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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Qu'est-ce que l'internationalisme

· Critique communiste (1re série), n° 10, Novembre 1976 · p. 147-156 · 3 867 mots

CARLO ROSSI

Qu'est-ce que

l'internationalisme

Les fondements objectifs de l'internationalisme

Trotsky écrivait en 1929 que «l'internationalisme n'est pas un principe abstrait mais le reflet théorique et pratique du caractère de l'économie mondiale, du développement mondial des forces productives et de l'échelle mondiale de la lutte des classes» (1).

Cela ne signifie pas que pour les communistes l'internationalisme n'ait pas aussi une dimension éthique: dans la lettre-testament qu'il a rédigée à la veille de son suicide (comme protestation contre l'exclusion de Trotsky du parti bolchévique) Adolf Yoffé écrivait : « Il y a plus de trente ans, j'ai fait mienne cette. conc~ption que la vie humaine n'a de sens que dans la mesure où elle est au service d'un infini, qui pour nous est 1 'humanité >> ( 2) .

Ces dernières paroles d'une bolchévique internationaliste conséquent suggèrent que dans la vision du monde marxiste, athée et matérialiste, l'humanité (dont le prolétariat est la force émancipatrice) est le seul élément qu'on pourrait désigner comme« sacré». c'est-àdire, selon la définition du Petit Robert, « qui a un caractère de valeur absolue». Autrement dit, le mot d'ordre «Prolétaires de tous les pays unissez-vous» est la réponse de l'éthique communiste à «l'Amour sacré de la patrie» de l'idéologie bourgeoise. Cependant, si

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l'internationalisme n'était qu'un principe moral, un impératif catégorique révolutionnaire, il serait facile de le classifier comme une aimable utopie, comparable à la fraternité chrétienne, et aussi peu efficace. En réalité, l'internationalisme prolétarien puise sa force politique dans des conditions objectives concrètes et matérielles, déjà analysées par Marx dans le Manifeste Communiste: 1 'unification économique du monde par le système capitaliste.

Comme toute totalité dialectique, le système capitalisme mondial n'est pas la somme des économies nationales, ni la lutte de classes internationale la somme des luttes nationales. Elles constituent deô tous structurés, régis par les lois propres, distinctes des propriétés des éléments qui les constituent. Lukacs souligne dans Histoire et Conscience de classe ( 1923) que la catégorie de la totalité était, au niveau méthodologique, le porteur du ' principe révolutionnaire du point de vue de la totalité, la compréhension que tout phénomène local ou national ne peut être saisi dans la théorie et transformé par la pratique, si l'on fait abstraction de son lien dialectique avec la totalité, c'est-à-dire avec le mouvement économique, social et politique mondial.

En réalité, l'analyse de Marx dans le Manifeste est beaucoup plus actuelle à notre époque qu'en 1848 : l'impérialisme a imposé au système capitaliste mondial un degré beaucoup plus avancé d'intégration, le contrôle du marché par les monopoles multinationaux est incomparablement supérieur, et un mot , 1 'unification de la planète par le mode de production capitaliste se situe aujourd'hui à un niveau qualitativement plus élevé qu'en 1848. (3) Autrement dit, l'internationalisme apparaît aujourd'hui, bien plus qu'à l'époque de Marx, comme le point de départ de toute intervention dans le champ de la lutte des classes. (4).

Bien entendu, ce processus de mondialisation économico-sociale se traduit au niveau politique. Déjà à l'époque de Marx, l'unité internationale du prolétariat était à 1 'ordre du jour comme la seule réponse politique concrète au danger d'une nouvelle Sainte-Alliance (1). Préface à l'édi,ion de la Révolution Permanente, 1930. (2). Cité par Deutscher, Trotsky, le prophète désarmé, Julliard, 1964, p. 512 . (3). Toutefois, dans certaines formulations teintées d'économisme du Manifes'te, Marx semble croire que« l'uniformisation de la production industrielle et des conditions d'existence correspondantes» allait effacer progressivement les antagonismes nationaux. Mais dans d'autres écrits Marx soulignera clairement que la fin des· conflits nationaux est une tâche politique du mouvement ouvrier révolutionnaire. (4). Le fait que Marx s'est résigné à la dissolution de la Première Internationale en 18 76 et qu'Engels ait attendu jusqu'à 1889 pour fonder la Deuxième ne peut être compirs qu'à la lumière de cette différence qualitative entre le capitalisme du XIXè sicècle et le système impérialiste de notre époque.

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contre-révolutionnaire des exploiteurs, comme celle qui avait réussi à écraser la révolution de 1848 en Europe. Aujourd'hui, quand 1 'impérialisme US apparaît directement comme le gendarme du monde capitaliste, centralisant la répression en échelle planétaire, capable d'intervenir dans tous les continents pour maintenir l 'ordre établi, la problématique d'une riposte internationaliste coordonnée, d'une stratégie révolutionnaire unifiée apparaît avec une acuité beaucoup plus intense et concrète. (5).

En conclusion et pour résumer : " le caractère international de la lutte de classe et de la révolution à notre époque a des racines objectives dans la structure de l 'économie mondiale et de la politique mondiale (y compris la " politique militaire»). L'internationalisme est donc d'abord la prise de conscience de cette réalité objective. L'analyse se fait en fonction de cette réalité, c 'est-à-dire en fonction d'une intervention plus efficace pour la modifier .. (6) .

Par conséquent , ceux qui prétendent que l'international ism e de Marx est un produit du XIX'' siècle devenu anachronique, prennent leurs désirs pour la réalité et mènent au fond un comba t d'arrière-garde ... Ceci dit, il est vrai que certaines conceptions de Marx doi vent être rectifiées et complét ées; en particulier, Marx avait tendance à mettre surtout en lumière l 'homogénéisation pro· du ite par le capitalism e moderne, l'identité de co nditi ons de vie et d'intérêt que le syst ème cap italiste inte rnati onal produ it chez les exploités. Dans un essai écrit en 1845 (récemment découvert). il écrivait ce pas sage frappant : " La nat ionalité du travail leur n'est ni française, ni anglaise, ni allemande, elle est le travail , l'esclavage salarié, la vente de soi-même. Son gouvernement n'est ni français , ni angla is, ni allemand, il est le Capital. Son ai r natal n 'est ni f rançais. ni anglais, ni all emand. i l est l'air de l'usine. La t erre qui lui appart ien t n'est ni f rançaise, ni anglaise, ni allemande. c 'est quelques pi eds au-dessus de la terre .. (7) . Cette thès e contient une large part de vérité, mais elle laisse de côté non seulement les spécificités culturelles (que le capitalisme n'abolit nullement) mais auss i les différences économ ico-soci ales ent re les prolétaires des différentes nations, qui résultent du développement inégal et combiné du système capitaliste mondial. (5) . C'est dans ce sens que la proposition du Che d 'ouvrir un « deuxième front» en Amérique latine pour disperser les forces US et diminuer la pression sur la révolution vietnamienne était fondée sur une analyse remarquablement réaliste et lucide du caractère internat ional de la luttte contre l'impérialisme, et les erreurs qui ont contribué à son échec en Bolivie n' enlèvent rien à la justesse de cette démarche.

(6) Construire Je partt construire l'Internationale, n• 2, Cahiers Rouge no• 8-9. Maspero. 1969, p. 26.

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Autrement dit: le capitalisme crée dans les métropoles indus· trielles et dans les pays dominés un prolétariat moderne qui a les mêmes intérêts historiques objectifs et le même adversaire. Cela ne signifie nullement que les conditions de vie matérielles et sociales (pour ne pas parler des cultures nationales) soient identiques ... Comme le souligne Trotsky dans un passage célèbre de La Révolution permanente: .. Si nous prenons l'Angleterre et l'Inde comme des variétés polarisées du type capitaliste, nous devons reconnaître que l'internationalisme des prolétaires an9lais et hin· dous n'est pas du tout fondé sur l'identité de leurs conditions . tâches et méthodes, mais sur leur interdépendance indivisible. " (8)

Cela a des conséquences politiques extrêmement importantes : l'orientation des révolutionnaires doit être fondée sur une connaissance précise et rigoureuse de la spécificité de la formation sociale où se déroule leur combat. Dans une polémique avec un discours de Staline, Trotsky insistait sur le fait qu'il serait tout à fait erroné de fonder l'activité des partis communistes sur quelques " traits généraux" ou sur un type abstrait de capitalisme national : l'ori· ginalité nationale (qui est en dernière analyse une combinaison particulière des caractéristiques fondamentales du processus mon· dial) est un élément décisif pour la stratégie révolutionnaire (9) .

Faut-i·l donc, comme le proclame le président Mao , privilégier les facteurs internes sur les facteurs externes , les causes endo· gènes sur les causes exogènes ? Dans cette problématique , la question elle-même est faussée . Elle part d'une séparation analytique , métaphysique, entre le national et l'international , l' «interne " et r .. externe "• le "dedans " et le "dehors" · Le point de vue dialectique se caractérise précisément par la compréhension de l'unité contradictoire entre l'économie nationale et le marché mondial, la lutte de classes à l'échelle nationale et à l'échelle mon· diale - unité qui se manifeste tout d'abord dans le fait que la spécificité nationale est le produit du développement inégal et combiné du capitalisme international (10).

(7) MA'RX, • Ueber Friedrich Lists Buch ... • (1845), publié par Sozialistische Politik, Berlin, 1972, no 19, p. 103.

(8) TROTSKY, préface à l'édition allemande de La Révolution permanente, 1930. Cf. aussi Construire le parti, construire l'Internationale, Cahiers Rouge no 8-9, p. 59: • l..ce lien qui unité les prolétaires de tous les pays n'est pas u:l lien analogique, tenant au fait que de par le monde les ouvriers mènent des luttes semblables contre des patrons qui se ressemblent, mais un lien organique dressant une classe en lutte contre son adversaire et oppresseur international. • (Texte signé Bethel, Jebracq, Ludovic, Paulet.)

(9) TROTSKV, préface à l'édition allemande de La Révolution permanente, 1930.

(10) • La stricte opposition entre modèles • endogènes • et • exogènes • interdit l'analyse de l'essentiel, c'est-à-dire du processus continuel à travers lequel l'accumulation mondiale du capital affecte chaque économie nationale, modifiant ses caractéristiques, ce qui réagit à son tour sur le procès d'ensemble

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L'internationalisme prolétarien est donc fondé sur un terrain objectif et réel: l'interdépendance, la complémentarité, le rapport réciproque entre la lutte des travai·lleurs des différentes nations, contre le même ennemi commun, le système impérialiste. Il est fondé aussi sur le caractère international du but final de la lutte : l'achèvement de la société socialiste n'est possible qu'à l'échelle d'une organisation socio-économique mondial·e, capable de dépasser réellement le niveau des ·forces productives atteint par le capitalisme.

Mais la nécessité de l'unité internationaliste des prolétaires de tous les pays (nécessité du point de vue des intérêts histori·ques des masses laborieuses) ne signifie pas du tout que cette unité se réalisera automatiquement: l'histoire du mouvement ouvrier est là pour démontrer le contraire ... L'internationalisme, comme la conscience de classe révolutionnaire, est une possibilité objective, fondée sur les contradictions de la réalité ; sa concrétisation hic et nunc dépend d'une bataHie politique de l'avantgarde pour gagner les masses, pour les arracher à l'emprise de l 'idéologie bourgeoise. L'internationalisme marxiste est donc fondé non seulement sur une analyse précise de l 'économie mondiale , mais aussi sur un pari historique: un pari sur la rationalité de la grande majorité du peuple travailleur, sur la capacité des masses à comprendre, tôt ou tard, leurs intérêts historiques objectifs. Que ce pari n'est pas utopique ou arbitraire, on le voit par exemple à l'essor impressionnant de l'internationalisme, à une échelle de masse, en 1917-23. L'adhésion de partis de masse, avec des centaines de milliers de militants (en Italie, Allemagne, France, Tchécoslovaquie, etc.) à l'Internationale communiste, parti mondial de la révolution, centralisé et rigoureux, montre que le prolétariat n'est nullement condamné à l'idéologie nationaliste et que sa conscience de classe peut très bien dépasser le cadre étriqué de l'Etat-nation. L'usage cynique que le stalinisme a fait de l'internationalisme, la transformation du Komintern en appareil au service des intérêts nationaux de la bureaucratie soviétique, sont une des causes principales du regain de la problématique nationaliste dans la classe ouvrière à partir des années 30. de reproduction. Seul ce déplacement de l'angle d'analyse permet, en partant de l'économie mondiale considérée comme une totalité organique s'exprimant immédiatement dans l'évolution historique concrète de chaque formation sociale, d'intégrer théoriquement les facteurs internes et externes - artificiellement opposés - dans l'étude de l'insertion et de l'évolution de l'économie locale au sein du système impérialiste. • MATHIAS (Gilberto). Etat et accumulation capitaliste en Amérique Latine, M .S. 1976, p. 5.

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Internationalisme et nationalisme

Le nationalisme est dans son essence une idéologie bourgeoise et sa pénétration dans des secteurs importants des masses populaires est une des formes que prend la domination idéologique de la bourgeoisie sur l'ensemble de la société. Mais le pouvoir d'attraction du nationalisme s'e)Çplique aussi par d'autres causes :

1) par des déterminations économiques et matérielles concrètes : la conturrente entre ouvriers et nations ou d'Etats différents, résultant de la nature même du capitalisme; il s'agit d'intérêts à court terme (par exemple empêcher l'entrée de marchandises étrangères qui peuvent provoquer le chômage) mais dont le poids réel peut cacher aux ouvriers concurrents leur intérêt historique commun. D'ail·leurs, cela arrive aussi à 1 'intérieur d'une même nation, quand par exemple des ouvriers chômeurs se portent volontaires pour remplacer des travailleurs grévistes ; Marx reconnaissait déjà dans le Manifeste que la concur·rence entre les ouvriers menace constamment de diviser et détruire leur organisation commune ;

2) par des tendances irrationnelles, analogues dans le chauvinisme, le fanatisme religieux ou le racisme, qui renvoient à une problématique psychique complexe qui reste à étudier et sur laquelle les travaux de Reich sur la psychologie de masse du fascisme et ceux d'Adorno sur la personnalité autoritaire apportent quelques premiers éléments d'explication. Le nationalisme est une idéologie profondément irrationaliste : il ne peut fonder le privilège d'une nation par rapport aux autres sur aucun critère rationnel (le rationalisme étant toujours tendanciellement universaliste); il ne peut que faire appel à des mythes typiquement non-rationnels comme le lien mystique au sol, la mission divine attribuée à la nation, la supériorité innée et éternelle d'un peuple, etc. Très fréquemment, il ne correspond à aucune unité culturelle et historique précise, étant simplement -l'idéologie officielle d'Etats artificiels, aux frontières produites par les hasards de la colonisation et/ou de la décolonisation (Afrique et Amérique latine par exemple). Le caractère étriqué, particulariste, arbitraire et irrationnel du nationalisme éclate aux yeux dès qu'on met face à face deux discours nationalistes contradictoires : par exemple, " la défense de la Patrie .. allemande et française en 1914. Dans une telle conjoncture historiquement décisive, véritable " minute de vérité " d'une époque, qui éclaire d'une lumière crue les doctrines et les hommes, se révèle le caractère absurde, du point de vue rationnel-universel du prolétariat révolutionnaire, du parti•pris nationaliste, dans toutes ses variantes, depuis le chauvinisme belliqueux jusqu'au social-patriotisme " modéré " et " raisonnable .. (Kautsky. etc.).

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L'internationalisme prolétarien est irréconciliablement opposé à l'idéologie nationaListe; il soutient par contre tous les mouvements de libération nationale des peuples opprimés. Non seulement parce que ces mouvements luttent contre l'impérialisme et ont donc un caractère historiquement progressiste, mais aussi parce que l'internationalisme prolétarien ne peut se développer sans la reconnaissance, par le mouvement ouvrier, de l'égalité de droits de toutes les nations. De la même façon que l'unité des ouvriers d'une même nation ne peut se forger que sur une base égalitaire et solidaire, sans dictinctions ou privilèges de profession. religion, race ou branche de production, l'unité internationaliste du prolétariat ne peut se construire que sur la reconnaissance du droit à l'auto-détermination de tous les peuples. Quand Lénine insistait pour que le parti ouvrier russe reconnaisse le droit à l'auto-détermination de la Pologne, il le faisait non seulement parce que la lutte de la nation polonaise contre le tsarisme était progressiste (argument de Marx et Engels), mais surtout comme pré-condition pour pouvoir établir l'alliance internationaliste des ouvriers russes et polonais. La reconnaissance des droits nationaux est une condition essentielle de la solidarité internationale, dans la mesure où el!e permet de dissoudre les méfiances, haines et craintes qui opposent les peuples et alimentent le chauvinisme.

L'opposition profonde de l'internationalisme marxiste à l'idéologie nationaliste en tant que telle n'empêche pas d 'opérer la distinction Célpitale entre le nationalisme des oppresseurs et le nationalisme des opprimés: ce dernier. en tant que forme de révolte contre l'oppression. contient une dimension indéniablement émancipatrice (11). Ce n'est nullement un hasard si tout mouvement authentiquement révolutionnaire chez un peuple opprimé met nécessairement la lutte pour la libération nationale au centre de son combat, tout en la liant avec l'émancipation sociale (Chine, Cuba, Vietnam), tandis que dans les métropoles impérialistes, c'est le refus du nationalisme qui se trouve au cœur de toute contestation radicale de l'ordre établi (du mouvement anti-guerre aux U.S.A. jusqu'au " les frontières on s'en fout! " de Mai 68).

Certains passages de Lénine présentent les droits démocratiques des nations comme une partie qui doit être subordonnée au

(11) Comme le souligne Emest Mandel, commentant les thèses de Trots k y sur les noirs américains. " la naissance de la conscience nationale dans un'' natio•1alité tellement opprimée. la tentative de libération par rapport non seulement à l'impérialisme économiqu e et politique mais aussi par rapport à l'impérialisme culturel. constituent un premier pas sur la voie de la prise de cons -cience de sa propre dignité humaine et alors il y a un énorme progrès do l'humanité qui s'effectue '. MANDEL (E.)_ " Nationalisme et lutte de classe (débat)"· dans Partisans, mai·août 1971, p. 53.

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tout qui est le mouvement démocratique et socialiste mondial. Cette formulation nous semble dangereuse et quel,q ue peu mécanique. Si la révolution socialiste est l'auto-émancipation du prolétariat, celle-ci est dialectiquement liée à l'auto-détermination démocratique de la nation . Un peuple auquel le " socialisme , serait imposé du dehors, contre sa volonté, ne -connaîtra qu'une caricature de socialisme, inévitablement vouée à la dégénérescence bureaucratique. A notre avis, il est plus correct - et correspond mieux à l'esprit de l'ensemble des écrits de Lénine sur la question nationale - de présenter la révolution socialiste et la fraternité internationale du prolétariat comme le but des marxistes, et l'autodétermination des nations comme un moyen pour l'atteindre . Mais la final ité et les médiations s'articulent dialectiquement, de telle manière que la subordination de principe de la dimension nationa le à l'internationalisme ne signifie pas la possibilité de " sacrifier» celle-ci à celui-là. La lutte du mouvement ouvrier révolutionnaire pour le droit de toutes les nations à l'auto-détermination et, en particulier, le droit (et le devoir!) des nations opprimées à lutter pour leur émancipat ion , n'est pas seulement un inst rum ent pour construire l 'unité internationaliste des travailleurs de tous les p ays et pour fai re avancer la révolution socia li st e, ma is aussi un instrument indispensable et , dans le cas des pays coloniau x et semi-coloniaux , décisi f.

D'autre part, l'internationalisme n'est nullement contradictoire avec la t radition historique et la culture des nations . De la même manière que l'avant-garde internationaliste pa r le la langue de la nation, elle parle aussi le langage de l'histoire et de la culture nationale. Comme le soulignait Lénine, chaque cul t ure et chaque histoire nationale contiennent des aspects démocratiques, progressistes, révolutionnaires, qui doivent être le patrimoine du mouvement ouvrier socialiste , et des aspects chauvins, réactionnaires, obscurantistes, qui doivent être impitoyablement combattus . La tâche des internationalistes est de fusionner l'héritage historique et culturel du prolétariat mondial avec la culture et la tradition de leur peuple, dans sa dimension progressiste , fréquemment occultée par l'idéologie bourgeoise, maudite et ensevelie par les classes dominantes . De la même manière que la lutte révolutionnaire des internationalistes doit prendre en considération , comme élément décisif, la particularité nationale de la formation sociale , leur lutte idéologique ne peut ignorer la spécific ité nationale de la culture de leur pays . Ce!a n'a rien de commun, bien' entendu , avec un " socialisme national "· qui consiste généralement à recouvrir d'un vernis " social , l'idéologie nationaliste bourgeoise ou petite-bourgeoise.

Quell e serait la pl ace des nations dans la société communiste de J'avenir? Il s 'agit d'une problématique fausse, dans la mesure où la nature internationaliste du but final de la lutte révolution-

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naire doit inspirer, dans une certaine mesure, les formes et modalités de cette lutte dès maintenant. Pour le matérialisme historique. la nation n'est pas une catégorie éternelle; elle n'est le résultat ni de la " nature humaine ... ni d'une quelconque loi de la nature physique ou biologique (thèse de certains zoologues ultra-réactionnaires, qui prétendent déduire la nation du " principe territorial " de certaines espèces animales ... ) ; elle n'a pas toujours existé dans le passé et rien n'oblige à croire qu'elle existera à l'avenir. En un mot, elle est un produit historique et pourra être historiquement dépassée.

La nécessité d'une forme quelconque d'organisation est un besoin universel de toute société humaine. Cette organisation peut prendre aussi bien des formes nationales ou para-nationales, que des formes infra-nationales (le clan) ou supra-nationales (les civilisations religieuses). L'Europe médiévale est un exemple caractéristique d'organisation sociale combinant des structures locales " en deçà ., de la nation (les fiefs. duthés, principautés, etc.) et des structures universalistes " au-delà ., de la nation (la civilisation chrétienne, le Saint-Empire, etc.). La nation moderne se constitue vers les XIV-XV• siècles (avec l'essor du capitalisme et de la bourgeoisie , et la formation du marché national). précisément par la destruction/décomposition de ces deux structures pré-nationales .

Il n'y a donc aucune raison "a priori ., pour nier la possibilité, à l'avenir, d'une nouvelle organisation supra-nationale de la société humaine, une République Mondiale des Conseils qui, en unifiant économiquement et politiquement l'humanité , réduira la nation essentiellement à sa dimension culturelle. La culture universelle qui se constituera dans un tel cadre ne signifiera pas la suppression des cultures nationales, mais leur Aufhebung dialectique (conservation-négation-élévation) dans un universel concret qui contient en soi-même les particularités qu'il dépasse.

On assiste de nos jours à une renaissance de 1 'internationalisme au sein d'une avant-garde radicalisée de la jeunesse et du mouvement ouvrier, tandis que des secteurs importants des masses prolétariennes restent sous l'emprise de directions réformistes fortement teintées de nationalisme. Cela ne prouve pas, contrairement à ce que prétendent les partisans du réalisme myope, que les internationalistes ont tort. Il suffit de penser à août 1914 pour saisir une vérité profonde de la lutte révolutionnaire: les internationalistes peuvent être dans certaines conjonctures totalement isolés des masses populaires intoxiquées par le nationalisme, empoisonnées par le virus du chauvinisme (Europe 1914, Allemagne 1933, etc.); leur fidélité inébranlable à la fraternité internationale du prolétariat, leur capacité à marcher contre le courant, sont la condition sine qua non d'un avenir révolutionnaire, d'un futur renversement du rapport de forces.

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Faire des concessions au chauvinisme, sous prétexte de " rester près des masses "• est aussi déraisonnable et inepte, du point de vue du socialisme, que s'accommoder " un peu " du racisme pour ne pas s'isoler d'une population massivement contaminée par cette idéologie (Blancs du Sud des U.S.A. par exemple). Dans un cas comme dans l'autre, l'internationaliste (ou l'anti-raciste) peut rester marginalisé, minoritaire, honni même, pendant des années, des décades peut-être : sa perspective reste néanmoins la seule capable de mener vers le socialisme et vers la révolution . L'avant-garde internationaliste est donc, comme la boussole , un instrument indispensable pour découvrir le chemin vers ·l e Nord, un instrument nécessaire pour permettre aux masses de découvrir la voie de leur auto-émancipation .

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