La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

1936-1976 : la révolution est-elle possible en France ?

· Critique communiste (1re série), n° 13, mars 1977 · p. 47-49, 52-108 · 29 277 mots

« La Révolution française a commencé. » Nous sommes en juin 1936. Trotsky, en résidence surveillée près d'Oslo, salue l'immense mouvement de grève qui ébranle la société fran çaise . Il ne s'agit pas de sa part d'une quelconque envolée lyrique. Un mois plus tard, alors que les occupations d'usine ont pris fin, Trotsky demeure dans la même perspective. Il écrit un article intitulé : « Devant la seconde étape ». En fait, l'irruption des masses n'a fait que confirmer ce qu'il répétait depuis plus de deux ans : « ... la situation « pacifique », « normale », « démocratique » a fait place à une situation agitée, critique, instable qui peut aussi bien se changer en situation révolutionnaire que contre-révolutionnaire » (1).

Pour nombre de militants de l'époque, cette appréciation ne comporte rien qui surprenne ou qui choque. Il semble bien en effet que l'ordre social tout entier peut être bouleversé, en France mais aussi dans toute l'Europe occidentale : les premiers pas de la Révolution espagnole montrent la possibilité d'une victoire sur le fascisme, les chances d'une offensive révolutionnaire générale. Octobre 1917 a été k produit de la Première Guerre mondiale ; le triomphe des ouvriers et des paysans peut, en 1936, empêcher l'éclatement du conflit auquel se préparent les puissances impérialistes (2). (1) Voir page 108 (2) Voir page 108

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Quarante ans plus tard, les choses ne se présentent plus aussi clairement. La grève générale ne s'est survécue que par les conquêtes sociales obtenues lors des accords Matignon. Le Front populaire s'est dissous sans gloire, laissant la place à la guerre, à l'occupation nazie, au régime de Vichy. Et, depuis lors, les plus grandes mobilisations ouvrières n'ont pu aboutir à une transformation globale de la société. Seules des réformes, d'une ampleur variable, ont été arrachées par le combat des masses. Pour être moins précaires que les augmentations de salaires, vite annulées par le jeu des mécanismes capitalistes, elles n'ont pourtant pas entamé notablement le pouvoir de la classe dominante. A l'heure des bilans, il faut bien se demander si cette suite d'inaccomplissements et d'échecs n'a pas une signification politique. Que la crise de l'Etat bourgeoi'S soit une réalité quasi permanente, il est difficile de le nier. Que la nécessité d'une société nouvelle en découle, chacun en convient. Mais il n'est pas établi que la révolution socialiste et la dictature du prolétariat soient possibles pour autant. La classe ouvrière, encadrée par des organisations ouvertement réformistes, est-elle capable d'acquérir la force subjective nécessaire pour renverser et détruire l'Etat existant ? A cette question, on ne peut apporter une réponse purement théorique ; il faut encore faire le bilan des expériences historiques. Juin 36 demeure le plus vaste mouvement de masses qu'ait connu la France depuis 1871. Ouvrait-il des possibilités révolutionnaires ? Ou bien les militants comme Trotsky ont-ils projeté sur lui leur propre désir de: révolution ?

Les réponses officielles ne laissent aucun doute : à l'époque du Front populaire, la situation n'était pas révolutionnaire. Du côté du Parti communiste français, la doctrine est établie de longue date - en fait, du jour où Maurice Thorez, au plus fort de la grève, déclara : « Il faut savoir terminer une grève » . Tous ceux qui prennent la plume au nom du Parti ont pour souci de justifier ce passage de Fils du peuple : « Le Front p9pulaire n'était pas la révolution ; ce n'était pas non plus une vulgaire opération électorale ; il offrait la possibilité d'une politique progressive dans le cadre des institutions républicaines. En réalistes, nous demandions seulement ce qui était possible dans les conditions du moment » (3). Cette volonté apologétique ne doit pas étonner. Certes, aujourd'hui, le P.C.F. est prêt à bien des critiques du passé stalinien, à condition toutefois que l'on parle surtout de l'Union soviétique. Il n'est pas question de passer au crible les actes des communistes français : on risquerait, en les examinant trop systématiquement, de faire surgir des interrogations très actuelles. La remarque vaut particulièrement pour la période du Front populaire, tant il y a de ressemblances entre la politique défendue alors par Maurice Thorez et la stratégie pacifique et parlementaire, telle que l'a définie le XII• congrès. On refusera donc toute potentialité révolutionnaire à 1936 pour mieux préserver les postulats de la ligne de 1976.

(3) Maurice Thorez, Fils du peuple (Ed. Sociales, 1949)_. p. 115.

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Mettre en doute l'objectivité des publicistes du P.C.F. ne permet pas, cependant, d'écarter à la légère la thèse qu'ils défendent. D'autant qu'ils ne sont pas les seuls à mener ce combat. Des chercheurs sérieux, d'origines très diverses, sont arrivés eux aussi à la conclusion qu'en 36 la situation n'était pas révolutionnaire. Un seul exemple : lorsqu'en 1965 un colloque réunit, autour du thème « Léon Blum, chef de gouvernement » une pléiade d'hommes politiques et d'historiens, l'accord se fait autour des conclusions de Jean Touchard et Louis Bodin, auteurs d'un rapport sur « L'Etat et l'opinion au début de l'année 1936 » et d'Antoine Prost qui présente un essai d'interprétation des grèves de juin 1936 : « ... les grèves sont aux antipodes d~ la révolution : la révolution est Lill effort pour réaliser dans le concret un idéal conscient. Les grèves sont expression, sur un plan quasi magique, celui de la fête collective, de cet idéal lui-même » (4).

Les grévistes n'ont pas de revendications précbes à proposer dans la plupart des cas. La volonté de changement, très présente dans la masse de la population, ne se concrétise dans aucun projet 'sérieux. La majorité des travailleurs ne semble décidée à attaquer ni la propriété privée, ni le pouvoir d'Etat. Une partie importante du peuple redoute les bouleversements ; c'est le cas notamment des paysans et des classes moyennes . Et les partis de gauche sont fermement décidés à demeurer da'1S le cadre de la lég<Jlité. Ainsi peut-on résumer rapidement les principaux arguments de ceux pour lesquels le Front populaire n'a pas été une révolution manquée. Et il faut dire à nouveau que ces arguments, les révolutionnaires, s'ils prétèndent au sérieux, n'ont pas le droit de les écarter par un discours de principe sur la lutte des classes et la marche de l'histoire, Des faits peuvent être cités à l'appui de toutes les remarques limitatives des historiens officiels de la période. Chacun d'entre eux renvoie à une partie de la réalité politique et sociale d'il y a quarante ans.

Aussi bien, le problème posé par Trotsky et les militants les plus conséquents n'est-il pas celui de la prise du pouvmr immédiate par les travailleurs. La lecture d'Où va la France ? révèle en Trotsky un observateur attentif qui, bien au fait des structures de la société française, cherche à apprécier les variations les plus imperceptibles du rapport de forces entre les classes. Cet analyste connaît les obstacles qui gênent la prise de conscience révolutionnaire des masses ; il ne donne pas cher des diverses équipes qui dirigent le mouvement ouvrier ; il sait aussi que la majorité des salariés n'est pas, malgré sa combativité, exempte de confusion (5). Ce qu'il croit possible, parce que facilité par la crise

(4) Léon Blum, chef de gouvernement, 1936-1937 (Actes du colloque, Armand Colin, 1967), p. 8L

_(5) On aura l'occasion de revenir plus en détail sur ces questions. Deux exemples suffiront, pour le moment, à éclairer les nuances de la pensée de Trotsky : << Malgré une situation de plus en plus tendue dans le pays, il règne

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La lutte pour l'auto-organisation des travailleers contre l'appareil d'Etat ne peut être menée que consciemment par les révo'lutionnai-res. C'est pourquoi la tâche privilégiée de ceux-ci est de chercher, en permanence, à énoncer concrètement des mots d'ordre et des thèmes d'action qui aident à la constitution de comités de masses, embryons d'une dualité de pouvoir. L'insistance que met Trotsky, dans tous ses écrits de l'époque, sur l'alliance ouvrière, le contrôle ouvrier, les comités, ne laisse aucun doute sur l'orientation de sa pensée.

Toutes les propositions de Trotsky révèlent chez lui une confiance dans les potentialités du mouvement propre des masses, dans la possibilité de dégagement d'une avant-garde ouvrière qui puisse rejoindre les révolutionnaires. On retrouve ainsi la problématique du débordement évoquée au début de cet article. C'est elle qu'il faut confronter aux faits. Par où commencent les révolutions ...

Le 19 juin 1936, alors que la reprise du travail se généralise, la Lutte ouvrière, organe du Parti Ouvrier Internationaliste, écrit dans un appel « Aux travailleurs de France » (8) : « Au ccurs des grèves, les travailleurs ont créé des comités qui ont assuré la direction de la bataille. La grève terminée, ces comités doivent subsister et devenir ·des comités d'usine permanents, qui non seulement assureront le contrôle ouvrier, mais prépareront un plan de gestion, entreprise par entreprise. Des comités doivent également être créés en chaque point oÙ- la lutte s'engagera ou se poursuivra : localement, pour lutter contre la vie chère, contre le chômage ; par caserne ; par village ... Il faut que ces comités soient reliés entre eux. Des congrès de comités par région, par industrie et pour tout le pays, tel est le moyen d'unifier, de coordonner, de développer toutes les luttes des masses travailleuses pour les porter jusqu'à la prise du pouvoir par les comités d'ouvriers, de paysans et de soldats et par l'instauration du gouvernement des ouvriers et des paysans. »

Sans faire l'inutile exégèse de ce texte, dont le vocabulaire ne manque pas de raideur, on peut souligner cependant qu'il apporte des précisions aux prises de position antérieures. Les occupations d'usine, cette formidable violation collective du droit de propriété, avaient représenté un énorme progrès des méthodes d'action du mouvement ouvrier. Elles étaient à la fois défensives et offensives. Défensives, parce qu'elles constituaient un moyen d'empêcher les patrons de lock-outer les grévistes et de tenter d'embaucher des jaunes. Offensives, parce qu'elles étaient

· (8) Ce texte n'est pas de la plume de Trotsky qui se trouvait alors en Norvège. Mais, rédigé par des militants qui étaient en contacts étroits avec lui, il reflète néanmoins son appréciation de la situation et des tâches qu'elle impliquait.

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un déni combatif à la possession des moyens de production par la bourgeoisie. Mais la dynamique révolutionnaire des occupations demeurait encore à un niveau potentiel ; elle ne pouvait se concrétiser qu'en s'approfondissant. Il fallait faire des usines arrêtées une base de départ, descendre dans la rue pour manifester matériellement la cohésion du mouvement, établir des liens directs entre les entreprises et les branches pour échanger et coordonner les expériences, pour préparer l'avenir. Le Parti communiste français s'opposait à cette perspective qui, en renforçant les capacités d'initiative des travailleurs, rendait leur lutte incontrôlable à terme par quelque appareil que ce soit. La force du P.C.F. venait de ce que, par un système de délégation assez rigide, il pouvait, au niveau national, parler au nom des travailleurs (9)·. Se battre pour une coordination directe, pour « des congrès par région, par industrie et pour tout le pays », c'était lutter contre la stratégie préconisée par Thorez. De même, tenter de donner une existence permanente aux comités de grève, c'était, dans l'attente d'une nouvelle montée, faire en sorte que l'explosion gréviste laisse une trace organisationnelle dans les masses et ne se limite pas au renforcement des partis et des syndicats existants.

La ligne généralè de Trotsky et des trotskystes français apparaît donc comme correcte dans ses objectifs, cohérente avec la critique politique qu 'ils faisaient de l'orientation du stalinisme dans le monde comme en France. Mais leurs objectifs n'étaient-ils pas trop éloignés de la ré:~lité quotidienne ? Etaient-ils possibles à atteindre même s'ils étaient souhaitables ? Existait-il un courant de masse susceptible de les faire siens ? Pour répondre à ces questions, il faut rever:ir aux caractéristiques générales du mouvement gréviste. Historiens et mémorialistes nous parlent de l'atmosphère exaltante des occupations et insistent sur le fait que, dans bien des cas, les travailleurs n'avaient pas de revendications précises, se mettaient en grève simplement pour suivre le mouvement. De là à conclure que les grévistes, ne sachant pas exactement ce qu'ils voulaient, étaient prêts à tout sauf à une transfo·r mation révolutionnaire, il n'y a qu'un pas. La réalité est évidemment plus complexe.

Les grèves de 1936 ont atteint l'industrie privée, c'est-i-dire un ensemble de secteur où, du fait notamment de la répression patronale, les syndicats étaient faibles, voire squelettiques comme dans la métallurgie (moins de 4 % de syndiqués). Le mouvement a donc revêtu un caractère exceptionnel qui le différencie de toutes les luttes qui ont été

(9) Il est vrai, tous les faits le prouvent, que le Parti communiste était alors représentatif de larges couches ouvrières. Mais ses prises de position se sont trouvées à de nombreuses reprises, contraires à celles des travailleurs (cf. infra). Il a pu surmonter les difficultés de cette situation entre autres raisons parce que le système de représentation en lutte laissait chaque grève isolée, au niveau politique au moins. Tout était possible, y compris de faire pression sur les plus résolus à continuer le combat en leur affirmant faussement que les autres usines avaient déjà repris le travail. Les moyens d'information manquaient suffisammnt aux travailleurs, malgré certains liens qui s'étaient créés au hasard de la lutte, pour que cette tromperie ne contribue pas à faire prévaloir la ligne du P.C.F.

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menées depuis, en France, sous le contrôk des confédérations. Mais il y avait pourtant des revendications cl ai re ment formulées dans tous les secteurs industriels de pointe, dans les grandes villes où existaient, comme à Paris. Lyon ou Lille. une tradition de lutte à tous les niveaux (activités électorales. action des syndicats, existence de municipalités ouvrières. etc.). L ·assemblée tenue le 9 juin 1936 (donc, après la signature de l'accord \Iatignon), permettra d'éclairer le problème. Il s'agit d'une réunion de 587 délégués, représentant 234 usines en grève. La majorité n'est pas satisfaite des accords signés par la C.G.T. et le manifeste par l'adoption d'une résolution qui précise « qu'ils ne peuvent accepter l'application du dit accord, sans un réajustement préalable sérieux des salaires ; pensent que leur effort pour mettre fin au conflit n'est pas partagé par les patrons ... décident de limiter à 48 heures le délai pour le dit accord ... Si ce délai n'est pas respecté, ils demandent : 1) La nationalisation des usines de guerre et de celles travaillant pour l'Etat, leur fonctionnement étant assuré par le personnel technique et ouvrier, sous contrôle des ministères intéressés ; 2) Oue tous les moyens légaux soient utilisés pour mettre les autres entrepri~es dans l'obligation de signer le contrat collectif » ( 1 0). Voilà des gens qui. s'ils se situent dans le cadre de l'Etat existant, savent ce qu 'ils veulent et savent manier le langage de la force face aux patrons. Et cet exemple n'est pas isolé (11).

Il est vrai, par contre, en province, que dans des secteurs comme les conserveries, l'alimentation, la confection, les grands magasins, les revendications ne SO!]t pas toujours clairement formulées. On se met en grève p::~rce que, depuis longtemps, les salaires sont bas et le patron un despote et parce que, depuis quelques jours, il est apparu, grâce à l'exemple des premiers grévistes, que l'on pouvait changer tout cela. Solidarité avec les travailleurs en lutte et volonté générale d'en finir avec les excès de l'exploitation sont les moteurs de ces luttes. Il est normal que, menées par des travailleurs sans grande expérience du combat de classes, elles soient marquées de confusion dans l'expression des objectifs. Tous les grands mouvements sociaux qui mettent en marche les plus larges masses commencent nécessairement ainsi. Il n'en a pas été autrement dans les débuts de la Révolution russe ou au cours de la phase ascendante de la Révolution portugaise. La prise de conscience politique, la précision des méthodes et des buts viennent de la poursuite de la lutte, dans la mesure où un débat démocratique de masses permet aux travailleurs d'acquérir une vision plus large et de

(10) La revue Que faire? donne un compte rendu de cette réunion dans son numéro de juillet 1936. La résolution est citée dans Juin 36, de J. Danos et M. Gibelin (Maspero), la meilleure histoire des grèves.

(11) On ne fait pas ici la chronique du mouvement gréviste. Mais il est nécessaire de signaler que cette assemblée avait été précédée d'une réunion des représentants des 33 principales usines métallurgiques de la région parisienne, convoquée par les grévistes de Hotchkiss. Là déjà, l'accord Matignon avait été critiqué et la revendication d'un << salaire minimum de garantie >> avancée.

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confronter les propositions des organisations politiques. A cet égard, juin 36 ne dépare pas Je tableau. La volonté d'aller jusqu'au bout du combat se manifeste par les réticences à reprendre le travail, alors que « toutes les revendications n'ont pas été acceptées ». Ce serait reconstruire furieusement l'histoire dans l'optique du fait accompli que d'affirmer que le mouvement ne pouvait aller plus loin parce qu'il n'était pas, au départ, clairement orienté politiquemenL L(l portée historique de tout mouvement de masses provient de ce que l'entrée en lutte de milliers d'exploités ouvre des possibilités quasi illimitées. Que, pour des raisons précises, toutes ces potentialités ne soient pas exploités ne les prive pas pour autant de l'existence ni ne condamne ceux qui tentent ck L~ur donner chair.

On peut sc persuader de la volonté, parfois diffu~c. parfois concrète. des travailleurs d'aller plus loin que les limites fixé(!s par les directions nationales, en observant le comportement des responsables du P.C.F. Leur position politique est sans ambiguïté. Thorez la rappelle le 11 juin : « Il n'est ;Jas question de prendre Je pouvoir actuellement ». Et lorsqu'il poursuit, lors de la même réunion, en lançant son fameux : « Il faut sa voir terminer une grève » , il répond à un danger réel , contre lequel il jette dans la balance tout le poids d 'autorité dont disposent les comm~!ilistes . Nombreux. en dl'et, sont les travailleurs qui veulent continuer la lutte. La rcpri _;c s \:ffil oc lu:ra d'ailleurs pendant plus de dix jours après les accords Matignon. A l'autre bout de l'échiquier politico-syndical, René Belin confirme ks risques de débordement qui se sont manifestés pendant touk la durée de la grève. A l'époqur. dirigeant de l'aile réformiste de la C.G.T .. av::mt de devenir pour un temps ministre du maréchal Duconno, Belin avait été appelé d'urgence, au plus fort du mouvement gréviste. au ministère des Finances : les fonctionnair·es voulaient se mettre en grè\·e. Il raconte, non sans gloricle, quels trésors de persuasion il a dü dépenser pour les convaincre de n'en rien faire. Et il conclut en substance : « Le moment était décisif car s'ils ne m'avaient pas écouté, toute la fonction publique risquait de suivre. A ce moment-là, c'est toutes les bases de l'Etat qui s'effondraient ( 12) ». Si l'on rajoute que des scènes du même ordre se sont déroulées dans de nombreuses entreprises, on peut conclure sans excès qu'il y avait un écart considérable entre la volonté de combat d'un grand nombre de grévistes et la pratique des dirigeants du mouvent ouvrier (13). Il était réaliste de

( 12) Interview accordée à la radio belge pour le 30' anniversaire du Front populaire.

(13) Dans la << citadelle ouvrière » de Renault, les tensions furent grandes. L'usine avait été occupée, le 28 mai, puis un accord extrêmement modéré, signé par la C.G.T. Le mécontentement des ouvriers avait été considérable et, dès le 30 mai, jour de la reprise, trois ateliers débrayaient, obligeant Alfred Costes, secrétaire des métaux, à intervenir. L: 4 juin, lors d'une réunion des délégués de la métallurgie, ce fut Frachon qui dut intervenir personnellement pour convaincre les Renault d'accepter le communiqué final de la réunion. Voir à ce propos l'article de Bertrand Sadie, Les grèves du Front populaire aux usines Renault (Le Mouvement social, no 81, oct.-déc. 1972).

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tenter de mettre à profit cette divergence pour promouvoir une orientation révolutionnaire.

A ce niveau intervient bien évidemment la capacité de freinage des appareils. Trotsky est sans illusion sur le comportement des Blum, Jouhaux et Thorez et il sait qu'ils peuvent stopper le premier élan des masses. Mais il pense aussi que la combativité et la radicalisation des travailleurs sont suffisantes pour amener le resurgissement de situations de tension. II fait l'hypothèse d'un processus étendu sttr plusieurs années, comme ce fut le cas en Espagne où, avant d 'aboutir à la guerre civile de 1936, les contradictions entre les classes maintinrent le pays en état de crise permanente pendant près de cinq ans. Dans un tel contexte, des défaites temporaires sont possibles, inévitables même. Mais elles peuvent ne marquer qu'une pause dans la marche en avant. Les échecs peuvent même être sources de progrès, s'ils sont l'occasion pour de larges couches ouvrières d'affiner leur projet politique en tirant les leçons de l'expérience. Beaucoup d'illusions

Laissons parler les textes. Dans la principale résolution de la Première Conférence Internationale pour la Quatrième internationale, tenue du 29 au 31 juillet 1936, on peut lire : (14) « ... Le résultat direct et immédiat de la grande grève de juin a été la croissance exceptionnellement rapide des vieilles organisations. Du point de vue de l'histoire, ce fait est entièrement compréhensible. C'est ainsi que les mencheviks et les socialistes révolutionnaires ont connu une croissance fébrile, après la Révolution de février 1917 qu',e n tant que sociaux-patriotes, ils n'avaient pas voulu pendant la guerre ; la social-démocratie allemande s'est gonflée rapidement après la Révolution de novembre 1918 qui est survenue contre sa volonté. Avant de révéler leur faillite à l'ensemble de la classe, les partis opportunistes deviennent, pour un bref moment, le refuge des plus larges masses. La croissance raptde, en France, des partis socialiste et surtout « communiste » est un sûr symptôme de la crise révolutionnaire du pays ; elle prépare en même temps la crise mortelle des partis de la Seconde et de la Troisième internationales (15). » Voici explicitées sans ambiguïté les raisons pour lesquelles Trotsky incitait les révolutionnaires à se préparer, dès la fin de la grève générale, à la « seconde étape ». La première réaction de beaucoup de lecteurs à ce texte, assez étonnant avec le recul, sera de taxer l'auteur de

(14) La nouvelle montée révolutionnaire et les tâches de la Quatrième internationale. Ce document a été rédigé par Trotsky. Cf. Documents of the Fourth International, the Formative years (1933-1940), New York, Pathfinder press, 1973.

(15) Souligné par l'auteur.

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« sociologisme » et d'« objectivisme » : Trotsky semble ne retenir dans son analyse que la mécanique générale des affroP.tements de classes, sans tenir un compte suffisant des facteurs subjectifs qui relèvent du niveau politique, de la prise de conscience, des traditions et des expériences organisationnelles du prolétariat. En quelque sorte, il tomberait sous le coup du reproche que Lukacs adresse à Rosa Luxembourg -avoir du processus révolutionnaire une conception organique qui le réduit à un enchaînement quasi naturel de phénomènes, déterminés par le mouvement global de la société.

En fait, la vision de Trotsky est bien plus précise. Il ne s'arrête pa3 à la constatation de la montée de la combativité ouvrière ; il en analyse les composantes internes. C'est parce que l'aiguisement des contradictions de classes amène les éléments les plus résolus et le.; plus lu;:ides de la classe ouvrière à prendre leurs distances d'avec les dirigeants opportunistes qu'il devient possible de constituer une organisation liée aux masses et, par conséquent, d'envisager la fin des partis socialiste et communiste. « La principale conquête de la première vague est dans le fait que sont apparus des chefs dans les ateliers et les usines. Ont été créés les éléments d'états-majors locaux et de quartier. La masse les connaît. Ils se connaissent l'un l'autre. Les véritables révolutionnaires chercheront liaison avec eux. Ainsi la première auto-mobilisation de la masse a marqué et en partie désigné les premiers éléments d'une direction révolutionnaire » (16). « Tout cela signifie que le prolétariat entrera dans le prochain conflit sans la direction de ses organisations traditionnelles, comme en juin, mais aussi contre elles. Cependant, il n'y a pas encore de nouvelle direction reconnue de tous. Dans de telles conditions, il est difficile de compter sur une victoire immédiate. La tentative d'aller de ! 'avant conduira bientôt à 1'a1ternative : journées de juin 1848 ou journées de juillet 1917. Autrement dit, écrasement pour de longues années, avec l'inévitable triomphe de la réaction fasciste, ou bien seulement sévère leçon de stratégie, en résultat de quoi, la classe ouvrière sera incomparablement plus mûrie, renouvellera sa direction et préparera les conditions de la victoire future. Le prolétariat français n'est pas un novice ... Une grande tradition vit dani> les os et aide à choisir le chemin. Dé}à en juin, les chefs anonymes de la classe en éveil, avec un magnifique tact révolutionnaire, ont trouvé les méthodes et les formes de lutte. Le travail moléculaire de la conscience de la masse, actuellement, ne s'arrête pas une heure. Tout permet de compter que non seulement la nouvelle couche de chefs restera fidèle à la masse aux jours de l'inévitable et, vraisemblement assez proche, nouveau conflit, mais aussi saura retirer du combat, sans écrasement, l'armée insuffisamment préparéè » (17).

L'existence de cette nouvelle avant-garde justifie donc, aux yeux de Trotsky,_l'optimisme quant à l'avenir des révolutionnaires et donc de la

(16) La Révolütion française a commencé, in Où va la France? p. 111-112. (17) Devant la seconde étape, in Où va la Famee? p . 118. ':J7

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révolution. opttmtsmc dont témoignent les lignes suivantes, elles aussi surprenantes pour le lecteur d'aujourd'hui : « Même aujourd'hui, les masses en lutte se tiennent beaucoup plus près de nous que de leurs dirigeants officiels. Sous l'imp11:.:t des événements à venir dans le mouvement ouvrier, s'opérera un regroupement plus rapide et de plus grande portée que jamais. En France, le Parti socialiste se:·a expulsé des rangs du prolétariat. Dans le Parti co•nmunistc, on peut s'attendre à coup sûr à une série de s.:issions. D~tns les syndicats sc créera un puissant mouvement de gauche sensible aux mots d'ordre du bolchévisme ... L'organisation de l'avant-garde révolutionnaire cessera d'être isolée. Les mots d'ordre du bolchévismc deviendront les mots d'ordre des masses. L'époque qui vient sera l'époque de la Quatrième internationale » ( 18).

Cette perspective de fusion des militants révolutionnaires avec les cadres ouvriers nés de la lutte, Trotsky la maintier,dra jusqu'au bout. Lorsqu'il fait le bilan de la grève du 30 novembre 1938 qui marque la fin de la grande vague ouvrière. il reconnaît que mn pronostic sur le co:1':'1cncment de la Révolution française mérite d'être nuancé. « Que la situation objective en France ait été ct reste r~volutionnaire, il ne peut y avoir de doute ... Cependant. comme l'indiquait déjà Lénine en 1915 : « Ce n'est pas de toute situation révolutionnaire que surgit la révolution, mais seulement d'une situation telle qu'au changement objectif se joint un changement subjectif. à savoir la capacité de la classe ouvrière révolutionnaire de mener des actions révolutionnaires de masses suffisamment puissantes pour briser ... l'ancien gouvernement. .. » (19). Ce facteur a manqué en France où les masses, trompées par les partis traditionnels, n'ont pas été en mesure de s'attaquer au pouvoir d'Etat devant lequel paradait le gouvernement Blum. Il en est résulté une démoralisation réelle des travailleurs qu'atteste la faible participation à la grève « des cheminots. des ouvriers de l'industrie de guerre, des métallurgistes et autres couches avancées du prolétariat ». Pourtant : « Le dernier mot de la crise actuelle n'est pas encore dit. .. La déception apportée par le Front populaire a pu, assurément, apporter une démoralisation temporaire dans certaines couches ; en r<vanche, elle a dû exacerber la révolte et l'impatience des autres couches. En même temps, les mouvements de 1936 comme de 1938 ont dû enrichir tout le prolétariat d'une inappréciable expérience et faire surgir des milliers de chefs locaux, ind6pendants de la bureaucratie officielle. Il faut savoir trouver accès à ces chefs, les lier entre eux, les armer d'un programme révolutionnaire » (20). En d'autres termes, malgré ks reculs, la mise en cause de l'hégémonie des réformistes et des staliniens est encore possible.

(18) La nouvelle montée révolutionnaire et les tâches de la Qua.'rième internationale (op. cit., p. 91).

(19) L'heure de la décision approche ... Sur la situation en France (1~ décembre 1938), in Pierre Broué, Le Mouvement communiste en France, p. 602-61 \.

(20) Ibid, p. 608 et 610. ' '

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La nouvelle avant-garde ouvrière

Il devient possible de cerner. à partir de ces citations, la problématique de Trotsky. Pour lui, l'emprise du Parti socialiste et du Parti communiste sur la classe ouvrière ne peut résister aux coups que lui portera un puissant moll\'ement de masses. Le poids des liens d'organi· sation tissés dans le passé entre le Parti socialiste et les travailleurs compte moins pour le maintien de l'i nfluence réformiste que l'ampleur de la trahison de Blum et consorts. Quant au Parti communiste. il n'était à la ve ilk du mou\·e·nent qu'une .faibk organisation dont les liens avec la classe étaient diste 1du .. . Le passage du coré de l'c, .. dre bourgeois qu'il a opété clans l'orbite k :;r:,line k mettra de plus .:n plus .:n contradiction avec la volonté ~ r. :: tonde d.:s nws::c.'. Il sc trOu\·cra don.: dépassé avant d'avoir pu consL .tire une implantation sérieuse . Toutes ses appréciations ont été malmt..nées par ks faits . Et. c.:- qui est sans doute plus grave. elles révèlent une assez grande sous-estimation de œ que l'histoire a ïévélé être un trait majeur d.: l'éYol ution du mouvement ouvrier : la capacité de durée ct d',idaptation des organisations. même bureaucratit, ues qui, à 1111 mozncnt de leur existence. ont été reconnues conullC' leurs P-"· les tmJ •ailleurs. parce qu'elles rcnzplissaicnt une jonction indispcnsaf,fe dans fa lutte contre la bourgeoisie.

Resté: encore ~ déterminer pourquoi et commc' nt Trot:;ky a été amené à commet tre cette erreur d'appréciation. Et c'.:-st là qu'il faut prendre e;1 comidérat ion cc qu ï l affirme sm le dégagement d'une avant-garde de dirigeants de base du mouv.::mcnt ouvrier. plus radicaux dans leurs visées que les leaders officiels. plus proches des aspirations de la base dont ils font parti~. plus susceptibles. en conséquence. d'accueillir favorabl ement la propagande révolutionnaire. Cette avant-garde a-t-elle existé de 1934 ü 1938 ? Ou bien Trots ky en a-t-il déduit l'existence de son pronostic général sur la crise révolutionnaire ? Dans la mesme où son existènce est confirmée par l'étude des luttes de l'époque, avait-elle une importance numérique ct une cohésion potentielle suffisante pour servir de base à une politique de débordement des organisations traditionn elles ? Et pourquoi. d:ms cc cas. n'a-t-elle pas donné naissance à un regroupement politique d'envergure. capable dt limiter au moins la croissance tumultueuse du Parti communiste stalinien ? A toutes ces quest ions, il est difficile d'apporter une réponse rigoureuse car. s'il existe de bonnes histoires d'ensemble de la période. la chronique des occupations ct des grèves ul té ri cures n'a jamais été établie en !reprise par entreprise. Toutcfoi~. on di~pL1~C d'un nombre important de témoignages de militant~ ct d\1b~c'n· :Jtl'ur~ de toutes tendances. suffisant en tout état de cause pour fc1r111uk r de'> h\'pothèses fondées.

Rappelons d'abord qutiill' :J\:Il1t-gardc de lutte est. par définition. composite. Elle ne sc cumpc1~,, p:I~ ~c'tllcmcnt de militants expérimentés mais aussi de novices de l':tc-lÎL1ll, pL1rtés par le nwuvcmcnt dont ils expriment au mieux toute la gr:nukur ct touks les limites . La condition

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de formation d'un cadre de dirigeants d'entreprises à la hauteur des événements doit donc être recherchée dans l'ampleur même du mouvement, dans sa combativité. Les nécessités de la lutte sélectionnent très logiquement des responsables quand la volonté collective d'aller de l'avant est exprimée sans ambages. On a vu précédemment que la tonalité générale des grèves était plus radicale que les 8Ccords passés entre le patronat et les dirigeants de la C.G.T. Inutile d'y revenir sauf pour souligner qu'une des caractéristiques les plus importantes de juin 36, celle que répètent à l'envi tous ceux pour qui une perspective révolutionnaire était impensable, est le surgissement à l'avant-scène du combat de milliers de jeunes et d'inorganisés . Leur absence de formation est un handicap que compense, dans une large mesure, leur audace, leur volonté d'aboutir que n'ont pas nécessairement au même point les travailleurs qui, par expérience syndicale et politique, connaissent les aléas de la lutte, les retours de bâton et les compromis sous la contrainte ; ceux-là sont souvent plus pondérés dans le déroulement du combat auquel ils apportent l'efficacité de la méthode éprouvée par les faits. Les plus grands mouvements de masses résultent de la jonction dans l'action de ces deux catégories de travailleurs combatifs. Juin 36, beaucoup plus que mai 68 , est à cet égard exemplaire qui voit participer à la même lutte les ouvriers des grandes concentrations industrielles et les travailleurs du commerce, ceux de Renault ou Citroën comme les employés des grands magasins et les salariés de petites entreprises provinciales . A coup sûr, les conditions favorables au dégagement d'une avant-garde de lutte existaient largement.

Mais que faut-il entendre exactement par ce terme d'avant-garde de lutte ? Le noyau des militants qui, dans une entreprise ou une localité, prend en charge l'ensemble des tâches qu'impose un combat d'envergure contre le patronat. Ceux qui sont présents à tous les moments, qui formulent les propositions d'action. Ceux qui font face à toutes les tâches même les moins exaltantes, qui sont au premier rang de tous les affrontements. Ceux dans lesquels les travailleurs ont confiance parce qu'ils ont à la fois le souci de préserver avec 1 'unité les particularités du mouvement dans l'entreprise et la volonté de le faire déboucher sur une lutte plus large. En temps normal, les militants syndicaux assurent, le plus souvent, ce travail quotidien. En période de montée, les meilleurs d'entre eux sont rejoints par des éléments nouveaux, d'origines très diverses, que la bataille révèle. La longue histoire des Lip a ainsi montré comment, autour de la section syndicale C.F.D.T., s'était créé un rassemblement de travailleurs combatifs qui ont véritablement dirigé les différentes phases de l'affrontement.

De tels noyaux ont existé il y a quarante ans et leur rôle a été décisif avant, pendant et après la grève générale. La discussion n'est pas close - le sera-t-elle jamais ? - sur le point de savoir qui a déclanché les occupations d'usine. Tenants de la spontanéité, adeptes du rôle d'avant-garde du P.C., fervents du « chef d'orchestre clandestin »

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s'affrontent avec vigueur ·s ur le sujet. Il semble pourtant qu'un peu de réflexion sur les faits peut permettre de se faire une conception qui ne relève pas trop de l'idéologie. La volonté des masses de se battre toutes ensemble, dans l'unité la plus complète, est née directement de la conjoncture créée par la crise économique et par la monté du fascisme. Elle a dû très peu aux consignes des organisations, contre lesquelles elle a souvent été obligée, au départ, de faire bloc pour s'imposer (que l'on se rappelle comment l'unification des cortèges socialiste et communiste s'est opérée lors de la manifestation du 12 février 1934). Par contre, il est indéniable que la propagande générale du P.S. et surtout du P.C. avaient popularisé l'idée d'une nécessaire mobilisation de masse. Lorsque le:; grèves ont éclaté, aucune des organisations en place ne s'y est opposé de front. Et surtout les militants de base, communistes dans leur majorité, se sont portés au premier rang, tandis que syndicats et partis popularisaient et coordonnaient le mouvement. Juin 36 est donc à la fois le produit d'une conjoncture et le résultat d'une intervention organisée. Mais la forme qu'a prise la grève (les occupations. comme symbole de la brèche opérée dans la puissance patronale) ne doit rien aux initiatives centrales. Ce sont les militants de base qui ont pris les premières initiatives dans ce sens, au Havre puis à Toulouse (21) . C'est à la base également qu'on a pesé les avantages de cette méthode de lutte, compte tenu du rapport des forces existant - et que l'on a décidé de l'employer dans toutes les usines. La solidarité de classe est devenue décision stratégique. L'aspect le plus marquant des grèves est dû à l'initiative des militants d'entreprise.

Ces militants, qui sont-ils ? En majorité, d'abord, des membres du E.arti communiste. Dans ce nombre, _plusieurs catégories peuvent être distinguées : tout d'abord ceux qui ont une expérience de plusieurs années. Ceux-là sont de véritables révolutionnaires professionnels, même quand ils ne sont pas devenus permanents syndicaux ou politiques, comme un Timbaud ou un Charles Michels ; ils ont vécu en effet la période la plus dure, celle où le sectarisme de la politique du P.C. se surajoutait à la répression patronale pour faire du militant d'entreprise un paria contraint à la clandestinité dans l'action, licencié de son travail dès qu'il était dépisté. Ces hommes ont un courage exceptionnel ; ils ont aussi une formation communiste, croient en la nécessité et la possibilité de la révolution. Mais ils ont aussi été éduqués dans l'atmosphère

(21) On peut se demander comment, dans ces entreprises, l'initiative de l'occupation a été prise. Lous Eudier, à l'époque, secrétaire des métaux C.G.T. du Havre, explique que l'occupation des usines Bréguet, en mai 1936, faite en riposte à des licenciements, a été inspirée en partie des occupations d'usines du textile polonais à Lodz, survenues quelques semaines auparavant. (Cf. Cahiers d'histoire de l'Institut Maurice Thorez, no 1, novembre-décembre 1972.) Peut-être dans d'autres secteurs, des émigrés antifascistes italiens avaient-ils fait état des grèves de 1920 dans l'Italie du Nord? Mais le plus important est que toutes ces expériences qui n'avaient jamais fait l'objet d'une large propagande, ont été assimilées et reélaborées en termes de pratique par les militants eux-mêmes.

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de -:aporalismc bureaucratique C[UC, sous le nom de « bolchévisation >>, le stalinisme a imposé aux partis communistes. Ils ~ont révolutionnaires mais au ss i respectueux du monolithi sme . Ils joueront dans les grèves un rôk ambigu. entraîneurs ct org<lllisateurs irremplaçables en même temps que relais de la politique !Jpportunistc de leurs dirigeant~ . Mais ils ont été rejoints. depuis lê début de la montée populaire, par de nouveaux militants (le P.C.F. qui comptait moin s de 30 000 membres en 1933 en cknombrc 86 90:2 ù la fin de 1935). Ces adhérents récents ont L'ne mui ndre formation politique ct ils reflètent bie11 les caractéristiques de la période que traver~..: le mouvement ouvrier : combativité ct volonté de changcm-:nt rndical. imprécision quant nux objectifs à atteindre. Sans doute so nt-ils moin s liés ù la tradition de la Révolution d'octobre, plus marqué; par le:~ aspccb nationaux ct républicnins- de la politique que leur pnrti a inaugurée depuis deux ans. Mai s ils so n~ proches de; réaction~ cL !:J ba~c-

Piu' nombreux. les militants communistes ne sont pas les seuls à sc !r~Htl' ·r it l<t pointe des occupations. Tous les témcignages s'accordent sur le rôle C\trémcmcnt important qu'ont joué les jeunes. Citons un seul exemple. Dan~ l.:s mines ct ln sidérurgie de l'Est, l'orga nisation syndicale était particulièrement f<1ibk. 1\insi, chez De Wendel, à [euf, le syndicat C.G.T ., animé •par un oul'l'icr li-:cncié. ne rassemblait guère plus de 4 per~onncs. « Aus~i. dans cette région sans cadres er sans militants, il y eut une: promotion spon tanée de jeunes. fe me souviens qu'à Moutiers, petite cité minière. k maître de l'usine était un ieune Italien de vingt ans qui, après 1936, ne milita même pas dans le syndicat » (22) . Et des cas identiques sc sont retrouvés par centaines, même dans des régions comme Paris où l'encadrement politique ct syndical était supérieur.

JI ne faut pas oublier enfin le rôle joué par les militants de différentes tendances révolutionnaires. La faiblesse de leur influence à l'échelle nationale ne saurait masquer le rôle qu'ont joué, individuellement, ceux d'entre eux qui étaient présents dans les entreprises. Libertaires, syndicalistes révolutionnaires, opposants communistes (influencés un moment par Souvarine ou la revue Que Faire?), socialistes de gauche, trotskystes: tous ces militants ont poussé à l'action, incité à l'occupation, combattu pour la démocratie prolétarienne. Leur rôle a été, selon toute probabilité, sans commune mesure avec leur nombre relativement restreint (23). Bref, au début de la grève, l'avant-garde qui impulse le mouvement

(22) Intervention de Philippe Serre au Colloque sur Léon Blum, chef de gouvernement (op. cit., p 105).

(23) La présence des révolutionnaires est attestée par les divers témoignages, en particulier par le récit de la grève chez Sautter-Harlé, une des premières usines occupées de la région parisienne. (Cf. Georges Lefranc, Juin '36, [ulliard, coll. Archives, 1966.) On peut en trouver, paradoxalement, la trace dans lies souvenirs de militants communistes qui parlent de << un ou deux groupes de la 1 V' interna-tionale >>, chez Renault, alors qu'au début de la grève, il y avait, dans le meilleur des cas, quelques rares militants influencés par les trotskystes. (Cf. Robe;t Durand, La lutte des travailleurs de chez Renault racontée par eux-mêmes. Ed. sociales, 1971.) .

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et lui donne son caractère est composite, tant du point de vue politique qu'au regard de l'origine des militants. Elle ne suit directement aucune orientation d'organisation, pas même celle du P.C.F. qui soutient la lutte mais n'en a pas eu l'initiative (24). Elle n'est pas non plus coordonnée. Mais elle est, sur le plan de l'action, assez largement autonome.

Toutefois, cette autonomie naît surtout de ce que ni la C.G.T. ni les partis de gauche n'ont de stratégie de développement systématique des grèves, qu'ils se contentent de suivre et d'encadrer. Il n'y aurait aucune raison de penser que les meilleurs combattants des occupations puissent être gagnés à une ·politique révolutionnaire si des conflits n'étaient très rapidement apparu s entre eux et les dirigeants , communistes en particulier. La grève genérale se divise très nettement en trois grandes étapes. Au cours de la première, qui va du succès électoral du Rassemblement populaire (26 avril et 3 mai 1936) aux tous premiers jours de juin, il ne semble pas que de gros problèmes se soient posés. Il n'en va pas de même au cours de la seconde étape (du l' ' au 12 juin, jours culminants de la grève qui n 'es t pas arrêtée, au contraire, par les accords Matignon , mais bien par l'intervention véhémente de Thorez, k 11 juin). La troisième étape est celle de la reprise, après le 12 juin les salariés ne reprennent pas le trava il très volontiers dans un certain nombre d 'usines ; de nouveaux conflits débu tent même à ce moment. Mai s dans l'ensemble, la rentrée se fait sans tensions excessives. En fait , la troisième étape se dé ;·oulera sur deux ans et demi , lorsqu'un nombre important d'ouvriers, amenés à constater que le s résultats acquis ou espérés en 1936 sont rapidement annulés ou menacés par le retour en fo rce de la droite, veulent reprendre l'offensive. A ce moment-là se produiront plusieurs conflits entre les dirigeants du mouvement ouvrier et les cadres ouvriers de plusieurs entreprises.

Le P.C.F. et ses représentants à l'intérieur de la C.G.T. ont appuyé le mouvement à ses débuts. Mais, très clairement, ils ne cherchent pas à lui faire gagner en ampleur : leurs perspectives se situent ailleurs, au sein de la nouvelle majorité parlementaire. Ils entendent que la grève demeure purement revendicative . C'est pourquoi, ils cherchent partout à conclure rapidement des accords, qui ne répondent pas toujours à toutes les exigences des grévistes. (On a vu que cela avait été le cas chez Renault.) Alfred Costes, entre autres, secrétaire du syndicat des métaux de la Seine et député de Boulogne, démontre comment il conçoit le rôle d'un dirigeant ouvrier en réglant, par exemple, contre l'avis des responsables locaux, le conflit de l'usine L.M.T. (matériel téléphonique). Le mécontentement grandit parmi les travailleurs. Il S':' concrétisera sous la forme d'une reprise de b grève, dans les usines où elle avait été arrêtée et surtout de son e:-.:tension massive, dans tout le pays et dans

(24) L'Humanité n'a pas fait campagne pour les occupations. Le 30 mai encore, elle les qualifie, avec pour le moins beaucoup d'ambiguïté, d' << initiatives sensationnelles >>.

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toutes IC's professions. C'est alors que le mouvement, tout en restant axé sur plusieurs revendications clés, devient grève de masse dont la logique de développement est celle d'un affrontement ave::.: le pouvoir, quand bien même les protagonistes le conçoivent mal ou pas du tout. Le P.C.F. est alors débordé. Non pas parce que les travailleurs s'opposent à sa politique mais parce que. en dehors de ses consign~~. ils entreprennent une lutte qui, par ses potentialités révolutionnaires, met en pièce la stratégie du Front populaire. La gérance du pouvoir par Léon Blum risque d'être brève si les travailleurs persistent à paralyse•· la vie économique en occupant les usines. Que deviendraient alors lf~ rapprochement de l'Union soviétique avec les démocraties occidentales ?

Thorez, Frachon et les responsables du Parti communiste ne peuvent se montrer totalement opposés au courant qui entraîne de l'avant la classe ouvrière. Ils mettraient en péril, par une hostilité affichée, les liens qui les unissent à de larges couches de travailleurs et perdraient du même coup l'efficacité que leur donne, dans les sommets de la haute politique d'Etat, la capacité qu'ils ont de parler au nom du monde ouvrier. Il ne brisent pas ouvertement la grève mais ils font tout pour qu'elle s'arrête au plus vite . D'où leur participation active à la conclusion des accords Matignon (7 et 10 juin) . Mais la signature de l'accord et sa défense publique par les dirigeants de la C .G .T., réformistes et communistes, n'endigue rien. Au contraire, c'est entre le 7 et le 12 juin qu 'est atteint le sommet de la vague gréviste. Une seconde fois, le P.C.F. est débordé.

La masse des travailleurs a donc manifesté avec plus de clairvoyance que ne lui en prêtent certains , dans quel sens elle voulait aller. Mais, si l'on veut bien prendre en considération la façon dont le mouvementétait organisé à la base, le rôle décisif qu'y jouaient <' les chefs anonymes de la classe » on arrive à la conclusion que les débordements successifs du P.C.F. n'auraient pu acquérir une telle ampleur si l'avant-garde de lutte elle-même n'avait pas estimé qu'il fallait poursuivre le combat. Sans cette volonté des militants les plus avancés, l'écart n'aurait pas été si vaste entre la pratique centrale du P .C.F. et la réalité du mouvement à la base. Des bavures auraient pu se produire, des délais être apportés à la reprise du travail, mais pas dans ces proportions. Or, dans les noyaux qui avaient l'initiative dans les entreprises, le nombre de militants communistes était considérable. C'est donc à l'intérieur et dans les abords immédiats du Parti communiste que s'est développée, non pas une opposition politique à la direction, mais du moins une volonté divergente sur les perspectives et la conduite des luttes.

Il n'est guère possible d'appuyer cette affirmation d'exemples nombreux. La contradiction n'a duré que quelques jours et s'est cantonnée à l'affirmation de désaccords qui, parce qu'ils n'avaient aucune voie d'expression centrale, pouvaient passer pour des divergences secLmdaires. Quarante ans ont passé depuis, riches en événements et aussi en recons-

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tructions successives du passé selon les politiques du moment. Les souvenirs des participants de juin 36 n'ont jamais fait l'objet d'une enquête systématique et ceux qui prennent la parole sont trop souvent encore membres du P.C.F., avec ce que cela implique du point de vue de la mémoire. Néanmoins, un certain nombre de faits peuvent être rassemblés. Jacques Chambaz, à une époque où il n'était pas encore membre du Bureau politique mah. déjà historien très officiel du Parti, a écrit : « C'est à l'adresse des ouvriers influencés par ces éléments (les « gauchistes » de l'époque - D .B.) que le bureau politique précisera le 9 juin pourquoi la situation en France n'est pas une situation pré-révolutionnaire, encore moins ue situation révolutionnaire » (25). Nous avons donc là le constat a posteriori d'une résistance ouvrière à la ligne du Parti communiste.

Il faut se demander qui exprimait les réticen;;es à la reprise. A coup sûr, des militants très liés à la masse des travailleurs qui s'étaient installés dans la grève comme dans un nouveau monde en création continue. Mais qui étaient-ils précisément ? Des révolutionnaires, plus ou moins liés à un courant politique organisé ? A coup sûr, tous ceux que les staliniens appelaient à l'époque « trotskystes », non parce qu'ils étaient pour la Quatrième internationale mais parce qu'ils étaient à gauche du P .C.F ., s'étant investis dans le mouvement au maximum de leurs capacités d'intervention. Mais leur nombre était restreint. S'agissait-il alors de nouveaux venus au combat de classes, plus combatifs que formés politiquement ? Sans nul doute. Mais on ne doit pas oublier que les critiques à l'en;;ontre de la C.G.T. et du P.C.F. se sont exprimées, à Paris, jusque dans les assemblées de délégués d'usine. Or, il est reconnu de tout le monde que le-Parti communiste avait fait un grand effort pour que ses militants occupent les postes de responsabilité dans les entreprises ; et il y était parvenu dans une bonne mesure. La probabilité est donc grande que l'incertitude à l'égard des accords Matignon, la volonté de poursuivre la lutte se soit répandue jusque dans la base du P.C.F., parmi la masse des nouveaux adhérents qui affluaient alors (26), peut-être aussi dans les rangs des militants les plus anciens.

Car en définitiv:! à qui s'adresse Maurice Thorez, le 11 juin, pour faire arrêter la grève, lorsque les campagnes des dirigeants de la C.G.T., lorsque les déclarations du Bureau politique se sont avérées insuffisantes ? A l'assemblée des communistes de la région parisienne. La démarche est bien sûr normale puisque ce sont des militants qui, dans des conditions difficiles, vont être appelés à appliquer la ligne du Parti. Mais tous le ton du discours de Thorez dépasse le niveau de l'exposé classique. pour

(25) Cité par Pierre Broué, Le mouvement communiste, p. 407. (26) Selon L'Humanité du 31 mai, le P.C.F. enregi5tre, en moyenne, 1 000 adhésions par jour depuis la victoire électorale. Le 25 mai, il compte 163 000 membres ; le 30 mai, 170 462 ; le 4 juin, 173 941 ; le 18 juin, 200 674. (Tous ces chiffres sont extraits des documents officiels du Parti.)

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prendre le ton de la polémique violente qui vise tout à la fois à convaincre et à déterminer d'éventuels opposants. Visiblement, le danger est réel que des militants du Parti cèdent ·à la pression des « jusqu'aux-boutistes » et, croyant que tout est possible, pensent qu'après le gouvernement Blum pourrait venir rapidement le gouvernement des travailleurs. N'oublions pas que la stratégie du Front populaire a été présentée au vu• Congrès de l'Internationale communiste comme une tactique conjoncturelle qui laisse subsister la nécessité de la révolution socialiste. En France, l'orientation vers le rassemblement des bons Français en est encore à ses balbutiements. Beaucoup de militants considèrent que l'unité ave;; les radicaux, la réhabilitation du drapeau tricolore sont des adaptations temporaires à l'urgence du danger nazi. Dans les premières manifestations du Front populaire, on a encore beaucoup crié « Les soviets partout » (27) . Cela ne signifiait pas que le modèle des conseils ouvriers était vivant dans le prolétariat français mais que les éléments les plus politisés pensaient : « Vite, une révolution comme en Russie » . Cet état d'esprit, qui allait pérécliter par la suite, rendait, en juin 36 , beaucoup de communistes français sensibles à de5 thèmes révolutionnaires.

Ces réactions de la base étaient évidemment ambigües. C 'est pourquoi, il ne faut pas exagérer l'ampleur de ce qui se passait alors au sein du P.C.F. Il n'existait pas de courant aux contours précis qui tendît vers une autre ligne que celle de la direction. Seulement un certain climat qui pouvait favoriser l'éclosion de tendances de gauche (28). L'avantgarde de lutte s'était dégagée dans le combat ; elle avait connu une première affirmation autonome, très embryonnaire, à propos du problème central, décisif, de la poursuite de la grève. Elle aurait pu passer de l'existence de fait .à une délimitation politique, elle-même prélude à un regroupement organisationnel. C'est l'hypothèse que formulait Trotsky . Elle n'a pas pris corps. C'est là le vrai problème dont il faut discuter.

(27) A la fin de 1936, les bulletins d'adhésion qui circulaient aux usines Renault étaient titrés : << Promotion Alfred Costes. Pour les Soviets en France >> (en majuscules dans l'original). (Cf. T. Ferlé, Le communisme en France, 1937.)

(28) En 1936, André Ferrat qui avait été depuis dix ans un des principaux dirigeants du P.C.F. fut exclu. En désaccord avec la politique du Parti depuis plusieurs années, il avait présenté au Comité central, dont il était encore membre, une critique de gauche de l'orientation officielle puis avait diffusé publiquement ses positions. Son départ provoqua très peu de remous. Mais, comme on a pu l'observer par la suite avec les <<affaires>> Marty, Tillon, Casanova, etc., l'élimination d'un cadre de direction révèle toujours, peu ou prou, la nature de certains des problèmes qui se posent au Parti. Ferrat a affirmé depuis que son opposition était en fait une opposition de droite et qu'il n'avait développé des positions de gauche que par ruse tactique, dans l'espoir d'attirer des militants autour de lui. Peut-être n'a-t-il fait cette déclaration que parce qu'entre temps il s'était rallié à un socialisme des plus mollétistes . Mais, même s'il a dit vrai, la manœuvre qu'il a accomplie témoigne de l'atmosphère qui pouvait régner dans certains secteurs du Parti communiste.

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La « troisième étape » de la grève générale

Le reflux du mouvement populaire a commencé dès la rentrée des congés payés. Il s'est accentué jusqu'à la défaite du 30 novembre 1938, prélude immédiat à la guerre et à l'effondrement de la Troisième République. Tout au long de cette période, la politique du P.C.F. se trouva contestée, en des moments de lutte, à la fois par les travailleurs de certaines entreprises et par certains militants communistes. Quelques étapes importantes : la fusillade de Clichy (18 mars 1937) où la police de Marx Dormoy, premier flic S.F.I.O . de France, tire sur des manifestants qui veulent interdire un meeting fasciste. Bilan : 6 morts et 200 blessés. Dès le lendemain, des grèves se produisent « un peu partout, spontanément, de façon anarchique . Elles se développaient et se généralisaient d'une façon qui pouvaient donner à toutes les provocations une base d'action » (29). Aussi la C.G.T. lance-t-elle un mot d'ordre de grève d'une demi-journée. Beaucoup de travailleurs jugeant que c'est trop peu s'interrogent sur l'avenir. Plus d'un an après, Maurice Honel, député communiste de Clichy-Levallois, se fait l'écho de ces préoccupations dans une lettre à Mauric·e Thorez que publie l'Humanité du 3 mai 1938 (30). Il y dit notamment : « J'ai constaté parmi les travailleurs une confiance absolue en notre Parti, en même temps qu'une inquiétude grandissante, une angoisse même quant à l'évolution de la situation en France et dans le monde . Je me suis entretenu notamment et à maintes reprises avec les ouvriers de l'usine Citroën de Clichy. Ils m'ont exprimé lèurs craintes, leurs doutes. Je veùx te les relater fidèlement, m 'abstenant de tout commentaire .. . Les travailleurs de Clichy ... se demandent si on tend à livrer les Français à la terreur des agents du fascisme international et si les ouvriers n 'ont pas à marquer leur volonté de faire respecter la volonté de la majorité du peuple qui se confond avec la volonté de paix civile des 99 % de la nation ? Et ce souci de vigu':!ur s'exprime chez certains par

(29) Déclaration d'Henri Raynaud, membre suppléant du Comité central du P.C.F., secrétaire de l'Union des Syndicats C.G.T. de la Région parisienne. (Ce soir, 18 mars 1937, cité par Danos et Gibelin, Juin 36, p. 258.)

(30) Cf. J.-P. Rioux, Révolutionnaires du Front populaire, p. 360-361 (la dernière phrase est soulignée par l'auteur), Maurice Honel, bien qu'âgé seulement de 35 ans en 1938, avait été un des premiers membres des J .C., directeur de L'Avant-garde, il avait été aux premiers rangs de toutes les actions dures du P.C.F. : arrêté lors de la campagne contre l'occupation de la Ruhr, arrêté lors de la manifestation communiste du 9 février 1934, arrêté et tabassé par la police devant les usines Hotchkiss, le 12 février 1934, etc., il quittera le P.C.F. lors du pacte germano-soviétique avant d'être déporté. Ce destin contribue à montrer que ceux qui quittèrent le Parti en 1939 n'étaient pas tous des lâches ou des carriéristes pour qui le communisme avait été un moyen de briguer un mandat. Si les Gitton et les Clamanus passèrent sans mal de l'appareil stalinien au fascisme, il y eut en face d'eux des militants qui, découragés par la déception que leur avaient causée l'Union soviétique et le P.C.F., ne commirent aucun acte de compromission définitive. Certains, comme Pierre Gueguen, à Concarneau, ou Jules Fourier, député du 15' arrondissement de Paris, rejoignirent le mouvement révolutionnaire.

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le désir d'aller au-delà de la formation du Front populaire, par la constitution d'un « Front ouvrier » ou d'un « Front révolutionnaire ». Par la suite, à 1 'occasion de la grève Goodrich (15 décembre 1937 - 6 janvier 1938), puis de la grève de la métallurgie parisienne (24 mars -19 avril 1938), il y eut une véritable opposition de masse entre des travailleurs en lutte qui veulent généraliser le combat pour, en quelque sorte, recommenrer juin 36 et les dirigeants syndicaux, communistes en majorité, qui veulent arrêter les mouvements et acceptent les arbitrages et les compromis les moins admissibles (31). Du côté stalinien, on dénonce les trotskystes (la « bête trotskysie » même, à Boulogne-Billancourt) Ceux-ci ont effectivement renforcé leur implantation dans plusieurs usines de la région parisienne ; leur propagande passe mieux au moment où les ouvriers peuvent vérifier en pratique l'échec du Front populaire. Mais leurs forces sont minimes. En les dénonçant, les dirigeants du P.C.F. s'attaquent en fait à l'avant-garde ouvrière qui, sans qu'on puisse la rattacher à un courant politique déterminé, a transformé la victoire éle:torale de 1936 en un mouvement de masse sans précédents depuis la Commune de Paris.

Les exemples que l'on peu t citer concernent les grandes entreprises et la région parisienne. La situation était sans doute moins tranchée en province et dans les petites boîtes ou dans les branches moins concentrées (32) . Mais les structures de la production et de la classe ouvrière, de même que les traditions politiques françaises sont telles qu'à l'époque surtout, c'est nécessairement dans les grands centres, Paris en premier lieu, que peuvent se dérouler les luttes les plus importantes et s'accumuler les expériences les plus riches. Il est plus important de noter que ces conflits entre base et direction se sont produits dans une période de reflux constant de la combativité des masses. Cette constatation ne diminue en rien leur valeur significativ". Mais elle montre leurs limites. Le mécontentement de nombreux militants n'aboutit que sporadiquement à des oppositions ouvertement manifestées ; le plus souvent, il engendre le désenchantement, voire le découragement. Les mouvements politiques qui, plus ou moins clairement, expriment le point de vue critique à l'égard des dirigeants du Front populaire, restent minoritaires, sans pouvoir lutter avec vraisemblance pour la direction du mouvement ouvrier. L'Ecole émancipée, le Cercle syndicaliste Lutte de Classes sont dans ce cas. Et aussi le P.S.O.P., scission trop tardive de la gauche révolutionnaire du P.S.

Tous ces courants reflètent ce qui se passent à la base. Ils témoignent à leur façon de ce que l'avant-garde de lutte, sur laquelle Trotsky fondait sa perspective, n'était pas une invention. Mais leur impuissance, face au renforcement et à la stalinisation accélérée du P .C.F ., souligne

(31) Voir Danos et Gibelin, op. cit., p. 258-273. (32) Encore qu'une étude systématique de la province révèlerait bien des surprises.

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elle aussi la question fondamentale : pourquoi n'y a-t-il pas de ruptures significatives dans le bloc dirigé par le P.C.F. ? A quels facteurs attribuer l'absence de dégagement d'une avant-garde politique, liée aux masses, alors que les conditions générales pouvaient faciliter ce processus, alors qu'un certain nombre de pré-conditions de son déclanchement étaient réunies ? Des freins extérieurs

Nous retrouvons ici les difficultés soulevées pat les pronostics et leur non-réalisation. Pour expliquer cette dernière., deux voies sont ouvertes : ou bien, affirmer que la prévision était correcte mais que l'enchaînement des événements a empêché sa réalisation ; ou bien, souligner que les structures économiques et sociales ne permettaient pas d'autre histoire que celle qui s'est déroulée. L'événement contre la structure : . vieux débat métaphysique qu'il faut bien dépasser si l'on veut vraiment comprendre un t!lnt soit peu la réalité. Le seul moyen d'y parvenir est de rechercher le lien dialectique entre ces deux niveaux. Le niveau de développement économique, l'importance respective des classes en présence, l'organisation de l'appareil d'Etm conditionnent les luttes de classes. Mais celles-ci · demeurent déterminantes du processus historique ; e,lles peuvent lui donner une orientation qui diffère de la logique inhérente aux conditions objectives. Faœ à toute situation historique, · il faut envisager la combinaison dynamique des facteurs structurels et des facteurs politiques qui traduisent au plus haut degré la nature de l'affrontement entre les classes. La connaissance que l'on acquiert ainsi de la forme de l'évolution d'une société est la seule approche sérieuse du contenu.

Il ne peut être question, dans cet article, que de rassembler quelques éléments d'un jugement, sans prétendre à l'exhaustivité. Les premiers de ces éléments relèveront de la conjoncture internationale. On ne peut que rappeler, en effet, que l'ensemble du monde dominé par le capitalisme connaît une crise globale qui se manifeste avec une acuité particulière dans l'ensemble de l'Europe. Le poids des affaires internationales sur les luttes à l'intérieur d'une nation est décuplé par rapport aux périodes dites normales. Et la réalité primordiale, aux yeux de la majorité de la population, est constituée par la menace de guerre qu'est -venue concrétiser l'avènement du nazisme en Allemagne. Guerre et fascisme sont deux phénomènes distincts, bien qu'étroitement liés ; mais ils se conjuguent pour créer dans les masses une grande peur, qu'alimente la politique des partis ouvriers.

La haine de la guerre, telle que la développaient avant 1914 les propos enflammés de Jaurès, a toujours été vivace. Mais la compréhension de la nature de classes des conflits impérialistes n'était le fait que

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d'un très petit nombre de militants conscients. Au niveau des masse.> populaires, la guerre apparaissait comme une calamité venue de l'extérieur, dont les mécanismes de développement étaient aussi incontrôlables qu'un raz-de-marée ou un typhon. On avait cru que 1918 marquait la fin de la « der des der » ; devant la montée des périls, pacifisme, fatalisme et scepticisme résigné se répandaient dans la partk de la population qui n'était pas contaminée par le chauvinisme borné des associations d'anciens combattants. Le mouvement ouvrier était atteint de ces endémies, surtout depuis que le Parti communiste, qui avait maintenu pendant des années, schématiquement mais effectivement, une tradition internationaliste, s'était rallié aux exigences de la Défense nationale, à la suite de la rencontre entre Laval et Staline, en 1934. Un tel climat représentait un frein sérieux à la combativité : la menace de cette guerre, qu'il fallait éviter à tout prix paralysait bien des initiatives que toute une propagande intéressée présentait comme susceptibles d'accélérer le processus fatal.

Le danger de guerre avait un visage, celui d'Hitler. Toutes les démonstrations de la gauche insistaient à juste titre sur l'unité du phénomène fasciste qui , par-delà les frontières génératrices d'aspects nationaux différents, faisait mouvoir les nationaux-socialistes allemands , les ligues françaises et les forces rassemblées derrière Franco. Mais 1 'analyse qui était répandue de cette réalité menaçante était mince et bien peu susceptible d'aider à une connaissance pratique. Du côté communiste, on répétait à l'ènvi la définition donnée par Dimitrov lors du VII• Congrès de l'Internationale (33). Elle liait le fascif.me au capitalisme mais sans plus de rigueur que la fameuse métaphore de Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage » . La nature exacte du pouvoir fasciste, ses perspectives d'évolution, ses rapports avec les classes en présence étaient traitées comme des généralités journalistiques, même si par ailleurs on constatait que les classes moyennes étaient susceptibles de suivre en ma•sse les démagogues d'extrême-droite. Le fascisme, c'était la bête ; il fallait l'écraser par des moyens aussi exceptionnels que sa monstruosité était extraordinaire.

Menée sur un tel mode, la propagande antifasciste pouvait susciter une vigilence anxieuse. Mais le manque de netteté de l'analyse sociale et politique du fascisme contribuait à désarmer les travailleurs en les privant de toute possibilité d'initiative large. Ni les hitlériens, ni les franquistes n'étaient présentés comme les produits nécessaires de la lutte des classes, qu'il fallait combattre par les moyens de la lutte des classes. Leur puissance matérielle et militaire devait être détruite par une puissance matérielle et militaire supérieure, c'est-à-dire par les moyens

(33) « Le fascisme au pouvoir est ... la dictature terroriste déclarée des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier ... Le fascisme, c'est le pouvoir du capital financier lui-même. C'est l'organisation de la répression terroriste contre la classe ouvrière et la partie révolutionnaire de la paysannerie et des intellectuels... >>

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classiques de la guerre et du militarisme. Leur capacité de séduction sur les classes moyennes devait être déjouée par des concessions unilatérales à ces couches sociales et à ceux qui, comme les radicaux en France, recevaient leurs suffrages pour gouverner dans l'intérêt de la bourgeoisie. Sur le plan intérieur, les agressions des bandes armées ne pouvaient être réglées que légalement, par l'intervention du pouvoir d'Etat que l'on sommait d'interdire les factieux (34). Dans tout cela, rien qui incite à l'action immédiate. Tout, au contraire, est conçu pour que les masses appuient, sans y participer de façon créative, un effort que seuls les gouvernements peuvent mener. Toute la philowphie profonde de l'antifacisme des fronts populaires est imprégnée d 'une acceptation de l'Etat et de la classe dominante.

C'est dans ce contexte de peur et de passivité forcées que surviennent les défaites de la Révolution espagnole. La lutte armée ne prendra fin qu'en 1939. Mais, dès l'été 1937, les revers s'accumulent, tant sur le plan militaire que sur le plan politique. A l'intérieur du camp antifranquiste, l'offensive est menée contre la gauche du mouvement ouvrier, des journées anti-ouvrières de Barcelone (mai 1937) à la persécution du P .O .U.M. et à l'exclusion de la C.N.T . et de l'U .G .T. du gouvernement où le piètre Negrin remplace Largo Caballero. Ces événements sont mal connus, et plus mal compris encore, par la masse des travailleu rs français ; ils contribuent pourtant à créer un climat de doute et d 'anxiété. La solidarité avec l'Espagne avait constitué le débouché le plus politique à la combativité des ouvriers français ; il suffit pour s'en convaincre de rappeler le soutien très large dont avait bénéficié de la part des travailleurs le départ des volontaires pour les brigades internationales . La résistance victorieuse de Madrid garantissait des lendemains à juin 36. Sa chute ne pouvait que mettre fin aux perspectives de nouveaux succès. Et il est certain que cette très vive fraternité internationaliste a été exploitée par les dirigeants du P.C.F. comme un exutoire à toute volonté de transformation révolutionnaire en France même. « Les ouvriers et les paysans espagnols ont besoin d'avions et de canons. Il faut exiger du gouvernement qu'il leur en fournisse. » Tel était, en substance, le contenu de la propagande des communistes. Le gouvernement Blum était, à juste titre, la cible d'une campagne contre la non-intervention. Le P.C. qui l'animait renforçait ainsi son image de gauche, mais en se gardant bien d'expliquer que seul un autre gouvernement pourrait fournir une aide réelle à l'Espagne et que pour le mettre en place il fallait mobiliser les masses françaises dans une perspective de lutte contre leur propre Etat.

Une situation internationale qui ne facilite pas le développement de l'initiative des masses. Une défaite écrasante, à la portée incalculable,

(34) Par antithèse, on peut comprendre encore plus précisément les campagnes de Trotsky sur les milices ouvrières : l'écrasement du fascisme, forme extrême mais nécessaire du pouvoir de la bourgeoisie, doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ; leur armement n'est que la forme supérieure de leur auto-organisation.

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est survenue en Allemagne. Et, dans ce contexte que domine la menace de guerre, les chefs du mouvement ouvrier font obstacle à toute forme d'auto-organisation des travailleurs. A ceux-ci, ils inculquent qu'il faut déléguer leur pouvoir. Déléguer aux appareils syndicaux et politiques, déléguer aux députés qui le délègueront eux-mêmes à un bon gouvernement, déléguer à l'Etat exi-stant qui est le seul à même d'intervenir sur l'arène mondiale, pour l'Espagne républicaine ou contre le fascisme international. Peut-on imaginer meilleur moyen de freiner la rupture de la classe ouvrière avec l'idéologie dominante et les institutions qui la répandent ? Cette conception bourgeoise des masses a encore une autre conséquence, au niveau des rapports qu'entretient le mouvement Ol!Vrier avec l'Union soviétique. Cette dernière bénéficiait, auprès de couches importantes de travailleurs, du prestige de la Révolution d'octobre. Les premiers succès de la planification, que l'on pouvait opposer à la crise mondiale du capitalisme, élargissaient son aura. Mais, à partir de 1933 , elle apparaissait avant tout comme l'antithèse du nazisme. Elle donnait une tonalité socialiste à la coalition contre l'hitlérisme ; elle apparaissait comme le rempart ultime contre la barbarie. La politique qu'elle suivait et qu'elle faisait appliquer par les divers partis communistes voyait, pour ces raisons, sa crédibilité renforcée aux yeux d'innombrables travailleurs qui ne pouvaient envisager d'action efficace sans l'Union soviétique. Et cette politique, grossièrement et cyniquement « réaliste », était celle de la contre-révolution stalinienne.

Les limitations que la situation apporte au développement de l'initiative et de la prise de conscience des masses ne peuvent que gêner la délimitation politique d'une avant-garde. Ce n'est pas dans un climat de tension sourde, où les menaces incitent le plus grand nombre à se serrer autour des appareils, qu'il est possible d'envisager avec les directions en place un affrontement qui risquerait d'avoir des conséquences graves - et d'être, de surcroît, mal compris de beaucoup. Première organisation des masses

Tous les facteurs qui viennent d'être invoqués permettent de comprendre comment a été ralenti le rythme de maturation politique de l'avant-garde ouvrière. On s'explique ainsi que les démarcations les plus nettes sont survenùes trop tard, alors que la guerre apparais•sait comme -imminente et que les échecs, en France comme en Espagne, rendaient hypothétiques les espoirs à court terme. Mais un fait demeure, qui ne peut être éclairci par une simple référence à l'évolution de la conjoncture : le P.C.F. s'est renforcé au cours de cette période, englobant dans son système aussi bien des travailleurs « du rang >> que des dirigeants du mouvement au niveau local. Et c'est là qu'il faut aborder les données

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plus permanentes que constituent, dans leur évolution lente, les structures organisationnelles du mouvement ouvrier.

Juin 36, c'est d'abord la grève générale qui ébranle toute la vieille société française. Mais c'est, en même temps, une nouvelle étape dans l'organisation ouvrière, la naissance d'un mouvement ouvrier de masse, qui n'existait pas jusque-là dans l'hexagone. Il est de tradition lorsqu'on parle d'organisation de n'envisager que les partis et les syndicats, leur nombre d'adhérents, leur mode de fonctionnement. Partis et syndicats ne représentent cependant qu'une fraction, la plus décisive mais aussi la plus restreinte, d'un ensemble beam:oup plus vaste qui constitue le mouvement ouvrier. La puissance du prolétariat organisé ne se mesure pas seulement aux fluctuations des effectifs. Elle doit être évaluée en fonction du niveau dt: l'influence générale qu'exercent les diverses organisations permanentes. Les résultats électoraux sont précieux à cet égard, mais leur valeur est limitée par toutes les distorsions qu'implique le principe même du vote dans les démocraties bourgeoises, fussent-elles authentiquement libérales. De plus, le succès ou l'échec lors d'un scrutin reflète une réalité plus fondamentale, celle de l'encadrement que sont capables de donner aux travailleurs, à tous les moments de leur vie sociale, les partis et les syndicats (35). En d'autres termes, la force d'organisation du mouvement ouvrier d'un pays est à la mesure de l'hégémonie qu'il exerce, grâce à une quantité de structures sociales et cultu· relies, de mouvements de masse à objectifs llmités, sur les couches les plus importantes de la classe ouvrière et sur diverses catégories sociales non prolétariënnes (paysans, étudiants, etc.).

L'exemple, à juste titre le plus fréquemment cité, est celui de la social-démocratie allemande qui , dès la dernière décennie du XIX• siècle, a su étendre énormément le réseau de ses multiples organismes. Ceux-ci ne se limitent pas aux sections du Parti et aux « syndicats libres » qu'il contrôle, ni même aux mouvements de femmes et de jeunes. Les maisons du Parti, avec leurs bibliothèques, lems chorales, leurs tavernes social-démocrates sont des centres de rayonnement sans pareil. On peut naître, vivre et mourir dans un environnement social-démocrate auquel ne peuvent totalement échapper ceux-là même qui ne votent pas pour les candidats du Parti. Dans beaucoup d'autres pays, de la Belgique aux pays scandinaves en passant par la Grande-Bretagne, le mouvement ouvrier a acquis très tôt cette présence massive dans les masses.

Il n'en va pas de même en France avant 1936. Certes, S.F.I.O. et P.C.F. recueillent de nombreux suffrages mais, même avec l'apport des radicaux, ils ne passent pas la barre des 50 %. Et, surtout, les organisations sont très faibles en adhérents. Depuis 1920, le: rapport de forces s'est modifié entre communistes et socialistes, au profit de ces derniers.

(JS) On ne saurait sous-estimer, à cet égard, le rôle des municipalités. Services sociaux, aide aux chômeurs ou aux vieux travailleurs, bibliothèques, fanfares, clubs de sports, etc., rallient autour du Parti qui gère la commune des centaines de personnes qui ne sont pas nécessairement en accord politique avec lui.

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Mais, en 1934, les effectifs réunis des deux partis sont inférieurs à ceux de la S.F.I.O. à la veille de la scission de Tours {et déjà à l'époque, le pourcentage de militants par rapport à la population salariée était très inférieur en France à celui des autres pays développés de l'Europe) (36). Quant aux syndicats, ils ont toujours été très minoritaires en France, pour des raisons historiques diverses. Ils le sont encore plus à la veille du Front populaire : il y a environ 13 % de syndiqués. Encore ce chiffre est-il gonflé par l'apport de certaines fédérations de fonctionnaires ou de travailleurs à statut comme les cheminots. Dans la métallurgie, on l'a vu, le taux de syndicalisation atteint tout juste 4 %. Et la situation est pire dans des secteurs comme les produits chimiques ou le textile.

Le résultat premier de cet état de fait est que le.; ouvriers n'existent pas dans l'entreprise, si ce n'est comme producteurs soumis sans aucun droit à la hiérarchie d'exploitation. Les organisations, syndicats en premier lieu sont contraintes à la clandestinité dans les usines, y compris les plus importantes comme Renault ou Citroën. Y appartenir, c'est se vouer au renvoi, avec peu de possibilités de trouve~ du travail ailleurs du fait des listes noires patronales. Le mouvemen~ ouvrier français repose sur une base restreinte, lacunaire. Et il va de soi que cette faiblesse ne permet pas le développement d'autres organisations sociales. La conquête des municipalités a toujours été un objectif prioritaire pour les organisations politiques ouvrières. Elle a permis d'instaurer quelques centres de rayonnement. Mais, effectuée dans le cadre corrupteur de la Troisième République, elle a aussi amené la naissance d'une imposante cohorte de notables ouvriers qui s'intéressent plus à ln gestion financière et aux alliances de droite nécessaires à leur réélection qu'à la mise en --place de véritables structures de masses. Quant au P.C.F-., il n'a pas, avant 1935, les forces suffisantes pour expérimenter une gestion municipale d'un type nouveau. Les fiefs de Saint-Denis, avant la défection de Doriot, ou de Bobigny sont des exceptions (37). En bref, l'organisation d'ensemble de la classe ouvrière est sans commune mesure avec les traditions de lutte qui avaient mis le prolétariat français à la pointe du monde du travail au cours du XIX• siècle.

Dès le début de la montée ouvrière, les organisations politiques et syndicales se renforcent. Mais c'est pendant et après la grève générale qu'une transformation qualitative s'opère. Les chiffres de cette croissance sont assez connus pour qu'il soit seulement nécessaire de rappeler

(36) A cette règle existaient des exceptions, telle que la région Nord, où le Parti Ouvrier Français de Jules Guesde avait pu mettre en place un réseau organisationnel comparable, dans une certaine mesure, à celui de la social-démocratie allemande ou du Parti Ouvrier Belge (et ceci explique sans doute la persistance de l'influence socialiste dans cette zone, même à l'époque du déclin très rapide de la S.F.I.O. sous la houlette de Guy Mollet). Mais le table"au d'ensemble n'est pas modifié par ce cas d'espèce ni par les quelques autres que l'on pourrait citer.

(37) Avant 1935, le P.C. compte 1 conseiller municipal à Paris et contrôle 9 municipalités en banlieue parisienne, 150 dans l'ensemble de la France.

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les plus significabL. La C.G.T. passe de moins d'un million d'adhérents au moment de so:1 unification (printemps 1936), à plus de 5 millions l'année suivante. Dans les secteurs industriels les plus importants, les fédérations syndicaks voient leurs effectifs gonfler dans des proportions inouïes : 660 % pour le textile, 700 % pour le bâtiment et le bois, 1 450 % pour les mét<~ux, 1 700 % pour l'habillement, 4 600 % pour la chimie. Avec des taux de croissance de 100 à 120 % les chemins de fer et 1 'éclairage font figure: de parents pauvres. Pour la première fois, des sections syndicales naissent dans des milliers d'entreprises de toute taille. Sur le plan politique, les résultats sont remarquables aussi. La S.F.I.O. passe de 120 083 membres en 1935 à 280 000 en 1937 (x 2,33). Mais c'est le Parti communiste qui fait la percée lc1 plus foudroyante. En 1935, rappelons-le, il compte 81 731 militants - ce qui constitue déjà une progression notable par rapport aux chiffres de sa traversée du désert. On a vu que pendant les grèves , il a connu un flux d'adhésions. En 1937, il aura 328 647 adhérents (x 4,02), sans compter les Jeunesses communistes qui en compteront près de 100 000. En deux ans. il est donc devenu le premier parti ouvrier de France, dépassant la S.F.J .0. Et ses conquêtes se sont effectuées en premier lieu dans les milieux ouvriers. En effet, en dépit d'un gain de voix plus rapide, Je P.C.F. réunit moins de suffrages, lors des élections de 1936, que le Parti socialiste qui, en province surtout, s'appuie beaucoup sur les classes moyennes. Mais, à l'intérieur de la C.G.T., les communistes contrôlent des fédérations très importantes qui sont ausd en général celles dont le renforcement a été le plus spectaculaire : agriculture, bâtiment, bois. produits chimiques, métaux, cheminots, verre, textile, cuirs et peaux, papier. Ils ont la majorité dans 25 Unions départementales contre 7 seulement- lors de la réunification (38).

Ce mouvement d'organisation s'effectue dans tous les domaines, Le P.C.F., après les élections de 1935, contrôle 27 municipalités de la banlieue parisienne, au lieu de !l. précédemment, 2~ au lieu de 6 en Seine-et-Oise. Ces succès, qui . précèdent la grève générale, sont dus souvent à l'attitude combative qu'om adopté les communistes dans la lutte contre le chômage. Dans les positions nouvellement conquises, le Parti communiste va introduire un style de direction nouveau qui, même s'il ne correspond pas aux conceptions révolutionnaires de l'action municipale. tranche avec celui des autres partis et permet d'enserrer la population dans un entrelacement d'organismes diversifiés. Sur un plan plus global, on assiste alors à la ndssance ou à la mutation de toute une série de mouvements qui s'occupent de problèmes spécifiques et pénètrent des milieux divers : Fédération de l'enfance, Secours populaire (qui succède en octobre 1936 au Secours Rouge et compte 91 852

(38) Les militants du P.C.F. ont la majorité de fait dans la C.G.T. après 1937. Mais, dans un souci d'unanimité qui correspond à la politique du Parti, à l'époque, ils ne cherchent pas à se compter et maintiennent, malgré les désaccords qui vont croissant, une unité de façade avec les partisans de Léon Jouhaux.

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adhérents en 1937), Amis de l'Union soviétique, Association républicaine des Anciens combattants (40 000 membres au début de 1936), Fédération sportive et gymnique de travail (où sont aussi les socialistes, 80 000 membres en décembre 1936), Union des comités de chômeurs (qui aurait compté dans ses rangs 136 350 chômeurs en avril 1935), Maison de la culture (pas·sée avec ses différentes branches, théâtre, musique, etc., de 4 000 membres en 1934 à 40 000 en juillet 1936), etc. (39). Il faut évoquer aussi le développement rapide de la presse et des éditions du P.C.F. : l'Humanité tire à 400 000 exemplaires en janvier 19.37 ; il existe 31 hebdomadaires régionaux, un quotidien du soir (Ce soir, fondé en mars 37), de nombreux magazines.

Il faut retenir surtout qu'il n'existe aucune commune mesure entre 1 'importance de ces organisations avant 1935-1936 (quand elles existaient), et après les victoires du Front populaire et la grève générale. Ce qui n'était qu'un cadre virtuel a pris substance et s'est multiplié. Le mouvement ouvrier français n'est plus le même, par le nombre de ses militants, par son implantation dans les entreprises et aussi par l'extension de ses organisations diverses. Allons au devant de la vie

La masse des nouveaux militants qui rejoignent la C.G.T., un peu le Parti socialiste et surtout le P.C.F. a deux caractéristiques essentielles : une très grande combativité, puisqu'elle s'est formée sur le tas des luttes d'une exceptionnelle vigueur et une inexpérience politique énorme. Ces travailleurs s'engagent à fond dans les combats qu'ils déclanchent et ils rechignent souvent à reprendre le travail quand ils n'ont pas conscience d'avoir obtenu tout ce qui pouvait être arraché. Mais, pour eux, les notions d'organisation, de rôle de l'Etat, de stratégie sont autant de pages blanches. En fait, la seule conscience politique qu'ils possèdent doit beaucoup aux traditions républicaines, institutionnalisées par le radicalisme triomphant et reprises en compte par les socialistes depuis fort longtemps. L'objectif, c'était la République sociale mais, selon l'excellente formule de Madeleine Rebérioux, « le nom précède l'adjectif » ( 40). La fierté nationale, renforcée par les souvenirs de ces révolutions qui depuis 1789 ont fait la France, fait que la plupart des électeurs socialistes considèrent que les institutions parlementaires consti-

(39) La liste pourrait être complétée par la Confédération française et coloniale des pêcheurs à la ligne et l'Echiquier du travail qui publie un bulletin ouvrier des échecs.

(40) M. Rebérioux, Le socialisme français de 1871 à 1914, in Histoire générale du socialisme (sous la direction de J. Droz, P.U.F., 1974), p. 135.

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tuent le cadre le meilleur pour une transformation sociale. Il suffit d'imposer un bon gouvernement qui, indépendant des seigneurs de la finance, mènera une bonne politique. La remise en cause de l'Etat est absente de cette vision, à plus forte raison la destruction de son appareil. Tout se réduit à une adaptation des structures existante5, grâce à une pression des masses dont la sanction ne peut être qu'électorale et parlementaire.

Pourquoi s'étonner de cette idéologie diffuse du mouvement ouvrier français ? Tous ses dirigeants ont déployé leurs ressources, et éventuellement leur talent, pour la répandre et la fortifier. Seul, avant 1914, le syndicalisme révolutionnaire posait le problème de la destruction de l'Etat, mais en des termes suffisamment confus et contradictoires pour qu'il n 'influencè qu'une minorité de travailleurs. Le P .C.F., depuis 1920, a défendu les thèses léninistes, non sans schématisme. Mais il a pu constituer seulement un noyau de résistance au pan-parlementarisme. Et, au moment où la montée ouvrière permet d'envisager une éducatio:1 politique de masses, il se mue en défenseur de première ligne de l'oi·dre républicain. Ce n'est pas diminuer l'immense potentialité des luttes de 1936 que d'affirmer qu'elles ne pouvaient pas spontanément, automatiquement, aboutir à une attaque consciente contre le pouvoir. Il en va de même de tous les grands mouvements de subversion sodale, qui prennent nai·ssance à partir de revendications formulées dans le cadre de l'ordre ancien , tirent leurs possibilités révolutionnaires des formes nouvelles d'organisation des luttes mais ne peuvent connaître le succès qu'au prix de l'intervention politique d'une organisation, capable de dégager l'avenir de tous les héritages du passé. Les exemples abondent, _j)Ositifs ou négatifs. Dans la France de 1936, le comportement du P.C.F. freine la prise de conscience, renforce l'influence de l'idéologie dominante. Il n'aboutit pas à un simple manque à gagner : dans la mesure où le mouvement ne pouvait se poursuivre qu'en s'étendant, dans la mesure oü son extension exigeait qu'il adopte des objectifs supérieurs, les palinodies de Thorez et de son équipe sont une contribution directe à la défaite.

C'est donc tout « naturellement » que les travailleurs, auxquels on n'offre de perspective qu'immédiate, sont amenés à jauger les résultats obtenus par la grève de juin. Cette estimation, ils la font en fonction de ce qu'on peut attendre du régime en place. De ce point de vue, les conquêtes de 36 sont remarquables. Conventions collectives, congés payés, 40 heures ... Toute une littérature <l été écrite sur ces réformes qui ont effectivement transformé la vie quotidienne de la classe ouvrière française. Et chacun a pu voir photographies ou films montrant les départs des premiers vacanciers prolétariens. Un souvenir de fête. nous répète-t-on. Mais de la fête, on ne retient que les décors et les chansons, sons trop rechercher les origines de la joie populaire dans les combats qui l'ont précédée. Juin 36 vu sous l'angle de la fête, c'est comme mai 68 accouchant du Big Bazar de Michel Fugain : une grosse bêtise mièvre.

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Car enfin, tous les témoins sérieux le reconnaissent, la grève generale a débuté, le plus souvent, dans l'anxiété. Les travailleurs, excédés d'exploitation, étaient prêts à aller loin dans leur combat. Mais. dans les premières entreprises occupées, ils s'attendaient au pire de la part de leurs ennemis : opérations policières, agressions fascistes, sabotages ou provocations. La surprise est venue de la grande peur du patronat, prêt à toutes les concessions pour endiguer la révolte des esclaves ( 41). L'idée du « tout est possible » est née des premiers reculs de la bourgeoisie. Et c'est alors que la quasi-totalité des ouvriers s'est ruée dans la grève. Avec un enthousiasme sans pareil. Les kermesses dans les entreprises occupées n'en étaient pas la cause, mais la conséquence. L'exultation venait de la prise de conscience d'un incroyable bond en avant accompli par les travailleurs en lutte : un nouveau rapport de forces était créé. Dans l'entreprise comme au niveau national, la classe ouvrière, à laquelle jusqu'ici on ne reconnaissait pas le droit à une existence collective, s'affirmait comme une force devant laquelle on reculait, à laquelle on faisait des concessions. C'est ce nouveau rapport de forces qui fait la grandeur de juin 36. C'est lui que les patrons ont cherché et cherchent encore à abolir. Ils n'ont pu y parvenir que pendant les brèves années de la dictature vichyssoise. Les méthodes de luttes nouvelles, la reconnaissance de fait du syndicalisme dans les usines n 'ont jamais pu être effacées . Devenues partie intégrante de la tradition , elles ont fait que la classe ouvrière est entrée dans une nouvelle étape de son histoire.

De tels moments se vivent dans la joie, surtout lorsqu'ils sont accompagnés de réformes qui battent en brèche la misère de la vie quotidienne. La majorité des travailleurs qui, très consciemment, venait de s'installer sur de nouvelles positions ne pouvait spontanément trouver la voie d'une poursuite de l'offensive, une fois terminée la grève. Le manque de compréhension des enjeux réels de la situation politique, renforcé par la propagande des partis de gauche qui les incitaient à faire confiance à « leur » gouvernement, devait forcément pousser à l'attentisme. Les résultats obtenus étaient déjà si considérables et la puissance collective si affirmée qu'on pensait que, tôt ou tard, une seconde étape parachèverait la victoire obtenue dans la première. Attendre donc, d'autant que les menaces s'accumulaient hors des frontières. « Allons au devant de la vie » chantait-on et les discours de Thorez, main tendue tous azimuts, n'exprimaient pas d'autre philosophie. Lorsque les coups commencèrent à pleuvoir, la démoralisation succéda à

(41) Les dirigeants socialistes qui ont organisé les rencontres de Matignon et les responsables de la C.G.T. qui ont négocié les accords ont su comprendre les réactions des milieux capitalistes. Benoît Frachon aimait à raconter la gêne des représentants du patronat qui allèrent jusqu'à proposer d'eux-mêmes l'instauration de délégués du personnel pour avoir des représentants avec qui discuter dans leurs entreprises. Il ne se demandait pas pour autant s'il n'était pas possible d'aller plus loin.

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l'enthousiasme. Il en va ainsi quand les objectifs d'un mouvement de masses ne sont pas précisés, quand aucune stratégie ne lui est proposée, quand la confusion règne à propos des alliés possibles et des ennemis réels.

La débandade de 1939 devant la guerre impérialiste était inscrite dans les illusions du Front populaire. Mais les défaites sans combats sont rarement éducatives. Pour la majorité des travailleurs, l'expérience des années 30 apporta peu sur le plan politique ; elle contribua au discrédit de la social-démocratie sans dissiper pour autant les illusions parlementaristes . De cette expérience, il ne subsista que l'essentiel qui avait été écrit dans le langage des luttes de classes : l'entrée dans l'action syndicale et politique de milliers d'inorganisés, le nouveau rapport de forces historiques entre salariés et bourgeois. Et le Parti communiste français qui s'était trouvé au centre de ce mouvement d'organisation devint, au sens plein de ce terme, un parti de masses, le premier qui ait existé en France. Dans l'ensemble de la classe ouvrière, et tout particulièrement dans les secteurs les plus concentrés et les plus modernes, il fut la première organisation politique vers laquelle se tournèrent des milliers de travailleurs. Il s'identifia et fut identifié à la nouvelle étape abordée par le mouvement ouvrier. Une force politique qui incarne une mutation historique des masses acquiert une puissance et une capacité de durée exceptionnelles. On a pu le constater avec le péronisme, organi·sateur du nouveau prolétariat argentin : les pires trahisons et les pires défaites ont pu s'accumuler pendant des années avant que son hégémonie sur la classe ouvrière commence à être entamée. Toutes rroportions gardées, il en va de même avec le Parti communiste français dont le secret de _ longévité a pour origine principale Ja place qu'il a ocupé en juin 36.

On attribue souvent ce succès du P.C.F. à l'image de gauche qu'il a su donner de lui-même. Parti petit frère du parti bolchevik, héritier de quelques parcelles de la Révolution russe, allié de l'Union soviétique, il avait su ne pas participer au gouvernement : il restait un recours possible pour une lutte plus radicale. Tout cela est vrai et Jean Ellenstein a tort, du point de vue de l'intérêt de son Parti, de penser que ce fut une erreur pour les communistes français de ne pas accepter de Léon Blum quelques portefeuilles : les rapports auraient été beaucoup plus difficiles avec les grévistes pour des dirigeants investis de responsabilités ministérielles ; les risques de débordement auraient été beaucoup plus grands. Toutefois ces explications, qui renvoient au seul domaine politique, ne prennent pas en compte une réalité beaucoup plus fondamentale : le P.C.F. était la seule organisation qui ait formé des militants politiques d'entreprise. Dès 1924, le Parti •s'était engagé dans une « bolchévisation » qui avait abouti à la pire des bureaucratisations internes. Mais il avait décidé en même temps de baser son action sur les cellules d'usine. Effort bien peu couronné de succès, tant était rude la répression patronale, tant aussi les lignes successives de l'Internationale communrste étaient marquées du sectarisme le plus délirant. Mais un

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résultat au moins avait été obtenu : l'existence de centaines de cadres ouvriers de base, résolus, expérimentés, disciplinés, capables en un mot d'être au premier rang de tout mouvement d'ampleur.

Ce sont ces cadres qui, avec des adhérents ph!3 récents, avec des inorganisées, ont constitué l'avant-garde de lutte qui s'est manifestée de 1936 à 1938. Ils ont contribué, de façon décisive, au succès du P.C.F., alors qu'ils auraient pu battre en brèche son orientation capitulative . Pourquoi ? Responsable'S de masses

La première explication qui vient à l'esprit est que les militants communistes n'ont pas encore, faute d'expériences suffisantes, pris conscience de la véritable nature de leur Parti. Il est vrai, en effet, qu'il leur est impossible d'imaginer la dégénérescence de l'Union soviétique . Le stalinisme est une réalité impensable pour eux qu'une information bien orientée prive de connaissances sérieuses, qu'une éducation politique déformatrice empêche de rechercher ailleurs , et surtout pas dans la « presse bourgeoise », des renseignements, qu'un internationalisme dévoyé pousse à faire dépendre leurs propres perspectives du destin de l'Union soviétique. Il est non moins vrai que tous les facteurs qui ralentissent l'initiative de la masse pèsent encore plus sur eux parce qu 'ils sont militants et se sentent responsables de l'issue des luttes en cours. Pour eux plus que pour n'importe qui, les aspects choquants de la politique nationaliste du P.C.F. peuvent passer pour une tactique momentanée, par laquelle on jette du lest à droite pour mieux préparer le coup de Jarnac de la revanche. L'empirisme et le réalisme à court terme sont les images de marque de la grande politique telle qu'elle se fait quotidiennement, au grand jour des Etats bourgeois. Le mouvement ouvrier est naturellement contaminé de ces tares, surtout lorsqu'il est sous l'influence de bureaucraties, socialistes ou staliniennes.

Cependant, il y aurait quelque paternalisme à considérer les militants communistes de 1936 comme de grands enfants auxquel~ ne manquerait que quelques années supplémentaires de vache enragée pour accéder à la vérité révolutionnaire. Car ces hommes et ces femmes, peu formés politiquement, obscurcis dans leur jugement par le stalinisme sont en même temps les animateurs et les organisateurs d'un très vaste mouvement de masses qui ébranle la domination bourgeoise. Ils ont donc à leur disposition, pour juger des grandes orientations qu'on leur propose, des critères pratiques dont nul ne peut nier l'efficacité. Et l'on sait qu'en plusieurs circonstances, ils se sont trouvé en opposition avec certaines actions du P.C.F. Rappelons la lettre de Maurice Ronel, citée précédemment. Peut-on croire que l'Humanité, qui avait perdu depuis

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des années l'habitude d'organiser des tribunes dans ses colonnes, aurait fait état d'un document consacré à « l'anxiété » des travailleurs quant à l'avenir, si les idées dont le député de Clichy se faisait l'écho, n'avaient été répandues largement dans le Parti ?

On est donc amené à penser que les militants du P.C.F. ont fait en refusant toute démarche de rupture avec leurs dirigeants, un choix politique. Choix qui prend les formes d'une fidélité organisationnelle, entachée d'énormes confusions. Choix lourd de conséquences, à coup sûr, mais choix délibéré : il n'est pas question pour eux de s'isoler de la masse des travailleurs qui, quand bien même sa combativité la pousse à des solutions plus radicales que celles qu'on lui propose. se tourne vers le Parti communiste, lequel, en dépit de tout, apparaît comme l'axe organisationnel des nouveaux temps du mouvement ouvrier.

Leur décision est facile à comprendre. Lorsque survient la grève générale, riche en créativité mais profondément inorganisée au départ, comme tous les mouvements de portée révolutionnaire, les militants les plus conscients sont confrontés à un problème grave : comment donner forme efficace à cette irruption, largement spontanée, comment lui donner un maximum de cohésion ? C'est à ce carrefour que se rejoignent deux pulsions différentes : la nécessité d 'assurer une cohérence d 'ensemble au mouvement, en le structurant, en empêchant qu'il s'éparpille ; et, d'autre part, 1 'intention, presque clairement avouée, des dirigeants communistes de contrôler toute initiative de la base qui pourrait briser le cadre fragile de la politique de Front populaire. La rencontre de ces deux inclinations amène à une pratique organisaticnnelle très nette : les tâches permanentes, les tâches d'encadrement quotidien, sont confiées, dans un climat de quasi-unanimité, aux militants les plus expérimentés. De 1934 à 1938, ceux qui assument les fonctions dirigeantes dans les entreprises, ceux qui sont délégués, soit pour rencontrer le patron, soit pour représenter les camarades dans les coordinations, sont des militants qui ont fait leurs preuves au cours des annéP-s de difficultés. La promotion des jeunes à des postes de responsabilité permanente ne se fait que lentement, au fur et à mesure que les nouveaux venus ont subi une formation - très spéciale - à l'intérieur du P.C.F. Au cours et au lendemain même de la grève, sont investis de responsabilités les militants les plus anciens, à savoir ceux qui, contre vents et marées, se sont fait connaître dans les combats de la période précédente ou ceux qui ont appuyé, avec plus ou moins de distance, l'action politique et syndicale que menaient les communistes dans les entreprises avant 1936 (42). C'est donc une minorité de militants qui se trouve au confluent de la poussée des masses et des exigences de la politique défendue par Thorez.

(42) Bertrand Badie (Les grèves du Front populaire aux usines Renault, op. cit.), emploie, pour cette catégorie de sympathisants actifs, l'expression de « quasi syndiqués ». Il s'agit, selon lui, de travailleurs qui, bien qu'en accord

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Cette situation implique d'énormes charges : la moindre décision mal venue peut mettre en cause, avec la combativité des masses, tout le rapport de force nouvellement créé, tous les résultats récemment acquis. Ceci pousse à la plus grande prudence dans le~ choix fondamentaux. En outre, le passé de chacun des militants communistes pèse sur son comportement politique - pour le meilleur comme pour le pire. Tous ces cadres de base ont été formés à des périodes diverses des années de jeunesse du P.C.F. Ils ont beaucoup vu et beaucoup éprouvé. La dominante fondamentale de leur idéologie est, sans nul doute. leur croyance dans le Parti. Une organisation cohérente, disciplinée, intervenant systématiquement dans les masses leur paraît indispensable. C'est moins une fidélité théorique aux principes léninistes qui leur inspire cette conviction qu'une expérience accumulée de longue date. La connaissance pratique des difficultés causées par la dureté de la répression patronale aussi bien que par le faible niveau de conscience des travailleurs les a acquis à la discipline collective du Parti d'avant-garde. Et ce Parti a été suffisamment difficile à construire depuis 1920 pour qu'on arrive aisément 3 menacer son unité, surtout lorsque des adhésions massives viennent apporter une sanction favorable aux efforts des années pénibles.

Et puis, en face, il y a la S.F.I.O., triste exemple de ce qu'il ne faut faire ni sur le plan politique ni dans le domi:1ine organisationnel. En 1936, les souvenir sont encore vivaces de ce que l'Union sacrée a coûté au peuple en morts et en misère. Le grand élan de refus de la guerre qui, à Tours, a contribué à poussé la majori~é des militants vers la Révolution russe n'est pas mort. Il survit dans unè hostilité à l'égard de la social-démoc.ratie. Les extravagances sectaires du P.C.F. qui, au cours de la « troisième période », faisait des socialistes l'ennemi principal. n'ont pu que renforcer cette disposition. Et, il faut le souligner, toutes les pratiques des dirigeants socialistes, l'exercice du pouvoir par Léon Blum sont là pour nourrir l'antipathie des militants communistes. Ceux-ci veulent l'unité ouvrière aussi fortement que n'importe qui ; mais cette détermination est parfaitement compatible avec une méfiance systématique à l'égard de la S.F.I.O. qu'il faut éviter à tout prix de renforcer en gênant publiquement la direction du Parti. avec les objectifs des communistes, ne s'engageaient pas totalement, en général par crainte de la répression patronale, que certains d'entre eux avaient connue à des périodes antérieures, avec toutes les conséquences cat.:>strophiques qu'elle impliquait pour la vie personnelle du travailleur. Ce retrait par rapport à l'engagement militant n'impliquait pas de divergences politiques avec la ligne syndicale du P.C.F. Dès les premiers moments d'une lutte de grande ampleur, cette catégorie se trouve de plain-pied avec l'exercice des responsabilités. Badie souligne par ailleurs à quel point l'encadrement du mouvement de masse était poussé : les délégués d'atelier étaient, chez Renault, coiffés par un comité central de grève de 12 membres qui, jusqu'en 1939, se retrouveront à tous les postes de responsabilité. Tous les témoignages tendent à prouver que la situation était identique dans la plupart des entreprises.

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La formation reçue à l'intérieur du P.C.F. pousse les militants à mettre un signe d'égalité entre communisme et monolithisme. Il ne faudrait pas en déduire pour autant qu'ils ont intérioril:>é les lignes suivies par leurs dirigeants. Rç~_cter la discipline est une chose, conserver des réserves intérieures en est Uire-autre. Les années d'isdlement et de sectarisme ont marqué les plus conscients. Même s'ils ont accepté à l'époque les orientations du Parti, ils ont gardé le pire des souvenirs de l'isolement connu à l'époque, des manifestations minoritaires et de tout ce qui les coupait de la masse des travailleurs. Car il s'agit moins, chez eux, d'une réflexion politique globale sur les perspectives d'un souci tenace de rester liés à leur milieu d'intervention, sans être contraints à des gesticulations par quelqu'ordonnance venue d'en haut (43). En 1936, les syndicats commencent à exister, les cellules se multiplient, il devient clair que l'on entre dans une ère nouvelle des luttes ouvrières, les minoritaires bannis des années 20 deviennent des dirigeants de masses : ces résultats doivent être acquis et consolidés à tout prix. Ce qui veut dire que, pour effacer le passé, les militants communistes font passer avant leurs éventuelles hésitations politiques leur détermination de rester à la direction du mouvement des travailleurs dans leur secteur. Pour y parvenir il est nécessaire de rester dans le Parti, où l'on peut toujours croire que l'on pourra porter ses divergences.

Le choix des militants communistes qui encadrent le mouvement ouvrier après 1936 se présente donc sous le double aspect d'une option en faveur de la liaison avec les masses et d'une option en faveur d'une organisation politique jouant le rôle d'avant-garde. On peut parler de choix politique dans la mesure où il s'agit de la réponse de militants plus conscients que la moyenne à une mutation qui s'opère à l'échelle

(43) Dans ses Souvenirs d'un condamné à mort (Editions Sociales, 1976, p. 187), Raoul Calas, adhérent de 1924, élu au Comité central de 1945, raconte son expérience de dirigeant de la Région Nord au début des années 30. « Nous en arrivions... à considérer la social-démocratie comme le principal ennemi à combattre, alors que cet ennnemi était la grande bourgeoisie extrêmement puissante dans le Nord. .. C'est dans ces circonstances que je fus amené à douter de la tactique classe contre classe et à l'exprimer honnêtement... Cette tactique conduisait à rendre momentanément plus difficiles les rapports entre travailleurs communistes et socialistes et l'organisation de l'action commune avec ces derniers ... Je finis par me convaincre de la justesse de la tactique classe contre classe. Je comprenais mieux qu'à la faveur de celle-ci, les travailleurs qui se dressaient momentanément contre elle, se convaincraient plus tard de sa justesse, grâce aux explications du Parti et grâce aussi à leur propre expérience. » Il a fallu que le P.C.F. opère un tournant à 180• pour que les travailleurs cessent de se << dresser momentanément » contre l'orientation en question. On peut considérer le témoignage de Calas comme révélateur du malaise de certains cadres moyens du Parti, de militants de base aussi. Autre exemple, Marcel Paul fit pendant de longues années, de la Fédération C.G.T. de l'éclairage, un fief que la direction du Parti ne lui disputait pas, à condition qu'il n'exprime publiquement aucun désaccord avec sa politique. Paul, membre du Comité central, respecta le marché, mais, en privé, ne cacha jamais ses critiques, souvent fondamentales contre la ligne officielle.

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de tuut le monde du travail. Il y a concordance, à l'époque., entre le mouvement qui pousse les salariés vers les syndicats et les partis ouvriers et la fidélité des responsables de base au P.C.F. Mais ce serait s'aveugler face à la réalité de retenir que ces aspects fondamentalement positifs. En effet, le mécanisme de décision d'un militant n'est mû seulement par l'évolution générale des luttes ; il est largement conditionné aussi par les moyens d'analyse et les capacités de jugement qui créent chez lui sa formation et son expérience antérieures. De ce coté là, en France, le passif est lourd.

Il n'existe dans ce pays aucune tradition marxi~te sérieuse et si la fondation du P.C.F. a profondément modifié la nature du militantisme et des systèmes d 'o rganisation, elle n 'a que très partiellement introduit une éducation communiste authentique. Un certain nombre d'idées ont été répandues mais bien souvent de façon schématique, linéaire (44). La victoire du stalinisme en Union soviétique a décuplé tous les défauts premiers en leur surajoutant les vices fondamentDux d'une politique apportuniste puis contre-révolutionnaire. L'internationalisme prolétarien ? Certes. mais de plus en plus confondu avec le soutien aveugle à l'U.R.S.S . La capacité à mener des actions d'avant-garde ? Oui, mais sans aucune liaison avec une analyse sérieuse de la société. On peut conclure, sans multiplier les exemples, que les militants communiste~ français n'ont eu aucune occasion d'acquérir une méthode de pensée, non plus que les éléments d'une stratégie révolutionnaire. Le seul débat important qui ait traversé le Parti a concerné les problèmes du front unique, dans les années 1922-1923 ( 45). Mais il a été mené dans une confusion rare, due aux faiblesses originelles du P.C.F. et, comme dans toute l'Internationale communiste, il est arrêté avant d'être parvenu à son terme, dans les temps troubles qui suivirent la mort de Lénine et accompagnèrent le triomphe de la bureaucratie. Depuis, rien, si ce n 'est les commentaires mystifiants et démoralisateurs que les dirigeants proposèrent à titre d'explication des virages fréquents et des échecs permanents du mouvement communiste international.

De ce fait, les militants communistes sont relativement désarmés devant une situation de mobilisation ouvrière qui pose des problèmes politiques difficiles. Ils n'ont, d'autre part, aucune habitude de la démocratie, ni à l'intérieur du Parti, ni au sein du mouvement ouvrier. Leur sens de la discipline, né d'un très authentique désir d'efficacité prend

(44) Il suffit, pour s'en convaincre, de se reporter à la C')llection des Cahiers du bolchevisme, revue théorique du P.C.F., à partir de 1924. Si on laisse de côté les très nombreux textes soviétiques qui y sont reproduits, on y trouve, le plus souvent, des articles sommaires, écrits dans un langage de bétor, armé et dont l'ambition la plus grande semble être de réduire la complexité des situations étudiées à quelques schémas éprouvés, destinés à servir de simples traits d'union entre deux citations des pères fondateurs de la doctrine.

(45) La lutte entre Staline-Boukharine et l'opposition de gauche fut connue mais sans information sérieuse. Elle fut mal suivie et pas du tout comprise par la majorité des militants. K4

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rapidement la forme d'une soumtsswn au caporalisme ambiant. La divergence est perçue par chacun comme une faute, dont il faut s'éviter la honte de la révélation publique en la taisant et en s'auto-convaincant de son erreur. A partir de là naît un état d'esprit de méfiance et d'exclusivisme qui facilite l'acceptation des mensonges et des calomnies staliniennes. L'antitrotskysme (et, rappelons-le, est « trotskyste » tout ce qui est à gauche du P.C.F.) devient un mode d'autodéfense contre la pensée critique. Ce désarmement politique généralisé a des conséquences graves : il fait resurgir chez les militants bien des traces du passé du mouvement ouvrier français qui reflètent son adaptation historique à la société bourgeoise. Le processus prend des formes différentes de celles qu'il adopte parmi la majorité des travailleurs. Mais il aboutit aussi à une reviviscence elu chauvinisme, du gradualisme et du légalisme.

Pom conclure sur ce point capital, il reste à répéter que, malgré leurs hésitations, voire leurs oppositions à la ligne du Parti, les membres du P.C.F. qui constituent la texture de l'avant-garde ouvrière de 1936, ont fait un choix politique. Ils ont traduit les pressions des courants profonds qui agitaient les masses dans les termes de leur visi011 politique limitée. Ils ont décidé d'être des militants communistes de masses et accepté de devenir staliniens. Pour ceux d'entre eux qui , lorsque l'échec du Front populaire devint patent, eurent des doutes, ils étaient trop près dans le système nouvellement établi pour mener un combat d'opposition, qui ne pouvait plus d'ailleurs renverser le cours des défaites. Mais, en définitive, les ouvriers communistes les plus conscients n'étaient pas disposés à adopter un programme révolutionnaire qui les aurait amenés à rompre avec leur Parti. La révolution, dites-vous ?

Il est possible de revenir maintenant à la critique du pronostic de Trotsky : Y avait-il une situation révolutionnaire en France, à partir de la grève générale de 1936 ? Mais, tout d'abord, qu'est-ce qu'une situation révolutionnaire ? Si l'on se reporte à toutes les expériences historiques, il s'agit d'une brève période, au cours de laquelle existe la possibilité immédiate de la prise du pouvoir par le prolétariat. Si celui-ci ne met pas à profit la chance qui lui est offerte, il ouvre la voie à une contre-révolution violente. Lénine a, dans la Maladie infantile du communisme, donné de la situation révolutionnaire une définition qu'il est bon de rappeler, en la détaillant. Les conditions nécessaires à une lutte directe pour le pouvoir sont au nombre de trois : crise de la domination bour~emse, cnse des classes mo ennes mobllisation des masses contre l'Etat,.,.. La classe ominante, gravement atteinte par des aifricultés économiques, diplomatiques, militaires ou politiques, est divisée sur la

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stratégie qu'il convient d'adopter face à la montée des travailleurs. Ses divergences sont suffisamment inconciliables pour ne plus pouvoir être exprimées dans les institutions étatiques traditionnelles ; elles envahissent la place publique, provoquant notamment un désarroi, générateur de paralysie, de l'appareil d'Etat qui se trouve, de ce fait, entravé dans 1 'exercice de ses fonctions d'organisation et de répression, même lorsqu'une partie de ses composante:; se prépare activement à l'usage de la violen~e anti-ouvrière. Les différentes couches qui composent les classes moyennes, victimes au premier chef de la crise sociale, voient se rompre les liens objectifs qui, en période normale, les associent à la classe dominante ; elles cherchent fébrilement de nouvelles solutions politiques et une partie importante d'entre elles est prête à accepter l'initiative du mouvement ouvrier. Du côté des masses salariées, la mobilisation a atteint un niveau tel qu 'existe, au moins potentiellement, un réseau d'organismes de base qui constituent un pouvoir opposé au pouvoir de l'Etat bourgeois ; d'autre part, la prise de conscience de la majorité des travailleurs est suffisante pour qu'aucune hésitation ne subsiste sur l'identité de l'ennrrni à abattre - le pouvoir bourgeois sous toutes ses formes. 11 faut enfin qu'existe une force politique organisée, pourvue d 'une vision claire des objectifs à atteindre, capable de fo rmuler des propositions d 'action qui permettent d'unifier l ~s formes variées de mobilisation ouvrière en un assaut contre l'Etat.

Le simple énoncé de ces conditions suffit à montrer qu'en juin 36, la situation française n'était pas révolutionnaire, tcut particulièrement parce qu 'au sein du mouvement ouvrier, les dirigeants ne voulaient pas se battre pour le pouvoir et la base n'était pas prête à les déborder. Mais cette constatation implique seulement que la pers~tive d'une prise du pouvoir immédiate était exclue. Elle n'épuise pas la question posée. Une situation révolutionnair!<.,. par définition brève, ne surgit pas à l'improviste. Elle est l'aboutissement d'une lon ue ériode de crise politique ... au cours e aque e arrivent à maturation, dans chacune des - élasses en présence, les éléments du rapport de forces nouveau qui s'exprime, au moment extrême, par l'alternative : le pouvoir, ou bien à la bourgeoisie, ou bien au prolétariat. Les jours où il devient possible de renverser le pouvoir en place sont précédés par des mois, des années mêmes d'accumulation des contradictions. La situation révolutio!1]1Jli.J:e rocède d'une situation ré-révolutionnaire. C'est-à-dire d'une situation où es p.us arges masses, ordinairement contraintes au silence, entrent en mouvement et approfondissent par là même la crise de la société, jusqu'à l'éventuel paroxysme final. Il est certain qtic Trotsky, lorsqu'il parlait de la France du Front populaire, parlait d'une sodété soumise à une situation pré-révolutionnaire. Tout ce qu'il dit sur l'instabilité de la situation, l'incertitude de l'issue (fascisme ou révolution prolétarienne) va dans ce sens. La grève générale lui semble représenter un seuil, à partir duquel tous les processus s'accélèrent. Lorsqu'il écrit : « La Révolution française a commencé », il constate les posssibilités nou-

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velles et, tout en même temps, incite à l'action. D'où la formulation catégorique. Mais il ne croit pas pour autant à l'instantanéité de la révolution. Toutes les citations qui ont été faites montrent au contraire qu'il pense en terme de processus.

Mais peut-être le diagnostic de situation pré-révolutionnaire est-il déjà excessif ? Après tout, la bourgeoisie avait du ressort, comme la suite des événements l'a prouvé. Cette thèse, qui a d'innombrables défenseurs, mériterait d'être discutée en détail. On se bornera à rappeler sommairement le degré de perturbation de la domination bourgeoise en France. La journée du 6 février 1934 était une émeute, non pas une tentative de ptise du pouvoir par une extrême-droik qui était fasciste par ses intentions plus que par sa réalité soda-politique. Elle n'en fut pas moins symptômatique du pourrissement de la République. Pourrissement dü, dans une large mesure, à une crise de direction au sein de la bourgeoisie. Celle-ci n'est pas unifiée autour des solutions possibles pour elle. La remarque vaut dans le domaine économique et financier, où aucune mesure capable de résoudre le déficit de la balance des paiements, d'assurer le redémarrage de la production, d'assainir la monnaie ne fait l'unanimité des camps en présence. Sur le plan international, fondamental en cette période de préparation à la guerre, pas d'unité non plus, en particulier par rapport à l'Allemagne hitlérienne. Et il en va de même en ce qui concerne la politique à suivre à l'intérieur : la classe dominante hésite entre le recours à des solutions de force et le maintien de la démocratie parlementaire, aux prix de concessions au mouvement des masses. L'extrême-droite a des sympathies nombreuses dans les milieux dirigeants du patronat mais, parmi les chefs des plus grandes entrepris~ existe un courant moderniste, prêt à une politique sociale et au rapprochement avec l'U.R.S.S. (46). Les réactions face à la grève générale sont significatives des désaccords existant. Ce sont les dirigeants de la Confédération générale de la production qui sollicitent du gouvernement la réunion de Matignon. Représentants de grosses entreprises qui ont la possibilité de faire des concessions, ils cèdent beaucoup de terrain. Leur comportement provoquera une levée de boucliers de la part des dirigeants d ·entreprise de moyennes dimensions - les plus nombreuses, étant donné l'arriération des structures de l'économie française. Il en résultera un bouleversement de l'organisation patronale et l'élimination de son président. René Duchemin, directeur de Kuhlman et négociateur de Matignon ( 4 7).

Dans l'appareil d'Etat. les conflits sont moins apparents. On ne voit pas encore, comme de ne)~ jours. des corps entiers qui étaient jusque-là au nombre des as~i~.:~ de l'ordre social, remettre en question la légitimité de ceux qui b dirigent. Mais un conflit existe entre les

(46) C'est le cas d 'Ern~st ~ kr.-ic·r. du trust de l'électricité, François Lehideux, neveu de Renault, est très aua.:hé au .:ompromis social de Matignon.

(47) Cf. Henry W. Ehnnann. La politique du Patronat français, 1936-1955 (Colin, 1959) et Bernard Brizay. Le Patronat (Seuil, collection, 1975).

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fascistes , qui ont l'initiative dans l'armée et la police, et les partisans du statu quo. A propos de l'usage de la force contre les travailleurs, il y a divergences et cela ne facilite pas une intervention rapide. Pour que les forces de répression et l'administration passent unr.nimement du côté de la droite fascisante, il faut une transformation de la situation générale. Les comploteurs en tous genres s'y emploient mais, il faudra qu'après le reflux du mouvement populaire, le régime s'effondre avec la défaite militaire, pour qu'ils atteignent leur but. Dans l'intervalle, l'appareil étatique est du côté de l'ordre mais hésite. Le développement systématique de l'organisation des masses pourrait accentuer le désarroi.

On a beaucoup parlé de la grande peur des classes moyennes. Les historiens du P.C.F. se sont fait une spécialité de l'affaire, suivant en cela Maurice Thorez qui , le 11 juin 1936, fondait nctamment son appel à la reprise du travail sur la crainte d'une rupture avec cette catégorie sociale. Qu'en était-il exactement ? Une chose est certaine : la peur du désordre était grande, à la ville comme à la campagne ; et les élections de 1936 n 'ont pas marqué un raz-de-marée vers la gauche ; la droite a perdu moins de 1 ,5 % des électeurs inscrits et donc conservé sa clientèle petite-bourgeoise et paysanne. Mais des signes existaient d'une nouvelle dynamique dans les classes moyennes : le déclin des radicaux dont une partie des électeurs commence à voter socialiste, surtout dans les régions agricoles touchées par la crise ; d'autre part, le mouvement de grève a marqué l'entrée en scène de couches telles que les employés de magasins ou le personnel de l'hôtellerie. Il s'agit là de manifestations encore limitées mais qui pouvaient être renforcées non pas en restant à mi-chemin de toute solution, comme l'ont fait les dirigants du Front populaire, mais en organisant une liaison directe des classes moyennes et de la paysannerie avec un mouvement ouvrier en renforcement continu. Lorsque Thorez, dans son discours de juin 36, tire argument de ce que la récolte de cerises risque de pourrir du fait de la grève des transports, il omet délibérément d'envisager une solution qui n'a rien de révolutionnaire mais qui implique qu'on sorte de la légalité courante : un accord entre grévistes et petits producteurs pour le transport et la distribution de la récolte. La paysannerie peut craindre la violence ouvrière mais l'histoire a montré qu'elle ne recule pas devant des mesures qui lui apportent un avantage économique. A partir d'actions de ce genre, de nouveaux rapports peuvent être créés.

On touche ainsi à nouveau le nœud du problème. Une situation de. crise Pté;ré.volt}tionl1Jl4:~P-00 dyr~r. ét~rn.~pement, à plus forte raisolh_ elle ne peut se dévelo er dans une dir · . ositive our les travaileurs ·sans mtervention d'une or anisation politi ue. Encore une fois, la mo 1 tsation des ouvriers naît de la cnse e e-même, avec une marge certaine de spontanéité. Mais la lutte centrale contre l'Etat de classes exige une orientation consciente que ne peut acquérir spontanément le mouvement de masses le plus radical. Encore une foi•s, cette prise de conscience ne s'effectue pas tant au gré d'une propagande sur la nécessité

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de la dictature du prolétariat mais bien plutôt d'une agitation qui, dans chaque lutte, montre le lien avec la question politique centrale, la question du pouvoir. Le rôle d'un parti communiste est de mener un tel travail. Le P.C.F. a choisi d'effectuer le travail inverse, de faire obstacle à tout progrès collectif des travailleurs vers une compréhension stratégique. Il a été un obstacle à une évolution politique de la situation pré-révolutionnaire. Et lorsque Jean Gacon (mais ce pourrait être n'importe quel autre porte-parole de la direction du P.C.F.) écrit : ... Il n'y a situation révolutionnaire que lorsqu'au moins une partie du mouvement ressent celùi-ci comme un acte émancipateur et obtient l'adhésion de ses alliés, pour dler jusqu'au bout » ( 48), il met tout simplement entre parenthèses ... . 1 lutte politique. Pour lui, il n'existera jamais de situation révolutionn, ire car il faudra, avant qu'elle soit jugée digne d'être reconnue comrr, ~ œlle, que le mouvement ait de lui-même franchi les étapes d'une prise de conscience qu'il ne peut parcourir seul. En abandonnant le concept de situation pré-révolutionnaire, que Lénine luimême utilisait fréquemment, Gacon (ou tel autre : Jacques Chambaz, pour sa part, assimile révolution et pré-révolutionnaire), situe ses analyses en dehors de la réalité : la mobilisation des travailleurs n'est pas appréhendée, en fonction d'un rapport entre les classes à un moment déterminé, en fonction de sa dynamique ; elle devient une chose, arithmétique mesurable , que l'on jette dans le plateau d'une bascule de m::~quignon, de toute façon faus sée au préalable dans le sens du rejet de la révolution.

Et lorsque Maurice Thorez tire les leçons du Front populaire en disant que les causes de son échec furent l'insuffisance ou l'absence de comités de base ( 4_9) , iL prononce, sans le dire, la condamnation de la ligne de son propre parti. En effet, s'il est vrai que les socialistes et les radicaux refusaient toute forme d'auto-organisation des travailleurs, par crainte de « l'aventure », il est tout aussi certain que le P.C.F. a choisi de maintenir l'alliance avec ces gens, auxquels il a multiplié les concessions de fond. L'existence de comités populaires ne pouvait dépendre dès lors de la plus ou moins grande activité des militants de hase communistes. Leur développement aurait exigé des mots d'ordre et des perspectives qui assurent une progression constante des luttes,

(48) 1934-1938 - Le Front populaire en France comme mouvement populaire (Cahiers d'histoire de l'Institut Maurice Thorez, n• 5, oct.-nov. 1973). Ce n'est pas le moindre paradoxe que l'on puisse · opposer à la vision statique des publicistes du P.C.F.; des citations qui, en dépit de leur lyrisme, collent plus directement à la réalité d'une situation de lutte intense : << Une situation révolutionnaire peut exister sans que les masses en aient conscience. Un pays, à un moment donné peut être comparable à un liquide en surfusion, dans lequel d'immenses potentialités existent sans être apparentes et dans lequel un petit cristal, insignifiant par lui·même, crée soudain des modifications ·considérables. >> Ni trotskyste, ni anarchiste, guère spontanéiste, l'auteur de ces lignes s'appelle Pierre Mendès France (Cf. Léon Blum, chef de gouvernement, op. cit., p. 89).

(49) Rapport au Comité central du 29 octobre 1947 (L'Humanité, 30 octobre 1947).

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à partir du niveau atteint en juin 36. C'est à ce prix que la masse, jusque dans ses secteurs les moins avancés, éprouve le besoin de participer organiquement à l'action. Malheureusement, c'est l'inverse qui a été accompli, en grande partie grâce à Maurice Thorez et à ses amis. Ceux-ci ont justifié leur intervention démobilisatrice par la nécessité de ne pas rompre les alliances sociales et politiques. Mais, deux ans et demi plus tard, lesdites alliances se sont dissoutes dans l'amertume du reflux. Les concessions auraient-elles été inutiles ? Et l'absence d'organisation à la base qui aurait permis de résister aux capitulations n'est-elle pas due aux concessions ? Cercle vicieux de questions auxquelles on ne répond, du côté du P.C.F., que par une « dialectique » réduite à des jeux de mots.

Car, en définitive, le Front populaire, que l'on nous présente comme un joyau de réalisme politique, a été un échec. La grève de juin 36 a eu des résultats importants pour les ·structures du mouveront ouvrier. Elle a obtenu des réformes et des améliorations matérielles que le gouvernement a codifiées. Mais, très vite, la contre-offensive bourgeoise a remis en cause les 40 heures comme les augmentations de salaires, sans que les ministres du Front résistent efficacement. Quant au reste, de l'Espagne aux décrets-lois Daladier, mieux vaut n'en pas parler. Jacques Chambaz (et aussi, bien sftr, Jean Bruhat et d'autres encore), nous disent que le mouvement gréviste a été grandement facilité par la victoire électorale du printemps 36. C'est l'évidence même. Accordons donc que l'alliance sans principes avec les radicaux n'a pu empêcher les travailleurs de se mobiliser. Mais il est certain qu 'elle a erté un état de choses responsable de la démobilisation et de la défaite qui ont suivi. Une occasion historique d'entamer un processus de lutte pour le pouvoir a été gâchée, dans une large mèsure à cause de la politique du Parti communiste françai·s. En ce qui concerne ce dernier, on peut, compte tenu de la contradiction manifeste entre son discoLtrs communiste et sa pratique réformiste, compte tenu de l'influence qu'il avait sur les masses, parler de trahison des intérêts ouvriers. Le terme choque les puristes. Rassurons-les : la trahison du P.C.F. n'explique pas seule l'échec de 1936 qui a aussi des causes moins subjectives. Mais elle est l'élément déterminant de la déroute.

Oans la mesure où il concluait à l'existence d'une situation prérévolutionnaire, Trotsky avait raison, de même qu'en s'adressant de façon propagandiste à l'ensemble de la classe ouvrière, il était justifié de mettre d'accent sur la possibilité de la révolution prolétarienne. Son erreur, qui explique, pour l'essentiel, la non-réalisation de ses pronostics, se situe au niveau des processus internes au mouvement ouvrier. Il a largement surestimé les possibilités de radicalisation politique rapide de l'avant-garde des luttes. En période de croissance de la combativité, les organi·sateurs quotidiens des luttes entrent en contradiction avec les dirigeants opportunistes, à propos des actions à mener. A partir de là s'enclanche un processus dont le termè peut être une

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rupture totale entre cette avant-garde et les chefs réformistes. Mais entre le début et la fin de cette évolution, un certain nombre d'étapes doivent être franchies : accumulation d'une série de désaccords d'orientation, permettant aux travailleurs avancés de prendrt pleinement conscience de la distance permanente qui les sépare de leurs directions ; déduction de conclusions politiques précises de cette 'Situation ; passage à une opposition active ; rupture organisationnelle ; recherche d'un nouveau programme et d'une nouvelle organisation politiques. Au cours d'une crise sociale majeure, ces différents moments peuvent s'interpénétrer, leur succession peut s'effectuer très vite. Ils n'en constituent pas moins de: plnscs nécessaires. Dans la France des années 30, compte tenu de la L'Jnj mcture internationale et malgré l'ampleur de l'ébranl ement des str lC'urcs, seules les première:; de ces étapes pouvaient être parcourues

L'erreur de Trobt<y, les militants la renouvelient souvent. Il est donc utile d'en chercher l'origine précise. Admettons à nouveau la réalité de l'optimisme révolutionnaire qui raccourcit les rythmes. Rappelons aussi que la sèulc expérience socialiste victorieuse était à l'époque celle de la Révolution d'octobre . En tirer les leçons stratégiques les plus générales était obligatoire pour qui voulait penser l'avenir du prolétariat. Cela n'allait pas sans ris,ques de considérer comme un aspect fondamental de tout proces·sus révo1utionnaire ce qui n'était que trait spécifique de la conjoncture russe au c'oflrs de la Première Guerre mondiale. A cet égard , une lecture attentive des écrits de Trotsky décèle chez lui une tendance réelle à reproduire dans ses analyses le schéma d'évolution qui a permis en quelques mois aux bolcheviks de conquérir la majorité du prolétariat et de s'emparer du pouvoir (50). Toutefois, ces raccourcis n'ont la dimension d'une erreur de pronostic que dans la mesure où ils s'accompagnaient d'une analyse insuffisante de la situation du mouvement ouvrier, tant au niveau de la conjoncture que sur un plan plus fondamental. Au niveau de la conjoncture : la classe ouvrière française connaît une mutation organique décisive et cela impose de strictes limites à toute initiative qui se ·situe à contre-courant du mouvement qui pousse les travailleurs à rejoindre en masse syndicats et partis préalablement implantés. Sur un plan plus fondamental : dans les pays capitalistes développés, où les structures de lH société politique ont un long passé, les organisations ouvrières majoritaires, y compris les plus bureaucratiques, ont une capacité de durer et de s'adapter tout à fait exceptionnelle. La Troisième internationale a cru, à ses débuts au moins, à une faillite rapide des sociaux-démocrates ; la réalité a été pour le moins plus complexe. Plus tard, les partis communistes qui avaient pu s'implanter ont montré des dispositions identiques,

(50) De la même façon, sa vision de l'avenir de la Quatrième internationale est presque calquée sur le développement qui a transformé le mouvement zimmerwaldien en Internationale communiste, de la lutte contre la guerre à la lutte victorieuse pour le pouvoir en Russie.

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malgré les pronostics de Trotsky. C'est en fait, tous les problèmes posés par les bureaucraties d'origine ouvrière, avant ou après leur prise du pouvoir d'Etat, qui méritent, une étude approfondie. Trotsky considérait la bureaucratie comme un phénomène qui, à l'instar de la dictature stalinienne en U.R.S.S ., était vouée à une disparition relativement rapide. Là encore, les développements plus compliqués que les prévisions exigent, au lieu de la répétition de formules éprouvées, une analyse approfondie.

En effet, ce que Trotsky, dans ses écrits sur la France, a apporté à la stratégie générale du prolétariat demeure incomparable. Mais il reste encore énormément à faire dans le domaine de l'application concrète de cette stratégie aux conditions d'un mouvement ouvrier où, malgré l'affirmation d'une large avant-garde, le rapport des forces est encore défavorable aux révolutionnaires. Ce centrisme éternellement recommencé

Avant de conclure sur les leçons actuelles de cette expenence an:ienne, il faut aborder, même rapidement, un dernier point. Trotsky ne croyait pas à l'automatisme en matière de politique révolutionnaire et il mettait en permanence l'accent sur l'organisation des militants révolutionnaires. Pas de perspectives d'avenir sam une avant-garde, rassemblée autour d'un programme sans compromis et décidée à aller aux masses. Et Trotsky accorde un temps considérable aux problèmes posés par l'activité des « bolcheviks-léninistes » français, qui constituent la section française du mouvement qui devient officiellement- la Quatrième internationale en 1938.

Le mouvement trotskyste français n'a eu pratiquement aucun poids sur les luttes qui se ·sont déroulées. Bien plus, il n'a pas connu de développement organisationnel sérieux. Au contraire, il a vécu jusqu'·à la guerre dans un état de division et de crise quasi permanentes. Beau sujet de rigolade pour beaucoup qui voient dans la confusion de nombre des débats, la preuve de l'incapacité congénitale de3 révolutionnaires à dépasser le stade de l'irresponsabilité groupusculaire ; et de multiplier les « explications » de cet état de chose, en faisant appel à la psychologie ou aux caractéristiques de la mentalité française. Malheureusement pour les amateurs de gaudrioles, le sujet exige un peu plus de sérieux. Après tout, les trotskystes français des années 30 comptaient un certain nombre de militants ouvriers qui ont joué individuellement un rôle important dans leurs entreprises ainsi que des cadres politiques de valeur. Aucun destin ne les vouait au fiasco (51).

(51) La capacité qu'ont eu une partie d'entre eux à reconstituer, dans les conditions terrribles de l'occupation, un mouvement unifié prouve que, quelles que soient les erreurs commises à cette époque, le trotskysme français regroupait des militants sérieux.

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Faut-il, dans ces conditions, chercher les traces d'un s·e ctarisme particulièrement véhément ? A coup sûr, les trotskystes français, si l'on en juge par leurs publications, ne brillaient pas toujours par leur souplesse. Ou, plus exactement, comme tous les groupes composés d'une majorité de jeunes militants, sans rapports profonds avec le mouvement ouvrier réel, luttant dans les conditions difficiles d'une période que renforçaient encore les inconvénients d'une position minoritaire, ils avaient tendance à considérer que l'affirmation péremptoire des conclusions générales de leur analyse de la ·situation pouvait tenir lieu d'une politique de construction du Parti. Mais il ne faut pas non plus exagérer. Le schém:1tisme de leur propagande qui se voulait agitation, n 'empêchait pas un e compr·5hcnsion politique supéricut:e à celle de n'importe quel autre courant elu mouvement ouvrier. Faire appel aux conditions objectives, qui empêchaient une progression rapide, ne sC>urait non plm tout expliquer. On peut aisément comprendre, en effet, que les « bolcheviks-léninistes » n'aient pu, tant à cause de leurs faiblesses propres que de> limites imposées par le contexte politique, remporter de victoire dé~isive qui transforme en leur faveur les rapports de forces . Il est pl us malai sé de cerner les raisons pour lesquelles il s ne sont pas parvenus à implanter dans le mouvement ouvrier un courant minoritaire significatif, sur lequel ils auraient pu fonder une avanc·ée ultérieure , lorsqu ~ les ci rconstan ccs auraient été moins hostiles .

On est clone amené à revenir aux conceptions générales qu'avaient à l'époqu e les trotskystes de l'évolution du mouvement ouvrier dans son ensemble, du niveau de conscience de la classe ouvrière, de la situation de l'avant-garde de lutte par rapport aux organisations implantées et, en conséquence, de leurs propres possibilités d'action. Il s'agit là d 'un domaine absolument décisif pour toute politique de construction d'organisation . A ce niveau, l'action des « bolcheviks-léninistes » français dépendait directement des analyses et perspectives générales élaborées par Trotsky. Ce dernier, en effet, s'il ne peut être tenu pour responsable de J'activité quotidienne de ses partisans en France, prenait une part déterminante cldns la fixation de la stratégie et des tâches centrales. Et les insuffisances de son analyse sur le devenir du P.C.F. et des travailleurs qu'il regroupait n'ont pas manqué de contribuer à l'échec des trotskystes français.

Sans entrer dans le détail, il faut rappeler au préalable comment, après avoir tiré les leçons de la victoire du nazisme et s'être prononcé pour la création d'une nouvelle Internationale, Trotsky a conçu la construction de nouvelles organisations révolutionnaires, tant au niveau international qu'en France. Au cours d'une première période, qui s'étend de 1933 à l'été 1936, il se fixe comme but de regrouper tous les courants qui combattent d'un point de vue révolutionnaire la social-démocratie et le stalinisme. L'accord peut se faire, même si les partenaires n'acceptent pas la totalité du programme de l'Opposition de gauche internationale : il suffit que la plateforme commune contienne une

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appréciation rigoureme de la période et des tâches à partir d'un bilan des grandes expériences accumulées pour le mouvement ouvrier (52). C'est dans ce cadre qu'est décidé, en octobre 1934, l'entrée des trotskystes français dans la S.F.I.O., tactique que suivront d'autres sections. Il ·s'agit de tirer les conséquences de l'impossibilité de redresser les partis de l'Internationale communiste et aussi de tenter de gagner les travailleurs qui, sous l'influence de la crise internationale, se tournent vers le Parti socialiste.

Cette tactique ne pose pas elle-même de problème fondamental. Mais il faut souligner qu'elle n'a pas été appliquée dans une totale clarté quant à ses chances de succès. Elle était conçue comme une opération de brève durée mais susceptible de boulevencr la configuration du mouvement ouvri\!r. Ainsi, en juillet 1934, dans un bulletin intérieur de la section française (appelée alors Ligue communi·ste), Trotsky écrit, en se référant à ses propres propos : « Trotsky nous a rappelé, il y a un an, une particularité de l'exemple français . Dans ce pays, en dépit de la scission des bolcheviks d'avec la Deuxième internationale, l'ensemble de la section a été gagnée à la Troisième internationale. Nous ne connaissons pas de loi qui énonce que la répétition du congrès de Tours est impossible. Au contraire, beaucoup des conditions fondamentales de la situation parlent en faveur d'une telle possibilité » (53) . A la même époque, il affirme, face aux militants qui craignent les attaques du P .C. en cas d'adhésion à la social-démocratie : « Si (la Ligue) réussit, par son entrée dam le Parti Socialiste, dans l'espace d'un an ou même· de s-ix mois, à rallier à son drapeau plusieurs milliers d'ouvriers, il ne viendra à l'esprit de personne de se rappeler les campagnes des -s taliniens » (54). Certes, Trotsky a corrigé par la ~uite l'e~cès d'optimisme de ses propos (55). Par ailleurs, ses formulations ont pu se ressentir des circonstances de la discussion dans le rangs du mouvement trotskyste, où les oppositions à « l'entrisme » étaient vives. II n'en reste pas moins que sa perspective ne ·s'est .pas réalisée : le séjour dans la S.F.I.O. a permis aux « bolcheviks-léninistes » de recruter un nombre relativement important de militants mais pas « plusieurs milliers d'ouvriers ». Après leur exclusion, Hs ne représentaient pas une troisième force aux côtés des deux bureaucraties dirigeantes. Jl ne pouvait d'ailleur en être autrement. Même réduites en ampleur, les perspectives de

(52) Le 26 août 1933, cette orientation se concrétise avec la signature de la « Déclaration des Quatre », sur la nécessité et les principes d'une nouvelle internationale. Les « Quatre » étaient l'Opposition de gauche internationale, le S.A.P. (Allemagne), l'O.S.P. et le R.S.P. (tous deux des Pays-Bas).

(53) La Ligue face à un tournant in Wrintings of Leon Trotsky, 1934-1935. (54) La ligue face à un tournant décisif (Juillet 1934, ibid.). (Dans les deux passages cités; c'est l'auteur qui souligne.)

(55) C'est lui qui, en 1935, met l'accent, dans ses lettres · et ses articles, sur la nécessité d'un « nouveau tournant >>, d'une sortie de la S.F.I.O. Dans une lettre aux trotskystes belges, en date du 30 décembre 1935, il fait un bilan très précis de l'entrée.

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Trotsky étaient basées sur une appréciation incorrecte de ce qu'était la S.F.I.O., de la capacité de résistance de ·son appareil, de l'ampleur du courant d'adhésions ouvrières qu'elle connaissait. Parallèlement, la juste constatation de l'impossibilité d\m redressement révolutionnaire du Parti communiste s'était accompagnée d'une sous-estimation de ses possibilités d'intervention dans une période de mobilisation populaire. Bref, ici encore, une analyse insuffisante de la réalité organisationnelle du mouvement ouvrier.

La lutte pour la nouvelle Internationale connaî~ une nouvelle étape à partir de 1936. La guerre peut é.clater dans un délai très proche et il est urgent de donner une organisation mondiale cohérente aux révolutionnaires. Le.s courants « centristes » ave~·laquelle Li collaboration a été tentée ·.se refusent à aller jusqu'au bout de leurs prises de position. En fait, ils ne sont prêts à aucunr démarche organisationnelle qui les couperait définitivement des parti·s socialiste et communiste ; et ils adaptent leur politique à cette pusillanimité pratique. Trotsky en tire les conséquences, polémique avec eux, y compris ceux qui sont les plus proches comme le R.S.A.P. hollandais et le P.O.LT.M. espagnol (56) et se prononce pour la fondation immédiate de la Ive internationale, bien qu'il soit parfaitement conscient de la faiblesse de ses composantes. En France, l'entrée dans la S.F.I.O. est déjà terminée car l'appareil social-démocrate a réagi très vite au développement de l'influence trotskyste dans les jeunesses, dans la Fédération de la Seine. Les exclusions bureaucratiques se sont succédées rapidement. Les trotskystes sont donc à nouveau un groupe indépendant qui lutte directement pour conquérir la majorité de la classe ouvrière. Il est bien difficile d'apprécier, après coup_, les conditions dans lesquelles se forment les choix organisationnels d'une tend:mce révolutionnaire, car il fant, pour y parvenir convenablement, !\:constituer exactement la réalité dt 1 groupe, les possibilités de ses militants. la nature de leurs liens avec les différents secteurs d'intervention. Il semble évident, toutefois, que les trotskystes n'avaient plus aucune possibilité d'intervenir dans lh S.F.I.O., à moins de passer sous la table. Leur départ était donc justifié mais Us n'avaient pas accompli la tüche qui leur était fixée : se lier avec des centaines, voire des milliers de travailleurs influencés par les socialistes.

La fondation de la Quatrième internationale, décision nécessaire sur le plan principiel, s'accompagna d'un glissement politique qui ne répondait lui à aucune obligation. Du caractère vital d'opposer une perspective politique et organisationnelle à la faillite de l'Internationale stalinisée. on déduisit, trop souvent et trop hâtivement, l'inéluctabilité d'une victoire rapide de la nouvelle internationale. Cette schématisation eut des conséquences sérieuses sur l'appréciation des rythmes de la révolution mondiale et sur l'avenir proche des partis traditionnels comme

(56) Le cas du P.O.U.M. mériterait une approche spéciale, car la constatation de sa nature centriste n'épuise pas la réalité de ce qu'il représentait.

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de 1 'Union sovtettque. Dans le mouvement trol'skyste français, faiblement implanté, elle détermina (ou renforça) une certaine conception de la construction d'Un nouveau parti. Conception selon laquelle une ligue générale correcte, exprimé~ par une propaganc1t:/ agitation centrale et complétée par J'intervention directe des militants, dans les entreprises et les quartiers, suffirait, le développement des luttes aidant, à rassembler le.; travailleurs autour du programme révolutionnaire. On esquivait ainsi un problème fondnmental : dans une période où la contre-révolution marquait des points, dans un pays où la classe ouvrière opérait une mutation organisationnelle déterminée, la pri~e de conscience révolutionnnire des ouvriers les plus radicalisés ne pouvait que connaître des étapes. Et la tâche des militants politiques est de trot,ver les médiations pratiques qui permettent d'encadrer le pas·sage d'une étape à l'autre -ce qui n'implique nucun nbnndon de principes mai·s un effort pour être entendus pnr les trnvailleurs tds qu'ils sont conditionnés par l'ensemok des rapports sociaux et politiques qui les empêchent d'accepter immédiatement une per3pectivc révolutionnaire.

Pour être plus concret, J'avant-garde Q.l}_Vrière qu 'il s'agi'ssait de. gagner se trouvaiL a1ors .. très largement , dap ~ Je P;;u:t,Lçpmunist~,. Pour - res raisons déjà exposées, ces militants trouvaient, malgré les doutes nombreux qui les Hssnillaicnt, mille obstacles à une distanciation d'avec leurs dirigeants. La logique de leur participation active aux luttes ouvrières les amenait parfois, surtout dans les années de déclin du Front populaire, à des positions très proches de celles que défendaient les révolutionnaires. Mais, pour qu'ils franchissent l'étape qui sépare la critique politique plus ou moins implicite du choix d'une orientation opposée à celle de la majorité du mouvement ouvrier, il aurait fallu que l'avant-garde politique représentât à leurs yeux une force politique suffisamment implantée pour que ses perspectives semblent avoir quelque chance de réussite, fût-ce au prix de batailles longues et difficiles. Ce n'était pas le cas en 1936 ni dans les année's suivantes. Et la situation ne pouvait être transformée par le seul travail d'implantation directe que pouvaient tenter les révolutionnaires en s'adressant directement à l'ensemble de la classe ouvrière. Au sein d'un mouvement ouvrier qui a d'anciennes traditions organisationnelles, dans une période où la majorité des travailleurs n'a pas pris conscience de la vraie nature de la politique des réformistes, il est impossible à une minorité révolutionnaire de défendre efficacement sa politique sans s'insérer dans le cadre des structures centrales du mouvement ouvrier. C'est à ce prix que le travail entrepris à la base prendra une dimension politique globale. susceptible de décupler la portée de chaque intervention locale, partkulière. On peut, à l'encontre de cette affirmation, faire appel à la momie de Lénine et lui faire dire, plus ou moins, que la conquête de l'hégémonie sur la clas'se ouvrière peut naître de la simple addition d'actions éparpillées

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dans les entreprises et les quartiers. C'est faire preuve de beaucoup de bigoterie et, surtout, fort mal traiter le Lénine vivant qui, confronté à la réalité des mouvements révolutionnaires, a toujours cherché, depuis les premières formulations de Que Fraire ?, la voie de batailles politiques centrales, menées dans les termes accessibles à la majorité de la classe ouvrière concernée (57).

C'est à ce niveau que se pose le problème de ceux que les trotskystes appellent les centristes. Il s'agit de tous les courants qui s'opposent à la politique des directions du mouvement ouvrier sam aller jusqu'à une oppo:;ition coméquente. Ce type de courant rassemble le plus souvent des dirigeants politiques, jusque-là bien intégrés dans les partis traditionnels mais poussés de l'avant par l'accentuation de la crise de la société, et des militants qui franchissent les premières étapes de leur prise cie conscience révolutionnaire. Cette différence détermine une démarche politique zig-zagante, contradictoire, souvent inconséquente da:1s ses manifestations. La polémique est de rigueur contre ces dangereuses approximations politiques (58). Mai•s elle ne doit pas empêcher de comprendre qu'en raison même de leurs incertitudes qui reflètent de façon déformée l'évolution politique de militants en cours de radicalisation. les courants centristes constituent un secteur d'intervention de pr.:!mière importance. Se battre pour les amener à une orientation coméquo::nte est le moyen de mener une bataille politique centrale en direction de l'ensemble du mouvement ouvrier.

Dans la France de 1936, il existait nombre de courants que l'on peut qualifier de centristes. Le plus important d'entre eux était incarné par la Gauche Révolutionnaire, animée par Marceau Pivert au sein de la S.F.I.O., avant qu'elle ne soit exclue en 1938 et constitue le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan (P.S.O.P.). La Gauche révolutionnaire rassemblait de nombreux militants qui aspiraient à une politique révolutionnaire et, parmi eux, un nombre non négligeable de militants ouvriers. Elle aurait pu devenir le centre de regroupement de tous ceux qui combattaient, sur la gauche, la politique des dirigeants du Front

(57) Les batailles menées par Lénine pour la reconnaissance du rôle des soviets en 1905, pour le mot d'ordre « tout le pouvoir aux soviets » (dominés - par les socialistes révolutionnaires et les mencheviks) entre février et octobre 1917, et l'ensemble de l'argumentation de la Maladie infantile du communisme n'ont pas d'autre signification.

(58) Encore qu'elle doive être menée non contre le centrisme en général, mais contre les formes précises qu'il revêt à un moment donné, dans un pays donné. Comme la révolution prolétarienne, le centrisme est un concept général de la pensée marxiste. Comme elle, il ne devient opérant qu'au prix d'un retour aux conditions concrètes. On ne critique pas le P.S.U. français ' de 1976 dans les termes où Trotsky fustigeait l'Independant Labour Party britannique de 1936, même si l'on constate certaines similitudes entre eux. L'art de la politique révolutionnaire consiste à saisir les différences d'une situation à l'autre pour les transformer en armes offensives. Tant pis pour les friands de citations.

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populaire. Lorsque Trotsky avait imposé aux trotskystes français d'entrer d~ns la S.F.I.O. pour y gagner (< des milliers d'ouvriers », il visait 'i coup sûr les travailleurs qui se reconnurent par la suite dans le « pivertisme ». Pour toute une série de raisons, l'entrisme des trotskystes ne permit pas d'effectuer une liai•son durable avec ce courant. Une fois devenu obligatoire le départ de la S.F.I.O., le problème posé lors de l'entrée ne pouvait plus connaître de solution organisationnelle rapide : il était impensable de constituer un seul mouvement avec ceux qui, comme Marceau Pivert, se payaient le luxe de déclarer que « tout est possible » tout en participant activement au gouvernement Blum. Mais il importait de •savoir que la clé d'une bataille pour constituer un courant de masses passait par une politique d'unité d'action systématique avec le courant pivertiste, dans la perspective de la constitution d'une organisation unique, basée sur un programme clair. Il ne semble pas que les trotskystes français, inpirés par Trotsky, l'aient nettement compris. Persuadés d'une possibilité de succès à court terme, ils conçurent leurs r~;~pports avec la Gauche révolutionnaire comme un rapport de dirigeants révolutionnairès avertis à militants-confU's-mais-susceptibles-d'êtreéclairés. Ils alternèrent les dénonciations virulentes et les propositions d'unité d'action, voire de fusion organique. L'une et l'autre des attitudes étaient légitimées, à celà près qu'elles n'étaient pa's reliées entre elles par une politique systématique, inspirée par h conscience de ce que la capacité des révolutionnaires à rassembler les militants des courants centristes est l'expression politique de leur capacité à mener un véritable travail de masses.

Dans ces conditions, lorsque les groupes trotskystes rejoignirent le P.S.O.P., à la fin de 1938, il était trop tard. Le nc'uveau parti s'était constitué trop tard lui aussi pour mener une bataille efficace contre le reflux du mouvement des ma'sses et même pour regrouper tous les militants d'avant-garde qu'il aurait été possible de regrouper deux ans auparavant. Le P.S.O.P. était voué à la débâcle qu'il connut dès l'éclatement de la guerre. Malheureusement, les trotskystes ne le rejoignirent qu'au moment où eux-mêmes atteignaient le fond de l'impuissance.

Une occasion fut manquée. Certainement pas d'empêcher le renforcement du P.C .F. et Ia défaite concomitante du mouvement des masses : les conditions générales ùu mouvement ouvrier ne permettaient pas, contrairement aux prévisions de Trotsky, de bouleverser les rapports de forces au sein des masses. Mais il était possible, sans doute, d'asseoir une. organisation vivante, liée aux seéteurs les plus combatifs de la classe, capable de contrebattre, dans les années ultérieures, l'hégémonie du stalinisme sur le prolétariat français. Peu de choses auraient peut-être été changées dans l'immédiat. Mais le développement des luttes de classes en France aurait connu un cours sensiblement différent.

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Et aujourd'hui ?

Que de commentaires sur des événements vieux de quarante ans ! « Du passé faisons table rase », comme le dit la chanson. Malheureusement, on ne secoue pas si facilement ses semelles sur le seuil de l'histoire à faire. De 1936, il subsiste aujourd'hui de.; souvenirs collectifs, qui ne sont pas tou's mythiques, et surtout cette trace organisationnelle majeure qui a nom Parti communiste français. Nous vivons encore des legs divers du Front populaire, à tel point que ceux qui s'en défendent le plus, au nom du modernisme et de la prospective, nous proposent des schémas d'avenir qui reflètent, très directement, même inconsciemment, la vision qu'ils se font des luttes de 1936 (et aussi de la Libération). Pour tous ceux qui ne pensent pas que l'application du Programme commun entraîne une nouvelle logique d'évolution dont le terme obligatoire serait le sociaHsme aux couleurs de la France, une double question se pose. L'Union de la gauche, si elle parvient au gouvernement, échouera-t-elle aussi radicalement que le gouvernement Blum, en entraînant dans son naufrage le mouvement des masses ? Les forces d'avant-garde, qui ont acquis depui's 1968 une assise réelle quoique limitée, pourront-elles éviter l'impuissance des révolutionnaires de 1936 ?

Il ne suffit pas de dire que les condition's objectives ne sont plus les mêmes pour être quitte de ces interrogations. Il faut encore déterminer précisément quels obstacles ont disparu, lesquels subsistent, lesquels sont apparus. Que le rapport des forces internationales soit différent, h~s victoire du Vietnam et la libération des colonies portugaises en sont des preuves récentes. De même, le masque socialiste du stalinisme est plus que lézardé, ce qui mure bien des voies de garage dans lesquelles s'e•st engouffrée la classe ouvrière depuis cinquante ans. De dures crises de régime ébranlent simultanément plusieurs pays de l'Europe capitaliste. On aurait tort d'en conclure à un développement foudroyant de la vague révolutionnaire : les situations pré-révolutionnaires qui existent ou pourront exister dan's cette zone ne se mueront pas automatiquement en situations révolutionnaires ; la puissance des classes dominantes et le retard politique de la classe ouvrière sont encore suffisants l'un et l'autre pour imposer un cours plus lent et plus sinueux. Mais il demeure qu'à la différence des années 30, notre époque n'est pas marquée par une succession de défaites que ne contrebalancent aucune victoire. Les échecs très durs que connaît le mouv·ement des masses de par le monde, en Amérique latine ou au Proche-Orient, par exemple, n'empêchent pas, au plan mondial, un renforcement continu de 'la force de frappe des exploités. Ces reculs, pour graves qu'ils soient, n'ont pas sur le cours des luttes internationales la portée fatidique qu'eurent, en leur temps, les défaites d'Allemagne, d'Espagne, de France. Une conséquenoe importante en est que, dans les pays

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capitalistes avancés au moins, chaque bourgeoisie nationale éprouve de grandes difficultés à user de solutions contre-révolutionnaires violentes. L'ère de3 partis fascistes de masses, des marches sur Rome et des incendies du Reichstag appartient au passé. Elle a peu de chance de revenir facilement ·à la vie. De ce fait, bien des problèmes ont disparu, qui faisaient obstacles à l'adoption d'une stratégie révolutionnaire par le prolétariat.

Dans le cas précis de la France, le nouveau rapport des forces prend une forme bien précise. La république parlementaire, petite bourgeoise, radicale, franc-maçonne, si tentaculaire encore en 1936, est morte en 1958, dans la médiocrité ·d e 'ses contradictions. Il est à peu près exclu qu'aucun régime bourgeois revienne jamais sur l'essentiel des transformations que de Gaulle a fait subir à l'Etat. Tout au plus au présidentialisme bâtard succédera un présidentialisme consacré. Mais la v• République, trop hâtivement baptisée « Etat fort », n'a pas été en mesure de construire une nouvelle alliance de classes qui serve d'assise permanente au nouveau régime. Ni la classe ouvrière, ni les cla's·ses moyennes traditionnelles, ni la petite bourgeoisie nouvelle n'ont pu être intégrées par le pouvoir. Les travailleurs poursuivent leur lutte tandis que, selon leurs moyens, paysans, commerçants, techniciens, fonctionnaires s'opposent à l'Etat qui les a mis hors-circuit. Crise de direction au sein de la classe dominante, crise multiforme de fonctionnement de l'appareil d'Etat, crise d'identité des couches moyennes : la dégradation est continue et crée des conditions propices à une offen'Sive du mouvement ouvrier.

Les chappes de plomb qui, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, entravaient la radicalisation des travailleurs ont, dans une large mesure, disparu. Toutefois, du côté du mouvement ouvrier, la situation semble n'avoir guère changé. Le Parti communiste français, malgré •sa longue fidélité au stalinisme, malgré ses responsabilités dans les échecs accumulés depuis quarante ans, conserve la confiance de la majorité des travailleurs. Pour qui découperait l'histoire en tranches, une impression d'immuabilité se dégagerait du rapprochement de 1936 et de 1976. Mais c'est l'évolution globale qu'il faut appréhender. La naissance du P.C:F. en tant que parti de masses a résulté en 1936 du développement combiné d'un retard général du mouvement ouvrier français sur le plan de l'organisation et d'une conjoncture de luttes d'un niveau particulièrement élevé. La place qu'a conquise, dans ces conditions, le parti de Maurice Thorez ne pouvait lui être disputée sans que soient rassemblées des conditions de crise sociale profonde qui fassent naître dans la classe ouvrière des exigences politiques et organisationnelles nouvelles. Pour des raisons historiques multiples, ce ne fut pas le cas pendant de nombreuses années. Au contraire, le P.C.F. a pu, jusqu'aux premiers temps du gaullisme, apparaître à la fois comme l'organisateur des masses les plus larges et les plus soumises à l'idéologie dominante et comme le seul lien où les militants d'avant-garde trouvaient

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un lien avec la classe ouvrière. Durant toute cette période, la contradiction très réelle qui existait entre sa volonté de s'intégrer à la nation française et son attachement à la politique internationale de l'U.R.S.S., loin de le desservir lui permettait de montrer en même temps un visage réformiste et une face internationaliste.

Depuis, l'accumulation des crises, que ce soit celle de l'impérialisme ou celle du stalinisme mondial, a fait mûrir la contradiction. Le Parti communiste cherche à s'adapter en prenant ses distances avec l'Union soviétique, en se voulant démocratique : c'est le sens de la politique du XXII" Congrès. Mais sa réponse, même si elle a une certaine efficacité, n'est pas à la hauteur du choix devant lequel se trouve placée la classe ouvrière : ou bien poursuivre une adaptation à l'Etat existant, qui ira dans le sens d'une social-démocratÏ'sation ; ou bien trouver, à partir du développement des luttes dans toute l'Europe, les formes d'une organisation et d'une orientation anticapitalistes véritables. Les problèmes ne sont plus posés dans les termes de 1936 - passer de l'inorganisation relative à l'organisation massive. A des besoins nouveaux correspond une recomposition du mouvement ouvrier qui, schématiquement résumée, s'exprime, sur la droite par la remontée en flèche d'un Parti socialiste conséquent dam son réformisme moderne, sur la gauche par l'apparition d'une avant-garde de lutte qui, ayant fait depuis 1968 des expériences d'auto-organisation, entend diriger elle-même ses propres combats.

Ces deux tendances , de signification et de dynamique opposées, ont en commun un résultat : la fin du monopole du Parti communiste français sur la classe ouvrière. Les expériences les plus avancées des luttes ouvrières à venir se dérouleront dans un contexte profondément - différent de celui de 1-936 : elles n'iront pas à contre-Gourant de l'évolution de la majorité de .la classe ouvrière. Vouloir et pouvoir

Nous vivons toutefois dans une société où certaines formes de pensée magique ne sont plU's opérantes. La modification des conditions qui ont empêché; il y a quarante ans, l'affirmation politique des révolutionnaires ne signifie pas que ceux-ci sont destinés à une victoire facile. On ne peut effacer les difficultés du présent en conjurant le passé douloureux par l'évocation d'un avenir qui en soit l'exact opposé. Il reste de nombreuses barrières sur la voie d'une recomposition révolutionnaire du mouvement ouvrier - et donc sur la voie de la révolution socialiste en France.

En premier lieu, nous devons nous persuader que l'hégémonie exercée par le P.C.F. sur la classe ouvrière n'a pas été sans laisser des traces profondes dont la disparition ne peut s'effectuer rapidement.

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L'orientation suivie par la direction communiste a mené, en 1936, en 1945, en 1953, en 1958, en 1968 à une série de défaites. Jamais le mouvement ouvrier n'a été durablement brisé, comme ce fut le cas en Allemagne après la victoire nazie. Mais les reculs, les grandes luttes conclues par des échec's ont semé une confusion réelle, tant parmi les larges masses que chez les militants les plus conscients. En particulier, la faillite de la « Libération » puis des grèves de 194 7-1948 ont laissé la cla•sse ouvrière désarmée face à la période de prospérité capitaliste des années 50. Il en est résulté une certaine régres·sion de la compréhen&ion politique, une méconnaissance des modes de domination politique de la bourgeoisie, une adaptation à l'ordre existant qui a pris les formes d'innombrables illusion'.> légalistes. La victoire du gaullisme a révélé et accentué cette tendance dans les couches les moins conscientes du prolétariat. Au niveau des militants d'avant-garde, le sens politique de classe est demeuré vivant mais toute la pratique m1tionali'ste et par.Iementariste du Parti communiste a brouillé bien de s notions, rendant surtout moins claire que jamais l'intelligence de la nature de l'Etat, de la nécessité de sa destruction et des méthodes efficace'.> de lutte pour instaurer le pouvoir des travailleurs .

Au demeurant, les modifications structurelles qui commencent à s'opérer dans le mouvement ouvrier n'ont pas que des aspects positifs et elles révèlent fort bien les incertitudes de nombreux travailleurs. On peut expliquer la progression du Parti socialiste de bien des manières : rejet de la politique stalinienne après de nombreuses expériences négatives, entrée en politique de nouvelles couches salariées qui se retrouvent plus aisément dans le nouveau parti, alliance de celui-ci avec la C.F.D.T. qui regroupe une partie importante de l'avant-garde de lutte, présence dans ses rangs d'une aile gauche combative qui ·semble offrir des garanties d'avenir, etc. Tous ces arguments valen1 mais ne peuvent faire oublier une autre réalité du socialisme français ; l'existence d'une direction regroupée autour d'un Mitterrand qui non seulement se proclame fidèle à Léon Blum (à notre époque, cela pourrait passer pour une simple manifestation d'esthétisme retro) mais sc pose en homme d'Etat capable d'unir les Français mieux que ne le fait Giscard. Adhérer à un parti, c'est sans doute choisir un outil que l'on crr:~c efficace, même si l'on n'en apprécie pas toutes les formes. Se rassembler à l'intérieur ou autour de ce parti-là révèle chez les travailleurs, de toutes catégories et de tous horizons, qui le font, une confiance persistante dans les règles traditionnelles de la vie parlementaire française. On objectera qu'il s'agit là de ·subsistances du passé. Aujourd'hui, et plus encore demain, la crise des sociétés capitalistes européennes peut renverser les vieux murs lézardés, y compris ceux qui étayent les organisations ouvrières. C'est vrai, d'autant qu'a toujours subsisté, parallèlement, aux illusions légalistes, une tradition vivante d'action ouvrière autonome, décuplée dans ses manifestations depuis 1968. Mais c'est ce parallélisme

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dont il faut tenir compte. L'instabilité des reg1mes bourgeois donnera la prioriié aux luttes de masses et toutes les institutions les plus immuables en apparence seront prises dans un maelstrom. Mais, en même temps, les travailleurs conserveront tout un temps leurs attaches, non seulement avec les partis et syndicats majoritaires mais aussi avec une partie de l'idéologie que ceux-ci diffusent. Cela n'empêchera pas la constitution de nouveaux organismes de lutte à h base mais pourra retarder l'éclatement des contradictions entre l'avancée de la classe ouvrière et les directions réformistes (59).

Le sens général de l'évolution d'une société dominée par la crise va vers une radicali:;ation rapide des travailleurs. Le poids acquis par le> organisations implantées est un facteur de ralentissement du rythme de cette radicalisation. Les deux phénomènes ne se situent pas au même niveau et n'ont pas la même importance. Cependant, si les perspectives politiques doivent être fixées en fonction des grande~ tendances d'évolution, il faut partir du rythme de maturation de la conscience de cla'sse pour déterminer la pratique courante. Les révolutionnaires ne devraient pas l'oublier pas plus qu'ils ne peuvent croire être le; seuls à connaître cette vérité fondamentale. Le « monopole ouvrier » du Parti communiste français est attaqué de toute part et, plus encore, menacé par les développements futurs de la 'Situation. Cette constatation n'implique nullement que la courbe de son déclin doit être linéaire. La direction du Pàrti réagit des quatre fers aux circonstances nouvel'les. Plus ou moins consciente de l'inéluctabilité de la montée électorale des socialistes, elle veut se donner l'atout d'une organi's ation plus nombreuse, ph1s cohérente, plus liée aux travailleurs que celle de ses rivaux. Et, elle y réussit dans une certaine mesurt : il existe à l'heure actuelle un important courant d'adhésions au P.C.F., alors que Je P.S. piétine plus ou moim depuis deux ans. Tous les moyens sont bons à Georges Marchais et son équipe pour atteindre le but qu'ils se sont fixés. Pour ne parler que des méthodes politiques, notons que les critiques de l'U.R.S.S. et les professions de foi démocratiques vi'sent à donner au Parti communiste l'apparence d'une organisation où l'on peut discuter de tout à l'intérieur. Que la démocratie réelle n'en soit guère renforcée, il suffit de se reporter à la préparation du XXII" Congrès pour en être convaincu. Mais l'opération consistant à transformer le P.C.F. en un parti « attrape-tout » sur la gauche du P.S. peut permettre d'éviter un temps que des oppositions à la politique d'en haut ne se cristallisent sous une forme politique claire. Tentative bien précaire mais qui contribue à obscurcir les données de la situation pour un grand nombre de travailleurs. La

(59) Il n'est pas inutile de rappeler qu'en Allemagne, après la chute de Guillaume II, les conseils ouvriers ont été dominés par les partis traditionnels, social-démocrates et socialistes indépendants. Le courant révolutionnaire y était extrêmement minoritaire, bien que la constitution des conseils aille dans le sens direct de sa politique.

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capacité d'adaptation du P.C.F. à une situation mouvante ne doit pas être sous-estimée, même si elle n'est pas de nature à bloquer la radicalisation ouvrière, comme en 1936.

Autre différence d'avec l'ère des fronts populaires, il existe, dans la classe ouvrière, une avant-garde qui a déjà acquis une autonomie relative par rapport aux directions traditionnelles. En 1936, ceux qui avaient dirigé le mouvement de grève et avaient sur certains points critiqué 'la pratique des dirigeants étaient, dans leur très grande majorité, membres du Parti communiste. Et ce ne fut pas sans entraver leur maturation politique. Aujourd'hui, c'est à la C.G.T. et au P.C.F. que se trouvent le plus grand nombre de travailleurs qui, assurant aujourd'hui l'encadrement quotidien du mouvement ouvrier, se retrouveront en pointe dans les luttes de demain. Mais il existe une couche de militants qui, à partir de leur expérience personnelle des grèves des dernières années, ont réfléchi sur l'expérience globale du mouvement ouvrier français. Ils sont parvenus à un ensemble de conclusions très pratiques qu~mt au déroulement des combats de classes à venir : plus de blanc-seing délivré aux directions ; la plus large démocratie à la base pour la détermination des revendications, des formes et de la durée des luttes. Ce sont ces militants que l'on a retrouvé dans toutes les luttes importantes, du Joint Français à Lip. La diversité de leurs origines détermine une très grande variété de niveaux dans leur expression politique. Mais on ne peut omettre 'le fait que l'existence de la C.F.D.T. dans le domaine syndical, de courants comme celui du P.S.U. sur le plan politique (c'est-à-dire d'organisations qui, quelles que soient leurs faiblesses et leurs contradictions, contestent de fait le monopole du P .C .. F.) renforce les possibilités d'expression et d'évolution de l'actuelle avant-garde ouvrière, dans la mesure où elle leur offre une référence et un appui, intégrés aux 'Structures générales du mouvement ouvrier. Il s'agit là d'une très grande nouveauté, aux conséquences fondamentalement positives.

Mais il faut procéder à propos de cet avant-garde comme pour toutes les autres composantes du mouvement ouvrier : il ne suffit pas de constater son existence ni de découvrir la logique générale de son évolution ; il faut, pour être en mesure d'influer sur son devenir, apprécier exactement à quel niveau politique elle se situe, quels rapports elle entretient avec le gros de la classe ouvrière et les organisations majoritaires. Force est alors de constater que sa détermination dans la conduite des luttes et sa méfiance à l'égard des dirigeants installés ne s'accompagne pas d'une prise de position politique cohérente sur les problèmes de la lutte pour le pouvoir. Les militants qui la constituent ne croient pas, dans leur majorité, que la victoire de l'Union de la gau~ che suffise en soi à amorcer une transition vers le socialisme ; ils savent qu'il faudra se battre, contre vents et marées, pour dépasser les solutions réformistes. II.s sont prêts à ce combat mais pour le lendemain d'une victoire aux élections car ils croient que là constitution d'un gouvernement de gauche est une étape nécessaire, la condition même du déblo-

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quage de la situation. Cette conviction, qui n'est pas sans Tefléter la confusion électorali-ste qui règne en France, est renforcée par l'absence de toute autre perspective crédible. Un militant ouvrier conscient peut accepter de mener une bataille minoritaire, à condition qu'elle ait des chances de succès, à plus ou moins long terme. La garantie demandée en l'occurrence est que les forces qui proposent cette lutte soient suffisamment cohérentes, suffisamment implantées, suffisamment crédibles dans leurs propositions pour être acceptée par les travailleurs, même s'ils ne la soutiennent pas d'emblée. Les éléments constitutifs de i'actueUe avant-garde ouvrière se caractérrsent en premier lieu par leur volonté de ne pas se couper de la masse des travailleurs. Et, aujcurd'hui, l'extrême-gauche n'est pas globalement en mesure d'entreprendre une activité suivie qui réponde à ce souci. Aussi, l'évclution de l'avantgarde vers une radicalisation pleinement politique est-elle prudente, parfoi·s contradictoire. Les progrès de la crise de la société peuvent l'accélérer mais sans balayer d'un coup tous les obstacles. Grandir

La seule conclmion qu'il est raisonnable de tirer de cette rapide revue de la situation actuelle est que l'apparition de conditions générales plus favorables qu'en 1936 au •succès des révolutionnaires renforce les responsabilités de ceux-ci. Oui, la Révolution française peut connaître sa première étape dans les temps qui viennent. Les conditions objectives en sont réunies et il existe, au sein du mouvement ouvrier, les bases de départ d'un courant révolutionnaire de masses. Mais l'enjeu de la partie dépend de la capacité des militants politiquement conscients à se lier à l'avant-garde ouvrière telle qu'elle est.

C'est toute une stratégie qui est en cause et il ne peut être question, bien évidemment, que de mettre ici en exergue quelques-uns de ses éléments. Un des premiers a trait à la définition d'une perspective générale pour les années à venir. Il est indispensable de montrer ,J'ampleur de la crise européenne et la richesse des possibilités qu'elle ouvre. Il serait plus que dangereux de croire au dénloppement automatique du processus révolutionnaire et à la relative facilité de la victoire. Ce défaut, auquel . le mouvement trotskyste a souvent st:ccombé y compris du vivant de Trotsky, prend les dimensions d'une tare dans une période de grande tension sociale. Car il amène à brûler les étapes en pensée, à définir des tâches prématurées qui, parce qu'elles ne sont pas réalisables, amène une coupure entre les militants révolutionnaires et les travailleurs d'avant-garde. Dans cet ordre d'idée, il faut se garder de croire qu'une éventuelle victoire de l'Union de la gauche conduirait à l'exacte reproduction de la •s ituation de 1936 : il n'est pas certain que la consti-

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tution d'un nouveau gouvernement serait suivie, à très brève échéance, d'une montée ouvrière comparable en ampleur aux grèves de juin ; le développement de la combativité peut prendre des formes au départ plus dispersées. De la même façon, si l'on peut être certain que toute mobilisation massive fera apparaître à la base des organismes de lutte du type conseil, il ne faut pas penser que oes embryons de dualité de pouvoir se mueront aisément en une force coordonnée à l'échelle nationale et capable de constituer la base d'un futur pouvoir ouvrier. Quelle que soit sa ·spécificité, l'exemple du Portugal a montré la difficulté du passage du comité de masses au conseil révdlutionnaire. Le débordement des réformistes n'est pas une formalité que l'on remplit en passant.

Une des plus grandes difficultés réside dans le passage de la lutte à l'intérieur du système à la lutte contre l'Etat. L'avant-garde ouvrière est prête à franchir ce seuil lorsqu'elle est décidée à la rupture politique et organisationnelle avec les directions réformistes. Il y a étroite imbrication entre les tâches de préparation à la lutte pour le pouvoir et les tâches de construction d'une nouvelle organisation . Cela signifie que l'action des militants révolutionnaires doit tendre à être une éducation de l'avant-garde ouvrière sur la question du pouvoir. Education implique d'abord propagande intelligemment menée. Mais, aussi et surtout, agitation. Celle-ci n'est possible que si elle est formulée en des termes qui correspondent aux préoccupations courantes des travailleurs, et ·si elle équivaut à une préparation à l'ensemble des tâches qu'impose la conquête révolutionnaire du pouvoir. Autrement dit, la lutte à mener ne saurait se limiter à exiger des dirigeants du P.S. et du P.C.F. qu'ils prennent la responsabilité d'engager immédiatement le processus de formation d'un nouveau gouvernement. Cette « mise au pied du mur » n'a qu'une valeur démonst·rative restreinte car les travailJ.eurs d'avant-garde, objectif prioritaire de l'intervention des révolutionnaires, admettent, plus ou moins à leur corps défendant, les échéances électorales et constatent qu'à leur niveau les comités directeurs de la gauche s'y preparent. Le vrai problème pour les militant·s de masses les plus radicalisés est de préparer l'après-78, les lendemains des élections, qu'el!::~ soient victorieuses ou non pour la gauche.

Le principal effort de l'extrême-gauche doit être de prou,·er que l'après-78 ·se prépare dès maintenant : en engageant au plus tôt une lutte d'ensemble dont le terme, exprimable en mot d'ordre compréhensible, est le renversement de Giscard ; en insistant sur le fait que l'espoir de transformation sociale qui habite les masses ne peut se réa.li'Ser par un simple changement de gouvernement mais doit se concrétiser sous ia forme de l'auto-organisation des travailleurs. Et celle-ci n'est paos un objectif vague (l'an prochain, les soviets ... ) mais une perspective concrète qui se prépare au présent. Par exemple, en opposant aux divers plans de la bourgeoisie, le contrôle ouvrier qui peut avcir des applications immédiates, en matière de contrôle des prix, de fiscalité, etc. La combinaison de mots d'ordre précis poussant à l'auto-organisation dans la

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perspective de chute de Giscard peut avoir un écho réel dans le mouvement ouvrier qu'elle préparera à une progression sur la compréhension des problèmes du pouvoir beaucoup plus réellement que la répétition de formules dont l'abstraction renvoie à l'algèbre beaucoup plus qu'à la dialectique.

Et 'Si, en 1978, la gauche unie l'emporte, l'avenir dépendra beaucoup du degré de mobilisation réelle qu'auront atteint au préalable ies travailleurs. La situation alors sera telle qu'une partie de ceux qui auront été élus par les masses populaires mettront tout en œuvre pour ne pas appliquer le Programme commun, au nom du réalisme de l'exercice du pouvoir. Du côté de Mitterrand, les int·e ntions sont presque ouvertement déclarées. Des conflits surgiront à l'intérieur des grandes organisations , du P.C.F. en particulier, entre les dirigeants « responsables » et ceux des militants qui croient en la validité de l'autogestion ou en la · nécessité d'une expropriation rapide des monopole:; . Ces contradictions peuvent revêtir une dimension politique décisive, pourvu qu'elles ne restent pas confinées dans le cadre des organisations en question, qui ont la possibilité d'atténuer et de dévier bien des débats. Il faut qu'elles soient relayées par les actions d'une classe ouvrièr~ prête à se battre pour le contrôle ou la gestion des entreprises. C'est à cette condition que, par exemple, la lutte des militants communistes qui voudront voir appliquer immédiatement les nationalisations prévues par le Programme commun, et qui chercheront à entraîner les travailleurs afin d'en réclamer un plus grand nombre, pourra prendre toute sa signification de classe et contribuer au développement du mouvement des masses.

Constituer une force efficace même minoritaire . est à l'ordre du jour de l'extrême-gauche ré-volutionnaire. CeL effor:t doit être accompli dans une perspective d'unité d'action généralisée : unité d'action des révolutionnaires pour entraîner l'avant-garde ouvrière à lutter pour des mots d'ordre capables de mobiliser tous les travailleurs contre l'Etat de la bourgeoisie. Le combat sera rude ; il exige une politique unitaire de tous les instants. Il implique aussi une organisation des révolutionnaires qui, dans toutes les luttes de l'avant-garde, fas•se preuve, par la qualité de ses interventions, qu'el'le est digne de crédit. Une telle organisation n'existe à l'heure actuelle que de façon embryonnaire. Pour lui donner l'implantation et l'audience indispensables, il faut être convaincu que le parti d'avant-garde qui reste à créer naîtr~ de fusions et de regroupements entre divers courants, existant aujourd'hui ou qui se dégageront demain. II ne pourra s'agir d'un mariage dans la confusion : aucun mouvement politique sérieux ne peut naître sans une plateforme politique précise. Mais il faut savoir aussi distinguet cequt est Immédiatement essentte'l de ce qui peut naître de la collaboration au sein d'une même organisation. L'essentiel étant une vision commune des tâches à accomplir pour b"riS'ërrEta'r1Jour~ts, une conception corn- _ mune des rapp~r-eï'ITI:'m"mr avëé le mouvement ouvrier organi·sé, u ne anàly'se I;!. J:!lJ?J?.Ort fOrces mterm,tionales. ur Ce te

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base peut naître un authentique parti révolutionnaire, même s'il n'englobe pas dans son programme initial tous les aspects du programme des marxistes révolutionnaires.

Ces considérations peuvent sembler bien éloignées de la situation actuelle, tant les révo'lutionnaires semblent faibles, divisés et isolés. Mais, en fait, l'extrêll]e-gauche n'a jamai·s connu, même en 1968, une conjoncture qui lui réserve tant de perspectives durables La stabilité dans l'instabilité qui caractérise la période pré-électorale favorise les grandes organisations, car elle retarde l'éclatement de leurs contradictions internes ; du même coup, 'l'avant-garde politique piétine quelque peu. Mais l'accentuation de la crÏ'se du ·régime - qui est inscrite dans l'ordre des faits - agira de façon inverse, fournissant aux révolutionnaires l'occasion d'être en prise sur les luttes. En s'élevant à la hauteur des circonstances, ils pourront profiter de cette faveur qu'ils n'ont que raTement connue.

Qui peut dire où en sera la France dans dix ans ? Il ne me semble pas être exagérément optimiste en affirmant qu'au minimum existera un parti ouvrier révolutionnaire qui, même s'il a encore en face de lui des organisations réformistes puissantes, sera suffisamment implanté pour 'leur disputer la direction du mouvement ouvrier. Ce changement n'aura pu s'opérer qu'au travers de luttes de grande envergure. Il témoignera de l'approfondissement inouï de la crise du régime bourgeois, auquel il offrira une issue positive pour les exploités.

On peut donc se répéter. Oui, dans les prochaines années, la révolution française pourra connaître ses premières victoires.

Denis BERGER. (Octobre 1976.) (1) Où va la France? (Paris, numéro spécial de la revue Quatrième Internationale, février 1969, p. 17). Ce recueil contient les articles les plus significatifs que Trotsky a consacrés à la France du Front populaire. On trouvera aussi des textes d'un grand intérêt dans Le mouvement communiste en France (présenté par Pierre Broué, Ed. Minuit, 1967).

(2) Jean-Pierre Rioux (Révolutionnaires du Front populaire, Coll. 10/18, 1976), Pierre Broué et Nicole Dorey (Critiques de gauche et opposition révolutionnaire au Front populaire, dans le Mouvement social, n• 54, janvier-mars 1966) ont fait le tableau des diverses tendances de l'extrême-gauche de l'époque. Daniel Guérin (Front populaire, révolution manquée, Maspero, 2" édit., 1975) fait un récit vivant des espoirs et des batailles de la période, tels qu'il les a vécus au sein de la gauche révolutionnaire de la S.F.I.O.

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