Bien que les Salons de la Jeune Peinture se suivent et se ressemblent, ce 26° nous apparaît plus épuré que les précédents, plus dynamique, plus combatif. Toutefois, il hésite toujours entre le développement révolutionnaire de l'art et l' anti- art en tant que rejet dégoûté de cette forme d ' expression qui se « récupère » si facilement. Une citation d'un tout récent manifeste du Front des artistes plasticiens (F.A.P.) enveloppe en peu de lignes toutes les contradictions insurmontées dans lesquelles tournent aujourd' hui les artistes qui se veulent révolutionnaires :
« Les valeurs « humaines » dites universelles, dans une société bourgeoise ne sont que des valeurs portées par les hommes de la bourgeoisie tels Maeght : culture individual iste, art d '« élite» enveloppé d'un jargon pompeux et vide de sens qui justifie et renforce le pouvoir des patrons qui possèdent des oeuvres et sont censés comprendre ce que les travailleurs ne comprendraient pas. Les entreprises dites démocratiques visant à faire« accéder» le peuple à cet art servent elles aussi les patrons. »Tout y est : 1) Le trafic de l'art compromet les artistes et les valeurs qu'ils portent ! Bien ! Il faudrait donc brûler Miro, Braque, Picasso ... Mais aussi vos propres oeuvres signées, camarades ! Et dénoncer les dangereuses divagations d'un Marx qui voyait dans l'art véritable, au-delà de l'expression d'une· classe, des valeurs qui la dépassaient. et qu'il faut bien dire «humaines» puisqu'elles constituent un patrimoine qui vaut pour toutes les classes. 2) L'art est enveloppé d'« un jargon pompeux et vide de sens qui justifie et renforce le pouvoir des patrons » !
Et si ce jargon n'était le parallèle de l'art. ne jouait pas à son égard le rôle des fantassins qui avancent autour des chars, mais au contraire n'était qu'un écran protecteur contre les fulgurances de l'art vrai, une opération de dénaturation, une entreprise de confusion entre art vrai, c'est-à-dire révolutionnaire, et art académique? 3) Les entreprises culturelles populaires sont les chiens de garde de la classe et de sa culture artistique !
Ce ne serait vrai que si les propositions 1) et 2) l'étaient d'abord. Mais elles ne le sont pas. Et c'est pourquoi le rôle de ces associations est 119
beaucoup plus complexe et contradictoire. Si la plupart d'entre elles tendent en effet consciemment à mettre l'art au-dessus des classes, c'està-dire à la conciliation des classes, la force subversive de l'art véritable bouscule et bousculera toujours plus la classe dominante ainsi que ses agents conscients ou non. Mais. inversement, comment juger l'attitude des« surcultivés »révolutionnaires qui décident que les travailleurs n'ont pas à accéder à la culture existante, c'est-à-dire celle du passé, celle des classes dominantes ?
Personne ne peut éviter les questions: l'art a-t-il, peut-il avoir une fonction révolutionnaire? Faut-il ou non continuer l'art ?
Duchamp, qui inventa l'anti-art, fut, lui, logique: il s'arrêta. Mais ses oeuvres prennent place maintenant comme une étape de l'art révolutionnaire.
Les artistes du F.A.P. dans le manifeste déjà cité, affirment en particulier se battre « pour une diffusion de notre travail à son prix (1) et sans intermédiaire » et « pour une culture qui serve les aspirations et les lutt~s populaires. » Cela éclaire les ambiguïtés du Salon qui oscille entre la manifestation d' agit-prop (« Lutte dans le Marais », « Femmes en lutte ». etc.) dont les réalisations utiles, et non dénuées d'imagination attractive, seraient plus à leur place dans les rues et les halls de meetings, et, d'autre part, les oeuvres signées, qui ·prolongent quasi tous les courants modernes connus; à une faible marge près ceux que l'on trouve aussi dans les manifestations les plus officielles, et dans une proportion à peu près égale d'oeuvres de qualité, faibles, médiocres, voire merdiques, avec. ici, la particularité de voir des textes théoriques-terroristes flanquer- et soutenir ? - des oeuvres qui, sans cela, échapperaient totalement à l'attention.
Que l'on ne croie pas que ce soit un procès que nous faisons ici à ce contenu du Salon. Le constat, bien fait par la contribution de quatre artistes espagnols, du piétinement des formes d'expression artistiques ne peut être expliqué ni comme une preuve de la mort de l'art, ni comme un signe de stérilité spéciale à notre époque, mais, très probablement, comme le reflet dans l'art du piétinement même de l'époque dans l'attente de sa révolution en retard. ·
Deux séries d'oeuvres nous paraissent venir à l'appui d'un pareil point de vue. Celle, d'abord, des quatre espagnols Tena, Broto, Rubio et Grau dont le suspens d'angoisse grise n'est pas sans nous évoquer celui des abstraits polonais d'il y a trente ans: ce fond, en-dessous duquel on ne peut aller (sinon par le suicide). doit être comme ces sols marins dont un coup de talon peut ramener à l'oxygène. L'autre c'est celle des reproductions photographiques des oeuvres des « dissidents » russes : Maxime, Kabatov, Rabin, Boulatov, qui, comme l'avait bien remarqué John Berger à propos de Neizvestny (2) recommencent là où s'est arrêtée l'avant-garde des années 20 broyée dans les camps ou dans les caves de la Loubianka. Yankelevski «dépasse» ce stade par sa réaction au tabou dont la bureaucratie frappe le sexe, et annonce que, là aussi, 1 'irruption de celui-ci sera explosive, avec son ventre féminin à la grenade (pas le fruit, l'offensive).
L'important n'est certainement pas de s'user à rechercher la« forme 120 neuve» (l'obsession de la forme ne débouche que sur le formalisme)
mais de chercher à exprimer le nouveau, seule chance de s' exprimer de façon neuve. De · la puissance et de la sincérité de l'effort jailliront l'authenticité du langage, donc la forme nouvelle.
Sans doute est- ce pour cela que nous touchent davantage des oeuvres sud-américaines, telles (les noms ici ne prétendent pas au palmarès) les figures, toutes en lignes de forces, de Maria Amaral ; les visages burinés par la misère monotone des jours, de Félix Cuello; le cachot nu de Guillermo Gulland; l' enfant si mal protégé du monstre du fond des âges par sa citadelle de pierre, de Mario Castro-Hansen et, surtout, le mufle de bête immonde, innommable, de Flavio-Shiro.
Les préoccupations des artistes français et italiens sont plus éclatées. Le thème de l'anti-fascisme qui en regroupe l'essentiel ne peut s'admettre que comme angoisse commune sous-jacente, laquelle n'émerge guère que dans l' oeil menaçant, caché dans le mécanisme de la montre de J . Foricher, et dans l'homme aux yeux bandés de rouge de Mianno qui oblige à se demander : l'Italie sera-t-elle le Chili de l'Europe ?
Un anti- militarisme joyeusement destructeur inspire des oeuvres de combat origina les : la salle de classe trois dimensions de Chabot, avec ses textes et images patriotiques 1914, grise sur le vert sombre du bois, mène les yeux à la seul e note de couleur, l' écharpe tricolore o ù, en lettres d'or, éclatent les mots de Bigeard: «Les morts sont des c ... ». Il n'a pas f ini de se l' entendre rappeler, en refus de crever pour la Mère Patri e, laquelle doit bien ressembler comme une soeur à cette Mère du général Epouvantail dont Taillandier a dressé l' effigie polymorphe en carton.
Le cauchemar vietna mien - que .la victoire ne dissoudra pas de si tôtest là, présent avec le tableau de Potron, et le Deo Gracias de J . Bouchet (percutante mise en procès de l' idéologie «occidentale» par le rapprochement du classisc isme jésuite - des nonnes en oraison - avec les déchirées-déchirantes photos de presse) . La Guerre est en guerre de Jean Pons est d'un symbolisme plus complexe et plus proprement pictural.
P. Collandre est à la frontière des deux inquiétudes majeures du temps, le fascisme-guerre et la pollution, avec ses sous-sols superposés de luxueux magasins et de parkings que recouvre une surface terrestre tantôt bouleversée par la guerre (catalogue), tantôt (avec P. Carrère) de cratères lunaires, mais toujours survolée par d'équivoques satellites qui peuvent être ceux des. meurtriers, ou des lieux de vie précaire.
Le titre « Ecologie » ne couvre pas un ensemble plus cohérent que le précédent. La Seine au Vert-Galant, à sec et stérilisée, de Pedrono, manque de force dans son inspiration surréaliste ainsi que le fantastique trop léché d'Ivan Wolkoff. Plus poignante, plus à la mesure de notre angoisse est le présent de Teresa Wenberg, qui évite le naturalisme et symbolise par la juxtaposition d'une étreinte humble à un paysage de zone enfumée. Réussite aussi totale avec des moyens complètement différents, ceux du pop art maîtrisé, que celle de Pascarel : des ouvriers lilliputiens achèvent de peindre les cils d'une pin-up publicitaire gigantesque, entre la circulation automobile et les dépôts d'ordure.
Art d'aujourd ' hui ! Quelle tendance ouvre à l'art de demain ? Ce n'est pas· la question (3). Le problème n'est que de mettre l'art de corn- 121
bat en circuit avec les masses ... qui ne vont pas quai de New York. Les fresques chiliennes reproduites au Salon, art de rue bien enraciné dans l'art populaire sud-américain, donne une indication: l'art s'échappe en avant, en chevauchant l' élan des masses. MICHAIL CHEMIAKIN
Michail CHEMIAKIN- C'est un grand artiste sov1et1que. Comme tel, avant d'être expulsé d'U.R.S.S., il a subi des mois de détention forcée dans« un sanatorium (sic) pendant lesquels( ... ) on l'a entraîné à devenir allergique à la peinture ». Ensuite, il a dû lutter contre la nausée à chaque fois qu'il prenait un pinceau.
Les dessins qu'on a pu voir de lui à la galerie Gaubert, 27 rue de Guenegaud (et qui font l'objet d'un bel album édité par la galerie) sont fascinants. Son graphisme est comme l'aboutissement à la fois de Callot (celui de la commedia dell'arte), de Goya (des Grotesques), des caricatures de la Révolution française, des dessins populaires russes et de Grosz, sans que ces parentés lui enlèvent quoi que ce soit de sa puissante originalité dominée par l'humour. Une obsession étrange -pour nous- ponctue son œuvre : celle de la nourriture animale. Ses illustrations pour le Goulag (« monument élevé à la mémoire des membres de ma famille morts à cette époque-là ») sont son versant le plus noir. Staline est omniprésent, mais lointain, étranger, mannequin de tir de foire entouré ou soutenu de pipes, insipide, comme le fameux portrait par Picasso. Les Lénine (et au moins, un Trotsky) sont ambigus comme celui de Siniavski dans Lioubimov. « Je ne suis pas politisé, dit Chemiakin ; non. Mais le silence lui-même peut être un acte politique. » C'est vrai. Mais, de haute valeur sur le plan esthétique, l'œuvre de Chemiakin est, comme acte politique, ambigüe, en dangereux déséquilibre.
La bureaucratie soviétique a trouvé - en désespoir de cause- dans l'expulsion, son plus sûr moyen de répression de l'intelligentsia artistique. Cela soulève moins d'indignation que les camps et les asiles psychiatriques, et cela a, de plus, l'avantage de vouer la majorité des expulsés, en général sans grande culture politique, et gravement traumatisés par le régime, à une culbute anticommuniste. Soljenitsyne y a glissé à toute vitesse, Siniavski aussi. Cela menace aussi Chemiakin. Espérons pour nous comme pour lui, pour son talent, qu'il tirera toutes les implications de son mot : « Je ressens profondément dans ma chair la tragédie du monde contemporain .» LE SALON DE MAI
Le Salon de mai s'ouvre au moment où ce numéro de notre revue se met sous presse. Ce Salon « officiel » confirme ce que nous disions à propos du Salon de la jeune peinture. Ici, l'académisme domine de haut, tous les académismes, de belles oeuvres pasteurisées pour livings de millionnaires et, d'abord, et surtout, l'op art, dernier degré de la décadence raffinée de l'abstraction; mais aussi les oeuvres de ceux qui 122 répètent avec talent ce qui fut novateur, choquant, bouleversant en
d'autres temps, tel le tableau parfaitement noir de Guiline Kim (ou les blancs plus ou moins salis de Kermarrec, de Moniz, de Roy de Forest), radotages vingt ans après les monochromes de Klein, lesquels n'étaient hardis que pour ceux qui ignoraient, trente ans encore plus tôt, les explorations aux extrêmités de l'art tentées par Malévitch.
Les maîtres contemporains, pour la plupart se survivent (Miro, Manessier, Hartung, Corneille ... ) alors qu'on aimerait les voir nous étonner encore comme, jusqu'à sa dernière heure, le fit Picasso.
Quant aux oeuvres fortes, elles auraient aussi bien pu se trouver au Salon contestataire. Ainsi du terrifiant Venceremos de Garcia Barrios (Chili). du sombre et menaçant Companero, presente ! de Jose Balmes (Espagne), ainsi de la dénonciatrice Cible de Franta (Tchécoslovaquie) dont le centre est un corps nu découpé par les sombres uniformes de marines ; de la naïve et rusée Extension progressive de Jose Gamarra (Uruguay) dont l'effet de dénonciation calme et totale est atteint avec les moyens picturaux les plus simples. les plus faussement innocents; ainsi de la joyeuse férocité des collages agressés à l'encre de Chine d'Antonio Saura (Espagne) ou de la foule minutieusement modelée autour de la guillotine du Tout va bien de Catherine Aussel. De même, le Billet de cinquante francs de Ro§er Renaud aurait été en bonne place comme oeuvre de lutte contre une certaine destruction de Paris- ici, des Halles. On a enfin,-là aussi, avec les Calendriers de Dorothée Selz, une mise en accusation de l'oppression féminine dont le rapport à l'art tient seulement au fait d'être exposée là.
L'esprit du surréalisme. trop absent à la Jeune Peinture, montre ICI combien se gourraient ceux qui l'enterraient avec Breton et le groupe. L'enseigne à l'Escale, de Silbermann, pose, mal placée dans un coin, ses mystères narquois et poétiques, petits-fils de ceux de Bosch, Lam est égal à lui-même avec son Personnage, et l'Hommage à Lucas Cranach de Ljuba (Yougoslavie) est le seul nu du Salon qui, chargé de soufre alchimique, soit à l ' heure de la libération de la femme (ce qu'on ne saurait dire, évidemment de celui de Pignon).
Deux autres oeuvres enfin font coup de poing et émergent de la « bonne moyenne ». le fantastique, inquiétant Votre portrait - 1970-74 , de Tetsuni Kudo (Japon) et, surtout la Kali d' Atila, maître de la couleur qui apparaît comme de plus en plus important.
Michel LEQUENNE (1) Une sérigraphie est vendue au Salon pour 300 F. On peut douter que ce soit son prix, calculé en heures de travail effectif d'ouvrier qualifié. Quoi qu'il en soit, croit-on que ce prix soi~ accessible à qui gagne entre 1000 et 2000 F par mois? Autre chose est l'initiative des« pochettes» (reproduction à choisir et textes) qui offre une issue réelle à la diffusion de masse, d'oeuvres de combat. (2) J. Berger, Art et Révolution, « Lettres nouvelles ». Denoël, et notre article, dans la revue Ouéltrième Internationale, n° 43 de mai 1970. (3) Ce que l'on peut exclure, c'est que ce soit les images d'Epinal consacrées à la cause palestienne, qui mérite mieux. Le « réalisme socialiste » ne gagne rien à illustrer une juste causé.