La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Otto Bauer et l'Arbeiter-Zeitung face à la révolution d'Octobre

· Critique communiste (1re série), n° 18-19, novembre-décembre 1977 · p. 196-205, 207 · 4 040 mots

Raimud LÔW Otto Bauer et l'Arbeiter-Zeitung face à la

Révolution d'Octobre

L'Autriche était, au début de ce siècle, parmi les pays d'Europe où s'exerçait le plus durablement l'influence des explosions révolutionnaires de l'Empire russe. Ce fut déjà le cas en 1905 : le suffrage universel en Autriche, pourrait-on dire, fut arraché moins à Vienne que dans les rues de Pétrograd. Enflammé par la nouvelle ·du manifeste constitutionnel publié par le tsar en 1 ' automne 1905, le Congrès du parti social-démocrate, réuni au même moment, prit la décision de l'organisation immédiate ':l'une manifestation de masse : des dizaines de milliers de travailleurs répondirent à l'appel. La force du mouvement contraignit le gouvernement Gautsch à prendre au sérieux les préparatifs de la grève générale, et l'Empereur finit par céder. L'autre grand mouvement politique de masse, à savoir les grèves de janvier 1918, est né sous l'impacte produit par les négociations de paix à Brest-Litovsk ; la gauche radicale propagea l'exemple russe par des tracts distribués clandestinement et appela également à l'élection de conseils ouvriers, initiative, comme on sait, couronnée de succès.

Contrairement à ce qui se passait dans presque tous les autres pays européens, l'influence de la Révolution russe ne provoqua cependant aucune rupture dans les organisations de masse du prolétariat. Le Parti Communiste autrichien demeura une infime minorité, et la bureaucratie du parti social-démocrate réussit à maintenir presque intégralement le

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monopole de représentation des travailleurs d'avant 1914. La politique réformiste de gauche qui a permis cela a déjà été maintes fois analysée.

Toutefois, un élément important de l'austro-marxisme était également sa politique internationale, et dans ce cadre, son attitude vis-à-vis du bolchevisme et, de l'Union soviétique.

La position de la social-démocratie autrichienne par rapport à la Russie soviétique fut élaborée et argumentée par Otto Bauer qui, d'ailleurs, à partir de 1923, exerçait une influence déterminante sur la politique de l' Internationale socialiste et y était considéré comme spécialiste des questions russes.

Otto Bauer en 1917

Lorsque la Révolution de février éclata, Otto Bau er se trouvait dans un camp sibérien en qualité de prisonnier de guerre : comme il le raconte lui-même dans une carte postale, adressée à Victor Adler, il fut capturé en novembre 1914 par des soldats ennemis<< lors d'une tentative pour s' emparer d'une position russe à la baïonnette. (1) » A la demande de Victor Adler, des personnalités social-démocrates des pays de l'Entente intervinrent à plusieurs reprises auprès du-g ouvernement provisoire de Pétrograd pour obtenir la libération d'Otto Bauer (2) ; ils eurent satisfaction, et Bauer put, certes sous surveillance militaire, résider dès juillet dans la capitale. Il habita chez un sympathisant de Martov, dirigeant des mencheviks de gauche, mais passa la plus grande partie de la journée dans l'appartement de Théodor et de Lydia Dan dont il soignait la fille malade (3). Lorsque Bauer se mit à participer à des réunions de différentes commissions du Conseil des ouvriers et soldats et qu'il fut reçu également par les ministres mencheviks, Skobelev et Zaretelli, de violentes protestations s'élevèrent du camp conservateur : un officier ennemi -présuma-t-on - ne pouvait guère viser autre chose que l'espionnage. Quatre semaines plus tard, les autorités militaires russes le déclarèrent invalide, et il put rentrer à Vienne, où il arriva à la mi-septembre.

Dans une lettre du 28 septembre 1917, adressée à Karl Kautsky, Otto Bauer esquissa sa position par rapport aux événements russes de la manière suivante :

<< De manière générale,je partage le point de vue de Martov et de ses amis. A mon avis, les mencheviks proprement dits ont suivi une politique impossible. Ils ont argumenté à peu près de la façon

1) Lettre conservée aux Archives Adler de l'Association-pour l'histoire du mouvement ouvrier à Vienne.

2) On connaît les démarches entreprises par Huysmans, Branting et Vandervelde.

3) Théodor Dan était, en 1917, un des dirigeants de la direCtion menchevique de droite.

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suivante : « Une révolution prolétarienne n'est pas possible en Russie. Si le prolétariat demande plus que ne peut accorder une révolution bourgeoise, alors il y aura un Cavaignac qui écrasera tout. Pour qu'il y en ait pas, nous préférons remplir nous-mêmes lafonction de Cavaignac. Ainsi nous sauverons la révolution et nous en tirerons le plus possible pour le prolétariat ». Cette politique eut bien sûr pour conséquence que les travailleurs ont déserté en masse les rangs des mencheviks. De l'autre côté, cependant, les bolcheviks ont mené une politique aventuriste des plus dangereuses. Les événements de mars devaient entraÎner dans le prolétariat la surestimation de sa propre force ;·surestimation qui a trouvé son expression fidèle dans la tactique de Lénine et de Trotsky. La foi m •eugle en la guillotine a resurgi à Pétrograd sous la forme de la foi aveugle en l'omnipuissance des fusils-mitrailleurs. Entre ces deux extrêmes, les mencheviks-internationalistes sous la direction de Martov ont gardé le juste milieu. Là aussi, c'est le « centre marxiste » qui a raison. (4) »

A peu près à la même époque- le 30 septembre- parut le premier article de Bauer dans I'Arbeiter-Zeitung. Il eut pour titre " La révolution russe et la paix >>et résuma les thèmes les plus importants de sa brochure, publiée sous le pseudonyme de Heinrich Weber :la Révolution russe et le Prolétariat européen. Bauer voit dans le poids et la position de la paysannerie le caractère distinctif fondamental du processus révolutionnaire russe par rapport à la situation de la lutte de classe en Europe centrale : les paysans, écrit-il, étaient révolutionnaires et socialistes et constituaient donc contre la bourgeoisie une étroite alliance avec le prolétariat. Mais la prépondérance de l'élément paysan dans la révolution russe imposait en même temps des limites infranchissables :

« La Russie est un pays agraire où les ouvriers ne représentent qu'une minorité de la population. La Révolution russe ne peut déboucher sur la dictature du prolétariat, elle ne peut ériger un ordre social socialiste. Même si la Révolution russe surmonte tous les dangers qu'elle encourt actuellement, son résultat ne saurait pas moins être autre chose qu'une république démocratique bourgeoise. (5) »

Bauer qualifia la Révolution de mars - il se référait au calendrier grégorien- avant tout comme un mouvement élémentaire pour la paix : après l'abdication du tsar, ce n'était pas à la Douma ou au gouvernement provisoire que revint le pouvoir proprement dit, mais à la« démocratie >>, organisée dans le Conseil des députés des ouvriers et soldats :

4) Lettre conservée aux Archives Kautsky, Institut international pour l'histoire sociale, Amsterdam.

5) H. Weber, la Révolution russe et le Prolétariat européen, Vienne, 1917, p. 26.

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« Aussi, dès le premier jour de la révolution, deux forces combattirent pour le pouvoir d'Etat: le gouvernement et le Conseil, la bourgeoisie et la démocratie. (6) »

Cependant, Bauer ne tint guère compte du fait qu'au sein des soviets une violente lutte fit rage entre la majorité, composé de mencheviks et de socialistes-révolutionnaires, et la minorité bolchevique. Il considéra la politique de coalition, suivie par les mencheviks jusqu'en juillet, comme << nécessaire » (7) et justifia la continuation de la guerre par le gouvernement provisoire en soulignant la dépendance économique de la Russie vis-à-vis de l'Entente (8). Vu la polarisation régnant dans le pays et qui s'était exprimée dans les journées de juillet et dans le soulèvement de Kornilov , Bau er exclut la possibilité d'une stabilisation des rapports de force existants : selon lui, la Russie était placée devant l'alternative suivante : ou bien écarter les dirigeants de droite des mencheviks et socialistes-révolutionnaires et former un gouvernement démocratique homogène ou bien voir surgir inévitablement une dictature militaire agissant dans l'intérêt de la bourgeoisie. Un gouvernement démocratiquec'est ainsi qu' on appelait à l'époque un gouvernement composé de partis représentés dans les soviets- avait selon lui la tâche de convoquer une Assemblée nationale constituante et d'ouvrir la voie à la république démocratique. De cette façon on pouvait au moins s'assurer de la révolution agraire avant que la bourgeoisie ne reconquît le pouvoir- ce qui était inévitable en raison du caractère arriéré du pays (9). L'enthousiasme à I'Arbeiter-Zeitung

Lorsque parvint à Vienne la nouvelle des événements d'Octobre, l'Arbeiter-Zeitung réagit avec passion et enthousiasme : sous le titre << Une révolution pour la paix >>, on put lire le 9 novembre :

<< Les ouvriers et soldats de Pétrograd ont arrêté le gouvernement de la bourgeoisie, ont lancé un mandat d'arrêt contre Kérensky en fuite et se sont emparés du pouvoir d'Etat. Pour la première fois depuis la fin san·glante de la Commune de Paris en !871, une capitale européenne est aux mains du prolétariat. ( ... ) La dictature du prolétariat est devenue réalité à Pétrograd. »

Certes, on considéra que le sort de la Russie n'était pas encore définitivement fixé ; néanmoins la solidarité verbale de l'organe social-démocrate avec l'insurrection d'Octobre s'exprima sans équivoque : 6) ibid., p. 12-13. 7) Arbeiter-Zeitung ?ù septembre 1917. 8) Weber, la Révolution russe .. . , p. 32. 9) ibid. , p. 26-27.

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< < Nos souhaits ardents sont aujourd'hui avec nos frères russes. S'ils l'emportent dans le combat engagé avec tant de hardiesse, alors s'ouvrira une époque nouvelle dans la lutte de libération du prolétariat international ! »

Dans plusieurs articles, l' Arbeiter-Zeitung prit la défense du nouveau gouvernement révolutionnaire de Pétrograd contre ses ennemis intérieurs et extérieurs ( 1 0) et présenta aux travaiiieurs autrichiens le pouvoir soviétique comme défenseur de leurs propres intérêts :

<<Mais quoi qu'il arrive, le sort de tous les peuples se décide aujourd'hui à Pétrograd. La victoire de la bourgeoisie signifiera le prolongement de la guerre ; la victoire du prolétariat : la paix ! L'espoir de l'humanité qui saigne de mille blessures est aujourd'hui que les travailleurs russes réussissent à vaincre les forces conjugées de leurs ennemis. (Il) >>

A partir de la première semaine de décembre, le parti organisa des assemblées de masse sur le thème << démocratie et paix >> à Vienne et en Basse-Autriche au cours desquelles fusaient des vivats en l'honneur de la révolution russe ... l'Arbeiter-Zeitung rapporte que le public était à plusieurs reprises pris d'une telle agitation qu'il refusait de se disperser et que les salles ne se vidaient que sur les exhortations des dirigeants du parti présents (12).

L 'Arbeiter-Zeitung ne limita pas ses jugements positifs à la seule politique extérieure des bolcheviks ; elle prôna la nationalisation de la terre comme pas en avant vers le socialisme (13) (en quoi elle allait plus loin que les bolcheviks eux-mêmes qui n'avaient pas nourri de telles illusions) et elle célébra l' étatisation du crédit et du système bancaire ainsi que le contrôle ouvrier, de plus en plus étendu, sur la production :

<< Là-bas à l'Est, il se passe des choses qui, certes, ne sont pas des miracles, mais qui sont véritablement des présages: ( ... ) aujourd'hui [1er janvier], un nouveau calendrier de l'économie politique commence. Dans l'ancien calendrier ordinaire, c'était la fête de la circoncision du Seigneur, ce jour, il convient à présent de le baptiser « Jour de Lénine » dans le calendrier de l'économie politique. (14) >> ·

Les premières remarques critiques au sujet de la politique des bolcheviks, n_ous les trouvons à la suite de la dissolution de la Constituante par le 10) Bunçhanan et Trotsky, 27 novembre 1917, La paix est en route, t•• décembre. 11) La Guerre civile en Russie, 15 novembre 1917. 12) Arbeiter-Zeitung, 10 décembre 1917. 13) La Révolution sociale en Russie, 11 décembre 1917. 14) Le jour de Lénine, 1er janvier 1918. 100

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pouvOir des soviets : l'Arbeiter-Zeitung considère la maJorité socialistes-révolutionnaires dans l'Assemblée constituante comme conséquence de l'inévitable tournant conservateur de la paysannerie, une fois que leurs revendications élémentaires ont été satisfaites ; elle estime que la « dictature du prolétariat industriel contre la paysannerie » ne repose dorénavant plus que sur la violence armée (15). Certes, les articles sur la Russie exprimaient encore avant tout de la compréhension vis-à-vis de la politique des bolcheviks, mais les dirigeants social-démocrates autrichiens considéraient comme historiquement vouée à l'échec la tentative de maintien du pouvoir des Conseils ... Voici le conseil adressé aux bolcheviks : renoncez au pouvoir et assurez-vous en contrepartie d'une république bourgeoise avec des larges droits accordés à la classe ouvrière.

Début janvier, dans une lettre à Kautsky, Otto Bauer avait encore violemment protesté contre le ton anti-bolchevik employé par la presse des socialistes majoritaires ; il estima que Lénine et Trotsky n'avaient pas pu agir autrement qu'ils ne l'avaient fait étant donné la passivité du prolétariat européen :

<< Les accusations mencheviks selon lesquelles il s'agit d'une dictature de personnes, d'un complot de soldats, d'un gouvernement despotique, etc., sont tout simplement infantiles. De pareilles choses , il est facile de les reprocher à toute dictature révolutionnaire. Lorsque Trotsky met les cadets à la porte de la Constituante, il ne fait que répéter l'exemple des indépendants et reste loin derrière l'exemple des Jacobins. (16) »

Une surestimation de la portée politique de la dissolution de la Constituante sur le rapport du gouvernement des soviets vis-à-vis des masses finit par l'amener également à une révision de sa position : il considéra dorénavant la politique bolchévique comme utopique et, en dernière analyse, dommageable parce qu'elle provoquait le danger d'une contrerévolution blanche.

Il serait cependant erroné de voir dans les événements en Russie l'unique cause du tournant opéré dans l'appréciation du processus russe par la social-démocratie autrichienne : en effet, en janvier 1918, des grèves politiques de masse éclatèrent sur tout le territoire de la monarchie, grèves qui s'étaient élevées à la limite d' une situation révolutionnaire. Pour la première fois, la direction social-démocrate se vit confrontée à un mouvement de masse qui échappait à son contrôle. Les événements russes ont inspiré des formes de luttes et des objectifs qui ne s'aècordaient nullement avec la tactique du parti. La direction du parti réussit finalement, en étroite collaboration avec le gouvernement impé15) Nouvelles luttes en Russie, 24 janvier 1918. 16) Lettre aux Archives Kautsky.

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rial, à étouffer le mouvement de grève. La tactique de négociation, adoptée par Czernin à Brest-Litovsk, fut approuvée par la direction social-démocrate - après quelques concessions verbales de la part du gouvernement- et affaiblit ainsi la position des négocatteurs de la Russie soviétique (17). De ce fait, la direction du parti autrichien entra pour la première fois en conflit avec la révolution prolétarienne en Europe centrale sur laquelle les bolcheviks ont porté leurs espoirs. Dès lors, les prises de position d'Otto Bauer concernant la Russie soviétique seront elles aussi marquées avant tout par l'intérêt politique, à savoir s'opposer à une application des thèses bolcheviques dans d'autres pays.

Pour l'auto-dissolution du pouvoir des soviets

En mars 1918 parut dans le Combat un article de Bauer qui devait préciser la position social-démocrate vis-à-vis de la nouvelle situation (18) : il s'agissait pour Bauer de présenter le bolchevisme à la fois, contre ses ennemis déclarés, comme produit nécessaire des particularimes russes et, pour ses amis, comme en en étant le produit unique. Aussi explique-t-illa scission intervenue dans la parti entre bolcheviks et mencheviks par l'opposition entre, d'un côté la tradition substitutiste de l'intelligentsia révolutionnaire russe et, de l'autre , l'idéal d' un mouvement de masse prolétarien démocratique, conforme au modèle de l'Europe centrale . Il faut comprendre le socialisme bolchevique par les rapports sociaux particuliers en Russie :

« La théorie et la pratique des bolcheviks constituent l'adaptation du socialisme à un pays où le capitalisme est jeune et sous-développé, où donc le prolétariat ne représente encore qu'une minorité de la nation, c'est l'adaptation du socialisme à l'arriération économique de la Russie. (19) »

Plus que jamais, Bauer considéra l'évolution en Russie comme nécessaire, mais, en même temps, il tint pour illusoire la tentative d'un bouleversement socialiste :

« Cette entreprise est aussi inévitable qu'elle est sûre d'être vouée à l'échec. » Les bolcheviks, certes, « ont fidèlement exprimé l'état d'esprit, la volonté, les idéaux du prolétariat russe dans les tempêtes de la révolution. Mais en se fondant dans le prolétariat, ils ont partagé aussi ses illusions. Aussi ont-ils mené le prolétariat à des expériences qui ne peuvent aboutir qu'à une défaite. (20) »

17) Cf. Roman Rosdolsky :la Situation révolutionnaire en Autriche en /918 et la Politique des sociaux-démocrates, étude parue dans Critique communiste, n• 8-9, septembre 1976, Rosdolsky y apporte entre autre la preuve que la direction du parti social-démocrate a soutenu le refus opposé par le gouvernement impérial de se retirer des territoires russes occupés.

18) Heinrich Weber, les Bolcheviks et nous, dans Combat, mars 1918, p. 137-150.

19) ibid. , p. 145.

20) ibid., p. 146-147.

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La critique formulée par Bauer vis-à-vis des oolchéviks se rapportait donc, à cette époque, non pas à la conquête du pouvoir, mais à la << tentative illusoire >> de garder le pouvoir, qui s'était notamment exprimée dans la dissolution de la Constituante. Pourtant ses références fréquentes à Marx et à l'exemple de la Commune de Paris font que cette position apparaît comme quelque peu insolite : Bau er ne prétend-il pas en effet que le prolétariat russe doit arracher le pouvoir à la bourgeoisie et ériger sa dictature ... pour le lui rendre de son propre gré quelques mois plus tard ! Les bolcheviks eux, qui portaient tous leurs espoirs sur la révolution internationale, étaient au moins cohérents, tout comme d'ailleurs les mencheviks qui avaient repoussé catégoriquement la révolution prolétarienne. La position de Bauer manquait, de plus, de consistance interne : suivant cette logique, Marx aurait dû conseiller aux communards d'abandonner, puisqu'il avait d'abord jugé aventuriste la prise de pouvoir par le peuple de Paris !

II est impossible dans ce cadre de suivre au jour le jour la politique de la social-démocratie autrichienne par rapport à la Russie soviétique et, plus tard , par rapport à l'Internationale communiste (21). La thèse fondamentale selon laquelle le bolchevisme n'a eu sa justification qu'en Russie, (selon laquelle donc il s'agissait de rejeter toute exportation de << méthodes russes >> faisait dorénavant partie de l'arsenal des arguments standards que les austro-marxistes avançaient contre des révolutions prolétariennes en Europe centrale (22) . A propos de la « nécessité historique >> du stalinisme

Dans sa brochure Bolchevisme ou social-démocratie, achevée au printemps 1920, Bauer qualifia la Russie soviétique de cette époque de pays où règne un << socialisme despotique >>, relativisant alors sa critique de 1918, il avance que celui-ci était, certes, un << instrument indispensable du progrès historique >>, mais. qu'il ne demeurait qu'une phase transitoire vers la démocratie imminente fondée sur le capitalisme (23). Il crut voir se confirmer ses pronostics dans le << cours nouveau >> adopté par les bol-

21) Voir ma thèse , Otto Bauer et la Révolution russe, Vienne 1976.

22) Lajustification idéologique de l'attitude antirévolutionnaire des austro-marxistes n'a pas toujours été la même ; alors qu ' un jour, on promit une transition vers le socialisme, démocratique et sans désordres (Bauer, Bolchevisme ou social-démocratie), on déclara ailleurs qu'étant donné la totale dépendance de l' Europe vis-à-vis des Etats-Unis, du Canada et de l'Australie, il fallait attendre que le socialisme eut vaincu outre-mer (Bauer, la Révolution mondiale, 1919). Dans Révolution autrichienne-(1923), nous trouvons encore une troisième variante, l'essor révolutionnaire était trop faible et les partis ouvriers devaient attendre une nouvelle montée révolutionnaire pour pouvoir remettre à l'ordre du jour la lutte pour le socialisme.

23) Bauer, Bolchevisme ou social-démocratie, Vienne, 1920, p. 63 .

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cheviks au printemps 1921 : selon lui la fonction historique de la dictature du parti communiste était à présent arrivée à son terme et la nécessaire reconstruction d'une économie capitaliste en Russie rendrai~ également indispensable la suppression des actuelles structures du pouvoir politique. Si les bolcheviks s'opposaient à cette nécessité historique, ils provoqueraient une défaite totale et en conséquence la contre-révolution blanche (24). Ce pronostic fut partagé dans les années vingt parl'ensemble de la social-démocratie internationale : il constituait la base aussi bien de 12 politique menchevique que des attaques de l'Internationale socialiste, dirigées contre l'Union soviétique.

Ce n'est qu'en 1931 que Bauer révisa sa position : dans Rationalisa· tian, rationalisation erronée il estimait que les succès de l'industrialisa tion et de la collectivisation promues par Staline étaient la preuve du fai! que la construction du socialisme était malgré tout possible. Dans sel œuvres tardives, Entre deux guerres mondiales, le parti clandestin, et dans ces articles du Combat, publié à Brno, il procéda à une réévaluation complète du rôle historique du bolchevisme et finit par déclarer que le stalinisme lui aussi était une nécessité historique . Les succès économ~ ques remportés par l'Union soviétique- que Bauer attribua à la terreur politique exercée par Staline -lui firent escompter qu'ils impulseraient une démocratisation progressive.

Ces quelques références à ' évolution ultérieure de la position de Bauer sont nécessaires pour insérer son attitude pendant les années révolutionnaires dans un contexte plus global. Bien sûr, ce qui frappe le plus, au prime abord, c'est la manière solidaire avec laquelle il mène le débat avec le bolchévisme et qui tranche à la fois avec le ton alors utilisé par les socialistes majoritaiares et avec les positions ultérieures du SPO (Parti social-démocrate autrichien), marquées par la guerre froide . Toutefois, il serait faux de ne pas voir que les conséquences pratiques que les sociaux-démocrates autrichiens tiraient de leur analyse ne se différenciaient pas fondamentalement de celles tirées par leurs amis politiques d'autres pays. Otto Bauer, tout comme ses camarades de la droite du parti, était de fait hostile aux bouleversements révolutionnaires ; ce qui est significatif, c'est qu'il avançait par exemple en 1917, pour défendre la politique de guerre du gouvernement provisoire, le même argument- la totale dépendance économique vis-à-vis de l'Occident- qu'il emploiera en 1919 ... pour empêcher un gouvernement des conseils en Autriche (25). Plus tard, l'analyse en était tout à fait différente : la Russie, parce que, précisément, elle était un pays agraire, avait été capable de surmonter le blocus, alors que tout Etat d'Europe centrale aurait été en proie à la famine après quelques jours seulement. Pour Bauer, le marxisme était une doctrine du déterminisme historique : ce n'était pas seulement le 24) Bauer, le " Cours nouveau » en Russie soviétique, Vienne, 1921. 25) Weber, la Révolution russe et le Prolétariat européen, p. 32. 20-1

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cours général de l'histoire qui lui apparaissait comme économiquement déterminé, mais, à ses yeux, chaque événement isolé se produisait avec la nécessité propre aux lois natùrelles. Ce qui devait l'amener à nier toute possibilité d'alternatives dans l'histoire : tout ce qui se passait devait, à i'évidence, arriver et était, en conséquence, historiquement nécessaire. Avec la victoire des bolcheviks en Russie, cette conception devait conduire à une appréciation théorique différente de celle qu'on pouvait déduire des écrits de propagande d'origine social-démocrate de droite. Toutefois, la compréhensiOn de la vict01re de la Révolution russe comme << nécessaire >> et<< historiquement déterminée >> était motivée par l' objectif politique de s'opposer à l'extension de la révolution en Europe occidentale. Pour ce qui était de la Russie elle-même, Bauer ne cessait, jusqu' en 1931, de prédire l' effondrement imminent, également<< inévitable >>, de la dictature du prolétariat. Le rôle du facteur subjectif, des hommes politiquement agissants, du parti , il les passe largement sous silence dans l' historiographie de l' année 1917 et des années ultérieures ; même dans ses pronostics, il ne leur réserve aucune place. Lorsqu 'il procéda, dans ses œuvres tardives, à une critique de ses positions antérieures sur le cours de la révolution russe , il le fit à sa manière trè s caractéristique (et encore une foi s, extrêmement dangereu se du point de vue marxiste) :il qualifia, en effet, de nécessités d' airain tous les processus qu' il avait auparavant avec la mê me certitude considérés comme impossibles et conduisant forcément au désastre .

Raimund Lôw (*) Traduit de l' allemand par Stanislas Ache

(*) Raimund Lôw est l'auteur d'une importante thèse sur Otto Bauer et la Révolution russe .

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Rectificatif

Une erreur de l'imprimerie nous a fait remplacer le nom de l'auteur de l'article sur Che Guevara dans le dernier numéro. Uauteur en est Michel Levy, marxiste-révolutionnaire québécois, et non Michael Lowy, socioloque, auteur du livre « Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires » (PUF, 1976), livre sur lequel nous avions publié une critique dans la même numéro de la revue.

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