Il y a dans cette contribution, que nous avons rédigée sur l'Alsace, un certain décalage par rapport aux autres textes. Ce décalage exprime en lui-même une réalité.
La situation aujourd'hui en Alsace est relativement différente de celle qui existe dans les régions où les revendications « régionalistes » ou nationalitaires ont jailli avec le plus de force : la Bretagne, l'Occitanie, la Corse, la Catalogne ou le Pays basque.
Ces régions sont des régions déprimées, essentiellement rurales jusqu'à une date récente, alors que l'Alsace est une très vieille région industrielle, relativement riche et privilégiée, sur le plan linguistique et culturel, l'alsacien est encore très largement pratiqué, et même si la misère de la culture populaire est gra.nde, celle-ci, sous certains aspects, parvenait à se maintenir.
Notre propos est donc le reflet d'une réalité sociale et politique, en fonction de laquelle nous nous déterminons. La tâche essentielle en Alsace est la bataille pour la reconstruction d'un mouvement ouvrier autonome. Et celle-ci passe, entre autres, par la réappropriation par le mouvement ouvrier alsacien de son histoire.
Pour les bourgeois alsaciens, l'histoire de l'Alsace populaire s'arrête pour ainsi dire au xvi· siècle, et lorsque l'extrême-gauche et la gauche se réapproprient la Guerre des paysans, elles restent encore tributaires de cette problématique. Pourtant, au-delà de la Guerre des paysans, les révoltes populaires se sont poursuivies, ont pris de nouvelles formes et ont donné naissance à un mouvement ouvrier moderne qui a l'une des histoires les plus mouvementées et les plus riches de la classe ouvrière de l'hexagone.
Cette lutte est inséparable de celle contre l'acculturation de la classe ouvrière alsacienne qui s'est faite en Alsace selon des modalités tout à fait particulières, dans la mesure où jusqu'à une date récente l'Alsace a été zone contestée entre les bourgeoisies française et allemande. La frontière n'y a été fixée que tout à fait récemment.
Enfin l'Alsace appartient à la sphère culturelle germanique ou plus exactement à la Mittel-Europa.
Poser le problème de cette façon, c'est évidemment récuser le débat dans les termes où il a été développé jusqu'à présent : nation, région, classe. Un débat archaïque et qui marque les questions auxquelles sont confrontés les militants révolutionnaires dans un pays capitaliste avancé. Il est beaucoup plus juste de l'aborder en termes de développement du mode de production capitaliste et de nouvelle organisation de l'espace qu'il implique d'une part, et de récupération par la classe ouvrière, à travers ses luttes, de son histoire, d'autre part.
L'enjeu est directement politique puisqu'il s'agit de rendre lli mouvement ouvrier autonome, capable de se donner ses formes spécifiques d'organisation, les plus larges et les plus unitaires.. Capacité aussi de la classe ouvrière de rallier à la lutte pour le socialisme les couches paysannes et la petite bourgeoisie urbaine.
Enfin , cet article ne peut être considéré que comme une esquisse, une incitation à la discussion et à la réflexion et permettre aux gens de « l'intérieur » de mieux saisir dans sa complexité la question alsacienne, ignorée aussi bien de la plupart des militants révolutionnaires de « l'intérieur » que rles organisations « régionalistes » ou autonomistes.
La Révolution française va précipiter le processus d'intégration de l'Alsace dans la nation française commencé plus d'un siècle auparavant par l'annexion de l'Alsace par Louis XIV. Coincée entre l'Empire - où à la suite de la guerre de trente ans le pouvoir féodal s'était renforcé -et la monarchie française, incapable par ailleurs de maintenir son indépendance, la bourgeoisie alsacienne avait alors basculée vers la France qui offrait un cadre plus propice à ses activités.
L'Alsace est, à cette époque, l'une des régions les plus avancées d'Europe : elle est l'un des bastions de l'industrie naissante et la révolution agraire y est bien enfoncée. La bourgeoisie a préféré à l'achat de terre les investissements industriels. Il n'y a donc aucun obstacle à l'alliance entre la bourgeoisie et la paysannerie. « La révolution apporte à l'Alsace, comme le note Engels, ce qu'elle n'aurait jamais pu esp~rer de l'Allemagne : la ~uppression des liens féodaux à la campagne, des privilèges à la ville, du pouvoir des praticiens ». De cette époque datera un certain nationalisme des Alsaciens. Pour les Alsaciens, la contre-révolution est une réalité tout à fait tangible, elle s'organise sous leurs fenêtres de l'autre côté du Rhin.« Lorsque les Allemands, non contents de porter encore leurs chaînes avec obéissance, se prêtèrent à imposer à nouveau aux Français leurs structures anciennes, et aux paysans alsaciens leurs seigneurs féodaux qu'ils venaient de
chasser, c'en fut fini du germanisme de l 'tdsaœ et de la Lorraine ; ils se mirent à haïr les Allemands : les Ft.::nco-allemands, malgré leur langue et leur passé, finirent sur des centaines de champs de bataille par ne plus former qu'un seul peuple avec les Français de nationalité, dans la lutte pour la révolution ». Jusqu'en 1870 : industrialisation et retard du mouvement ouvrier
Jusqu'en 1870, la bourgeoisie alsacienne sera l'un des piliers de la France républicaine. Elle participe alors activement aux révolutions de 1830 et de 1848.
De façon paradoxale, l'existence d'une puissante industrie et par là d'un grand nombre de travailleurs ne va pas entraîner le développement d'un important mouvement ouvrier. Plusieurs facteurs d'expli· cation doivent être pris en considération. Tout d'abord l'existence d'une armée de réserve industrielle extrêmement nombreuse, qui est un facteur permanent de divisions entre les travailleurs . L'explosion démographique et l'existence d'un prolétariat rural abondant exercent une pression permanente sur les travailleurs. A ceci il faut ajouter une politique habile de la part du patronat qui, très tôt, comprend l'intérêt d'une politique sociale : écoles primaires et techniques, premières caisses d'épargne pour les ouvriers, sociétés de secours mutuel et de retraites , cités ouvrières sont autant d'éléments d'intégration sociale aux mains du patronat.
Mais ce ne sont pas là les seuls facteurs à intervenir. Dans une étude consacrée à la classe ouvrière en Alsace sous le règne de Louis-Philippe, Kahan-Radek note : « Isolée par les montagnes, par la langue. par les institutions ( ... ) la classe ouvrière alsacienne s'est constamment tenue à l'écart entre 1830 et 1840 des mouvements politiques. Ici les prédications socialistes n'ont pas même effleuré les travailleurs ». Si l'on reprend les formules d'Engels, « la 'langue et le passé » des FrancoAllemands restent malgré tout une réalité irréductible, et les Alsaciens ne forment pas complètement « un seul peuple avec les Français de nationalité». Et cette hétérogénéité est un facteur indiscutable de retard de la formation d'une conscience de classe. La classe ouvrière alsacienne reste à l'écart du mouvement socialiste français qui s'amorœ et se développe dans une langue (et une histoire) différente. Les frontières qui sont abolies pour la bourgeoisie ne le sont pas pour la classe ouvrière. Grèves des travailleurs-consommateurs (1830-50)
De façon tout à fait caractéristique, les mouvements de la classe ouvrière de cette période ne seront pas des mouvements de producteurs, mais de consommateurs qui, par leurs caractéristiques, relèvent davan-
tage des mouvements populaires du mode de production féodal que de la classe ouvrière moderne.
Parce qu'en effet, malgré tout, les travailleurs ne restent pas passifs et de temps en temps la colère éclate :
- 25 septembre 1831 : « émeute des bœufs » à Strasbourg, la population oblige la douane à laisser passer en franchise du bétail d'outre-Rhin ;
- 25-26 octobre 1831 : « émeute des vins » à Colmar, la foule consomme publiquement et en abondance des vins dont elle s'est emparée et qui n'ont pas été soumis aux droits ;
- 6 juin 1847 : «fête des boulangers» à Mulhouse, qui est une véritable émeute contre le prix trop élevé du pain.
Il faudra attendre la fin du Second Empire pour voir apparaître les premières manifestations des travailleurs alsaciens en tant que classe. Pendant l'été 70, 40 000 ouvriers se soulevèrent dans le Haut-Rhin. Leurs revendications : diminution des heures de travail avec maintien intégral de leur salaire actuel ; remise aux ouvriers des institutions de prévoyance gérées par les fabricants. Elles expriment très nettement une première rupture avec le patronat, même si le mouvement reste confus sur le plan politique et si les ouvriers soutiennent Napoléon contre les patrons alsaciens qui lui sont opposés. Le << colonialisme , de Bismark et la << trahison , de la bourgeoisie alsacienne
La guerre de 70, l'annexion de l'Alsace à l'Allemagne vont complètement bouleverser les conditions de développement du mouvement ouvrier alsacien. Parmi les premières mesures prises par l'Allemagne . on compte 1 'interdiction de l'une des rares organisations ouvrières existant alors en Alsace, l'Unterstützungkasse für Tuchmacherarbeiter. Au lieu d'appliquer immédiatement la législation sociale allemande, alors beaucoup plus avancée que la française, aux travailleurs alsaciens, l'Allemagne, pour gagner les bonnes grâces de la bourgeoisie alsacienne, en retardera l'application.
Engels note à ce propos : « La plus belle occasion s'offrait là aux officiels [prussiens] pour faire de la démagogie. On aurait pu les gagner par le simple octroi de la législation allemande des fabriques, de la coalition, et en se montrant tolérant envers les ouvriers. »
Avec cette politique, Bismark ne réussira pas à amadouer la bourgeoisie et s'aliènera la classe ouvrière. En effet, les intérêts de la bourgeoisie alsacienne, partie intégrante de la bourgeoisie nationale françai se, sont ailleurs. Et si, dans un premier temps, elle va organiser en Alsace la « protestation » contre l'annexion, elle va très rapidement capituler et « opter» pour la France en abandonnant l'Alsace. Elle s'installe sur l'autre versant des Vosges et dans le territoire de Belfort, tout en gardant un pied en Alsace, ce qui lui permettra de travailler sur
les deux marchés. Cette «trahison » de la bourgeoisie alsacienne aura des conséquences très importantes sur le comportement ultérieur de la population alsacienne. Lutte pour la direction ouvrière et question nationale
Jusqu'ici, la bourgeoisie dominait toute la vie politique alsacienne. Le vide que crée son départ va être comblé par l'Eglise catholique et la social-démocratie. L'Alsace qui, à l'époque, était considérée comme l'une des régions françaises les plus laïques, comme en témoignent encore les romans d'Erckmann-Chatrian, voit l'Eglise catholique renforcer progressivement son emprise. Les élites traditionnelles ayant disparu, l'Eglise tout naturellement tend à les remplacer. Mais elle va rencontrer sur son chemin la social-démocratie allemande qui, dès 70, a pris position contre l'annexion.
« Les candidats de la grande bourgeoisie de Mulhouse qui étaient les candidats les plus importants, avaient depuis 1871 rejoint la France ( ... ) ou bien ils s'abstenaient de faire de la politique dans l'intérêt de l'intégration économique de l'industrie du Haut-Rhin au marché allemand. Dans le Bas-Rhin, aussi, avaient disparu les fameux radicaux, démocrates issus de la bourgeoisie protestante ( ... ). Le parti socialiste prit possession de cet espace vide avec sa notion ambivalente de protestation ... ».
A partir de 1890, le parti socialiste occupera une position extrêmement importante en Alsace. Son influence dépassera largement son importance numérique et ses capacités d'organisation. Les organisations syndicales resteront toujours faibles, alors que la social-démocratie enregistre des scores excellents sur le plan électoral. Le mouvement socialiste alsacien, au lieu de se développer sur la base des revendications propres à la classe ouvrière, va le faire sur la base d'une revendication qui ne lui est pas spécifique : la revendication nationale. Ce sera un facteur permanent de faiblesse, qui hypothèquera l'indépendance de ses organisations envers la bourgeoisie. Glacis industriel et stagnation organisationnelle du mouvement ouvrier
En même temps, l'essor économique de l'Alsace est brisé. L'Allemagne inaugure une politique de glacis. Peu d'investissements industriels sont faits, et l'on cherche d'abord à protéger les capitaux allemands : c'est ainsi que le bassin de potasse n'est pas exploité afin de ne pas concurrencer les mines allemandes.
L'industrie alsacienne, jusqu'alors l'une des plus avancées d'Europe, déjà fortement touchée par l'émigration de nombreux patrons, va tendre à prendre du retard. Ce facteur aura une très grande importance quant à la structure sociologique du prolétariat alsacien (maintien, en particulier, d'un très grand nombre d'ouvriers-paysans), qui jouera comme un facteur d'atomisation de la conscience de classe.
1914-1939: des Soviets au mouvement autonomiste 1918 : Répression et colonialisme
La Première Guerre mondiale permet à la France de récupérer l'Alsace. Mais entre l'Armistice et l'arrivée des troupes françaises, l'ancienne province perdue va connaître les premiers développements de la Révolution allemande.
Dans toutes les villes de garnison, sont formés des conseils de soldats. Des conseils ouvriers se créent à Strasbourg, Colmar et Sélestat, qui. pendant quelques jours, vont détenir le pouvoir. L'une des premières mesures prises par l'armée française sera de les liquider et d'établir une étroite surveillance des travailleurs.
L'Alsace n'en n'accueille pas moins les Français à bras ouverts. Mais ce qu'elle croit réintégrer, c'est une France mythique incarnant la liberté, l'égalité, la fraternité. La déception n'en sera que plus vive. Le gouvernement français va se conduire comme en pays conquis, menant une politique d'assimilation à outrance et interdisant la pratique de l'alsacien et de l'allemand. Sur le plan économique, la politique de glacis est poursuivie. Et si l'on exploite les mines de potasse, celle-ci n'est pas traitée en Alsace mais à Toulouse ! ...
C'est dans ce contexte que se développe alors un puissant mouvement autonomiste, auquel va se trouver immédiatement confronté le jeune Parti communiste alsacien. Au Congrès de Tours, une fédération « révolutionnaire»
A travers le mouvement de novembre 1918 s'est développée au sein de la olasse ouvrière une ai•le radicale regroupant des cadres syndicaux et de jeunes soldats qui ont participé activement au mouvement révolutionnaire. Ceux-ci ont fait déjà deux fois l'expérience de la trahison de la social-démocratie: en 1914 où les députés sociaux-démocrates alsaciens ont voté les crédits de guerre, et en novembre 1918 où ils ont défendu, soit des positions nationalistes françaises, soit des positions nationalistes allemandes. Boehle, député S.P.D. de Mulhouse, a cherché à s'appuyer sur l'état-major allemand pendant que Peirotes, le leader socialiste strasbourgeois, faisait appel aux troupes françaises.
A eux sont venus se joindre des milliers de soldats qui ont participé à la Révolution allemande, à la Révolution hongroise de Bela Kun et pour certains, faits prisonniers par les armées du tsar, à la Révolution russe.
Lors du Congrès de Tours, l'écrasante majorité des délégués alsa~ ciens se prononce pour l'adhésion à la 111• internationale. C'est, en 1920, la plus forte fédération de province du P.C., qui hérite ainsi de la puissance de la social-démocratie allemande.
En 1923, la fédération d'Alsace joue un rôle tout à fait important
dans la campagne contre l'occupation de la Ruhr. Des tracts sont systématiquement distribués aux soldats français qui transitent par Strasbourg. En 1925, 2 500 délégués participent à un congrès des ouvriers et des paysans organisé par le P.C. : ce congrès est en même temps la première manifestation de masse autonomiste en A !sace. Les revendications de classe sont liées aux revendications concernant 1' Alsace. Le
P.C. analyse l'Alsace comme nation opprimée et se bat pour son droit à l'auto-détermination. Les députés interviennent à la Chambre en alsacien. f.a naissance et les composantes du mouvement autonomiste
Le mouvement autonomiste a une importante composante ouvrière. Fn avril 1930, les cheminots se mettent en grève sur la base d'une plate-forme où revendications sociales et revendications nationales sont ~troitement imbriquées. C'est d'ailleurs 1 'interdiction de parler alsacien qui avait mis le feu aux poudres.
L'autre composante du mouvement autonomiste est catholique. Elle est représentée par l'U.R.P. (Union populaire républicaine), parti multiclassiste avec une base populaire ouvrière et paysanne.
L'alliance du P.C. en Alsace avec ce parti , dans le cadre d'un accord de front populaire, alors que nationalement est prônée une ligne " classe contre classe », va provoquer une scission dans le parti communiste en Alsace. Les principm1x dirigeants du part·i sont exclus et forment le Parti ouvrier et paysan. Leurs positions politiques sont alors proches de celles des brandlériens, et appartiennent donc à l'opposition de droite. Le P.C., qui a perdu ses dirigeants les plus populaires, sort considérablement affaibli par cette crise. Quant au Parti ouvrier et paysan, isolé sur le plan national et international, sans perspectives, il va subir de plus en plus la pression petite-bourgeoise réactionnaire du mouvement autonomiste, et finira par rallier le nazisme.
Le P.C. n'en maintiendra pas moins ses revendications nationales en accord avec le Bureau politique. En 1931, Thorez déclare : « Notre programme d'action comporte ( ... ) le soutien inconditionnel aux peuples opprimés d'Alsace-Lorraine et des colonies soumises à l'impérialisme français... ». Il continue à réclamer le droit à l'auto-détermination : « Nous communistes, nous proclamons le droit à la libre disposition du peuple d'Alsace-Lorraine, jusques et Y compris sa séparation d'avec la France.»
Pendant l'été 1933 éclate une grève des ouvriers du bâtiment qui tend rapidement à se transformer en grève générale. A ce propos Frachon déclare qu'elle exprime « le mécontentement d'un peuple que l'impérialisme français brime et opprime depuis la fin de la guerre ... ».
Montée du fascisme, déclin du P.C.F.
Mais la montée, puis le triomphe du fascisme en Allemagne vont considérablement désorienter le mouvement de masse. Lorsqu'en France, la menace fasciste se précise en 1934, la riposte est immédiate. Chaque manifestation fasciste entraîne une contre-manifestation. Mais déjà, à Strasbourg, le mouvement est plus faible. Les autonomistes mettent une sourdine à leurs revendications, en particulier l'U.P.R. et le P.C. Le 29 janvier 1936, Thorez déclare: «En face du péril fasciste, nous nous dressons absolument contre toutes les tentatives de séparation, nous appelons à l'union du peuple d'Alsace et de Lorraine avec le peuple de France, au sein de la démocratie française. »
Le mouvement ouvrier alsacien va, au moment du Front populaire, être profondément divisé. Division entre organisations catholiques relativement puissantes et laïques ; division entre socialistes et communistes ; division sur la question nationale. Impossibilité de réaliser l'unité avec la S.F.I.O. qui refuse d'inclure dans son programme pour l'Alsace les revendications linguistiques. Le Front populaire ne triomphera pas en Alsace, et il y aura de façon tout à fait révélatrice un très fort taux d'abstentions.
Le mouvement ouvrier a connu une évolution tout à fait différente du mouvement ouvrier à l'échelle nationale. Puissant à l'issue de la guerre et au début des années vingt, il a ensuite décliné. Au moment où en France le P.C. se transforme en parti de masse, gagne la majorité au sein de la classe ouvrière, en Alsace il tend à se transformer en organisation minoritaire. Au moment où au niveau national, l'unité de la classe ouvrière se renforce, la classe ouvrière est plus que jamais divisée en Alsace. L'Alsace sous la botte fasciste
C'est dans ce contexte de profonde démoralisation de la classe ouvrière que va intervenir la réannexion de l'Alsace par l'Allemagne en 1940. L'intégration au Reich, la résistance
A nouveau l'Alsace connaît un autre sort que le reste du pays. Elle est considérée par les nazis comme partie intégrante du Reich. Les jeunes Alsaciens sont incorporés dans l'armée allemande (de 1940 à 1944, 103 000 au total) comme chez les S.S. Tout le système politique nazi est imposé à la société alsacienne. « On ne peut comprendre le problème particulier de l'occupation de l'Alsace, si l'on ne se pénètre pas de l'idée que l'Alsace fut en fait annexée, que les Alsaciens furent considérés comme des Allemands, et qu'on exigea d'eux tout ce qu'on exigeait des Allemands. Obligés d'adhérer aux organisations nazis,
soumis aux lois allemandes, munis de papiers allemands, vivant dans un cadre totalement germanisé, enseignés exclusivement en allemand dans des livres d'inspiration nazie ( ... ) le simple refus de se soumettre exposait les Alsaciens à la déportation ou à la transplantation dans le Reich » (MAUGUE (P.), Le particularisme alsacien).
L'occupation militaire du pays, l'administration très serrée qui s'étend jusque dans les localités les plus reculées, la surveillance étroite de la frontière, le plus grand nombre d'Allemands qui se mêlaient à la population alsacienne, vont rendre plus difficile 1 'organisation de la
Ce seront les communistes qui seront les principaux artisans de la résistance : organisation du sabotage de la production, appels à la désertion aux incorporés de force. Il est vrai que la politique ultrachauvine du P .C.F. ( « à chacun son Boche ») ne devait pas faciliter la tâche des communistes alsaciens. Quant à la résistance bourgeoise, elle se contentera d'organiser des réseaux pour les évadés et de transmettre des renseignements à Londres.
Encore une fois la « libération » apparaîtra comme venant de 1 'extérieur. Les conséquences de la politique « chauvine » stalinienne
La destruction des organisations ouvrières pendant la guerre est d'autant plus radicale que pendant cette période de très nombreux travailleurs alsaciens, prisonniers ou déserteurs, font l'expérience du « socialisme » dans les camps staliniens. L'attitude du régime stalinien de l'U.R.S.S. à leur égard est fondamentalement différente de cell,e qu'avaient eue les Bolchéviks en 1917, eux qui avaient rallié à leur cause de nombreux travailleurs alsaciens-
Considérés ni comme des travailleurs, ni comme une minorité nationale, ils sont traités en ennemis et subissent la loi implacable des camps staliniens. Staline préfère traiter avec les officiers allemands comme Von Paulus, plutôt qu'avec les soldats alsaciens. Dans ces camps, la bureaucratie stalinienne produit des milliers de contre-révolutionnaires et d'anticommunistes militants qui pèseront très lourd dans la vie politique de l'Alsace.
De cette double expérience du fascisme et du stalinisme, rendue encore plus cruelle par la capitulation face au nazisme d'anciens dirigeants du mouvement communiste alsacien, il faudra à la classe ouvrière d'Alsace plus de vingt ans pour se remettre. C'est toute une avant-garde qui a été décimée.
De la « Libération )) à la crise de 1967-68 L'emprise de l'Eglise et de la bourgeoisie sur la classe ouvrière
Dans la lutte entre le cléricalisme et le socialisme, le rapport des forces s'inverse. C'est l'Eglise qui sort victorieuse. Le syndicalisme chrétien, déjà relativement fort avant guerre, va devenir largement majoritaire.
Alors que nationalement, le P.C.F. établit son hégémonie sur la classe ouvrière, en Alsace, c'est la bourgeoisie qui reprend en main le mouvement ouvrier. Le P.C.F., exception faite de certains secteurs comme la S.N.C.F., se bat, isolé. En 1956, Strasbourg sera l'une des villes où les manifestations anti-communistes, prenant prétexte de la répression de l'insurrection hongroise, auront le plus d'ampleur. Ceci permettra à la bourgeoisie d'établir non seulement son hégémonie politique, mais aussi de garder le contrôle de la mobilisation des travailleurs alsaciens contre la fermeture des entreprises textiles des vallées vosgiennes. La place du gaullisme
L'Alsace comme bastion du gaullisme est donc le fruit de cet acquis de la démocratie chrétienne, le M.R.P . Le gaullisme a marqué profondément la région tant au niveau de la classe politique que des différentes classes sociales.
En maintenant quasiment le plein-emploi, une restructuration profonde de l'économie alsacienne est amorcée par la bourgeoisie. Un tissu d'entreprises moyennes se crée. Un boom industriel transforme le traditionnel glacis en une zone industrielle d'importance moyenne : sans concentration éléphantesque, mais autour de centres locaux ; permettant la survie de l'ouvrier-paysan dans tous les types d'usines (Schirmeck, Reichshoffen, Sélestat, Hagueneau, Thann, Guebwiller, Colmar, Mulhouse, Strasbourg). La terre devient la ressource secondaire pour 20 % des paysans.
Le plein-emploi au niveau régional a été une des conditions permettant à la bourgeoisie de contrôler d'éventuelles mobilisations paysannes ou ouvrières, mais nous nous trouvons en fait devant un processus de constitution de nouveaux bataillons ouvriers, où tous les éléments permettant leur intégration à l'idéologie, à la politique de la bourgeoisie, agissent pleinement : le gaullisme et De Gaulle, l'unité avec l'Eglise catholique et protestante dont le poids dans les zones rurales connaît une apogée dans la fin des années cinquante et pèse sur les paysans envoyés en usine. L'absence d'organisations de masse autonomes de la classe ouvrière (syndicats, assciations laïques de quartiers) et la politique nationale du P.C.F. jouent en faveur d'une structure syndicale aux mains de la démocratie chrétienne ou composée de syndicats « autonomes » corporatistes.
Cette absence de tradition d'organisation autonome des travailleurs, est autant le fruit du règne de l'Etat fasciste hiltérien que de la politique d'intégration usine par usine, village par village, poursuivie par la bourgeoisie et l'Eglise (sport, organisations de jeunesse, loisirs, autam d'activités prises en main par l'Eglise et le patronat).
L'image classique du travailleur alsacien : laborieux, discipliné, allant à la messe, etc., est le fruit de la politique d'une bourgeoisie et d'une Eglise très conscientes et capables. Elle se reflète dans la conscience qu'a l'Alsacien de lui-même, son caractère cabochard et teigneux n'étant que l'envers de l'intériorisation de son impuissance politique . culturelle, idéologique. Mai 68
La crise profonde de Mai 68, lézardant le mythe gaulliste, faisant apparaître la faiblesse de l'Etat gaulliste, ouvre la voie à une nouvelle période pour l'histoire de l'Alsace. L'enjeu est de taille, dans le cadre de la révolution européenne.
Le mythe du «libérateur», De Gaulle, aura étouffé l'Alsace. Ceci n'empêchera pas que se réalise une recomposition du mouvement ouvrier avec, il est vrai, un certain retard par rapport au processus national : guerre d'Algérie, formation du P.S.U. particulièrement puissant dans le Haut-Rhin, radicalisation d'une fraction du syndicalisme chrétien qui produira des dirigeants nationaux de la C.F.D.T. comme Krumnov et Kaspar. Parallèlement, à l'Université, la contestation se développe : mobilisations contre la réforme Fouchet, mouvement situationiste, formation de la J.C.R. et de l'U.J.C.-ml.
Les mois qui vont précéder Mai 68 en Alsace vont être marqués par la grève des mineurs du bassin potassique, par une très importante manifestation à Mulhouse contre la fermeture des entreprises textiles en avril où, pour la première fois, les notables locaux sont débordés. De jeunes travailleurs en colère brisent quelques vitres de la sous-préfecture à Mulhouse. L'Avant-garde jeunesse, organe de la J.C.R., peut titrer : « Rhodiaceta, Redon, Mulhouse montrent la voie ». Le tournant des années 70
Pour bien saisir les modalités de la recomposition du mouvement ouvrier alsacien après Mai 68, il est nécessaire de préciser un certain nombre de particularités de la formation sociale alsacienne.
Tout d'abord sur le plan économique. Alors qu'aux débuts de la révolution industrielle, l'Alsace apparaissait comme l'un des bastions du capitaiisme naissant, elle a aujourd'hui une structure économique extrêmement fragile.
Tour à tour l'Allemagne et la France ont mené dans cette région
contestée une politique de glacis économique, limitant leurs investissements, si bien que la structure de l'économie alsacienne est devt::nue archaique. Les conséquences catastrophiques de la crise du textile ont pu être momentanément masquées par l'implantation d'usines pirates, maintenant un équilibre extrêmement fragile en particulier en période de crise. Fait symptomatique, la plupart de ces entreprises sont le fait d'investissements étrangers ( 41,9 %) contre 34,8 % pour les investissements nationaux et 16,6 % pour les investissements régionaux. Ces entreprises ont été les premières à être touchées par la crise. Que l'on songe à Jeudy-Schirmeck, General Motors, Clark, Siemens. Les frontaliers
Par ailleurs, il faut tenir compte de la possibilité jusqu 'à une date récente pour de nombreux travailleurs alsaciens de trouver un emploi en Allemagne ou en Suisse. En février 73, il y en avait 27 800, c'est-àdire L,8 % de la population active dans le Bas-Rhin et 7,6 % de celle du Haut-Rhin. 15,4% de la population active dans l'arrondissement de Wissembourg, 22 % dans les cantons de Lauterbourg et de Seltz, au nord de l'Alsace. Parmi eux, 50 % ont moins de 25 ans. Et encore ces statistiques ne comptabilisent que ceux qui passent tous les jours la frontière. Inutile de préciser qu'aujourd'hui, au moment où les fermetures d'entreprises se multiplient en Alsace, les travailleurs frontaliers ont de plus en plus de difficultés à trouver un emploi. En un -a n, le nombre des chômeurs a augmenté de 250 % .
Cette possibilité de trouver un emploi à 1 'étranger joue_, sur le processus de formation d'une conscience de classe. Nous avons vu que ce sont surtout des jeunes qui sont touchés : en général parmi ceux qui sont les plus dynamiques, ceux qui, dans d'autres régions, là où existe un mouvement ouvrier puissant, donnent à la classe ouvrière ses meilleurs ca<:l-.res. En l'absence de solution de classe ayant un minimum de crédibilité~ en Alsace, de nombreux jeunes travailleurs alsaciens sont tentés de chercher une solution individuelle en allant en Allemagne.
Il est tout à fait révélateur que jusqu'à une date récente, l'on voyait souvent à la suite d'une grève certains des travailleurs les plus actifs aller chercher du travail de l'autre côté du Rhin. Les ouvriers paysans.
On retrouve la structure archaique de l'industrie alsacienne au niveau de la composition de la classe ouvrière. La majorité des travailleurs alsaciens travaillent dans des entreprises petites ou moyennes. Dans le Bas-Rhin, sur .31 000 entreprises, seules quatre usines ont plus de 1 000 ouvriers et 114 plus de 200. Pour le Haut-Rhin, sur 21 000, seules dix-sept ont plus de 1 000 employés et parmi elles sont comptés les différents puits du bassin potassique.
D'autre part, une grande partie d'entre eux sont des paysans-ouvriers habitant surtout dans les vallées vosgiennes, d'où ils descendent tous les
jours pour aller travailler à Strasbourg ou à Mulhouse.
Ces deux facteurs : faible concentration de la production et part importante de paysans-ouvriers, sont évidemment des freins au développement d'une conscience de classe.
Le troisième obstacle à la formation d'un mouvement ouvrier alsacien puissant est d'ordre culturel.
Il y a une véritable acculturation de la classe ouvrière alsacienne, produit en particulier de la politique de la bourgeoisie visant à interdire aux Alsaciens leur langue. On peut la cerner tout d'abord au niveau de l'école : avec la Corse, les deux départements alsaciens sont parmi ceux dont les taux de scolarisation sont les plus faibles et les retards scolaires les plus importants. Le système scolaire fabrique plus qu'ailleurs des analphabètes. Le jeune parle chez lui alsacien, à l'école on le lui interdit. Ses difficultés pour apprendre le français sont énormes. Quand l1 quittera l'école, il parlera mal le français, mais en même temps, du fait de l'attitude du gouvernement vis-à-vis du dialecte, refoulé de l'école, refoulé de la sphère publique, son alsacien se sera appauvri. Le français qu'il connaît ne lui donne accès qu'à la plus mauvaise .presse ; quant à son allemend, il lui permet tout juste de lire Bildzeitung et la presse de Springer.
Aucune des deux langues ne lui permet de conceptualiser sa pensée. La politique scolaire, culturelle et linguistique de la bourgeoisie française est un puissant instrument d'intégration de la classe ouvrière. La rupture de Mai 68 dans le mouvement ouvrier
Mai 68 marque une rupture dans l'histoire du mouvement ouvrier alsacien, même si en Alsace la grève, contrairement à ce qui se passe dans le reste du pays, n'a jamais été générale. Mais sur la base du nouveau rapport de forces établi à l'échelle nationale, va s'amorcer une riposte massive de la classe ouvrière.
Cette offensive se développe par vagues successives, touche une grande partie des travailleurs alsaciens et atteint de nouveaux secteurs géographiques et de nouvelles couches de la classe ouvrière alsacienne
Les plus remarquables de ces mouvements furent ceux des travailleurs de la vallée de la Bruche autour de Jeudy-Schirmeck, de Schlumpf puis de Peugeot à Mulhouse, de la métallurgie strasbourgeoise autour de Clark et de la Coframaille : première grève massive et prolongée d'une entreprise employant essentiellement des femmes. Chacun de ces mouvements présente des caractéristiques intéressantes.
Ils sont tout d'abord profondément démocratiques. Toutes ces grèves sont gérées par des assemblées générales à une époque où cela est considéré par les directions syndicales comme gauchiste. Les revendications mises en avant ont un caractère unifiant. Partout les augmentations égales pour tous sont mises en avant. La grève de chez Clark sera l'un
des premiers mouvements où le mot d'ordre « 150 F pour tous » est avancé.
Gestion démocratique de la grève, revendicaticns unifiantes sont des conditions nécessaires à la renaissance du mouvement ouvrier alsacien. Le fascisme et le stalinisme ont introduit une rupture profonde dans son histoire. Des secteurs entiers de la classe ouvrière sont sous le contrôle de la bourgeoisie. La classe ouvrière doit refaire son expérience en ·tant que classe. Son unité lui est vit~le pour l'affirmation de son autonomie retrouvée. A la différence de la C.G.T. en particulier en ce qui concerne les grèves dans la vallée de la Bruche, la nouvelle direction de la C.F.D.T. aura le bon sens de le comprendre. La C.G.T. elle, en les condamnant, va se discréditer. Dans la vallée de la Bruche, entre la participation à la recomposition du mouvement ouvrier et la défense aveugle et sectaire d'une orientation nationale, elle a choisi de sacrifier les luttes des travailleurs de la vallée de la Bruche.
Cette reprise des luttes ouvrières, combinée avec ce qui se passe au niveau national, va accélérer la mutation du mouvement ouvrier. L'élément nouveau le plus important est sans aucun doute la rupture de la direction de la C.F.D.T. avec les orientations de la vieille C.F.T.C. En effet, même si la C.F.T.C. avait changé de sigle en Alsace, elle avait maintenu ses vieilles pratiques. Aussi bien dans le Haut-Rhin que dans le Bas-Rhin, de nouvelles équipes de direction sont mises en place. La recomposition du mouvement ouvrier Le P.C.F. et la C.G.T .
Le P.C.F., politiquement et organisationnellement laminé par le fascisme, n'a pas sujpu se reconstruire de 45 à 70, quand l'emprise de l'Eglise puis de De Gaulle était à son faîte sur la classe ouvrière.
En refusant de s'affirmer comme pôle révolutionnaire, comme parti de la classe ouvrière, il n'a pu se construire lors de la réapparition des luttes ouvrières de 65 à 70 : développant la thèse selon laquelle les conditions sont, en Alsace, spécia,les, et en particulier la peur de 1la politique qu'éprouverait le travailleur alsacien, il n'a pas lutté contre l'idéologie et la politique de la bourgeoisie alsacienne.
La C.G.T. reste une force certaine dans plusieurs entreprises, mais est confrontée à un taux de syndicalisation beaucoup plus faible qu'en France. Sectaire par rapport aux travailleurs en lutte, elle imposait ses revendications nationales à un mouvement ouvrier alsacien en train de se reconstituer dans et par la lutte.
Cette crise permanente du P.C.F. et de la C.G.T. se traduit entre autres par la mise en place de nouvelles équipes de direction.
La C.F.D.T.
La rupture de la C.F.D.T. en Alsace a mûri lors des luttes de 65 à 70 dans le textile vosgien contre les fermetures d'entreprises et les luttes au sud de l'Alsace.
Cette rupture illustrée par 1 'apparition de nouvelles équipes sanctionnait une pratique syndicale et politique différente de celle exprimée par la C.G.T. : s'appuyant sur l'aspiration unitaire des travailleurs en lutte, reconnaissant une autonomie réelle au mouvement des travailleurs (qui sanctionnait aussi de fait la faiblesse organisationnelle de la C.F.D.T.), la C.F.D.T. a joué un rôle déterminant dans l'essor et l'expression des luttes ouvrières. En quelques années, elle est devenue, ou est en passe de devenir l'organisation ouvrière majoritaire, même dans les secteurs traditionnels de la classe ; ce fait illustrant entre autres la nouvelle structure du prolétariat alsacien. Le P.S.
Deuxième conséquence : c'est la renaissance du P.S. qui, pendant près de cinquante ans, a été réduit à l'état de groupuscule du fait de son attitude en novembre 1918 et surtout parce qu'il a été l'un des principaux porte-paroles et agents de la politique d'assimilation forcée de l'Alsace.
Cette réapparition du P.S., elle non plus, n'est pas sans ambiguïté ; il y a de nombreux relents d'anti-communisme dans l'adhésion et surtout dans le vote de nombreux Alsaciens pour le P.S. Car la distinction entre anti-stalinisme et anti-communisme reste très souvent peu claire et la confusion n'est pas sans être utilisée sciemment, en particulier lors des campagnes électorales.
Cependant, de nombreux militants sont conscients de ce problème, et il y a une forte minorité, la majorité peut-être - si ce n'est des adhérents, au moins des militants - à se reconnaître dans les positions du C.E.R.E.S. qui, à la différence d'autres courants, n'utilise pas cette confusion. L 'f'xtrême-gauche
Troisième aspect : c'est Je poids relativement important de l'extrême-gauche. Nous mesurons cette importance évidemment par rapport au mouvement ouvrier organisé en Alsace. Le nombre de militants des organisations d'extrême-gauche, surtout à Strasbourg, doit être sensiblement égal à celui du P.S. ou du P.C., s'il n'est pas supérieur.
Dans un premier temps, la puissance de l'extrême-gauche s'est fait essentiellement sentir dans les mobilisations internationalistes, Burgos marquant à cet égard un tournant : pour la première fois à Strasbourg. une mobilisation de l'extrême-gauche était plus importante que celle du P.C. Ceci devait se traduire ensuite au travers des mobilisations comme
celle contre l'expulsion du militant haïtien Castera, le soutien militant à la révolution indochinoise - dont, il est vrai, le P.C . était pratiquement absent - et plus récemment les mobilisations contre la junte chilienne et pour la défense des prisonniers politiques et le soutien aux luttes ouvrières en Espagne. Dans ces différentes mobilisations, non seulement l'extrême-gauche prenait l'initiative, mais elle arrivait à imposer 1 'unité à 1 'ensemble des organisations ouvrières, y compris parfois la C.G.T. - à l'exclusion du P.C. qui brille toujours par son sectarisme imbécile vis-à-vis de l'extrême-gauche. Ce fut le cas notamment lors de certaines mobilisations Indochine, Chili et Espagne.
Cette situation reste exceptionnelle dans l'hexagone et commence aujourd'hui à trouver sa transcription dans un certain nombre de mobilisations ouvrières. Une faiblesse relative
Cette renaissance et quelques mobilisations spectaculaires ne doivent pas faire perdre de vue que le mouvement ouvrier alsacien reste malgré tout relativement faible. D'autre part, le facteur radicalisation de la jeunesse ouvrière est moins important en Alsace que dans le reste de 1 'hexagone. En effet, parmi les jeunes travailleurs qui forment aujourd'hui les gros bataillons des travailleurs combatifs et de l'avant-garde ouvrière, il existe une autre solution que de s'engager dans la lutte syndicale, dans la lutte politique : c'est d'aller travailler en Allemagne ou en Suisse.
Mais ce phénomène de recomposition est d'autant plus encourageant que ce n'est pas seulement la classe ouvrière qui s'est ébranlée, mais toute la société alsacienne, sous les coups de boutoir de Mai 68. Une société en crise Les mobilisations paysannes
Parallèlement aux mobilisations ouvrières se développaient des mobilisations d'autres couches sociales, dont l'importance ne saurait échapper à un militant révolutionnaire.
Nous voulons parler des mobilisations paysannes, de la renaissance d'une certaine culture et de la lutte sur le front écologique contre l'implantation de la C.W.M. et de la centrale nucléaire de Fessenheim.
La première grande mobilisation paysanne fut celle des viticulteurs qui descendirent massivement dans la rue à Colmar ; et comme les ouvriers à Mulhouse à la veille de 68, les paysans empêchèrent les notables de prendre la tête de la manifestation. Un nouveau pas devait être franchi avec la manifestation de Strasbourg. Ces mobilisations expriment non seulement le bouleversement des structures foncières et la crise
profonde que traverse l'agriculture alsacienne du fait de son retard à se moderniser, mais aussi un début de prise de conscience plus grande des paysans alsaciens qui vont se mettre en branle à partir de l'affaire de Marckolsheim et Fessenheim. Ce réveil de la paysannerie alsacienne devrait déboucher sur une prise de conscience anti-capitaliste ; en tout cas cela doit être l'une des tâches du mouvement ouvrier. L'apparition du mouvement des paysans-travailleurs, si elle est encore très minoritaire. va dans ce sens. La lutte contre le nucléaire
A travers Marskolsheim et Fessenheim, nous pouvons satstr un autre aspect de la crise de la société alsacienne. Les mobilisations, qui rassemblèrent des milliers de personnes, ont été essentiellement Je fait de la petite bourgeoisie intellectuelle en voie de prolétarisation, qui forme les cadres du mouvement écologiste : journalistes, scientifiques, instituteurs, avec le soutien des «jeunes notables » (médecins, vétérinaires), de la paysannerie pour qui l'implantation de ces entreprises (comme ils ont pu en faire l'expérience avec le creusement du Grand canal d'Alsace et l'implantation sur le Rhin des centrales électriques) signifie immédiatement la réduction massive de terrain exploitable, et à moyen terme - du fait de la pollution l'impossibilité de commercialiser leurs produits.
Petite bourgeoisie, paysans donc, mais ausst Jeunes qui refusent massivement la logique productiviste qui fonctionne au profit du capital et au détriment de l'homme et du cadre naturel.
Pour nous, il ne saurait être question de se tenir à l'écart de ces mobilisations ; les problèmes qu'elles soulèvent dépassent largement les couches sociales sur lesquelles elles ont jusqu'ici principalement reposé.
Elles posent les problèmes-clés pour quiconque prétend se battre pour le socialisme : pour quoi et pour qui on produit, quel contrôle sur cette production (surtout contrôle par les travailleurs de leur environnement). Ces questions doivent être d'autant plus prises en charge par le mouvement ouvrier qu'elles risquent d'être récupérées par la bourgeoisie dans le sens de la réalisation de nouveaux profits et d'une plus grande exploitation des travailleurs. Ce mouvement se dessine déjà à propos des centrales nucléaires. Il est confirmé par une récente déclaration d'Agnelli, patron de la FIAT.
Dans l'analyse du processus de la crise de la société alsacienne, une place particulière revient également à l'Université de Strasbourg, joyau de la bourgeoisie locale : les luttes étudiantes ont joué, surtout dans l'immédiat après 68, un rôle certain sur la scène politique.
La renaissance culturelle Mouvement culturel et crise des rapports sociaux
Le dernier aspect, mais non le moindre, du bouleversement de la société alsacienne, est la renaissance de la culture populaire en dehors du cadre sclérosé et marchand des associations folkloriques. A ce niveau, au-delà de toutes les critiques qui lui sont faites (certaines sont violentes et nous abordons cette question un peu plus loin) il est nécessaire de souligner et de saluer le rôle décisif qu'a joué Roger Siffer.
Grâce à un certain nombre de chanteurs et de groupes, on assiste à un mouvement de réappropriation de tout un aspect de la tradition populaire qui avait été soit complètement abandonné, soit détourné de sa fonction première. Et peut-être plus fondamentale encore est la renaissance de la langue culturelle.
Nous avons déjà mentionné le problème de la langue. L'interdiction de l'alsacien , le refus de 1 'école bilingue ont abouti non seulement à l'appauvrissement de la langue alsacienne, mais aussi à une véritable acculturation de la population alsacienne. Sa situation est telle qu 'un enfant issu d'un milieu pop~laire parlera chez lui l'alsacien, alors qu'à l'école cela lui serait interdit, et il devra apprendre, à coup de pieds dans le cul s'il le faut, le français .
Cette situation va encore s'aggraver lorsque, plongé dans le monde du travail, il ne parlera plus qu'alsacien et ce sera encore plus catastrophique s'il va travailler en Allemagne. A vingt ans, il ne connaîtra bien aucune langue. Il pourra tout juste déchiffrer le Bild Zeitung ou les Dernières nouvelles d'Alsace. Quant à la langue alsacienne qu'il pratique, elle est très appauvrie, avec un vocabulaire restreint qui lui interdit toute discussion un tant soit peu élaborée et de plus non écrite et non utilisée dans le domaine culturel, si ce n'est pour le bon usage de la bourgeoisie dans le cadre du Barabli de Germain Muller, ou du Théâtre alsacien.
Parler alsacien, ce n'est pas « chic », ça ne se fait pas. Un dicton alsacien dit : « L'Alsacien n'a pas de langue», le mouvement culturel alsacien tend à la lui rendre .
Le mouvement culturel exprime aussi une autre revendication : un rapport différent à la culture, une remise en cause de la manière dont elle nous est présentée par les mass-média et les professionnels du spectacle, un rejet de la culture-marchandise.
C'est l'aspiration à des relations différentes, par le biais de la culture, de celles qui sont tissées par la société marchande, où tous les rapports sont réifiés.
Culture et tradition : le mythe de l'âge d'or
Ce mouvement n'est certes pas exempt d'ambiguïtés. Cette renaissance culturelle peut être passéiste. Le mythe d'une communauté paysanne démocratique, d'un âge d'or aujourd'hui perdu, est dangereux.
La « démocratie rurale » alsacienne, déjà exaltée par le géographe Vidal de la Blache, n'a jamais existé. Il y a toujours eu un prolétariat agricole important qui s'embauchait chez les gros propriétaires à des salaires dérisoires. A cette « démocratie » ne participaient que des privilégiés. Cependant l'on comprend très bien qu'aujourd'hui elle soit mise en valeur par certains. Elle rappelle en effet qu'il peut exister d'autres rapports entre les hommes que ceux qui sont imposés par la société capitaliste. Cette tendance à prendre le passé pour modèle est d'autant plus forte que jusqu'à présent la plupart des pays qui se disent socialistes ont failli sur ce plan. La Russie révolutionnaire des années vingt, la Chine aujourd'hui, sous certains aspects, de même que Cuba nous montrent que d'autres rapports sont possibles. C'est plutôt vers ces exemples que nous devons nous tourner.
Tout retour au passé doit se faire de manière critique et être articulé avec les luttes d'aujourd'hui. Ce n'est qu'ainsi que la classe ouvrière et la paysannerie pourront se réapproprier leur culture et leur passé et retrouver une identité en tant que producteurs. Le combat culturel doit s'inscrire dans le combat ouvrier pour une société de type nouveau et non pour un hypothétique âge d 'or, ce que la bourgeoisie est fort capable d'intégrer. Siffer, attention à Zeller (1) ! Une nécessaire réappropriation
Des prises de positions récentes, notamment celles contenues dans le numéro deux de Buderrladde sont tout à fait encourageantes et montrent qu'une partie du mouvement culturel perçoit bien les pièges tendus par le système.
Gérard Walter insiste sur la nécessité « d'une attitude claire par rapport aux vieilleries parfois réactionnaires ; se servir du spectacle pour le supprimer ... »,ou encore sous forme de question de Musaver Wackes : « Quelle culture populaire ? Réactionnaire ou progressive ? Faut-il la transmettre ou la critiquer, l'utiliser aujourd'hui ... ? », «défendre une culture minoritaire opprimée, est-ce également défendre le droit à la culture de tous ceux qui n'y ont pas accès (ouvriers, paysans, travailleurs immigrés de toutes les régions ... ) ? ».
Ce que dit Pierre Kratz va dans le même sens, lorsqu'il dénoncit le théâtre alsacien actuel, « sépulcre même de la mort d'une langue, par sa structure, son répertoire, son public ». (1) Député alsacien; vient de quitter la majorité.
Le groupe folk des Dentelles, les Musaver Wackes, dénoncent à juste titre les risques de récupération du mouvement culturel. Cependant. là ne nous semble pas être le problème de fond. D'une part, l'on ne peut pas abolir du jour au lendemain la division du travail et faire que tout le monde soit à la fois travailleur, intellectuel, artiste, même si c'est là le but que nous nous proposons. D'où l'existence d' «artistes professionnels », des gens qui ne peuvent pas se contenter de vivre pour chanter, mais qui doivent chanter pour vivre. Ce n'est pas pour cela qu'ils deviennent des ennemis de classe, qu'ils sont récupérés, que leurs chansons se transforment en marchandise. Tout dépend de leur comportement en tant qu'artistes professionnels, de la façon dont ils utilisent leur position dans le système pour le combattre et se font les porte-parole de ceux qui luttent. Concevoir son travail en relation avec les luttes populaires, là est la question. Le mouvement autonomiste
Jusque là. même si nous l'avons évoqué en passant, nous avons laissé de côté la question de l'autonomisme, de la question nationale ou régionale. Où en est le mouvement autonomiste aujourd'hui ?
De façon paradoxale, celui-ci reste relativement faible , comparé à ce qui se passe en Bretagne, en Occitanie, en Corse. En Alsace, les luttes se sont surtout développées sur le front culturel ; la seule organisation luttant pour l'autonomie est EL, dont la majorité a scissionné et vient de créer un groupe dont le programme est extrêmement confus. même s'il s'est débarrassé de ses éléments les plus droitiers.
Hans Zorn, l'un des dirigeants de ce nouveau mouvement, dans une récente tribune libre du Monde, donnait comme exemple de pays où la question régionale avait reçu une solution, la République fédérale allemande, la Confédération helvétique et même la Belgique et l'Angleterre ! Les autonomistes alsaciens ne font aucune référence au socialisme et à la lutte des classes : le marxisme et le communisme, pour eux, c'est le mal. Losque l'on demande à Moschenross, autre dirigeant de ce mouvement, s'il est de droite ou de gauche, il répond« alsacien ». Siffer est pour eux un dangereux gauchiste. Bien qu'ils aient fait scission, l'on ne voit pas très bien la différence entre le programme du Dr Iffrig (2) et celui de MM. Moschenross et Zorn.
Il en va de même pour le cercle René-Schikelé qui publie dans son journal Land und Sprach un article nécrologique consacré au général Stehlin, membre du cercle R.-Schikelé, qui prend sa défense et où l'on peut lire des remarques du genre : « Sans doute son bilinguisme complet l'a-t-il favorisé dans son ascension aux plus hauts grade~ » ! ! ! (2) Dirigeant réactionnaire
Quelles sont les raisons de cette faiblesse ? Le fait que la plupart des dirigeants du mouvement autonomiste d'avant-guerre ait collaboré avec le nazisme est sans doute un facteur non négligeable. Mais il n'explique pas tout. La comparaison avec la situation dans les régions où les revendications « régionales » se sont posées avec le plus d'acuité permet de préciser. En Alsace, le poids de la paysannerie et de la petite-bourgeoisie est sociologiquement beaucoup moins important. Même si l'économie alsacienne est en crise, l'Alsace reste une région économiquement développée. Elle ne fait pas partie du « désert français ». Les activités industrielles sont diffusées sur l'ensemble du territoire. Il existe donc une classe ouvrière numériquement importante. La crise des structures foncières s'est développée plus tard que dans les autres régions. Sur le plan politique, le fait que l'Alsace était l'un des bastions du gaullisme, a atténué les effets de la mise en place de l'Etat fort. La foule des petits notables qui, ailleurs, se sont vus éliminés, ont ici pu se reconvertir dans l'appareil de l'U.D.R. Enfin, sur le plan culturel, l'Alsace apparaît, comparée à la Bretagne ou à l'Occitanie, relativement privilégiée.
Les revendications « régionalistes » en Alsace sont donc apparues avec un certain retard et dans des conditions originales. La montée des luttes ouvrières a ouvert la crise de la société alsacienne. Et c'est dans ce contexte qu'ont été mises en avant un certain nombre de revendicatio:Is. En guise de conclusion
La question aujourd'hui pour les révolutionnaires en Alsace est de savoir combiner les revendications des travailleurs alsaciens en matière de conditions de vie et de travail et celles qui portent sur la langue, la culture et l'organisation du territoire. C'est sur ce problème qu'ont achoppé les communistes alsaciens dans les années vingt. Il faut savoir en tirer les leçons. Pour nous, les raisons de leur échec est d'avoir refusé de poser ·les revendi~ations cultureUes et d'organisation de l'Alsace en termes de classe pour en faire des revendications démocratiques générales ; cela les a amenés inéluctablement à s'aligner sur les positions des organisations petites-bourgeoises et à abandonner peu à peu les revendications spécifiques des travailleurs afin de maintenir l'unité avec ces organisations petites-bourgeoises. Le P.C.F. en Alsace ne devait jamais se remettre de sa scission dans la mesure où il maintenait cette problématique tout en développant un discours nationaliste français, ce qui lui faisait perdre toute crédibilité. Nous nous retrouvons aujourd'hui confronté au même problème.