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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Métastase du cancer ultra-gauche

· Critique communiste (1re série), n° 11-12, décembre 1976 - janvier 1977 · p. 153-182 · 16 469 mots

MICHEL LEOUENNE

Je lui parle d'un taureau et il me demande d'aller le traire (proverbe &gyptien)

Métastase

du cancer ultra-gauche

(réponse à " La perversion, l'amour et la révolution " et à " Cours militant, le surréalisme est derrière toi "• par Michel Lequenne, en dialogue et collaboration avec Michel Perret et Frédérique Vinteuil).

Une polémique est engagée dans notre n° 6 sur l'article du n° 4, « Surréalisme, sexualité, féminisme et révolution • de Michel Lequenne. Elle s'est engagée par deux. articles, l'un qui s'avoue polémique, celui de Denise Avenas et Jean Nicolas, l'autre qui nes~ donne pas pour tel, celui de Denis Berger. Tout se passe toutefois comme s'il s'agissait d'une division du travail: Denis Berger traitant de ce que Denise Avenas et Jean Nicolas choisissent d'écarter. En tentant de retrouver leur point d'unité, c'est séparément qu'il nous faudra répondre à l'un et à l'autre, car leurs méthodes sont différentes comme leur objet partiel.

L'article << Surréalisme, sexualité, féminisme et révolution • a un objectif parfaitement net et explicite : combattre dans le livre de Xavière Gauthier, Surréalisme et sexualité, l'ultra-gauche féministe et défendre le surréalisme contre ces attaques ultra-gauches. Michel Lequenne : Le livre de X. Gauthier n'a pas été choisi par moi, ainsi que le croient ou feignent de le croire Denise Avenas et Jean Nicolas (p. 65) pour sa beauté et la musicalité du nom de son auteur, mais parce que Je talent de celle-ci et la beauté du livre rendaient plus dangereuses les thèses ultragauches en question. Pas seulement pour cela d'ailleurs, aussi parce que ces thèses prenaient là leur caractère le plus forcené, à la fois dans l'affirmation positive et dans leur opposition au surréalisme -.objet actuel d'attaques renouvelées menées au nom de concepts qui se prétendent à sa gauche - liées à des attaques contre le marxisme révolutionnaire.

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A cette polémique O. Avenas et J. Nicolas font divers reproches de natures différentes : a) de traiter trop de problèmt·s ; b) dt· donner à ces problèmes des réponses au lieu de sc contenter de poser des questions ; c) de donner ces réponses au nom du marxisme révolutionnaire ; d) de donner des réponses avec lesquelles ils sont en désaccord " en tant que femme et qu'homosexuel » ct qui leur semblent en contradiction avec leur expérience personnelle et ce qu'ils savent de la psychanalyse et la critique qu'ils croient devoir en faire.

Examinons d'abord ceux de ces deux points qui relèvent de la méthodologie. a) L'article de Michel Lequenne « embrasse trop » Michel Lequenne : A partir du moment où je pensais que !.' œuvre de Xavièrc Gauthier était caractéristique de l'ultra-gauche féministe, force m'était de la suivre dans la totalité de sa démarche. Ne pas le faire n'aurait pu que m'entraîner une mauvaise querelle, du type même de celle que D. Avenas et J. Nicolas me font. C'est en effet engager un dialogue de sourds que de " répondre » à un argument en parlant d'autre chose. Deux critiques pouvaient donc m' être faites : celle d'avoir eu tort de choisir ce livre comme nt présentant pas un bon type de féminisme ultra-gauche (voire que ce n'était pas un bon type précisément parce qu'il traitait de surréalisme), ou bien celle d'avoir défini les thèses de Xavière Gauthier comme ultra-gauches féministes.

Il est intéressant de souligner que ni l'une ni l'autre de ces critiques ne sont faites par D. Avenas ct J. Nicolas qui ne se refèrcnt à aucun moment à X a vi ère Gauthier. Ce silence premier est déjà révélateur en cc qu'il oblige à se poser des questions et à les poser à D. Avenas et J. Nicolas : 1) Pensent-ils qu'il y a ou non une ultra-gauch e féministe ? Si oui, pensent-ils qu'il faut la combattre ? Pensent-ils que X.tvière Gauthier ct son livre représentent une forme de ces thèses ? Où sont leurs accords et désaccords avec celle-ci ?

A ces questions, il n>y a pas de réponses claires dans l'article de D. Avenas et J. Nicolas, mais, en revanche, on peut dire que toutes les critiques qu'ils me font se présentent comme des demi-défenses ou des défenses gênées, tortueuses, honteuses des positions de Xavière Gauthier. Cela éclaire par contrecoup leur premier reproche : traiter " trop » de problèmes. Cela n'exprime pas seulement leur incapacité à me suivre sur l'ensemble des terrains où j'ai moi-même accepté de suivre Xavièrc Gauthier, mais dissimule un désaccord non défini avec la critique de l'ultra-gauche féministe. b) Michel Lequenne a tort d'affirmer Michel Lequenne : Le désaccord de D, Avenas et J. NicolJ.s avec la polémique contre l'ultra-gauche n'est sans doute pas un accord avec cette ultra-gauche : c'est un trouble à son égard. Là où l'ultra-gauche a trouvé sa doctrine, eux la cherchent. Michel Perret : Ce qu'ils cherchent, c'est une nouvelle morale sexuelle fondée sur la psychanalyse qui, partant d'une lecture partielle et partiale de Lacan, brandit le drapeau lacanien pour mieux enterrer Freud et les freudiens. Michel Lequenne : Quant au problème du rapport de la sexualité avec la révo-

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lution, ils sont encore hésitants cntrt· le rnarxisrnt· révolutionnaire ct l'ultragauche. Et c'est pourquoi, alors qu'ils sont " stimulés » par les questions de la polémique, _ ils ne veulent pas 2tre contraints à des réponses qui ks obligeraient à choisir leur camp dans un affrontement théorique pourtant décisif. C'est pourquoi aussi leur article sc tcrmint· par des interrogations aprè·s avoir commencé par une condamnation. Cette méthode est à l'inverse de celle de qui que ce soit - et en particulier des marxistes de tous temps - qui sait ce qu'il pense ct pourquoi ille pense.

Nul ne songerait à leur reprocher leur indécision ct k caractère embryonnaire de leur réflexion si ... s'ils n'érigeaient pas leur flottement en théorie· t't s'ils ne transmutaient pas leur trouble en agression.

L'énergie qui porte l'article de D. Avenas ct J. Nicolas c'est l'« indignation • (p. 65) à des " réponses • qui violent leur indécision en les obligeant à dt·s choix. La fonction de leur article, c'est, derrièrt' le bouclier de la violence polémique, de justifier leur refus de choisir. Et comme la seule violence ne pourrait leur offrir qu'un bouclier de carton, ils sc sont efforcés de le consolider avec ce qu'ils considl-rent comme la " scienCt' psychanalytique • dermer-en.

Mais l'indignation domine . Et c'est par cette colère aveugle que l'on doit expliquer ce qui, sans elle, ne pourrait être mis qu'au compte de la mauvaise foi. Ainsi le fait, après avoir décidé de ne pas traiter du surréalisme et de la polémique que je mène à son propos, au lieu d'écarter totalement tout ce qui, dans mon article toucht· à ct· sujet, de détourner nombre d'arguments qui n'ont de sens dans celui-ci que comme défense et éléments de compréhension du surréalisme, ct de les transformer en théories de la sexualité. Deux exemples typiques, ct énormes, à propos de la sexualité. Quand je cherche les raisons de l'hostilité des surréalistes à l'homosexualité masculine et crois pouvnir en trouver une dans la misogynie particulière des homosexuels, qui s'oppose radicalement à l'exaltation surréaliste de la femme (que l'on pense ce que l'on veut de cette exaltation est un autre problème) , cela devient la « caractérisation de l'homosexualité masculine • par la misogynie, ce qui est évidemment absurde. D'autre part, quant à l'affirmation péremptoire de Xavière Gauthier selon laquelle, pour les surréalistes, il n'y aurait tolérance à J'homosexualité féminine que parce qu'elle ne serait considérée que comme jeux de collégiennes, je lui oppose et la peinture de Molinier et une citation de Breton sur la peinture de Molinier, soulignant que ses lesbiennes ne sont plus " foudroyées mais foudroyantes •, cette mise en opposition d'expressions surréalistes aux affirmations de Xavière Gauthier devient mon jugement sur l'homosexualité féminine .

On n'en finirait pas de relever tous ces glissements ou inversions de sens qui multiplient mes prétendues " affirmations péremptoires • là où il n'y a qu'arguments, précis dans leur champ d'application, apportés à J'appui d'une thèse qui est donnée pour telle et qu'il faut traiter à ce titre. c) Michel Lequenne n'a pas le droit de parler au nom du marxisme révolutionnaire. Michel Lequenne : N'acceptant pas ma thèse, il fallait évidemment que D. Avenas et ] . Nicolas nient à celle-ci son caractère marxiste révolutionnaire.

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Tout marxiste seneux refuse de couper sa pensée et ses pratiques en partie marxiste et partie « privée ". Tout marxiste sérieux s'efforce de parler en marxiste. Qu'il y parvienne ou non est une autre chos~: qui ne peut se trancher que par la continuité de l'élaboration marxiste. Ainsi la méthode de Staline ou de Mao n'est dénoncée comme non-marxiste que par la parole marxistetrotskyste authentique.

D. Avenas et J. Nicolas ne procèdent pas ainsi à ·mon égare:. Pour eux, n'aurait droit au « label • marxiste révolutionnaire que ce qui est tranché par la L.C.R. et ses congrès. C'est une notion bien limitative, bien sectaire du marxisme révolutionnaire.

Dans le cas considéré, la contestation de plus me dépasse netten;ent et atteint par-dessus moi toute une continuité, celle de Marx, d'Engels, de Trot~ky et de Kollontaï dont, dans mon article, j'entreprenais de défendre les positions contre Xavière Gauthier.

Les deux auteurs ont senti cette difficulté et sc sont efforcés d'y parer : 1) en citant Engels quant à son incertitude touchant la sexualité de la société communiste future, ce que j'avais souligné moi-même en la reprenant à mon compte, mais, eux, omettent de se prononcer sur son pronostic - qui est également celui de Marx - sur la « monogamie • comme perspective, ce dont je me suis efforcé de préciser le sens ; 2) en tentant de tirer à eux Kollontaï, tout en déclarant ses perspectives « pas très satisfaisant~:s ~ (p. 64), ce que l'on comprend puisque ces « perspectives ~ sur lesquelles je reviendrai plus loin sont précisément à l'opposé absolu de celles de D. Avenas et J. Nicolas.

Je n'aurais pas eu le droit de me réclamer du marxisme révolutionnaire sous prétexte que mes prises de positions n'engagent pas la L.C.R. (comme l'avertissement écrit par moi-même en tête de mon article le précisait~. Ma:is mon point de vue est situé. Je ne sais pas parler d'ailleurs que du sein du prolétariat révolutionnaire.

D'où parlent D. Avenas et J. Nicolas ? Eux aussi, du lieu de la théorie/pratique marxiste révolutionnaire ? Ils s'en défendent. Ils parlent du point de vue d'« une femme • et d'« un homosexuel », plus la psychanalyse.

Pour justifier leur point de vue personnel affirmé, il fallait à D. Avenas et J. Nicolas personnaliser aussi ma critique. Mon article illustrerait mes « fantasmes • (p. 68). La thèse n'aurait pas manqué d'intérêt à être développée car, à tout prendre, les fantasmes d'un marxiste révolutionnaire quelconque peuvent être très intéressants à étudier du point de vue des rapports de la fantasmatique avec l'action marxiste révolutionnaire, et a de quoi éclairer ses buts et par conséquent ses moyens de lutte.

Mais le propos n'étant pas traité, il se résout en pure et simple injure à la mode.

Pour des marxistes, toute position personnelle, aussi fantasmatique soit-elle, renvoie à un point de vue de classe (ou de fraction de classe, de groupe social). Encore une fois, où se situe le « point de vue de femme et d'homosexuel , de D. Avenas et J. Nicolas ? Au-dessus, au-delà des classes? Est-ce un point de vue « scientifique » ?

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Michel Perret : nien plutôt où, à reculer les limites du plaisir, on l'~père atr,·inJrL ies limites de la jouissance. A cc stade, la r(·ponse ne peut être trouvée qu'en interrogeant plus profondément l'effort tenté. Les faiblesses, voin· les incorrections de la méthode introduisent au fond des problèmes. D. Avenas ct J. Nicolas sont-ils autorisés à se revendiquer de la psychanalyse dans leur semi-défcnse des perversions libérantcs ? Psychanalyse et marxisme Michel Lequennc : Depuis que Trotsky, en 1923, proposa de rechercher la conciliation du marxisme et du freudisme, n'a-t-on pas avancé d'un pas?

La mode est aux larmoiements sur les retards du marxisme. Elle a été iancée par des théoriciens frais émoulus du pire stalinisme qui, comme le Chicot pénitent d'Alexandre Dumas, se donnent surtout de la discipline sur le dos de ceux qui marchent devant eux. Cette autocritique leur permet de déclarer totale vacuité tous les travaux qui les pn~ct·dlïlt. Que des marxistes révolutionnaires les suivent dans cette voie ingénument, cela aura souvent de curieuses tonalités de masochisme intellectuel, à moins que ce ne soit ignorance.

Dans mon article je citais incidemment Erich Fromm, marxiste ct psychanalyste allemand, naturalisé américain. Les travaux de Fromm auxquels nous nous référons ici ont été publiés sous le titre La cri.1e d e la psychanalysl' dans la collection " Médiations • ct sont des articles publiés entre 1932 et 1969 . Voilà quelqu'un qui, à mon avis, a fait faire de grands pas à la conciliation du marxisme et de la psychanalyse. Son étude aurait peut-être évité quelques bévues à D. Avenas ct J. Nicolas dont la conviction qu'il n'y a pas de base possible actt:elle à une morale révolutionnaire .

D. Avenas et J. Nicolas croient pouvoir trouver dans une certaine psychanalyse à la mode - d'ailleurs étrangère même aux psychanalystes dont ils se réclament - de quoi justifier leur départ e.n gue.rre pour " la levée des interdits et des tabous qui pèsent sur les perversions •, lutte qui, selon eux, est celle du mouvement de libération des femmes (ainsi nantie d'une dimension ultra-gauche et réduite à elle) et des mouvements de libération homosexuels, et dont la " charge révolutionnaire • aura à se " développer pleinement dans une société de transition au socialisme •. Ils précisent : " Tous ceux qui sont brimés par la norme ou traités de pervers parce qu'ils la refusent sauront se battre avant et après la révolution pour qu'on cesse de les faire relever de la clinique ou de la prison • (p. 68).

Les confusions gauchistes véhiculées par de tels membres de phrases exigent un long débroussaillage. a) Le pervers polymorphe Michel Perret : D'abord qu'en est-il de la différence des sexes ? .Nul n'avance plus aujourd'hui que " les enfants, avant l'Oedipe ne connaîtraient que le seul sexe masculin » (p. 72). Il s'agit de tout autre chose. Ils ignorent la différence. Ils ignorent ! C'est-à-dire que ce qui fonde ce savoir reste voilé, alors que la différence qui d'ores ct déjà marque leur discours s'exprime dans ce fait même qu'il y a de la parole. Pourtant, c'est bien autour d'un savoir sur la différence des sexes que se dévoile ce qu'il en est de cette croyance que l'enfant nour-

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rissait : celle qui soutient qu'il n'y a qu'un seul sexe. Et cette croyance vole en éclats, aussi bien pour le petit garçon que pour la petite fille, dans ce temps d'une prise de connaissance de la différence sexuelle

Que l'abscnce/p:·ésence d1,1 pénis joue un rôle essentiel dans ce qui se théorise en termes de phallus n'étonnera que ceux qui veulent ignorer que « le pénis réel (est) marqué de son opposition à l'impossible : impossible qu'il soit le phallus • (M. Safouan in La sexualité féminint>, Le Seuil) et qu'en même temps il persiste comme une croyance : c'est qu'il « représente • (comme un ministre plénipotentiaire « représente •) le phallus.

Le jeu de la mauvaise foi pourra indéfiniment exhaler sa mauvaise humeur en pleurant l'époque bienheureuse où tout et n'importe quoi pouvait être dit à ce propos. Voilà me semble-t-il ce qui fera quelque peu office cie « cessez-le-feu •, surtout si nous précisons de surcroît que cc temps de la découverte est aussi celui de la « transformation de la libido auto-érotique en libido objectale. Et cet évér.coent est considérable dans l'histoire du sujet ! Il fondera très précisément l'enjeu de tout amour. Mais nous en reparlerons plus loin de l'amour ! Pour l'instant notons que ces éléments qui courent dans l'œuvre freudienne rendent caduques les allusions à un Freud réactionnaire. Avancer cette idée reviendait à soutenir que la psychanalyse n'est pas une théorie - pratique, mais une ontologie immanente énoncée une fois pour toutes du haut d'un fauteuil où trônerait un Père Éternel. Michel Lequenne : La sexualité enfantine est donc bien un processus de maturation qui interdit d'affirmer comme put le faire un récent article de Rouge qu'il n'y a qu'une sexualité et qu'ainsi se justifie n'importe quel rapport sexuel entre adulte et enfant.

La caractérisation de l'immaturité sexuelle de l'enfant, et, par là même de l'indécision de son désir et du polymorphisme de sa jouissance propre comme ceux d'un « pervers polymorphe», enlève immédiatement aux termes de pervers et de perversion leur connotation morale.

Mais c'est une chose de saisir la 5énèse de ces pulsions et autre chose d'envisager leur devenir comme culture de leur exacerbation en tant que source de hautes jouissances variées qui, réalisant le principe de plaisir, représenterait la fin à donner à l'humanité

Le freudisme vulgaire et la psychanalyse adaptative bourgeoise d'après Freud ont saisi les pulsions comme une simple nature, par conséquent éternelle, et c'est sous leur forme d'expression bourgeoise qu'ils ont opéré cette naturalisation mécanique. Inversement, certains marxistes " philosophes • croient que Marx enseigne que la nature est inexistante et que seule l'histoire existe. La lecture sans œillères de Marx y retrouve partout la trace du " primat de la nature extérieure •, la « complexion corporelle (des) individus •. Si Marx n'a pu nulle part développer « une étude approfondie de la constitution physique de l'homme elle-même », Fromm a parfaitement dégagé " le noyau de la psychologie des profondeurs qu'on peut retrouver chez Marx ,. , et cela non seulement dans les Manuscrits de 1844 et dans L'Idéologie allemande, mais jusque dans le tome III du Capital où il parle de la " nature humaine en général • qu'il faut distinguer « de la nature humaine telle qu'elle est modifiée par chaque période historique », C'est . à partir de cette psychologie dynamique de Marx ( ... ) fondée sur le primat de la relation de l'homme au

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monde, à l'homme ct à la nature que l'on peut aborder le probii:me des perversions en dépassant la psychanalyse abatardie.

D. Avenas et J. Nicolas ont écrit en oubliant que la nature est historique, ou mieux constamment historicisée. C'est en acceptant en fait la dichotomie ultra-gauche histoire/nature qu'ils situent le combat du M.L.F. et des mouvements homosexuels comme celui de la nature et de ses droits contre l'histoire et ses pesanteurs.

La réalité est tout autre. Les forces qui s'affrontent sont sociales de tous côtés et le drapeau de la libération absolue des pulsions recouvre des contradictions tout aussi ;1bsolues (sans compter que, pour Freud lui-même, les pulsions sont « un mythe commode • pour avancer dans la .théorie).

L'indignation de D. Avenas et J. Nicolas éclate en particulier dans l'amalgame, pour eux inadmissible, que je ferais du sadisme « privé • et du sadisme social. Pour eux, point de contact ni d'inter-relations entre ces deux « domaines • et ils s'élancent dans la défense du droit aux pratiques sado-masochistes privées. Michel Perret : A les entendre (p. 69) si le couple sado-masochiste (dont la conception d'équilibre harmonieux est toute littéraire) prend son pied, eh bien, c'est dans la joie la plus fraîche,la plus tptale et dans les possibilités infinies de l'interchangeabilité des rôles. D'où tirent-ils cette idéalisation ? Que le masochiste et le sadique tirent plaisir et recherchent jouissance de leur pratique n'est pas contestable. Mais où l'erreur perce, c'est dans cette indication de leur rapport comme jeu de masques. Le masochiste ne tire son plaisir que dans sa seule souffrance. Le sadique ne tire du plaisir que de la souffrance infligée. Mais, pour le masochiste, le partenaire est son objet, il doit lui faire violence au même titre que le sadique le fait avec sa victime Pour le sadique comme pour le masochiste le partenaire n'existe que s'il subit !a violence de devoir crier son innocence, de devoir en fournir l'impossible preuve, pour mieux s'entendre enfin crier qu'il est irrémédiablement coupable. Culpabilité d'en savoir plus ? Peut-être, si nous considérons qu'ici le savoir interrogé est un savoir sur la différence et le manque. Le pervers serait donc celui qui, dans le « sans-aucun-doute possible ,, , affirme qu'il échappe à cette différence, érl- · ~ne à ce qui l'institue comme sujet d'une demande où il se reconnaît

·:- . ,, manquant. Il est sans faille et sa théorie du monde est celle d'un in-.:ividu qui soutient un savoir sur le désir d'un autre décrété ignorant parce que susceptible d'avoir accédé à un savoir dangereux. L'autre du pervers, son partenaire, qu'il soit victime ou bourreau, est donc toujours un objet, sommé de fournir une réassurance qui proclamerait que lui (le pervers) ne manque pas!

Le pervers ignore l'amour, et que l'amour fasse vaciller le pervers de sa position ne sera pas, dans ces conditions, fait pour nous étonner. Michel Lequenne : D. Avenas et J. Nicolas revendiquent le droit à l'être sexuel des sado-masochistes en distinguant viol et violence. C'est l'établissement de leur frontière qui est une entourloupette. S'il est possible que tout acte sexuel recèle un fond de violence qui serait son fond « naturel », dans toute société humaine cette violence a des limites codifiées. Et plus la société sera humaine, plus cette violence sera repoussée en-deçà des limites où é:; .. 'ievient destructri ·.e.

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D. Avenas et ] . Nicolas évitent ce problème par le méchant procès qu'ils me font sur le mot << être » - à propos duquel Scalabrino, dans son article << Que faire de la psychanalyse ? » a répondu comme il fallait. L'être en question dans mon article est tout le contraire d'une essence métaphysique, c'est le sujet, l'individu, dont la destruction se pose en termes concrets. << Peut-être la question la plus décisive de la psychologie marxiste, écrit Fromm, est-elle de savoir si un homme, une classe, une société sont motivés par leur affinité avec la vie ou avec la mort ».

Contrairement à ce qu'écrivent D. Avenas et J. Nicolas (p. 68), ce sont eux, ct non moi qui n'abordent pas les problèmes des perversions dans leur réalité pratique. Quant au vécu privé, déjà mon article du n° 2 << Rétro et ami-rétro ~ dénonçait la tricherie du sado-masochisme littéraire et cinématographique de La prisonnière de Clouzot, ou d'Histoire d'O. Encore, si le << héros ~ de Clouzot n'était qu'un sadique de salon, cérébral satisfaisant aisément ses fantasmes à l'aide de poupées, et du filmage de représentations, on trouvait au moins dans le film la dimension sociale de l'humiliation infligée et surtout, dans la rencontre avec une masochiste, apportant au sadique son amour (d'ailleurs un tantinet maternel), l'impossibilité de leur couple et le suicide du sadique, fruit de son échec en tant que sadique. Quant à l'Histoire d'O, j'ai souligné que ce n'était qu'au prix d'une idéalisation invraisemblable - mais il est vrai typique de toute littérature érotique - qu'O pouvait rester un objet érotique après le régime de Roissy.

S'il n'est pas joué, le sado-masochisme implique le plus souvent frustration, toujours souffrance, et sa logique est la mort.

Fromm pose comme « opposition fondamentale ~. l'amour de la vie et l'amour de la mort non pas comme deux tendances biologiques parallèles, mais en tant que termes d'une alternative : ce qu'il appelle la biophilie comme amour biologiquement normal de la vie, et !!attirance-de la mort comme sa perversion pathologique. Et il précise : << les gens ne sont pas, dans leur majorité, des amoureux de la mort. Mais ils peuvent se laisser influencer, et surtout dans les périodes de crise, par les << nécrophiles ~ (E. Fromm emploie ce terme, non pas dans son sens propre, mais dans un sens figuré que le contexte définit parfaitement) avec leur acharnement désespéré - et ceux qui sont des amoureux de la mort sont toujours des désespérés. Les gens peuvent succomber à l'influence de leurs slogans et de leurs idéologies qui, bien sûr, dissimulent et rationalisent leur véritable finalité, la destruction. Les amoureux de la mort parlent au nom de l'honneur, de l'ordre et de la propriété, du passé - mais aussi parfois au nom de l'avenir, de la liberté ou de la justice ».

L'ultra-gauche d'aujourd'hui est tout entière du côté de cette attirance morbide de la mort cachée sous le discours de la liberté la plus totale, celle de l'épanouissement des perversions (et récemment, ne vit-on pas le << collectif Wunderblock ~ célébrer dans Rouge Denis Roche et son exaltation de la mort ?). Alors qu'une vague de suicides ravage la jeunesse gauchiste, c'est une question très concrète que de demander : croyez-vous à ce que vous dites ? Entendez-vous votre liberté de la perversion y compris jusqu'à la mort des intéressés ?

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On comprend que la conscience révolutionnaire des ultra-gauches regimbe devant la proximité où leur logique les conduit, et veuil1e trouver une séparation radicale de leur fascination de la mort avec le " vive la mort " des fascistes ..

Coincé~ .. D. Avenas et l. Nicolas renvoient la disparition éventuelle du sado-masochisme à la disparition de ses causes sociales. Comment cela sc concilie-t-il avec la " valeur révolutionnaire " de son rlr"ch~ În<"m<"nt :~crw·l ? Parce que tout ce qui pourrit la société bourgeoise est bon ? A ce titre, il faudrait approuver le trafic de l'opium et de ses dérivés qui est un fléau social effectif au moins pour la société américaine. Qui oserait le dire ? '

Pas eux ! Il ne s'agit que d'interdire la répression des victimes de cette société? Ce serait déjà différent de l'exaltation de leur jouissance.

" Pas de clinique ~. crient cependant D. Avenas et J. Nicolas avec tous les ultra-gauches. L'assimilation de tou~e clinique psychiatrique à celles du Guépéou/M. V.D. combine l'infantilisme gauchiste à la mauvaise foi politicienne. Le signe d'égalité mis entre soigné et réprimé ne mène qu'à un refus sectaire de répondre aux problèmes qui nous sont posés 1 .

Le choix n'est pas entre " liberté des perversions ou répression clinique ou carcérale "• mais entre « prévention et traitement des perversions ou répres~ion de celles-ci considérées comme crimes ".

L'indignation maximum de D. Avenas et J. Nicolas tient aux " glissements " que je me serais permis " sans arrêt • de la « perversion comme pratique sociale et politique à la perversion au sens strict du terme, dans son rapport à la sexualité " ( p. 66 et 69/70). Il s'agit là d'une curieuse acceptation de la séparation bourgeoise entre domaine du monde social et domaine de la vie privée, qu'on retrouvera plus loin au chapitre de la morale révolutionnaire. Pour nos deux auteurs, un abîme sépare ces deux domaines : le premier ne relève en rien des pulsions sexuelles, le second · n'a aucune implication dans la vie sociale et politique. Entre la sexualité morbide d'Hitler (sur laquelle toute une collection d'ouvrages a été écrite et qui semble bien l'avoir amené, dans sa vie « privée », à l'assassinat de sa nièce) et les camps de la mort, il n'y a nul rapport. Pas non plus entre le sadisme de l'individu Staline (dont on sait avec quel raffinement il pouvait pousser à la mort ses amis, ses complices, et avec lequel il se « vengeait " de tout ce qui avait pu lui porter ombrage, tuant les proches pour faire souffrir ceux qu'il ne pouvait atteindre immédiatement, etc.) et les massacres et déportations de millions d'individus ? Etrange marxisme que celui qui pourrait permettre de telles ruptures dans la totalité de la VIC. 1. Le « pas de prison» renvoie à une autre démagogie. Démagogie que de prétendre que la société de transition pourra se passer d'e-nfermement (et démagogie qui nourrit les amalgames d'un Soljénitsyne entre répression révolutionnaire et répression contre-révolutionnaire). Le problème, double, est de savoir qui l'on enferme et ce que sera l'intérieur des prisons. Mais on ne saurait à la fois proclamer que la dictature du prolétariat reste indispensable et nourrir un angélisme douteux sur ce que sera ce régime d'incandescence de la lutte de classes.

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D. Avenas et J. Nicolas crieront que tout sadique n'est pas Hitler. Soit ! Mais puisqu'ils aiment les problèmes concrets, posons une question précise : Devrait-on accepter dans le parti du prolétariat révolutionnaire un homme, par ailleurs remarquable agitateur et fin théoricien, qui aurait des tendances sadiques connues ? La seule expérience historique de Staline nous permet de répondre « péremptoirement • non !

Il est vrai que les régimes du sadisme déchaîné, de celui de Hitler à celui de Pinochet en passant par celui de Staline, mettent hors la loi les pratiques « perverses >> privées. Mais c'est de la même façon que le duel fut interdit dans toutes les armées modernes. Aux perversions officiellement interdites on n'en ouvrait que mieux un champ d'assouvissement qui, pour être seulement de facto , n'en atteignait pas moins une dimension infinie.

Le saut de Sir Stephen à Hitler semble impossible à sauter pour D. Avenas et ] . Nicolas. Mais ne se sont-ils pas interrogés sur les déterminants sexuels de nos tabasseurs de commissariat, voire de tel général-ministre ?

Si la pulsion de X le pousse à tirer son plaisir de la souffrance de l'autre, cette pulsion - dont on connaît la forc e - ne le poussera-t-elle pas bien souvent dans la voie où faire souffrir l'autre offre toutes les garanti es de la loi et de la morale officielle? A côté de ces réalités pratiques, tous les bavardages selon lesqù els les « pervers • ébranl eraient les lois sociales ... dans k s seules quatre coudées de leurs alcôves, n'échappent à l'od ieux que par le ridicule. Michel Perret : Toute affirma tio n qui tend à prêch er qu e p erve rsion égale subversion ne relève q ue de l' égarement le plus total et de la méconnaissance du lieu même de la jouissance du p ervers, c'est-à-dire dans les hors-les-lois, fussent-elles socialistes. Michel Lequenne : D. Avenas et ] . Nicolas vont-ils dire qu'ils n' ont souscrit à rie n d e pareil ? Il est vrai qu e leur défense du droit au sado-masochisme est quelque peu élastique : on y trouve que « nous sommes tous peu ou prou structurés dans une relation sado-masochiste • (mais alors, où est la perversion là-dedans ?) et que « pas plus dans les rapports sado-masochistes que dans n'importe qu el rapport sexuel, nous ne saurions laisser courir nos désirs toute bride lâchée, sans tenir compte du rapport que nous construisons avec l'autre •, ce qui atteint bien un sommet de ridicule quand il s'agit de pulsions perverses affirmées, sans compter que, pour des gens qui parlent de « bonne vieille recette • de l'Église, ce dernier propos sonne comme un conseil de curé . Enfin, revenant à la réalité de la perversion la moins susceptible ·d e mesure, après avoir déclaré qu'il ne s' agit que de gens qui « ne font qu'extérioriser (sic) ce que les individus normaux (retenons ce « normaux •. on en reparlera) refoulent ou subliment • , la conclusion est qu'il faut tout de même les « cmpêcher (comment?) de nuire, ou de se nuire •.

Tant de science ou de sévérité magistrale pour en arriver à ces vasouillages ! b) Autres perversions Michel Lequenne : Si je n'ai rien dit des fondements du sado-masochisme, c'est qu'elles me semblaient trop évidentes. Si j'ai souligné quelques déterminants historico-sociaux de perversions plus « rares •, c'était pour mettre en valeur à

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la fois l'illusion de kur « ~ichesse '' et de leur « liberté " et ainsi nier leur valeur désaliénante ainsi que désigner celles qui étaient dans un rapport plus direct à l'idéologie. Quant à l'ordre dans lequel je les ai survolées, il fallait m'avoir lu bien superficiellement pour oublier que j'avais noté le « beau désordre » du choix d'examen de Xavière Gauthier, où j'ai accepté de la suivre par commodité.

D. Avenas et ] . Nicolas affirment ne pas comprendre la distinction que je fais entre les perversions selon le degré de danger qu'elles présentent pour l'équilibre physique et moral des êtres humains. Pourtant, prenant eux-mêmes pour définition de la perversion celle de Laplanche et Pontalis selon laquelle il s'agit d'une «déviation par rapport à l'acte sexuel «normal», défini comme coït visant à obtenir l'orgasme par pénétration génitale avec une personne de sexe opposé », ils avaient ainsi d'un seul coup leurs « trois milliards de pervers », mais aussl"le problème supprimé au lieu d'être résolu. C'est précisément cette autre entourloupette que je refusais. Nous avons vu qu' il ne saurait être question de sado-masochisme, au sens propre, sans pouvoir considérer cette sexualité comme « inacceptable (c'est-à-dire à traiter de telle façon que ces pervers ne puissent ni nuire ni se nuire, ce qui implique clinique, et éventuellement prison - faut-il libérer au Portugal les bourreaux de la PIDE ?). A l'inverse, seul le pape et Marchais songent encore à interdire que le sperme échappe aux vagins.

Certes, je reconnais avoir eu tort de parler de « perversions innocentes » en cela qu'au sens clinique chacune peut aboutir à des états de frustrations susceptibles d'entraîner le désespoir et la mort. Mais ma correction ne va pas arranger mes contradicteurs.

Bien loin de vouloir trancher du devenir des « perversions " dans la société communiste universelle, notre problème est celui de l'attitude actuelle à l'égard des perversions de la part des marxistes, dont le but n'est pas tant de détruire la société actuelle que d'en édifier une nouvelle, sans classes, fin qui, nous le savons au moins par Leur morale et la nôtre, ne permet pas n'importe quels moyens. c) La norme Michel Lequenne : La notion de norme est le diable en boîte de l'article de D. Avenas et ] . Nicolas. Mon discours se serait ébauché « autour d'une norme non questionnée en tant que telle » (p. 66) mais, encore une fois, c'est une affirmation non démontrée, et donc une mise en état de soupçon de tout ce que je dis. La mise en accusation de la norme est si chargée d'affects réprobateurs qu'un tabou l'entoure et interdit son étude. S'il est certain que la norme actuelle, c'est-à-dire bourgeoise, n'a rien d'une valeur naturelle et relève de l'histoire, limiter son contenu à la pure et simple répression, son rôle à celui d'un instrument d'oppression et d'exploitation est encore du simplisme gauchiste. La (les) norme (s) s'enracine dans les exigences de l'humanisation, puis du développement des sociétés humaines. On sait que, pour Marx, « la relation immédiate, naturelle et nécessaire d'être humain à être humain est la relation de l'homme à la femme • (Manuscrits de 1844). Cette relation procède de la nature (exigence de reproduction de l'espèce), mais en tant qu'elle est relation humaine, qu'elle met en présence deux êtres humains, le rapport créé est im-

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médiatement soc.ial. Cette donnée de base est-elle un prejugé bourgeois, réactionnaire ? C'est cette « norme • qui est mise en accusation dans l'article de D. Avenas et J. Nicolas : «un rapport hétérosexuel nettement subordonné au primat de la génitalité, tel qu'il est seul suceptible de permettre la procréation •. Mais la formulation, si courte soit-elle, comporte pourtant deux de ces « glissements • que D. Avenas et J. Nicolas croient trouver chez l'autre : hétérosexualité - primat de la génitalité ; primat de la génitalité -procréation. Certes, c'est là la norme, statistique, de toutes les sociétés humaines (pour ne pas parler des societés animales). Mais cette définition ne concerne que cette « norme • extrême nent générale. Elle ne suffit même pas à définir une société de classes quelconque. C'est que la norme de chaque société de classes n'est jamais purement ;exuelle ; elle est sociale, et si le but de chacune est la procréation, ce n'est jama;~ a procréation dans n'importe quelles conditions, mais au contraire dans des conditions très strictes en dehors desquelles la sexualité hétérosexuelle elle-même se met hors de la norme et peut . être très durement châtiée. Frédérique Vinteuil : Cette vision de la norme sexuelle, décrite comme primat de la génitalité, pour devenir ·courante dans l'extrême-gauche, n'en est pas davantage justifiée. Ensemble, D. Avenas et J. Nicolas citent la négation de la sexualité infantile, l'oppression des femmes, le refoulement de l'homosexualité et le primat du phallus. Tous ces maux découleraient de l'hétérosexualité imposée. On peut déjà éliminer l'homosexualité : la société grecque imposait à ses citoyens une production d'enfants nombreux (sous peine d'amendes ou de coups de fouet, comme à Sparte) et valorisait l'homosexualité masculine comme seule affectivité digne de l'être humain. Mais quant au primat du phallus, en faire un épiphénomène :lu prin.at de la génitalité, c'est enlever toute sa portée au concept. Poser le primat du phallus, c'est poser, entre autres significations possibles, la structuration des activités et valeurs sociales autour de la différence sexuelle et de la dévalorisation-négation des femmes. Autrement dit, c'est décrire la polarité masculin-féminin existante dans l'inconscient et le conscient de l'idéologie d'une société patriarcale, polarité qui connotede masculin et de positif tout acte, tout savoir, tout langage, tandis qu'au féminin est réservé l'envers du social, les vertiges de l'inconscient et l'impuissance de l'hystérie.

Le primat du phallus se situe donc bien au-delà d'une pratique sexuelle quelle qu'elle soit. Sa base tient dans l'appropriation par les hommes des fonctions reproductrices des femmes, et, primitivement, de leur force de travail.

En fait, deux conclusions opposées pourront être tirées de ce rapport de cause à effet entre primat de la génitalité et primat du phallus. Si tout rapport sexuel visant à la reproduction de l'espèce implique, en soi, le primat du phallus, il n'y a plus d'espoir pour le mouvement des femmes. Mais si, inversement, le primat de la génitalité est saisi sous son acception purement sociale de contrainte à l'hétérosexualité, toutes les voies de révolution deviennent d'une facilité d'œuf de Colomb (typique des utopies courtes de l'ultra-gauche) : un peu d'homosexualité, un peu de libération des perversions, et c'en est fini du primat du phallus. Ce n'est plus la peine de construire un mouvement de femmes, la « révolution sexuelle • prônée depuis 68 suffit largement. On aimerait pouvoir partager un optimisme aussi béat.

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Tout le problème est que - malheureusement - le primat du phallus structure trop profondément l'inconscient pour être remis en cause par la subversion de la génitalité, laquelle subversion se voit et se pratique tous les jours sans que la bourgeoisie tremble sur ses bases. Il semble que, pour une analyse de la norme imposée par la bourgeoisie, D. Avenas et J. Nicolas en soient restés aux encycliques pontificales. Michel Lequenne : Et rien ne dit que la bourgeoisie ne soit pas capable d'aller beaucoup plus loin que la « libération de l'avortement • qui fait sangloter le pape, surtout en période et en les lieux de la surpopulation.

Nous reviendrons au chapitre « de l'amour • sur le fait que celui-ci n'est partie prenante dans aucune des normes sexuello-sociales des sociétés de classes. En ce qui concerne la norme bourgeoise, l'interpréter comme « morale de l'hétérosexualité • est caractéristique du simplisme ultra-gauche : la norme est celle de la famille, en marge de la défense rigoureuse de laquelle on sait que toutes les complaisances sont tolérées. Il est remarquable d'ailleurs que la première contradiction qui a sapé cette norme n'est pas venue de la classe fossoyeuse de la bourgeoisie, mais est une contradiction interne des valeurs bourgeoises elles-mêmes. La valeur « individu libre • dont on connaît le caractère indispensable à la constitution de la bourgeoisie, classe formée d'individus isolés, producteurs comme capitalistes, ne pouvait qu'entrer en contradiction avec l'adaptation bourgeoise des structures et valeurs patriarcales. On peut même dire que cette contradict;un est le moteur de toute la littérature bourgeoise, surtout sous sa forme spécifique, le roman, qui, pendant deux siècles, est le roman d'amour (c'est-à-dire d'amour contrarié par la loi sociale). C'est aussi pourquoi la revendication du droit à l'amour, reprise et développée par le mouvement ouvrier, prend sa plus haute forme théorique dans les écrits de Marx dès 1844, où, immédiatement, dénonçant l'inhumanité de la famille bourgeoiseJ et eri particulier la chosification de la femme, Marx attaque en même temps, lé socialisme réactionnaire qui chosifiait pareillement les femmes,' sous le nom de « communisme des femmes •.

Mais, de ce qu'au fond de toutes les normes on trouve le principe de l'hétérosexualité aux fins de la procréation, peut-on déduire que cet ensemble est le noyau dur de la répression sexuelle qu'il faut extirper corrime irrémédiablement réactionnaire ? De ce que se pose aujourd'hui le problème de la surpopulation du globe (encore certaines zones sont-elles sous-peuplées ce qui entraîne une « autre morale • sexuelle que celles des zones de surpeuplement, voir à ce sujet Le sang du Condor), peut-on être « chronocentriste • à ce point d'ignorer que la survie de l'humanité et son progrès ont exigé jusqu'à nous une reproduction développée de l'espèce, c'est-à-dire pendant des millénaires de préhistoire et d'histoire ?

Enfin, si la nature est historique, nous avons vu qu'elle n'en est pas moins, du point de vue marxiste de Marx, le fondement, la matière première de l'histoire. Si l'homme de Marx est un « homme au monde • et que cette relation première est d'abord la " relation de l'homme à la femme •, cela signifie que ·cette relation est constitutive de l'humanité.

D'une telle conclusion peut-on déduire que le marxisme aurait à fonder une nouvelle " norme » qui, à partir de l'hétérosexualité, établirait une nouvelle loi avec ses interdits et ses sanctions ? Ici apparaît en clair la confusion établie à partir des sens différents du· mot " norme •. Entre le nor-

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mal « biologique • , le normal statistique ct la norme sociale, un jeu de contamination parvient à condamna la pratique massivement dominante au nom de la loi sociale réactionnaire, puis le biologique lui-même comme bourgeois.

Ici pourtant, Freud est brandi. La nature ne nous donnerait pas de conseils sexuels. Je suis allé plus loin en adoptant le mot : « Si la nature nous donnait des conseils, nous n'aurions encore aucun motif de les suivre "· Mais Freud n'a pas dit que la sexualité devait aux structures sociales de se développer normalement jusqu'à la maturité hétérosexuelle. Il ne l'a pas dit, et c'est en cela qu'il serait réactionnaire, empêtré de sa bourgeoisie ? Freud à la trappe ... avec Marx le " phallocrate • et, pour la bonne mesure, avec Kollontaï l'insupportable romantique qui veut être aimée pour son être unique !

Seulement, on ne brise pas si facilement l'unité d'une pensée. Freud amoralise la perversion précisément en en découvrant les racines dans les étapes de l'humanisation (toujours violente) recommencée en raccourcis par chaque individu, et, par cela même, amoralise du même coup sa subsistance dans les développements déviés. Après Freud, être pervers n'est plus être criminel, mais être un humain souffrant. En cela, il est révolutionnaire.

C'est pourtant à ce point que la critique ultra-gauche l'assaille. Le pervers n'est pas un souffrant à aider à sortir de sa souffrance, c'est le héros des temps modernes, c'est le révolutionnaire absolu (comme les surréalistes le disaient et disent encore de Sade, ce en quoi je suis en désaccord avec eux, entre autres choses). D. Avenas et J . Nicolas voient-ils dans quel engrenage ils mettent le d oigt ? Ce n'est plus la lutte des classes qui est le devenir de l'humanité, c' est la lutte de l'anti-norme contre la norme . L' infrastructure est le sexe.

Qui donc « n'interroge pas la norme en tant que telle » ? D. Avenas et J . Nicolas qui parlent de « normal • quand cela leur chante sans nous dire à qud moment et où ils ont trouvé une « norme • utilisable. d) A propos de l'homosexualité Michel Lequenne : En choisissant, pour définir les perversions, la formule de Laplanche et Portalis rappelée plus haut, D. Avenas et ] . Nicolas se sont eux-mêmes piégés et contraints à compter l'homosexualité parmi celles-ci, puisqu'il s'agit d'une sexualité non hétérosexuelle , ne visant pas le coït génital, etc. La facilité que cette définition leur donnait pour défendre - fût-ce médiocrement - le droit à l'épanouissement des perversions, en toute rigueur les obligeait à déclarer l'homosexualité perversion. Ils n'ont pu se tirer de là que par leur ordinaire manque de rigueur.

Pour nous, les pervers ne sont aucunement définis par la formule adoptée par D. Avenas et]. Nicolas. Leur définition exige que l'on précise qu'une pratique sexuelle n'est « perverse • - au sens clinique du terme -que lorsque la satisfaction sexuelle n'est obtenue que par une seule de ces pratiques à laquelle le sujet " pervers • est fixé de façon exclusive.

A la lumière de cette définition « étroite •, on comprend l'hésitation de Freud à ranger l'homosexualité parmi les perversions. Celle-ci en effet ne répond qu'en partie à la définition précise du pervers.

Il ne saurait être question dans les limites que nous nous sommes fixées de traiter le problème de l'homosexualité dans son fond, mais seulement dans

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le cadre de la polémique engagée de considérer comment la double approche psychanalytique et marxiste permet de poser· le problème.

La défense « démocratique • des homosexuels ne serait qu'une tolérance libérale, couvrant sournoisement la répression, et les marxistes révolutionnaires auraient le grand tort, par manque d'analyse de la nature de l'oppression particulière dont souffrent les homosexuels, de n'avoir pas intégré la totalité du programme de leurs mouvements de « libération • dans le programme de la révolution socialiste. L'étude de cette oppression et des mouvements homosexuels est à l'ordre du jour de la L.C.R. Mais ici, ce n'est pas moi qui tranche par avance la discussion, mais D. Avenas et J. Nicolas. Et cela en opérant encore une fois par « glissements • : 1) pas de doute pour eux qu'une fois l'étude faite il n'y aura plus qu'à intégrer thèses et. revendications à l'acquis marxiste révolutionnaire ; 2) et cela se fera au même titre que celles du mouvement de libération des femmes. Nos deux scientifiques supposent le problème résolu, et leur « légifération • incontestable. Frédérique Vinteuil : Pourtant rien n'est plus contestable que cette assimilation du mouvement des femmes au mouvement des homosexuels qui devient constante dans l'extrême-gauche et offre une nouvelle version de la fusion des révoltes où tout s'équivaut : jeunes, homosexuels, femmes, mouvement ouvrier et ... drogués, fous ...

D. Avenas et J. Nicolas reconnaissent à n'en pas douter au mouvement des femmes une dimension supplémentaire : la surexploitation au travail, la lutte économique. Mais, sur le terrain dit « idéologique », toutes les oppressions se valent et sont porteuses de la même subversion. Là encore, les éminents lecteurs de Lacan tirent fort mal les conclusions de l'existence du primat du phallus. "Si toute pratique sociale est soutenue par la valeur mâle - positif ; si tout le pouvoir 'est vécu aujourd'hui comme pouvoir phallique, la subversion des femmes est porteuse d'une remise en cause radicale des éléments structu~ rants Pinconscient des individus et les valeurs de cette société. A côté, le mouvement homosexuel - réduit, comme c'est le cas, aux homosexuels mâles -prend figure d'épiphénomène, nécessaire sans doute, mais d'une portée subversive plus Jimitée et très inférieure. Michel Lequenne : Les marxistes révolutionnaires défendent « démocratiquement • le droit de nombre de minorités et de leurs mouvements sans pour autant intégrer toutes !~urs revendications particulières (par exemple celles des minorités nationales) au programme communiste: Il arrive même fréquemment que des contradictions existent entre l'un et les autres programmes dont · la résolution est tenue par nous comme relevant à e périodes de transition et de transcroissance. Pourtant, seul l'ultra-gauchisme considère cela comme du " libéralisme •, et seuls les plus « irréalistes • prétendent que c'est là une participation sournoise à la répression. Rien ne permet d'affirmer aujourd'hui, au point où l'on en est de l'abord de ces problèmes, que les revendications des homosexuels ne sont pas de cette nature (toutes différences gardées).C'est, p ersonnellement, ce que je pense.

Il en va selon nous tout différemment des objectifs et revendications du mouvement des femmes qui doivent appartenir au programme communiste.

C'est qu'on naît physiologiquement femme ou homme et qu'on devient homosexuel (le). Cette proposition s'inscrit dans l'irréductible de la division

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entre sexes. Le devenir de l'homosexualité est hypothétique. Et bien que D Avenas et J. Nicolas citent Engels quant à l'incertitude de la " sexualité » de l'avenir communiste, ils n'en ont pas moins des présupposés " non interrogés » ct qui tiennent tous à l'oubli du caractère historique de l'état présent de la vie sexuelle.

Des deux ordres d'études (à unifier) dont peut relever l'homosexualité, D. Avenas et J. Nicolas oublient simplement l'approche marxiste. Qu'en est-il de l'homosexualité dans l'histoire ? La plus criante évidence nous la montre atteignant son plus haut épanouissement précisément dans les sociétés où Je patriarcalisme cloître les femmes au gynécée ou au harem, et fond si bien hétérosexualité et fonction reproductrice (en fonction, d'ailleurs, des besoins d'expansion particulièrement grands des sociétés en question) que la réduction de la femme à cette fonction est inscrite dans toute la structure sociale, de la division du travail à tous les aspects de l'idéologie. Dans ces sociétés, le plaisir sexuel est largement séparé de la fin procréatrice de l'hétérosexualité. La conséquence en est que la relation humaine la plus humaine n'est pas celle définie par Marx, mais au contraire la relation de l'homme à l'homme. Les dialogues platoniciens (et naturellement surtout Le Banquet qui s'appelle aussi De l'amour) sont significatifs. en cela que ces sommets d'une culture lient jusqu'à les confondre l'homosexualité et le plus haut niveau de l'échange intellectuel. Mais cela au prix de la pire chosification des femmes (sans compter des esclaves. mais cela est un problème théorique résolu) 2 • .

L'homosexualité de l'Islam a les mêmes causes, les mêmes effets. On pourait ainsi trouver partout le rapport de l'homqsexualité aux pires stades de l'oppression féminine. Citons encore l'homosexualité ecclésiastique catholique dans son rapport au diabolisme du sexe féminin, en particulier dans la Contre-Réforme qui tencl à mutiler les femmes de leur sexualité et est peut-être à la base d'une hystérie de masse (voir la sorcellerie aux XVIIe et XVIIIe siècles).

Mais, ignorant l'approche matérialiste historique et s'en tenant à .l'approche psychanalytique, D. Avenas ct ] . Nicolas ont " oublié » que celle-ci n'était pas intemporelle et que la " science psychanalytique » la plus fine ne touchait jamais que la sexualité bourgeoise (de la société bourgeoise). L'horreur de la " femme castrée » est peut-être destinée à disparaître sous peu. Ce n'est pas sûr ? C'est vrai ! Le patriarcalisme sc perd dans la nuit des temps et ses racines sont profondes. Les incidents du mouvement étudiant récent viennent encore de nous le rappeler. Mais l'escalade du ciel est à l'ordre du jour, est déjà commencée. Nous sommes à la fin de ces millénaires. La préhistoire de l'humanité s'achève demain.

· C'est dire que l'homosexualité n'est, jusqu'à preuve du contraire, qu'un problème d'aujourd'hui. 2. Ici il faut rappeler aussi que l'une des rarissimes Grecques à avoir accédé à l'être intellectuel, la grande poétesse Sapho, y parvient dans l'homosexualité féminine, c'est-à.<Jire dans l'envers absolu de la société mâle. D'un seul coup, la différence, que j'ai soulignée, entre l'homosexualité masculine et féminine apparaît bien comme réaction, défense, asile, de même que le «racisme » minoritaire n'est que l'envers projeté du racisme des dominants.

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Et là le désaccord avec moi ne s'exprime pas en clair dans l'article de D. Avenas et]. Nicolas.

Que réclame de plus l'a.nti-norme que d'avoir le droit à l'être sexuel sans qu'à sa souffrance intrinsèque s'ajoute la répression ? Elle réclame en fait d'être contre-norme, nouvelle norme. En cela elle est ultra-gauche. Elle postule ct revendique, non le dépassement dialectique du monde des contradictions sexuelles, mais la légalisation de l'antithèse de la norme bourgeoise ; de même que l'anarchie, incapable de comprendre la possibilité de l'ordre communiste, veut supprimer seulement les lois bourgeoises, ~conomiques comme institutionnelles, de l'ordre bourgeois. Surdéterminant cette volonté infantile d'instituer l'ordre du désordre, le problème de la démographie catastrophique incite à un~ nouvelle philosophie malthusienne :que l'humanité se délivre de l'hétérosexualité procreat1ve en se livrant seulement aux joies, par ailleurs supérieurement exaltantes, de la perversion (et mieux encore se divise en homosexuels masculins et féminins, cédant ainsi aux pulsions vraiment les plus fondamentales, les plus " naturelles , ) et le problème sera résolu.

Bien entendu, personne (à ma connaissance) n'exprime cela en clair. Mais c'est sous-jacent aux attitudes nihilistes de gauche, expression d'un désespoir qui tient, fondamentalement, au retard de la révolution socialiste.

En s'en tenant à une définition trop large de la perversion, D. Avenas et ]. Nicolas ont manqué tous les problèmes. En effet, rÇduite à l'ensemble des pratiques sexuelles qui ne sont pas le coït vaginal, alors, il y a trois milliards de pervers, et nous le sommes tous peu ou prou, mais ... il n'y a plus de problèmes, et Xavière Gauthier ne reprochait aux surréalistes de n'être que des gamins en matière d'érotologie. Réduites aux jeux érotiques, déjà décrits dans les plus anciens manuels asiatiques, les « pe1versions • sont maintenant int~grées aux nouvelles « normes » de pratiques amoureuses : le cinéma porno en fait foi, et devrait d'ailleurs - à ce titre - être défendu ouvertement en tant que tel par toute l'extrême-gauche. Leur avenir est donc assuré, à cela près qu'il y a encore à les débarrasser, pour la plupart, de leurs connotations sociales qui les pourrissent de poisons dont le principal est la misogynie (mais est-ce un hasard ?).

Les perversions, nous l'avons vu, sont tout autre chose, un mal qui ne serait pas encore résolu par la suppression de la réprobation sociale, et son organisation : la répression.

Avais-je raison ou tort de postuler que le5 perversions ne sont que les perversions du monde patriarcal ? C'est à discuter, une hypothèse. Mais j'imagine mal qu'une société puisse n'avoir pas de conflits inter-humains tout en connaissant toujours les conflits sexuels. d) De l'amour Michel Lequenne : Où l'ultra-gauche se démasque le mieux, c'est dans la négation de l'amour. Ainsi c'est là que serait l'irréductible contradiction humaine, celle qu'aucune société ne résoudra jamais. Ainsi ce qui est apparu - entre autres à ces deux idéalistes : Marx et Freud - comme la réalisation même du bonheur, fin que l'humanité se donne à elle-même, ce serait un mythe romantique?

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Michel Perret : Partant de l'idée que « l'amour est impuissant quoiqu'il soit toujours réciproque, parce qu'il ignore qu'il n'est que le désir d'être un, ce qui nous rend impossible d'établir la relation d'eux. D'eux qui ? Deux sexes • (citation de Lacan reprise par D. Avenas et J. Nicolas, p. 79), ces auteurs en arrivent à chanter sur tous les tons qu'il n'y a pas d'amour heureux, que l'amour poursuit un impossible leurrant et, qu'étant sans objet, il se doit d'être frappé définitivement de nulLité. Alors quoi ? Éparpillons nos corps aux quatre points cardinaux des rencontres obligatoirement éphémères ? Mais, au même titre que tout savoir sur la différence, sur le sexe, sur la mort, reste, essentiellement, comme savoir manquant, J'amour, dans sa tentative désespérée et vouée à l'échec de faire advenir du un, s'épanouit dans ce couple où le manque, 'comme élément tiers, structure le sentiment amoureux lui-même.

Que Breton l'ait imaginé en termes d'amour fou, c'est-à-dire d'un amour qui rend fou parce que tendant à l'impossible unification (mais peut-être m'accusera-t-on de faire là violence aux textes surréalistes ?) ne peut que signifier le triomphe de l'excessif, de l'insoutenable, du manque-fou, qui est Je propre de tout amour.

Vouloir nier cet aspect du couple semble pour D. Avenas et]. Nicolas n'être que le prétexte commode à exposer pour la nième fois le dévidage d'un discours idéologisant sur la société patriarcale que nous voulons tous détruire . Mais que cette destruction passe par une mise à mort de J'amour, et nous nageons dans l'illusion la plus totale et la plus démagogique qui soit, parce que leurra.nte, parce que désespérante, parce que propre à réduire le sentiment amoureux à un simple corps-à-corps grisâtre et désespérant. Michel Lequenne :La société communiste, ce serait ainsi une société à la Meilleur des mondes, de Huxley, où de super-techno-producteurs apprécieraient, après l'boulot, les autres en fonction de leur plus ou moins de « pneumaticité •. Tant d'utopistes - dont les marxistes- seraient morts pour cet univers de robots jouissifs ? Quelle pauvreté ! Et comme l'on comprend que ceux qui ont une telle perspective soient désespérés et voués au suicide !

Quelle est la logique, a priori, du rejet de l'amour au musée de l'idéalisme romantique ? La logique naturaliste mécaniste de la seule existence dans l'amour de la sexualité.

Mais, remarque Fromm, « au centre de la conception marxiste des relations· humaines, nous ne trouvons pas la sexualité mais Eros, dont la sexualité peut être l'une des expressions ». Pour Fromm, Marx dépasse Freud pour qui « la sexualité (et plus, dans les œuvres tardives, la destructivité) est la passion centrale de l'homme "· « Cette passion, dit-il, est conçue comme l'utilisation de la femme par l'homme afin qu'il puisse satisfaire sa faim sexuelle, qui est produite chimiquement. Si Marx avait connu la théorie freudienne, il l'aurait critiquée comme le type même de théorie bourgeoise fondée sur l'utilisation et l'exploitation •.

D. Avenas et ] . Nicolas « sursautent " quand je parle d'amour humain. Certes, j'ai tort, les animaux n'ont qu'une sexualité, pas d'amour ; l'amour est spécifiquement humain, ma formule était pléonastique. Mais ce n'est pas ce pléonasme que me reprochent D. Avenas et ] . Nicolas, mais précisément le contraire : la notion d'amour serait idéologique. C'est bien contre cette réduction naturaliste mécaniste que j'ai dû spécifier le caractère humain de l'amour,

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de l'éros de Marx, qu'il appelle aussi, dans ce cas, passion. Or, la « passion, ce sont les facultés de l'homme s'efforçant d'atteindre leur objet », la passion, commente Fromm, « considérée comme un concept de relation ou d'être en relation n.

D. Avenas et J. Nicolas vont sursauter à ces paroles oubliées de Marx : « l'homme est homme, et ( ... )sa relation au monde est une relation humaine. Alors l'amour ne peut être échangé que pour de l'amour, la confiance pour de la confiance, etc. ( ... ) Si l'on aime sans provoquer de l'amour en retour, c'està-dire si l'on n'est pas capable, par la manifestation de soi comme personne aimante, de devenir une personne aimée, alors l'amour qu'on éprouve est impuissant et malchanceux ». Et encore : « C'est l'amour qui apprend à l'homme à croire vraiment au monde des objets extérieurs à lui ». Fromm précise : « Assurément, l'amour est une activité humaine, il n'est point passivité (être amoureux et non tomber amoureux) ».

Remarquons en passant que les écrits de Kollontaï sur l'amour s'inscrivent parfaitement dans la continuité de ceux de Marx, et que le << potentiel d'amour » dont elle réclame le développement, c'est dans le changement des « rapports humains » qu'elle appelle à le chercher. Ce qu'elle ajoute à Marx ·ct Engels, c'est la nécessité de l'« amour-jeu » comme << école de l'amour ». Mais son objectif en tant que rapport amoureux, c'est la liaison de << personnes uniques » et non le contact des épidermes, l'amour non pas réduit à l'instant fugitif de l'étreinte, mais répandu sur toute la vie par la jouissance atteinte dans la reconnaissance de la richesse de l'autre.

La psychanalyse méconnaît la plupart du temps cette dimension << utopiste » - bien qll'à courte portée - qui pourtant peut seule porter l'espoir humain. Et cette méconnaissance n'est à coup sûr pas innocente. Il n'y a pas de savoir objectif qui puisse ainsi échapper à l'interrogation marxiste.

Le scepticisme et le pessimisme de la science moderne sont philosophiques, idéologiques. Le savant bourgeois, fût-il le plus subtil, est immergé dans l'idéologie de sa classe en perdition. La << pulsion de mort » de celle-ci corrode toutes ses valeurs, hier encore exaltées. Et trop de nos jeunes universitaires tanguent entre leurs rudiments de marxisme et la science de leurs maîtres, ne sachant pas appliquer la critique du premier à l'épuration de la seconde.

L'ultra-gauchisme d'hier, prolétarien, était purement politique, celui d'aujourd'hui, élaboré par l'Université, a un champ beaucoup plus étendu. Il s'étend même à toutes les disciplines.

Pour habiller le squelette du sexualisme mécani~te, morne, frustrateur, suicidaire, Je romantisme lugubre de la perversion révolutionnaire vient tenter de faire illusion. Ce n'est pas par << glissement » que j'ai lié la notion de l'amour conflit à la messe noire universelle des perversions, tout Je livre de Xavière Gauthier atteste que c'est là la position de cet auteur. C'est au contraire une opération de diversion de D. Avenas et J. Nicolas que de vouloir dissocier << sexualité perverse » et éternisation des rapports d'agression et d'hostilité entre hommes et femmes. Comme Perret J'a dit plus haut, Je pervers est seul, il ignore l'amour (en passant, notons que voilà qui distingue encore le pervers au sens propre des homosexuels) << et c'est pourquoi l'amour le fait vaciller de sa position », pourquoi, donc, il doit nier l'amour et faire de la sexualité Je sanctuaire, ou plutôt Je repaire de la bête, de l'être naturel dont les qualités

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d'authenticité, affirmées dans la jouissance, sont l'opposition du monde artificiel du civilisé-bourgeois. Mais, encore une fois, où est Je vécu de ce modèle ?

D. Avenas et J. Nicolas ont trouvé une autre " preuve » de leur " amour impossible », en littérature, Au-dessous du volcan de Malcom Lowry, et au cinéma Adèle H. Pourquoi ces deux œuvres entre mille ? Cela ne peut être que le fait du hasard d'une lecture et de l'actualité cinématographique. Car on ne pouvait plus mal choisir. L'échec de l'amour du " héros •d'Au-dessous du volcan est celui d'un alcoolique au dernier degré, qui boit parce que pèse sur lui Je remords d'un crime commis ou toléré. La beauté de ce roman tient sans doute à ce que c'est le roman d'un grand amour, dont l'échec tient à des causes extérieures, sociales. L'Histoire d'Adèle H. à ,J'inverse, est l'histoire d'un amour non partagé, d'un non-amour donc. Ces deux cas opposés ne démontrent en rien l'impossibilité de l;t problématique de l'un. Pour tenter cette démonstration avec des œuvres d'art, il aurait fallu au contraire en chercher où la tentative, la " quête • n'étaient pas, comme dans les deux œuvres choisies, ruinées au départ. Il n'y avait que l'embarras du choix. Ou plutôt, à prendre les choses par l'autre bout, non ! Car, justement, les dizaines de titres qui ·nous viennent immédiatement à l'esprit révèlent à la plus sommaire analyse que, comme nous le disions plus haut, Je roman d'amour est le roman d'amour contrarié, de la société à la traverse de l'amour, de l'amour ruiné au départ - la différence avec Au-dessous du volcan étant dans la non-conscience de la faille . Et même si, comme dans Adolphe, de Benjamin Constant , la ruine de l'amour n'est pas inscrite d'avance dans des données bien opaques, évidentes, telles les différences de statut social, les lois morales, l'histoire et ses mouvements aveugles, etc., c'est encore profondément la société que l'on trouve, inscrite dans les déterminations de l'homme et de la femme de la société patriarcale. Et, justement, quantité de ces romans - sinon tous - ont été écrits pour dénoncer ces obstacles à l'amour, revendiquer leur destruction.

Illustres ou anonymes, les témoignages de l'échec de l'amour ne prouvent pas plus son impossibilité que l'écrasement des révolutions ne prouve l'impossibilité du socialisme. Tout au plus pourrait-on dire que les conditions n'en sont pas réunies. Mais de même encore que de brefs instants d'utopie réalisée, voire seulement de fraternité dans le combat suffisaient à assurer aux générations renaissantes de lutteurs qu'ils ne donnaient pas leur vie pour une chimère, de même il suffit pour croire à la promesse de l'amour, d'amours réussies contre tout réalisme, et, en particulier, réussies dans le combat épaule contre épaule ; amours heureuses qui ne signifient pas amours sans difficultés, problèmes, conflits, mais loin de l'« agressivité mutuelle avouée • de " l'homme et de la femme à la fois bourreaux et victimes » de Xavière Gauthier.

L'amour heureux, proclament D. Avenas et ]. Nicolas, « ça ne peut être qu'aveuglément sur l'aliénation qui marque la relation amoureuse de fond en comble, sur les rapports de force qui la structurent, sur les fantasmes qui J'encombrent dès l'origine •. Et, développant, ils précisent que ce sont en gros : (( le primat du phallus et la prégnance de la première relation amoureuse, celle à la mère •. Le dogmatisme de ces doctes doctrines a un certain côté moliéresque. La relation amoureuse consiste précisément à échapper à la prégnance amoureuse maternelle. Quant au primat du phallus, il échappe au sexuel, et, comme tel, sa mise en question est impliquée au plus profond de toute lutte politique et, en particulier, de la lutte pour le communisme. A l'échelle de toute

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la société, certes, la domination de l'homme sur la femme ne sera achevée qu'avec la destruction finale des résidus de la famille patriarcale, mais cette lutte n'est possible qu'autant que déjà les révolutionnaires, le parti révolutionnaire dépassent ce stade dans leur conscience. Pas plus que qui que ce soit, ils ne sont maîtres de leur inconscient, mais l'inconscient des générations futures dépend des comportements des éducateurs qui, eux, ne peuvent relever d'abord que de la conscience. C'est poser le problème de la morale révolutionnaire dont O. Avenas et J. Nicolas nient la possibilité au même titre que celle de l'amour.

Sur ce terrain de la modification des comportements et de la conscience de la valeur et de la dignité de l'autre, le non-sexuel est d'une importance essentielle. Nous avons tous, certes, à nous mettre à l'école de la psychanalyse, mais les psychanalystes ont aussi à se mettre à l'école du marxisme, et certains pour apprendre simplement que l'homme n'est pas une machine,~ mais un être qui a en lui un « besoin de réalisation de soi ( ... ) qui est à la racine du dynamisme spécifiquement humain ». Réalisation de soi et édification de la société sont projetées ensemble par les hommes. Le bonheur, cette idée neuve, est celui d'une société sans contradictions inter-humaines et de l'amour. L'homme a su vaincre bien des résistances « naturelles " pour se créer et édifier des sociétés, et cela alors que les résultats ne pouvaient être que médiocres et insuffisants. Comment ne serait-il pas capable de vaincre ·de bien moindres résistances pour édifier une société enfin harmonieuse ?

Dans toutes les sociétés de classes, mais surtout dans la société bourgeoise, l'amour a eu, comme sentiment asocial, bien souvent le caractère d'une " alliance " qui brisait la solitude et donnait à ses deux membres une force, qui peut étonner les « sexologues "• mais qui n'en était pas moins susceptible de· permettre des efforts surhumains. Michel Perret : O. Avenas et J. Nicolas semblent ignorer le rôle qu'a pu avoir dans l'histoire le couple militant. Que ce soit en Russie tsariste, dans les pays occidentaux au début de XXe siècle ou aujourd'hui dans les pays où la lutte révolutionnaire est clandestine, l'amour entre militants était et reste un défi lancé à l'oppresseur au point même des valeurs traditionnelles. Banc d'essai d'une nouvelle morale, l'amour entre révolutionnaires était, est ce qui provoque le plus de hargne chez les tenants de l'ordre établi et ... les forces de répression. Il faut baigner dans le désespoir du marginalisme petit-bourgeois pour prétendre avancer que le seul mot d'ordre juste renvoie avant tout à la mort de l'amour. Michel Lequenne : L'impossibilité de l'amour décrétée par D. Avenas et J. Nicolas, rejwoie irresponsablement chacun à sa solitude. Et ils prétendent me répondre (1our que je n'amène pas « chez les lecteurs, membres ou non de l'organisation, des réactions de désarroi et d'inquiétudes justifiées " ! L'inconscience atteint ici le point maximum. III. Morale révolutionnaire

M. Lequenne :O. Avenas et J. Nicolas m'accusent d'avoir« contourné " la psychanalyse. Ce serait éventuellement un moyen d'aller au-delà. Passons !

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On aura déjà jugé ce qu'il en est. Mais, eux, à vouloir la " traverser » s'y sont enlisés. Ils me dénient d'avoir réussi à me placer sur le plan de la morale révolutionnaire, et prétendent que les principes que j'avance ne sont que ceux de la morale bourgeoise, inconsciente ou déguisée - sans doute déguisée par l'inconscience. Là encore, pas de démonstration, mais des arguments qui relèvent pour l'essentiel de la pire polémique journalistique ; ainsi de kur suggestion que rien ne sépare mes positions de celles des stalino-réformistes du XXIIe Congrès du P.C.F. Ces sortes d'arguments ne déconsidèrent que ceux qui les emploient. Mais eux, quelle est leur position sur ces questions ? Rien ! C'est, dans leur article, un trou, un abîme, qu'ils contournent prudemment.

Il est clair, cependant, à bien les lire, qu'à leurs yeux aucune morale révolutionnaire n'est possible, et c'est pourquoi toute évocation de celle-ci doit être renvoyée à la morale bourgeoise. Par une opération d'écritures qu'ils appelleraient un « glissement », ils passent de la morale révolutionnaire à la morale communiste pour décréter qu'elle n'existera que dans la société communiste réalisée. Merci de l'enseignement, mais nous savons cela de longue date. Ouvrez les oreilles, c'est de la morale révolutionnaire que nous parlons, et il en va sur ce terrain comme d'autres, tel celui de l'art : la morale communiste sera celle d'une société sans classes ; la morale révolutionnaire est une morale de combat, de combat au sein d'une société de classes, ordonnée par la lutte contre la classe dominante dont la morale, dominante, formelle, est la couverture hypocrite de sa contradiction pratique, l'ignoble immoralité bourgeoise. La morale révolutionnaire n'est pas une morale pour demain, elle ne prétend pas à quelque absolu, elle se forge en opposition mais au sein de la société de classes et de ses lois d'airain ; elle n'ignore ni les déterminismes de classes, y compris ceux de la classe exploitée, corrompue idéologiquement et moralement par la classe dominante, ni les aliénations de notre époque en fonction des hautes tensions de la lutte de classes, ni, par conséquent, les « perversions » de la société, mais elle n'ignore pas non plus que tout n'est pas permis pour parvenir au socialisme.

L'ultra-gauche, en tant qu'envers de l'idéologie bourgeoise, reproduit celle-ci dans l'inversion en la niant. La bourgeoisie définit sa morale comme la morale ; l'ultra-gauche, acceptant cette prétention à l'absolu de l'adversaire, rejette toute morale comme bourgeoise. Xavière Gauthier, conséquente dans son ultra-gauchisme, donne un contenu - le déchaînement des perversions -à l'immoralisme conçu comme envers révolutionnaire de la morale bourgeoise. D. Avenas et J. Nicolas restent à mi-chemin de cette démarche. Timidement, ils refusent de se prononcer sur la possibilité ou non d'une morale révolutionnaire autant que sur l'inversion ultra-gauchiste de la morale bourgeoise. Ce faisant, ils sont obligés d'en arriver à la dichotomie entre morale publique et morale privée.

La vie politique du révolutionnaire serait réglée par des principes de comportement touchant aux rapports généraux entre classes et à l'intérieur de la classe prolétarienne, commandée par la nécessité d'élever sans cesse sa conscience et de parvenir à son unité révolutionnaire (ainsi, nous sommes tous d'accord pour condamner la violence physique dans les rapports entre organisations ouvrières, et c'est au nom de cette morale que nous condamnons par exemple les pratiques staliniennes et celles de l' A.J .S.-O.C.I.), Mais, en-deçà, l'individu révolutionnaire ne serait contraint par nuls principes. Successeur en cela de l'indi-

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vidu bourgeois, être morcelé, il serait, comme individu privé, libre de se comporter n'importe comment. En particulier, dans ses rapports sexuels, il pourrait avoir des relations sadiques avec sa compagne (ou son compagnon) pour peu que l'autre les tolère. Plus simplement, la conscience organisée qu'est le parti révolutionnaire n'aurait pas à porter un regard moral sur la vie privée, et la cellule pourrait savoir que X .. bat sa compagne après s'être saoûlé le samedi soir sans que cela la concerne si X .. est à jour de ses cotisations et s'il accomplit convenablement les tâches qu'on lui a assignées ! Si Ponia et Cie n'en faisaient pas une filière de répression, nous pourrions accepter que Y .. se détruise à l'héroïne ? Mais cette brute, mais ce déchet humain, ils voteraient des résolutions, ils choisiraient des responsables !

Est-ce que, par hasard, ce ne serait pas de morale qu'il s'agit là ?

La morale n'est rien d'autre que la codification - pour nous, nous dirions plutôt la prise de conscience claire - des fondements et des règles de comportement des groupes humains. En tant que négativité active de la société bourgeoise, le fondement de la nôtre, c'est la destruction de cette société pour la construction de la société sans classes.

De ce point de vue, la violence, par exemple, ne peut être abordée comme l'ont fait D. Avenas et J. Nicolas (p. 69) par opposition à la violence révolutionnaire, comme « froide » et « hautement raisonnée », à la violence « impulsive » des pulsions (notons d'ailleurs, en passant, qu'une telle opposition est toujours tranchée par les révolté~ mécanistes et absolus contre la violence froide, de Sade - Français encore un effort pour être républicains, à Nietzsche - « l'~tat est un monstre froid " - et jusqu' à nos modernes anarchospontanéistes anti-bolchéviks).

Ce qui justifie la violence révolutionnaire, c'est son adéquation à ses fins, lesquelles sont hautement morales puisqu'il s'agit de la réalisation des buts les plus élevés - les moins naturels - que l'humanité se soit donné à elle-même . Mais il n'y a pas, là non plus, une séparation infranchissable entre cette violence-moyen et celle où entraînent les pulsions issues des profondeurs et plus ou moins canalisées par les sociétés de classes. Et si la << violence systématiquement organisée ( ... ) vise à restreindre au maximum tout ce qui pourrait (sic) relever d'un quelconque (resie) ' déchaînement ' des instincts », ce ne peut être par le fait de la sagesse suprême des chefs géniaux ni même d'un~ " élite » (sélectionnée comment ?), mais bien par l'adoption, par les masses révolutionnaires, tendant à se confondre avec toute la classe révolutionnaire, de principes qui sont ceux de la morale révolutionnaire. Si, jusqu'à nous, les révolutions n'ont pu éviter, de leur côté, des « bavures •, parfois atroces, n'est-ce pas en raison d'une arriération des classes opprimées - qui, étant le fait des classes dominantes, est d'ailleurs leur excuse - qui se manifeste par des comportements étrangers à la morale révolutionnaire, retournement sur la classe ennemie de sa pratique, elle-même inversion de ses principes formels.

Quant à la morale sexuelle des classes exploitées et opprimées, elle est évidemment celle de la classe dominante, souvent aggravée par la misère culturelle. Elle est dominée par l'esprit patriarcal, la misogynie, la violence à l'égard des femmes. (C'est d'ailleurs pourquoi les pays de l'aliénation maximum de la femme voient souvent, à l'heure de la révolution, le plus haut point de radicalisation atteint par celles-ci). Mais « il est vain de jeter sur (cette violence) l'anathème », me censurent D. Avenas et J. Nicolas. En somme, c'est comme

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ça, on n'y peut rien, cela s'arrangera dans la société communiste, sauf à ce que cela soit trop profond (voir plus haut), Mille pardons ; je ne me drape ni n'anathémise, mais je pointe et la complaisance ct la confusion, et somme la vie privée de sortir de son trou, où, bien retranchée, elle invoque ses pulsions irrépressibles et l'accord des « partenaires » dans les vieilles normes.

Pendant que nous y sommes, j'irai plus loin : bien loin de devoir être un immoraliste, le révolutionnaire doit être l'être le plus « moral » quel'humanité ait jamais vu. Sinon il n'est pas un révolutionnaire, mais probablement quelque aventurier.

Morale de la relation humaine, la morale révolutionnaire doit exclure tout tort à l'autre qui n'est pas exigé par la marche en avant de la révolution, c'està-dire par la réalisation de l'espèce humaine en véritable humanité. A fortiori condamnera-t-elle toute violence - sociale ou privée -qui maintient ou consolide le vieux monde. Or, tout ce qui est patriarcalisme est violence réactionnaire faite aux femmes, moitié de l'humanité dont il est clair maintenant que, sans elles, la révolution ne sera pas faite. Si j'ai raison de dire que les perversions sont patriarcales, il est exclu pour les révolutionnaires de vouloir les « libérer » si peu que ce soit.

Michel Perret, en nous montrant plus haut l'échec et la violence du mode de relation du pervers à l'autre, lui dénie autrement ses prétentions révolutionnaires.

Ici nous voyons clairement que les aspects sexuels de la morale révolutionnaire, à l'envers de celle de toutes les morales des classes dominantes, n'ont aucun aspect « positif • d'exigence d'une pratique particulière ou limitée, mais ont besoin comme toutes les autres, d'interdits qui ne relèvent que de la contradiction de certaines pratiques avec l'ensemble dialectique moyens/fins de la révolution.

Pour l'anarcho-ultra-gauche, le monde de la révolution s'édifie sur la plage lisse d'une annihilation de tout le passé. Il n'y aurait rien à sauver de tout l'acquis de l'humanité au long de millénaires d'histoire . Et surtout pas sur le terrain de la morale. Celle-ci ne serait tout entière qu'organisation de la répression.

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les théories ultra-gauches modernes en matière d'éducation. Notons seulement que même ce maître théorique de l'ultragauche moderne qu'est Bataille a bien montré (De l'érotisme) que l'humanisation n'a été possible qu'au prix d'une « répression •, sexuelle dans son fond. S'il est vrai que la pulsion sexuelle recèle l'animalité en l'humain, tout le problème de la société harmonieuse, c'est-à-dire du communisme, sera celui de l'équilibre instable - donc dynamique - entre sexualité épanouie et humanisation toujours plus élevée. Ne pas comprendre l'exigence éternelle de la contrainte constitutive de l'humanité est au fond du désespoir ultra-gauche. La refuser, c'est refuser toute civilisation. Et comme aucun communisme n'est possible dans l'anarchie d'une foutrerie universelle, cet idéal ultra-gauche ne pourrait se réaliser que comme envers de vie privée d'un communisme de fourmilière, comme libération compensatoire d'un monde de robots. Encore une fois, nous retrouvons Huxley, ou mieux/pire le prolétariat de Planète à·gogos de Pohl et Kornbluth. Si l'on peut penser qu'un tel enfer sciencc-fictionniste ami-utopiste n'a aucune chance de se réaliser en cela qu'il est totalement inhumain, les tendances - fussent-elles inconscientes - en cette direction n'en

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sont pas moins dangereuses comme les premières esquisses de la barbarie nous l'ont déjà révélé.

Condamner la sublimation comme " morale de curé •, c'est oublier que Freud a parfaitement montré en celle-ci la source ml-mc des plus hautes réalisations humaines. Dans mon article du n° 4, je ne donnais nul conseil ; j' obser-· vais seulement que les approbations pour " perversion • que Xavière Gauthier décernait à certains surréalistes, et en particulier aux peintres, touchaient non pas des perversions réelles mais leur sublimation ·en art, c'est-à-dire leur catharsis, non seulement pour l'artiste, mais, grâce à la haute valeur de cet art, pour l'autre de l'artiste, c'est-à-dire celui qui reçoit l'œuvre. En cela également - et mon grand tort est sans doute de ne pas l'avoir assez souligné -la critique de Xavière Gauthier tombe à faux, manifeste son incompréhension de l'œuvre surréaliste et de sa portée libératrice. Le surréalisme, notre allié Michel Lequenne : L'article de Denis B:':rger, " Cours militant, le surréalisme est derrière toi •. complète celui de D. Avenas et J. Nicolas en cela qu'implicitement il reprend contre le surréalisme, ct en particulier contre Breton, quelques-uns des thèmes principaux de Xavière Gauthier, ct cela de la façon la plus légère. En effet, d'entrée de jeu, il se détourne du fond de son sujet et écrit : " Ces poèmes, ces rêves, ces photos, ces dessins, ces manifestations, à quoi bon chercher à les résumer, à les situer dans leur époque, à en dire la portée ? Les thèses universitaires sont là pour cela • . Les surréalistes d'aujourd'hui récusent les thèses universitaires, et ils ont raison (à des exceptions qui ne peuvent d'ailleurs être considérées comme " thèses universitaires • et les dépassent de beaucoup tel l'admirable André Breton de Marguerite Bonnet sur lequel nous reviendrons) . Denis Berger, plus que tout autre, devrait bien savoir que l'Université n'est pas neutre. Pour nous donner à entendre le surréalisme, il faudrait que l'Université se situe au-delà. Or elle est aujourd'hui en-deçà. Rien ne peut donc remplacer la critique marxiste révolutionnaire pour l'appréhension du passé de ce mouvement révolutionnaire qu'est le surréalisme.

Refusant d'aborder son sujet, la collection de La Révolution surréaliste (1924-1929) du point de vue de l'analyse historique marxiste, Berger accepte par là-même de se livrer à l'improvisation subjective de réflexiQn_s sur le pouce · inspirées par une lecture hâtive. Mais pouvait-il à ce point refuser les données les mieux établies de l'histoire, traiter du surréalisme en général à partir d'un de ses moments, celui qui précède son adhésion au communisme, puis accepter implicitement la thèse selon laquelle le surréalisme disparaît. dans la Seconde guerre mondiale, et considérer comme une séparation à titres égaux les orientations opposées de ceux qui restent surréalistes et de ceux: qui deviennent social-patriotes, ce qui est radiéalement incompatible avec le surréalisme n'importe comment qu'on le juge ? Cette thèse est celle que tentent de valider aujourd'hui Aragon et ses frotteurs. C'est aussi la thèse - implicite - de. l'ultra-gauche Xavière Gauthier qui y trouve son compte. C'est apporter de l'eau au moulin de ces magouilles que de taxer d'" irisümifiance • tout le sur-

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réalisme de l'après-Deuxième guerre mondiale où aucune rupture de niveau n'apparaît dans la production d'œuvres tout aussi, voire parfois plus significatives qu'au temps où le mouvement rassemblait ses thèmes (ainsi, pour ne prendre des exemples que parmi les peintres que tout le monde connaît peu ou prou, Bellmer n'est~il pas un artiste beaucoup plus profond ct bouleversant qu'un Dali ? Et peut-on considérer comme insignifiants un Molinicr ou un Matta?).

La condamnation de Berger est portée avec des arguments politiques : Garry Davis et la redécouverte de Fourrier. Outre que la remise en valeur du vrai Fourrier (occulté dès sa mort et à commencer par ses propres disciples) ne puisse pas passer pour inutile pour des marxistes révolutionnaires en lutte contre la mécanisation sectaire du marxisme par ses thuriféraires officiels, comment Berger peut-il oublier que Breton fut un des trois ou quatre hommes qui lancèrent le Manifeste des 121 ! P. Frank et moi-même, en tout cas, n'eûmes garde d'oublier, dans l'hommage que nous lui rendions à sa mort, sa ~nature en blanc donnée au Comité de Solidarité Pérou pour ces télégrammes 'qui, plusieurs fois, arrêtèrent la main des bourreaux levée contre Hugo Blanco, Hector Bejar et leurs compagnons.

Mais ces reproches sont surtout parfaitement contradictoires avec l'affirmation qu'« il est abusif de vouloir donner une explication purement politique à l'évolution du mouvement ... ». Il est vrai que Berger utilise ce constat à contre-sens. Les reculs du mouvement ouvrier, le poids du stalinisme expliquent et excusent plus et non moins les faux-pas politiques d'un mouvement qui n'était pas une organisation politique. Et il faudrait une belle inconscience - voire un rude culot - aux militants de l'avant-garde politique pour jeter la pierre aux surréalistes coupables de n'avoir pas été capables d'une plus claire conscience politique que la leur ! Précisément parce que le mouvement surréaliste n'est pas un mouvement politique, il devait subir les reculs du mouvement ouvrier plus durement que l'avant-garde révolutionnaire. Le remarquable, en ce qui le concerne, aura été sa capacité à ne pas se renier dans les plus violents contre-courants ?e l'histoire et, en cela, il est une exception historique entre tous les courants iittéraires et artistiques, aucun · autre n'yant jamais été capable de ne pas se disperser ou de ne pas devenir anti ouvrier dans les périodes de réaction.

Que cette exception ait . tenu en grande partie à la liaison Trotsky-Breton (dont la conjonction remarquable des conceptions sur l'art est bien montrée par l'excellent petit livre de José Pierre, Position politique de la peinture surréaliste; sur lequel nous reviendrons aussi), cela n'enlève rien à la valeur de c~tte fermeté dans le double refus des sirènes libérales bourgeoises ou stalimennes.

Tous les adversaires du surréalisme se sont efforcés, quand ils ne pouvaient pas le diluer dans l'eau sale de la production de ses renégats, de le réduire à Breton seul. L'opération a un sens politique très net, qui ne peut tolérer de notre part nulle complaisance. Mais il est vrai - et aucun surréaliste n'en disconviendra - que, par sa rigueur artistique et morale, Breton a été l'axe du sur· réalisme, son pilote-gouvernail entre les brisants, sa conscience la plus haute. Et cette rigueur explique les ruptures dans le mouvement surréaliste. Si celles-ci ne sont pas toutes politiques au sens strict du mot, elles le sont au plus large sens en ce qu'elles impliquent à chaque fois la totalité des acquis du mouvement.

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Ici, sur les tra.ces de Xa.vière Gauthier, Denis Berger se lance à la recherche d'une explication surdéterminante à ces ruptures, et la trouve comme elle dans l'homosexualité latente d'un groupe qui serait une " fratrie •, et en particulier dans cellt: particulière au " misogyne • Breton. Autant de termes à cette proposition, autant d'erreurs.

Tout d'abord, le groupe était-il une fratrie ? Marguerite Bonnet dans son André Breton souligne bien que ce groupe n'est pas une organisation fermée, aux frontières stables. Les listes qui en sont données sont fluantes. Et si celles de Breton ne comptent que des hommes, c'est qu'il ne retient que les créateurs, et le vrai problème : pourquoi, dans le premier groupe surréaliste, n'y a-t-il que des poètes et des peintres hommes ? ·ne peut recevoir comme réponse l'exclusion a priori des femmes - puisqu'aussi bien il y a des femmes qui figurent dans la liste d'Aragon et au sommaire de La Révolution surréaliste·: Denise Lévy, Simone Breton, Renée Gauthier, etc. - mais les conditions mêmes de l'apparition du surréalisme en ce que la révolte contre la guerre est le catalyseur de sa cristallisation; et que cette guerre là avait été essentiellement une guerre d'hommes.

Tranquillement, Berger écrit : « Breton, comme tous les hommes, est fondamentalement homosexuel et ( ... ) comme la majorité des hommes, il refoule cette homosexualité sous la pression de la morale dominante •. Comme c'est simple ! Si simple que cela n'explique plus rien. Car, en effet, pourquoi est-ce que cette homosexualité fondamentale n'expliquerait pas toutes les scissions, les nôtres par exemple, la lutte Trotsky-Staline, l'opposition avant 1917 de Trotsky et Lénine (le parti bolchévik, une « fratrie • de misogynes - la misogynie est une des explications de la psychologie de Lénine par Soljénitsyne, dans Lénine à Zurich), et, allons-y gaiement, la liaison Marx-Engels, une liaison homosexuelle typique ! La psychanalomanie peut tout réduire à l'absurde. Mais, encore une fois, si chaque homme est un homosexuel qui s'ignore, cela ne peut plus rien expliquer de particulier, c'est un tissu banal, et les causes de chaque phénomène devront être trouvées ailleurs.

Breton serait particulièrement misogyne ! Même Xavière Gauthier n'était pas allée jusqu'à une telle affirmation. La démonstration est d'ailleurs défaillante : la preuve de l'extrême misogynie de Breton, Denis Berger, toujours sur les pas de Xavière Gauthier (mêmes citations), la trouve dans quelques répliques de l'une des deux soirées de débats sur la sexualité, organisées par le groupe surréaliste en janvier 1928, débats qui n'avaient eu nuls précédents et n'ont eu depuis nulle suite. Ces dialogues, à eux seuls, exigeraient une analyse sérieuse qui commencerait à coup sûr par marquer l'« historicité • des conceptions et des pratiques amoureuses. D. Berger, comme Xavière Gauthier, se contente d'incriminer quelques phrases, celles où Breton précise qu'il ne « trouve pas de mise • de demander son avis à sa partenaire quant aux postures à prendre dans l'exercice amoureux. Tels que sélectionnés, ces propos obligent à conclure que son attitude est << phallocratique •, et plus « réactionnaire • que celle de ses interlocuteurs. Mais il se trouve que la sélection est tendancieuse (pourquoi, c'est ce que nous ne cherchons pas ici). En effet, quelques répliques plus haut, Breton a dit : << Quant à la femme, elle peut prendre l'initiative de changer autant qu'elle veut •. Contradiction ? Non ! La totalité du

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débat éclaire le sens véritable des répliques isolées par Denis Berger et Xavière Gauthier. Ce qu'exclut Breton, c'est la discussion « technique » dans le rapport sexuel. Et cela renverse les valeurs entre les interlocuteurs. Car ces débats font apparaître, en gros, deux « tendances » entre surréalistes à propos de l'amour : les partisans du « libertinage » et ceux de l'amour passionnel. Breton est évidemment de ces derniers ct condamne violemment le "libertinage •, ce qui exclut pour lui nombre de comportements, que l'on peut trouver « historiquement dépassés • si l'on veut, mais qui interdisent de les caractériser comme particulièrement misogynes par rapport non seulement à ceux dominant alors, mais encore par rapport à ceux que défendent la moitié de ses amis de l'époque.

Autre preuve : Breton morcelle le corps de la femme (Berger dit \.!'ailleurs qu'il le fait avec des " comparaisons superbes •, des « images magnifiques » : c'est très étonnant ! Personnellement, je ne saurais comprendre comment cc qui est réactionnaire pourrait en même temps être magnifique et superbe ! ), il n'est pas question de l'" existence de la femme » dans la conception de l'amour fou. La lecture de l'œuvre poétique de Breton par Denis Berger est aussi sélective que sa mémoire de l'activité politique surréaliste. Comparée à la manière dont les poètes hommes de tous les temps ont célébré la femme, des " blasons » du XVIe siècle aux poèmes érotiques de Verlaine (dont la bisexualité assumée est bien connue), la récapitulation des corps par Breton n'est exceptionnelle que par la splendeur de son panthéisme. L'écriture a cette infirmité de ne pouvoir dire globalement, comme le fait la peinture, mais, en revanche, elle peut aller plus facilement au-delà des surfaces. Pourtant, dans les deux cas, le lecteur doit faire la moitié du chemin, Ramené au lot commun des poètes, faut-il conclure que, simplement, Breton est misogyne comme les autres, tous participant d'une commune approche patriarcale de l'amour ? Ce serait encore une fois tuer la valeur de la caractéristique et s'interdire, par suppression du problème, la recherche des déterminants des érotiques particulières. Marguerite Bonnet, elle, avec la finesse analytique que lui assure sa triple qualité de femme, de marxiste et de surréaliste, appliquée quinze ans durant à l'étude de Breton et du surréalisme, a sûrement mieux vu le problème en le saisissant ainsi : « il est sûrement important que la figure féminine y apparaisse, presque toujours, non seulement vague, mais incomplète, mutilée même, comme « la belle unijambiste des bouvevards • ( ... ), réduite à un seul fragment de son être, « un auriculaire de femme » ( ••. ), ou à un substitut, tel le voile animé ( ... ). De façon générale, le corps féminin y subit, outre la dématérialisation générale, une parcellisation frappante, si bien qu'on pourrait sans doute lire ces textes comme ·des textes du manque, de la frustration, tout autant que de l'accomplissement extasié du désir ». Il s'agit pourtant ici d'un moment de l'évolution d'André Breton dont ~arguerite Bonnet précise qu'il sera dépassé,« grâce à Nadja», dans «une mutation décisive » qui « lui fera connaître dans la passion àmoureuse la loi absolue de son être et de son destin ~. Breton, timide devant là femme, ç'est une clef plus valable de son admiration et des espoirs qu'il met en elle. Evoquer l'amour fou, et comme concept et comme ouvrage particulier, pour justifier une chosification de la femme, ce ne peut être que la manifestation de la lecture la plus superficielle : la seule lettre à sa fille nouveau-née, adressée à son adolescence, dans ce livre, suffirait à réduire à néant une telle interprétation, et plus encore les espoirs mis au compte des valeurs féminines dans Arca.ne 1 7.

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N'y a-t-il pas de quoi rire d'ailleurs, après les fulminations contre l'évocation de Mélusine, à voir les féministes ultra-gauches (dont Xavière Gauthier) titrer leur revue Sorcières, quand on sait que fées et sorcières ne sont que les deux faces de la même réalité, pour les surréalistes tout aussi positive dans les deux sens. Mais surtout, il y a dans la condamnation du surréalisme comme misogyne, et des aspects « hasard objectif • de l'amour fou comme articles de bazar désuets, l'incompréhension profonde de ce qui, pour Breton, loin d'être un irrationalisme de la « désignation » était au contraire ·construction poétique d'une « singularité •• en accord « cosmologique • au monde, ivresse de fusion des sujets dans l'univers, qui sera à jamais étrangère aux « matérialistes • des corps à corps multipliés. Tant pis pour eux !

Dans ses dernières années, Breton a multiplié les déclarations et les précisions sur sa conception de l'amour. On les trouvera dans Perspective cavalière (en particulier, « Réponse à une enquête : L'amour sublime est-il unique ? •, " Préface au Concile d'amour d'Oscar Panizza •, et surtout l'entretien avec Guy Dumur), ainsi que « A ce prix • (Le surréalisme et la peinture). De tels textes peuvent à coup sûr être discutés, on ne peut les écarter d'un adjectif.

Entre le reproche de ne pas « se situer clairement dans la lutte politique • (cc qui est d'ailleurs faux) et le constat que ce mouvement " se situe à d'autres confins (!) que ceux de l'action révolutionnaire militante •, Denis Berger flotte et manque ... précisément la spécificité du surréalisme .. Mettre le surréalisme sur le même plan que le M.L.F. ou les mouvements de libération des homosexuels, outre que c'est " oublier • que ces derniers mouvements ne datent que d'hier et que cc n'est pas le marxisme, fut-il révolutionnaire, qui les a créés, c'est, délibérément, fixer au surréalisme des fins qui ne sont pas les siennes.

A partir d'une révolte de jeunes poètes - bourgeois, qu'auraient-ils pu être d'autre ? - contre l'ignominie bourgeoise, et s'attaquant d'abord à leurs propres problèmes : de l'écriture, de l'art, puis de ses fondements, le surréalisme a réussi à prendre une place particulière dans le mouvement révolutionnaire . Son courage moral, dans cette évolution, est rare. En font partie ces expériences de dépouillement et d'auto-analyse où ils n'ont pas été suivis. La critique qui leur est faite à cet égard, si sélective et superficielle, est devenue fréquente, et, le plus souvent, de la part de gens qui, eux, ne se dévoilent pas. Pourtant le défi des Confessions de Rousseau est aussi le leur. Leur attitude fut à l'envers du « culte du moi • barrésien ; un appel à jeter les masques sociaux. Qui ne commence pas par les imiter a-t-ille droit de les juger ? j'en doute.

Mais ce ne fut encore là qu'un stade du mouvement surréaliste. Vincent Bounoure eut raison d'y insister dans le n° 9 du Bulletin de liaison surréaliste· (20.9.74) :le surréalisme doit être saisi comme mouvement, au sens propre du mot. Le surréalisme ne peut être dissocié en œuvres et en actes. Les premières ont fécondé tout art moderne, mais le surréalisme n'est pas une forme. La spécificité du surréalisme ç'aura été cette fusion des œuvres dans les actes, en un mouvement de sauvegarde du plus humain, des valeurs qui échappent à l'analyse rationnelle et sont la saveur même de la vie. Certes, le surréalisme n'est pas l'" expression culturelle du mouvement révolutionnaire • (une telle définition fera d'ailleurs bien rire les surréalistes), ne serait-ce que parce qu'une telle " expression culturelle • n'existe pas et ne saurait exister (lisons et relisons Littérature et révolution !), Il est autre chose,·que l'on pourrait appeler un

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y,arde-non-fou, ô combien utile ·d ans notre monde de chosification technocratique, aux pressions de laquelle les révolutionnaires ne sont que trop exposés., Et ce rôle, les surréalistes, y compris après la mort de Breton, n'ont cessé de le jouer, en lutte sur plusieurs fronts (par exemple, dans l'immédiat après 68, la résistance au nihilisme ultra-gauche).

Ce n'est pas sacrer le surréalisme « expression culturelle du mouvement révolutionnaire » que de constater que notre alliance de lait avec ce courant continue, et qu'il est d'ailleurs le seul courant « culturel » qui, comme tel, poursuit sa lutte sous plusieurs latitudes, et en particulier, sous la botte bureaucratique, avec le groupe de Prague, sans parler de nos camarades marxistes révolutionnaires qui sont en même temps surréalistes.

Nous devrions rous savoir à quel point le mal bureaucratique a de l'avenir, combit:n il faut et faudra être vigilant à la moindre de ses manifestations, sous quelque forme qu'il apparaisse. Si la démocratie ouvrière est son antidote principal, aujourd'hui, nul, sans démagogie, ne pourrait oser dire qu'elle suffira, nul ne saurait, sans justifier les pires soupçons, écraser sous le talon des « vérités militantes », comme« petites-bourgeoises» et «réactionnaires», les interrogations et les recherches menées aux confins du cor.nu, les exigences du jeu et du gaspillage mental, à tout risque !

Errata du no 4 Article de F. Vinteuil, Capitalisme et «patriarcat » p. 35 : une ligne manque après la troisième ; à près L'organisation sexuelle et reproductive de la société constitue chaque fois la base réelle qui permet en dernière analyse ... Article de M. Lequenne, Surréalisme, sexualité, féminisme et révolution: p. 84, 1er paragr., avant-dernière ligne, il faut lire : des «premiers devoirs »l'arme à longue portée ... p. 87, avant-dernier paragr., 2ème ligne : « comme un sujet anhistorique ... » et non « historique ». p. 94, dernier paragr., 4ème ligne : « oppression des femmes » et non « opposition ». p. 98, 2ème paragr., 3ème ligne : « l'inaccomplissement de leur amour», et non « l'accomplissement ». p. 101, 1er paragr., avant-dernière ligne:« se résout en baiser donné au » et non « au baiser ... » p. 102, 4ème paragr., la troisième ligne est un doublon de la première.

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