous pas, nous, aujourd'hui, ce rende::.-vous capital avec l'histoire, avec nous-mêmes: le devoir d 'inventer une autre politique. »

Acceptons l'invitation ! Inventer, pas à partir de rien, nous y reviendrons, et pas de but en blanc. Cette autre politique est bien à inventer: nous n'en sommes qu'aux prémisses. Mais, déjà, à cette étape, ce11e-ci est suffisante pour confirmer que sont réunis les éléments clés d'une campagne roborative et pour la première affirmation d 'une force neuve. Les repères indispensables sont clairement posés.

II s'agit, d'abord, de se situer nettement par rapport à la droite et à la gauche officielle, le PS et le PCF. << Remarque, écris-tu, que les possédants qui tirent les ficelles de la droite songent moins à sauver le pays que leurs privilèges, passe encore. Leur égoi:511Je est dans l 'ordre du désordre établi. Des auteurs du pllfsch du 2 décembre 1851 Victor Hugo a dit qu 'ils étaient allés "jusqu'aux boues" . De la liquidation de la Commune de Paris au lepénisme, en passant par l'affaire Dreyfus, Pétain er les guerres coloniales, les censures, les répressions, les lois de peur et de haine, les cliquetis de sabre, les chasses au.Y rebelles et aux faciès, l'exploitation, les trahisons ... , que cette droite soit aujourd 'hui ce qu'elle est, avec intelligence et capacité d'adaptation, rien d'étonnant.

« Mais la gauche ? Peut-on excuser la gauche de cesser d'avoir des idées ? Pour l 'une de ses branches, de devenir respectueuse à .force de vouloir être respectable, de chercher des alliances à gauche pour se .faire élire et des accords à droite pour gouverner, de virer vers une sorte de Parti démocrate à l 'américaine ? Ou, dans l'autre branche, de perdre la crédibilité et le sens de soi-même ? Cette gauche tourne à vide. Le PS a choisi l'alternance. La direction du PCF un solo funèbre. Aujourd'hui, l'un et l'autre rejitsent ou empêchent l'alternative. >> (pages 245-246)

La « seconde lettre à Jean-Jacques Rousseau, sur des idées absurdes >> approfondit la critique en la portant aux racines : celles du stalinisme et du réformisme social-démocrate. Qui ne veut oublier l'avenir se doit de ne pas perdre de vue le passé. Il faut tirer, sans pitié ni complaisance, le bilan des temps terribles, ceux de la trahison stalinienne. << Le trésor perdu de la révolution.. . Le reproche capital qu'on peut adresser à ces régimes est d'avoir en partie mine le rêve. La bourgeoisie a compris le parti qu'elle en pouvait tirer contre les adversaires du consen,atisme. La "divine surprise " qui la préserve de la révolution, c'est, pour 1 'essen riel, en .face, le spectacle siderant d'une des plus grandes idées de l'histoire défigurée, et c'est la déception qui en est résultée. » (page 40) Aussi bien que de brosser le tableau des politiques sociales-démocrates : « Des socialistes peuvent gérer le capitalisme, mais cette gestion engendrera toujours plus d'échecs, de déceptions. Voyons ce qui se passe en Grèce sous la direction d'Andréas Papandréou. Voyons l'Espagne : dix ans après la mort du général Franco, le parti de Felipe Gonzales pratique un néo-libéralisme presque pur ; il privatise; il admet comme normal un taux de chômage élevé; il a pris, de surcroÎt, la responsabilité de sceller l 'entrée de son pays dans l'OTAN. Son parti apparaÎt comme une espèce de modèle à tous ceu.Y qui, dans le socialisme européen, re.fitsent de se lancer vers des solutions de gauche neuves. En France, les gouvernants socialistes, au lieu de chercher à redonner un contenu à la pensée de gauche, ont glissé vers le néo-libéralisme. » (page 49)

On sait bien que la gauche ce sont d'abord ces deux partis-là, avec leurs centaines de milliers de militantes et militants, dévoués, disponibles à l'effort et au sacrifice, sans lesquels ils ne seraient rien. Ce qui fait de l'unité une impérieuse nécessité. Dans les combats quotidiens et pour battre une droite haïssable à chaque occasion électorale. Autre reproche adressé à la direction du PCF de ne le pas comprendre ! Encore faut-il être au clair sur ce que sont leurs directions, avec leurs politiques et leurs intérêts propres.

Le dire, ce n'est pas ressentiment du fait de leurs agissements passés. mais lucidité au regard de leurs politiques présentes et à venir. Nul projet de transformation sociale, et même nu11e défense efficace des intérêts du plus grand nombre, ne peuvent s'étayer à elles. Il faut une rupture radicale : de perspective et de pratique concrète.

En témoignent tes lettres sur la question du racisme. Celle, façon persanne, sur Le Pen, et celle « à la mère d'un immigré assassiné à Nice, sur les droits de l'homme ». Sur Le Pen et le racisme, pour une fois dans un texte politique, tout est dit. Dénonciation de l'ignominie lepénienne : « C'est un pesant.fardeau, 1110n cher Usbek, que celui de la vérité, lorsqu 'elle est odieuse. »

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(page 79) La vérité est dite, dans toute sa sévérité, en montrant, à la suite de Patrick Tort, les responsabilités spécifiques de toutes les forces politiques institutionnelles, de droite et de gauche, dans l'ascension de Le Pen. En portant le fer au point sensible : 11 Il serait à souhaiter que la gauche française fût enfin capable de critiquer au fond tollfe idéologie idenriraire. Il lui faudrait mettre en question le nationalisme. Ces/ en France un problème d{[ftcile, car, depuis la Révolution française, a e.Yislé un nationalisme de gauche, porteur de valeurs progressistes, mais aussi des plus graves ambiguités.

« Le nationalisme n'est une force que lorsque la nation est un projet. Le but assigné à un combat pour la libération politique et économique d'un peuple. Unefois la naTion consriruée, le nationalisme n'est le plus souvent qu'un culte commémoratif, un principe d'idenr{fication collective qui ressert en cas de danger, un rempart conrre l'étranger ou un prétexte pour opprimer auTrui à son tour. Quand il a cessé de porter un combat libérateur, le naTionalisme ossi.fié, celui qui préserve au lieu de transformer, devient généralement la marque d'un discours conservateur. Il faw du bouche-à-bouche à un mort. Car l 'identité vivante, c 'est ce qu'on devient. ii (pages 83-84)

Une façon - la seule ! - de faire un sort aux angoisses identitaires. Le problème ainsi posé. les solutions coulent de source : l'égalité des droits, à commencer par le droit de vote : 11 Je propose que la France accorde aux immigrés le droit de vote et l'éligibilité à toutes les élections. )) (page 94) Et l'appel aux Beurs -car 11 personne ne pellf parler à votre place))- à faire de la politique.

Disons-le sans faux-semblant : tout cela, qui est si décisif, à soi seul, pourrait suffire à justifier une alliance sincère, un pilier solide lui étant par là-même donné.

Mais il en est d'autres : les différents thèmes qui, aujourd'hui, constituent les axes de cette nouvelle politique qui est à inventer et que tes lettres ègrennent comme autant de claires convictions, assorties, comme il se doit, d'engagements concrets. - Le féminisme, valeur incontournable de toute recomposition d'une force nouvelle. « Aux hommes, lettre d'un homme qui s'interroge » : ta réflexion n'esquive pas les problèmes les plus difficiles : le travail à temps partiel, le travail domestique, la place des femmes en politique, la nécessité d 'une « conscience féministe)), autonome ... « Il importe donc que les femmes forment une conscience féministe, un peu comme la classe ouvrière a formé il y a un siècle, et doit reformer sans cesse, une conscience de classe. Il importe qu'elles construisent un sens de leur responsabilité sociale en se réunissant enrre elles, en créanr des mouvemenrs féminins. en agissanr pour elles, en émeflanr une parole allfonome. )) (page 68) - La solidarité avec le tiers monde. Ta lettre « A Fidel Castro » énumère les grands problèmes sur lesquels une force progressiste doit se prononcer en toute clarté: l'indépendance de la Kanaky, le droit à l'autodétermination des dernières colonies françaises, le respect des droits de l'homme (y compris à Cuba ! ) , le refus de tout pi liage et de toute intervention impérialistes, l'annulation de la dette, le refus de l'exportation d'armes, la modification des termes de l'échange ... - La paix et le désarmement. Dans ta lettre << A Mikhaïl Gorbatchev, sur la paix », outre une analyse assez fouillée de l'évolution actuelle de l'URSS, tu développes un certain nombre de positions sur la perspective de la dissolution des blocs militaires. la condamnation de l'occupation soviétique de l'Afghanistan, la dénonciation vigoureuse de << l'équilibre de la terreur ,, comme forme de terrorisme - « Mais soyons lucides er honnéres : il reste un terrorisme majeur, quis 'q[(iche er prédomine commes ïl était bien fondé : c'est "''équilibre de la terreur". )) (page 131 ) - et l'appel à l'abandon de la force de frappe et de toute arme nucléaire, pour engager le débat sur « une défense alternative)). On ne peut qu'applaudir à des phrases comme celle-ci : « Je ne suis pas.fier que la France compre parmi les cinq ou six acheteurs de corde. Parmi les cinq ou si.'l: Etats terroristes qui riennent 1'/wnzanité en orage. Soyons des antifanatiques: je demande f'abolirion immédiate de la peine de m ort par guerre nucléaire. )) (page 132) - Le refus du chômage et le droit au travail ; si Karl Marx considérait « la diminurion radicale du temps de travail comme un abject{[ cenrral du communisme )) (page 184), cet objectif est aujourd'hui crucial au regard du chômage et possible compte tenu du développement des forces productives. « Ne s'agit-il pas plutôt de permerrre à chaque individu de recomposer tour son emploi du temps, à la fois en réduisanr la durée des temps contraints er en transformant qualitativement son activité dans le travail obligatoire er en dehors de celui-ci ?)) (page 184) - La protection sociale : la << Lettre à Coluche >> propose la juste « révolution copernicienne )) qu'appellent ces problèmes - <1 partir des besoins pour transformer tour le s_n tème ii (page 204) - et formule dans toute leur acuité les problèmes les plus dramatiques. Celui des retraites : « Le sort des retrai-

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« La révolution, camarades ! » tés doit étre perçu et trmte cam me lill problème humain, non point comme un appendice des problèmes de chômage, de profit, de "modernisation". La vraie modernité, c'est, là comme ailleurs, le souci des étres humains. 11 (page 208) Celui de la pauvreté : 11 Mais la pauvreté augmente avec l'ampleur des mutations économiques: c 'est un grand scandale, et un in tolérable désordre. 11 (page 209) 11 Pourtanl la pauvreté n'est pas fatale: la supprimer tout à fait, voilà un objectif absolument moderne, qu'un projet progressi~'le peut et doit ch(ffrer et dater. 11 (page 211) -L'écologie. Dans ta lettre «A une patiente du professeur Testart, sur l'avenir de la vie,,, tu poses les problèmes éthiques et sociaux posés par certains développements de la science, les risques qu'ils représentent pour l'avenir de 1 'humanité, et soutient certaines propositions avancées par des scientifiques et des mouvements écologistes : un moratoire de certaines recherches, la levée du secret scientifique - 11 Au risque de choquer, je m'élève co/1lre l 'hermétisme courant dans les sciences, les techniques, la gestion, la politique. 11 (page 226) -, l'arrêt du programme nucléaire : 11 J'en suis venu à penser que nous devrions sans délai stopper le programme nucléaire français. 11 (page 229) Vaste perspective que celle qui vise à 11 donner une base écologique à la politique 11 qui est, comme tu le dis, bien autre chose 11 qu'une simple d~fense de l'environnement 11 et qui doit 11 veiller à ce qu'une politique écologique ne se paye pas par une austérité pour les moins favorisés des citoyens 11 (page 224 ). - A propos de l'Europe, 11 dimension de notre avenir)), tu suggères une refondation : 11 Le mouvement progressiste - mouvement aux larges vues - n 'est-il pas à un moment de son histoire où il doit disputer la construction européenne aux partis établis, tendre à en devenir le pilote en en faisant un processus de transformation sociale? 11 (page 235) Et tu suggères, pour l'immédiat, trois pistes d'espoir: une Europe tournée vers l'extérieur, ouverte au tiers monde et non refermée sur son égoïsme rapace ; une Europe s'engageant dans le dépassement de sa rupture Est-Ouest; une Europe, non pas dominée par les carcans étatiques, mais traversée par 11 le grand air salubre de l'intervention des

On retrouve là, bien posés, tous les problèmes clés de notre époque. Les réponses que tu y apportes, que nous partageons pour la plupart, dessinent une politique en rupture radicale avec la gestion réformiste, parce que conforme en profondeur avec les intérêts des travailleurs et de la jeunesse.

Leur défense. dans le contexte actuel, ne peut que converger pleinement avec ce que , pour notre part, nous estimions être les trois axes d 'une campagne pour l'élection présidentielle : la défense intransigeante des grandes revendications ouvrières et aspirations populaires, le combat résolu pour battre la droite et le dégagement d 'une perspective politique d'ensemble garantissant une alternative à la gestion gouvernementale de la gauche telle que nous l'avons connue de 198 J à 1986. Sur de telle bases, une force neuve, nettement démarquée du PS et du PCF, peut trouver une première affirmation à l'occasion de cette élection présidentielle. Et se déployer dans le combat contre la réaction et le conservatisme, parce que porteuse d 'un projet de transformation sociale.

Parmi les débats de fond auxquels ton livre appelle, il en est un qu 'on est tenté de prendre à bras-le-corps : la révolution en tant que perspective stratégique.

La perspective stratégique, en effet, qui doit permettre d'articuler les différents combats proposés, quelle est-elle sinon la rupture avec le système capitaliste? Tu le dis à plusieurs reprises. 11 Le vrai débat emre progressistes et sociaux-démocrates ne porte pas sur la question : Faut-il, ou non, des réfonnes ? Des r~formes, il en faut. Sur tous les terrains, toutes les r~(àrmes possibles. Mais le débat porte sur la nature de ces r~formes, sur leur insertion, ou non, dans un processus de changement des rapports sociaux. Ce qui nécessite, selon des modalités qui ne seront pas instantanées, une rupture historique. Car il y a la longue durée, mais il y a aussi des accélérations comme la Révolution .française. 11 (page 49)

Quelle est cette rupture? Pour ce débat d 'ordre stratégique, les « quelques précédents ,, dont nous disposons peuvent nous inspirer des réflexions utiles.

Il est clair que cette question de la prise du pouvoir est lourdement hypothéquée par le contentieux du stalinisme ; c'est à lui que nous sommes redevables de la confusion qui a amené certains à assimiler « dictature du prolétariat ,, et totalitarisme. Mais n'est -ce pas risquer d'en rester emprisonné que de donner acte à la direction du PCF d'avoir bien fait d'abandonner cette notion lors du XXW Congrès ? N'était-ce pas, alors, pour elle, simplement jeter bas un double fardeau : celui

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du bilan de l'URSS et des pays de l'Est, d'une part, celui de la contradiction entre cette référence marxiste toute théorique et une orientation politique de longue date platement réformiste ? Le coût de l'opération, léger en apparence, n'était pourtant pas nul : un nouvel écart créé par rapport aux notions stratégiques du marxisme. Ici, la nécessité pour la classe ouvrière de briser la machine d'Etat de la bourgeoisie. Celle-ci se voyait escamotée et, plus gravement, falsifiée, puisque Marchais, par son intervention, cautionnait l'idée qu'il s'agissait en effet d'une « dictature », au sens totalitaire du mot. Alors que, pour Marx, le nouvel Etat devait, d 'emblée, entamer le processus de son propre dépérissement, situation devant se traduire pour l'immense majorité des citoyens par, non pas une restriction des libertés, mais leur plein épanouissement. Ne faut-il pas, à la lumière implacable des expériences du stalinisme, de la dégénérescence de divers régimes nés de révolutions ou de luttes de libération nationale, des profonds phénomènes de bureaucratisation du mouvement ouvrier, et dans la perspective du socialisme autogestionnaire, reprendre entièrement cette question de la dictature du prolétariat, pour nous indissociable d'une authentique démocratie socialiste ?

En ce sens elle relève bien d'un retour aux sources du marxisme, la réflexion que tu engages sur la nécessité d'accompagner la prise du pouvoir d'une transformation des rapports sociaux à tous les niveaux : 11 Depuis sa naissance, le mouvement omrier a surlolif envisagé le problème du pouvoir central à conquérir. Mais l'expérience a prouvé que la conquête du sommet de la pyramide étatique ne suf{tt pas à changer la société. !!faut changer tollf le s:rstême de relations qui unit au pouvoir central le grand nombre des divers pouvoirs locaux, insérés dans la vie quotidienne. Il faut faire dépérir les racines inconscientes de la domination, et parvenir à f'autogouvernement des citoyens associés. C'est aussi une vieille idée du mouvement ouvrier. )) (page 2 52)

Certes, beaucoup reste à faire pour élaborer la stratégie révolutionnaire apte à conduire au socialisme autogestionnaire. Celle-ci devrait permettre d'une part de construire, au sein même de la société bourgeoise, l'hégémonie du prolétariat, pour reprendre la formule gramscienne. Et, d'autre part, garantir une transition qui par l'autogestion généralisée conduise au communisme, ce qui implique le dépérissement de l'Etat et la transformation de fond en comble de tous les rapports sociaux.

Mais cette stratégie, parce que révolutionnaire, ne peut ni escamoter ni brouiller l'acte qui partage les deux moments de l'avant et de l'après-prise du pouvoir : le saut dialectique qui fait du prolétariat, classe dominée, la classe dirigeante.

De ce point de vue, il y a problème sur ton affirmation selon laquelle : 11 Aujourd'hui les forces sociales existent en France pour développer les luttes qui transformeront la société. Tout leur problème est de se rassembler sur les questions de fond. Elles le pelll'ent d'autant mieux qu ïl ne s'agit plus de remplacer la domination d'une classe par la domination d'une autre classe, mais de construire une alternative sur des objectifs communs à l'ensemble de la société, sur des valeurs universalistes. )) (pages 200-201)

Le développement des forces productives, l'élévation du niveau culturel du prolétariat moderne, l'expérience politique accumulée font que la logique autogestionnaire -celle de 11 l 'autogouvernement )) - doit animer le mouvement même de la classe vers le pouvoir et une autre société. << Karl Man, écris-tu, a situé cet autogouvernement dans la perspective lointaine de la société communiste. Il s'agit, en fait, de le construire tout au long de la transition vers une alternative. L 'autogouvernement n'est un concept politique fondamental, un guide pour l'action, que s 'il commence à se traduire par une pratique quotidienne, s'il .fournit des moyens inédits et e.fflcaces d 'entreprendre la rupture avec le capitalisme, avec l'ensemble des rapports sociaux aliénants. )) (page 252)

Mais reste entier le problème de la prise du pouvoir dés lors qu'on considère que cet <<acte >> ne peut se réduire à un moment plus ou moins indifférencié d'un long et lent processus de transformation graduelle de la société et de démocratisation de l'Etat. Tu écris, à la suite du passage précédemment cité : 11 Le projet progressiste devra, je pense, assumer une inévitable contradiction de fait, pour une longue période transitoire, entre un Etat (démocratisé) et le développement de la démocratie directe. La stratégie de dépassemel1l devra, dans chaque situation, rechercher les articulations possibles entre ces deux réalités. )) (page 252) Comment ladite 11 stratégie de dépassement )) prend-elle en compte ce moment-là? Cet < <Etat ( démocratisé) ) est-il l'Etat capitaliste, miné, sinon en voie de désagrégation sous la poussée des masses, ou bien l'Etat post-révolutionnaire, en cours de dépérissement?

D'interminables décennies de domination réformiste au sein du mouvement ouvrier et une vaste entreprise de refoulement du marxisme ont considérablement brouillé ce problème. Ne s'agit-il pas de le reprendre à la racine?

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Ce qui obligerait, en particulier, à une analyse approfondie de l'Etat dans nos sociétés capitalistes développées. Vaste chantier, ce travail indispensable! Les implications en sont pourtant immédiates. Par exemple, lorsqu'il s'agit de comprendre l'échec de la gauche au gouvernement qui, au-delà de l'impossible application de la logique keynésienne du Programme commun de gouvernement, renvoie au refus de sortir du cadre strict de la gestion de l'ordre bourgeois. Et aussi au regard des tâches, pour tout ce qui a trait à ce que tu appelles les <<contre-propositions économiques >>. <<Des contre-propositions économiques, la recherche de nouveaux critères de gestion sont importantes. Mais elles comportent un danger économiste. Or, l'essentiel est politique: c'est l'orientation prescrite â /"économie, la place er le rôle de celle-ci dans la société. >> (page 197) Danger économiste, en effet, et aussi piège d'une logique réformiste, dés lors que ses contre-propositions ne seraient plus étroitement combinées à la mobilisation et l'auto-organisation de masse, et articulées à une perspective concrète de rupture avec le capitalisme. Problème complexe qui détermine, pour une part, l'approche qu'on peut engager des questions de la formation d'une majorité porteuse d'une volonté de changement social, et d' un gouvernement apte à concrétiser celle-ci. Sur ce terrain, encore et toujours, on retrouvera le problème de l'Etat et l'impératif de sa destruction.

Signalons, entre parenthèses, que cette discussion, passionnante. n'est pas bornée aux seuls pays capitalistes. Dans des conditions tout autres, n'est-ce pas une question similaire qui se trouve aujourd'hui posée en URSS. Comme tu le dis. le <<parti-Etat>> s'y trouve bousculé dans ses profondeurs par un besoin irrépressible de réforme, et, t'adressant à Mikhaïl Gorbatchev, tu ajoutes fort justement: <<Celle craillle d'explosion elle-méme montre qu'aucun changemel1l ne se produit si la société est inerte. Du sommet du parti-Etat vous ave:: donne la chiquenaude initiale, vous pilote::. Mais seule la société peur créer 1111 changemenr profond. Si elle ne s'ébranle pas en majorité dans le sens souhaitable -quoi qu 'il en colite â nombre de ses membres -, votre renrarive échouera. » (page 124) Toute la question est : cet ébranlement des masses, sera-ce ou non une révolution? Problème aujourd'hui posé à l'échelle gigantesque de la société soviétique, comme il l'a été, hier, en Pologne, lorsque le mouvement social symbolisé par Solidarité était en voie de transformer l'ordre en place, avant que l'appareil stalinien ne s'y oppose de la manière qu'on sait.

Ce problème théorique et stratégique de l'Etat et de sa destmction, nous avons le temps d'en débattre. Pas besoin d'être grands clercs pour comprendre qu'il n'est pas au cœur d'une campagne présidentielle que nul ne désire transformer en fomm de stratégie révolutionnaire. Mais l'impulsion que celle-ci va donner, comme nous l'espérons, devrait nous aider à l'aborder, pas confiné à quelques cercles d'intellectuels en chambre, mais lié à l'orientation politique concrète qu'il nous tàut définir : cette vieille praxis si chére aux marxistes ! C'est d'autant plus souhaitable que la question est riche d'implications : sur l'appréciation que nous pouvons avoir du rôle ultime des partis réformistes dans la défense de l'ordre bourgeois, sur l'analyse précise des rapports de forces entre les classes et du degré des affrontements inévitables entre elles et, donc, du type d'organisation nécessaire aux travailleurs pour se préparer à ceux-ci.

Dans ta lettre « sur le besoin d'idées neuves en politique ''• tu expliques : <<Faut-il un nouveau parti ? Participer â telle ou telle élection ? Conclure des a/lieu/ces ? Er lesquelles ? Aller au gouvernement ? Er dans quelles conditions ' Ces questions pratiques sonr inzportanres. Déballons-en au grand jour â mesure qu'elles se posent. Mais ce qui prime, c'est dïdenri(ler les éléments du préselll qui peuvent faire avancer la société, nos vies, dans la direction que nous préférons. C'est, en d'autres termes, de dégager collectivemellf une volonté pour l'ingt, trente, cinquante ans (ce qui représente peu de temps face â l'immensité des problèmes). Non point sous /"angle de f"exfzausfil'ité, CO/Ill/le l'impératif de ne rien oublier de ce qui cons!itue, selon les coutumes électorales, 1111 programme offert C/11.\' cirorens. Mais en tant qu'orientation prospectil'e. » (page 248)

Toutes ces questions. trés franchement, ne sont pas du même ordre, et les réponses qu'elles appellent sont, selon nous, d'un degré de complexité fort différent. Mais ton livre témoigne que << la direction » dans laquelle tu t'engages , et avec toi, bien sûr, les communistes rénovateurs. est la bonne. La même dans laquelle nous voulons nous-mêmes nous engager comme. espérons-le, beaucoup d 'autres porteurs d'expériences différentes. et surtout beaucoup d'autres forces neuves issues des luttes. passées ou à venir. Toutes celles et tous ceux qui, lassés d'une politique sans horizon, aspirent à redonner son élan à l'espoir. Ce combat ne peut être que révolutionnaire.

La direction est la bonne. En avant, donc!

Francis Sitel

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