Plus d'un s'arrache les cheveux
J'en vois plus d'un gonflé de haine
J'en vois plus d'un drapé
Dans son écharpe de silence
J'en entends plus d 'un gémir le soir i< De quoi demain sera-t-il fait
A quoi nous raccrocher encore
A quoi 7 A quoi ? A quoi ? »
N'attendez pas des jours meilleurs
N'attendez pas de tout votre cœur
Comme le fou qui jour après jour
Attend au bord du fleuve
Que soient taris les flots
Qui roulent éternellement
Qui roulent éternellement
Wolf Biermann
Warte nicht auf bessre Zeiten
Notre génération
Le dernier chapitre du livre de Daniel Bensaid, La révolution et le pouvoir, évoque, sans grande inquiétude à notre avis,
(<l'inquiétude militante». D'autres l'ont fait avant lui, d'un point de vue anti ou non militant ( 1); Révolution a abordé le débat dans ses colonnes... Alors soyons francs : parler ((d'inquiétude militante » peut être une façon de ne pas aborder de front la crise du militantisme qui traverse les organisations révolution-
( 1) François Fourquet dans L'idéal militant ( 1 0)18), Yvon Bourdet dans
Qu'est-ce qui fait courir les militants ?
naires de notre pays depuis quelques années déjà. Et pourtant, combien cette crise nous est familière, dans ses manifestations sociales, psychologiques, affectives multiformes, véritable serpent de mer de toute l'extrême-gauche, objet de toutes les discussions de banquets militants ou para-militants du samedi soir ! (< X a tout plaqué pour faire la route ». i< Y a quitté l' orga, il passe ses examens », i< Z a cessé de militer, elle n'y arrive plus avec ses gosses », etc ., etc. Crise infiniment . répétitive, désespérante à la longue, même si de nouveaux militants (tes) viennent sans cesse prendre le relai de ceux qui s'en vont. Le ressassement interminable de la crise ne fait que refléter l'approfondissement du phénomène, du désarroi des militants visà- vis de la cassure béante entre leur (< vie » et leurs convictions politiques. Car bien peu quittent l'organisation en raison de divergences politiques de fond . Mais n'est-il pas plus que temps de considérer la crise en elle-même comme un fait politique, et non comme une accumulation de i< problèmes personnels », et d'en rechercher les raisons profondes ?
La crise du militantisme nourrit le conformisme de l' antimilitantisme. Dans certaines couches sociales qui sont revenues de i< l'idéal militant » au fil des avatars de la lutte des classes depuis 68, celui-ci en est venu à symboliser le comble d'une aliénation attachée de part en part à la i< vieille vie ». C'est au point qu'on en vient à oublier ce que le militantisme est: la pratique révolutionnaire consciente et organisée, la pratique la plus avancée de la lutte des classes d'un point de vue prolétarien. Ce qu'il faut répéter avec force au moment où resurgissent sous toutes les formes imaginables les fadaises libertaires immémoriales. Mais il faut ajouter _aussitôt ceci, d'où naît le problème: le militantisme n'est pas une simple pratique politique, la mise en œuvre sur un champ de bataille d'un programme politique, d'un idéal révolutionnaire. C'est aussi une pratique sociale, une forme d'insertion sociale conflictuelle dans la société de classes, insertion où le militant n'engage pas que ses convictions, mais son existence sociale toute entière. Cette pratique sociale est conditionnée, dans telle ou telle situation historique, par des modèles, des (< idéaux militants », pour parler comme Fourquet, qui sont eux-mêmes la résultante d'héritages et de situations politiques donnés. Le militant révolutionnaire dont Fourquet dessine la caricature est une abstraction métaphysique, historiquement inexistante, qu'il érige pour les besoins de sa cause anti-militante. Car à chaque
situation historique correspondent un (< modèle ». des idéaux militants précis, et aujourd'hui, nous sommes pris dans la crise d'un tel modèle, dont il nous faut analyser les racines historiques et les raisons de l'actuelle inadéquation. C'est le seul moyen de déblayer le terrain des jongleries métaphysico-psychologiques des Fourquet et autres, et d'y voir plus clair.
D'un point de vue historique, le courant marxiste révolutionnaire dont nous nous réclamons a été porteur et producteur d'un (< modèle» militant particulièrement typé, dont les racines plongent dans notre histoire lointaine et dans notre histoire proche. L'une et l'autre ont contribué à ériger l'archétype du militant révolutionnaire professionnel ou quasi, être politique (< pur » dont l'identité sociale est absolument secondaire, dépourvu de toute autre passion que celle de la révolution, et dont la représentation caricaturale est loin d'être effacée de l'imagerie de l'extrême-gauche (et au - delà), quoiqu'elle soit entrée en crise depuis longtemps déjà. Aussi longtemps que cette image a collé avec une certaine conception du sujet, elle a fonc -tionné sans trop de problèmes. Mais elle est aujourd' hui totalement en porte à faux, pour un certain nombre de raisons qui réclameraient une analyse spécifique qu'il serait beaucoup trop long de faire ici. Ainsi par exemple, le (< modèle » du militant révolutionnaire s'est désagrégé sous les contrecoups de la crise de l'individualité bourgeoise, (telle qu'elle s'est manifestée par le refus de la coupure de l'individu privé et de l'individu public), elle-même fruit de la crise des institutions, et donc des repères identificatoires, qui structurent le sujet dans la société capitaliste. Autrement dit, l'idéal militant n'a pas échappé, nous y reviendrons, à la (<crise des valeurs» de la société bourgeoise, qu'il avait détournées certes, mais qu'il n'avait pas dépassées. De cette (< crise d'identité» généralisée née de la désagrégation des ins~itutions (famille, école, armée et autres) dans lesquelles se structurait le sujet, surgissent aussi à l'état encore balbutiant et ·embryonnaire, et parfois profondément « insécurisant », des formes de rapports sociaux qui se veulent autres, et qui tentent de préfigurer, non sans limites et sans impasses, une désaliénation des individus. Mais il reste que la crise du modèle militant, qui s'insère à plein dans cette crise généralisée de l'individu sur fond de décadence et de pourrissement des institutions et valeurs bourgeoises, est la plupart du temps perçue comme insurmontable, du fait de notre incapacité à en maîtriser
toutes les données afin de promouvoir une image autre, alternative, du militantisme. Nous sommes pris dans un tel faisceau de contradictions qu'il est difficile de contrecarrer la tendance spontanée à se raccrocher aux vieilles lunes plutôt qu'à plonger dans l'inconnu de nouvelles figures, aléatoires, du militantisme.
Puisqu'il faut bien prendre le problème par un bout, commençons par faire un détour par l'examen et la critique de nos origines historiques. Le modèle militant que nous évoquions plus haut a été recréé dans les années qui ont suivi Mai 68. Il s'articulait sur une conception de l'organisation révolutionnaire et du cadre de travail stratégique dont Daniel Bensaid et Antoine Artous ont abordé la critique dans le N° 6 de Critique Communiste . L'hyperléninisme propagandiste- sur le terrain général de la pratique révolutionnaire avait inévitablement son répondant sur le plan du modèle militant : un bolchevisme volontariste. La sacra-sainte référence à Que Faire n'a pas seulement modelé la pratique politique d'une organisation propagandiste activiste dont elle était le sésame, en raison de la nécessité d'opr oser un cont re- feu au déferlement des courants spontanéistes de l'époque. Elle impliquait aussi l'identification à un certain nombre d'(< images pieuses » de la pratique militante individuelle et collective dont Lénine, Trotsky, le Che constituaient les écrasantes figures de proue. Socialement, cet hyperléninisme volontariste s'ancrait dans la disponibilité quasi absolue du militant jeune, vivant encore en deçà des problèmes d'insertion sociale et d'« installation dans la vie », dans tous les sens du terme. C'était l'époque bénie des réunions quotidiennes, jusqu'à trois heures du matin s'il le fallait, la plupart d 'entre nous n'avait pas à se lever à l'aube! Ne vivions-nous pas, en majorité, dans un état d'apesanteur sociale, entre nos études qui pouvaient bien attendre, et des parents qui dans la plupart des cas pouvaient bien pourvoir au reste ? Nous considérions implicitement que seul un activisme incessant, même brouillon, mais sautillant et haut en couleurs, pouvait compenser notre extériorité par rapport à la classe ouvrière. Qu'on se souvienne de nos ma nifs de l'époque, de nos chœurs parlés, de nos charges héroiques contre les cordons staliniens ! Implicitement aussi, cette activité incessante était le moyen d 'exorciser nos origines sociales : je me crève à la tâche, je suis à 5 h devant les portes de Renault, donc je ne suis plus un petit bourgeois ... Dans un tel contexte, le surgissement de toute forme de problème (< privé » apparaissait comme le .
symptôme et la marque d'infamie de qui rechutait dans ses origines non prolétariennes. Nous remisions dans la pénombre nos i< problèmes personnels », reproduisant à notre manière la coupure bourgeoise de l'individu i< privé » et de l'individu i< public ». Nous le faisions sans grand mal, n' étant guère confrontée aux dures réalités de la vie, ce qui nous permettait de structurer toute notre existence autour du militantisme.
C'était la grande époque, aussi, du « bolchevisme affectif », du moralisme pudibond, du non questionnement de ce qui restait dans nos rangs de morale dominante, tout particulièrement en ce qui concernait le statut des femmes dans l'organisation.
C'est ainsi que, de longues années durant, nous nous sommes cuirassés, avec l'alibi d'une inexorable nécessité politique, contre l'irruption de la crise des rapports sociaux issue de Mai 68. Nous avons longtemps perçu les manifestations politiques et sociales avant-gardistes de cette crise comme la pure et simple expression politique de courants petits - bourgeois auxquels il urgeait de faire la peau. Sur le plan strictement politique, l'analyse n'était pas absurde, il y avait effectivement une bataille politique à mener, qui était bel et bien un combat de classe, pour l'édification d'une organisation révolutionnaire prolétarienne (une fois la part faite de outrances de notre léninisme volontariste de l'époque, cf. le texte BensaidArtous déjà cité). Mais dans cette bataille, nous avons aussi jeté le bébé avec l'eau du bain, en négligeant la dimension des mutations sociales en cours sous forme de crise des rapports sociaux, des institutions, de sujet, crise qui aurait dû constituer une dimension nouvelle de la pratique révolutionnaire. Au contraire, nous nous sommes bardés de moralisme ultra-conservateur, reproduisant en notre sein les formes de la morale dominante qui précisément entraient en crise. Rappelons-nous : un des tous premiers articles émanant de notre courant sur l'émanticipation des femmes, paru dans Partisans, n'était qu'une longue diatribe contre le MLF et le féminisme, et le premier article paru dans Rouge sur les homosexuels se contentait de menacer les « folles » d'être éjectées du prochain cortège ouvrier qu'elles viendraient perturber. Faut-il évoquer le culte du chef, du beau parleur d'AG étudiante, le machisme satisfait et tous azimuts qui reléguait les femmes à l'intendance, et leur interdisait de s'exprimer? Faut-il rappeler qu'en ce temps-là (le vent a tourné depuis), il était pour le moins saugrenu de « s'encombrer » d'enfants, et que, s'il y avait des gosses, il revenait tout
i< naturellement » aux mères de les prendre en charge, les pères étant appelés à de plus nobles tâches, en raison de leur aptitude non moins « naturelle » à se mouvoir avec aisance dans la Politique? Faut- il rappeler que les quelques filles qui parvenaient à se faire i< reconnaître » de leurs camarades mâles » comme militantes politiques à part entière devaient se couler dans le moule du militant révolutionnaire tel qu'il règnait en ce temps-là, faute de quoi on ne les écoutait guère ... Faut-il rappeler enfin que les premières conséquences des tentatives de « libération sexuelle » des militantes furent interprêtées par les mecs comme une possibilité de. les « baiser » à loisir, parce que si elles ne se laissaient pas faire, c'est qu'elles étaier.1t des conasses pudibondes et pas dans le vent ? On pourrait allonger la liste ...
Sociologiquement, idéologiquement, l'organisation que nous construisons a joué le rôle d'un cocon qui nous protégeait des « agressions» inhérentes à la crise des rapports sociaux. Etait-ce le tribut à payer pour l'édification de la plus importante des organisations révolutionnaires qui existe en France actuellement ? Il y a là un débat qu'il faudra bien aborder un jour. En tous cas, nous touchons ici à l' une des racines de la crise du militantisme : nous nous sommes trouvés assaillis par des problèmes que, politiquement, nous avions non seulement négligés, mais carrément rejetés. Notre moralisme conservateur, la pesanteur de notre fonctionnement « hyperléniniste », n'ont pas été repensés par une réflexion politique fondée sur l'analvse en profondeur des mutations sociales, mais sous l'effet direct de l'irrupti on , de l'impact sauvage des mutations et de la crise sociale dans nos rangs. Lorsque, dans une organisation révolutionnaire, les choses se passent de cette façon, on peut être certain qu'elle en paie le prix fort.
C'est ainsi que nous avons été complètement désarmés par l'irruption du mouvement des femmes, qui venait nous jeter à la gueule nos relents de moralisme bourgeois, qui faisait exploser la contradiction, la coupure entre le « privé » et le « public » dont elles étaient les premières victimes, qui refusait le phallocratisme qui imprégnait de part en part l'organisation révolutionnaire. Nous avons oscillé en permanence entre le sectarisme et l'opportunisme, et faute d'avoir appréhendé dès le départ le phénomène social à l'œuvre dans sa dimension historique, nous en avons hérité sous la forme de la crise du militantisme des femmes, l'une des manifestations les plus aiguës et les plus massives de la crise générale du militantisme. Aujourd'hui encore,
une compréhension synthétique d ' un point de vue de classe de la montée du mouvement féministe nous fait défaut, et nos perspectives révolutionnaires sur ce terrain sont toutes entières engluées dans la crise d'identité des militantes révolutionnaires . A un moindre titre, de semblables problèmes se retrouvent sur le terrain de la jeunesse.
Si l'on veut, la crise du militantisme, c'est la crise du politisme étroit des organisations révolutionnaires, et de la nôtre tout spécialement. Nous sommes dans une situation politique particulière, paradoxale, en ce sens que le caractère à l'évidence ascendant de la révolution ne suffit pas à mobiliser l'intégralité des énergies militantes sur le seul terrain de la pratique politique au sens étroit, classique, du terme . La crise sociale, dans tous ses aspects, a pris une telle ampleur qu'elle talonne l'ensemble des individus sociaux, et exige, de la part des organisations révolutionnaires, des réponses qui n'attendent pas les lendemains du grand soir. Dans le même temps, ces exigences de vivre « autrement », telles qu 'elles se concrétisent sous la forme de la remise en cause de la famille, du couple , de l'école par exemple, viennent buter sur l'absence de débouchés politiques centraux. La vapeur monte, chacun le sent, mais le dénouement de la crise est relativement bloqué par des perspectives électorales qui n'ont qu'un rapport distendu avec la pratique révolutionnaire . La montée générale du réformisme, qui se nourrit partiellement, bien qu 'elle le bloque politiquement, de l'exigence de «vivre autrement », nous place dans une situation bien plus difficile à assumer que celle des lendemains immédiats de 68. La nécessité de nous situer politiquement par rapport au réformisme d' un point de vue qui ne soit plus strictement propagandiste, tout en continuant à le combattre, en rendant plus difficile et plus complexe notre statut sur la scène politique, nourrit une certaine « impatience révolutionnaire » qui écarte de nous certaines couches sociales extrêmement sensibles à la crise sociale sous tous ses aspects, et dont l'extrême actualité contraste avec un dénouement politique qui semble reporté à des calendes pas tout à fait grecques mais presque. Et nous sommes également tributaires de cette contradiction, que le rapport des forces ne nous permet pas de dépasser de façon décisive aux yeux de bien des gens qui nous sont proches politiquement, ou l'étaient. Cela semble particulièrement net sur le terrain du mouvement des femmes par exemple, dont les perspectives politiques ne peuvent
se concrétiser au-delà d'un certain seuil, qui ne pourra ëtre franchi que par le saut qualitatif de la révolution socialiste, et dont les tentatives d'anticiper d'autres rapports sociaux se trouvent bloquées par les contraintes de la société capitaliste. Ainsi nous trouvons-nous contraints à la fois de répondre aux exigences immédiates de la crise sociale et de démontrer, dans le même temps, que la seule issue décisive se trouve au niveau des affrontements centraux, si l'on ne veut pas que les tentatives de « vivre autrement » se soldent éternellement par des impasses.
Cette double nécessité, qui nous impose à la fois de maintenir des « priorités » (dont la principale, absolument décisive, demeure plus que jamais la nécessité de s'implantér dans la classe ouvrière) et d'intervenir sur une foule d'autres terrains sans y être préparés, se présente comme un facteur d'aggravation de la crise. Dans ce contexte, la faiblesse et l'imprécision de l'élaboration des révolutionnaires sur le front idéologique et culturel, au sens extensif du terme, ne sont plus possibles. La dissociation entre la conscience politique et l'angoisse du vécu, la recherche de réponse immédiates à la crise des rapports sociaux, s'accentuent et nous ne pouvons plus nous permettre d'apparaître sur ces terrains constamment en porte-à-faux. Car c'est au point que, l'homme ne vivant pas que de politique, les convictions politiques et le combat révolutionnaire au sens « classique » en viennent parfois à apparaître comme négligeables par rapport aux « vrais » problèmes, ceux de la « vie ». Ne rencontre-t-on pas d'ex-militants qui se sentent « libérés» de n'avoir plus qu'à intervenir dans tel ou tel mouvement de masse, plus immédiatements « gratifiant » ? Ce dérapage, ce décalage croissant du discours et de la pratique révolutionnaires vis-à-vis des préoccupations de nombre de militants ou sympathisants des organisations révolutionnaires pose un problème qu'il n'est pas possible d'esquiver. Pour ne prendre qu'un exemple, celui de l'enseignement, il ne nous est plus possible aujourd'hui de faire de la politique ou du travail syndical en dehors des heures de cours, et d'avoir pendant le temps de travail une pratique pédagogique «traditionnelle». Plus possible de nous contenter d'une analyse de l'école de classe, de ses fonctions, et de balayer d'un revers de main méprisant les mouvements de recherche pédagogique, proies faciles du réformisme ou de la récupération bourgeoise. Nos « élèves » nous jugent sur notre attitude à leur égard, sur notre pratique pédagogique, au moins autant sinon plus que sur nos idées abstraites, et nous avons été contraints (on est encore
loin du compte, d'intervenir dans le débat pédagogique, parce qu'il n'est pas possible de se contenter de rêver l'école de demain, il faut aussi changer, autant que faire se peut, l'école d'aujourd'hui. Même s'il faut indiquer clairement qu'il est impossible d'échapper à l'ensemble des contradictions du statut d'enseignant sans mener un combat politique contre l'école de classe, et donc contre la société qui la porte. L'enseignant révolutionnaire ne peut plus aujourd'hui ne pas intervenir sur les deux terrains du combat politique et syndical, et de la pratique pédagogique qui, elle, répond à ses exigences de changer ici et maintenant l'école, et particulièrement le rapport enseignantenseigné. Et l'on pourrait sans doute donner bien d 'autres exemples. .
Autrement dit, il est clair que le contexte politique actuel ne peut que renvoyer ceux qui se détournent de l'activité révolutionnaire collective organisée, tout en conservant un état d'esprit révolutionnaire, vers des impasses, qui vont du réformisme à l'utopie marginalisante . Parce que dans la conjoncture actuelle de la crise aiguë du sujet et de la personne privée, ou des institutions, toute tentative de solution individuelle des problèmes privés, comme toute tentative de trouver une issue immédiate au pourrissement des institutions (communes, écoles parallèles ... ) est vouée à l' échec, à la repression ou à la récupération bourgeoises. Le retour sur des positions de défense individualistes, comme la perspective de l'innovation sociale subversive, dans le cadre du système, apparaissent comme de fausses alternatives à la pratique révolutionnaire organisée. C'est dans ce cercle de fer que se sont débattus depuis 68 des milliers et des milliers de jeunes révoltés ou d'anciens militants, dont l'échec nourrit les poussées de désespérance et de nihilisme que l'on connaît aujourd'hui. Dans le même temps, il est tout aussi clair que la crise sociale pose aux organisations révolutionnaires des problèmes qu'elles ne peuvent pas - ou très partiellement - résoudre, dans la mesure où elle nourrit des aspirations fondées sur la revendication de l'innovation sociale immédiate. C'est ici que se noue le malentendu: les organisations révolutionnaires concentrent le~r énergie vers le renversement de l'Etat bourgeois, et se constituent pour ce faire en «cohortes » disciplinées et centralisées, n'offrant en leur sein qu'un espace très restreint à l'innovation sociale, et ne trouvant que difficilement un ancrage politique sur les tentatives qui se développent hors d'elles sur le terreau du capitalisme pourrissant.
La perspective léniniste de la révolution, dominante sous des formes très diverses dans les organisations révolutionnaires de notre pays, implique en effet un primat stratégique absolu des tâches politiques du renversement de l'Etat bourgeois, dont dépend fondamentalement la refonte radicale de la société et des rapports sociaux. Mais voilà, ce n'est plus si «simple» que du temps de Lénine, parce que si l'objectif central demeure, plus déterminant que jamais, la situation a changé en profondeur. Il n'est plus possible aujourd'hui aux organisations révolutionnaires de sous-estimer la crise sociale, il ne leur est plus possible d'esquiver les conséquences du pourrissement des institutions bourgeoises, et elles se doivent, si elles veulent être efficaces et stopper l'hémorragie de la crise militante, d'intervenir aussi sur les autres terrains, d'intégrer ces interventions à leur problématique globale. Parce que le paradoxe du pourrissement de la société capiteliste avancée fait que le socialisme de demain s'ébauche dès maintenant dans les formes de luttes et les tentatives de créer de nouveaux rapports sociaux qui fleurissent sur le fumier de la crise des institutions et valeurs bourgeoises. Autrement dit, ce n'est pas l'objectif fondamental qui a changé, mais il est nécessaire d'enrichir notre intervention centrale d'une élaboration et d'une lutte sur des fronts que nous avons trop aisément considérés jusqu'à ce jour comme secondaires.
Voilà qui nous complique sérieusement la tâche, d'autant que la conception du parti léniniste n'a pas été sans souffrir de la crise des institutions, en tant qu'il est lui-même une institution. Institution contre l'Etat, naturellement, mais qui est marquée et façonnée par certains traits généraux du fonctionnement et des modes de reproduction de la société de classe et de l'idéologie dominante. Schématiquement, Lénine expliquait que face à un Etat hyper-centralisé, doté d'institutions répressives impitoyables, il fallait construira un instrument de subversion, le parti révolutionnaire, qui était lui-même, d'une certaine façon, façonné sur le modèle de l'adversaire : une «cohorte de fer», disait-il, centralisée et disciplinée, démocratique et hiérarchisée à la fois, susceptible d'échapper aux pressions du milieu afin de remplir son rôle. Aujourd'hui, en France, les choses sont plus complexes : il apparaît que pour affronter l'Etat bourgeois, un parti de type léniniste demeure indispensable ; tous les groupes politiques qui ont tenté de « dépasser » le léninisme en matière d'organisation l'ont payé au prix fort. Mais dans le même temps, le parti révolutionnaire en tant qu'institution ne pouvait pas ne pas
souffrir de la crise généralisée des institutions bourgeoises, ne pouvait pas ne pas être mis à mal par la remise en cause, dans l'ensemble des autres institutions, des schémas centralisateurs, directivistes et autoritaires, phénomène social qui plonge ses racines dans la forme actuelle, originale, de la crise du capitalisme. Peut-être est-ce là le cœur du problème, le cœur de la contradiction dans laquelle nous nous trouvons, dans la mesure où il nous parait indispensable de construire aujourd'hui une organisation de type léniniste, tandis que la remise en cause des institutions atteint jusque et y compris le parti révolutionnaire en tant qu'institution lui-même. Et il faut ajouter ici que la caricature stalinienne du parti communiste vient encore compliquer les choses.
Il n'y a pas de réponse toute faite à ces problèmes. La puissance des aspirations à changer la vie et le porte-à-faux des organisations de type léniniste sur ce terrain, tant dans leurs objectifs politiques centraux que dans leur mode de fonctionnement , nourrissent parallèlement des tendances libertaires et réformistes très puissantes. Indépendamment de carences « subjectives » des organisations révolutionnaires, la logique des aspirations immédiates à « vivre autrement » les oriente soit vers l'aménagement de ce qui existe. (dynamique particulièrement puissance sur le terrain de l'habitat, de l'urbanisme, ou de l'école par exemple), soit vers l'innovation sociale utopiste sans lendemain. Mais il n'y a pas là matière à conforter un point de vue de « grand seigneur léniniste » : ces luttes, ces aspirations, sont un enjeu de la lutte de classes. Les orienter dans le sens de la révolution prolétarienne et les relier au combat de la lutte ouvrière pour son émancipation est une tâche essentielle. Sur un autre versant, cela veut dire politiser la vie quotidienne, réduire la fracture entre la pratique politique et le vécu quotidien, faire des questions que les individus appréhendent d'abord de façon privée dans la sphère de la préoccupation voire de l'angoisse personnelle, des lieux de bataille politique où peut s'exercer la pratique collective des révolutionnaires, apparaît comme une démarche essentielle. Comme l'un des moyens de dépasser la «crise du militantisme». Trois tableau et un modèle
Nous avons pensé nécessaire d'esquisser rapidement pour commencer un vaste panorama des raisons et des conditions de
la crise du militantisme, et il nous est impossible dans le cadre d'un article d'en approfondir tous les aspects. Il y faudrait au moins un livre, et un livre collectif. Aussi nous recentrerons-nous autour du bilan de notre histoire militante, autour de l'analyse du « modèle militant » que nous avons voulu réactualiser après 68. C'est pourquoi il nous faut remonter à notre histoire plus lointaine, celle dont nous sommes les héritiers, dans la mesure où, comme organisation révolutionnaire, nous sommes nés d'un courant organique du mouvement ouvrier qui, au moins depuis les années 20, a existé sans discontinuité au travers d'une pratique révolutionnaire de. la lutte des classes. Et il ne s'agit pas seulement d'un héritage stratégique ou programmatique, mais, en ce qui concerne le problème dont nous nous occupons ici, de traditions révolutionnaires qui pèsent sur nous mille fois plus que sur d'autres organisations qui n'ont pas les mêmes racines historiques. Pour le meilleur et pour le pire.
Du point de vue du modèle militant dont nous avons hérité, nos traditions reposent sur trois piliers, qui correspondent eux- mêmes à trois phases historiques précises : la construction du parti bolchevique, la construction de l'Opposition de Gauche en URSS, puis de la IV 8 Internationale. C'est le type de militant qui s'est constitué au travers de ces trois phases qui entre aujourd 'hui en crise, et donc, ce qui revient au même, notre identification à ce modèle. C'est pourquoi il ne nous semble pas relever de la pure et simple érudition gratuite que d'y revenir : analyser et critiquer ce modèle d'un point de vue historique, c'est-à-dire en rapportant sa crise aux modifications intervenues dans les conditions objectives de l'action révolutionnaire, est la première de nos tâches.
Premier tableau: la construction du parti bolchevique. De la dernière décennie du XIX 8 siècle à 1917, Lénine construit un parti-cohorte de fer sous le talon du tzarisme. Un parti de militants trempés dans la lutte clandestine, la déportation, la prison, l'exil, le reflux de 1907- 1912 après la défaite de la révolution de 1905. De tels militants (voir par exemple le livre de J. Baynac, luimême antiléniniste fervent, sur Kama, l'homme de main de Lénine), ne vivent que pour et par la révolution, au prix d'une tension de tous les instants. Leur existence privée est toute entière soumise aux aléas de la lutte révolutionnaire, aucun relachement n'est possible ou toléré. Lénine lui-même, coupé du contact direct avec les masses et du feu de l'action révolutionnaire par l'exil, s'imposa une discipline, une sorte d'ascèse
permanente, tout ent1ere tournée vers les évènements révolutionnaires russes et européens dont le volume des œuvres complètes de cette époque témoigne. Lorsque, dans les années de la réaction triomphante, certains intellectuels bolcheviks commencent à donner de la bande, et se prennent à rêver de relations plus « fraternelles » à l'intérieur du parti déchiré par les luttes de fractions, se lancent dans des recherches esthétiques ou se mêlent de trouver dans la spiritualité religieuse quelques éléments positifs, Lénine réagit avec la plus extrême brutalité . Il écrit à Gorki: «Je suis mille fois d'accord avec vous sur la nécessité d'une lutte systématique contre l'esprit de décadence en politique, les reniements , les lamentations ( ... ) L'importance des intellectuels baisse dans le parti : on annonce de partout qu'ils désertent le parti . Que le bon vent les emporte , ces salauds. Le parti se débarrasse des détritus petit- bourgeois». Et il ne cesse pendant cette période de tancer Gorki, qui penche vers ce courant , les «Vpériodistes». Tandis que pour se vacciner lui - même con tre les idées noires, 11 lit, écrit, se lance dans le débat philosophique, annote et commen te dans le détail à la veille de la guerre la Grande Logique de Hegel. L'énerg ie mi litante faite homme, ainsi que Trotsky y revient sans cesse dans so n peti t livre de souvenirs sur Lénine, « ce machiniste prodigieux de la révolution n'avait jamais en vue qu ' une seule et même chose, non seulemen t dans la politique, mais dans ses travaux théo riques et ses études philosophiques, comme dans l' étude des langues étrangères et dans ses conversations : le but final ... Impossible de tendre à ce point, l'arc va se briser, criait-on de divers côtés. Il n'éclatera pas, répondait le maitre archer. Notre arc est fait de cette matière prolétarienne qui ne rompt pas ; quan t à la corde du parti , il faut la tendre encore et encore, car nous devons envoyer très loin la lourde flèche ». Voilà qui se passe de commentaires ...
. Pour compléter le tableau, quelques « flashes ». Lénine et le loisir : des exercices « sains », promenade à pied, chasse, ce qu'il faut pour renouveler sa force de travail, des discussions qui ne s'éloignent jamais trop des débâts politiques, le jeu d'échecs, auquel il renonce bientôt de peur d'y détourner trop de son énergie ... Bref, rien qui puisse faire dévier le militant de son but, il s'agit que rien n'échappe à son sens de classe, qui doit s'appliquer en toutes choses, bien au-delà de la politique au sens strict (ainsi, l'anecdote bien connue de la visite de Londres par ·Trotsky, guidé par Lénine, qui lui montre « leur » Wesminster »,
« leur », celui des bourgeois). Bien des années plus tard, Lénine engage un débat épistolaire avec lnesse Armand sur l'amour libre. Sans l'ombre d'une hésitation, il le rabroue, et tranche: l'amour libre, c'est l'importation d'une idée de la classe décadente, engouement pour une mode petite-bourgeoise. Et vive le mariage prolétarien avec amour.
Deuxième tableau : les années 20. Elles sont marquées d'un volontarisme et d'un messianisme colossaux. La révolution est aux portes de l'Europe, la guerre civile fait rage en Russie, mais l'armée rouge marche sur Varsovie, et on fonde dans l'enthousiasme la 111 8 Internationale. L'héroïsme révolutionnaire est le lot quotidien du militantisme de cette époque, en Russie, en Allemagne ... Impossible de les citer toutes, les figures héroïques de cette époque, alors, juste quelques unes : Jeanne Labourbe, animatrice de la résistance à l'intervention française contre la Russie des Soviets, qui défiera les tortures et la mort, Eugen Léviné, militant communiste allemand, qui défie ses juges avant de tomber sous les balles de la contre-révolution et dont le cri : « Nous autres communistes sommes des morts en sursis » a fait le tour du mouvement révolutionnaire mondial dans les années 20. Et Lénine encore, qui intervient, débat, se bat sur tous les fronts. Qu'on lise le recueil de télégrammes de cette époque publié par A. Moreau : Lénine y apparaît comme la conscience politique démultipliée et omniprésente, puissamment universaliste, de la révolution. En sept ans d' exercice du pouvoir, il s'est, littéralement, tué à la tâche. Rien à voir cependant, il faut le dire tout de suite, avec le profil du militant stalinien qui s'érige dans les années 30, dont l'existence est déterminée par le principe d'une discipline de mouton, et la crainte de la prochaine purge, Lénine savait rire, et ne manquait pas d'humour. Il savait aussi ménager les forces de ses camarades, sinon les siennes. Il n'en demeure pas moins que le profil du militant des années 20 reste, pour l'essentiel, déterminé par cette tension extrême de l'énergie dans une action dont la dimension historique transcende absolument le vécu subjectif et les préoccupations privées du militant, comme en témoigne ce chant révolutionnaire de l'époque: « Les meilleurs des nôtres Sont morts dans la lutte Frappés, enchaînés, assommés dans les bagnes, Nous ne craignons pas les tortures et la mort, En avant prolétaires, soyons prêts, soyons forts ... ».
Troisième tableau : la dégénerescence stalinienne et la longue nuit des militants marxistes révolutionnaires. En figure de proue, Trotsky exilé, persécuté, rassembleur de l'opposition marxiste révolutionnaire, fondateur envers et contre tout de la Quatrième Internationale. Et encore le sacrifice de tout problème privé à la cause. C'est à cette époque que Trotsky écrit : « Je ne connais pas de tragédie personnelle, je ne connais que la substitution d'un chapitre de la révolution à un autre». Thème d'autant plus insistant qu'à l'époque, ainsi qu'il l'écrit dans son Journal d'exil, non destiné à la publication, Trotsky a le sentiment, au cœur du reflux du mouvement ouvrier international sous les coups du fascisme et du stalinisme, d'être pour la première fois indispensable, irremplaçable, le seul à pouvoir transmettre l'héritage du marxisme révolutionnaire aux futures générations militantes. Cette position de Trotsky relègue absolument au second plan la dimension de ce que les journalistes et démocrates d'alors décrivent comme sa tragédie personnelle. Bien plus, c'est cette conviction seule qui lui permet de supporter l'accumulation des revers politiques et des tragédies familiales (assassinat de son f ils Léon Sedov, déportation de son autre fils Serge dans un camp stalinien, persécution de sa première femme, suicide de sa fille, roman noir autour de son petit-fils, maladies. attentats ... ). Qu'on lise le livre de G. Rosenthal, «Avocat de Trotsky » .. .
li apparaît à l'évidence qu'en dépit des traits spécifiques de ces différentes périodes, c'est un même «idéal militant» qui se met en place, celui que l'on retrouve déformé dans les épopées d'un Trepper, ou même d'un Valtin. Fait des épreuves les plus douloureuses. Il est tout aussi évident qu'un tel modèle était étroitement lié à la conjoncture dans laquelle il a vu le jour ; et qui se retrouve encore aujourd'hui, avec sans doute des modalités particulières, dans des situations d'oppression autrement plus écrasantes que celles que nous connaissons en France aujourd'hui, en Amérique latine par exemple. Une situation dans laquelle il n'était guère possible de se permettre le « luxe » d'angoisses existentielles, où le risque de la prison, de la torture et de la mort était le lot quotidien des révolutionnaires. Mais une situation aussi dans laquelle la morale bourgeoise n'était pas encore entrée en totale déliquescence, une situation dans laquelle les conditions matérielles d'existence ne permettaient pas de se poser nombre de problèmes qui sont apparus tout récemment dans les sociétés capitalistes «avancées ». On y reviendra. Car ce
détour par le panthéon de nos «grands hommes» était d'abord l'occasion de mesurer non seulement ce qui nous relie à eux, mais ce_ qui nous en sépare. Car c'est la vie qui a changée ...
Revenons en France, dans les années qui précèdent 68. La génération révolutionnaire qui s'est levée au milieu des années 60, au moment où se dessinait un tournant dans les rapports de classe à l'échelle mondiale, a adhéré avec un sentiment d'évidence première à cette conception du militantisme qui situe l'action révolutionnaire au premier plan, et refoule les questions de la vie quotidienne au niveau des « problèmes personnels » sur lesquels l'organisation révolutionnaire ne pourrait avoir aucune prise. D'emblée, il faut marquer que cette identification au modèle bolchevique pur et dur portait à faux. Reposait sur -un malentendu. Ceci pour une raison bien simple: dans les années qui précédaient immédiatement 68, notre r'omantisme révolutionnaire était d'autant plus grand que nous vivions la révolution par personnes interposées, et que nous avions ies idées les plus vagues et les plus fantaisistes sur nos tâches de révolutionnaires, dans notre propre pays. Les choses décisives ne se passaient ni sur nos campus, ni dans nos lycées, mais au Vietnam, en Amérique latine. Notre extrêmisme révolutionnaire était d'autant plus radical qu'au bout du compte, il ne nous engageait à rien, comme le montra par la suite la débandade d'une bonne partie de cette génération révolutionnaire. C'est qu'il ne suffisait pas de se coiffer du bérêt étoilé et du battle-dress qui étaient furieusement à la mode alors pour s'identifier au Che ... Rien d'étonnant, dès lors, à ce que cet engouement révolutionnaire ait commencé à se refroidir sérieusement avec l'irruption des premières servitudes réelles ou des premières situations questionnantes. En tout état de cause, chez ceux - là même dont les convictions révolutionnaires s'approfondirent, par-delà les enthousiasmes passagers, l'extrême disponibilité de la jeunesse, l'absence d'insertion sociale demeurait le socle objectif et subjectif de la pratique révolutionnaire. Nous n'avions nousmêmes, pour la plupart, de chaînes à perdre qu'idéologiques, et notre emplacement social ne nous pesant guère, nous pouvions prendre des poses avantageuses. Nous pouvions nommer tous les guerilleros d'Amérique latine, mais ce n'est guère exagéré de
dire que nous n'avions qu'une notion des plus vague de ce qui séparait la CGT, de la CFDT... Bref, nous étions des «bolcheviques fictifs », ce qu'ont profondément ressenti à l'époque ceux qui sont partis, les Debray, les Goldmann, pour tomber dans des impasses tragiques.
En créant les conditions d'une pratique révolutionnaire concrète, en inaugurant en Europe une ère révolutionnaire nouvelle, Mai 68 est venu balayer en grande partie le socle objectif de ce révolutionnarisme de pacotille. Cependant, le cours hyperléniniste qui s'en est suivi, rompant avec le laxisme de la JCR, ne nous a pas permis de liquider toutes les séquelles de notre préhistoire, et s'il nous a permis de nous constituer sur la scène politique contre les réformistes et les spontanéistes, il nous a masqué l'inadéquation du « modèle ». La situation actuelle est infiniment dangereuse, tant est profonde la crise du « modèle », d'où naît dans certaines franges de l'extrême- gauche la volonté d'en finir une bonne fois en jetant le léninisme par- dessus bord. Aussi nous faut-il revenir sur ce qui nous sépare du pant héon de nos dirigeants historiques. Se pose alors une question toute simple, que nous avons toujours refoulée de notre réflexion : qu'est-ce qui constitue (institue) ces grandes figures non seulement comme leaders politiques et producteurs théoriques, mais comme le ciment réel du mouvement ouvrier révolutionnaire et de sa continuité ? Laissons aux bourgeois les considérations sur le « don », la stature et l'intelligence, notre point de référence doit être historique et social. Cet horizon, pour Marx, Engels, Lénine, et jusqu'à une certaine époque Trotsky, ce fut celui du capitalisme ascendant, époque unique dans le développement du capitalisme où pouvaient se constituer des individualités révolutionnaires sur la base d'un universalisme prométhéen, d'une continuité historique qui ne nous sont plus possibles aujourd'hui. Avant d'être portés par l'éclosion des révolutions prolétariennes, les « grands hommes » du mouvement ouvrier le furent par l'immense mouvement de la révolution · bourgeoise, sur fond d'industrie, de machinisme et de développement des forces productives. Les fondateurs du socialisme scientifique sont les héritiers de l'immense mouvement de libération du xvm• siècle,. et ils l'assument consciemment. C'est la contradiction simple entre les idéaux de 1789 et la réalité de la domination bourgeoise qui fonde leur vision du capitalisme comme historiquement déterminé, c'est-à-dire s'acheminant vers son dépassement. De surcroît, ils sont en prise sur la totalité de la connaissance, y
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compris scientifique, de leur époque : une pos1t1on qui ne se retrouve plus aujourd'hui, et que seul le communisme pourra réinstituer. D'un certain point de vue, il faut donc les analyser comme les produits les plus élevés du capitalisme ascendant, sur quoi se fondent les deux traits constitutifs de leur conscience révolutionnaire : le sentiment de la continuité historique et le déploiement d'une conscience prométhéenne universaliste.
Mais là ne sont pas les seuls traits du capitalisme ascendant ; il en est un autre, profondément contradictoire, et qui nous concerne au premier chef ici: il s'agit de la constitution de l'individualité bourgeoise. La révolution bourgeoise a officialisé la polarisation de la société en deux classes antagoniques, mais dans le même temps, elle a produit le « citoyen », la mystification d'une société composée d'individus atomisés, égaux en droits et en devoirs, dans laquelle elle dissolvait le rapport d'exploitation fondamental entre les classes. Mais cette mystification n'était pas un pur mirage: elle s'est dotée d'institution suffisamment rigides pour que l'idéologie dominante imprègne en profondeur l'existence et la conscience sociale de tous les individus, d'où il découle qu'en deçà de la conscience de classe des exploités, la société est avant tout, pour la conscience commune, l'ensemble des individus qui la composent, égaux formellement en droits, mais devant rester chacun à leur place. C'est l'individu qui est au premier plan de cette conscience commune, défini par ses relations sociales et ses prérogatives pnvees . Individualité profondément aliénée, car en deçà du discours sur la « liberté » et l'égalité (faut-il parler de la fraternité?) il y a la coupure du privé et du public, il y a l'« enfermement », pour reprendre un mot à la mode, de la femme au foyer, de l'enfant à l'école, du «fou» à l'asile, donc la reconduction, sur un mode plus « perfectionné» que dans l'ancien régime, de l'organisation sociale patriarcale, par l'imposition progressive dans la classe ouvrière des normes de la famille bourgeoise, par la marginalisation de l'enfance, par la coupure entre ceux qui sont payés pour faire de la politique et la masse de ceux qui au mieux les élisent. Malgré les manifestations de la lutte des classes, la croissance de l'organisation ouvrièr:.. indépendante dès cette phase, le capitalisme ascendant a consa cré le triomphe non seulement du paradygme de l'individualité sous les formes banales de l'égotisme bourgeois ou de l'atomisation ouvrière, mais bel et bien comme mode dominant de l'existence et de la conscience sociale. Et de cela, le mouvement ouvrier naissant, puis triomphant (en Russie) a été tributaire, sous
une forme infiniment complexe et paradoxale.
En effet, si le mouvement ouvrier, au fil de ses combats, et par le biais de ses organisations successives, a été l'agent le plus actif du taraudage des fondements de cette conscience sociale aliénée, de la mise en évidence des formes réelles de la vie sociale, s'il a dessiné en pointillés dans sa pratique la figure d'une forme supérieure d'existence sociale, il ne pouvait pas aller jusqu'au bout de sa logique. Ainsi, en se constituant autour de l'œuvre et de l'action d'individus marqués de l'universalisme prométhéen évoqué plus haut, il a produit d' une certaine manière la forme la plus élevée de l'individualité bourgeoise, tandis que s'est constituée une image du militant révolutionnaire dont les fondements renvoient aux valeurs de la bourgeoisie ascendante, comme l'a montré par exemple la prégnance du rationalisme des lumières sur le mouvement ouvrier français, voire du positivisme. Par ailleurs, il n'est pas difficile de mesurer la distance qui sépare l'analyse faite par Engels de la constitution et du fonctionnement de la famille patriarcale de la «vie privée» d' un Karl Marx, qui, comme c'est bien connu, fit endosser au premier la paternité d'un enfant illégitime pour ne point trop troubler la paix de son ménage... Pouvons-nous ajouter que la conception même du prolétariat comme sujet historique, telle qu'elle est formulée dans les œuvres majeures de Trotsky ou dans celles du Lukacs des années vingt, s'inscrit dans la droite ligne de cette continuité idéologique et historique avec les valeurs et les concepts de la révolution bourgeoise ?
Il nous faut mesurer aujourd'hui le gouffre qui nous sépare de ces figures familières. Deux guerres mondiales, le triomphe du fascisme dans les années 30, le renversement du capitalisme sur près d'un quart du globe ont consacré la décadence du système capitaliste, et la faillite des valeurs de la bourgeoisie ascendante. L'individualité bourgeoise, elle-même, est entrée dans une crise profonde, sous les coups de l'irrationalisme fasciste, mais surtout de l'organisation collectiviste, même défigurée, des pays «socialistes», du renouveau de la conscience de classe par delà r étouffoir stalinien, pour ne pas parler de la découverte freudienne qui est venu porter un coup fatal au rationalisme conquérant en dévoilant les ressorts profonds de la constitution du sujet. Crise qui ne peut que s'aggraver du fait de la remise en cause de la coupure du « public » et du « privé » et des institutions qui la perpétuent, de la remise en cause de la démocratie de représentation, comme délégation des pouvolrs
sans possibilité de contrôle, etc, etc. Ce qui signifie, au niveau de l'individu, crise des modes d'identification, crise des relations affectives, crise des relations sociales, crise du « sujet » en un mot, par refus des rôles et schémas sociaux dominants. Il ne fait pas de doute que cette crise ne pourra être dépassée que par la révolution sociale et la recomposition d'une identité désaliénée dans · le cadre d'une collectivité non antagonique ; mais en attendant les lendemains couleurs d'orange, il reste qu'elle frappe par ricochet la pratique révolutionnaire, en se répercutant sur la conception du sujet révolutionnaire lui-même. Ainsi, la crise du militantisme se présente, dans ce contexte, comme crise de l'individu révolutionnaire, qui claudique derrière les grands modèles historiques sans parvenir à s'y identifier, parce que les conditions n'existent plus qui rendraient cette identification possible, et débouche sur la crise du sujet collectif, l'organisation révolutionnaire conçue comme forceps de l'histoire selon Lénine et Trotsky.
Crise de l'individualité bourgeoise, perte de repères identificatoires suffisamment prégnants, remise en cause du parti comme institution calquée d'une certaine manière sur les institutions bourgeoises, refus d'occuper dans le champ social ia place qui nous est dès aujourd'hui « naturellement » dévolue, tout cela nourrit en profondeur la crise du militantisme. Mais il existe une autre pièce maîtresse de la crise, c'est la rupture de la continuité historique, qui ne date pas d'hier, mais dont les effets subjectifs se présentent aujourd' hui en pleine lumière. Comme nous l'avons évoqué plus haut, les grands maîtres du socialisme ancraient leur pratique et leurs perspectives dans le sentiment d'une continuité historique dialectique. Pour Lénine comme pour Trotsky, la révolution prolétarienne devait commencer par prendre en charge les tâches que la bourgeoisie n'était plus capable d'assumer, et dans la foulée passer à la construction du socialisme. Et les générations révolutionnaires étaient conçues comme les héritières les unes des autres. Lénine ne craignait pas de se proclamer héritier des narodniki qu'il avait combattus politiquement, des communards qui n'étaient pas marxistes, qui eux-mêmes disaient descendre des géants de 48, héritiers de ceux de 89 ... Sentiment qui avait une assise profonde dans la continuité du mouvement ouvrier pendant toute cette période. Pour nous il n'en va pas de même. Si la Quatrième Internationale fait figure d'exception en se rattachant directement au marxisme-révolutionnaire des années 20, l'avant-garde
révolutionnaire en général porte le fardeau d'une discontinuité historique bien réelle, fruit de la « perversion » stalinienne du. mouvement ouvrier. La réalité de cette discontinuité s'est encore accrue du fait qu'il ne suffit pas de renouer le fil avec la pratique révolutionnaire des années 20 et d'assimiler Lénine et Trotsky, mais qu'il faut faire l'analyse d'une situation radicalement nouvelle. Et maintenant?
Mais la crise de la société bourgeoise ne nous atteint pas que « négativement ». La destructuration de l'individualité bourgeoise aliénée, la crise des institutions qui la façonnaient, c'est aussi la condition de l'émergence d'autre chose, émergence qui commence à se concrétiser de façon balbutiante et contradictoire, mais qui existe néanmoins, tandis que nos grands ancêtres ne pouvaient qu'en rêver. Dans l'URSS des années 20, les conditions objectives retardaient sur la.- conscience et l'état, d'esprit communiste de fractions des masses et leurs aspirations à reconstruire le mode de vie. Aujourd'hui, dans les pays capitalistes avancés, le problème des conditions objectives de la réalisation du communisme se pose dans des termes absolument nouveaux, et paradoxaux. Ce sont les conditions subjectives, politiques, qui sont en retard par rapport au développement des forces productives. Une contestation que Trotsky faisait déjà, comme chacun sait en 1938. Mais sur fond de récession des forces productives et de régression généralisée de la conscience de classe. Aujourd 'hui, si la crise de direction du prolétariat se perpétue, si elle bloque l'issue révolutionnaire, il faut mettre en avant, comme un facteur historique de premier plan, la recomposition, très différenciée, du mouvement ouvrier, le retour en force de la conscience de classe par delà les verrous staliniens (ce qui n'est pas forcément contradictoire, dans un premier temps, avec le renforcement des organisations réformistes), et le fait que l'aspiration à un communisme qui n'a rien à voir avec la sinistre caricature du « socialiste », pénètre largement le champ des relations sociales. Cette transformation de la conscience sociale et politique des masses implique la nécessité d'une extension du champ de la pratique révolutionnaire, d'un approfondissement et d'une extension de l'élaboration marxiste révolutionnaire sur des terrains jusqu'alors peu ou pas explorés.
Car l'actualité de la révolution prolétarienne se profile dans les pays capitalistes avancés sous une forme radicalement différente de celle des années 20.
Parmi les éléments de cette situation nouvelle, le développement des forces productives, qui a déterminé l'apparition de conditions concrètes de vie qui créent un terrain favorable à l'éclosion de rapports sociaux nouveaux. Pour ne prendre qu'un exemple, le développement de la contraception a créé pour l'émancipation des femmes des conditions absolument nouvelles, permettant un bouleversement du rapport entre les sexes, et donc l'ébranlement profond du système patriarcal. Bien sûr, il ne suffit pas de la pilule pour libérer les femmes, bien sûr, il s'agit d'une lutte de longue haleine qui est à peine commencée, mais il s'agit d'un élément qui est loin d'être négligeable, bien qu'en lui-même il ne suffise pas à subvertir l'idéologie dominante. Outre ces données matérielles, il est un autre facteur, profondément contradictoire certes, qui est l'accroissement du niveau culturel des masses. Enfin, sur le fumier de la décomposition de l'institution familiale, scolaire, asilaire .. . se font jour des tentatives « marginales » et « parallèles », souvent confuses et qui viennent buter contre le retard ou renversement de cette société pourrie, mais qui tentent d'anticiper sur le futur. Ce sont les essais de vie communautaire, ce sont les «écoles sauvages», c'est la tentative de Deligny de vivre, dans les Cevennes, en « présence proche» d'enfants autistiques. Tentatives pétries de contradictions, mais pistes dont nous ne pouvons pas ignorer la dynamique possible. Ces éléments divers, diffus, balbutiants, souvent teintés d'utopisme « ultra-gauche», pas toujours susceptible d'échapper à la récupération, déterminent l'apparition d'un fait social absolument nouveau, dont les manifestations et les aspirations multiples ont en commun d'exprimer à leur manière, confusément, l'actualité du communisme, et non simplement la profondeur de la crise du système capitaliste.
Le livre de Kate Millett, En vol, illustre parfaitement cette réalité. Il constitue un témoignage saisissant de ce paradoxe monumental, l'existence d'une forme d'actualité du communisme dans le pays au monde où, peut-être, les conditions politiques de la révolution prolétarienne sont le moins réunies. Kate Millett parle de l'intérieur d'une micro-société dont on pourrait dire qu'elle vit dans un état de « presque communisme ». Une fraction de l'intelligentsia dont la caractéristique semble être de vivre au-delà
du besoin, au sens courant du terme, suffisamment dégagée des contingences de l'existence matérielle pour « expérimenter » des rapports sociaux nouveaux. On peut, bien sûr, refermer ce livre à la page 50 en disant « halte là, terrain connu, il s'agit des états d'âme et de la vie salonarde de l'intelligentsia bourrée de fric de toujours». Mais ce serait stupide, parce qu'en dépit de tout ce qui nous sépare du milieu dans lequel évolue Kate Millett, en dépit de l'extrême confusion politique contre laquelle elle ne cesse de buter (voir les contradictions dans lesquelles l'empêtre son pacifisme), ce qu'elle raconte d'elle-même nous touche profondément. Bien sûr, elle ne peut aller jusqu'au bout de sa trajectoire, bien sûr, elle reste prisonnière des « tares » du système qu'elle combat, et son livre, c'est l'histoire d'un échec, mais ce qui nous frappe, c'est la force d'anticipation des nouvelles relations qu'elle essaie de vivre, même si elle tombe dans bien des pièges, même si elle se déchire à une masse de contradictions sans issue, qui vont de l'utilisation de son « personnage » par le mouvement féministe qui par ailleurs lui reproche d'être une « vedette », à l'impossibilité de dépasser complètement la possessivité et la jalousie. Ce que nous raconte Kate Millett, ce n'est pas le simple théâtre d'ombres de la décrépitude de la classe dominante, c'est aussi et surtout le sommet d'un iceberg, du point de vue de la force des aspirations à la reconstruction du mode de vie. Certes, le milieu social de Kate Millett, s'il lui permet dans une certaine mesure de mettre en pratique des formes nouvelles d'existence sociale, de relations affectives «multiples » et aussi peu aliénantes que possible, l'enferme également dans un ghetto, une« micro contre-société» dont les potentialités subversives s'épuisent vite dans l'isolement ou la récupération, mais cela n'enlève rien à la force de prospection, aux perspectives que cela peut nous ouvrir à nous, marxistes révolutionnaires, dans la tentative que nous ne pouvons plus repousser aux lendemains qui chantent de « vivre autrement ». Que ce phénomène apparaisse spécifiquement nordamencain, pénétré de part en part de la faiblesse des perspectives révolutionnaires aux USA des contradictions intrinsèques des mouvements féministes radicaux ou homosexuels coupés de la lutte des classes, et non transposable dans les mêmes formes chez nous n'enlève rien au caractère radical des questions qu'il soulève. Bien sûr, tout ça sent le fric, une certaine forme d'oisiveté, qui permet d'aller de dérives en happenings, qui semblent bien loin de nos préoccupations de militants
révolutionnaires empêtrer dans une crise dont nous n'entrevoyons qu'à peine l'issue. Qui peut sembler dérisoire et insupportable à certains. Mais par delà ce « raidissement » plus ou moins moralisateur du militant révolutionnaire, il faut voir que cette fraction de l'intelligentsia tente de résoudre des problèmes que nous ne faisons qu'entrevoir.
Mais revenons à notre triste(?) réalité. Nous avons indiqué qu'il nous faut à la fois renouer le fil rompu par le stalinisme avec le marxisme-révolutionnaire, mais aussi le « réactualiser » en profondeur en regard de la situation sociale et politique qui est la nôtre aujourd'hui. Car nous ne sommes pas les enfants de Lénine et de Trotsky, mais leurs arrières-petits-neveux, si l'on peut dire, et notre militantisme ne peut être qu'aussi différent du leur que l'est Rouge de l'lskra. Nous n'envisagerons ici ce qui nous en sépare que sous l'angle du modèle militant, et plus particulièrement du rapport entre vie militante et existence dite « privée ». Nous avons déjà montré qu'en fait ce «conflit» n'existait guère pour eux, dont l'existence se confondait avec la pratique révolutionnaire. Mais il faut aller un peu plus loin, et d'une manière volontairement provocante, pour aborder le problème de front, nous dirons que Lénine et Trotsky vivaient une part de leur existence selon des canons qui ne les éloignaient pas considérablement des normes en vigueur à leur époque, ni de l'idéologie dominante. Car le complément de leur existence entièrement mobilisée par la pratique politique, c'est un mode de vie enraciné dans les formes communes d'existence de la société bourgeoise à sa belle époque. Pour avoir subordonné leur existence « privée » à leur vie politique et à ses aléas (la prison, l'exil, le Kremlin, la persécution stalinienne), Lénine et Trots ky n'ont pas fondamentalement remis en cause la coupure, et ses conséquences. Notre sensibilité actuelle, déterminée par l'extension de la crise des rapports sociaux, du sujet, etc., nous pousse à examiner le soubassement social « invisible » de cette existence « purement » politique. Ainsi, l'envers du décor, non questionné par eux, parce que les circonstances ne le leur permettait guère, c'est qu'ils n'ont pas subverti en profondeur une certaine image du couple, de la relation homme-femme. Pour poursuivre sur un mode provocateur, nous dirons que Lénine et Trotsky représentent, dans leur existence privée, comme l'ultime figure de l'oppression patriarcale. Leurs épouses, quelles qu'aient été leurs capacités par ailleurs, n'ont été que les ombres portées des grands hommes, leur sécurité, leur « home ». Un rôle qu'elles semblent avoir
assumé consciemment, quoiqu'elles aient été par elles-mêmes des femmes remarquables et de grande culture (ainsi, le rôle important joué par Kroupskaia dans le débat sur ... l'éducation, est-ce un hasard ?). La vie privée de Lénine et de Trotsky est porteuse de l'image d'un couple indissoluble, capable de résister à tous les aléas, fussent-ils les plus tragiques, de leur existence militante. Dont la teneur en moralisme « prolétarien » apparaît nettement dans leurs rares écrits intimes. Ainsi le « Journal d'exil» de Trotsky où l'on voit Natalia aménageant, structurant silencieusement, efficacement, l'univers de reflexion et de travail du grand homme, toute entière dévouée à lui. Mystique du couple qui se retrouve dans les lignes de son testament. Ce qui nous frappe aujourd'hui, c'est que dans ces lignes ne se retrouve aucune forme d'interrogation sur la place de chacun dans le couple, sur la subordination de Natalia dans cette odyssée de la vie commune, que « l'amour» est venu masquer. Certes, il ne nous revient pas d'en faire grief à Trotsky, mais il est bien évident que la revendication des militantes révolutionnaires d'exister en elles- mêmes rend plus difficilement concevable la perpétuation du statut de femme du grand homme, ou plus communément, comme on dit aujourd'hui, du statut de « nana » de tel ou tel. ..
Cette interpellation quelque peu insolite des grands maîtres ne relève en rien de l'esprit de dénigrement. Elle vise seulement à mettre encore une fois en lumière la coupure historique qui nous sépare d'eux, et dont les effets s'exercent dans tous les aspects de la pratique révolutionnaire. Cette forme là du couple militant est en train de mourir, il nous faudra bien inventer autre chose. Et puisque nous avons plongé à pieds joints dans l'articulation de la « vie privée » et du militantisme, il nous est difficile de ne pas évoquer l'ombre immense de Maiakovski. Ce n'est pas par hasard, selon nous, que Lénine et Trotsky ont nourri une défiance profonde à l'égard de Maiakovski, qui incarne la conscience communiste déchirée face à l'existence et à sa dimension de tragédie personnelle. Dans le texte épitaphe qu'il rédige après le suicide du poête, Trotsky porte ce jugement définitif : <"ses activités sociales et littéraires avaient cessé de l'élever suffisamment au-dessus des tracas de la vie quotidienne pour le mettre à l'abri des coups insupportables qui le frappaient ». Pour Trotsky, comme pour Lénine qui s'insurgeait de ce que tel recueil de poèmes ait pû être imprimé par les éditions d'Etat, Maiakovski n'est jamais devenu véritablement un communiste. Il est resté,
malgré ses professions de foi et son engagement révolutionnaire, un poète taraudé par les démons de la vieille époque, proie des caprices d'une subjectivité émotive qui le retenait sur le seuil d'une véritable pratique révolutionnaire, d'une existence de communiste authentique (capable de ne connaître que des épreuves politiques, comme disait Trotsky). Finalement, ce que Lénine et Trotsky ont toujours subodoré chez Maiakovski, comme un puissant relent de révolutionnarisme anarchisant petit-bourgeois, c'est ce qui fait aujourd'hui irruption au cœur de la crise du militantisme : l'impossibilité de surmonter la béance entre l'existence« privée» et l'engagement, le plus profond soit-il, dans la pratique politique. Pour Maiakovski, la prospection de rapports sociaux nouveaux, la reconstruction du mode de vie incluent la dimension de l'amour vécu comme absolu déchirement, l'engagement militant inclut l'affrontement à la bureaucratie vécu comme tragédie personnelle, et tout ceci se concrétise dans l'impossibilité de continuer à lutter en négligeant les épreuves « personnelles ». est pourquoi, s'il est malhonnête de présenter le suicide de Maiakovski comme le font les staliniens, en l'enfermant dans la dimension de la débine personnelle, il est stupide de la réduire à un acte de protestation politique. Il n'est ni ceci, ni cela, mais les deux à la fois, résultante de la fracture ouverte entre pratique révolutionnaire et existence privée, en quoi il s'oppose totalement à la figure du suicide qu'aussi bien Lénine que Trotsky ont dessinée à un moment de leur existence, pour qui se donner la mort n'était légitime que lorsque le révolutionnaire, parvenu à l'extrême épuisement de ses forces physiques et intellectuelles, ne pouvait plus se consacrer à sa tâche primordiale, faire la révolution. Une conception du suicide dans la droite ligne d'une existence qui exclut toute prise en considération de la dimension de tragédie ou d'angoisse personnelle. Alors?
Au bout du compte, au bout de cet article qui n'a fait qu'effleurer bon nombre des problèmes qui nous sont posés, que reste-t-il ? Il n'y a plus aujourd'hui de dirigeant révolutionnaire de la stature de ceux que nous avons évoquée, il n'y a plus d'inscription possible dans la seule pratique politique au sens étroit du terme, il n'y a plus de révolutionnaires qui soient de
« purs » êtres politiques, immunisés contre les effets subjectifs de la crise des rapports sociaux, qui a fait ressurgir tout lïmpensé et tout le refoulé du « modèle militant» dont nous avons hérité. Dont au premier chef l'oppression des femmes, la reproduction d'attitudes patriarcales qu'il supposait. Et par delà la crise des militants révolutionnaires, se profile la crise de l'organisation révolutionnaire comme groupe antagonique à l'ordre existant. Faire le tour de tout cela, n'est pas le plus difficile: le plus difficile, c'est d'indiquer des perspectives, dépasser la situation actuelle.
Nous nous arrêterons au seuil de cette recherche. D'autres articles de ce numéro de critiques communistes en abordent certains aspects particuliers. Contentons- nous, en conclusion, d'indiquer quelques directions qui nous paraissent essentielles.
Le thème en vogue de la nécessaire liquidation du léninisme comme théorie fondamentale de l'action révolutionnaire au nom de l'irruption du désir dans le champ social ou de la promotion ici et maintenant de rapports sociaux nouveaux, nous apparaît comme une fadaise qu'il convient de combattre sans merci. Le léninisme doit s'enrichir des conditions sociales et historiques nouvelles. Mais il demeure le socle de la pratique révolutionnaire comme théorie du parti révolutionnaire dans ses rapports à l'Etat bourgeois et aux masses. L'idée simple de Lénine selon laquelle seule l'existence d'un parti révolutionnaire permet aux masses d'affronter victorieusement l'Etat bourgeois conserve aujourd ' hui toute son actualité.
Il faut aller aujourd 'hui à contre-courant des pratiques mécanistes et politistes du léninisme. La pratique léniniste n'implique aucun rapport de manipulation ou de substitution du parti par rapport aux masses ou aux mouvements de masse. Pour Lénine, l'auto-organisation des masses est un trait constitutif de la conscience de classe. Dans la période actuelle d'ascension de la révol11+::-:-', la prise en considération du niveau de conscience des masses et des différenciations dans ces niveaux de conscience selon les différents terrains de lutte et de radicalisation est un aspect essentiel de la pratique léniniste. Par ailleurs, le léninisme n'implique aucune définition restrictive du terrain de l'action politique et de la critique révolutionnaire. Lénine oriente la pratique révolutionnaire vers le destruction du verrou de la société de classe qu'est l'Etat bourgeois. Mais la lutte révolutionnaire s'étend à l'ensemble de la société bourgeoise, aucun « secteur » de cette société ne doit y échapper, comme dit
Lénine dans Que faire 7 . Ce propos doit être aujourd'hui actualisé dans le sens de l'articulation de la lutte politique sur le terrain de l'exploitation sur la lutte politique dans l'ensemble des domaines qui concernent notamment la reproduction de la force de travail et la crise des rapports sociaux.
Il faut reconstituer aujourd'hui une unité et une cohérence plus riche de la pratique révolutionnaire. Il faut investir dans la pratique révolutionnaire les éléments saillants de l'actualité du communisme qui se présentent aujourd'hui. Il faut combattre sans relâche toutes les théories de l'adaptation à la crise des rapports sociaux sur lesquelles pèse de tout son poids la décomposition de la société de classe et de l'idéologie dominante.