d'un monde perdu e Sur Le Rêve mexicain, de J. M .G. Le Clézio
DIDIER HANNE
« Articuler historiquement le passé ne signifie pas le connaïtre "tel qu'il a été effectivement", mais bien plutôt devenir maitre d'un souvenir tel qu'il
B
Eloge
Les illustrations, ainsi que la photo de couverture, sont empruntées au livre de Laurette Séjourné la Pensée des anciens Mexicains éditions François Maspero-Fondations, 1982.
brille à l'instant d'un péril. »
EAUTE et étrangeté de ces nuits tropicales, quand on lève les yeux et que se révèle l'admirable densité du ciel, empli d'innombrables étoiles dont on ne peut pas savoir lesquelles, mortes il y a des millénaires, continuent d'envoyer leurs lumières, lueurs fantastiques ainsi privées de base, mais qui durent néanmoins jusqu'à nous sur le seul support du temps.
Voici précisément le genre de ciel nocturne et pur qu'on risque de ne plus voir que très rarement à Mexico, après quatre siècles de " progrès • : car la ville, autrefois capitale superbe, presque irréelle, de l'empire aztèque, se trouve aujourd'hui défigurée, monstrueuse, prise au piège d'un hiver industriel qui menace d'être définitif, et elle fermente en puant sous le couvercle de nuages toxiques qui asphyxie ses habitants2.
Entre les charognes de la modernité et l'univers disparu des Indiens, cruel mais limpide, cela fait un moment que Le Clézio a choisi son camp : il affirmait déjà dans un livre publié en 1971 3 , et qu'on comprend mieux à présent, qu'est paru son • rêve mexicain • : • La rencontre avec le monde indien n'est plus un luxe aujourd'hui. C'est devenu une nécessité pour qui veut comprendre le monde moderne. »
Cette civilisation évanouie dans l'histoire, avec ses lois, ses arts, sa langue, sa beauté propre, il ne reste plus que les livres, en effet, pour réfracter jusqu'à nous son éclat d'astre mort.
Mais ce n'est pas un livre d'histoire qu'a écrit Le Clézio ; il n'a rien rapporté de ses fouilles au fond de la mémoire, rien en tout cas qui n'ait été découvert et déjà transcrit par d'autres, pas de trouvailles ou de ruines qui auraient été jusque-là négligées par les chercheurs. Sa • révélation • est ailleurs, elle se situe dans un autre ordre : donner à la conquête, à la démolition et à la mise en coupe réglée du Mexique préhispanique par les colonisateurs européens
Walter Benjamin 1 un sens rétrospectif, avec un anachronisme de sang-froid qui opère la mise en correspondance du passé et des catastrophes immédiates ou potentielles de la modernité.
L'ECLAT
D'UN « MONDE ENFANT»
C'est à partir d'une relecture des deux textes les plus significatifs pour la compréhension du monde mexicain, celui de Bernai Diaz del Castillo 4 et celui de Bernardino de Sahagun 5 que Le Clézio a reconstruit l'univers de magie, de rites et d'harmonie avec la nature qui était celui des Indiens Nahuas avant le débarquement de Cortès et de ses bataillons de moines bourrés de bonnes intentions (1517).
Comment ne pas être frappé de stupeur par la description de cette société qui au siècle de sa brève apogée (le xv•) avait fini par étendre son emprise sur un territoire étendu sur près de la moitié de l'actuel Mexique ? La découverte de la vallée somptueuse de Mexico, cité interdite, par les soldats de Cortès, éblouis de découvrir une ville " plus belle que Venise •, avec son architecture complexe, ses jardins suspendus, ses ponts qui se croisent au dessus d'un lac transparent, est rendue par Le Clézio en des pages admirables qui ne peuvent qu'enflammer l'imagination.
Les Mexicas, peuplade tard venue des plateaux du Nord, avaient fondé Tenochtitlan (Mexico) sur le plateau d'Anahuac en 1325, à l'endroit indiqué par les dieux, selon la légende au moyen d'un signe qui ne trompait pas : un aigle posé sur un cactus.
Aux origines, rien ne semble les distinguer de la myriade de tribus qui parcourent le Mexique en tous sens; rien, si ce n'est un art consommé de la guerre. Ce n'est que par la suite, une fois installés dans la vallée de Mexico, qu'ils s'approprièrent les
ELOGE D'UN MONDE PERDU richesses culturelles d'une vieille civilisation amérindienne mystérieusement effacée au xw siècle, celle des Toltèques qui habitaient Tula, une capitale fabuleuse. Fascinant phénomène de mimétisme collectif que celui qui va s'emparer de ces • Mexicas • plus ou moins barbares, et leur faire s'incorporer, en les enrichissant, et les portant à leur paroxysme, tous les mythes et tous les dieux des toltèques ! Le syncrétisme s'opérera en quelques décennies pour aboutir à l'extraordinaire complexité de la vision du monde aztèque 6 •
C'est dans le dédale de cet univers perdu que descend Le Clézio. Avec une volonté méticuleuse de ne rien oublier, de ne rien laisser de côté pour tenter de donner, une dernière fois, la parole aux Nahuas massacrés par Cortès, mais aussi à tous ces dieux qui emplissaient de signification le ciel du Mexique d'alors, à toutes ces idoles abattues par les soldats implacables de la chrétienté. D'où ces pages longues, denses, lentes, lancinantes, où Le Clézio, un à un, énumère et décrit, avec un amour du détail qui trahit son émouvante passion, les grands mythes mexicains: mythes du temps, d'un temps original comme retourné sur lui-même et annonciateur d'une sorte de désastre répétitif qui ne sera pas pour rien dans l'incroyable paralysie des indiens face aux cinq cents soldats de Cortès ; mythes d'une création de l'homme qui serait en même temps une destruction et dans lesquels les aztèques puisent leur respect de la nature, mère nourricière , mythes de ces dieux innombrables à double faces, dotés de qualités et de défauts, ce qui ne manquera pas d'intriguer les curés espagnols effrayés sans doute de toutes ces nuances indécentes, dieux que Le Clézio prend un malin plaisir à nommer les uns après les autres, en un beau défi à l'oubli : • Quetzalcoatl •, • Huitzilopochtli •, • Tezcatlipoca ", " lllamatecutli •... Surperbe litanie qui, mieux que cent études érudites, fait passer tout près sur la nuque du lecteur le souffle d'un peuple énigmatique englouti par le progrès.
LE MANICHEISME,
DEBUT DE LA SAGESSE ?
Le Clézio s'est vite fait repérer, avec son • rêve mexicain •, dans le monde de la critique bien pensante, littéraire ou journalistique. Etait-il bien raisonnable; en effet, en 1988, de décrire ainsi la rencontre entre Cortès et Moctezuma, le roi de Mexico: "C'est justement dans cette rencontre des
ELOGE D'UN MONDE PERDU deux rêves, d'un côté la magie, de l'autre l'or, qu'on voit bien où est la vérité, où est le mensonge. Les caciques mayas et totonaques puis Cacamatzin, roi de Tezcoco, et Moctezuma, roi de Mexico donnent aux étrangers ce qu'ils ont de plus précieux, de plus sacré: l'or, le jade, les turquoises. ( ... ) Que reçoivent-ils en échange ? Des "pierres vertes", de la verroterie. ( ... ) L'on ne peut s'empêcher de penser que Cortès et ses hommes durent rire sous cape de la bonne affaire. De la verroterie contre de l'or, l'ère coloniale pouvait commencer. » N'était-il pas imprudent de poursuivre, quelques pages plus loin : « Cortès va ex:L'empreinte du Dieu Invisible sur le visage d'une déesse. (Codex Borgia). dure le monde indien, et, l'ayant réduit à l'esclavage, il permettra la conquête de tout le continent américain, du Canada à la Terre de Feu. Sans l 'or, sans la matière première, sans le travail des esclaves surtout, quel eût été le sort de l'Europe et de sa « révolution industrielle ? »
On avait, c'est vrai, en ces • années Fienkielkraut-Glucksmann •, un peu perdu l'habitude d'entendre dire, dans un langage si simple et si cru, quelle fut, • du point de vue des vaincus •, la vérité barbare de l'accumulation du capital, aux temps féroces de la colonisation du monde par les bourgeoisies européennes !
Et Le Clézio n'a que très faiblement répliqué aux critiques qui lui reprochaient son • manichéisme • dans la description de l'affrontement entre les conquérants espagnols et les Mexicains ; il a même parfaitement assumé son • idéalisation: de la société amériridiennel. •
Du point de vue d'une certaine exactitude historique, on pourrait sans doute chipoter Le Clézio sur certaines définitions fascinantes de son livre : pour en rester à cela, la fameuse rencontre entre Cortès et Moctezuma, que Le Clézio érige en symbole de l'affrontement de deux mondes inconciliables, l'un de rapine et de mercantilisme, l'autre de magie et de mythes solaires n'était-elle, sur l'instant, que cela? La vérité oblige à rappeler qu'en matière de rapines et • d'échange inégal • , les aztèques s'y connaissaient un peu, eux qui à la suite de guerres incessantes entre le xm• et le xw siècle, avaient édifié un empire terriblement contraignant pour tous les peuples périphériques vaincus, soumis par Mexico au paiement d'énormes tributs.
De même, l'analyse de la place prise par les sacrifices humains dans ta société Nahua, et que les Aztèques élèvent au rang de grande industrie, est à peine esquissée, ou, quand elle l'est, cède un peu vite à la tentation d'une explication trop esthétisante pour être réaliste. Certes, la pratique systématique des sacrifices s'accordait parfaitement avec certains mythes religieux et une vision du monde où le devenir vacillant de celui-ci était suspendu à la nécessité pour les hommes d'alimenter en sang humain l'énergie aléatoire du soleil. Mais c'est bien une naïveté que de croire sur parole les Aztèques sur ce sujet ! Des analyses plus dubitatives et sans doute plus réalistes ont été entreprises, notamment celles de Laurette Séjourné. Elles ont montré que les boucheries quasi quotidiennes qui scandaient le rythme de la vie à Tenochtitlan remplissaient certainement une fonction plus prosaïque de maintien par la terreur d'un ordre social extrêmement hiérarchisé et totalitaire (au sens rigoureux de la notion), univers implacable dans lequel la domination des • seigneurs • et du roi s'enracinait par la force la plus brutale, avant de se parer des mythes les plus grandioses 8 •
Après leur défaite, dont Le Clézio soufigfie qu'elle s'apparente par bien des aspects à un énorme suicide lé!S Indiens, du Nord au Sud des Amériques, furent tés victimes d'un effrayant génocide humain et d'une impitoyable entreprise de déculturation9. Un des deux g·rands ma·s sàcres fondateurs du monde capitaliste mon-
ELOGE D'UN MONDE PERDU deme (avec la traite des Noirs: quinze millions de déportés, un continent laminé, qui ne peut pas encore s'en remettre!). Dans ces conditions, le jeu du balancement circonspect entre les bourreaux et les victimes, on comprend qu'il soit odieux à Le Clézio et qu'il lui préfère un clair parti pris. Dans certaines circonstances exceptionnelles, il y a une forme d'imbécilité extrêmiste à vouloir demeurer modéré dans l'analyse, et équitable dans la répartition des torts.
C'est de ce point de vue que Le Clézio a entièrement raison de dire que dans cette formidable collision du xw siècle, la civilisation était du côté des Indiens et la barbarie chez les Espagnols, même si une telle affirmation implique de renoncer, en connaissance de cause, à appréhender tout le passé " tel qu'il a été effectivement •. Comment ne pas faire, alors, le rapprochement avec les Thèses sur la philosophie de l'histoire de Benjamin dans lesquelles celui-ci opposait, à un " historicisme » vulgaire consistant à utiliser " la masse des faits pour remplir un temps homogène et vide •, le • principe constructif» de l'historiographie matérialiste à la recherche d'un • signe • d'inter/mage aztèque d'un ciel cosmique.
ruption du devenir, percevant la H chance de faire sortir par effraction du cours homogène de l'histoire une époque déterminée»?
L'ECLIPSE EMPECHEE
C'est que la lumineuse beauté de ce livre ne provient ni seulement de la langue splendide de Le Clézio, ni uniquement de son aptitude magique à réanimer l'univers disparu des Aztèques, mais de cette question qui obsède chacune de ses pages : • Q'aurait été notre monde, s'il n'y avait eu cette destruction, ce silence des peuples indiens ? Si la violence du monde moderne n 'avait pas aboli cette magie, cette lumière ? »
Après l'exil dans la passé, l'aller au fond de l'histoire, voici le retour au présent, dans ce monde contemporain prisonnier de l'argent-roi, où rien ne peut plus être touché sans la médiation de la marchandise, où la nature est piétinée par des forces de destruction que personne ne contrôle courbé devant un avenir noir comme une éclipse terminale.
1 . « Thèses sur la philosophie de l'histoire • dans /es Essais 1935-1945, bibliothèque Médiations, chez Denoëi-Gonthier. 2. Voir Libération du 2 7 janvier 1989, l'article de Jo Ani « L'hiver pose un couvercle sur Mexico"· 3. Il s'agit de Hai; qui est édité avec ses illustrations dans la collection de poche Champs de Flammarion. 4. Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, qui a été réédité par La Découverte en 1987. 5. Histoire générale des choses de la NouvelleEspagne, également édité par La Découverte en 1 981 . On peut lire aussi la traduction partielle . qu'en a réalisé Michel · Butor en 1 981 , aux éditions Fata Morgana. 6. A ce sujet, deux petits livres d'accès facile, puis-
ELOGE D'UN MONDE PERDU que parus dans des éditions de poche : Les Quatre Soleils, de J. Soustelle, dans la collection Terre Humaine; et surtout le Destin brisé de l'empire aztèque, par Serge Gruzinski, dans la collection Découvertes de Gallimard. 7. Lire son interview par A. de Gaudemar dans Libèration du 2 9 septembre 1988, et référence aux entretiens avec J.M.G. Le Clézio diffusés sur France-Culture en novembre 1988. 8. La Pensèe des anciens Mexicains, par Laurette Séjourné, réédité par F. Maspero dans la collection Fondations en 1 982. A la décharge de Le Clézio, on peut observer que c'est un penchant assez répandu parmi les auteurs qui ont étudié les civilisations préhispaniques que d'embellir les rites aztèques les plus terrifiants, en affectant de prendre au mot les justifications dont ils les couvraient, comme par exemple le prétendu consentement des victimes à leur exécution. Le sommet du genre étant atteint, évidemment, par Georges Bataille dans le texte d'une conférence, prononcée en 1928, et intitulé « L'Amérique disparue » (Œuvres complètes, tome 1, Gallimard). 9. Sur l'état d'esprit des conquérants, lire deux livres aux coordonnées complètement opposées : la Conquête du Mexique, d'Herman Cortés, grand rapace, et la Dècouverte de I'Amèrique, de Christophe Colomb, intrépide aventurier porteur d'utopie ; tous deux publiés aux éditions La Découverte, le second avec une riche introduction c' ~ Michel Lequenne.
Le Clézio insiste à plusieurs reprises sur •l'attitude d'amour et de respect que les cultures préhispaniques avaient pour la nature», sur leur absolue méconnaissance de toute notion de propriété foncière. La terre étant ce qui est déjà là, reçue comme un trésor donné à chaque homme et préservé par les générations qui l'ont précédé, sa nature est d'être indivisible. Comment envisager qu'elle puisse être accaparée, clôturée, répartie en lots, découpée en cadastres ? Souci de maintenir une harmonie entre l'homme et la nature, innocence devant les vices de propriété, tels Chevalier Aigle peint sur une fresque à Teotihuacan. étaient les principes de toutes les civilisations amérindiennes, principes dont on pressent mieux aujourd'hui à quoi mène de les avoir si orgueilleusement négligées ... Et, en effet, ce qui se lit en filigrane dans le Rêve mexicain, c'est bien la critique de ce monde : l'éclat éblouissant des amérindes, c'est la laideur de la modernité qui le leur rend. Le Clézio ne c~che pas son désenchantement par rapport au présent ; il a, visiblement, l'intuition que l'humanité, quelque part à partir d'une bifurcation maudite ... de l'histoire, a fait fausse route pour courir aujourd'hui à sa perte, et que l'accumulation formidable de marchandises et d'échanges à un pôle est simultanément une déperdition terrible de sens et d'authenticité sous un autre angle.
Terrifiants paradoxes de notre vie actuelle : plus on parle, plus on bavarde, plus on communique et moins on semble de se dire quelque chose. Plus on possède, plus on accumule, plus on entasse, et moins on existe, au fond.
C'est pourquoi l'interrogation de Le Clézio et son idéalisation des Indiens ne sont pas celles d'un rêveur naïf. Ses questions sont rien moins que vaines : que serait-il arrivé, quelles catastrophes auraient pu être évitées si les Indiens avaient pu poursuivre leur évolution, apporter leur contribution à la sauvegarde du monde, s'il avait été possible de les écouter, au lieu de les livrer au premier génocide de l'histoire de l'humanité ? Et si, finalement, ce monde perdu, c'était le nôtre? Comment se fait-il qu'après un intervalle de près d'un demi-millénaire nous sentions la sombre prémonition que contient ce fragment de mélodie indienne venue tout droit du rêve mexicain:
• Non pas pour toujours ici sur la terre
• Mais seulement pour un bref instant.
• Même les jades se brisent, « Même les ors se fondent, • Même les plumes du quetzal se cassent.
• Non pas pour toujours ici sur la terre,
• Mais seulement pour un bref instant. •
Si d'un monde éliminé il y a si longtemps, si d'un univers aussi complètement étranger au nôtre peuvent encore nous provenir de grands enseignements, alors le soupçon peut s'installer, le doute est là, sobrement mais efficacement instillé par Jean-Marie Gustave Le Clézio: une route différente existait, et savoir cela compte autant qu'enregistrer qu'elle n'a pas été prise ; un autre monde était possible, le présent réel n'est pas plein, massif et immobile ainsi qu'une roche au dedans de laquelle nous serions captifs, il est lézardé, il vibre de virtualités, il peut, il va bouger.
Grand livre, simple et pur comme le Mexique. Grand écrivain, calme et radical, comme il faut, Le Clézio.