La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

[Éditorial]

Critique communiste (1re série), n° 2, juin-juillet 1975 · p. 2-5 · 1 394 mots

Ce texte n'a pas de titre dans la revue ; le titre entre crochets est le nôtre.

Marx ou crève.

EDITORIAL.

La crise conjointe de l'impérialisme et du système bureaucratique -le stalinisme- d ' une part, la montée du mouvement des masses d'autre part créent une situation propice au renouveau de la recherche marxiste. Le point de conjonction de ces phénomènes est la plus formidable des crises culturelles jamais vues. L'idéologie dominante, celle de la bourgeoisie - mais dont les valeurs régnaient et continuent de régner sous la houlette des bureaucrates du Kremlin et de leurs bergers délégués - subit des coups de boutoirs multiples et incessants.

S'il est vrai que, de tout temps, la domination idéologique d'une classe dominante n'a jamais été une souveraineté incontestée, aujourd'hui, c 'est un trône vacillant dont les gardiens professionnels ou amateurs sont obligés à la défensive. 1968 a été une révolution manquée, mais une secousse sismique de longue portée.

Certes, l'ennemi n'est pas abattu sur ce terrain-là. Il ne saurait l'être avant son écrasement politique et social. Inversement même. la lutte idéologique est, 'de toutes, celle qui exigera les plus longs prolongements de la révolution permanente (que l'on songe seulement au temps et aux efforts qu'il faudra pour que les femmes soient définitivement délivrées de toute oppression ! ) Mais la plaie qui a été ouverte au flanc de la bête ne se fermera plus et ne cessera de s ·envenimer. La remise en cause générale de toutes les valeurs bourgeoises par l'avant-garde et le retentissement illimité de ce procès jusqu'au sein des citadelles adverses, sont une des séries de conséquences- et non des moindres- des avancées de la révolution dans le monde.

Pour tenter de contenir l'élan des peuples dominés, dressés contre leur oppression, les impérialistes ont dû jeter bas bien des masques. Tartuffe, cette expressLon classique de l'être intellectuel bourgeois, a dû céde~ la place à Ubu, qui combine l'hypocrisie jésuite au cynisme le plus brutal. Ubu n ·est pas mort avec ses premières personnifications géantes: Hitler, Mussolini (et Staline).

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il a proliféré en multiples Pinochet, Nixon, Gérald Ford, Poniatowski .... Et ces Ubu possèdent en même temps la bombe atomique et les mass média. La lutte de classes, sur le front idéologique, voit son âpreté grandir à la mesure même des victoires remportées du côté du prolétariat.

Si les combattants se sont multipliés par le ralliement d'un nombre croissant de membres de l'intelligentsia à la cause et aux objectifs de la révolution et du socialisme, cela ne va pas sans cahots et chocs. Ubu a peu de souci des coups violents qui lui sont destinés, s'ils tombent à côté. Et, aujourd'hui, sur ce front, trop de coups tombent à côté.

Le fait que la grande masse des travailleurs des pays avancés demeure sous la tutelle des directions réformistes - staliniennes et social-démocrates - explique 1 'état de tour de Babel de 1 'opposition culturelle. D'un côté, ces grandes organisations ouvrières traditionnelles ont leurs racines alimentées par le fumier de l'idéologie bourgeoise (en France, par exemple, par le jacobinisme moralisateur, étroitement rationaliste, patriote, humaniste, parlementariste, etc ... ). Et les intellectL,~els qui se rallient à elles avec l'illusion d'aller se nicher en sécurité dans le giron du prolétariat, y trouvent surtout le confort paresseux de n'avoir qu'à teinter de phraséologie marxisante leurs préjugés les plus tenaces. Mais ceux qui ont le courage - et leur }'Ombre est un gage prometteur - de rejeter avec dégoût la mascarade des oppositions de Sa Majesté Capital, et qui percent à jour leur vrai rôle de flancs-gardes idéologiques de la classe exploiteuse, ceux- là se sont trouvés devant une jungle de difficultés.

S'il est totalement faux de prétendre que le marxisme se soit jamais arrêté- car il a vécu et progressé sous la dalle stalinienne et seuls ceux qui péroraient en piétinant la dalle peuvent feindre de l'ignorer- il n'en est pas moins vrai que les marxistes révolutionnaires, alors qu'il était minuit dans le siècle, ne pouvaient guère faire face à tous les problèmes théoriques et que leur champ était quasi limité à l'analyse des phénomènes politiques nouveaux qui appelaient une réponse urgente (toutefois, la IV 0 Internationale, jamais ne resta muette devant les grands problèmes culturels qui impliquaient une responsabilité du mouvement ouvrier, et tel fut le cas, par exemple, de son intervention contre le lyssenkisme, dans le débat entre « science bourgeoise et science prolétarienne », et de sa défense constante des positions du manifeste Trotsky-Breton de 1938 contre le « réalisme socialiste » et pour la fonction révolutionnaire de la totale licence en art).

Ce retard stratégique des marxistes-révolutionnaires, lui-même conséquence des retards-reculs du mouvement ouvrier, n'a pas été sans conséquence sur le renouveau récent de la pensée théorique appliquée aux problèmes culturels. En fait, l'élaboration a 3

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ete hachée, sectionnée, sectorialisée. La pensée théorique culturelle s'est trouvée séparée de son assise matérielle naturelle : l'activité révolutionnaire de la classe ouvrière. De là les distorsions, voire les erreurs monumentales, les monstruosités. La forme la plus ordinaire de celles-ci a été le mécanicisme ultra-gauche, particulièrement sous sa forme maoïste. Et il y a là une logique profonde, projection des contradictions de la « révolution de 1968 ».L'aile ultra-gauche de l'avant-garde, une fois manquée sa jonction avec le gros de la classe, s'est rejetée dans 1 'élaboration critique en même temps que dans 1 'exploitation des terres vierges de la périphérie du mouvement ouvrier. Mais , loin de trouver là un équilibre, elle y a vu s'accentuer son porte-à-faux.

Notre démarche a été inverse: renforcer d'abord , patiemment. nos racines de classe, suffisamment pour éliminer les risques d ' être emportés par tous les courants de la mode du journalisme et de l'Université. La publication de Marx ou Crève, bien que tardive par rapport à nos plans, marque le moment, pour nous, de prendre à bras le corps les problèmes et préoccupations que nous avions été obligés d 'abandonner à l'i nitiative individuelle ou aux groupes de francs-tireurs.

Ce n'est pas à dire que nous pénétrions sur ces terrains en possesseurs arrogants de « la vérité», mais , au contraire, avec la volonté d'y réintroduire les méthodes trop oubliées qui sont celles des grandes heures du mouvement ouvrier, les méthodes de la polémique ouverte, qui peut être acerbe, mais s' efforcera de toujours rester fraternelle. Notre titre ne doit en aucun cas être compris comme terroriste, mais comme la simple affirmation du refus des «dérives », de notre certitude que la mort - individuelle et sociale- guette tous ceux qui ne gardent pas le moteur, le gouvernail et la boussole des acquis de la lutte de classe séculaire et internationale. Marx n'est pas là comme dogme et férule, mais comme enseignement de départ à approfondir et dépasser, exemple de rigueur méthodologique. Bien loin que cela se pose comme un« nul n'aura de vérité que nous et nos amis», c'est une ouverture au dialogue, non de bavardage, mais de recherche commune où nous nous contentons d'annoncer la couleur. Nulle orthodoxie. Le marxisme n"est pas une Eglise, avec ses théologiens, qui suppose des hérésies. Ce point de vue des bourgeois où se complaisent jusque dans le déni hypocrite, tous les révisionnismes, est à 1 ·opposé même de la démarche de Marx, d'Engels, de Lénine, de Rosa et de Trotsky. Il n'y a pas de secret de l'élaboration théorique, comme d'une alchimie dont sortirait. au bout du Grand Oeuvre permis aux seuls initiés, la pierre philosophale de la vérité complète, pure et absolue. Nous débattrons sur la place publique. Seule /'action politique de 4 l'organisation révolutionnaire est l'objet de décisions

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démocratiques. appliquées par la méthode du centralisme. Seules les conditions mêmes de l'action font frontières séparant militant et non militant.

Alternativement, nos numéros changeront d 'axe afin de s 'efforcer, progressivement, de couvrir tout le champ théorique. A notre n° 1, dont on a vu que le noyau engageait le débat de problèmes politiques. succède ce n° 2 qui met l'accent sur certains problèmes culturels. Notre balancier reviendra à la théorie politique avec un n° 3 consacré à des travaux sur la nature de l'Etat, et, en retour, le n° 4 ouvrira nos recherches sur le rapport du marxisme au féminisme et aux problèmes de la sexualité. POUR LE QUOTIDIEN ROUGE TOUS A PARIS AUX HALLES DE LA VILLETTE LES 18-19 OCTOBRE 1975 Pour la sonie de Rouge Quotidien en janvier 1976 Chèques ou manclats à !"ordre de P. Chenot. A renvoyer à ROUGE, 10. impasse Guéménée. 75004

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