La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Bretagne et le mouvement breton

· Critique communiste (1re série), n° 10, Novembre 1976 · p. 39-62 · 10 739 mots

Traditionnellement les marxistes ont souvent réduit la question nationale aux avatars de la Nation bourgeoise, Etat unifié économiquement, administrativement, linguistiquement, servant de pilier ,à l'exploitation capitaliste et masquant les conflits de classe.

Cette tradition nous a fait longtemps méconnaître la réalité nationale du problème breton.

Elle nous empêchait de comprendre l'histoire de la nationalité bretonne, abandonnée au XVI< siècle par sa bourgeoisie et sa grande noblesse, et conservée jusqu'au XX< siècle dans le seul monde rural, dont l'éclatement aujourd'hui, fait de la question nationale bretonne un trait d'union entre les classes exploitées du peuple breton.

Elle était cause aussi de méfiance envers les mouvements bretons, tous plus ou moins soupçonnés de nationalisme « bourgeois » ou « petit-bourgeois», non pas tant à cause de leur ligne (certains l'étaient effectivement) que parce qu'ils posaient tout simplement le problème de la question nationale.

Parler de problème national breton, c'était risquer de s'éloigner de la lutte des classes. Alors au fur et à mesure que s'affirmaient les révoltes du peuple breton, nous reprenions tel ou tel thème de lutte (surexploitation, emploi, militarisation), mais en veillant surtout à démembrer la question bretonne, revendication par revendication, nous aveuglant ainsi sur ce qui fait justement la force du problème breton : la rencontre des luttes dans un même sentiment d'oppression, d'agression du peuple breton par le capitalisme français.

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Cette incompréhension ne pouvait durer. Nos recherches nous ont amenés à remettre en cause la confusion traditionnelle entre question nationale et fait bourgeois, à avancer une nouvelle conception de la question nationale et de ses rapports avec le socialisme. C'est dans ce cadre que nous présenterons une histoire de la nationalité bretonne, et nos propositions pour une Bretagne libre et socialiste. Question nation·ale, nations, nationalités

On explique habituellement que la Nation se forme ·à un moment où la bourgeoisie d'un Etat prend en main, face au morcellement rural et provincial, son unification territoriale, économique, administrative, linguisHque. De cette façon, la bourgeoisie rompt les obstacles opposés par le féodalisme au développement capitaliste. De plus, mêlant lutte pour la Nation et lutte anti-féodale, elle scèle une alliance de classes durable avec les masses populaires, et prépare pour l'avenir la confusion nationaliste, le ralliement des exploités sous le drapeau « national » des exploiteurs.

Cette explication vaut parfaitement pour les révolutions nationales bourgeoises. Mais elle est particulièrement silencieuse sur des points essentiels : si la bourgeoisie peut si bien exploiter le sentiment des masses pour s'en faire des alliés, non seulement dans la lutte anti-féodale, mais aussi dans des guerres étrangères, n'est-ce pas que ce sentiment est particulièrement enraciné en elles et par quoi ? Et qu'en est-il des revendications nationales élevées par des peuples encore dépo:.~rvus de bourgeoisie, ou dont la bourgeoisie n'a pas pris en charge la construction nationale, préférant s'inféoder à une puissance supérieure ?

Certes l'Antiquité ne connaissait pas de Nation au sens bourgeois : elle n'en connaissait pas moins des questions nationales : peuples rebelles à l'emprise romaine, luttes constantes entre les différents peuples celtes, etc. Dès cette époque le fait national apparaissait comme une donnée essentielle des groupes humains. Donnée essentielle et non superstructure d'un mode de production particulier : c'est la langue, qui donne forme à la pensée et permet la communication ; c'est la terre, base de la production et assimilée, socialisée par le groupe national et en relation privilégiée avec elle ; c'est l'histoire commune, l'ensemble des coutumes, la culture qui font qu'une nouvelle structure sociale ou une nouvelle technique seront plus ou moins vite acceptées, plus ou moins transformées selon l'histoire de la nationalité qui l'influence.

Dire que le fait national est une donnée essentielle de l'histoire de l'humanité, ce n'est pas abandonner l'internationalisme ; il y a une unité de l'humanité, qui fonde la disparition nécessaire et mondiale des rapports d'exploitation, la nécessité d'une planification mondiale qui élimine les pillages et permette l'égalité de tous les peuples. Mais il y a aussi une diversité de l'humanité : l'humanité est une idée abstraite qui mène à une politique abstraite et technocratique, si l'on oublie qu'elle est un ensemble de peuples qui ne doivent pas recevoir la révolution mondiale d'en haut,

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mais la faire eux-mêmes, l'intégrer à leur univers historique ; que l'internationalisation des relations humaines ne doit pas les déraciner, les atomiser, mais leur permettre de vivre mieux que jamais, sans concurrence ni oppression nationale, cette relation essentielle de leur personnalité avec une langue, une histoire que l'on continue soi-même, une terre socialisée qui est le support de l'évolution sociale du peuple, une terre chargée de sens qui intervient dans son éduction, son affectivité, son travail.

La question nationale n'est jamais absente des questions sociales ; cela ne veut pas dire qu'elle a toujours gardé la même forme ; elle est contraire totalement aux transformations provoquées dans les sociétés par la lutte des classes.

Dès que le fait national apparaît comme un élément essentiel de l'existence, il devient aussi un élément de discrimination sociale : les peuples vaincus, privés de leur existence nationale, sont en plus réduits à l'esclavage.

La nature même du mode de production de la Nation dominante imprime sa marque à l'oppression nationale du peuple dominé : l'exemple de la Bretagne nous montre ·que, avant la centralisation bourgeoise et la prolétarisation de nombreuses couches populaires, avant la destruction de l'autarcie rurale par le capitalisme, l'oppression nationale était beaucoup moins systématique, certaines parties des peuples conquis conservant l'autonomie que conférait, surtout aux campagnes, l'économie pré-capitaliste.

Enfin chaque classe d'un groupe national vit différemment sa nationalité. L'idée selon laquelle la bourgeoisie « résout » la question nationale, la porte à son accomplissement est fausse, la solution bourgeoise à la question nationale, avec la centralisation, la concentration de toutes décisions entre ses mains, la transformation de la culture nationale antérieure, diverse et populaire en une culture unique, entre en contradiction avec les aspirations des classes exploitées à vivre leur nationalité, à contrôler leur travail et leur cadre de vie, à produire leur culture. Comprendre la profondeur de la question nationale, son ancrage dans la vie sociale, c'est la lier irrémédiablement à la lutte des classes. Il ne faut pas avoir peur que cette conception nous fasse glisser sur le terrain du nationalisme bourgeois. Au contraire : pas de compromis possible, outre le terrain de l'exploitation entre les exploités d'une minorité et leur bourgeoisie qui ne vise qu'à modeler, mutiler, confisquer la nationalité à son profit.

Cette prise de conscience de l'incompatibilité, dans 1? lutte nationale, entre exploités et exploiteurs, n'est évidemment pas automatique ; pas plus que la prise de conscience de classe n'est immédiate au niveau de la stricte exploitation! En effet dans son œuvre de modelage oppressif de la Nation, la classe dominante joue du caractère relationnel du fait national, du minimum de base commune qu'il donne au groupe, pour créer une idéologie nationale qui efface la différenciation qui est en train de se faire au profit du seul rappel des ancêtres communs, des coutumes, etc. Mais intégré à la lutte des exploités pour en finir avec toute exploitation, le conflit entre fait

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national des classes populaires et fait national bourgeois transformé en conscience révolutionnaire des opprimés, peut grandement accélérer le processus de crise révolutionnaire et conforter la révolution socialiste.

Si la question nationale prend diverses formes dans l'histoire, en relation avec les modes de production et les révolutions sociales, les peuples qu'elles concernent ne sont pas non plus éternels. En effet, il arrive, selon la force du vainqueur ou la faiblesse du vaincu, qu'ils disparaissent sous leur forme initiale ; mais cela ne peut être compris comme une tendance générale de l'histoire de l'humanité à la fusion croissante des peuples, à la mise au rancart de la question nationale. Un peuple qui s'assimile à un autre, cela ne supprime pas la question nationale ; cela ne fait que créer un peuple nouveau, ou plusieurs; témoin, la Gaule romanisée qui n'est pas devenue romaine, mais a donné à travers les transformations de l'histoire, des peuples divers de langue d'oc et d'oïl.

La question nationale est une donnée fondamentale de l'organisation des groupes humains ; elle change de forme selon les modes de production, et selon que les peuples qu'elle concerne s'épanouissent, sont opprimés ou disparaissent. En bref, elle n'est pas la création superstructurelle d'un moment, ni d'une classe, elle a toute une histoire entrelacée à l'histoire de la lutte des classes. Pour suivre cette histoire, il nous faut encore préciser le sens des termes qui sont habituellement utilisés à propos de la question nationale, leur donner une signification qui leur permette d'exprimer les différentes formes qu'elle peut prendre.

Le terme « nation » est aujourd'hui si chargé de sens par les nationalistes bourgeois, qu'il vaut mieux le réserver pour désigner la forme que la bourgeoisie a donné au fait national : l'Etat-nation, qui n'est pas la forme accomplie du fait national, mais sa mise au service de l'oppression et de l'exploitation.

Nous préférons, pour désigner les autres formes de faits nationaux, qui n'ont pas été pris en charge par la bourgeoisie, employer d'autres termes : peuple, qui illustre davantage l'aspect sociologique de la question nationale, dans deux directions : le peuple c'est le groupe humain qui existe avec sa langue, son histoire qui structure son présent, son territoire ; il n'a pas forcément conscience de lui-même, il peut exister passivement sans faire de la nationalité une revendication ; le mot peuple met plutôt l'accent sur les classes populaires ; surtout dans les questions nationales de l'Hexagone, où les bourgeoisies allogènes se sont en général ralliées à l'Etat du plus fort. Ces deux aspects interviennent dans la notion de « peuple breton » et permettent de faire la différence avec les nationalistes du passé qui parlent d'une « nation brefc,nne » éternelle, qu'il suffirait de rendre à sa forme première, alors que si le peuple existe, s'il est opprimé, il faut encore lui en faire prendre conscience et lui faire entreprendre sa double émancipation, sociale et nationale, orientée vers l'avenir.

« Nationalité » insiste davantage sur l'aspect politique ; une nationalité a pris conscience d'elle-même, elle s'avance vers son épanouissement natio-

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nal. Elle ne se confond pas avec une nation car elle n'a pas connu de développement bourgeois ; elle pourra l'éviter dans le socialisme. « Nationalité » convient parfaitement à la forme que devrait prendre le fait national dans le socialisme : dégagé des formes étatiques imposées par la bourgeoisie, débarrassé de la crispation chauvine et de la concurrence nationale, épanouissement d'un peuple à sa langue, sa culture, son travail et aux autres peuples.

Ce sont là des nuances : selon l'aspect du problème breton que nous aborderons, nous pourrons aussi bien parler de « peuple breton » que de « nationalité bretonne » ; ces deux termes embrassent bien, dans leur diversité, tous les aspects non bourgeois de la question nationale. Oppression nationale et révolution socialiste

Nous avons rapidement analysé la teneur du fait national comme une donnée essentielle et totalement imbriquée aux luttes des classes, de l'histoire de l'humanité. On peut dire de même que l'oppression nationale est d'un extrême dommage pour tout peuple, qu'elle affecte la lutte des classes en son sein, que celle-ci doit aboutir, en pareil cas, conjointement, à la libération nationale et au socialisme.

Marx et Engels, cohérents avec leur conception de la question nationale comme simple production de la bourgeoisie, prônaient sans sourciller l'assimilation des petites nationalit..Cs par les grandes nations. Le seul mot d'ordre d'autodétermination (voir notre autre texte), présenté par les marxistes révolutionnaires comme réponse à la question nationale, procède de cette conception : l'organisation révolutionnaire ne définit pas de stratégie d'émancipation nationale, elle ne fait que proclamer le droit du peuple à choisir son existence - sans s'occuper d'éveiller sa conscience ni de lui proposer une société où il serait libre, ni les moyens d 'y arriver -signe d'une incompréhension de l'importance du problème. Songerait-on à proclamer le droit des travailleurs à choisir leur sort, sans se préoccuper en même temps de construire des syndicats où ils puissent faire apparaître leur force, de leur proposer une esquisse du socialisme que nous voulons, et un programme de luttes que permette d'y parvenir ?

Selon nous, l'importance de l'oppression nationale nécessite plus que quelques mots d'ordre démocratiques ; elle nécessite un programme et une action révolutionnaires spécifiques.

Quand un peuple est intégré de force à une nation dominante, cela signifie :

- qu'il perd la possibilité de faire sa propre histoire ; il est désormais soumis aux choix politiques et économiques de la classe dominante d'une autre nation ; choix qui entrent en contradiction avec sa propre manière de vivre l'évolution du monde ; et surtout choix pris en fonction de la formation sociale dominante, du poids relatif des classes, des secteurs économiques essentiels, des techniques spécifiques, des habitudes culturelles,

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propres à la nation dominante. Cela engendre des heurts, certaines classes se trouvent dépassées dans l'économie dominante, et de toute façon la nationalité ne pouvant plus assurer un développement global, mais devenant une région spécialisée d'une autre nation ; ainsi la Bretagne devient province agricole, comme le pays de Galles ou Euzkadi deviennent provinces industrielles : exploitation des ressources naturelles au profit de la classe nationale dominante, par le gel de toutes les autres activités de la nationalité ; ce mono-développement met les nationalités concernées au premier rang des crises du système économique, alors qu'elles auraient la possibilité, en dehors de l'oppression nationale et du capitalisme, de combiner leurs ressources agricoles, minières, maritimes, humaines, dans ua développement autonome qui permettrait de justes relations internationales ;

- qu'il subit l'oppression de sa langue et de sa culture ; ce qui n'est pas rien, puisque la langue est la matérialisation de la pensée, et que la culture est toute la matière engrangée du passé qui permet de comprendre le moment présent. Ce sont des manières indispensables de se sentir soi-même : il n'est que de voir, même quand la sujétion a fait son œuvre, quand la dépendance économique a vidé le pays, quand l'école a tué la langue, quand la langue dominante s'est imposée, l'attachement des opprimés à triturer cette langue étrangère, à la truffer d'expressions sauvegardées de l'ancienne langue nationale, à la doter de tournures dites «incorrectes », à lui donner un accent original. C'est ainsi que les Irlandais ou les Ecossais prennent soin de ne pas parler anglais, que ceux des Bretons qui n'ont plus le breton comme langue maternelle pervertissent le français à plaisir : manière hélas ! détournée de conserver son expression propre à une collectivité niée.

L'aliénation peut aller si loin que certains rejettent leur culture pour s'intégrer à la nation dominante. Ce sont le plus souvent ceux qui y voient un petit sacrifice au moment où l'histoire leur offre une chance d'ascension ; bourgeois bretons au XVI< siècle, paysans républicains bretons à l'époque de la République radicale. Mais d'une part, leur espoir reste vain : ils se seront intégrés, mais on ne leur aura pas fait place, tard-venus et ploucs qu'ils étaient : d'autre part, il suffit de voir le sort de la Bretagne ~ujourd'hui et le déracinement de la jeunesse bretonne, qui voudrait pouvoir vivre autrement, et, souvent, en langue bretonne, pour comprendre que cette génération de paysans qui poussera ses enfants à apprendre le français a été prise au piège de la sujétion nationale, qui fait dépendre le « progrès » de la nation dominante.

- cela signifie enfin qu'il existe l'oppression politique : les nationalités, comme les exploités, sont atomisées dans le système politique dominant : elles ne peuvent que voter pour leur oppression, ou, si elles restent dans le cadre du système, soulever tel ou tel inconvénient, sans pouvoir faire une remise en cause radicale et collective de leur situation, ce qui explique certains régionalismes de notables. De plus, les révolutions venant de l'Etat oppresseur risquent de leur rester incomprises, puisqu'elles n'auront pas été amenées par leur propre expérience, et seront plaquées sur des formations

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sociales spécifiques : bien des chouanneries sont ainsi nées de dominations nationales.

L'oppression nationale n'est pas une lubie de la bourgeoisie ou de la petite-bourgeoisie. Elle pèse même particulièrement sur les plus exploités ; ils sont particulièrement attirés pas l'espoir de promotion sociale, par l'intégration à la culture dominante et particulièrement sélectionnés par celle-ci ; ils sont particulièrement atteints par la sujétion politique, puisqu'ils la subissent déjà en tant qu'exploités ; ils sont particulièrement frappés par la sujétion économique, puisque c'est sur leur dos que les exploiteurs chercheront à compenser la concurrence de la nation dominante.

Mais l'oppression nationale n'est pas seulement - ce qui n'est pas toujours admis - l'affaire des exploités ; elle est aussi particulièrement explosive. Elle unit dans la triple dépendance économique, politique et culturelle, d'autres classes qui pâtissent aussi du choc entre peuple dominé et nation dominante.

Même si l'on se méfie de la question nationale, si l'on en fait une affaire petite-bourgeoise réductible par des mots d'ordre circonspects, on finit par laisser la direction de la lutte à ces classes-là, qui, elles, seront vraiment motivées pour mener le combat national. Mais si l'on considère que la question nationale est un élément essentiel du sort des travailleurs, si l'on considère qu'il vaut la peine de mener à fond la lutte pour l'émancipation nationale jusqu'à la satisfaction des intérêts des plus exploités et des plus opprimés, alors l'ampleur de l'oppression nationale fournit la matière à une alliance des classes opprimées autour de la classe ouvrière, alliance explosive par l'union des révoltes économique, politique, culturelle, et qui ne peut résoudre la question nationale dont on a vu la profondeur et l'imbrication avec la lutte des classes, que dans le socialisme.

Car si le socialisme est la condition nécessaire à l'épanouissement des nationalités, par la suppression de la concurrence internationale et le pouvoir aux travailleurs, il ne peut exister que s'il libère les nationalités. L'oppression linguistique et culturelle, la parcellisation économique, l'atomisation politique sont incompatibles avec l'auto-organisation, le refus de la bureaucratie, le choix d'un développement planifié : seuls les travailleurs connaissent la terre sur laquelle ils travaillent, la possédant culturellement, décident eux-mêmes des productions qu'elle peut porter, et se faisant entendre en tant que collectivité spécifique, pourront vraiment vivre le socialisme.

On dira peut-être, de toute façon, que le socialisme ne peut que le garantir. Cela ne suffit pas : si l'on accepte ces points de vue, il faut alors se battre dès aujourd'hui pour la renaissance, la présence dans les luttes, l'épanouissement de toutes les nationalités opprimées ; il ne faut pas attendre qu'un peuple se réveille pour lui accorder le droit de se réveiller ; il faut être parmi les premiers dans la lutte des nationalités pour leur émancipation nationale et sociale.

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Nous verrons sous quelle forme nous pensons mener cette lutte nationalitaire et socialiste en Bretagne.

Mais nous commencerons par utiliser les définitions que nous avons données sur le caractère national, oppression nationale et lutte des classes, pour expliquer et éclaircir le problème breton. BRETAGNE: NATIONALITE OPPRIMEE

Pour comprendre le problème breton aujourd'hui, il est nécessaire de présenter rapidement l'histoire de la Bretagne.

Certains nationalistes le font - l'on fait, surtout - pour chercher au combat breton une justification par les grands ancêtres : fondant les luttes nationalitaires actuelles sur les découpages des anciennes ethnies.

Ce n'est pas de cela dont il s'agit. Certaines ethnies ont effectivement disparu, et puis il n'y a pas forcément identité entre une ethnie ancienne et une nationalité. Une nationalité peut se former à n'importe quel moment de l'histoire, dans une population d'origines diverses mais de même culture, et agressée culturellement, économiquement et ·p olitiquement, même si elle n'a jamais eu d'unité économique, politique et culturelle dans une quelconque antiquité ; mais cette population s'unifie alors dans la lutte, s'affirme nouvelle collectivité en lutte à partir de ses points communs qu'elle enrichit par sa pratique, aboutit à un fait national (Noirs américains, Occitans).

Donc, si nous étudions l'histoire de la Bretagne, ce n'est pas pour chercher quand a pu se développer une nationalité bretonne, comment elle a pu se développer, comment elle a été opprimée, quelles forces et quels moyens pourront la libérer. Peuple breton eztat breton (V•- V J• siècles)

Au ye siècle, des Bretons qui, devant l'invasion saxonne, s'étaient d'abord retranchés au pays de Galles et en Cornouailles, traversèrent la Manche et vinrent s'installer en Armorique. Ils s'installèrent sur toute la côte nord, jusqu'à la baie du mont Saint-Michel, au centre et au sud jusqu'à Vannes qu'ils purent prendre; ils n'atteignirent ni Rennes ni Nantes.

Sur le territoire, ils formèrent une société bretonne, sur le modèle - qu'ils ont connu dans l'île : société tribale; regroupement autour d'un -chef religieux (les « saints bretons ») et militaire ; regroupement en comtés qui évoque les régions d'origine (Cornouailles, Doménée, de même racine que l'actuel Devon); rayonnement des monastères organisés de manière spécifique aux peuples celtes ; la religion étant, avec les modes de vie et la langue, un des facteurs d'unité de cette société divisée en clans rivaux. Ainsi se crée, sur un nouveau territoire intégré à l'univers breton (comme en témoigne la prédominance des noms de lieux bretons sur les noms

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gaulois préexistants), très tôt appelé « Bretagne » et non plus Armorique, un nouveau fait national qui se différenciera par son nouvel enracinement des sociétés insulaires, et posera vite le problème aux Francs qui se croyaient maîtres en Gaule.

La lutte contre l'expansionnisme des Francs donne une certaine unité politique à la société bretonne. Des comtes, puis des rois affirment leur autorité, défendent le territoire et l'agrandissent, englobant Vannes, puis Rennes et Nantes. Ce faisant, ils asseyaient solidement la nationalité bretonne, commençaient son organisation administrative ; une conscience nationale s'élaborait.

Mais, en même temps, un problème naissait : l'intégration au territoire breton, de populations de langues romanes autour de Rennes et Nantes; ces populations, celtes comme en témoignent leurs traditions et leurs légendes, ont été plus fortement romanisées que celles de l'ouest armoricain ; la conquête bretonne n'as pas provoqué pour elles un passage du gaulois au breton, elles ont toujours gardé leur langue. Ces populations ne sont pas des antennes françaises dans le territoire breton : l'existence des Gallos et leur intégration dans l'Etat breton est contemporaine de l'Empire de Charlemagne, et antérieure à la formation de la nation française. Il faut dire - ce qu'oublient pas mal de nationalistes bretons, qui rêvent d'une bretonnisation totale de la Bretagne - que le peuple gallo est une composante nationale spécifique ; ce qui ne l'empêche pas de faire absolument partie du peuple breton : il a eu la même histoire que la population bretonnante, a pris autant de part à la construction nationale bretonne puis à l'oppression française. Cela s'explique par le fait que l'Etat breton s'esr formé à une époque où la conception bourgeoise de l'Etat-nation, de l'unification linguistique indispensable, n'existait pas : point n'était besoin de brimer les Gallos. Cette coexistence jointe aux traditions de civilisation communes et à une histoire vécue en commun a abouti à un peuple breton formé de deux nationalités (processus qui, selon certaines bonnes âmes, est celui qui a abouti à la création de la nation française ; alors que celle-ci est fondée non sur la coexistence nationale en une même histoire, mais sur la « fusion» forcée des nationalités dans le moule de la plus forte). Voilà qui rajoute un sens aux notions de peuple breton et de nationalité bretonne, utilisées non seulement par commodité, mais aussi pour marquer la communauté de destin qui unit les peuples bretonnants et gallos dans une même histoire, une même oppression, et les mène vers une mê~e libération qui leur permet à la fois d'épanouir leur personnalité commune et leurs spécificités.

L'introduction des Gallos dans l'histoire bretonne ne signifiait pas une emprise française sur la Bretagne. Il en va tout autrement de la francisation des classes dirigeantes bretonnes.

Celle-ci a plusieurs explications ; à une époque où la nation moderne n'existait pas, où la culture indispensable à la promotion sociale des classes dominantes et à la diplomatie était le latin, l'aristocratie bretonne

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abandonna bien volontiers le fait national breton aux masses populaires, et chercha à se mettre au diapason des grandes familles européennes, Capétiens (France) et Plantagenêts (Angleterre), toutes de lanque française et cultivant le latin, univers incompatible avec le monde celtophone, mais dans lequel l'aristocratie voulait entrer pour se faire reconnaître. Cette adhésion ,à la civilisation romane fut facilitée par l'installation du pouvoir près des frontières, à Rennes et Nantes, le coeur politique de l'Etat se trouvant dès lors hors du pays bretonnant, et aussi par la décimation et la fuite de la quasi-totalité des classes dirigeantes bretonnes du IX< siècle, lors des invasions normandes, fuite qui s'étala sur une quarantaine d'années, et mit les nobles bretonnants au contact des cours anglaises et françaises.

Cette francisation fut un jeu de dupes ; elle affaiblit la résistance du peuple breton à l'influence française, le soumit ,à une diplomatie où il n'avait pas son mot à dire, ce qui ne l'empêcha pas de se soulever en masse, mais sporadiquement, quand l'indépendance bretonne était vraiment trop menacée, soit par l'allégeance de ses propres dirigeants (le duc Jean IV chassé du pouvoir parce qu'il était trop influencé par les Anglais), soit par les appétits anglais et français (Jean IV rappelé et soutenu par un mouvement populaire, en 1379, Charles V ayant cru pouvoir profiter de son départ pour mettre la main sur la Bretagne) ; mais, à l'époque, en l'absence d'une classe dirigeante décidée à faire de la Bretagne une nation et non une principauté, ces mouvements d'indépendance restaient sans lendemain.

Mais leur francisation ne réussit même pas aux classes dirigeantes ; elle aboutit à leur assimilation ( « Parti Français » regroupé autour de Charles de Blois lors des guerres de succession au XIV< siècle) ou même à l'installation, à la tête du duché, de ducs Capétiens et Plantagenêts.

A mesure que s'approfondissait la notion du fait national breton par la noblesse, l'indépendance du duché était davantage menacée. Après un sursaut indépendantiste de la bourgeoisie représenté par l'action de Pierre Landais, une campagne militaire française contre laquelle s'arment les villes et les paysans bretons, et qui s'achève par la défaite bretonne de Saint-Aubin-du-Cornier (1488), prépare le mariage d'Anne de Bretagne avec Charles VIII, puis de sa fille avec François 1er, qui prend directement en main l'administration du duché ; l'état de fait sera consacré par le traité d'union de 1532, qui confirme les privilèges de la Bretagne mais anéantit son indépendance. La Bretagne et la France

« Bretagne = Colonie » : ce mot d'ordre a été lancé par l'UDB ; c'était davantage une référence sentimentale à la lutte du peuple algérien, qu'une analyse concrète de la situation bretonne ; en fait, en établissant une analogie entre la Bretagne et l'Algérie, il s'agissait de donner une coloration de gauche au mouvement breton, de le faire accepter par le mouvement ouvrier. Seulement, le slogan n'a jamais été remis en cause;

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au contraire, il a été repris par tous les mouvements nationalitaires de gauche, servant de base à la théorie du « colonialisme interne ».

Cette théorie trouble plus les choses qu'elles ne les explique. Il faut s'entendre sur les mots. Pour beaucoup, « colonialisme » est un terme sentimental, qui exprime l'état de domination d'une nation par rapport à une autre. Mais cela, c'est en fait la situation générale de toute nation opprimée. Si on veut que le terme « colonialisme » serve à quelque chose, il faut le charger d'un contenu social plus précis.

La colonisation, c'est beaucoup plus que la domination d'une nation par une autre. Il n'y a en fait colonisation que quand la nation dominante introduit dans la nation dominée un nouveau mode de production, quand elle la fait entrer de force dans une nouvelle étape historique, évinçant par là-même, comme un déchet du passé, jusqu'aux classes dominantes de la nation dominée.

Quand une nation féodale ou capitaliste, par exemple, attaque ou conquiert une société tribale, elle ne se contente pas de la dominer telle quelle ; elle fait table rase, puisqu'aucune classe de la société dominée n'a de prise sur ce qui est réellement un changement d'époque soudain, un changement de monde imposé de l'extérieur.

La première conséquence en est que la société colonisée est beaucoup plus radicalement exploitée par la nation dominante, sa nouvelle formation sociale étant créée de toutes pièces par cette dernière, uniquement en fonction de ses intérêts immédiats ; il n'y a pas de ces accomodements et ces résistances qui peuvent exister entre une nation vaincue et une nation victorieuse qui ont la même structure de classes ; la colonisation, c'est la destruction totale d'une société, son pillage absolu.

La deuxième conséquence de cet affrontement radical de deux mondes, est soit un effondrement total de la société dominée, soit une lutte précoœ et violente contre la métropole, lutte menée successivement (ou simultà· nément mais avec des intérêts divergeants) par toutes les classes évincées de la société.

Ce schéma se retrouve par exemple en Irlande, et explique les différences énormes qui existent entre la Bretagne et l'Irlande, toutes deux opprimées nationalement.

L'Irlande gaélique, peut-être parce qu'elle est restée à l'écart des grands bouleversements d'Europe occidentale - conquête romaine et invasions - n'a pas connu le passage 'à la féodalité ; elle est restée au stade tribal de la propriété collective du sol ; des luttes entre les clans. Ce sont les envahisseurs anglo-normands, venant eux d'une nation déjà féodale, qui apportèrent de l'extérieur la transformation de la société irlandaise, à leur profit et sans concurrence possible de la part des Gaéliques qui avaient d'autres conceptions, d'autres rapports avec le sol ; ainsi en Irlande, le changement d'étapes se fit d'abord par la confiscation des trois quarts des terres par les Anglo-Normands, la création de toutes pièces d'une

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administration centralisée par les Anglo-Nol'tllands, bref la mise en place d'un système uniquement destiné au pillage, qui s'aggravera à mesure du développement national de l'Angleterre.

L'histoire de la domination de la Bretagne par la France est toute autre. La transformation de la société tribale en féodalité s'est faite en Bretagne sous l'effet de facteurs internes. Contrairement à la société gaélique, la société bretonne a mené des luttes contre les envahisseurs, s'est unifiée, est devenue elle-même conquérante en Armorique ; ce sont ses propres chefs de clan qui, rompant avec la propriété collective de la terre, sont devenus des féodaux. La lutte contre les menaces anglaise et française a abouti à la création autonome d'un véritable Etat.

Quand le duché change de mains, passe des dynasties bretonnes aux .Plantagenêts et aux Capétiens, il ne perd rien de son indépendance ; les ducs ont tous pris le parti du développement autonome de la Bretagne, favorisent la prospérité de la bourgeoisie bretonne ; vivant d'un commerce maritime très actif, ils ont bâti de solides institutions, combattu au sein de la haute noblesse bretonne le «Parti Français» (les Rohan, Rieux, Penthièvre, etc.).

Si celui-ci l'emporte finalement, c'est d'une part que l'équilibre des forces entre Anglais et Français, dont profitait la Bretagne en jouant tour à tour les uns contre les autres, est rompu après la guerre de Cent Ans, réduisant les marges de manœuvre de la politique bretonne et faisant faire un bond en avant national à la France.

C'est d'autre part, on l'a vu, que la politique bretonne confisquée par une noblesse intégrée à la civilisation romane, et même précisément française, ne pouvait être une véritable politique nationale, profondément et durablement enracinée dans le fait national populaire. Dans un premier temps, elle put construire un Etat, mener un jeu diplomatique habile entre les deux grandes puissances du moment ; mais cet Etat était coupé des masses populaires bretonnantes et gallos ; il y avait séparation entre les deux composantes nationales bretonnes et la cour ducale sans racine ; quand la pression française se fera trop forte, et en échange de quelques faveurs royales, elle acceptera très bien de s'intégrer à la nation française, son seul souci étant d'y préserver ses privilèges, personnels et non plus nationaux mais provinciaux.

L'annexion de la Bretagne à la France en 1532 n'est donc pas une colonisation, une destruction globale de la société bretonne, remplacée par une organisation purement étrangère de pillage ; c'est la soumission d'une société constituée, arrivée au même stade historique que la nation dominante, et dont même une partie pourra dialoguer sur un pied d'égalité avec la nation dominante. L'annexion de la Bretagne à la France, c'est l'union de deux classes dominantes de même culture, de même préoccupation, contre la spécificité nationale des masses populaires.

Pour les peuples breton et gallo, en effet, l'annexion signifie le blocage de leur évolution nationale propre, leur supordination à une autorité, une culture, un type de développement qui ne sont pas les leurs.

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Economiquement, le premier résultat de l'annexion de la Bretagne à la France n'a pas été - comme il aurait été logique si la Bretagne avait été une colonie - le sous-développement qu'on connaît aujourd'hui.

L'intégration des classes dominantes bretonnes à >l'Etat français leur donne au contraire un nouveau souffle, et la Bretagne connaît une période de prospérité jusqu'en plein XVII< siècle, époque de la « renaissance bretonne » artistique et architecturale. Cette prospérité gagne la bourgeoisie, à la suite de la haute noblesse, à la cause française, faisant des villes bretonnes des foyers de francisation et rejetant le fait breton uniquement dans le monde rural, bas ou haut breton, des petits nobles et des paysans.

En définitive, la situation aurait pu continuer à év!Yluer de cette façon, opposant le peuple breton dépossédé de toute intervention sur son histoire, servant d'arrière-plan à la prospérité de la bourgeoisie bretonne intégrée à la bourgeoisie française. La Bretagne aurait pu être industrialisée, « riche » et son peuple toujours aussi opprimé, obligé d'aller travailler dans des usines dépendant des intérêts de la bourgeoisie française, et de perdre sa langue pour obéir à ses ordres. Le sous-développement, en Bretagne, n'était pas la condition nécessaire de l'oppression nationale.

Cependant l'oppression nationale du peuple breton a bien pris, en définitive, le visage du sous-développement. Que s'est-il passé ?

Il est absurde de dire, comme on l'a fait, que le sous-développement breton est dû simplement à la concurrence du capitalisme français et du pré-capitalisme breton - cette thèse, qui visait à infirmer la réalité d'une nation bretonne, à cause de l'impuisance de sa bourgeoisie, revient d'ailleurs, curieusement, à celle de la colonisation - puisque tous les malheurs de la Bretagne viendraient de la domination d'une France parvenue à un stade supérieur de développement.

Quand la Bretagne est annexée par la France, ce sont deux sociétés arrivées au même stade de l'histoire qui se confrontent ; la bourgeoisie marchande bretonne tient une des premières places dans le commerce maritime européen ; l'économie bretonne est bien développée.

Par ailleurs, que ce soit en Angleterre, en Bretagne ou en France, ce n'est pas la bourgeoisie marchande qui a donné le coup d'envoi de la révolution industrielle ; notamment dans le textile - une production essentielle de l'Etat breton - les premiers ateliers n'ont pas été construits par des négociants, mais par des artisans, qui ont fait la preuve que le travail en atelier était d'une meilleure rentabilité que le travail à domicile (discipline, centralisation, gestion plus facHes) ; et c'est seulement alors que les capitaux bourgeois y ont été investis.

Tant par sa bourgeoisie marchande que par sa production textile, la Bretagne avait toutes les chances d'effectuer un démarrage industriel.

Ce qui a sous-développé la Bretagne, c'est, on le sait, le développement inégal du capitalisme, incapable qu'il est d'assurer le développement de

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toutes les regrons de son territoire, concentrant de plus en plus le capital entre quelques mains et dans quelques centres industriels, profitant en plus de l'inégalité des régions, qui lui fournit des zones de sous-emploi propices à l'exportation de travailleurs sous-payés, des zones d'agriculture ou de pêche acculées aux bas prix, des zones militarisables et touristiques.

Cette explication est essentielle pour montrer la responsabilité directe du capitalisme dans l'oppression du peuple breton. Mais il faut la compléter : si en effet le développement inégal est indispensable au capitalisme, cela n'explique pas pourquoi la Bretagne précisément a fait partie des régions sous-développées.

Il y a certes à cela des explications économiques, dans l'optique capitaliste de haute rentabilité, elle ne présentait pas les meilleures conditions pour l'installation de grosses industries minières ou métallurgiques, berceaux du capitalisme industriel.

Mais d'autres éléments sont eux liés à l'oppression nationale de la Bretagne.

Ce qui l'a perdue, c'est le fait d'être intégrée à un Etat qui avait une autre histoire, d'autres problèmes à régler, problèmes spécifiques dont la Bretagne intégrée, qui n'en avait rien à faire, a dû subir les conséquences.

L'intégration volontaire, même au sein d'une classe dominante, à une autre nation, n'est jamais absolue : de la différence des histoires, du passé des classes, naissent toujours des contradictions entre la majorité même de la classe dominante, et les parties allogènes qui l'ont rejointe. Ainsi, même la bourgeoisie bretonne a été indirectement la victime de l'intégration à la France ; elle a pu se rendre compte que son intégration de classe était malgré tout tributaire de son passé national. Mais elle a définitivement passé la barrière, s'est faite, même avec des désagréments, agent actif de l'oppression du peuple breton ; à force de trahisons, elle a réussi à devenir la cinquième roue du char de l'Etat français. Qu'elle le reste ! Mais qu'est-ce qui a provoqué, dans l'histoire de la nation française, le sous-développement de la Bretagne ?

En France, l'alliance qui s'est faite entre monarchie et bourgeoisie, s'est traduite très vite par l'intégration de la bourgeoisie dans l'appareil d'Etat ; appelée à gérer les affaires de l'Etat, de préférence aux nobles nostalgiques de la féodalité, 1a bourgeoisie a gelé ses capitaux dans les postes . administratifs qu'elle achetait. N'ayant de rêve que de s'intégrer à la noblesse dominante, elle investit beaucoup aussi dans les terres. · C'est ainsi que, par mimétisme, la bourgeoisie française oubliait son rôle propre et ratait la révolution industrielle que réussissait l'Angleterre.

L'industrialisation, la révolution capitaliste que la bourgeoisie était incapable de faire, c'est ·l 'Etat français qui dut les prendre en charge ; si les artisans bretons n'ont pu créer une industrie, ce n'est pas un effet naturel de la concurrence ; c'est que l'Etat a fermé ses frontières, coupant la Bretagne des marchés extérieurs, essentiels pour elle ; et qu'il a implanté

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lui-même des manufactures ; logiquement, cette industrialisation par en haut reproduisait l'histoire politique du royaume, favorisait Ie noyau historique du pouvoir ; par ailleurs, elle ne laissait pas trop de place à l'anarchie du profit, ne laissait aucune place aux régions pourvues modérément de ressources naturelles, et investissait uniquement sur celles qui en possédaient le plus : grosses régions minières par exemple. Dès le début, le prévoyant Etat français assignait à la Bretagne la double vocation agricole et militaire.

La révolution industrielle eut vraiment lieu bien après cette politique économique de la monarchie, et fut réalisée cette fois par la bourgeoisie ayant pris conscience de ses intérêts. Mais la Bretagne avait alors pris du retard ; les capitaux hésitaient à s'investir dans cette région éloignée que l'Ancien Régime n'avait doté d'aucune infrastructure industrielle, sauf dans quelques ports militaires. De plus, une bourgeoisie issue de la révolution nationale française se méfiait des populations suspectes d'avoir plus ou moins boudé cette révolution, et qui restaient de toute façon totalement étrangères à la civilisation, à la langue française, ainsi qu'à la bourgeoisie bretonne qui la singeait et ne voulait pas être confondue avec les ploucs.

L'explication du sous-développement breton par la (toute relative) pauvreté du sous-sol renvoie elle aussi en fin de compte à l'oppression nationale ; car une Bretagne indépendante aurait bien dû exploiter ses ressources, elles n'auraient pas été jaugées à l'aune des intérêts d'un capitalisme centré ailleurs.

C'est ce que veut dire, en Bretagne, « combinaison de l'oppression nationale et du développement inégal » : le développement capitaliste de la Bretagne prit largement sa forme d'après la situation d'oppression nationale ; l'oppression nationale prit la forme que lui donna le capitalisme : dépendance économique, spécialisation agricole au service des gros centres, sous-développement, invasion du monde rural par le capitalisme, éclatement et exode. Oppression, transformations et réactions du peuple breton

L'annexion de la Bretagne fermait pour longtemps les portes de l'Histoire au peuple breton. Mais cela ne correspondait pas à une oppression immédiate et uniforme de toutes les classes de la société bretonne.

Haute noblesse et bourgeoisie s'en étaient exclues en jouant le jeu de l'intégration ; mal leur en prit, on l'a vu ; elles devinrent des provinciales.

Les paysans bretons ne furent pas très concernés par l'annexion : la société rurale était assez autarcique pour continuer à vivre comme avant ; c'est ainsi qu'elle assura la continuité de la nationalité bretonne jusqu'au XX• siècle. Le seul contact que les paysans bretons avaient avec l'Etat français, c'était l'administration des villes et l'impôt. Ces aspects de l'oppression engendrèrent des révoltes, dont on peut parfaitement voir mêlées les revendications sociales contre la féodalité et l'impôt, et un conflit

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national plus ou moins latent entre les paysans bretons et une administration des villes, d'un Etat qui parlent une autre langue, qui font injure à un passé indépendant dont la tradition orale faisait état : ces de 1 JX aspects sont évidents dans la révolte des Bonnets rouges de 1675. Mais les contacts des paysans bretons avec l'Etat français étaient trop sporadiques, leur conscience était trop peu claire pour que ces révoltes produisent un mouvement d'émancipation nationale. La révolte des paysans contre une conscription et une révolution venues d'ailleurs les fera même tomber sous la coupe de l'aristocratie, pendant la chouannerie.

La première classe vraiment touchée par l'annexion fut la petite noblesse, classe bretonnante et intégrée au monde rural qui voyait s'enfuir l'espoir d'être maîtresse dans son monde et qui, rustaude aux yeux de la Cour, ne pouvait même pas s'intégrer au nouvel ordre des choses.

Ce fut elle qui fit naître la revendication bretonne. Se sentant en droit de gouverner, elle fit des complots pour une Bretagne indépendante, sous l'Ancien Régime, complots dérisoires puisqu'elle revendiquait une Bretagne féodale qui ne pouvait en rien convenir aux masses populaires ; quand la révolution bourgeoise eut porté un dernier coup à leurs privilèges, les petites nobles bretons eurent un nouveau sursaut donnant pour certains une coloration bretonne à la chouannerie, la plupart se réfugiant dans l'étude du passé breton avec l'espoir secret de le voir revenir : ainsi au XIX• siècle se créèrent des associations bretonnes, un mouvement culturel naquit qui témoignait de la survie de la nationalité mais avec un contenu de classe qui le déconsidérait aux yeux du peuple.

Pendant ce temps, celui-ci recevait les premières atteintes du développement capitaliste : les grosses régions industrielles avaient besoin de main-d'œuvre, le train était juste inventé pour venir en chercher dans les régions rurales, avec prospectus à l'appui et bonne vie promise. Le Progrès avait enfin touché les Bretons : pour les enlever loin de chez eux.

L'exode, en éliminant de la population, dans le même temps qu'un certain progrès technique touchait l'agriculture, assainit pour un temps l'économie des campagnes : la fin du siècle vit l'apogée de la civilisation rurale bretonne, le temps des costumes et d'une toute relative aisance. C'était le chant du cygne. Bientôt les trains qui emmenaient des hommes pour le travail les emmenèrent pour la guerre, où la machine militaire aggravera encore le décervelage, l'entreprise de déculturation, de francisation forcée commencée au XIX< siècle par l'école publique.

Il se passait un cataclysme : le monde rural, siège de la nationalité bretonne, éclatait ; il se partageait entre des paysans confrontés à la « modernisation » capitaliste, des exilés, des ouvriers de .fraîche date, des jeunes en formation qui s'interrogeaient.

Les réactions à cette agression qui correspondait à la maturité destructrice de la nation bourgeoise française, furent diverses.

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Le poids de l'idéologie jacobine française dans l'école publique et dans le mouvement ouvrier, le lien à l'époque entre mouvement breton et classes réactionnaires, poussèrent la majorité des Bretons ainsi confrontés au monde moderne à renier leur nationalité. Décervèlement total pour certains, choix idéologiques pour d'autres : le breton était la langue de l'Eglise, les Bretons devaient donc être les meilleurs républicains français ; le PCF a repris avec succès cet héritage en Bretagne. Cette soumission fit du peuple breton un instrument efficace de sa propre oppression : les parents, voyant dans la France « le Progrès », n'apprenaient plus le breton à leurs enfants.

Cette acceptation, cette résignation à l'oppression nationale, cette mentalité d'assistés, firent du peuple breton pendant longtemps un grand silencieux, un absent de l'Histoire. Deux éléments expliquent que cela ait changé : d'abord un certain nombre de Bretons n'ont pas voulu renier leur personnalité ; reniant par contre la nature réactionnaire des premiers mouvements bretons, ils voulurent donner au peuple breton moderne un mouvement national tourné vers l'avenir. Certes, le refus de la réaction nobiliaire ne suffisait pas à faire indifféremment de tous ces Bretons des progressistes : dans le mouvement breton né après la Première Guerre mondiale, s'opposaient une tendance nationaliste bourgeoise, prônant l'Etat national breton, l'Union sacrée, etc., et une tendance socialiste comprenant la double nature de l'émancipation nécessaire au peuple breton : nationale et sociale. Ce mouvement breton avait le mérite de dissocier enfin les mots « France » et « Progrès », de réclamer non un retour à la Bretagne des ducs, mais un progrès libre et spécifique pour le peuple breton. C'est à ce moment (1932) que le PCF exprima son soutien aux autonomistes bretons, « qui ne sont stupides que pour les thuriféraires à tout prix de l'impérialisme français ». Hélas, le mouvement ouvrier était trop attaché à « l'héritage » de la révolution française pour continuer dans cette voie qui eût permis à la tendance socialiste du mouvement breton de l'emporter plus vite.

Ce qui lui a donné finalement sa force actuelle, c'est la transformation croissante de la formation sociale bretonne sous les coups portés par le capitalisme. Le développement inégal s'accroît, ainsi que la pénétration capitaliste dans l'agriculture : la rentabilisation forcée des exploitations mettait sur le marché du travail des jeunes qui ne pouvaient trouver d'emploi sur place, la concurrence achevait d'épuiser les rares petites entreprises bretonnes qui s'étaient montées ; la dépendance des paysans restés à la terre vis-à-vis des firmes agro-alimentaires s'accroissait, les faisant progressivement passer du statut de producteurs indépendants à celui de travailleurs à domicile dépendant du capital. Le chômage et le mécontentement montaient, la prise de conscience de l'inégalité régionale se faisait jour, quand, au début des années soixante, les bourgeois se mirent à parler de décentralisation indusrielle ; ils amenèrent quelques usines de transformation, qui tiraient leur matière première d'ailleurs, et renvoyaient ailleurs les produits finis : on ne venait chercher que le travail sous-payé des Bretons. Néanmoins ces implantations, de même que le développement des industries agro-alimentaires

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basées sur l'exploitation capitaliste des paysans, donnèrent quelques débouchés sur place aux jeunes issus de l'exode rural ; cela contribua à créer en Bretagne, à côté de la vieille classe ouvrière des arsenaux ou des chantiers navals, urbanisée de longue date, une nouvelle classe ouvrière souvent jeune, souvent issue directement du milieu rural, souvent bretonnante ou galiote, qui resta longtemps passive faute d'expérience de la lutte ouvrière mais qui, quand elle se révolta, apporta à ses grèves la violence d'une classe mal intégrée par les appareils syndicaux, mais aussi celle d'une génération qui avait vécu l'agression de son monde rural par le capitalisme, le malaise d'une langue et d'une culture faites pour un monde et soudain déphasées, étrangères dans leur propre pays, bref, toute la violence et l'éclatement brutal de la Bretagne telle qu'elle avait traversé les siècles.

Ce sont ces transformations sociales de la Bretagne qui expliquent la dureté de conflits comme le Joint Français, Big Dutchman, Pédernec, etc., mais aussi leur caractère original : présence de la culture et de la langue bretonnes dans les luttes, le soutien populaire unissant autour des grévistes les paysans eux aussi agressés par le capitalisme et menacés par le travail en usine, et qui reconnaissent en eux leurs enfants ou les gens d'un même monde, d'un même peuple ; la jeunesse scolarisée, obligée pour se lancer dans une vie marquée par l'exode et le chômage, de passer par le moule français, de perdre le contact avec la langue bretonne, et qui voyait aussi dans les travailleurs en lutte son espoir, son image.

Cette nouvelle réaction de révolte, cette liaison nouvelle entre lutte des classes et revendication de l'identité bretonne, auraient sans doute eu plus de mal à percer si, à la transformation de la Bretagne rurale en une Bretagne d'ouvriers, de paysans et de jeunes en formation, tous agressés par le capitalisme, n'avait pas correspondu la naissance de mouvements socialistes bretons, dont la propagande eut une influence considérable. Mais c'était, on le verra, avec des limites importantes. La période qui s'ouvre, sur la lancée des conflits déjà évoqués, a donné aux revendications bretonnes une force nouvelle, qui prend pied dans lè mouvement ouvrier organisé à travers la CFDT.

Le capitalisme, en faisant éclater, pour en exploiter toutes les parties, un monde statique depuis des siècles, et surtout support d'une nationalité qui fait que les différentes parties éclatées de ce monde se sentent toujours solidaires et ont conscience de faire partie d'un même peuple opprimé, a accumulé des matières explosives en Bretagne ; et, si elles n'ont encore fait boum que dans quelques grèves ou quelques palais de justice, c'est pour deux raisons essentielles.

Nous l'avons vu, la Bretagne n'est pas une colonie ; il n'y a pas une différence telle entre les formations sociales bretonne et française, une oppression si insoutenable dans la misère, pour que les rythmes de la révolution bretonne puissent être considérablement plus rapides que dans le reste de l'hexagone ; et si la « nation française » n'est qu'une image

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artificielle de la bourgeoisie, l'Etat français est tout de même assez homogène dans toutes ses parties et dans sa vie politique pour que la crise révolutionnaire n'ait de chance pour se produire que simultanément en Bretagne, en France, en Occitanie, etc. D'autant que la centralisation de l'Etat bourgeois nécessite à notre avis une centralisation à son échelle du mouvement ouvrier, qui ne doit pas s'atomiser, mais construire un outil capable d'abattre, partout à la fois, et non dans une seule nationalité, l'Etat bourgeois. Le travail sera d'autant plus vite fait pour avancer vers la révolution internationale, et nous serons plus forts ensemble.

Mais cela suppose que les masses opprimées nationalement ne soient pas oubliées dans ce mouvement d'ensemble, qu'elles se battent pour leur propre émancipation avec une claire vision du présent et de l'avenir, bref, avec un programme révolutionnaire spécifique. Et cela, qui manque cruellement aujourd'hui en Bretagne, est la deuxième raison pour laquelle la conscience révolutionnaire bretonne ne progresse pas encore plus vite. BRETAGNE LIBRE ET SOCIALISTE

Le peuple breton a de plus en plus conscience de lui-même ; des luttes dispersées contre le chômage, la surexploitation, la militarisation, l'oppression culturelle, la répression politique, naissent une solidarité bretonne, une unité populaire croissante qui s'affirme au coup par coup, sans qu'une stratégie de changement ne s'affirme.

Les mouvements bretons ont gardé jusqu'ici une attitude propagandiste qui datait du temps où le peuple breton était encore assoupi. Il s'agissait de lui expliquer, jour après jour, argument par argument, affiche par affiche, qu'il existait, qu'il n'avait pas de honte à avoir d'être lui-même. Maintenant que c'est fait, que la conscience s'acquiert plus dans les luttes que dans les peintures murales, le mouvement breton piétine. L'Union démocratique bretonne, premier mouvement politique socialiste breton, n'a jamais su définir sa « Bretagne Socialiste » ni les moyens d'y parvenir ; le Front Autonomiste, Socialiste et Autogestionnaire Breton, récemment né, a davantage intégré les acquis des dernières luttes et de l'unité populaire, mais son autonomisme et son socialisme sont encore bien imprécis.

Alors que proposer ? Pour un autonomisme révolutionnaire

Nous avons analysé la Bretagne comme une nationalité oppnmee. Nous ne pensons pas que le mot d'ordre classique d'autodétermination suffise à notre intervention dans la question nationale bretonne.

La question nationale n'est pas une simple question d'idéologie de la petite-bourgeoisie qu'on peut « régler » en un mot d'ordre démocratique. C'est quelque chose de plus vital pour les travailleurs et le socialisme ;

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on ne peut se contenter de dire « autodétermination », il faut proposer notre propre choix : indépendance ou autonomie ? ou rien du tout ? Le « rien du tout » apparaît quand des camarades nous parlent « d'autodétermination dans le cadre de la France socialiste ». La « France Socialiste » ? Cette construction artificielle et oppressive des rois, puis de la bourgeoisie, serait un cadre pour le socialisme ? Nous considérons-nous comme les héritiers de la construction nationale jacobine, qui est l'œuvre d'une révolution certes, mais bourgeoise, servant à assurer à la bourgeoisie un marché particulier, un territoire productif, ·b âtissant une « nation », basée sur l'oppression des peuples, le développement inégal, la crispation chauvine ? Nous ne pouvons faire coïncider ces structures avec le socialisme, avec le contrôle des travailleurs sur leur vie, et nous pouvons viser mieux : la destruction des Etats-nations construits par la bourgeoisie et leur remplacement par une fédération socialiste des nationalités.

La France ne peut être socialiste car elle doit disparaître avec le socialisme. Certes la centralisation de l'Etat bourgeois impose de mener la lutte révolutionnaire au stade de l'hexagone ; certes la dimension hexagonale fait qu'il y aura, selon toute probabilité, une révolution « française » ; et il est possible que, vu l'inégal développement des révolutions l'hexagone reste un temps un cadre isolé d'un pouvoir socialiste. Mais cet hexagone-là devra renoncer à son caractère français, et devenir une fédération de nationalités, avant de s'effacer dans la révolution européenne, devant une fédération socialiste européenne.

Indépendance ou autonomie ? Il ne faut pas être trop dogmatique en la matière, cette alternative pouvant changer de sens selon le sentiment dominant dan:; une nationalité ou le rythme de la lutte ; cependant, nous pensons que chacune de ces notions correspond plutôt à une situation spécifique :

- L'indépendance, c'est la séparation d'une nationalité, la constitution d'un Etat national séparé. Cela correspond plutôt à deux situations : une révolution nationale bourgeoise, la bourgeoisie ne concevant de solution à la question nationale que par la construction d'un Etat concnrrentiel et agressif : une lutte coloniale, la différence des formations sociales métropolitaines et coloniales était telle que la colonie doit rompre et rattraper spécifiquement son sous-développement ; et l'oppression étant telle que les luttes s'accélérèrent, gagnent en violence, et ne peuvent attendre le dénouement de la révolution dans le cadre de la n?tion dominante.

Nous avons vu que la question bretonne ne correspond ni à la question coloniale, ni à une question nationale prise en charge par la bourgeoisie :

- L'autonomie a un double sens : elle peut être soit le comble du réformisme, soit un mot d'ordre révolutionnaire.

A l'époque des mouvements nationaux bourgeois, la revendication d'autonomie avancée par certains marxistes, par exemple pour les nationalités de l'empire austro-hongrois, était conservatrice, la cassure des empires et l'indépendance étaient les mots d'ordre de l'heure.

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Dans le cas d'une colonie, ce mot d'ordre montre le bout de l'oreille du néo-colonialisme et de la dépendance, assouplie mais maintenue.

Mais dans le cas des nationalités opprimées et non colonisées des pays capitalistes avancés, la revendication d'autonomie prend une autre nature. Elle signifie que la lutte nationale n'appartient plus à la bourgeoisie mais aux exploités. Et ceux-ci n'ont pas tellement intérêt à la création de nouveaux Etats-nations séparés ; ils ont plutôt intérêt à faire ensemble une révolution sociale qui abattra les Etats nationaux, et qui établira une fédération socialiste des peuples, basée sur l'autonomie des nationalités unies.

L'autonomie axée sur le combat anti-capitaliste est le moyen de libérer les nationalités, d'abattre les Etats-nations de la bourgeoisie, de faire porter enfin les combats nationalitaires, ensemble, contre l'Etat bourgeois ; enfin on ne disperse pas les forces révolutionnaires dans les luttes indépendantistes, on unit la lutte des nationalités avec celle des travailleurs pour détruire l'Etat bourgeois et le remplacer par un socialisme fédéré.

Cette autonomie révolutionnaire n'a évidemmnte pas le même sens que l'autonomie au sens bourgeois ou réformiste : autonomie administrative, ou assemblée régionale élue au suffrage universel ; revendications qui reprennent les institutions bourgeoises parce qu'elles ne voient pas quelle valeur pour le socialisme, l'autonomie réelle des nationalités possède. Les Bretons seront-ils plus eux-mêmes parce qu'ils seront administrés à Rennes, dans un cadre toujours bourgeois et dans une économie toujours française ?

Au contraire, l'autonomie révolutionnaire récuse les solutions réformistes et le démembrement de la question nationale : pas question de se contenter d'un assouplissement de la sujétion politique, ou de simples droits culturels qui laisseront la langue bretonne survivre dans un environnement français : la libération est un tout, c'est le replacement des travailleurs d'une nationalité dans leur autonomie politique, économique et culturelle.

L'autonomie révolutionnaire ne peut être que socialiste : on ne peut concevoir le démembrement des Etats nationaux, ni une économie non concurrentielle, qui seule permet l'existence de petites nationalités, ni la satisfaction des besoins des plus opprimés et des plus exploités, les travailleurs, sans le socialisme.

Et la lutte des nationalités pour l'autonomie est en retour un puissant levier pour la crise révolutionnaire et la révolution socialiste, faisant converger contre l'Etat bourgeois des unités populaires soudées autour de leur personnalité attaquée et de leur exploitation par le capitalisme. Dans cette perspective, le réveil des nationalités aujourd'hui, est une grande chance pour la révolution socialiste, il ne faut pas la manquer. Propositions pour une Bretagne libre et socialiste

- L'autonomie politique : cela veut dire que dans le cadre d'un hexagone provisoire ou d'une Europe socialiste, il y aura une fédération

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bretonne des conseils ouvriers. C'est elle qui, en liaison avec les autres fédérations nationalistes et dans le cadre d'une planification internationale, représentera les intérêts du peuple breton, gérera son économie, fera tout ce qui peut être fait au niveau politique pour promouvoir sa culture. Cette autonomie politique est indispensable à l'épanouissement de la nationalité bretonne. Nous ne pouvons suivre, sur ce terrain, le « PSU-Bretagne », qui déclare préférer le terme d'« autogestion » à celui d'« autonomie » : c'est passer sous silence la nécessaire instance politique, c'est noyer la question nationale bretonne, qui exige une représentation spécifique du peuple breton, dans un socialisme trop indifférencié. Il faut considérer l'autonomie politique, non comme un simple mot d'ordre démocratique (autonomie administrative), mais momme un élément essentiel du socialisme que nous voulons ; et il faut la donner comme horizon aux luttes des classes en Bretagne, en coordonnant le plus possible ces luttes à l'échelle de la nationalité, en organisant la solidarité bretonne, en développant la conscience ~) retonne dans les luttes, en luttant pour l'existence d'instances bretonnes dans les syndicats et les organisations révolutionnaires sur les cinq départements bretons, bref, en donnant au peuple breton d'aujourd'hui la consistance de la nationalité socialiste et autonome de demain.

- L'autonomie économique : il ne s'agit pas d'autarcie, de fermeture de la Bretagne sur elle-même. Mais la planification socialiste ne peut être élaborée abstraitement, en dehors des besoins généraux, mais aussi locaux, des travailleurs. Les travailleurs bretons ont des intérêts économiques spécifiques ; rompre la dépendance économique qui les lie, dans Je cadre hexagonal, aux gros centres industriels, b'âtir eux-mêmes une économie basée sur leurs ressources naturelles (mer, agriculture, sous-sol), qui leur permette d'avoir des relations d'égalités dans la diversité des productions, avec les autres régions, établir de nouvelles relations extra-hexagonales, privilégiant l'ouverture maritime, notamment vers les îles britanniques ; rompre enfin avec la division régionale du travail gui spécialise le région en certains secteurs et atrophie les autres, constuire une économie insérée dans un système international, mais elle-même équilibrée. Ces décisions ne seront prises au mieux que si les travailleurs bretons disposent de l'autonomie politique évoquée plus haut.

C'est cette autonomie économique de la Bretagne socialiste que nous devons donner comme horizon à toutes les luttes dirigées contre le sous-développement, Je chômage, l'exode, les usines-pirates, l'abandon des ressources du sous-sol breton, les méfaits de l'enclavement breton et de la concurrence capitaliste internationale dans la pêche et l'agriculture. Socialisme, planification internationale et aménagement de la Bretagne par les Bretons eux-mêmes, sont les trois facettes inséparables de la solution du sous-développement breton.

- L'autonomie cultureJ,Ie : ce n'est pas la même chose que les droits culturels. Reconnaître que le peuple breton a des droits culturels,

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cela veut dire finalement lui accorder des heures d'enseignement et de radio en breton, mais au sein de la nation bourgeoise française, noyées dans une francophonie portée par l'économie dominante.

L'autonomie culturelle, à l'inverse, c'est la vie en breton et gallo de la nationalité bretonne libre et socialiste. Vie totale d'une nationalité autonome politiquement et économiquement, et non aumône faite à des revendications plus ou moins entendues.

La Bretagne bretonnante ou gallo n'aura pas, dans le socialisme seulement, le droit d'apprendre sa langue ; elle la parlera effectivement, car la lutte révolutionnaire lui aura donné conscience de sa spécificité, car le socialisme aura fait de la Bretagne, non plus un canard boîteux, mais un cadre de progrès pour le monde breton.

Et ce n'est pas seulement un problème de langue ; c'est toute la culture bretonne, lien entre exploités ruraux et citadins, qui, déjà transformée aujourd'hui, par son intégration dans la lutte de classe et nationalitaire, sera demain l'expression des rapports nouveaux entre les Bretons, leur travail, leur terre et les autres nationalités.

Pour cette vie bretonne de la Bretagne, il faut dès maintenant lutter pour faire du breton et du gallo des langues de vie quotidienne. Il ne suffit pas à cet égard, de quémander du pouvoir quelques heures de plus de breton, ou de gallo, qu'on a trop tendance à oublier, peut-être justement parce qu'il ne correspond pas à la conception bourgeoise d'une langue unifiée, mais, par contre, peut correspondre à la langue quotidienne, adaptée au terrain, d'un peuple. Il faut mener pas à pas la lutte pour la bretonnisation (en breton et en gallo) de la Bretagne, la langue primaire dans le socialisme devenant alors le breton et le gallo, avec enseignement de plusieurs langues internationales.

Dans cet esprit, il faut coupler cours de breton parallèle et luttes de masse dans le secteur scolaire (avec contrôle par les enseignés et les enseignants de breton des miettes allouées par l'Etat). Il faut aussi que les groupes sociaux et politiques qui ont conscience de la nécessité de l'autonomie socialiste bretonne favorisent par leur propre pratique, la bretonnisation de la vie : apprentissage de la langue, journaux, tracts, manifestations bilingues, retour aux noms de lieux d'avant la francisation, souvent ridicule, multiplication des manifestations culturelles.

Ce n'est qu'une esquisse de ce que les révolutionnaires devraient proposer au peuple breton. Mais c'est le minimum nécessaire si nous estimons justes les conceptions que nous avons défendues dans ce texte, que nous pouvons résumer ainsi : la question nationale n'est pas la simple superstructure d'un mode de production particulière, le mode de production bourgeois ; elle est une donnée fondamentale des sociétés, inséparable de la lutte des classes qui la modèle et qu'elle modèle. Les révolutionnaires ne peuvent la considérer comme une question dépassée : la bourgoisie ne l'a jamais réglée, elle lui a donné seulement une certaine forme ; forme qui a aggravé les oppressions nationales qui existaient ou en a créé

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d'autres, qui grèvent l'existence des classes des nationalités oppnmees, et particulièrement l'existente des plus exploitées, qui subissent ainsi une double oppression : les travailleurs. Ce caractère concret de l'oppression nationale pesant sur les travailleurs interdit aux marxistes révolutionnaires de s'en tirer uniquement par des mots d'ordre démocratiques : il doit leur faire lier la lutte pour le socialisme avec la lutte pour l'épanouissement des nationalités, dans le cadre de l'autonomie révolutionnaire. Ces considérations nous permettent d'analyser le problème breton, abandonné très tôt par la haute noblesse et la bourgeoisie, malgré tout, comme une question nationale ; et de proposer un programme révolutionnaire qui permette de clarifier et orienter l'alliance des classes exploitées bretonnes autour de la classe ouvrière, dans la perspective d'une Bretagne socialiste, autonome, dans une fédération mondiale des nationalités socialistes.

Commission Bretagne de la LCR - Brest

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