La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

NOTES DE LECTURE

Nicos Poulantzas, La crise des dictatures : Portugal, Grèce, Espagne

· Critique communiste (1re série), n° 2, juin-juillet 1975 · p. 125-128 · 1 473 mots

Nicos Poulantzas, La crise des dictatures : Portugal, Grèce, Espagne Ed. Maspéro.

Poursuivant la trajectoire qui le ramène de la théorie à la politique, des structures à l'histoire, Nicos Poulantzas publie chez Maspéro, une brève étude: <<La crise des dictatures; Portugal, Grèce, Espagne ... ». Texte d'actualité et non de circonstance. Il y prolonge et exerce les concepts mis en place dans ses livres précédents. ·

Le procès d'industrialisation de certains pays, dans le contexte international actuel, serait surdéterminé par la domination impérialiste. Le développement économique de la Grèce, du Portugal. de l'Espagne, ne suffirait pas à sortir ces pays de la dépendance. Il s'agit d'un «phénomène d'industrialisation dépendante», marqué par l'exportation de force de travail vers les grandes métropoles, et par la reproduction d'une répartition du travail qualifié et déqualifié entre les métropoles et ces pays.

Résultat: la différenciation de la .classe dominante entre une bourgeoisie compradore directement, organiquement liée au capital impérialiste, et une bourgeoisie intérieure, fruit de l'industrialisation, de 125

Page 126

l'essor de la sous-traitance. Entre ces fractions naissent des contradictions, la seconde étant intéressée à l'essor du marché intérieur, à une certaine ouverture politique, voire à un rapprochement tactique avec le Marché Commun pour renégocier le compromis pour le pouvoir avec la fraction compradore. Mais il ne s'agit pas d'une bourgeoisie nationale en ce sens qu'elle ne peut échapper à la logique du développement dépendant dont elle est le sous- produit.

Grâce à ces contradictions au sein de la classe dominante, la « sortie » démocratique des régimes dictatoriaux deviendrait possible : « Ce qui a été prouvé, c'est qu'un renversement du régime de la dictature est possible, même en r absence d'un télescopage entre le processus de démocratisation d'u.ne part, celui de transition au socialisme et de libération nationale de r autre ( ... ). En clair, cela signifie que cette bourgeoisie intérieure a été souvent doublement sous-estimée : comme allié possible, mais aussi comme adversaire car si l'expérience prouve qu'elle peut être en certaines circonstances un allié, elle ne cesse jamais d'être en même temps un adversaire. J) (p. 69)

En effet, la nature de cette bourgeoisie, la surdétermination impérialiste, tracent une voie étroite et des limites à cette démocratisation de l'Etat dictatorial, aussitôt entrainé vers sa reconversion en Etat fort. L' idée figurait déjà dans le livre précédent de Poulantzas : «Il ne fait pas de doute que d'une part, les formes particulières de l'Etat fort (autoritaire-policier) que l'on voit s'établir un peu partout en Europe et d'autre part /'accumulation des conditions de procès éventuels de fascisation, sont l'expression à la fois de la lutte des classes et de leur place dans la nouvelle structure de dépendance. JJ

C'est dans ce cadre spécifique que l'on pourrait comprendre le rôle particulier Cie l'armée dans le processus de démocratisation au Portugal mais aussi en Grèce. Parti unique de la bourgeoisie, clé de voûte de son idéologie, elle serait particulièrement apte à assurer sur le mode bonapartiste la transition de la dictature sénile à l'Etat fort moderne.

Ces thèses conduisent Poulantzas à des conclusions qui ne manquent pas d'intérêt.

D'abord, entrant dans le détail des contradictions au sein de la bourgeoisie, il est amené à nuancer les développements de son précédent livre qui le rapprochaient. à son corps défendant. des thèses super-impérialistés. ~1 faut souligner que les derniers événements du Portugal et d'Indochine, liés à l'ilffaiblissement du dollar, obligent Poulantzas à amender sa thèse de l'hégémonie absolue de l'impérialisme US et à prendre en compte sa confrontation avec une Communauté européenne, même fragile et inachevée. (pp. 26-27-28)

D'autre part, Poulantzas en vient aussi à conclure que toute lutte qui se fixerait pour but l'indépendance nationale en alliance avec la bourgeoisie intérieure serait vouée à 1 ·échec : (( Il est évident que l'indépendance d'un pays face à l'impérialisme ne peut être rompue que par un processus de libération nationale qui recoupe ou recouvre, dans la nouvelle phase de l'impérialisme et les circonstances actuelles un processus de transition au socialisme. JJ (p. 21 ). Dans la foulée, il 126 réfute toute perception de la contre-révolution, au Chili par exemple,

Page 127

comme le fruit d'un complot: la réaction a des forces vives à l'intérieur de la formation sociale, et c'est là que la lutte de classes doit trouver son dénouement, par la destruction de l'appareil d'Etat existant. C'est une version de la révolution permanente appliquée à ... des pays capitalistes. Ce n'est pas nouveau, mais utile face aux thèses étapistes défendues aussi bien par les Partis communistes (démocratie avancée, compromis historique) que par les maas-staliniens qui se font un drapeau de la République bourgeoise (FRAP en Espagne), au point de s'allier parfai's avec la démocratie bourgeoisie contre le « social-fascisme » (ACC, MRPP, PCml au Portugal).

Pourtant, ce livre laisse le lecteur sur sa faim. Et pas seulement parce qu'il sent le bâclé.

D'abord, la lutte de classes y fait une entrée fort tardive, à la page 57- sur 137 qu'en compte l'ouvrage. Au point que les luttes ouvrières apparaissent comme un effet second des contradictions inter-bourgeoises, comme la tentative de saisir une opportunité offerte. Et non eomme le premier résultat du développement économique, développement profondément inégal. qui bouleverse les rapports sociaux, au point que les différenciations au sein de la bourgeoisie sont souvent plus des différenciations politiques face au mouvement ouvrier qu13 des affrontements d'intérêts économiques (intérieurs contre compradores).

Cette erreur fondamentale de méthode n'est pas innocente. Elle empêche notamment Poulantzas d'aller au-delà des analogies superficielles pour saisir /'originalité politique des processus en cours au Portugal, en Grèce et en Espagne. Il parle de « convergence conjoncturelle » entre les intérêts de la bourgeoisie intérieure et ceux des masses populaires. _Disons plutôt que la démobilisation-dépolitisation ouvrière relative a permis la forme spécifique de la démocratisation en Grèce, ou que la faiblesse organisationnelle du mouvement ouvrier au Portugal avant le 25 avril a permis au MFA de se propulser à l'avant-scène en offrant des garanties à la bourgeoisie.

La démarche de Poulantzas le porte à minimiser le rôle des luttes sociales : <<A proprement parler, dit-il, ces luttes se sont articulées aux contradictions des formations sociales nationales grecque et portugaise, elles ont contribué à leur condensation, marquant ainsi le début du renversement du régime déjà fortement miné de l'intérieur. Il ne faut'donc pas surestimer l'effet de ces luttes, et cela importe au premier chef dans le cas de l'Espagne ... >> Au contraire ! Si les II..Jttes ont joué un rôle effectivement limité, encore que bien ré~l. au Port1,1gal et en Grèce, on voit comment, en Espagne, elles retardent les solutions bourgeoises et rendent les contradictions explosives. Face à 1 'exemple portugais, la bourgeoisie espagnole a bien eu la velléité de créet préventivement des associations politiques bourgeoises, prêtes à devenir partis et à occuper le terrain en cas de chute de la dictature. Mais la pression de la lutte de classes est telle que le régime recule devant cet « entrebaîllement » démocratique. Il oscille entre un libéralisme velléitaire et la répression traditionnellement policière, sachant qu'une classe ouvrière qui a derrière elle la guerre civile, douze ans de luttes intenses, "des grèves exemplaires, plusieurs gtèves générales locales et régionales, 127

Page 128

dépassera bien plus vite encore 'qu'au Portugal les limites légales de la démocratisation.

La démarche erronée de Poulantzas laisse entrevoir d'autres cçoséquences néfastes, d'ordre stratégiques celles-là. Bien que généraux, certains développements sur le Portugal sont corrects; ils ont au moins le mérite de ne pas tomber dans les illusions et l'opportunisme envers le MFA, si coutumiers à Libération et à toute une partie de l'intelligentsia' d'extrême-gauche. Mais puisque, dans l'ordre stratégique, les contradictions au sein de la bourgeoisie priment. temporairement peut-être, la confrontation entre bourgeoisie et prolétariat, « /'ti/li ance tactique>> avec la bourgeoisie intérieure, <<sur un objectif précis et limité», celui du renversement des dictatures, se justifie (p. 61 ). Il est intéressant de noter que c'est exactement la justification donnée par le PCE à la «Junte démocratique» espagnole dont la plate-forme n'inclut que des propositions démocratiques, et pas une seule revendication sociale ouvrière ! Poulantzas cherche à s'en sortir dès la page suivante en rappelant que l'important c'est de savoir sous l'hégémonie de qui cette alliance se fait ... Bien sûr ! Bien sûr ... Et sous quelle forme, et avec quelles forces, et entre quels partis. Ceci nous amènerait au-delà des généralités, dans le vif des questions politiques actuelles : le pacte avec le MFA au Portugal, la junte démocratique, l'Assemblée de Catalogne, 1 ·orientation des PC. Poulantzas admet que ce serait intéressant, mais dès l'introduction il s 'en débarrasse en arguant que ça ~écessiterait un autre livre. Alors, il aurait peut-être fallu condenser un peu plus le premier et passer au second car le débat se fait urgent.

Daniel BENSAID

1nprecor

correspondance de presse internationale bimensuel 3 francs

128~'-------------------------------------~

Une erreur sur cette page ?