La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Des États anti-ouvriers

· Critique communiste (1re série), n° 18-19, novembre-décembre 1977 · p. 37-60 · 10 114 mots

Des Etats anti -ouvriers « Ne réveillez pas la question russe , c'est un géant qui dort . »

(Proverbe trotskyste)

Une fois encore, l' Union soviétique est au centre d' un débat d'une ampleur mondiale . L 'ignominie de la répre ssion contre les dissidents soulève à nouveau la question de la nature exacte de ce pays qui se dit socialiste. Et des millions de personnes sont amenées, à partir de là, à s'interroger sur la possibilité même du socialisme.

Démarche compréhensible puisque, soixante ans après la Révolution d'Octobre, les succès industriels remportés par l' Etat soviétique semblent n'avoir abouti qu ' à l'étouffement des libertés élémentaires et à l'asservissement de la classe ouvrière. Et voici que les socialismes de remplacement, qui ont soulevé l'enthousiasme des générations plu s récentes, semblent eux aussi atteints, à des degrés divers, de la même gangrène : la Chine sans Mao ou Cuba avec Castro commencent à suivre les voies qui pourraient rejoindre celle de l' URSS. Pour ne pas parler du Cambodge. Ce débat, la droite en a l'initiative et le mène tambour battant. Rien de plus normal : en une période de crise profonde de la société capitaliste, il est de bonne guerre pour la bourgeoisie de vouloir démontrer que toute tentative dt transformation révolutionnaire aboutit au pire. Ainsi s'explique le succès public des palotins de la nouvelle philosophie. Mais on aurait tort de se satisfaire de cette constatation rassurante. Aussi faisandée soit-elle, l'offensive contre le socialisme peut avoir de redoutables conséquences démoralisantes sur les travailleurs ; ceux qui la mè-

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nent exploitent en effet, parfois avec talent et habileté, des contradictions réelles qui posent problème à quiconque essaie de comprendre la réalité contemporaine.

Les révolutionnaires ne peuvent rester en dehors de toutes ces discussions qui ont des conséquences politiques immédiates. Leur devoir est de fournir à toutes les questions soulevées les réponses les plus précises possibles. Des analyses concrètes de la situation des pays dits socialistes . sont indispensables ; elles ne peuvent être menées avec la rigueur souhaitable sans une méthode d'analyse, basée sur des concepts soigneusement étayés. Dans le premier domaine, les trotskistes ont tenu leur place, en publiant des travaux documentés sur l' Union soviétique, l'Europe de l' Est, la Chine. Peuvent-ils présenter un bilan aussi satisfaisant en ce qui concerne l'explication générale de la dégénérescence de ces Etats ? Pour être plus précis , les concepts dont ils se servent sont-ils vraiment opératoires ou contribuent-ils à brouiller les données du problème , facilitant ainsi la tâche des divers défenseurs de l'ordre établi ?

Pour définir les pays qui se réclament du socialisme, les trotskistes utilisent la notion d'Etat ouvrier. Ils la précisent en la complétant d'un qualificatif: Etat ouvrier dégénéré , en ce qui concerne l'URSS, née d'une authentique révolution prolétarienne ; Etat o uvrier déformé po ur le s autres pays où le s tran sformations économiques et sociales ont été opérées, après la victoire du stalini sme, en dehors d ' une pleine mobili sation révolutionnaire des masses. Une première remarque s' impose : ces termes sont le produit d'une longue élaboration, effectuée pendant des dizaines d'années ; ils ne sont pas immédiatement compréhensibles pour la majorité des militants du mouvement ouvrier ; on ne peut que regretter leur emploi systématique dans la presse trotskiste, sans les références et les explications qui en rendent le maniement possible. Mais il ne s 'agit là que d'une objection mineure, puisque ces inconvénients pourraient être palliés par un gros effort pédagogique. Or ce n'est pas de pédagogie qu'il s'agit; de méthode plutôt. C'est le concept de base, le concept d'Etat ouvrier, qui doit être mis en doute, afin d'établir s'il permet de rendre compte de la réalité présente.

Une telle démarche devrait aller de soi, tant abondent les raisons qui la justifient. La capacité de durer en s'adaptant à des conjonctures nouvelles qu'a démontré la bureaucratie soviétique, l'apparition de bureaucraties dirigeantes dans une série de pays dont la situation différait de celle de 1 'URSS, la généralisation des pratiques contre-révolutionnaires des Etats « socialistes » : autant de motifs de s'interroger sur le bien-fondé des analyses traditionnelles. Pourtant, en règle générale, le mouvement trotskiste s'est abstenu de procéder de la sorte. Il a fourni des analyses, souvent très fines, des diverses étapes d'évolution de l'URSS et introduit des idées nouvelles dans sa conception de la transition vers le socialisme. Ce fut toujours en réaffirmant que ces nouveautés ne faisaient que

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confirmer ce qui avait été défini par Trotsky et qui restait au niveau de vérité intangible, quasi absolue.

Une psychanalyse sommaire - concluerait à un conservatisme foncier, né de peurs et de refoulements diversifiés - ce qui serait pour le moins excessif. La vérité me semble plutôt devoir être recherchée dans la façon dont se sont déroulés, depuis les années vingt, la plupart des débats sur la nature de l'Union soviétique. Compte tenu de ce qu'avait représenté la révolution russe et la place qu'occupait l'URSS dans les luttes à l'échelle mondiale, les prises de position des uns et des autres à propos du régime soviétique résumaient et symbolisaient leur attitude vis-à-vis des perspectives révolutionnaires en général. Le plus souvent, ceux qui affirmaient que l'URSS était un régime capitaliste ou amorce d'une nouvelle société bureaucratique, destinée à régner sur toute la planète, en arrivaient à mettre en doute la possibilité de la révolution socialiste et à réviser le marxisme : dans le meilleur des cas, ils se repliaient sur des positions ultra-gauches. Bien des militants trotskistes qui sont au fait de ces débats anciens éprouvent dès lors une grande répugnance à relancer une discussion qu'ils jugent << dangereuse >> .Mais, pendant ce temps, un plus grand nombre est dans la perplexité, état d'esprit qui n' a jamais favorisé la créativité .

Le présent article entend essayer de montrer qu 'il est possible et nécessaire de remettre en question les analyses trotskistes traditionnelles à propos de l'Union soviétique. Possible sans que cela signifie un renoncement à une perspective révolutionnaire à court et moyen terme. Nécessaire car un tel effort ne peut qu ' aboutir à un affinement de nos conceptions stratégiques, non seulement en ce qui concerne les pays dits socialistes mais dans tous les secteurs. Les problèmes les plus généraux seront posés au niveau le plus général, sans appareil de citations , sans référence systématique à la situation. Cette procédure a des inconvénients évidents car elle facilite les développements abstraits et les formulations catégoriques parce que trop rapides. Mais il s'agit de (re)lancer un déba< qui, s'il passe nécessairement par l'étude collective des évolutions concrètes, doit se conclure au niveau des concepts et de la méthode. Et il n'existe aucune règle d'or qui oblige à parler du particulier avant d'aborder le général. Au contraire .

Simple rappel

Revenons d'abord sur la signification des analyses de Trotsky. Lorsqu'on étudie ses écrits consacrés à la question russe, on constate une remarquable continuité, que n'altèrent pas des ajustements secondaires nés de l'étude de la situation (il en va ainsi de ses réflexions sur le << Thermidor soviétique >> qu'à partir de 1934, il considère comme déjà réalisé, alors que jusque-là il y voyait une menace d'avenir). Il connaît

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parfaitementla réalité soviétique, etla R é volution trahie, publiée en 1937, demeure la meilleure étude synthétique sur la société stalinienne à la veille de la guerre. Il ne donne à aucun moment de définition simpliste et, en particulier, insiste sur le fait que l'URSS n'évoluera pas automatiquement vers le socialisme. Il tente de donner de s définitions qui tiennent compte des aspects contradictoires de l'URSS. Et, selon les nécessités, il met l'accent sur tel ou tel de ces aspects , ce qui peut dérouter qui lit superficiellement certains de ses écrits seulement.

Mais sa conception théorique est articulée autour d'un certain nombre de points fondamentaux :

- La conquête essentielle de la Révolution d'Octobre- la propriété étatique des moyens de production et son corollaire la planification -demeure et constitue la garantie d'une possible évolution vers le socialisme.

- La bureaucratie constitue une caste parasitaire , une excroissance de la classe ouvrière : elle est étrangère au sociali sme par ses privilèges mais , parce qu ' elle n'est pas une classe dominante , se trouve amenée à maintenir les nouveaux rapports de propriété. Le contenu social de la dictature de la bureaucratie est déterminé par les rapports de production que la ré volution prolét arienne a établie.

- L'expropriation politique du prolétariat par la bureaucratie résulte d ' une conjoncture hi storique parti c uliè re (arriératio n e t encerc lement de l' URSS, défaites de la ré volution internationale ). E lle prése nte donc un caractère exceptionnel et n'a pas de chances de se renouveler ailleurs, si la montée révolutionnaire des masses reprend son cours.

- L 'alternative pour l'Union sovi étique est soit un renversement de la bureaucratie par les ouvriers , soit une restauration du capitalisme (qui serait la seule possibilité pour la bureaucratie de devenir une classe dominante). Cette alternative divise la bureaucratie en tendances opposées.

- Les travailleurs ne pourront chasser la bureaucratie que par une révolution. Mais celle-ci ne sera pas identique à la révolution qu ' il faut accomplir dans les pays capitalistes. Elle sera révolution politique et non sociale : au prix d'un nettoyage sans merci des services de l'Etat, elle amènerait le pouvoir des mains d'une fraction parasitaire de la classe ouvrière à la totalité de cette classe.

- Le sort de la bureaucratie sera réglé, dans le sens de la révolution prolétarienne ou de la contre-révolution capitaliste, à relativement brève échéance (au cours de la Deuxième Guerre mondiale).

De ce résumé, forcément appauvrissant, on peut, sur la base de l'expérience historique accumulée depuis quarante ans, tirer plusieurs questions. La bureaucratie excroissance de la classe ouvrière ? Que signifie au juste le terme de caste ? N'existe-t-il pas dans l'histoire des catégories sociales qui, sans être les agents de réalisation d'un nouveau mode de

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production , ont constitué des classes sociales d'une notable durée historique ? Qu'en est-il exactement de la révolution politique qui passe par la renaissance des soviets (d'où , précise Trotsky , seront chassés les bureaucrates) mais se borne à une réforme radicale de l'appareil d'état existant ?

L'étatisation des moyens de production suffit-elle, même si elle en est la condition, à l' établissement de nouveaux rapports de production ?

Toutes ces questions sont légitimes . Mais, à les aborder séparément, on risquerait d'aboutir à des discussions très académiques. Il est préférable d'aller à l'essentiel, de cerner, par-delà les affirmations particulières, la dynamique fondamentale des analyses de Trotsky. Trois facteurs essentiels doivent être mis en exergue :

1) l'Union soviétique représente une réalité sociale nouvelle qui , malgré les inégalités, malgré la persistance de normes bourgeoises (droit, salariat) est qualitativement différente du capitalisme ;

2) l'étatisation des moyens de production n'est pas identique à leur socialisation mais elle enclenche un processus qui favorise l' éclatement des contradictions entre prolétariat et bureaucratie ;

3) la naissance d ' une bureaucratie est inhérente à tout processus de construction du socialisme, du fait du déve loppement inégal de la révo lution mondi ale ; ma is sa cristallisation en couche do minante, telle qu 'elle s'est produite dans l'URSS stalinienne, constitue un phénomène historique exceptionnel et, à ce titre, temporaire.

Ce sont ces trois considérants qui justifient, aux yeux de Trotsky, le concept d ' Etat ouvrier. L ' Etat soviétique peut être ainsi qualifié parce que, tant que le capitalisme n' a pas été restauré, il représente une forme, monstrueusement déformée mais historiquement fondée . du pouvoir de la classe ouvrière. Et, dans cette mesure, il constitue une voie de transition du capitalisme au socialisme. L ' Etat soviétique est ouvrier non pas en raison des formes d'organisation du pouvoir(dont les travailleurs sont exclus) mais parce qu'il est la forme sous laquelle est actuellement conservée l'étatisation des moyens de production, préalable nécessaire à l'émancipation socialiste. De ces trois affirmations, celle qui a trait à la spécificité de la société soviétique (et des autres sociétés dirigées par des partis communistes) me semble conserver sa valeur. Les deux autres m'apparaissent largement remises en cause par l'évolution historique. Elle·s appellent donc un examen critique qui doit s'étendre au concept même d'Etat ouvrier dont elles sont au nombre des bases essentielles .

Le capitalisme, connaissez-vous ?

Le conflit sino-soviétique a provoqué une remarquable reviviscence des théories sur la nature capitaliste de l'URSS.

Il s'agissait pour les dirigeants chinois et la plupart de leurs émules de

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justifier dans des termes empruntés au vocabulaire marxiste la rupture pratique effectuée par Pékin avec Moscou. Le plus souvent, l'anathème tint place de raisonnement, l'apologie de Staline remplaça la fidélité à la méthode de Marx. Toutefois, des débats plus sérieux se déroulèrent entre Paul Sweezy et Charles Bettelheim notamment. Parallèlement, les théories du capitalisme d'Etat ou du capitalisme bureaucratique- élaborées infiniment plus sérieusement par Cliff, Castoriadis, les militants de la gauche communiste, David Rousset, d'autres encore - connurent un écho important.

Il serait malhonnête de tracer hâtivement un signe d'égalité entre ces diverses positions. Ceux qui les défendent mettent l'accent sur des aspects différents de la réalité (les uns insistent sur le retard historique de la Russie qui, faute d'avoir connu une révolution bourgeoise, devait obligatoirement passer par une phase d ' accumulation capitaliste dont la bureaucratie s'est fait l'agent- par définition bourgeois : d'autres soulignent les facteurs internationaux, technologiques et sociaux qui ont amené une convergence entre capitalisme et société bureaucratique- et notamment le développement accéléré de l'intervention de l'Etat dans l'économie : pour d'autres enfin, l'essentiel est du ressort de l'idéologie et l'URSS est passée, pacifiquement, voire subrepticeme 1t, au capitalisme dès lors que ses dirigeants sont devenus révisionniste -autrement dit qu'ils ont renoncé à la mâle rudesse de Staline). L :urs analyses divergent et, plus encore, leurs conclusions politiques. Il v sans dire que cette diversité exige des réponses adaptées, ce qu'oublie parfois l'ardeur polémique de certains trotskistes .

Cependant, tous les tenants de la théorie selon laquelle l'URSS est capitaliste ont en commun une base de départ : ils refusent d 'admettre que les pays dits socialistes soient qualitatil'ement différents des pays capitalistes traditionnels.

Ils fondent leur conviction sur le constat de la subsistance dans ces Etats d'une exploitation de la classe ouvrière, au sens marxiste du terme. Ils enregistrent, d'autre part, la permanence des normes bourgeoises de distribution, la persistance du salariat, le rôle maintenu de la loi de la valeur. Une logique très formelle aidant, ils en concluent que. puisque l'exploitation subsiste en même temps qu'un certain nombre de caractéristiques capitalistes, l'URSS est capitaliste. Ce raisonnement a pour lui l'évidence du bon sens, ce qui ne lui confère aucune valeur particulière mais lui garantit un succès de masse. C'est donc lui qu'il faut examiner en priorité car il donne leur sens à toutes les analyses particulières- dont certaines sont fondées - des tenants du << capitalisme soviétique ».

L'URSS est-elle une société d'exploitation ? Le débat dure sur ce sujet depuis des années, sans que la clarté ait toujours régné, y compris du côté des trotskistes dont les formulations sont parfois vacillantes. Force est donc de revenir aux données les plus simples, en posant la question : les travailleurs des pays << socialistes » ont-ils les moyens de décider de

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l'utilisation du surproduit social né dans le processus de production ? Dans ces sociétés, où subsiste le salariat, les producteurs reçoivent en échange de la vente de leur force de travail de quoi subsister, plus ou moins bien, eux et leurs familles. Ce qu'ils produisent en sus - le surproduit- sert à payer les improductifs- en premier lieu la bureaucratie - , à assurer un fonds social de réserve et à financer les investissements qui permettent le développement de la production. La répartition entre ces trois secteurs a un caractère décisif pour le fonctionnement de l'économie, de même qu'au niveau de la production, les priorités accordées à la production soit le moyen de production, soit de biens de consommation.

En Union soviétique, les rapports qui règnent au sein de l'entreprise (pouvoir de la direction sans contrôle de la base), l'absence d'organisations ouvrières autonomes (les syndicats, notamment, qui sont un instrument de domination de la bureaucratie), le manque absolu de démocratie politique et la répression concourent à atomiser la classe ouvrière et à la priver de toute possibilité collective d'agir sur l'utilisation du surproduit global. A coup sûr, les dirigeants du parti et de l'Etat sont limités dans l'arbitraire de leurs choix par les contraintes de la propriété étatique, qu'ils doivent maintenir pour subsister. La restriction n'est pas mineure - on y reviendra. Il n'empêche que la marge de décision qui leur est laissée est suffisamment large pour que les travailleurs soient expropriés de toute possibilité d'agir sur leur p_ropre vie. Le niveau des salaires n'est pas seul en cause, mais aussi l'organisation du travail dans l'usine et dans toute la société, la gestion économique et sociale. Et, sur cette base économique fondamentale , repose l'expropriation politique des masses, avec toutes ses conséquences catastrophiques à l'intérieur comme à l'extérieur de l'URSS.

Lorsque les producteurs sont réduits, dans tous les domaines de la vie sociale, au statut d'objet dans le processus de production, il faut bien parler d'exploitation, à moins d'aimer exagérément jouer avec les mots. L'admettre ne signifie pas dénier aux travailleurs soviétiques toute possibilité d'action, ni refuser de voir que l'étatisation des moyens de production leur confère, face à la bureaucratie dirigeante, une potentialité d'intervention très différente de celle des exploités des pays capitalistes. Mais leur exclusion de toute décision- à tous les niveaux de la vie sociale, économique aussi bien que politique -les contraint à ses formes de lutte, résistance passive, pression sur l'Etat, grèves éventuellement, qui sont les mares traditionnelles des exploités avant qu'ils ne soient en mesure de lutter pour le pouvoir.

Exploitation ne signifie pour autant pas capitalisme. Ceux qui font cette assimilation facile font fi de toutes leçons de l'histoire. Epargnons-nou!ii l'énumération classique de toutes les sociétés pré-capitalistes qui ont été, toutes sans exception, des sociétés où l'exploitation obéissait à des lois spécifiques, différentes de celles qui prévalent sous la domination bour-

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geoise. Evoquons seulement les données théoriques générales du marxisme en matière de construction du socialisme : si Marx, dans la Critique du programme de Gotha envisage plusieurs phases avant la société sans classe, si Lénine insiste sur la dictature du prolétariat comme dépérissement continu de l'Etat, si Trotsky et d'autres oppositionnels commencent à formuler une problématique de la période de transition, c'est qu'ils considèrent la suppression de l'exploitation comme un processus , dont le déroulement exige un ensemble de conditions économiques , sociales et politiques (le développement de la production qui permet de satisfaire l'ensemble des besoins, appropriation collective du pouvoir par les travailleurs qui supprime la différence capitaliste entre économie et politique) . Constater la survivance de certaines formes d'exploitation dans des pays où la bourgeoisie a été détruite en tant que classe ne permet pas, il faut le répéter, de les assimiler au capitalisme.

Le capitalisme ne se définit pas par la simple addition d ' un certain nombre de caractéristiques. Il est un mode de production , c'est-à-dire un système structuré que l'on ne peut analyser sans rétablir son fonctionnement d'ensemble , l' action réciproque de chacune des parties qui en constituent la totalité . L'absence d'un des éléments fondamentaux remet en question l'existence du mode de production et ne permet pas à l'analyste de procéder à un raisonnement analogique . La remarque vaut .pour la période contemporaine comme pour les époq ues·antérieures : l'hi storien Solvioli se trompait, lorsqu ' au début de ce siècle, il parlait du capitalisme dans le monde antique parce qu 'il constatait, en Grèce et dans l' Empire romain , l'existence d ' une économie marchande et de germes de salariat.

Le concept de mode de production peut être abordé sous des angles divers et peut-être les discussions devront-elles se poursuivre sur sa définition la plus complète. Néanmoins, à la base de toute recherche, se trouve la question du surproduit social. Comment le surproduit est-il engendré dans le processus de production sociale ? Qui se l'approprie ? Comment est-il réparti ? Ces trois questions, qui renvoient à l'étude des rapports de production, des rapports de propriété et des rapports d'échanges, doivent impérativement recevoir une réponse lorsqu'il est question de définir la nature de classe d'une société- qu'il s'agisse de l'empire inca ou de l'Union soviétique.

Dans ce dernier cas, c'est la bureaucratie qui contrôle l'utilisation du surproduit, sans aucune intervention des producteurs. Elle le fait dans le cadre d'une économie planifiée, basée sur la propriété d'Etat. Ce contexte détermine ses choix économiques fondamentaux. Non pas tant dans le domaine des revenus : les privilèges de la bureaucratie, compte tenu du niveau, global de développement du pays, lui assurent des revenus relativement comparables à ceux des capitalistes. Mais, en ce qui concerne les<< investissements productifs ,, , la situation est radicalement différente. Les décisions des dirigeants soviétiques doivent tenir compte

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du développement global de l'économie, maintenir tant bien que mal un équilibre entre des branches et des régions et, pour y parvenir, sont contraints de ne tenir compte que secondairement des problèmes de rentabilité. Il leur faut manipuler les prix et- c'est là une des conditions de leur paix sociale- maintenir le plein emploi.

Dans les economies capitalistes, l'Etat tend, de plus en plus, à jouer un rôle de défenseur des intérêts généraux de la classe bourgeoise, comptable du rapport de forces entre les classes et contraint par là même à prendre des mesures qui peuvent gérer tel ou tel capitaliste privé. Mais son action générale vise à maintenir la capacité d'intervention des entreprises les plus concentrées. A cet égard, le plan Barre est parfaitement typique.

En Union soviétique , rien de semblable n'existe. L'entreprise demeure comme unité de production , intégrée ou non à des kombinats ; elle ne dispose pas de l'indépendance qui, dans une économie capitaliste fait d'elle l'élément constitutif du système, la cellule autour de laquelle est organisé le marché. On parle souvent, avec plus ou moins de bonheur, des réformes préconisées par l'académicien Liberman dans les annéessoixànte. Leur philosophie peut être grossièrement résumée par une volonté de réintroduire des critères de rentabilité et de donner aux entreprises une plus grande autonomie. On pouvait difficilement espérer une meilleure démonstration des conséquences de la propriété d'Etat sur le fonctionnement de l'économie et, plus précisément , sur l'utilisation et la répartition du surproduit social. L ·URSS qui avait adopté à partir de 1959 les méthodes modernes de gestion, en usage à l'Ouest, se trouvait en proie à une contradiction dont le nœud était l'entreprise et son rôle.

Il faut évidemment ajouter que, loin de signifier une restauration du capitalisme, ces réformes ont eu la portée d'un aménagement technique. Elles ont accordé une plus grande autonomie à l'entreprise, sans modifier son statut de base, qui la fait dépendre des décisions centrales de l'Etat. C'est là l'essentiel car le caractère de l'économie soviétique en découle. En URSS, le salariat subsiste ; il existe un marché des biens de consommation et la loi de la valeur joue un rôle régulateur. Mais les moyens de production demeurent en dehors du marché qui, de ce fait, a une structure différente de celle du marché capitaliste. Il faudrait, à ce stade, abandonner la simple description pour des développements théoriques qui ne peuvent figurer dans cet article. Bornons-nous à constater que la mise hors marché du secteur moyen de productions rend impossible le jeu d'un certain nombre de lois fondamentales du capitalisme, la périequation du taux de profit notamment. C'est tout le mode d'accumulation qui est différent. Et si le marché des biens de consommationjoue un rôle régulateur, il s'agit d'un rôle annexe. Alors que le capitalisme existe par le marché, où se réalise la plus-value.

L'insistance mise par Trotsky à souligner le caractère spécifique, non

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capitaliste, de la société soviétique était justifiée. Constatation qui pose plus de problèmes qu'elle n'en résout immédiatement.

Transition et rapports de production

Ni capitalisme, ni socialisme : de quoi s'agit-il ? La pensée occidentale admet difficilement, même lorsqu'elle est teintée de marxisme, l'existence de réalités sociales combinées. La méthode du << ou bien ... ou bien >> a pour elle les apparences de la rigueur. Un Etat, aussi hybride soit-il, a une nature de classe dominante. L'Union soviétique représente une forme spéciale de domination bourgeoise ou l'amorce déformée du socialisme. Il n'y a pas de moyen terme.

On peut craindre que la dialectique, à laquelle il est de bon goût de se référer fréquemment, soit quelque peu absente de ce type de raisonnement. Il est vrai qu'en dernière analyse, toute réalité sociale doit être décrite en fonction ·de ses rapports avec les classes fondamentales dont la lutte détermine l' évolution du mode de production dominant. Mais les liens entre un phénomène et la structure de classe ne sont pas toujours immédiats. Pour rétablir la complexité des liaisons , il est nécessaire de donner plusieurs dimensions a l' analyse, la dimension du temps historique étant une des plus importantes . Saisir la réalité dans son processus de transformation, en repérant les seuils franchis : ainsi peut-on définir sommairement le noyau d'une méthode d'étude qui ne fasse pas de l' identification en chaîne le secret de la science.

Ernest Mandel reprend, dans ce numéro de Critique Communiste. une idée qu'il a avancée déjà dans plusieurs de ses écrits. Constatant que le passage d'un mode de production à un autre (de la société esclavagiste à la société féodale, de la société féodale au capitalisme) s'est toujours déroulé sur une longue durée historique, il propose la notion de période historique de transition. Ces époques, intermédiaires entre les moments ollles structures des modes de production sont durablement cristallisées, obéissent à des lois spécifiques. Elles sont en effet le théâtre du déclin de la vieille société et de l'accouchement laborieux de la nouvelle : les rapports de production anciens se combinent avec ceux qui se développent. Le résultat en est, à tous les niveaux, un mélange, une combinaison de toutes les formes de la vie sociale, une hybridation qui influe sur les modalité de la lutte de classes et la structuration du pouvoir d'Etat.

Pendant longtemps, les marxistes se sont contentés de répéter, comme' une comptine scolaire, l'ordre de succession des modes de production tel que l'avait un jour énuméré Marx, du communisme primitif à la société sans classes, en passant ou non selon les goûts par le mode de production asiatique. Mais bien des difficultés sont venues troubler leur quiétude. Le passage au socialisme s'est avéré plus complexe que prévu ; la naissance,

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la longévité et la prolifération de la bureaucratie ont exigé des explications globales. Du côté de la recherche, les progrès des études historiques ont contribué à montrer l'extrême diversité et l'extrême complexité des formations sociales. Il est devenu impossible de les classifier selon des critères simplistes. Des débats se sont déroulés portant sur les sociétés dites primitives, sur la nature de l'esclavage, sur le concept de féodalité, etc. C'est en fait la notion même de mode de production qui est en discussion et il n'est possible de la défendre qu'en la décapant des définitions simplistes et des applications mécanistes qui en ont été faites dans le passé.

Le concept de période de transition, que reprend Ernest Mandel, répond donc à une double nécessité, théorique et politique ; nombreux sont ceux qui la ressentent et l'expriment. L'idée de transition est présente implicitement dans les premiers travaux de Marx sur l'évolution des sociétés ; elle devient explicite lorsque le développement des luttes ouvrières pose pratiquement le problème du passage au socialisme. Il s'agit aujourd'hui de lui donner sa portée la plus générale, de façon à aboutir à un approfondissement de la méthode du matérialisme historique , de façon à rendre compte des traits particuliers des périodes de << crise de civilisation >> en les reliant aux lois d'ensemble de l'histoire. Tâche de longue haleine qui n'en est qu'à ses débuts . On peut toutefois mettre en lumière quelques idées importantes.

Én premier lieu, l'adoption de ce concept permet de prendre pour point de départ de la réflexion la totalité que représente un mode de production, dans son maximum d'expansion sociale et spatiale. C'est à ce niveau global que doivent être décelées les caractéristiques générales du passage d'un mode de production à un autre. A partir de là , peuvent être recherchés le rythme et la forme particulière que prend le développement de . telle ou telle formation sociale. La renaissance de l'économie marchande, à la fin du Moyen Age, entraîne un certain nombre de conséquences, communes à tous les pays . européens : croissance d'une bourgeoisie marchande, apparition d'un Etat monarchiste centralisé. Mais ces traits communs déterminants se concrétisent très différemment selon les pays, en fonction du passé (structures de classes prée xi stan tes) et de la conjoncture (déroulement des luttes). La monarchie française parviendra à une centralisation étatique, que parachèveront, rationaliseront et adopteront le jacobinisme et le bonapartisme. Il n'en sera de même ni en Italie, ni même en Espagne.

Remarques d'une grande banalité pour qui a compris ce que signifie le développement combiné, tel que Trotsky l'a décrit dans la Révolution permanente - mais dont il faut tirer toutes les conséquences. C'est au niveau de la totalité d'un mode de production que doit s'effectuer l'étude de la transition. Chaque formation sociale présente un mélange des structures nouvelles ; la composition de cet assemblage varie dans chaque situation concrète (et c'est là ce qui donne aux périodes de transition leur

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extrême fluidité économique, politique et sociale, à la différence des époques oü une classe, telle la bourgeoisie, a assis sa domination). Tout ceci signifie que les régimes qui peuvent apparaître et durer au cours de la transition constituent des moments du passage à. un nouveau mode de production, mais nullement des étapes historiquement nécessaires. Crise permanente et dissolution des rapports sociaux sont les signes distinctifs de ces époques. Des états peuvent se constituer qui maintiennent la stabilité d'ensemble d'une formation sociale, sans être les agents actifs de l'apparition de nouveaux rapports de production : plus ou moins vite, ils deviennent, eux et les couches sociales qui constituent leur assise, un obstacle à toute transformation. La monarchie absolue a constitué , en France, la préface historique de la révolution bourgeoise : on peut se demander, contre une tradition bien établie, si son existence était indispensable au développement du capitalisme et même si sa politique économique a pleinement favorisé l'accumulation.

Par delà les débats nécessaires, une observation doit être faite : dans les périodes de transition, l'Etat joue un rôle d'une puissance démesurée par rapport aux époques << normales >> . C'est vrai sous le Bas Empire , c'est vrai lors de la liquidation progressive de la féodalité. L'ampleur de la crise sociale , née de la destructuration des classes , explique cette prépondérance. Mais il fau t ajoute r que 1 'i ntervention de l'Etat ne peut être décrite comme un simple jeu d'équilibre entre les éléments antagonistes de la société. L ' Etat tend à structurer autour de lui des couches sociales qui, par<:e qu'elles profitent de la situation, assurent la pérennité de son hégémonie. Il y a une logique propre du développement de lïnten:ention de l'Etat, qualitativement différente de celle que l'on peut constater, par exemple , dans les régimes bonapartistes contemporains .

Difficulté du socialisme

Les références au passé permettent d'éclairer le présent. Le << socialisme » de l'Union soviétique appartient au présent et au futur. Pour en aborder l'étude, on ne peut se contenter d'évoquer les lois générales de toute période de transition : il est nécessaire de s'interroger sur les problèmes spécifiques de la période de transition du capitalisme au socialisme.

La construction du socialisme, l'instauration de nouveaux rapports de production ne saurait s'effectuer mécaniquement. La différence est essentielle avec le capitalisme : à partir de l'économie marchande, par le biais de l'instauration de la monnaie comme équivalent universel, les rapports de production bourgeois triomphaient peu à peu à l'intérieur même de l'ancien monde, dont ils ruinaient les structures à la manière des termites. Sous les formes diverses qu'elles ont revêtues, les révolutions démocratiques n'ont été que le parachèvement d'un long processus.

Il en va tout autrement avec la révolution prolétarienne qui marque le

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point de départ d'une transformation de la société. même si le nouveau pouvoir peut tirer profit de certains acquis du développement capitaliste. Bien plus, aucun automatisme économique ou social ne pousse à l'instauration de nouveaux rapports de production. Au contraire. la tendance à l'accumulation individuelle, au recours à l'argent. au retour aux normes capitalistes réapparaît très << naturellement , :elle constitue un obstacle majeur à la progression vers le socialisme. Celle-ci n'est possible qu'au prix d'un effort conscient de la majorité des tramilleurs. Il faut entendre par là bien plus que la mobilisation sous forme de soutien à l'Etat révolutionnaire : c'est là une condition minimum. Pour que des pas décisifs soient effectués sur la voie de la société sans classe. les producteurs doivent participer activement, consciemment à toutes les décisions qui, à tous les niveaux, engagent l'ensemble de la société. La gestion OIIITière est l'unique moyen d'extirper les germes de l'ordre ancien. Toute l'histoire des pays dits socialistes le prouve par la négative, aussi bien celle de l'URSS (dont les difficultés matérielles actuelles ont pour base la contradiction entre l'hypercentralisation bureaucratique de l'économie et l'impossibilité pour les travailleurs d'exercer la moindre activité réelle) que celle de la Chine (qui, en dépit des luttes de la révolution culturelle. a achoppé sur le problème de la démocratie, comme le montrent tous les remous postérieurs à la mort de Mao).

La mise en place de la gestion ouvrière ne peut, bien évidemment, s'opérer d' un coup. Elle ne peut résulter que d'un long processus de luttes, nationales et internationales, au cours desquelles les masses conquièrent les moyens de leur auto-organisation. Elle dépend aussi d'un développement des forces productives à un niveau tel que, les besoins essentiels étant satisfaits, la journée de travail puisse être réduite suffisamment pour laisser le temps de l'éducation et la possibilité de participer aux activités collectives. Là encore, un long intervalle de temps est nécessaire.

Développement des forces productives à un stade quantitatif et qualitatif supérieur à celui des capitalismes les plus avancés, conquête de l'auto-organisation par les travailleurs :ces deux notions sont classiques dans le marxisme et constituent le support de l'idée même de transition . Il faut en voir les conséquences : étant donné l'unification mondiale qu'a réalisée le capitalisme, ces objectifs ne peuvent être atteints qu'au niveau de la planète tout entière. Les conditions de ce que Marx appelait la première phase de la société sans classe ne pourront être réunies que lorsqu'il existera un pouvoir mondial capable, dans le domaine économiq_ue,. de surmonter les conséquences des distortions imposées par lïmpénahsme et que l'on qualifie communément de sous-développement. De même, l'expansion continue de l'activité des masses, indispensable au dépérissement de l'Etat et à la mise en place de la gestion par les producteurs, ne peut se réaliser qu'au niveau international. Elle est directement conditionnée par les fluctuations des rapports de forces internationaux et

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n'atteint son zénith qu'au terme d'une unité d'action internationale constante, prélude à une unification réalisable seulement dans le cadre de la société sans classe.

Poser les problèmes dans ces termes, c' est souligner la longue durée qu'aura nécessairement à l'échelle mondiale la transition du capitalisme au socialisme. Vouloir la chiffrer en années ou en siècles aurait peu de signification. Une accumulation de victoires révolutionnaires permettrait, en faisant basculer une série de pays de première importance, d'utiliser les immenses potentialités de la science et de la technologie. Elle raccourcirait du même coup des délais que les conséquences encore vivantes aujourd'hui de la contre-révolution stalinienne peuvent nous faire apparaître longs. Mais l'ampleur des difficultés qu'il faut vaincre est telle que ce serait illusion de croire que, par exemple, la crise révolutionnaire possible dans l'E urope des années 1970 peut amener une marche accélérée vers le socialisme.

En d 'autres termes, la Révolution d'Octobre, parce qu'elle a bouleversé les structures de la société mondiale et amorcé la désagrégation du mode de production capitaliste, a ouvert une nouvelle phase de l'histoire de l'humanité, la période de transition vers le sociali sme à l'échelle mondiale . La nature même de la construction du socialisme , << effort conscient de l'humanité vers sa libération >> ,doit nous inciter à prendre conscience de l'éventuelle" durée et, surtout, des difficultés exceptionnelles de cette période. Toutes les caractéristiques des périodes de transition connues jusqu'ici- naissance de formations sociales· hybrides, combinaisons des rapports de production, hétérogénéité des couches sociales dirigeantes, fluctuations brusques de sociétés qui n'o nt pas de base historique solide, etc. - se trouvent accentuées dans la période où nous vivons.

Autour de l'Etat

La remarque vaut au premier chef, si l'on peut dire, en ce qui concerne le rôle de l'Etat qui, en Union soviétique, joue un rôle jamais vu dans l'histoire. La nationalisation quasi -totale des moyens de production est , bien entendu, la base de cette prépondérance inouïe. Mais il ne faut pas s'arrêter à cette évidence, aussi importantes que soient ses conséquences. L'Etat soviétique est, plus encore, la force qui organise, structure l'ensemble de la société. JI a conquis, au-delà même du champ économique, une autonomie d'action exceptionnelle.

Trotsky a employé à diverses reprises l'expression << bonapartisme soviétique >>pour caractériser le jeu que pratiquait Staline entre les diverses forces sociales, en URSS et dans le monde entier. C'est là une première approche seulement, dans la mesure oü le terme << bonapar-

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tisme >> evoque l'idée d'un équilibre entre des classes constituées, momentanément incapables d'imposer quelque solution que ce soit à une crise qui menace leurs intérêts. Or. en Union soviétique après cinquante ans de domination bureaucratique. les classes ont été profondément destructurées. Seuls les crétins ou ceux qui sont payés pour le paraître, peuvent de nos jours affirmer qu'il n'existe pas de classes sociales en URSS. La plus superficielle des études économiques ou sociologiques le démontre.

Mais. à force de répressions répétées et d'étouffement systématique des libertés, l'Etat. après avoir éliminé les anciennes classes dominantes, est parvenu à atomiser les différentes classes. en premier lieu la classe ouvrière.

Privées du moyen de s'organiser. même au niveau le plus élémentaire (celui d'organisations sociales , voire culturelles, autonomes), canalisées dans des mouvements de masse strictement hiérarchisés, les masses soviétiques n'ont aucun moyen d'arriver à une existence politique, au sens le plus général du terme. Elles ne le pourront qu'en s'organisant collectivement contre l'Etat, ce qui demande une considérable accumulation d'expériences. Pour le moment , elles sont dans une situation de dépendance collective vis-à-vis de l'Etat-parti. Et celui-ci cherche à maintenir l' état de chose : c'e st le sens profond de la répression contre l'intelligentsia dissidente qui, malgré son isolement et la diversité de ses opinions, peut être à l'origine d'un décentrement de la vie politique du pays et donc d'une remise en cause de l'hégémonie de l'Etat bureaucratique.

En insistant sur l'autonomie très particulière dont dispose l'Etat en Union soviétique . on est amené à poser le problème de la bureaucratie. Cette dernière- le fait a été souvent rappeîé ~ est hétérogène : responsables du parti. de l'administration. dirigeants d'entreprises, militaires .. . constituent des couches qui profitent toutes de leur position dans l' économie étatisée mais diffèrent sur l'orientation qu'il convient de lui donner. Leur unification, relative, précaire même, se fait au niveau de l'Etat : elle dépend du fonctionnement de l'appareil, de sa centralisation et de sa hiérarchisation.

La dialectique sociale de la couche dominante s'exprime dans les rapports entre les différentes catégories bureaucratiques privilégiées. les contraintes de l'économie planifiée et le fonctionnement propre de l'appareil d'Etat- trois termes interdépendants mais distincts.

La forme que revêt le système étatique en URSS est, par elle-même. importante. Jusqu'aux exterminations massives des années 1930. l'Etat soviétique pouvait être présenté comme déformé. Avec les purges. un seuil a été franchi ; la répression, en empêchant toute organisation propre des masses et en décimant le personnel politique dirigeant (les communistes << loyaux au parti >> ont fourni une part importantes des victimes). a permis à la centralisation d'atteindre un point extrême qui en décuple les

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conséquences politiques mais aussi sociales et économiques. Depuis la mort de Staline et le xxe Congrès des ébranlements se sont produits, des correctifs ont été apportés :aucun n'a changé la structure d'ensemble du système qui est, en tant que tel, un facteur contre-révolutionnaire.

La politique de grande puissance de l'Union soviétique est souvent stigmatisée- avec quelle justification ! Mais on s'abstient trop souvent de s'interroger sur les mécanismes du comportement contre-révolutionnaire de l'URSS en matière de politique internationale. On passe ainsi à côté d'un fait essentiel : la bureaucratie ne se borne pas à défendre ce statu-quo qui assure sa propre stabilité. Elle peut le faire parce que la forme de l'Etat autour duquel elle est rassemblée reflète directement l'image des .E tats bourgeois auxquels elle est confrontée : elle est une adaptation aux structures du monde capitaliste par lequel est « encerclé >> le<< camp socialiste >>.C'est, de la pire façon , une nouvelle démonstration de l'impossibilité du socialisme dans un seul pays. La bureaucratie n'a pas la même nature de classe que l'impérialisme : elle emploie, dans le monde, des méthodes analogues parce que son Etat est, à l'instar des Etats bourgeois, un corps étranger à la société, dans un monde dominé par le capitalisme.

Lénine parlait, rappelle J.-M. Vincent, de la possibilité d'un « Etat bourgeois sans bourgeoisie >>. L'image correspond bien à la réalité de l'URSS actuelle. Elle peut éclairer les recherches sur le rôle de l'Etat que les classiques du marxisme ont seulement ébauchées. Elle jette un jour particulier sur la situation et l'évolution probable de ce qui fut un Etat ouvner.

Quelle dynamique ?

Le terme << Etat ouvrier>> (dégénéré ou déformé) recèle bon nombre d'ambiguïtés. Il entend désigner la liaison entre la nature historique de l'Etat et la transformation fondamentale que constitue l'étatisation des moyens de production. Il représente donc une tentative de décrire la nouveauté et la spécificité des régimes issus, directement ou indirectement, de la Révolution d'Octobre. Mais là ne s'arrête pas sa portée. Trotsky insistait fortement sur le caractère intermédiaire de l'Union soviétique. Et il avait le souci de donner des définitions qui rendent compte des contradictions de la réalité.

Et lui même, en bon dialecticien, cherchait à restituer en théorie la dynamique d'évolution de la société soviétique. Il fait entrer en ligne de compte dans sa définition de l'Etat ouvrier la nature profonde et l'absence de perspectives de la bureaucratie. Cette dernière, en dépit de son caractère contre-révolutionnaire, demeure déterminée par son origine ouvrière. Elle est trop faible et trop instable pour pouvoir entraver dura-

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blement la logique sociale déterminée par la propriété étatique. Elle ne joue aucun rôle positif mais son absence de rôle historique la voue à une disparition rapide, par la révolution politique ou par la restauration capitaliste. Cette précarité dans la situation est l'expression de la relation qui existe entre les conquêtes sociales d'Octobre (étatisation, planification) et l'Etat bureaucratique, entre le prolétariat et la bureaucratie. En termes de rapports de forces, la bureaucratie est inférieure.

C'est à ce niveau que l'expérience acquise depuis 1937 doit apporter ses correctifs. L'URSS n'a pas connu le rétablissement du capitalisme mais la bureaucratie, loin d'être liquidée, s'est maintenue : et si elle ne s'est pas à proprement parler stabilisée ou homogénéisée, elle a renforcé sa domination sur la classe ouvrière. Le développement des forces productives dans le cadre de la propriété étatique est la source de contradictions sans cesse renouvelées mais il ne facilite pas l'action autonome des masses. Autrement dit, le rapport de forces que décrivait Trotsky n'existe pas.

Ernest Mandel souligne bien que les rapports de production en URSS ne sont pas socialistes, mais hybrides. II corrige ainsi une vieille confusion, qui avait son origine dans certaines formulations de Trotsky, entre rapports de propriété et rapports de production :l'étatisation n'est pas la socialisation. Mais une question demeure, fort simple en apparence, en tout cas décisive pour la pratique : quelle est la composition exacte de ce mélange de rapports de production capitalistes et de rapports de type nouveau ?

Il va de soi que, dans la société soviétique telle qu'elle est, la réponse ne peut être trouvée qu'au niveau du rôle de l'Etat, lui-même déterminantdépendant de la nature de la bureaucratie.

A ce stade, il faut souligner nettement qu'il n' est pas correct de laisser planer le moindre doute sur le caractère << ouvrier ,, de la bureaucratie soviétique. Par son origine historique dans la révolution prolétarienne, par une partie peut-être essentielle de son recrutement. la bureaucratie est d'origine ouvrière. Mais ces critères ne sont pas suffisants pour déterminer sa nature et le sens de son él'olution. Le retard de la révolution mondiale et l' atomisation de la classe ouvrière soviétique ont eu pour conséquence de transformer la situation interne de l'URSS. La bureaucratie est devenue une couche sociale distincte du prolétariat, tirant sa cohésion et sa capacité de durer de l'autonomie spécifique que connaÎt l'Etat-parti dans la société sol'iétique. Elle tend à maintenir la cadre général de la propriété nationalisée, ce qui la fait agir parallèlement aux intérêts historiques des travailleurs et empêche qu'on le considère comme une classe << porteuse d'histoire »,telle que le fut la bourgeoisie. Mais son action sociale et politique contribuent, à un rythme croissant, à la désagrégation de la société soviétique.

Dans cette mesure, les hypothèses d'avenir que formulait Trotsky doivent être, elles aussi, révisées. Le renforcement de la bureaucratie par

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rapport à la classe ouvrière qu'a permis le développement inégal des luttes dans le monde incite les dirigeants soviétiques à renforcer au maximum la stabilité de leur situation. Les privilèges dont disposent ceux d'e ntre eux qui constituent le noyau structurel de la couche dominante ne sont pas légalement transmissibles à la descendance. Mais, de plus en plus, cet obstacle juridique est contourné de fait. Les fonctions ne sont pas héréditaires, il existe encore une mobilité sociale mais la tendance existe à la consolidation de ce que des journalistes appelaient un << establishment , soviétique, où la carrière administrative du père garantit aux enfants une situation sociale sûre.

Cette inclination à se constituer en classe dominante entre en contradiction avec le fonctionnement qu'implique la structure étatisée de l'économie. De même, la négation systématique de la démocratie et la répression sont une entrave au développement des forces productives. Aucun de ces phénomènes n'est nouveau mais leur ampleur est sans commune mesure avec le passé. La bureaucratie a pu, tant bien que mal, diriger le pays dans sa période d'accumulation primitive. Elle se montre de plus en plus incapable d'assurer une gestion un tant soit peu rationnelle de l'économie, malgré la multiplication des réformes. Dans tous les secteurs la société soviétique est une société en crise.

Il ne ~·agit pas de déterminer si, comme le dit Amalrik par esprit de provocation, I'U ni on soviétique survivra en 1984. Il est encore moins question de prévoir à bref délai une crise révolutionnaire qui permettrait à la << pression des masses , de se transformer en action directe pour le pouvoir. Ce qui est en cause c'est le devenir à moyen terme du pays. L'amoncellement des contradictions ne peut que renforcer les divergences au sein de la couche dominante . Tous les témoignages décrivent la diversité des attitudes des dirigeants.

Certains comprennent la nécessité de réformes, d'une libéralisation politique et d'une rationalisation économique. Mais le relâchement de la répression et des contraintes ne peut, à terme, que faciliter la renaissance politique de la classe ouvrière ; mais le remodelage de l'appareil économique, s'il ne s'accompagne pas d'un tournant vers la démocratie, ne peut être efficace qu'au prix d'une adaptation grandissante au capitalisme. Dans un cas comme dans l' autre, le statu-quo est remis en question et le sort de la bureaucratie en cause . D'o ù le refus raidi de tout changement par les éléments conservateurs.

La bureaucratie est dans l'impasse. La possibilité existe que se renforce, dans l'avenir, une droite qui réclamera avec vigueur plus d'autonomie pour les directeurs d'entreprise, plus d'extension du marché, plus de libertés à l'occidentale. Quelle que soit la validité de certains arguments des défenseurs de semblables positions, leur logique va dans le sens de la restauration de mécanismes capitalistes. Transformation qui ne peut se faire sans un bouleversement des structures de la société, auquel s'opposent les conservateurs. Une des conséquences risque d'être, en

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l'absence d'une intervention des masses, le renforcement de l'autonomie du pouvoir central, voire sa personnalisation sur le mode bonapartiste. Les lamentables tentatives de culte de la triste personnalité de Brejnev, lors du dernier congrès du PCUS, sont un révélateur de cette tendance.

Prévoir une accentuation de la crise qui conforte les tendances les plus réactionnaires de la bureaucratie n'équivaut pas à une mise entre parenthèses des possibilités d'action des travailleurs . Toute victoire révolutionnaire dans le monde, tout développement des luttes en Europe de l'Est, toute crise ouverte de la domination bureaucratique en URSS même peuvent accélérer la renaissance politique du peuple soviétique qui, malgré l'oppression qu'il subit depuis des décennies, sera en mesure de combler bien des retards .

Toutefois, cette confiance raisonnée dans la capacité des travailleurs soviétiques à agir pour leur émancipation ne doit pas faire oublier tous les risques de développements contre-révolutionnaires que comporte la situation de l'URSS. C'est même sur ceux-ci qu'il faut insister.

Que l'on en soit là , soixante ans après Octobre , peut surprendre . Il faut voir là le produit d'une conjoncture qui, en amenant un recul durable de la révolution mondiale, a occasionné la croissance paroxystique en URSS de certaines caractéristiq ues in hérentes à la pé ri ode de transition du capitalisme au socialisme. L ·autonomie hypertrophiée de l'Etat et toute la chaîne de conséquences qui en découlent relèvent du lot. Il est indispensable de rendre compte exactement du phénomène. La notion d'Etat ouvrier y est impropre parce qu'elle ne permet pas de souligner la rupture entre la bureaucratie et le prolétariat.

Impiétés

Comment conclure ce qui n'a été qu'un ensemble de remarques générales, basées sur l'observation de l'évolution de l'URSS mais qui doivent être à nouveau confrontées avec la réalité ? Ce pourrait être le plus utile d'un futur débat. Dans l'espoir qu'il soit mené sans danse du scalp autour des dépouilles sacrées, je résumerai aussi sèchement que possible quelques données qui me semblent essentielles.

- Il faut abandonner le terme d'Etat ouvrier, même complété par les mots dégénéré ou déformé, car il ne permet pas de décrire de façon satisfaisante le rôle de l'Etat dans le maintien de l'oppression et de l'exploitation des travailleurs. La remarque ne concerne pas la seule Union soviétique. Elle vaut encore plus pour les pays, classés comme « déformés >> par la tradition, où l'Etat a toujours joué un rôle contre-révolutionnaire ·vis-à-vis des masses et a été le départ, le centre de structuration de la bureaucratie.

- Pour tenir compte du caractère spécifique, non-capitaliste des ré-

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gimes dits socialistes, l' appellation Etats bureaucratiques est la plus correcte.

- Aucun des Etats bureaucratiques qui existent dans le monde actuel ne présente , malgré la mainmise de l'Etat sur les moyens de production, une garantie d'évolution vers le socialisme. A l'exception possible du Vietnam et de Cuba oü les conséquences des mobilisations révolutionnaires récentes peuvent se faire ressentir, la tendance de ces régimes est à la rupture définitive entre la bureaucratie qui occupe l'Etat et les masses. La suppression de la propriété privée des moyens de production fixe des limites à la libre action des bureaucrates ; elle ne les empêche pas de tenter, au gré des rapports de forces , l'atomisation de la classe ouvirère, caractéristique essentielle des régi mes bureaucratiques.

- Pour toutes ces raisons. on ne peut envisager d'évolution vers le socialisme de ces régimes sans une rupture ré! ·olutionnaire , concrétisée par une destruction de l'appareil de l'Etat et du Parti. Il est donc i mpropre d'appeler << révolution politique » cette indispensable transformation qualitative. Le terme peut être interprété (et il l'a souvent été , même si Trotsky ne l'envisageait pas de la sorte) comme un appel à une réforme radicale du régime sous la pression des masses. La révolution antihureaucratique n'est pas identique à la révolution sociale à venir dans les pays capitali stes : elle n'aura pas à détruire la bou rgeoisie en ta nt que classe ni à modifier les rapports de propriété .

Mais les travailleurs des Etat s bureaucratiques doivent constituer leurs propres organismes de pouvoir contre ceux de la bureaucratie . éliminer celle-ci en tant que force politique (même si , individuellement . certains de se s membres peuvent être << récupérés >> ), détruire les structures du pouvoir existant , instaurer la gestion oul'rière qui houle1·ersera l'organisation de l'économie. C ' est restreindre l'étendue de ces tâches que de les qualifier de purement politiques.

- La défense de l'URSS était considérée par le mouvement trotskyste comme une tâche stratégique. Le problème ne peut plus être posé dans ces termes. Selon la conjoncture des luttes dans le monde . selon le rôle joué par chaqueEtat, la question de la défense doit être reposée concrètement en chaque circonstance. La solidarité va de soi face à une attaque des bourgeoisies impérialistes. Mais les formes de la défense que devra pratiquer le mouvement ouvrier ne sont pas automatiquement fixées une fois pour toutes. Il importe d'autant plus de le préciser que les données de la situation sont compliquées par les rivalités des Etats bureaucratiques ; on ne peut exclure par principe l'hypothèse de conflits militaires entre eux.

- La durée et l'extension des régimes bureaucratiques montre qu'il ne s'agit pas d'un phénomène historiquement exceptionnel. Laforme stalinienne de l'Etat bureaucratique est due à un ensemble de co,nditions historiques maintes fois décrites. Mais on ne peut expliquer la bureaucra-

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tisation des révolutions qui se sont déroulées ultérieurement par les seules déformations dues au stalinisme. Le développement inégal de la révolution et son corollaire le retard de la prise de conscience des travailleurs par rapport aux nécessités de la situation ont pour conséquence, au cours de la période de transition, la constitution de couches bureaucratiques privilégiées : ils entraînent aussi une modification du rôle de l'Etat qui, doué d'une autonomie extraordinaire, permet la consolidation de la bureaucratie en couche séparée de la classe ouvrière. Il s'agit là d'une tendance qui peut être combattue.

Mais nous devons avoir conscience d'un fait : tant que le rapport de forces dans le monde n'aura pas été durablement modifié (et la révolution antibureaucratique en URSS est un élément essentiel de ce bouleversement), tant que l'auto-organisation des travailleurs ne sera pas suffisamment généralisée dans le monde, la menace se manifestera toujours d'une fusion de la bureaucratie et de l'Etat. La révolution sociale dans des pays technologiquement avancés supprimera nombre des bases matérielles de la bureaucratie et diminuera le danger. Elle ne le fera pas disparaître totalement car il est lié à la difficulté fondamentale du passage au socialisme, qui ne peut être que l'œuvre consciente d'une classe ouvrière que sa situation d'exploitée dans la société capitaliste entrave dans sa capacité d 'action autonome .

Nous pouvons être sûrs que les pires déformations sont derrière nous. Nous devons savoir que le dépérissement du pouvoir ne suit pas une courbe linéaire - et nous préparer en conséquence.

De l'utilité des révisions

Quelques mots encore. On pourra se demander à quoi sert d'insister tellement sur des définitions qui n'empêchent pas un accord fondamental sur la nature du travail à accomplir.

Qu'importe comment l'on qualifie la révolution à venir en URSS, si l'on a la même conception du programme qu'il faut appliquer. Il est exact, en effet, que la << question russe » (ou la << question chinoise >>) ne saurait faire naître les mêmes discussions qu'il y a trente ou quarante ans, quand elle constituait une ligne de démarcation entre les courants révolutionnaires. La question ne se pose pas d'ouvrir un << débat d'organisation>>, tranché par une résolution finale. Par contre, une discussion générale, nourrie par les expériences et les recherches de chacun, est indispensable pour affiner les concepts qui permettent l'analyse. Discussion qui a commencé depuis quelques années, hors du mouvement trotskyste, et à laquelle il faut participer.

Les confrontations terminologiques revêtent, dans ce cadre, une grande importance. Utiliser des mots différents pour caractériser un phénomène d'ampleur historique n'implique pas de désaccord sur le but

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révolutionnaire mais révèle des nuances sur la tactique à suivre pour l'atteindre. Selon les vocables et les définitions, l'accent est mis en priorité sur un aspect ou l'autre de la réalité - ce qui ne va pas sans conséquences pratiques. Il en va ainsi de la caractérisation des régimes bureaucratiques.

Le renoncement au terme d'Etat ouvrier me semble important pour analyser exactement l'évolution actuelle de !"Union soviétique, qu'il s'agisse de la répression ou de la politique étrangère. Il est la seule base qui permette de justifier totalement la défense des libertés démocratiques dans les pays de l'Est, aux côtés de toutes les tendances de l'opposition, même lorsqu'elles ne se réclament pas du socialisme : c'est en effet Je statut de l'Etat à l'intérieur de ces sociétés. Plus encore, en cessant d'appeler Etat ouvrier un régime qui, sous la direction d'un Parti communiste, a détruit la domination bourgeoise , on a toutes les chances de saisir plus précisément la dynamique interne de ces mouvements. Cuba, Je Vietnam, le Cambodge ont rompu avec le capitalisme. Mais leur évolution est déterminée d'abord par Je rapport qu'elles entretiennent avec leurs masses. C'est l'évolution complémentaire de !"Etat et de la bureaucratie par rapport aux travailleurs qu'il faut étudier pour déterminer les étapes de la bureaucratisation, Je moment où un changement qualitatif intervient. Très souvent- parce que c'est dû à !"imprécision du concept lui-même - la référence à l' Etat ouvrier dégénéré ou déformé pousse à insister sur la logique objective de !"économie étatisée et à sous-estimer les possibilités de développements contre-révolutionnaires. J"ai souligné << très souvent » car il existe de nombreuses exceptions. Il faudrait cependant faire une analyse de contenu des différentes positions du mouvement trotskyste à propos des origines bureaucratiques :il apparaîtrait, selon toute probabilité, une ligne moyenne allant dans le sens de ce que certains appellent << !"optimisme objectiviste ».

Le débat sur les régimes bureaucratiques a des conséquences sur l'ensemble de la stratégie révolutionnaire.

Conséquences théoriques : le rôle qu'y tient l'Etat y pose des problèmes que Je marxisme a tout juste commencé à étudier. Limites de !"autonomie de l'appareil, plus généralement dialectique des rapports entre institutions politiques et infrastructure économique constituent autant de questions qu'on résoudra mieux au niveau général si J'un est en mesure de mener une recherche approfondie sur l'URSS.

Conséquences politiques :l'expérience a montré que, bien plus que ne l'envisageait l'Internationale communiste à ses débuts, Je problème de la destruction de l'Etat et de l'auto-organisation des travailleurs est décisif. Si l'on fait le bilan des enseignements fournis par la bureaucratisation des révolutions, on ressent la nécessité d'affiner la conception de la prise et de l'exercice du pouvoir ainsi que la conception de l'organisation révolutionnaire. Toutes les notions liées à la dualité de pouvoir, au contrôle ouvrier ét à la gestion ouvrière redoublent d'importance, à la lumière de

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l'expérience des pays dits socialistes. Les partisans de l' auto-gestion l'ont compris et dit, avec plus ou moins de bonheur d'expression. Leur répondre ce n'est pas tant faire coexister pacifiquement leur démarche avec la stratégie « classique , de la révolution prolétarienne ; c ' est articuler les deux termes. Nous n'y sommes pas encore totalement parvenus.

La victoire, historiquement temporaire, du stalinisme ne fournit pas d'argument en faveur des adorateurs de la spontanéité ouvrière. Elle ne remet pas en question la nécessité d'un parti révolutionnaire, centralisé, distinct de la classe ouvrière, rassemblé autour d'un programme. Par contre, elle pose le problème des rapports que le parti entretient avec les travailleurs, de sa capacité à susciter en permanence l' auto-organisation des masses, de façon à limiter au maximum les risques de croissance, présente et future , de la bureaucratie. A partir de là surgit la question du régime intérieur de l'organisation : quel centralisme, quelle démocratie permettent d'accomplir au mieux ses tâches de mobilisation révolutionnaire . Nous commençons seulement, en ce domaine, à sortir de la répétition incantatoire des vieilles formules.

Pourquoi ne pas se donner les moyens de débattre de ces questions brûlantes ?

Octo bre 1977 Denis Berger

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