La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

A la lumière de l'expérience polonaise : problèmes de la révolution anti-bureaucratique

· Critique communiste, n° 8, mai 1982 · p. 28-34 · 6 607 mots

L'article publié ci-dessous est la traduction légèrement abrégée de l'article publié dans "lnprekor, n° 3 en mars 1982 -édition polonaise- sous le titre

L

E 13 décembre, la répression s'est abattue sur un mouvement social insuffisamment préparé. Nous avons été battus, malgré un rapport de forces apparemment en notre faveur. Mais cette défaite, si lourde soit-elle, ne signifie nullement la fin du combat. Les travailleurs de Pologne ont été défaits et trompés à de nombreuses reprises : dans l'immédiat après-guerre, lorsque les staliniens ont réussi à détruire le mouvement des conseils d'entreprises, créés spontanément par les travailleurs pour remettre en marche les entreprises et reprendre la production en fonction des besoins de la société ; en 1956-1957, quand l'appareil du parti, s'appuyant sur le prestige de Gomulka, a détourné les conseils ouvriers de leurs objectifs et les a transformés en KSR (Conférences d'autogestion ouvrière -qui, quelques années plus tard selon les sources officielles ne comprenaient pas plus de 7 % d'ouvriers ... -) ; en 1970-1971, lorsque les assassins d'ouvriers ont une fois de plus réussi à faire croire en leur volonté de renouveau ; en juin 1976 enfin, quand les grèves ont été écrasées et quand la répression s'est abattue sur les travailleurs.

De chacune de ces défaites les travailleurs les plus actifs ont tiré des leçons pour l'avenir. Chaque fois, après quelques années, la lutte a repris à un niveau plus élevé : nous étions plus riches des erreurs commises dans le passé.

Le 13 décembre 1981 marque un tournant dans l'histoire de la classe ouvrière polonaise, dans l'histoire de la lutte de la société pour ses droits. Alors que le syndicat a été désorganisé par une répression dont la férocité

CYRIL SMUGA << Problemy rewolucji antybiurokratycznej w swietle doswiadczen 'Solidarnosci' , La traduction est de << Critique communiste, a surpris plus d'un, une résistance massive a spontanément répondu à l'attaque. Après les grèves, les réseaux de résistance de Solidarité se reconstituent. Malgré la défaite, la lutte continue.

Il n'en devient que plus important de réfléchir sur les raisons de cette défaite, de rechercher les erreurs et les insuffisances passées, de comprendre pourquoi, malgré un rapport de forces apparemment en leur faveur (400 000 flics et militaires contre près de 1 0 000 000 de travailleurs, soutenus par les paysans, les artisans, les jeunes ... ), les travailleurs ont perdu cette première bataille. « Nous devons simultanément fuller pour l'existence de norre syndical, nous organiser à tous les niveaux er apprendre -souvenT de nos propres erreurs - une conduite appropriée er les méThodes de lulle pour nos burs. » Cette phrase du programme adopté par le 1er Congrès national de Solidarité reste aujourd'hui encore, ô combien, actuelle ! Apprendre de ses propres erreurs, c'est la condition pour développer le mouvement de résistance aujourd'hui, c'est la condition pour que, dans les batailles de demain, les travailleurs soient victorieux.

Solidarité,

bien plus qu'un

syndicat

Solidarité, ce mouvement social organisé et en même temps ce syndicat de dix millions de membres, est dans l'histoire du mouvement ouvrier

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ne fait que renforcer en retour l'isole- 1 ses propres intérêts. Cela signifie en un phénomène unique. En tant que mouvement social exprimant les aspirations de l'immense majorité du peuple polonais, et en même temps comme organisation ouvrière par excellence, Solidarité est devenu très rapidement, face au pouvoir bureaucratique, un contre-pouvoir démocratique de la société civile, un embryon du pouvoir des travailleurs. Non seulement parce que la démocratie à l'intérieur du syndicat s'apparentait à la démocratie des conseils, mais avant tout ;i cause de ce rôle joué objectivement par Solidarité, on peut le comparer aux conseils ouvriers des révolutions russes de 1905 et 1917 ou de la révolution hongroise de 1956. Mais en même temps Solidarité ne s'autodéfinissait pas de cette façon, se considérant pendant longtemps comme un syndicat classique. Il fuyait la question de savoir qui devrait exercer le pouvoir au sein de l'Etat, de ce qu'il fallait faire pour que les termes de la Constitution polonaise ((( Dans la République populaire de Pologne le pouvoir appartient au peuple travailleur des villes et des campagnes ») deviennent réalité.

Une telle définition correspondait au niveau de conscience de la grande majorité de la classe ouvrière durant la première période de construction du syndicat. Si personne n'était prêt à dire à Kanio « nous t'aiderons » -comme l'ont déclaré à Gierek les travailleurs du chantier naval de Szczecin en 1971 - la plupart des travailleurs n'était pas encore au niveau de dire «c'est nous, et nous seuls, qui le ferons », c'est-à-dire de remplacer ce pouvoir' par leur propre pouvoir. La définition de Solidarité correspondait à la conviction qu'on peut imposer à ce pouvoir qu'il tienne compte de la volonté exprimée par la société et qu'on pouvait soumettre ce pouvoir au contrôle de la société. C'est ce que disaient en août 1980 les grévistes de Gdansk en déclarant : << Nous exigeons des changements et nous allons contrôler leur réalisation . » Mais, au fur et à mesure que les gouvernements successifs s'avéraient incapables de réaliser ne serait-ce que partiellement les exigences des travailleurs, que leur mauvaise volonté devenait manifeste, de plus en plus nombreux étaient ceux qui posaient la question : « Et si on le faisait nousmêmes ? » Et ils cherchaient les formes d'organisation aptes à réaliser ces tâches.

Le syndicat, s'il voulait garder son caractère, ne pouvait par exemple exercer un contrôle sur la production et la distribution ou prendre en main la gestion des entreprises, c'est-à-dire être à la fois l'employeur collectif et le défenseur des travailleurs en tant que salariés. La mise en œuvre des réformes exigeait que les travailleurs soient dotés de ces deux formes institutionnelles. Mais, en même temps, le syndicat ne pouvait réaliser correctement son but statutaire, proprement «syndical », c'est-à-dire défendre les droits, la dignité et les intérêts des travailleurs sans leur assurer un contrôle sur la production et la possibilité de gérer les entreprises et, partant, toute l'économie. Sans perdre son caractère de syndicat, Solidarité devait en même temps devenir un mouvement social, construisant à côté de lui, en dehors de ses formes organisationnelles, de nouvelles institutions indépendantes -indépendantes de la bureaucratie mais également de luimême, en tant que syndicat-. Le mouvement autogestionnaire des travailleurs, indépendant du syndicat Solidarité mais partie prenante du mouvement social Solidarité, est apparu justement comme l'expression de cette contradiction et comme son dépassement correct. Mais il a fallu près d'un an, depuis la création de Solidarité, pour que le syndicat dans son ensemble puisse voir cette contradiction et la résoudre correctement.

Né des grèves ouvrières de l'été 1980, Solidarité s'est d'emblée affirmé comme une organisation prolétarienne. Mais parce qu'il est apparu dans un pays où la quasi-totalité des moyens de production n'est pas dans les mains privées, où la bourgeoisie n'exerce plus le pouvoir -bien que celui-ci ne soit pas non plus exercé par le peuple travailleur des villes et des campagnes - il a concentré les espoirs et aspirations de couches bien plus larges que la seule classe ouvrière. (( Il n y a probablement pas de secteur dans lequel on n'attende pas quelque chose de notre syndicat, comptant sur sa force et son autorité sociale et morale », lit-on dans le programme de Solidarité. Cela, parce que la bureaucratie, couche sociale qui s'est placée au-dessus de toute la société, ne peut sauvegarder son pouvoir qu'en opprimant tous les autres groupes sociaux, cherchant à les détruire, à désintégrer la toile même de la société civile. Parce que son pouvoir illégitime découle de la place qu'elle occupe au sein de l'appareil d'Etat et de la disposition exclusive des moyens de production (propriété d'Etat), la bureaucratie ne peut subsister à terme qu'en exerçant un contrôle total sur l'ensemble de la vie publique. Mais un tel contrôle totalitaire ment de la bureaucratie du reste de la société.

L'apparition d'un facteur indépendant de la bureaucratie sur la scène politique joue alors le rôle d'un catalyseur de toute cette opposition diffuse. Toutes les couches et classes sociales se regroupent autour de ce pôle, voyant là 1 'unique moyen de réaliser leurs aspirations.

La révolution polonaise a montré que, contrairement à ce qu'avançaient de nombreux idéologues, seule la classe ouvrière peut jouer le rôle moteur dans un tel front. Les autres groupes sociaux -l'intelligentsia (comme l'a démontré en Pologne mars 1968) ; la paysannerie (comme en témoigne l'échec relatif de son long combat d'opposition qui date des premières mesures de collectivisation forcée) ; les petits propriétaires urbains (qui dans leur masse cherchent à profiter des sous-produits du système -corruption, arrangements -et cherchent une symbiose avec la caste au pouvoir qui leur permette de s'enrichir et non de lutter contre)même s'ils s'opposent à la bureaucratie, n'ont ni force suffisante ni cohésion nécessaire pour infliger une défaite à la bureaucratie. Une telle défaite, seule l'action solidaire des travailleurs des principaux centres industriels a pu l'arracher.

Les seize premiers mois de lutte de Solidarité ont mis en évidence le caractère du processus révolutionnaire dans les Etats dominés par la bureaucratie.

Commencées comme une lutte contre la baisse du niveau de vie des travailleurs, les grèves ont très vite mis en avant des revendications à proprement parler politiques : la revendication des droits démocratiques et avant tout le droit pour les travailleurs de créer leur propre organisation, indépendante du pouvoir d'Etat. Dans notre système socio-politique, sous la domination de la bureaucratie, ces revendications sont très immédiatement liées à la lutte pour le maintien du pouvoir d'achat ou pour sa progression, c'est-à-dire à la lutte pour la garantie morale et matérielle de la reproduction de la force de travail. Car la distribution du revenu national ne se fait pas comme résultat du jeu des mécanismes économiques (de la loi · du marché). C'est la bureaucratie qui, agissant en quelque sorte au nom de la société (car celle-ci est bâillonnée .. . ), décide de la distribution du revenu national (et des fonds de consommations collective et individuelle) en fonction de

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peut d'aucune façon masquer le fait · visageaient sereinement la situation.

particulier qu'elle peut immédiatement reprendre ce que les travailleurs ont obtenu, en augmentant les prix ou en diminuant le fonds de consommation, décision qu'elle prend se•.<le et sans consultation.

Même si la grève est victorieuse, la défense des acquis exige la mise en place d'une organisation indépendante des travailleurs la revendication de la restauration des droits syndicaux -c'est-à-dire d'un droit démocratique élémentaire - est une conséquence naturelle de cette situation. Mais ce n'est que le début de la lutte pour la démocratie ouvrière, ou plus largement pour la démocratie des travailleurs, c'est-à-dire pour la démocratie véritablement socialiste.

Car elle entraîne la lutte pour le droit du syndicat indépendant à publier sa propre presse, la lutte pour l'abolition de la censure, pour la socialisation des médias et en particulier de la TV. Elle entraîne également la lutte pour une distribution du revenu national en accord avec les besoins sociaux, et en particulier la prise en compte dans le fonds d'accumulation des secteurs lésés par la bureaucratie, comme la sécurité du travail, la protection de l'environnement, la santé, l'enseignement et la culture ...

Cette lutte, menée par Solidarité, a posé les questions essentielles auxquelles la révolution polonaise se devait de répondre : qui, dans ce pays où les capitalistes ont été expropriés, devait gérer les entreprises et l'économie ? Qui, des bureaucrates ou des travailleurs, doit décider de l'utilisation du revenu national ? Qui a le droit de parler au nom du peuple polonais, le petit groupe de « décideurs » ou les travailleurs, dont la grande majorité s'identifie à Solidarité ?

Questions insupportables pour la bureaucratie, car elles concernent le fondement de son pouvoir. Celle-ci, en effet, tente de justifier sa place et ses privilèges en prétendant remplir des tâches que « les travailleurs lui ont confiées » (ou, dans une version plus moderne, popularisée en Pologne depuis plusieurs années par l'hebdomadaire Polityka, tâches que les travailleurs sont incapables de remplir eux-mêmes et pour lesquelles ils doivent se faire remplacer par les spécialistes de gestion, de gouvernement, les managers... et, dernièrement, les généraux!). La bureaucratie agit donc, en quelque sorte, au nom des travailleurs. Mais dès que ceux-ci lui demandent des comptes, dès qu'ils clament qu'ils peuvent eux-mêmes réaliser ces tâches en formant des conseils et en s'organisant indépendemment de la bureaucratie, cette dernière perd sa justification. Elle ne qu'elle s'est approprié un pouvoir auquel elle n'a aucun droit.

C'est pourquoi les revendications démocratiques ont dans ce système un caractère immédiatement révolutionnaire. Dans la lutte pour l'autogestion au sein de l'entreprise, du quartier ou de l'école, les travailleurs exigent une véritable socialisation des moyens de production, l'élection libre des conseils locaux et de la Diète (Parlement). Ces revendications posent la question du pouvoir de la bureaucratie et mettent à nu son caractère illégitime. Leur réalisation signifie la suppression de la bureaucratie en tant que couche sociale privilégiée et caste dominante, c'est pourquoi cette dernière fera tout pour l'empêcher. Même au prix de la guerre civile. Le 13 décembre en est l'expression.

La bureaucratie

et la grève

Pour faire aboutir leurs revendications, les travailleurs disposent d'une arme de choix : la grève. C'est par la grève que les accords de Gdansk ont été arrachés, c'est par la grève que Solidarité a décidé de répondre à la provocation de Bydgoszsz, c'est encore par la grève que les travailleurs ont répondu au coup d'Etat du général Jaruzelski. Cependant, l'arme de la grève n'est pas, dans un système de domination bureaucratique, une arme à toute épreuve.

Quelques jours après l'intervention soviétique en Hongrie, en novembre 1956, Janos Kadar, chef du « gouvernement révolutionnaire ouvrier et paysan » (!), reçut une délégation des conseils ouvriers qui avaient déclenché la grève générale en réponse à l'intervention soviétique. Il leur déclara alors : << Vous avez le droit de ne pas reconnaÎtre mon gouvernement, cela m'importe peu . Je suis soutenu par l'armée soviétique, vous êtes libres de faire ce que vous voulez. Si vous ne travaillez pas, c'est votre affaire. Ici, au Parlement, nous aurons toujours de quoi manger et de quoi nous éclairer. ( 1) » Au-delà du cynisme d'une telle affirmation d'un dirigeant « socialiste », il est important de noter un fait : alors que la quasi- totalité des usines étaient paralysées par la grève, alors que la production avoisinait le niveau zéro, Kadar et les siens, c'est-à-dire la bureaucratie, enPas de panique, nulle trace de décomposition de la caste dominante << Nous aurons toujours de quoi nous nourrir » disaient-ils, « et vous ? » demandaient-ils aux travailleurs. Ils indiquaient par là que l'arrêt de la production n'influe pas directement sur la survivance des privilèges bureaucratiques.

Placés devant ce choix, les dirigeants du Conseil ouvrier du Grand Budapest ont décidé d'appeler à la reprise du travail. Ils espéraient pouvoir constituer, pendant un temps, des réserves et reprendre la grève plus tard. « Si nous obtenions des ouvriers la reprise du travail, nous serions en mesure de garder leur combativité et notre appel ultérieur à la grève donnerait un caractère organisé à celle-ci. D'un mouvement spontané et in contrôlé, la grève redeviendrait ainsi une arme redoUlable er réelle de la classe ouvrière (2) », explique le dirigeant du Conseil ouvrier cité précédemment. Mais il n'y a pas eu de grève ultérieure. Les conseils ouvriers ont été détruits. Kadar a repris le contrôle total de la situation.

Si la bureaucratie n'a pas peur de l'une des conséquence de la grève, de l'arrêt de la production, elle ne tolère pas et craint par-dessous tout autre chose : l'action organisée des travailleurs . La reprise du travail, en novembre 1956, signifiait que dans les usines, les directeurs et les petits chefs les « règles )) reprenaient leurs droits. Au nom des besoins de la production, le droit de se réunir et d'abord limité, puis interdit. Dans ses conditions, il ne pouvait plus être question de reprendre une grève organisée et le relatif échec de la grève précédente ne poussait pas les travailleurs à reprendre une autre action spontanée et massive. Le sentiment de force et de puissance que donne aux travailleurs la conscience qu'ils peuvent par leur action arrêter la production ne s'est pas transformé en une force qualitativement supérieure : celle que donne la reprise du travail sous son propre contrôle et en fonction de ses propres objectifs définis en commun.

La grève -au sens de l'arrêt de la production- n'est pas l'unique moyen d'action organisée. En 1956, la révolution hongroise n'a pas eu le temps d'élaborer d'autres formes de lutte. Ce n'est pas le cas de la révolution polonaise.

La lutte contre la bureaucratie

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Cest donc une tactique qui unifie la 1 luxe ? Quelle est la justification des nécessite en effet, plus que toute autre, que les travailleurs s'assurent le contrôle de la production, imposent que celle-ci soit organisée par eux et à leur manière, qu'ils vérifient sa finalité et la modifient si nécessaire. Ce faisant, et à èondition de coordonner leur action entre les diverses usines, non seulement ils gardent l'initiative et empêchent la démobilisation, mais ils atteignent la bureaucratie au point où celle-ci est la plus sensible. Ils mettent à jour son parasitisme social et privent son pouvoir de toute légitimité.

En engageant la révolution polonaise sur la voie de l'autogestion (avec un certain retard il est vrai, par rapport aux initiatives de certaines directions régionales ou du réseau des grandes entreprises), la commission nationale de coordination (KKP), en juillet et août 1981, puis le 1er Congrès de Solidarité ont mis cette question à l'ordre du jour en Pologne, libérant ainsi une potentialité de lutte considérable. En posant consciemment la question « qui doit diriger les usines ? » et en réfléchissant aux moyens d'instaurer la gestion ouvrière, la révolution polonaise a dépassé le (( consensus de la protestation» pour s'engager sur la voie du « consensus de la prise du pouvoir{3) ».

Le développement de la tactique de la grève active -d'abord formulée au sein de la direction régionale de Solidarité de Lodz(4), puis reprise massivement dans nombre de régions - ce qui a abouti au vote de la KK le 23 octobre favorable à l'utilisation de èe moyen de lutte, est sans doute parmi les apports les plus précieux de la révolution polonaise à l'arsenal des travailleurs.

La grève active était la réponse aux tentatives de la bureaucratie de placer le syndicat face au dilemme : soit faire la grève, et de même -dans les conditions d'une crise économique qui allait en s'aggravant -donner à la bureaucratie un prétexte pour prétendre que le syndicat est une force qui détruit l'économie nationale, soit les « éteindre », en démobilisant les travailleurs et en prenant ainsi le risque de faire éclater le syndicat. Car la grève active permet de développer la lutte de masse et l'initiative des travailleurs tout en continuant la production. Elle rend possible, par l'élimination des gaspillages les plus flagrants, l'amélioration rapide de l'approvisionnement des consommateurs et celui des usines paralysées par le manque de pièces.

société autour des entreprises en grève, qui permet d'améliorer le rapport des forces en faveur de la classe ouvrière.

La mise en œuvre d'une telle tactique de lutte nécessitait l'action commune et la coopération des travailJeurs de différentes entreprises et également la mise en place d'une direction commune. Car chaque usine est liée par maints liens avec d'autres entreprises, qui sont ses fournisseurs et ses acheteurs. De plus, tout changement du profil de la production n'a de sens que si la nouvelle production satisfait mieux les besoins sociaux que celle qu'elle remplace. Cela prend une acuité particulière lorsque, comme ce fut le cas en Pologne, une partie importante des besoins sociaux n'est pas satisfaite à la suite de la crise. Il faut alors définir des priorités, choisir quelles productions doivent être développées, ou même quelles productions devraient être abandonnées, pour permettre la satisfaction des besoins considérés comme prioritaires. De tels choix ne peuvent être faits qu'à la condition que l'ensemble des travailleurs puissent décider, c'est-à-dire qu'ils erigent des formes de coopération entre eux.

Pour ces raisons, la grève active ne peut être entreprise que si préexistent des conseils de coordination des conseils ouvriers capables de la diriger ou si un autre organe (par exemple la direction régionale ou nationale du syndicat) peut provisoirement jouer le rôle de coordinateur des efforts de toutes les entreprises en grève mais dont le fonctionnement dépend de celles qui sont touchées par la grève active. Car la grève active n'est rien d'autre que le contrôle conscient et organisée du mouvement ouvrier sur la production et la distribution des biens, exercée contre la volonté du pouvoir bureaucratique, par une action révolutionnaire des masses.

De la lutte

pour l'armée

En déclenchant une grève active, ne serait-ce que dans une région, les travailleurs mettent à nu le parasitisme de la bureaucratie : si la production n'a pas besoin de l'intervention de cette dernière, alors à quoi sert-elle ? Si les travailleurs peuvent se passer d'elle pour faire tourner les usines, alors au nom de quelle fonction nécessaire dans la société s'approprie-t-elle une partie du surproduit social pour sa consommation de

(1) Citation extraite d'un compte rendu de ferenc Toke, un des vice-président du Conseil ouvrier central du grand Budapest. En novembre 1956, le gouvernement, les dirigeants du parti et de l'appareil s'étaient réfugiés dans les bâtiments du Parlement. (2) Ibidem (3) Selon l'expression de H. Szlajfer, dans" De la protestation à la prise du pouvoir "· article paru dans le mensuel régional du s~· ndicat de Varsovie (N" 7, juin 1980. (4) Cf; la brochure de Zbigriew Kowalewski, " De la tactique de la grève acth·e.

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voitures, des palais, des chasses etc. ? Les bureaucrates sont eux aussi conscients de la portée subversive de ces questions. Ils ne toléreront donc pas, même dans une région marginale, qu'une telle grève active se développe, ils vont frapper, et frapper très fort. La direction régionale de Lodz, consciente de ceci, s'était engagée dans la voie de la création de gardes ouvrières, capables de protéger les usines contre les assauts des forces répressives de la bureaucratie. Un des dirigeants de la région, Grzegorz Palka avait exigé, lors de la réunion du présidium du syndicat à Radom le 3 décembre, que d'autres régions fassent de même. La direction de Solidarité de Lodz a décidé, avec le soutien total des travailleurs, de ne pas attendre que la commission nationale de Solidarité décide de déclencher la grève active mais de commencer de suite la préparation de celle-ci afin d'entraîner par son action une mobilisation générale du syndicat face au danger de confrontation avec le pouvoir qu'elle voyait venir. Le 12 décembre, lors de la dernière réunion de la direction nationale de Solidarité, les représentants de la région de Varsovie et de celle de Cracovie ont également proposé que Solidarité se prépare à déclencher une grève active. Seule une action coordonnée et la prise de l'initiative par les masses donnait une chance de victoire dans l'affrontement avec la bureaucratie. Le commencement d'une grève active, ne serait-ce que dans quelques régions, avant que la bureaucratie ne passe à l'attaque, en donnant une perspective concrète aux travailleurs de l'ensemble du pays, aurait permis que cet affrontement se solde par une issue favorable aux travailleurs.

En engageant l'épreuve de force contre les travailleurs, la bureaucratie s'appuyait sur des moyens dont la fiabilité n'est pas garantie. En premier lieu l'armée polonaise. La plupart des militants de Solidarnosc étaient persuadés, encore à la veille du 13 décembre, que les soldats polonais refuseraient de mener la répression antiouvrière. Cette conviction s'appuyait sur des prémisses solides : -d'abord, en s'identifiant à la nation (l'endoctrinement des soldats, est comme on le sait, fondé tout d'abord sur le nationalisme) les militaires rechigneraient à tirer sur ses représentants; -ensuite car l'armée est en très grande majorité composée de fils d'ouvriers et de paysans, les soldats et même les officiers (dont le recrutement est également basé sur ces classes-là de la société) hésiteraient à détruire les organisations dont se sont dotés les travailleurs.

Ces prémisses n'étaient pas sans fondement, si on prend en compte les informations sur l'attitude de certains régiments face aux grévistes après le 13 décembre. La presse mondiale a largement diffusé une photo prise devant le chantier naval de Gdansk, montrant des chars et des transports de troupes décorés avec des autocollants « Solidarnosc ». A en croire Wiadomosci n° 3 du 28 1 2. 1981, une des unités se serait même mutinée(5). Mais, lorsque les hostilités sont ouvertes, comme c'est le cas depuis le 13 décembre en Pologne, il ne suffit pas que la masse des soldats partage les mêmes espoirs que tous les travailleurs. 11 Il y a dans l'armée des courants divers et des états d'esprit différents qui s'entrecroisent et se coupent n, écrivait L. Trotsky en tirant les leçons de la révolution russe de 1905 :a-c 'est une minorité qui se révèle consciemment révolutionnaire ; la majorité hésite et attend une poussée du dehors. Elle n'est capable de déposer les armes ou de diriger ses baïonnettes contre la réaction que quand elle cornmenee à croire à la possibilité de la vic -toire populaire. Et ce n'est pas la seule propagande qui peut lui donner cette foi. Il faut que les soldats constatent que, de toute évidence, le peuple est descendu dans la rue pour une lutte implacable, qu'il ne s'agit pas d'une manifestation contre l'autorité mais que l'on va renverser le gouvernement : alors, mais alors seulement, le moment psychologique arrive où les soldats peuvent 11 passer à la cause du peuple ». Ainsi, l'insurrection est, essentiellement, non pas une lutte contre 1 'armée, mais une lutte pour l'armée. »

Les régiments mutinés de l'armée ne peuvent « passer à la cause du peuple» qu'à la condition que lestravailleurs soient déjà engagés dans la lutte pour le pouvoir. En refusant de servir les autorités, les soldats ne peuvent agir seuls, ils doivent pouvoir rejoindre le camp des travailleurs. Dans le cas contraire, la mutinerie se termine comme dans l'exemple décrit par Wiadomosci: par l'arrestation de ceux que la hiérarchie considère comme « meneurs » et par la répression des soldats. On ne peut s'attendre à ce que la majorité des soldats veuille prendre un tel risque, au nom des seules raisons morales, sans qu'une possibilité de victoire existe.

On ne peut cependant oublier qu'au sein d'une institution hiérarchique comme l'armée, la direction dispose de moyens qui lui permettent d'imposer aux soldats l'accomplissement des ordres. En décembre 1970, on a déclaré aux soldats amenés pour écraser les grèves de Gdansk, Elblag et Szczecin, qu'ils venaient écraser un débarquement allemand et que les agresseurs s'étaient camouflés sous les dehors paisibles de travailleurs ... En décembre 1981, la bureaucratie a présenté des « preuves », selon lesquelles Solidarité préparait l'assassinat de leurs familles... Et pourtant, les soldats n'ont pas été utilisés dans des affrontements ouverts. Dans une situation où les soldats sont dépendants pour leur information de ce que laisse filtrer l'appareil militaire, de tels mensonges, sans cesse répétés, peuvent semer le doute dans les esprits. De cela découle un autre impératif pour le mouvement ouvrier : lutter pour le droit des soldats à constituer leurs propres organisations syndicales et exiger qu'ils aient accès à l'ensemble des publications du mouvement ouvrier. Le mouvement ouvrier se doit d'empêcher l'isolement des soldats et de leur assurer son soutien de l'extérieur face à la répression militaire.

A voir laissé les soldats seuls face à l'appareil militaire -malgré des initiatives prises dans certaines régions - ne pas avoir mobilisé les travailleurs contre la prolongation du service militaire décrétée en septembre 1981 , n'a pu qu'être interprété par les conscrits comme une preuve de faiblesse de Solidarité. Leur confiance dans les capacités du syndicat indépendant et dans sa volonté de lutte n'a pu qu'être fortement ébranlée de la sorte, laissant le champ libre aux manœuvres des generaux. C'était, de la part du syndicat et de sa direction, une grave erreur. Solidarité face à la question du pouvoir

Comme nous l'avons mentionné plus haut, la constitution de Solidarité avait ouvert une période d'instabilité politique en posant la question de la légitimité du pouvoir bureaucratique. Les dirigeants les plus avisés de la bureaucratie n'ont pas caché que leur but était de mettre fin à cette situation, en détruisant le syndicat ou en le vidant de son contenu. C'était dès octobre 1980 la signification des exposés de Zabinski devant les officiers de la milice du département de Katowice. C'était également ce qu'avait

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annoncé Jaruzelski lors de son dis- ··Pologne. Or, la domination bureaucours d'investiture devant la Diète. Mais ces mises en garde ont été oubliées, ensevelies sous le flot de paroles sur le « renouveau socialiste », prises au sérieux par une majorité des dirigeants SY!ldicaux.

Plus tard, l'incapacité flagrante de l'appareil administratif de la bureaucratie, en pleine décomposition du fait de la pression du mouvement des masses, avait pu laisser croire que la bureaucratie a perdu toute capacité d'initiative. C'était oublier que, l'appareil répressif n'étant pas atteint, la bureaucratie gardait la capacité d'intervenir brutalement en s'appuyant sur cette force intacte. Et les phénomènes de décomposition de l'appareil administratif, qui affaiblissaient de jour en jour son assise sociale, rendaient de son point de vue une telle solution de plus en plus urgente. Cela, indépendamment même des pressions et sollicitations de ses amis du Kremlin.

L'illusion que « le pouvoir a disparu », fondée sur la décomposition de la partie visible de l'appareil bureaucratique, avait nourri des analyses selon lesquelles l'ennemi se trouvait uniquement, ou avant tout, à l'extérieur. Sur la base d'une telle constatation, nombre de dirigeants avaient érigé en stratégie la nécessité pour la révolution polonaise de s'autolimiter, c'est-à-dire de ne pas remettre en cause ce qu'ils considéraient 'comme étant l'ombre du pouvoir en ·Pologne et de tenter de trouver un modus vivendi avec le Kremlin. Il ne s'agissait donc pas de conditions données, exigeant de limiter les revendications et de passer des compromis avec l'adversaire. Il a été au contraire proposé de fonder la stratégie du syndicat, ses buts à long terme, sur la recherche d'un compromis durable avec la bureaucratie.

Deux erreurs fondaient une telle approche. Tout d'abord, c'était supposer que l'appareil bureaucratique polonais pouvait se satisfaire d'une fonction honorifique, alors que le déroulement même des événements en Pologne signifiait pour des centaines de milliers de bureaucrates la fin de leurs privilèges et donc la fin de leur statut social. Ils n'étaient pas prêts à cela. La militarisation croissante de l'appareil d'Etat après août 1980, l'apparition des organisations revenchardes telle « l'union Grunwald » ou les « forums » réactionnaires au sein du POUP, celle de l'hebdomadaire Rzeczywistosc, etc., en témoignent.

En second lieu, c'était supposer que la bureaucratie soviétique n'a que des intérêts militaires à défendre en cratique en URSS (et celle dans d'autres pays satellites) est fondée sur les mêmes bases que celle de la bureaucratie en Pologne : l'expropriation de la classe ouvrière, et plus largement de toute la société, de ses droits, la destruction des liens sociaux naturels et un contrôle total sur l'ensemble de la vie sociale et économique. Elle ne pouvait donc tolérer en Pologne l'apparition des libertés démocratiques, de l'autogestion ouvrière et territoriale, d'une socialisation réelle, du partage du revenu national. Bref, elle ne pouvait tolérer à long terme l'existence de Solidarité sans y être contrainte par sa propre faiblesse. Car tolérer un tel état de fait dans un pays « frère », et de plus limitrophe, ne pouvait que renforcer le développement des mouvements antibureaucratiques de la classe ouvrière dans d'autres pays et en particulier en URSS même.

La stratégie de l'autolimitation était donc loin de permettre d'éviter l'affrontement avec la bureaucratie. Elle revenait par contre à laisser l'initiative aux bureaucrates, condamnant les travailleurs à lutter dans des conditions moins favorables que celles qu'il était possible de développer.

La majorité des dirigeants de Solidarité a été longtemps hostile à un débat public sur la question du pouvoir. Car une telle discussion, indépendamment de ses résultats, n'aurait pu qu'affaiblir la stratégie de l'autolimitation de la révolution. En pratique cependant, cette stratégie était de plus en plus remise en question, sans que cela conduise cependant à la formulation d'une stratégie alternative, qui permettrait de réaliser en pratique le but de la construction d'une République autogérée, mis en avant par le premier congrès de Solidarité. Il a fallu donc attendre l'investissement par les commandos de la milice de l'école des cadets de pompiers en grève, le 2 décembre 1981, et le spectre d'une attaque violente contre Solidarité, pour qu'une discussion s'ouvre sur la question du pouvoir au sein de la direction nationale du syndicat. La réunion du présidium élargi de Solidarité, le 3 décembre à Radom, puis la dernière session . de la commission nationale du syndicat le 12 décembre à Gdansk ont été l'expression de ce changement d'ampleur (6).

Durant la dernière session de la commission nationale, tous les intervenants ont souligné que « des signes d'une totale confrontation sont apparus ». Deux tactiques contradictoires ont été présentées. Jan Rulewski s'est

(5) « Les cas au début sporadiques de désobéissance des soldats se généralisent. A Niepolowice, près de Cracovie, un régiment entier s'est mutiné. Tous les officiers ont été arrêtés par la suite. A Bydgoszcz des affrontements armés se produisirent entre les zomo et les soldats ... « Wiadomosci .. du 28.12. 1981. (6) Les citations qui suivent proviennent de l'enregistrement des débats de la dernière session de la comission nationale de Solidarité, ramenée de Pologne par un journaliste du " Matin ...

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l de régner sur l'Etat, réduit à sa plus prononcé pour « une solution politique et non une solution de force )), arguant que « les sociétés occidentales ont depuis longtemps rationalisé les confrontations politiques en créant des ins -

' titutions démocratiques telles que des parlements, des sénats ou, en Pologne, la Diète )), Il proposait donc d'organiser un référendum, qui permettrait de voir 11 si la société fait confiance à ce système de représentation, à cette Diète et à ce gouvernement, ainsi qu'au système d'exercice du pouvoir en vigueur dans notre Etat >>. Si les autorités passaient outre les résultats de ce référendum (résultats qui ne pouvaient que leur être défavorables !),

Rulewski proposait l'organisation d'une grève générale et la nomination d'un gouvernement provisoire composé de « spécialistes », qui aurait pour tâche de préparer de nouvelles élections nationales et locales.

L'intervention de Rulewski ·sonnait le glas de la stratégie de l'autolimitation. Mais en même temps, le président de Solidarité de la région de

Bydgoszcz maintenait l'erreur qui avait été à la base de cette stratégie :

il continuait à sous-estimer la force et la détermination de la bureaucratie polonaise et surestimait la « tolérance » du Kremlin envers « l'expérience

polonaise ». Les autorités ne poua>onnement \

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vaient permettre l'organisation d'un tel référendum, car celui-ci les aurait privées de toute semblant de légitimité. Elles devaient choisir la confrontation avant son déroulement. Mais la tactique proposée par les partisans du référendum ne permettait d'aucune façon de préparer les masses à un tel affrontement. Rulewski a rejeté avec force l'emploi de l'arme de la grève active et refusait les propositions de constitution d'une garde ouvrière.

Deux , tactiques

opposees

à la veille

du 13 décembre

Une autre tactique a été présentée par les militants de la région de Lodz -dont on a déjà parlée- et ceux de Cracovie et Varsovie. Le représentant de Cracovie exigeait que le syndicat présente en commun avec la Fédération nationale de l'autogestion un certain nombre de projets de lois, nécessaires à la réalisation d'une réforme économique authentique. Il proposait d'imposer ces lois par la grève active générale qui durerait 'tant que J'ensemble de l'économie ne commence à fonctionner selon les principes nouveaux. Durant la grève, l'activité économique devait être dirigée centralement par un conseil social de l'économie nationale. Le représentant de Cracovie proposait de plus d'étendre la grève active à la presse, la radio et la TV, en vue de remettre les médias au service de la société. Seweryn Jaworski, de Varsovie, exigeait que Solidarité lance un appel à la grève générale au vu des dangers qui pesaient sur le syndicat. Un telle grève devait selon lui transcroître le plus rapidement possible en grève active. Jaworski, de même que le militant de Lodz, Wlodzimierz Bogucki, mettaient l'accent sur la nécessité de mettre rapidement en place un conseil social de l'économie, capable de coordonner la production et la distribution durant la grève active. Bogucki soulignait qu'un tel conseil devrait être un premier pas sur la voie de la constitution d'un gouvernement provisoire.

Le début de la grève active, même dans une seule région, pose le problème du pouvoir. Mais cela n'est pas identique avec sa résolution au profit de la classe ouvrière. La bureaucratie, même privée d'une bonne part de ses prérogatives, n'en continue pas moins simple expression, celle de l'appareil de répression. Il est donc nécessaire de mettre un pied un organe capable de disputer au gouvernement de la bureaucratie son leadership à ce niveau : cela, seul un autre gouvernement, représentant les intérêts des travailleurs et de leurs alliés, pouvait le faire. Dans la révolution polonaise, seul Solidarité avait la légitimité sur laquelle un tel gouvernement provisoire aurait pu s'appuyer. Mais, à la fois syndicat et mouvement social, Solidarité n'avait pas aux yeux des millions de travailleurs de vocation gouvernementale. Ce n'est pas la commission nationale qui pouvait s'instaurer gouvernement provisoire.

C'est pourquoi la proposition de nommer un «conseil social de l'économie » en permettant de résoudre le dilemne précédent, est d'importance. Un tel conseil, qui aurait à notre avis dû être formé des représentants des comités de grève régionaux (7) appuyés par des experts qui ont montré durant les derniers quinze mois qu'ils se situaient du côté des travailleurs, jouissant de l'appui du syndicat indépendant, serait tout naturellement, au cours du développement de la lutte gréviste et de la prise du contrôle de J'économie par les travailleurs, apparu comme un contre-gouvernement légitime. Et ce faisant, il aurait été capable d'en appeler aux soldats et aux miliciens pour qu 'ils se placent sous ses ordres. L'épreuve de force, l'affrontement, n'aurait certes pas été évité. Mais les travailleurs, en prenant l'initiative, se seraient trouvés avec des possibilités de victoire bien plus grandes que lors du coup du 13 décembre.

Le 19/01/1982 (7) Cependant, un tel conseil, même composé uniquement d'experts indépendants appuyés par le syndicat, comme le proposait la majorité de la direction de Solidarité, deviendrait de facto un gouvernement provisoire. Mais le fait qu'il ne serait pas issu directement des organes formés par les travailleurs pour diriger leur lutte ne pourrait que freiner son activité. De même que serait freiné le processus de l'autoorganisation démocratique et de construction des organes de la Republique autogestionnaire.

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