De la 1er à la Ille Internationale La « question >> des femmes «Les femmes de la classe ouvrière constatent que la société actuelle est divisée en classes. Chaque classe a ses intérêts propres. La bourgeoisie a les siens, la classe ouvrière en a d'autres. Leurs intérêts sont opposés. La division entre hommes et femmes n'a pas grande importance aux yeux des femmes prolétariennes. Ce qui unit les femmes travailleuses avec les travailleurs est beaucoup plus fort que ce qui les divise. (...) «Tous pour un, un pour tous ! ». Ce « tous » inclut les membres de la classe ouvrière - hommes et femmes au mème titre. La « question femmes ''pour les ouvriers et les ouvrières, c'est le problème de savoir comment organiser les masses arriérées de femmes travailleuses . " Cette affirmation deN. Kroupskaia, parue dans le premier numéro de Rabotnitsa (1 'ouvrière) à l'occasion du 8 mars 1 914, fait suite à beaucoup d'autres déclarations analogues de Clara Zetkin dans Die Gleichheit (l'égalité), journal adressé aux travailleuses allemandes qu'elle avait impulsé dès 1892 et à la tête duquel elle resta jusqu'en 1916 (1 ). Elle précède de (1) En 1901 , répondant à certains détracteurs de la droite du parti qui lui reprochaient de donner un caractère trop « élitiste » au journal et suggéraient de traiter de questions plus « populaires » parmi les femmes (c'est-à-dire relatives à leurs activités domestiques) et de
quelques années une autre déclaration de Clara Zetkin au Ille Congrès de l'Internationale communiste en 1921, rendant compte aux délégués des travaux de la Conférence des femmes communistes qui venait de se dérouler.
« Camarades, un principe suprème guida la conférence dans ses discussions et dans la formulation de ses décisions. Il n y a pas d'organisation communiste de femmes séparée. Il n :v a qu'un seul mouvement, qu'une seule organisation de communistes femmes au sein du parti communiste, ensemble avec les communistes hommes. Les buts des communistes hommes sont nos tâches, nos buts (2). >> Après des années de flottement au sein de la social-démocratie internationale quant à la position exacte à adopter sur la question de l'organisation des femmes, que ce soit dans les syndicats ou dans les partis politiques, elle exprimait donc la conclusion à laquelle étaient parvenus les communistes, position cohérente avec l'antagonisme déclaré des socialistes -et surtout des socialistes de gauche- vis-à-vis des organisations féminines bourgeoises. La première conférence des femmes travailleuses qui s'était déroulée à Moscou en 1 91 7 avait d'ailleurs été une occasion d'affirmer la volonté du parti de garder le contrôle d'une telle organisation. Face à la représentante des mencheviks expliquant que le mouvement de femmes devait rester indépendant et ne se soumettre à aucun parti politique, les militantes bolcheviques, grâce à l'influence qu'avait acquise leur parti dans les masses, avaient réussi à convaincre les déléguées présentes de l'inanité d'une telle position.
A l'heure qu'il est, les marxistes-révolutionnaires ont reconnu la nécessité d'un mouvement autonome de femmes. Non seulement pour la période immédiate. Non seulement par<r qu'ils ont pu constater les carences du mouvement ouvrier, son incapacité à prendre réellement en charge la lutte pour l'égalité entre hommes et femmes. Non seulement parce qu'il a fallu la naissance du mouvement de libération des femmes pour imposer tenir compte des différences existant entre hommes et femmes, Zetkin objectait : 11 Û' rr'est que dans une société socialiste, avec la disparition du système économique actuel dominé par la propriété privée, que disparaîtront les oppositions sociales entre les possédants et ceux qui n'ont rien, entre hommes et femmes, entre le travail intellectuel et le travail manuel. L'abolition d'une telle opposition, quoiqu'il en soit, ne peut venir que de la lutte de classes elle-même. Si les femmes prolétaires veulent être libres, il faut qu'elles joignent leurs forces à celles du mouvement ouvrier (. .. ). Et ce point de vue doit être souligné sans ambiguiïé dans un journal adressé aux femmes travailleuses. 11 in The Emancipation of Women de '.Verner Thonessen, Pluto Press 73 (traduit de l'allemand). (2) Protocole du m• Congrès de l'Internationale communiste, Moscou, 1921.
aux organisations ouvrières un type de débat nouveau dans la plupart des pays capitalistes avancés. S'ils sont aujourd'hui convaincus de l'importance d'un mouvement de femmes de masse, exprimant le point de vue de classe des femmes les plus opprimées et les plus exploitées, mais ouvert aux différents courants et indépendant sur le plan organisationnel des partis politiques du mouvement ouvrier, c'est parce qu'ils sont conscients que la bataille à mener contre tous les aspects de la division sociale du travail, contre la division des tâches et des rôles au sein de la famille et de la société, sera autrement longue et difficile que ne l'imaginaient les révolutionnaires du début du siècle. Parce qu'ils sont convaincus que cette bataille devra se poursuivre dans la période de transition après la prise du pouvoir par les travailleurs et que la capacité des couches opprimées -et avant tout les femmes - à exprimer un point de vue collectif sera décisive pour imposer leurs exigences et s'attaquer aux racines mêmes de l'aliénation qui fonde leur oppression. Faut-il alors déclarer que le débat tel que l'avaient mené les communistes des années 1920, et avant eux les socialistes, est un débat périmé ne valant pas la peine qu'on s'y arrête? Faut-il mettre entièrement sur le compte des conditions objectives de l'époque la compréhension des bolcheviks quant à leurs tâches dans la lutte de libération des femmes ? Nous ne le croyons pas parce que les quelques éléments spécifiques sur la question de l'oppression des femmes que nous ont légués Marx et Engels sont loin de former une théorie complète et que les lacunes de leur analyse ont à l'évidence entrainé une série de mécompréhensions, voire d'erreurs, dans le mouvement révolutionnaire.
Il ne s'agit bien sûr par ici de faire une lecture atemporelle et subjective des positions adoptées successivement par les trois internationales. Le degré de développement de l'industrialisation, les rapports sociaux et les conditions de vie, les rapports de forces entre la bourgeoisie et le mouvement ouvrier, le pourcentage plus ou moins grand des femmes prolétarisées et leur participation aux luttes de la classe ouvrière sont pour nous des éléments essentiels permettant d'expliquer les difficultés des femmes à s'insérer dans le procès de production comme individus à part entière, de même que les résistances qu'elles ont rencontrées pour leur intégration dans les rangs du mouvement ouvrier. Mais ces éléments ne sont pas suffisants pour expliquer l'échec répété de leurs tentatives de s'organiser, pour expliquer le silence qui a entouré un certain nombre de revendications qu'elles avaient commencées à mettre en avant dès les années 1870 dans les grèves du textile et qu'on retrouve à l'origine de nombreux débrayages jusqu'à la Première Guerre mondiale: nous pensons notamment aux agressions sexistes de la part des patrons ou des petits chefs à l'usine.
Dans son étude les Femmes et l'Organisation syndicale avant 1914 Ill
(CNRS 1966), Madeleine Guilbert indique que, pour l'année 1899, en France, près de 20% des grèves de femmes dans les différents secteurs avaient démarré pour de tels motifs. En Russie, ce sont quelque 5 000 ouvrières de J'entreprise Khludovsky à Artsev qui, en 191 1, entraient en grève pour protester contre les mauvais traitements qu'avait subis l'une d'entre elles, produisant un dossier sur les faits et exigeant le licenciement du contremaître incriminé. Le débat sur ce genre de problèmes n'a jamais beaucoup traversé les rangs des organisations ouvrières, même dans les périodes de montée révolutionnaire. Les seules conditions objectives et le degré de conscience politique auquel était parvenu le mouvement ouvrier à un stade donné ne sauraient donc tout expliquer.
Une lecture critique des analyses marxistes sur J'origine de l'oppression des femmes et sur les conditions nécessaires à leur libération (là-dessus, voir l'article d'A . Artous dans ce numéro) reste donc indispensable pour avancer des perspectives correctes dans notre intervention. De même que la c01maissance des positions da mouvement ouvrier, de ses acquis, mais aussi de ses manques et de ses erreurs, est un élément important pour nous armer dans la bataille face aux réformistes. Dans la plupart des pays, ceux-ci continuent en effet à poser le problème de la libération des femmes en termes d'améliorations permettant à celles-ci de concilier leur rôle dans le processus économique et dans la famille, refusant en particulier de considérer l'avortement comme un droit et de se battre systématiquement contre les licenciements dont les femmes sont les premières victimes. La participation des femmes à la production, une libération ?
11 Si terrible et dégoùtante que paraisse dans le milieu actuel/a dissolution des anciens liens de famille, la grande industrie, grâce au ràle décisif qu'elle assigne aux femmes et aux enfants, en dehors du cercle domestique, dans des procès de prodùction socialement organisés, n'en crée pas moins la nouvelle base économique sur laquelle s'élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes >>, disent Marx et Engels dans le premier volume du Capital, se référant à l'industrialisation sauvage des années 1840-1870, en Grande-Bretagne. Et Lénine, leur faisant écho près de cinquante ans après, ajoute dans le Développement du capitalisme en Russie :
« En détruisant 1 'isolement patriarcal dans lequel se trouvaient les
.femmes atiparavant, elles qui n 'étaient jamais sorties des relations étroites du cercle .familial, en les amenant à une participation directe à la production sociale, la grande industrie stimule leur développement et accroit leur indépendance, c'est -à -dire crée des conditions de vie qui sont incomparablement supérieures à l'immobilité patriarcale des relations précapitalistes. » D'où l'insistance toute particulière que mettaient les bolcheviks dans leur propagande auprès des femmes, dans la période précédant la Révolution, sur la question de l'égalité des droits. D'où l'attention qu'ils portèrent à la rédaction des lois les plus progressistes qu'on ait connues dans l'Europe d'alors. Car c'était là, pour eux comme pour Engels (4), l'une des bases fondamentales d'une pleine participation des femmes à la production sociale. L'autre étant la socialisation des tâches domestiques, c'est-à-dire le développement d'un réseau de cantines, de laveries, de crèches gratuites, etc., susceptibles de délivrer les ménagères de leur travail répétitif, absurde et aliénant. Certes, les difficultés économiques mettront des limites évidentes à l'application de la partie du plan qui portait sur ce point et les efforts entrepris pour rompre avec l'organisation traditionnelle de la vie familiale se heurteront à des obstacles imprévus évoqués par Trotsky à plusieurs reprises et dont Anatole Kopp rend bien compte dans son livre Changer la vie, changer la ville. S'il insiste, chaque fois qu'il prend la parole à ce propos, sur le fait que les changements économiques ne sont pas tout, non plus que l'égalité formelle entre l'homme et la femme proclamée par les lois, s'il encourage les femmes auxquelles il s'adresse dans ses conférences ou ses articles à prendre des initiatives pour tenter d'instaurer des noyaux communautaires là où c'est possible sans attendre que l'Etat soit à même de remplir les engagements qu'il avait pris avant la guerre civile (5), Trotsky ne sous-estime pas pour autant les bases éco(4) 11 Le caractère de la prédominance de l'homme sur la femme dans la famille moderne, ainsi que la nécessité et la manière d'établir une véritable égalité sociale des deux sexes ne se montreront en pleine lumière qu'une fois que l'homme et la femme auront juridiquement des droits absolument égaux . On verra alors que l 'affranchissement de la femme a pour condition première la rentrée de tout le sexe f éminin dans l'industrie publique et que cette condition exige à son tour la suppression de la famille conjugale en tant qu 'unité économique de la société. >>(L'Origine de la famille, de la propriété et de l'Etat, Engels, Editions sociales, 1971 , p. 72.) (5) Dans 11 De l'ancienne famille à la nouvelle », article rédigé pour la Pravda en 1923 (cf. les Questions du mode de vie, 10/18, 1976, chapitre VI) il dit nmamment: 11 En ce qui concerne le mode de vie familial, la période de. destruction est loin d'étre terminée, et nous nous trouvons encore en p/èin dans une époque de démantèlement et de dislocation ( .. .). Le mode de vie est beaucoup plus conservateur que l'économie, etc 'est d'ailleurs la raison pour laquelle il est plus difficile à comprendre ( .. .). La transformation du pouvoir, et méme celle
nomiques indispensables pour permettre à la masse des travailleurs et des travailleuses russes - sans parler des paysans- de commencer à faire l'expérience d'un autre mode de vie. « Le gouvernement ouvrier doit s'enrichir pow qu'il soit possible d'organiser de façon sérieuse et adéquate l'éducation collective des enfants, pour qu'il soit possible de libérer la famille de la cuisine et du lavage. La collectivisation de l'économie fa miliate et de l'éducation des enfants est impensable sans un enrichissement de toute notre économie dans son ensemble. Nous avons besoin de l'accumutation socialiste », dit-il dans « De l'ancienne famille à la nouvelle. » Mais c'est pour ajouter un peu plus loin :
<< Ce que l'on vient de dire ne signifie nullement, bien entendu, qu 'il existe un moment précis du développement matériel fa vorisant l'apparition immédiate de cette famille nou velle. Non , la form ation de la famille nou velle est possible dès à présent. Il est vrai que l'Etat ne peut pas encore se charger de l'éducation collective des enfants, de la création de cuisines collectives meilleures que les cuisines familiales , de la création de laveries collectives où le linge ne serait ni déchiré ni volé. Mais cela n 'empêche pas du tout les familles les plus progressistes de prendre l'initiative de se regrouper dès maintenant sur une base collective (6). 11 Ce texte tranche avec beaucoup d'autres déclarations un tant soi peu schématiques du reste de la direction bolchevique sur l'évolution du mode de vie et sur l'importance à lui accorder en comparaison d'autres priorités. Mais tout le problème est justement que si l'on analyse attentivement quels ont été les enrichissements à la théorie marxiste et au programme sur la question de la libération des femmes mis en avant par la social-démocratie allemande dès 1891, cela s'avère somme toute extrêmement maigre. En dehors des écrits de Kollontaï -en particulier sur les questions de la sexualité, du lien étroit entre le privé et le public et de la bataille à mener contre l'hypocrisie et la double morale-, des écrits de Trotsky sur la famille, des apports de Zetkin et des réflexions faites dans le feu de la pratique par un certain nombre de militants et de militantes engagés dans l'expérience des communes au lendemain de 1917, l'apport du régime économique (/es travailleurs devenant propriétaires des usines et des fabriques), tout cela, bien sûr, agit sur la famille, mais seulement de l'extérieur et de façon détournée, sans ébranler ses habitudes directement héritées du passé. » Voir aussi d'autres articles publiés par Pathfinder Press en 1970 sous le titre de Women and the Family, dont un message à la Conférence des travailleuses de Moscou .e n 1923 et un exposé fait à la rne Conférence de la protection des méres et des enfants en 1925. (6) « De l'ancienne famille à la nouvelle», p. 81.
des socialistes puis des révolutionnaires en cinquante ans d'expérience du mouvement ouvrier est plus que limité. Non que 9'innombrables pamphlets n'aient été produits. Non que la presse féministe ouvrière n'ait publié des articles décrivant de manière émouvante la lutte admirable que menaient les travailleuses contre un patronat qui les surexploitait, iévélant souvent une lucidité beaucoup plus grande que les dirigeants et les dirigeantes socialistes sur les difficultés qu'il y avait à imposer cette lutte quotidienne pour un début de changement de leurs conditions de vie et de travail (7). Mais du point de vue des problèmes que poserait la période de transition, des liens entre économie publique et économie domestique, tout - ou presque- avait été dit dans les écrits de Marx et le Manifeste communiste de 1848, complétés par ces deux ouvrages décisifs que représentèrent La Femme et le Socialisme de Bebel et L'Origine de la famille d'Engels, parus respectivement en 1883 et 1884. Après Kollontaï et Trotsky (8), il faudra attendre Reich pour voir la question de la famille et de la sexualité abordée de manière systématique d'un point de vue théorique dans l'œuvre d'un écrivain se réclamant du marxisme (9).
Il faut donc s'interroger sur cet état de fait. Il existe certes une progression entre les premiers textes proposés par les marxistes à la discussion des congrès de la lere Internationale -textes en général minoritaires au moment des votes-, ceux de la ne Internationale et ceux de la Ille. Si elle est importante dans la mesure où elle tient compte de facteurs nouveaux liés au développement des forces productives et où elle exprime une maturation du débat, cette progression reste cependant limitée à une problématique essentiellement économique. La continuité de ces textes s'explique en partie par le fait qu'on retrouve les mêmes indi(7) Cf. notamment l'Exploitée, journal des femmes suisses travaillant dans les usines, les ateliers et les ménages, paru de 1907 à 1908, dont le fac-similé a été édité récemment par les éditions Noir, à Genéve (1977). Il fait pendant à un autre journal publié en Suisse allemande, Die Vorkiimpferin (Celle qui combat au premier rang), tous deux sous la responsabilité de l'Union syndicale suisse, la centrale syndicale nationale. De nombreux conflits opposeront les deux journaux aux dirigeants de russ. (8) Si nous ne parlons pas ici de Lénine, qui a pourtant abordé le problème de l'émancipa· tion de la femme dans de nombreux articles - cf. Sur l'émancipation de la femm e, recueil d'écrits paru aux Editions sociales - , c'est parce qu'il nous semble qu'ill'a fait de maniè· re très « orthodoxe», dans la lignée directe d'Engels et sans apports théoriques fondamentaux. (9) Quel que soit par ailleurs le jugement qu'on peut porter sur certaines thèses contenues dans la Révolution sexuelle (cf. la façun très normative dont il traite le problème de la sexualité et de l'homosexualité~ qualifiant plus ou moins cette dermère de« maladie »), il faut cependant remarquer que, dans des ouvrages rédigés avant ou juste après son exclusion du PC (cf. la Lutte sexuelle des jeunes, Maspero, 1972), il est le premier à tenter sérieusement d'intégrer des éléments de découverte de la psychanalyse.
vidus à la tête du débat tout au long de cette période. Les plus illustres étant Bebel, Zetkin et Kollontai. Le premier marque les débats de la lere et de la n• Internationale par ses positions résolument marxistes et radicalement antagoniques avec celles d'un Lassalle ou d'un Proudhon. La seconde, qui commence à militer en 1878 sous l'influence de ce même Bebel et de Liebknecht et reprend le combat contre les thèses réactionnaires continuant à fleurir dans les rangs du mouvement ouvrier, se retrouve très vite à la tête de l'organisation internationale des femmes socialistes et rérlige la plupart des textes et résolutions soumis au vote de la section allemande de la n• puis de la III" Internationale. Elle marque par sa forte personnalité les débats des conférences de femmes communistes précédant les congrès de la III• Internationale. Kollontaï, dont le caractère et les préoccupations l'opposent souvent à Zetkin mais qui travaille souvent en collaboration étroite avec cette dernière, est, elle aussi, partie prenante de toutes les discussions sur la question des femmes à partir de 1 900 ; dans un premier temps parmi les mencheviks en Russie, puis de 1908 à 1917, vu son exil, dans le parti allemand auquel elle adhère et, plus généralement, au sein de l'immigration russe à travers toute J'Europe grâce à ses nombreux voyages. Cette continuité, c'est donc une richesse certaine qui permettra aux révolutionnaires des années vingt d'assimiler pleinement les acquis les plus positifs de l'expérience des sociaux-démocrates d'avant 1914. Mais elle a ses limites car elle est marquée par le sceau très fort de l'orthodoxie. Les apports les plus novateurs - dont ceux de Kollontaï sur la question de la sexualité- ne seront que très peu intégrés dans les positions officielles développées par les partis communistes.
Cette absence relative d'enrichissement du programme des révolutionnaires sur la question de la libération des femmes ne peut donc s'expliquer que par une chose : l'immense fossé existant entre les thèses marxistes développées dès 1850 et la réalité de leur application, la distance qui séparait -comme en beaucoup d'autres matières, mais plus encore à ce propos- les positions de dirigeants de mouvements ouvriers, qui avaient fait passer leurs idées dans des congrès représentant souvent l'avant-garde des organisations politiques ou syndicales, de l'attitude de la base des sections qui résistait fortement à les admettre. Une chose est certaine : c'est que le ton optimiste de la plupart des résolutions officielles durant ce demi-siècle sous-estime obstinément ce décalage. Il faut donc se demander pourquoi, ce qui nous renvoie à la nécessité d'analyser de plus près un certain nombre de points essentiels de la théorie marxiste traitant des bases objectives de la libération des femmes , des distorsions qu'ils ont subies et surtout de l'accueil qui leur a été réservé par la grande masse des travaillellrs organisés à la fin du XIX• et au début du XX• siècle. Ces
points, ce sont notamment la question du rôle des femmes dans la société et dans la famille, de leur droit au travail et à une pleine participation à la vie politique et sociale ; du type de prolétarisation féminine qui est apparu avec le développement industriel ; du rôle décisif de l'organisation des femmes dans le mouvement ouvrier pour opérer une rupture avec l'ordre bourgeois ; du poids représenté par le maintien de relations traditionnelles sur le plan sexuel, comme explication de la famille nucléaire ; et enfin du rôle du parti dans toutes ces questions. Sur le rôle des femmes et leur droit au travail dans la société
«Sans la famille, l'espèce humaine n 'est plus qu'un ramassis d'êtres, sans fonctions déterminées, sans raison , sans loi et sans fin. Sans la famille, l'homme confondu dans une immense communauté, n'est pour l'homme qu'un ennemi ; sans la famille, la femme n'a sur terre aucune raison d'être; car sans la famille, la femme n'est plus qu'un être errant, condamnée par sa constitution physique à un épuisement prématuré, à des efforts incessants et impuissants, dont le plus clair résultat pour son organisme est une transformation radicale, complète, qui équivaudrait à la négation même de l'espèce et à la disparition de la race », dit, entre autres, la résolution majoritaire votée lors du J• Congrès de l'AIT (Association internationale des travailleurs) en 1866 ( 1 0). Elle s'inspirait d'un document publié peu auparavant par la section allemande de la r•re Internationale où l'on pouvait lire :
« Il faut rejeter toute illusion (affirmant) qu'il est possible de réaliser des réformes même partielles de la société actuelle, sans ébranler ses fondements. ( .. .) Qu'il est possible d'atteindre une situation où chaque homme adulte pourra prendre femme et fonder une famille dont l'existence sera assurée par son travail, ce qui fera qu'il n'existera plus de ces pauvres créatures qui, vu leur isolement, deviennent la proie du désespoir, pèchent contre el/es-mêmes et contre la nature et marquent la civilisation d'une tache en se prostituant et en faisant commerce de leur corps. ( .. .) Le travail légitime des femmes et des mères se situe dans le foyer et dans la famille, veillant et pourvoyant à la première éducation des enfants, ce qui, bien entendu , nécessite que femmes et enfants reçoivent l 'éducation nécessaire. Par comparaison avec les devoirs solennels de l'homme et du père dans la (JO) Cf. la Première Internationale, 10/18, 1976-, p. 99.
vie publique, la femme et mère devrait défendre la douceur et la poésie de la vie domestique, apporter gràce et beauté aux «relations sociales )), et avoir une in./luence ennoblissante dans la capacité croissante de l'humanité à jouir de la vie (Il). )) Ces affirmations seront encore confirmées par la position adoptée par le vr• Congrès de l'Association allemande des travailleurs, en 186 7, qui précise :
<< L'emploi des femmes dans les ateliers de l'industrie moderne est 1 'un des abus les plus scandaleux de notre temps. Scandaleux parce qu'il n'améliore pas la situation matérielle de la classe ouvrière mais l'empire. et parce que la destruction de la famille en particulier réduit la population ouvrière à un état malheureux où les derniers restes mèmes de ses idéaux lui sont àtés. Cela nous donne d'autant plus de raisons de rejeter les efforts actuels pour augmenter le nombre de femmes actives. Seule l'abolition de la toute-puissance du capital amènera une solution à cet état de chose, gràce à 1 'institution de rapports qui aboliront le système de salaire et accorderont au travailleur la totalité du produit de son travail ( 12). )) Ces longues citations extraites de textes rédigés quelque vingt ans après le Manifeste communiste et inspirées par les théories de Lassalle et Proudhon ne nous semblent pas inutiles dans la mesure où elles inspireront tous les textes de la même veine que l'on retrouve dans l'histoire de chacun des mouvements ouvriers européens et nord-américains qui se constituent entre les années 1865 et 1890. C'est ce type de positions qui fonde la difficulté des femmes à s'organiser et à être reconnues comme membres à part entière du mouvement ouvrier (nous y revenons plus loin). C'est leur poids dans les couches ouvrières qui fait que les positions des marxistes- qu'ellès soient minoritaires comme en 1866 ou qu'elles deviennent majoritaires dans les congrès à partir de 1869- ont si peu, ou si lentement, d'impact sur l'activité concrète des sections de la r••• et de la n• Internationale. Ces idées qui adhèrent totalement à 1 'idéal radical bourgeois du début du siècle s'avéreront avoir la vie dure au sein de la classe ouvrière car elles ont profondément pénétré les mentalités de toutes les couches de la société, quels que soient par ailleurs leurs intérêts objectifs. Ce n'est que sous la pression des événements -la présence croissante des travailleuses dans les manufactures puis dans les fabriques (Il) Cité par Werner Thonessen, op. cit. p. 20. (12) Cité par Thonessen, op. cit. p. 15.
et leur participation aux luttes- que commence à s'articuler un discours ctu mouvement ouvrier dont l'incohérence - en comparaison des faits U 3)- n'a d'égal que son conservatisme et sa volonté de préserver des formes dépassées de l'organisation sociale.
Souvent, cela ne signifie pas, dans l'esprit de ceux qui préconisent le retour de la femme au foyer, qu'ils refusent à la femme le droit d'être l'égale de l'homme. Tous ne proclament pas crûment l'infériorité « naturelle » cte la femme comme le font d'aucuns, mais « l'égalité », pour beaucoup d'entre eux, se situe ailleurs que dans le droit au travail, elle se situe dans le droit des femmes à couler une vie paisible dans les joies du ménage et de l'éducation des enfants.
<<Demandons au gouvernement la fermeture des crèches, il nous l'accordera, et puis travaillons à relever nos salaires, afin que nos femmes s'occupent de leurs enfants : les femmes travailleront chez elles et acquerront les droits à 1 'égalité consacrés par les principes de 1798 », dit un délégué à l'Exposition universelle de Paris, en 18 6 7, où le patronat avait invité les représentants de corps de métier à venir s'émerveiller du spectacle des machines et où fut longuement débattu le problème de la mécanisation du travail- et dans q:! cadre du rôle des femmes dans les ateliers ( 14). Le conservatisme s'exprimant ici à propos du rôle de la femme fait pendant à celui qui touche à la mécanisation du processus de production, appréhendée comme la source de la division du travail, de la perte de responsabilité dans son ouvrage de la part de l'ouvrier « qui n'est plus qu'un automate fonctionnant dix, onze et douze heures par jour, n'ayant pas conscience de la valeur du produit qu'il a entre les mains (15) », etc. Et les femmes, main-d'œuvre non qmilifiée embauchée massivement dans ces travaux qui ne requièrent pas de formation professionnelle et dont le patronat se sert pour faire pression sur les salaires masculins, sont- plus ou moins explicitement- rendues responsables de la dégradation des conditions de travail (n'oublions pas que ce sont des ouvriers qualifiés, (13) Cf. toutes les descriptions de Marx dans le premier livre du Capital ou celles d'Engels dans la Situation de la classe laborieuse en Angleterre montrant les conditions révoltantes de surexploitation que subissaient les hommes et en particulier les femmes et les enfants 11 jetés sur le marché du travail », et l'éclatement qui s'ensuivait de la famille (ce qui les amena à des prédictions erronées quant aux rythmes de disparition de cette dernière et à une sous-estimation évidente des facteurs subjectifs expliquant sa perdurance). Montrant surtout le processus inéluctable de prolétarisation des femmes provoqué par l'avènement du système capitaliste et par le développement de la grande industrie plus spécifiquement. (14) et (15) Tiré de l'excellent article de Rancière dans les Révoltes logiques, n• 1, hiver 197 5, p . 17 , montrant bien les contradictions dans lesquelles se débattent les travailleurs de l'époque, confrontés à une transformation de J'industrie dont ils ne maîtrisent ni les tenants ni les aboutissants.
souvent d'anciens artisans qui s'expriment ici, comme d'ailleurs dans la plupart des premiers congrès du mouvement ouvrier). Face à cela, les positions de ceux qui, comme Varlin lors du 1er Congrès de l'AIT, s'appuient sur la théorie marxiste du développement capitaliste pour affirmer que<< condamner le travail des femmes, c'est reconnaitre la charité et autoriser la prostitution n n'ont qu'un écho limité. A sa question sur le sort réservé aux veuves et aux femmes célibataires qui sont obligées de travailler, il est répondu :
« Nous considérons le premier cas comme un accident à couvrir par l'assurance mutuelle, car ellen 'est pas pour cela dispensée d'élever ses enfants, ce qui la rend encore incapable de faire une ouvrière telle que l'entend l'industrie actuelle; quand à la seconde, nous voyons là un de ces faits anormaux contre lesquels nous invoquons les lois de la nature et qu'il nous est impossible de prévoir et de définir dans une société rationnelle fondée sur la morale et la justice (16). )) Mis en question par la présence de plus en plus massive des femmes dans les ateliers, cet idéal passéiste va se transformer peu à peu, de manière subtile, en un discours qui ne peut faire autrement que de reconnaître le fait accompli mais qui, tout en reconnaissant le « droit » au travail des femmes, continue à rappeler constamment la concurrence que celui-ci représente pour les hommes chefs de famille, les implications néfastes par rapport aux tâches domestiques et la dégradation physique qu'il entraîne pour le corps de la femme (l'accent étant mis bien entendu ·sur la perte de la « féminité » et non sur l'atteinte que les conditions de travail représentent par rapport au corps de l'individu en général -homme ou femme-~ etc. Ce qui est révélateur, entre autres, de la manière dont la plupart des travailleurs envisagent cette question, dès lors que le « mal » du travail des femmes est reconnu, c'est la façon dont est abordée la lutte pour le salaire égal. Dans son livre We were there (Nous étions là), Barbara Wertheimer, qui raconte la lutte des femmes de la classe ouvrière américaine pour s'imposer dans les rangs des organisations ouvrières, montre bien que, même lorsque celles-ci se montraient très progressistes dans leurs positions sur le droit des femmes au travail, les arguments essentiels fondant la revendication « A travail égal, salaire égal )) reposent sur l'idée que l'égalité de salaires renforcera la sécurité du travail pour les hommes et diminuera la tendance du patronat à embaucher des femmes à leur place ( 1 7). (16) La Première Internationale, p 101. (17) We were the re, histoire des femmes travailleuses en Amérique, Panthéon, 1977. Voir aussi America's Working Women, paru chez Vintage Books, en 1976.
C'est une constante qu'on retrouve dans tous les débats syndicaux de l'époque. Cela explique que, lors du congrès de fondation du Parti des travailleurs de la social-démocratie allemande (SDAP) qui se tint en 1869 à Eisenach et où les marxistes marquèrent des points contre les positions réactionnaires des lassalliens, les formulations relatives au travail des femmes restent plus qu'ambiguës puisqu'à la revendication du salaire égal avancée par certains délégués, ce qui figurera dans le programme, c'est « la restriction du travail des femmes et des enfants ». Il s'agit là de l'un des thèmes qu'on retrouvera de manière constante dans tous les congrès de la social-démocratie jusqu'au début des années 1890 ; dès lors la nécessité de mesures spécifiques de protection du travail des femmes sera considérée comme un acquis et formera l'un des axes essentiels du programme du mouvement ouvrier à propos de la défense des travailleuses. Mais il faut bien dire que les formules employées par les marxistes eux-mêmes dans un premier temps ne pouvaient que susciter une certaine confusion et une défiance compréhensible de la part des militantes les plus combatives. Face aux propositions réitérées des lassalliens d'inclure dans la plate-forme du Congrès de Gotha en 1875 un mot d'ordre sur la prohibition du travail des femmes et des enfants dans l'industrie, Bebel et Liebknecht opposèrent « la prohibition du travail des enfants et de tout travail féminin nuisible d'un point de vue moral et physique. >> Formulation reprise par Marx dans sa Critique du Programme de Gotha lorsqu'il affirme :
<<La réglementation de la journée de travail doit impliquer la limitation du travail des femmes pour autant qu'elle concerne la durée de la journée de travail, les pauses, etc. Sinon , cela ne peut que signifier l'exclusion des femmes de branches d 'industrie qui sont particulièrement préjudiciables à leur santé physique ou contraires à la morale du point de vue du sexe (18). >> . Comme le dit Thonessen, cela montre bien que les marxistes étaient loin de s'être libérés d'un certain nombre de concepts « moraux» hérités de l'idéologie bourgeoise. C'est peut-être ce qui amena une femme comme Zetkin à s'opposer à toute législation relative à la protection de la maternité jusqu'en 1889 craignant notamment que cela ne serve de prétexte à ceux qui voulaient renvoyer les femmes dans leurs foyers pour justifier leurs positions en montrant l'infériorité des femmes (19).
Tout comme une autre dirigeante socialiste très connue en Italie- la (18) Marx-Engels, Oeuvres choisies, tome III, Editions sociales, 1970, p. 27. (19) Thonessen, p . 39-40.
Kuliscioff - , elle redoutait que cela ne remette en question le principe de l'égalité des salaires acquis depuis peu dans le mouvement ouvrier. Comprenant par la suite qu 'on ne combat pas une situation inégale avec des droits égaux, elle reviendra en arrière et luttera pour 1 'interdiction du travail de nuit des femmes comme pour l'obtention d'un congé maternité payé. Cela devenait un élément d'autant plus important dans la bataille des socialistes pour l'émancipation de la femme que cette revendication se heurtait à une opposition décidée de la part des bourgeoises qui mettait tout l'accent sur l'égalité absolue des droits. Ces dernières se souciaient bien évidemment fort peu des ouvrières les plus exploitées et ne se demandaient pas ce que pouvait représenter une semaine de cent douze heures (sic !) pour des vendeuses (20) ou l'absence de toute protection pour la femme enceinte qui se faisait licencier si elle avait le malheur de prendre un congé trop long au gré du patron lorsqu'elle accouchait (ne bénéficiant bien sûr d'aucun salaire lorsqu'elle prenait le temps de se rétablir après la grossesse). Toutes les études récentes qui ont pu être faites sur les conditions de travail des femmes jusqu'à la dernière décennie du XIXe siècle (et même plus tard pour les pays les moins développés) nous montrent leur misère et la lutte épuisante qu'elles devaient mener pour survivre (21 ). (20) Cf. Wertheimer, op. cit. p. 157 où une journaliste décrit la journée d'une vendeuse, debout du matin au soir, subissant des amendes lorsqu'elle arrivait en retard, n'ayant pas le droit de s'asseoir, sans congé à Noël. Une autre employée raconte qu'en 1898 encore, elle travaillait de 5 h du matin à 10 h le soir, les jours de semaine, et jusqu'à 23h30 le samedi. On se rappelle par ailleurs les descriptions d'Engels dans la Classe laborieuse sùr les femmes qui accouchaient à l'usine derrière un ballot de laine, et cela restait vrai pour de nombreuses femmes dans toute l'Europe et en Amérique du Nord vers les années 18 70-1880. Absentes de chez elles tout le jour, celles qui nourissaient leur enfant devaient l'allaiter pendant la nuit ou à la pause de midi lorsqu'elles trouvaient une voisine pour leur amen,er le nourisson. (21) Dans le textile et dans les tabacs, secteurs « féminins » par excellence, la situation était particulièrement atroce. Dans les années 1890 en Espagne, la journée des ouvrières du tabac se prolongeait en général jusqu'à 23 h. En Allemagne en 1877, un rapport sur l'industrie des tabacs montre que les femmes travaillaient en été de 3 h du matin à la nuit, et en hiver, de 5 h à Il h du soir, soit 17 heures par jour. En 1907 encore, elles travaillaient près de 12 heures par jour en Suisse dans le même secteur. Là-dessus, voir entre autres:
-La Po/emica feminista en la Esparia contemporanea (1868-1974) de Geraldine Scanlon, Siglo XXI, 1976 , p. 80 et suivantes, ainsi que les descriptions de la vie des travailleuses de Concepcion Arenal, dans des textes rédigès dans les années 1892-1895 , rassemblès et publiès en 1974, par l'édition Biblioteca Jucar, sous le titre : la Emancipacion de li. mujer en Esparia ;
-L'Exploitée, ouvrage déjà cité pour la Suisse;
-Histoire et sociologie du travail féminin, Evelyne Sullerot, Gonthier, 1968, (chap IV, le XIX· siécle) ;
-Féminisme et révolution, de Sheila Robotham, Prtyot, 1973, ainsi que Hidden from
La restriction de la journée de travail légale -c'est-à-dire peu souvent appliquée- à onze heures ne date que de 1891 dans un pays aussi développé industriellement que l'Allemagne. C'est dire toute l'importance que prenait la bataille contre le travail de nuit, en particulier dans les secteurs où la surexploitation était la plus forte et qui, presque toujours, employaient une majorité de femmes.
Cependant, 1 'évolution du mouvement ouvrier dans sa compréhension de la lutte à mener pour permettre aux femmes de sortir de leur rôle de sous-prolétaire est plus que lente~ tout particulièrement parmi les travailleurs qualifiés qui appartenaient à des professions ayant des traditions corporatistes . A cet égard, le dépouillement des résolutions portant sur la question du travail des femmes dans les congrès des divers syndicats français, de 1876 à 1914, effectué par Madeleine Guilbert, est particulièrement probant : ceux qui s'opposent le plus longtemps au droit au travail des femmes sont des syndicats comme le Livre (jusqu'en 191 0), les métaux (jusqu'en 1913), la lithographie (idem). Mais ce sont eux qui mettent le plus souvent ce point à l'ordre du jour, précisément parce que la peur de la concurrence est grande et qu'il y a résistance à modifier les statuts malgré la présence croissante des femmes dans ces professions. Dans le textile, le tabac ou les allumettes, en revanche, la question ne se pose pas puisque pour l'essentiel les travailleurs de ces secteurs sont des ... travailleuses. Les débats portant sur les mesures spécifiques pour défendre ces femmes de la surexploitation ne sont en revanche pas très nombreux (il est vrai que le nombre des délégués femmes dans ces congrès est plus que restreint, quand bien même elles forment la quasi-totalité de la force de travail concernée, sans parler du fait que les directions syndicales sont quasi exclusivement masculines) (22). Il est intéressant de noter que Maurice Dobb, dans son étude sur les salaires, souligne à propos de la politique des syndicats au XIXe siècle, que, d'une manière générale, au niveau international, ils avaient tendance dans les contrats de travail et His tory, du même auteur, Pluto Press, 197 3 ;
-Histoire du fém inisme français du Moyen Age à nos jours, éditions Des femmes, 1977. (22) Madeleine Guilbert: les Femmes et l'Organisation syndicale avant 1914, CNRS 1966. Dans ses commentaires (p. 185 à 20 1), Guilbert montre non seulement que de nombreux congrès du textile ou de l'habillement se déroulent sans la prèsence d'aucune femme, mais lorsqu'il s'en trouve, elles habitent presque toujours dans la ville où se tient le congrès. Elle confirme ce que nous disons plus haut à propos du débat sur l'égalité des salaires «conçue dans de nombreux cas comme un moyen d'éliminer la main-d'œuvre féminine », en soulignant que ce sont les hommes qui insistent sur la question, de même qu'ils s'inquiètent de l'introduction de nouvelles machines simplifiant le travail et permettant de remplacer les ouvriers par des ouvrières. Tous les arguments déjà évoquès sur la moralité, la féminité perdues reviennent régulièrement dans ces débats.
dans les négociations avec le patronat à défendre systématiquement les travailleurs les plus qualifiés aux dépens des autres catégories et des femmes en premier lieu (23).
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, dans les ~.:ongrès des organisations politiques représentant pourtant la partie la plus avancée et la plus consciente de la classe ouvrière, on voit revenir avec autant de persistances des propositions tendant à exclure les femmes de la production. Le cours réformiste adopté par la majorité de la ne Internationale dès le tournant du siècle ne pouvait qu'aller dans ce sens. Et c'est pourquoi, en même temps que Die Gleichheit menait un combat d'avant-garde pour mobiliser les travailleuses dans la défense de leurs intérêts, on pouvait lire les articles les plus réactionnaires à ce sujet dans la presse « théorique » du Parti socialiste allemand. Ceux d'Edmund Fischer. en particulier, pour qui l'objectif des socialistes était d'accentuer le progrès au point que chaque travailleur puisse se permettre de faire vivre sa femme à la maison avec son salaire.
« Ce n'est pas l'émancipation de la femme par rapport à l'homme qui sera atteinte, mais quelque chose d'autre: la femme sera rendue à la /ami/le. Et ce but peut et doit être le but des socialistes (24). » Il produira régulièrement ce genre de prose de 1905 à 1 91 3 et reprendra de plus belle en 1 91 7 au moment où commençait à se poser le problème du renvoi des femmes dans leur foyer après qu'elles aient pris dans la production une place dominante durant la Première Guerre mondiale.
Cependant, ce type de théorisations fait clairement clivage au sein de la social-démocratie avant 1914, en particulier en ·Allemagne (25). Si la (23) « Qui plus est, les syndicats mâles dans le passé faisaient d'habitude des efforts énergiques pour obtenir des patro,ns des contrats qui avaient pour effet de limiter l'intrusion des femmes travailleuses, ou méme de les exclure, chaque fois qu'il semblait exister un danger sérieux de voir le pourcentage de travailleurs masculins diminuer sous l'effet de la concurrence féminine. » M. Dobb : Wages, James Nisbet, 1966. (24) E. Fischer, Die Frauenfrage, Sozialistische Monatshefte, 1905, vol 1, p. 258. Il affirmait d'ailleurs d~à en 18 94 , lors du Congrès socialiste international des travailleurs : '' La soit-disant émancipation des femmes contrarie la nature féminine et la nature en général, elle est une chose antinaturelle et par lâ, stérile. 11 (25) Dans d'autres pays, on note le même type de contradictions internes. En Espagne, alors que l'organe officiel du Parti socialiste, El Socia/ista , affiche, dès 111 fin des ann\!es 1880, des positions très orthodoxes d'un point de vue marxiste en ce qui concerne te travail des femmes, insistant sur te fait que celles-ci n'obtiendront leur indépendance qu'à travers leur participation à ta produc.tion, la Emancipacion de son côté, hebdomadaire
droite n'ose pas aller toujours aussi loin que le fait Fischer, elle n'en prend pas moins des positions qui, au mieux, sont proches de celles des féministes bourgeoises. La gauche du parti, en revanche, s'appuyant sur les acquis des congrès de la ne Internationale en ce qui <;oncerne le travail des femmes, mène une bataille sur de toutes autres positions à travers le journal Die Gleichheit à la tête duquel se trouve toujours Zetkin qui s'affirme comme une opposante décidée au cours droitier de la direction (26). Le droit au travail peut-être ... mais le droit de vote ?
L'histoire du débat sur le droit de vote au sein du mouvement socialiste est bien sûr liée à cel!e du droit au travail, quoique cette revendication rencontre encore plus de résistances, la pression des faits ne s'exerçant pas de la même manière. L'es premiers arguments de ceux qui y sont opposés reprennent bien sûr tous les attendus relatifs à la vocation maternelle des femmes , à leur rôle strictement déterminé par la vie privée. Avec le temps, cependant, et face aux campagnes menées par les suffragettes bourgeoises, on verra leurs arguments «s'affiner ». La bataille pour convaincre les directions des partis liés à la ne Internationale s'avère plus ou moins longue dans les divers pays en raison de plusieurs facteurs : le développement économique et la croissance du nombre des femmes acéphémère, affirme qu'une fois que l'Etat aura délivré la famille des charges de l'éducation, chaque individu pourra se consacrer à des tâches sociales et que la femme, pour sa part, << élevée en considération et en droits, pourra enfin exercer la fonction que la nature lui a assignée, celle de chef de famille chargée de l'éducation morale de ses enfants 11 cf. G. Scanlon, El Movimiento feminista , op. cit. p. 232.
De même, au sein du· PS italien, on notre côte à côte les positions les plus contradictoires à propos du rôle des femmes et de leur droit au travail. Cf. Socialismo e questione femmiline in !tafia 1892-1922, de Franca Pieroni Bortolotti. Mazzotta. 1974.
En France, si la notion de travail féminin a été admise par le 1°' Congrès ouvrier de Marseille en 1879 -et sans parler des contradictions internes au mc,uvement syndical d~à évoquées- on constate trois types de positions qui se côtoient au sein du mouvement syndical socialiste (celle de Proudhon, celle de Guesde favorable à l'emploi et une position intermédiaire). Cf. Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours. Editions Des femmes, 1977 . p. 358. (26) Dans les dernières années précédant la Première Guerre mondiale, Die Gleichheit est d'ailleurs l'un des principaux instruments d'intervention de l'aile gauche dont la plupart des leaders se sont vus évincés des instances dont ils faisaient partie. La bataille menée par Zetkin contre la politique opportuniste de la social-démocratie allemande rencontre un écho massif auprès des travailleuses, qui s'exprime par de nombreuses lettres de soutien.
tives, la maturation dans le mouvement ouvrier de tendances de gauche prêtes à défendre un point de vue marxiste de manière consistante, le rapport de forces avec la bourgeoisie, etc. En dehors de la France, dont le Parti socialiste adopte le principe du suffrage féminin dès 1879 lors du Congrès de Marseille (27), il faudra de nombreuses années, souvent près d'un quart de siècle pour que le débat engagé dans les partis socialistes se solde par l'inscription de cette revendication à leur programme. C'est le cas en Allemagne où la proposition est lancée par les marxistes dès 1869 au Congrès d'Eisenach - et repoussée par les lassalliens alors majoritaires. Revenant à la charge au Congrès de Gotha en 1875, Liebknecht et Bebel soumettent au vote un amendement proposant << le droit de vote pour tous les citoyens des deux sexes )). Rejeté par une faible majorité, il sera remplacé par une formule ambiguë ne faisant état que des « citoyens âgés de plus de vingt ans )). Ce compromis, s'il n'exclut pas le droit de vote des femmes, n'oblige pas non plus le parti à faire de 1â propagande en ce sens. Il faudra attendre 1891 au Congrès d'Erfurt pour voir enfin adoptée la revendication du « suffrage universel, égal et direct, au scrutin secret, pour tous les citoyens du Reich âgés de plus de vingt ans, sans distinction d'âge ni de sexe. )) Encore faut-il spécifier que l'argumentation sous-tendant l'adoption de ce paragraphe n'est pas la même pour les socialistes de l'aile gauche ou ceux qui suivent fidèlement les positions de la direction. On le verra bien dans les années qui suivent où l'interprétation d'une Zetkin insistant sur le fait qu'il ne s'agit en aucune manière d'une solution pour assurer l'émancipation des femmes, mais d'une « conséquence de notre compréhension de la lutte de classes )), se heurte systématiquement à celle du parti qui use des arguments démocratiques formels pour justifier le suffrage féminin.
Dans un pays comme l'Italie où le débat s'engage beaucoup plus tardivement, il s'avère aussi beaucoup plus difficile. La pression du « machisme » dans la société italienne comme dans le mouvement ouvrier amène à plusieurs reprises les déléguées socialistes assistant à des congrès féminins au niveau international, au début des années 1900, à voter favorablement pour cette revendication, mais en précisant qu'elles le faisaient « pour le principe » et n'étaient pas prêtes à affronter cette question dans leur pays (28). Dans Critica sociale, organe du PSI, An(27) Ce qui ne l'empêchera pas de rester étrangement silencieux lors des campagnes impulsées par plusieurs mouvements suffragistes féminins au début du siécle suivant. Même la Voix des femmes, bi-hebdomadaire, puis quotidien, proche des femmes socialistes, qui paraît de 1919 à 1922, se désintéresse trés rapidement de cette question. (28) Pieroni Bortolotti, op. cit. p . 65.
driulli, qui est spécialiste d'interventions mysogines dans les congrès et qui est opposé aussi bien au droit de vote des femmes qu'à leur droit au travail ou à des salaires égaux, déclare en 1908 sans que la rédaction se croie obligée de faire un commentaire : « L 'égalité transformerait les privilèges masculins en privilèges féminins(. . .) alors que la vie de l'homme est beaucoup plus difficile que celle de la femme », puisque c'est lui qui est responsable de la famille (29). Mais l'attitude réactionnaire des dirigeants socialistes italiens transparaît tout particulièrement dans la polémique qui oppose la Kuliscioff à Turati en 1910, et dont les échos nous sont parvenus à travers Critica sociale. Ridiculisant la position du comité central exprimée dans I'Avanti, Kuliscioff la résume ainsi :
« Comme socialistes, il est évident que nous sommes pour le suffrage féminin mais, comme parti d'action, il ne faut pas trop compliquer les choses; les femmes ont de la patience (n'est-ce pas là une des vertus essentielles qu'elles ont en commun avec d 'autre animaux moins précieux ?) et pour elles aussi le moment viendra où les socialistes ne craindront pas de compromettre leur sérieux en revendiquant le droit de vote pour les femmes . » Dans la propagande, dit-elle, il est affirmé que les analphabètes sont en droit d'obtenir des droits politiques parce que ce sont, eux aussi, des travailleurs. <<Et alors, les femmes ce ne sont pas des ouvrières, des paysannes, des employées, chaque jour plus nombreuses ? », demande-telle.
La réponse de Turati dans le numéro suivant la fera sortir de ses gonds, celui-ci affirmant «que la perspectiVe de la possibilité, donnée à toutes les femmes italiennes, de participer au vote politique n 'est pas précisément faite pour nous valoir la sympathie des socialistes potentiels et des démocrates, ni pour animer la campagne et hàter la victoire >>. Ce qui n'empêche pourtant pas le parti d'appeler toutes les travailleuses à se mobiliser, dit-elle (30). «Les femmes italiennes, ajoute Turati, sont absentes de la vie politique à 99 %. >> Mais qu'a fait le Parti socialiste pour qu'elles se sentent concernées, s'interroge la Kuliscioff, « lui qui est le seul (29) Problemi del socia!ismo, Franco Angeli, n• 4, 1976. (30) En 1903, les femmes du SPD qui n'avaient toujours pas le droit de vote avaient été organisées spécialement pour faire du porte-à-porte et pour mener la campagne des élections législatives dans les usines avec comme mot d'ordre : « Si nous ne pouvons pas voter, nous pouvons toujours agiter. » ! Toutes les citations de la polémique Turati-Kuliscioff sont tirées de la revue Differenze n• 1, .éditée par le MLF italien.
Clara Zetkin. DR
à avoir inscrit sur ses banderoles la revendication de l'égalité économique, politique et juridique des deux sexes )) ? Faut-il donc attendre pour que les socialistes réagissent que la droite leur inflige une gi'fle au Parlement en faisant passer un article de loi limitant strictement le droit de vote aux couches possédantes ? « Seul un mouvement de femmes prolétariennes empêchera l'extension du droit de vote aux seuls privilégiés J), conclut la Kuliscioff au terme de ce débat curieusement intitulé << Polémique sur la famille )). La mise en avant de ce mot d'ordre dans un certain nombre de grèves de femmes à cette époque obligea en tout cas le PSI à intégrer le droit de vote pour les femmes dans son programme lors de son congrès l'année suivante.
Quant à la position du Parti socialiste espagnol, elle était incompréhensible pour la plupart de ceux qui lisaient attentivement les articles d'El Socialista dès les années 1880 où l'on abordait régulièrement le problème des femmes au travail et où 1 'on fustigeait tes positions prêchant le maintien de l'« éternel féminin ». Dans la même page, il était question à la fois de la lutte à mener-pour l'émancipation des femmes et du refus du droit de vote, sous prétexte« que si les femmes participaient à la vie politique, elles opteraient nécessairement pour la réaction puisque la majorité d'entre elles étaient sous la coupe de leur confesseur (31) )). Ces assertions que l'on retrouve de manière constante chez Margarita Nelken, l'une des dirigeantes du PS, visiblement mal à l'aise dans ses interventions, seront encore reprises en 1930 par Luis Jimenez de Asua, un avocat socialiste président de la commission chargée de rédiger un projet de constitution pour la République. Il affirme dans une conférence « que les femmes étaient insuffisamment préparées à une activité politique puisque nombre d 'entre elles étaient les auteurs de projets de lois iniques, comme la suppression des subsides aux mères célibataires sous prétexte que celles-ci encourageaient l'immoralité J).
On le voit, les dirigeants socialistes font feu de tous bois. Mais la réalité, c'est que la plupart d'entre eux n'étaient pas du tout convaincus de l'égalité des femmes. C'est ce que révèle Caballero dans une enquête effectuée en 1 917 à propos du droit de vote des femmes lorsqu'il avoue «qu'au départ, il avait accepté le féminisme comme partie intégrante du programme du parti par pur sentimentalisme, et sans se libérer complètement des préjugés du lecteur de Moebius qu'il était (32) )). De son (31)G. Scanlon, op. cit. p. 152. (32) G. Scanlon, op. cit. p. 235. Moebius était un docteur de neuropathologie de Leipzig dont les ouvrages traitant de la déficience mentale de la femme faisaient autorité dans toute une partie de l'intelligentsia européenne et dont l'ouvrage, l'Infériorité de la femme, avait été traduit en espagnol.
côté, alors qu'il avait tout fait pour tenter de dissuader ses collègues socialistes d'accepter l'article relatif au droit de vote des femmes contenu dans le projet de constitution soumis au vote des Cortés en 1 9 3 1, Prieto joignit sa voix au choeur des réactionnaires lorsqu'il s'avéra que la loi était passée en s'écriant: « C'est un coup de poignard pour la République (33). »Si l'on ajoute que les anarchistes alors très influents au sein de la classe ouvrière espagnole avaient toujours affiché le plus grand mépris pour les revendications réformistes mises en avant par les féministes , et plus particulièrement pour le droit de vote (le pouvoir corrompant tous les êtres humains et la seule solution étant une société sans gouvernement), on comprend mieux la difficulté de la lutte que menaient ceux et celles qui, dans le camp socialiste, étaient convaincus de l'importance de ce droit.
De leur côté. les militants et les militantes de la ne Internationale en Grande-Bretagne durant la première décennie de ce siècle, se trouvaient face à un mouvement socialiste divisé, dont une aile limitait ses exigences au droit de vote pour les hommes, compris comme une étape transitoire nécessaire, alors que l'autre (dont le Socialist Labour Party) rejetait toute forme de lutte parlementaire .. . En conséquence, tous les arguments tendant à expliquer le refus des socialistes dans la plupart des pays de soutenir la lutte des suffragettes pour l'obtention du droit de vote parce que celles-ci ne défendaient pas les droits des femmes les plus opprimées, ne rendent que partiellement compte de la réalité. Certes, les socialistes anglais en particulier avaient leurs raisons d'attaquer très durement les positions de la WSPU (l'Union politique et sociale des femmes) dirigées par Emmeline Pankhurst. Sous la pression des partis bourgeois, et après avoir mené des actions très dures (34), celles-ci avaient en effet accepté de ne revendiquer le droit de vote que pour les femmes propriétaires de biens. Mais l'attitude sectaire de la social-démocratie européenne dans son ensemble, rejetant toute hypothèse de bataille unitaire entre les mouvements de suffragettes et les organisations de femmes socialistes passait à côté d'une chose : c'est que si les premiers étaient effectivement dirigés par des bourgeoises qui n'avaient rien à faire de la défense des intérêts des travailleuses, elles entraînaient néanmoins derrière elles des couches importantes de femmes de la petite bourgeoisie et même de la classe ouvrière, (33) G. Scanlon, op. cit. p. 278. (34) Elles incendièrent des maisons, brisèrent des vitrines, posèrent des bombes, s'enchaînèrent aux grilles des bâtiments officiels, détruisirent en quelques mois plus de cent immeubles et désorganisèrent les communications en faisant sauter les fils de télécommunication afin d'attirer l'attention du public et des parlementaires.
en raison des carences des partis socialistes. Il était correct de se battre pour que la question du droit de vote des femmes soit abordée d'un point de vue de classe. Il n'en re.<;te pas moins que les positions réelles de la majorité des membres des directions et de la base des partis socialistes -faites de suspicion vis-à-vis des femmes- limitaient terriblement J'ampleur des campagnes entreprises par les sections. Dès lors , l'assurance avec laquelle Zetkin excluait toute hypothèse de travail commun avec les suffragettes, ((ces femmes qui développent des intrigues dans le monde des femmes prolétarien nes et cherchent à les soustraire à la lutte de classes », apparaît un peu exagérée (3 5). )) De même lorsque Lénine affirme, à propos de l'idée émise par une (( semi-bourgeoise )) (sic) au Congrès deStuttgart de 1907 proposant l'adoption d'un droit de vote limité :
(( C'est de façon catégorique que le congrès a rejeté cette idée, recommandant aux travailleurs de ne pas mener le combat pour le droit de vote de concert avec les femmes de la bourgeoisie qui réclament l'égalité des droits de la femme, mais avec les partis de classe du prolétariat. )) Les délégués du Parti socialiste autrichien présents à ce même congrès, qui préconisaient d'attendre que soit réalisé le suffrage universel pour les hommes avant d'engager la lutte pour le suffrage féminin, défendaient-ils un point de vue de classe de leur côté ?
Certaines dirigeantes comme Kuliscioff s'étonnaient d'ailleurs de la rigidité adoptée ·par leur parti face au Comité national italien pour le suffrage féminin, alors qu'au Parlement les socialistes s'étaient trouvés absolument d'accord avec les partis bourgeois pour émousser les revendications des travailleuses (36). Vingt ans plus tard, faisant le bilan du travail effectué par les socialistes dans les années écoulées, Wilhelm Reich affirmait:
((Il existe une impulsion révolutionnaire puissante dans les organisations bourgeoises pour l 'émancipation de la femme, bien que celles-ci ne soient en général pas conscientes des besoins nécessaires à une indépendance sexuelle; mais quoiqu'il en soit, elles sont prêtes à changer le statu quo pour introduire un nouvel ordre des choses. Seul le socialisme peut donner une réponse concrète à ces problèmes. Mais les socialistes ne se soucient pas de clarifier la confusion idéologique de ces femmes , de leur montrer que leurs aspirations sont contradictoi(35) Die Gleichheit, !90 1. (36) Differenze, op . cit. p. 26 .
res avec leur situation, qu'el/es se fixent intuitivement des buts socialistes sans arriver à les formuler précisément, ce qui les amène à une rébel/ion sentimentale comme Pankhurst (3 7). » II nous semble que Reich surestime ici la dynamique de ces mouvements. II met cependant le doigt sur une lacune importante des partis socialistes qui laissèrent sous l'emprise des bourgeoises nombre de fem -mes qui auraient pu rompre avec leur point de vue. La rupture de Sylvia Pankhurst avec sa mère et sa sœur en 1 912 en est d'ailleurs un exemple : après avoir commencé un travail d'agitation dans les quartiers ouvriers de l'East End de Londres. elle fut amenée rapidement à s'engager dans la lutte pour l'indépendance du peuple irlandais et à casser toute relation avec la WSPU pour fonder la Fédération londonienne des suffragettes qui changea son nom en Fédération des ouvrières socialistes . Mais le parti luimême s'était montré totalement carent face à cette évolution (38). Cela ne saurait étonner si l'on songe à la capitulation de la social-démocratie en 1914 sur la question de l'effort de guerre. capitulation parallèle à celle des mouvements féministes bourgeois qui acceptèrent de mettre fin à leur lutte pour venir en aide à la patrie en travaillant bénévolement dans les hôpitaux.
Le rôle de l'aile gauche de la social-démocratie européenne qui avait eu jusque là une influence déterminante dans les partis socialistes pour la prise en charge de la lutte contre l'oppression des femmes et pour J'organisation de ces dernières sur le plan politique et syndical s'avérait plus important que jamais dans la poursuite de la bataille engagée. Les femmes : des militantes à part entière ?
En ce qui concerne la participation des femmes aux activités du mouvement ouvrier, il faut distinguer plusieurs choses : leur présence (37) What is class consciousness ?, brochure de Reich saisie par la Gestapo en 1935, rééditée en anglais et en français. (3 8) Seul le PS américain avait adopté une attitude plus ouverte face au mouvement suffragiste, de même que les directions syndicales de ce pays. La revendication pour le droit de vote des femmes fut même l'un des points principaux de la plate-forme électorale mise en avant par Eugène Debs lorsqu'il se présenta à la présidence en 1908. Cette différence s'explique par les racines du mouvement ouvrier américain, composé en majorité d'immigrants qui étaient coupés de leurs origines sociales et sur lesquels le poids de l'idéologie petite-bourgeoise avait moins d'emprise.
dans les partis politiques d'une part et dans les syndicats de l'autre ; le degré d'organisation très variable selon les pays (l'Allemagne et la Russie formant une exception du point de vue du développement des regroupements de femmes liés ou intégrés à la social-démocratie); et enfin le fossé qui existait souvent entre les positions officielles, le contenu des plates-formes et des déclarations d'une part, et la réalité d'autre part. Il est bien évident que la situation objective des femmes- dont la majorité à l'époque était encore formée de femmes au foyer - tout comme les résistances du prolétariat masculin à reconnaître leur rôle en tant que productrices n'étaient pas sans constituer un frein à l'entrée des travailleuses dans les organisations ouvrières. La section allemande de la n• Internationale sera la première à poser le problème de l'organisation des femmes, bien que durant toute la période de clandestinité du Parti socialiste, interdit par Bismark de 1878 à 1890, la question n'ait guère préoccupé les esprits. Des travailleuses de Berlin avaient néanmoins fondé en 187 3 une association d'ouvrières, réprimée peu après son apparition, mais dont les activités reprennent en 1885. Leur expérience représentera un point de référence important pour celles qui seront chargées par la suite de mettre sur pied une organisation des femmes socialistes. Ces travailleuses n'avaient de liens ni avec l'ADA V (Union générale des travailleurs allemands, dirigée par Lassalle) ni avec le SDAP (Parti social-démocrate allemand, nommé également le «parti d'Eisenach », dirigé par Bebel et Liebknecht qui avaient rompu avec l'AD A V en 1869). Elles avaient cependant compris l'urgence de s'organiser pour défendre leurs intérêts.
« Travailleuses de Berlin ! Nous vous appelons à vous unir 1 Certes, le but est lointain, et le chemin n'est pas tracé, mais il y a un moyen pour atteindre ce que nous voulons. Ce moyen , c'est l'unité (39). )) Clara Zetkin dira d'elles « qu'elles furent couvertes de boue et de ri dicule non seulement du càté bourgeois, mais beaucoup de travailleurs n'eurent à leur proposer que de mauvaises plaisanteries au lieu de revendications. (40) >>
Il s'agit d'une organisation non mixte du fait des lois prussiennes in(39) Cf. Dokumente der revolutioniiren Arbeiterbewegung zur Frauenfrage, 1841197 4, Verlag für die Frau, DDR, Leipzig 1975. (40) Cf. Clara Zetkin Zur Geschichte der Frauenbewegung, Roter Stern, Frankfurt, 1971. Dans leur appel qui date de 1885, ces travailleuses insistaient avant tout sur la revendication du salaire égal.
terdisant aux femmes de participer à des réunions politiques (lois qui seront en vigueur jusqu'en 1908).
Probablement aussi parce que cette association était issue du mouvement féministe bourgeois qui défendait le principe de la non-mixité. La situation rendait donc tout travail en direction des femmes très difficile pour le Parti socialiste même après la levée de son interdiction, et explique le faible nombre de militantes membres du parti avant 1900 (probablement moins d'un millier). Outre les difficultés habituelles des femmes à participer aux activités politiques ou syndicales ( 41), on pèut imaginer la détermination qu'il fallait à celles qui décidaient de s'engager dans un parti composé presque exclusivement d'hommes. Leurs impressions ne devaient pas être éloignées de celles décrites par Adelheid Popp, dirigeante socialiste autrichienne, à propos de la première réunion politique à laquelle elle assista :
11 Je n 'osai pas articuler un mot, je n'eus mème pas le courage d'applaudir. Je tenais cela pour peu féminin et uniquement approprié pour les hommes. D'ailleurs dans cette réunion, les discours ne s'adressaient qu'aux hommes . Aucun des orateurs ne se tournait également vers les femmes, présentes en petit nombre et isolées. On ne parlait que de souffrance masculine, de misère masculine (42). >> Malgré cela, les militantes socialistes débutent un travail d'agitation dans les usines et les quartiers, appelant les femmes à participer aux grèves et à les soutenir. Die Gleichheit joue un rôle déterminant dans la construction du mouvement. ll paraît tous les quinze jours, et Clara Zetkin qui est seule à s'en occuper pendant longtemps parvient à ce qu'il couvre des thèmes aussi variés que l'actualité nationale et internationale, l'activité (41) 11 Où peut-elle trouver le temps d 'aller régulièrement aux réunions syndicales, la prolétaire active au travail et au foyer ? (...) Sa liberté de mouvement est bien moindre que celle des travailleurs masculins ou que celle des femmes bourgeoises )), dit un article de Die Gleichheit de 1908. · (42) Arbeiterinnen kiimpfen für ihr Recht (les travailleuses se battent pour leurs droits), textes autobiographiques, publiés par R. Klucsarits et F.G. Kürbisch, éditions Peter Ham mer, page 102. La condescendance avec laquelle les hommes considéraient leurs camarades femmes s'exprime notamment dans cette remarque d'un dirigeant social-démocrate lors du congrès de 1900- qui marque pourtant un réel. tournant dans les efforts effectués pour organiser les femmes - : 11 L'excitation nerveuse de nos femmes est hélas bien compréhensible si l'on pense ue, malgré des années de dur labeur, elles n 'ont remporté que des succès très minimes dans leurs efforts. >>
générale du parti, la situation des femmes au travail, le problème de la prostitution, etc. On y trouve également des critiques de livres récents. Pour Zetkin, il s'agit d'abord d'organiser sur des bases homogènes un petit noyau solide sur des positions marxistes avant de s'adresser à la grande masse des femmes. Cette politique portera ses fruits et dotera par la suite le mouvement d'une direction solide. Dans le cadre de la bataille qui opposera l'aile gauche à Bernstein et à la direction du parti, notamment au moment de la Révolution russe de 1905, Die Gleichheit prendra résolument position pour les marxistes et entraînera dans son sillage un très grand nombre de ses lectrices. Soulignons que le nombre de ces dernières passera de 4 000 en 1900 à 112 000 en 1913. Ce qui correspond à peu près à l'augmentation du nombre de militantes du SPD alors en pleine croissance (ces dernières sont 4 000 en 1905, près de 30 000 en 1908 et plus de 140 000 en 1913). Ce qui signifie que la majorité des femmes socialistes lisaient Die Gleichheit. Ce n'est pas un fait secondaire si l'on pense que sur une série de points, celui-ci défendait des positions de classe extrêmement avancées par rapport à celles de la direction : entre autres dans son soutien à la Révolution russe et dans son antimilitarisme. La levée des lois interdisant l'activité politique des femmes, en 1908, est bien sûr à l'origine de leur entrée ·massive dans le parti puisque leur nombre triple en deux ans ; mais cela n'implique pas pour autant qu'elles aient été réellement intégrées ni que leurs revendications soient passées au premier plan dans la propagande des socialistes. Elles restèrent pour l'essentiel regroupées dans des organisations relativement autonomes, faisant suite aux associations « culturelles » que leur avait imposées la clandestinité comme couverture face à la répression.
Si la direction du parti encourageait des formes d'organisation indépendantes dans la période précédant la Première Guerre mondiale, ce n'était pas parce qu'elle avait compris l'importance d'un mouvement autonome de femmes reposant sur des bases non mixtes. Dans un premier temps, cela correspondait à son souci de ne pas mettre en question la légalité bourgeoise ; et par la suite, cela exprimait aussi bien l'indifférence de la direction à l'égard de la bataille menée par les femmes du SPD que son souci d'offrir une alternative aux courants bourgeois qui tentaient alors de recruter les ouvrières dans des syndicats jaunes. Cela n'impliquait paS pour autant une prise en charge réelle des problèmes existants, comme on l'a vu plus haut à travers le débat sur le droit au travail ou le droit de vote.
Il n'est donc pas étonnant qu'en 1913 la plupart des femmes du parti aient soutenu Zetkin au moment de son affrontement avec la direction qui prétendait modifier le caractère de Die Gleichheit pour en faire un journal plus « populaire » -entendez : sur des positions moins révolutionnaires.
Cela explique également que, lors de la rupture de l'aile gauche avec la droite, quand les révolutionnaires allemands se regroupent dans ce qui deviendra le Spartakusbund et que les centristes sortent du parti pour former de leur côté l'USPD (Parti social-démocrate indépendant), la majorité des dirigeantes femmes aient suivi ces derniers. Nombre de militantes de base quitteront par ailleurs les rangs du SPD sans nécessairement rejoindre une autre organisation politique.
En Russie, le travail parmi les femmes avait été très peu développé avant 1905 malgré les efforts des bolcheviks pour s'implanter dans la classe ouvrière. Le développement des sociétés pour le suffrage féminin, après la Révolution, amena néanmoins les révolutionnaires à se demander comment soustraire les travailleuses à l'influence des bourgeoises (43). Kollontaï, notamment, fut l'une des premières à avancer la nécessité d'un travail spécial de propagande parmi les femmes pour lutter contre les féministes bourgeoises. Dès 1906, elle commença à organiser des ouvrières dans des clubs non mixtes ; celui de Saint-Petersbourg s'élargissant très rapidement à deux cents femmes. Ces clubs étaient non mixtes de fait. Kollontaï affirmera néanmoins, dans une autobiographie rédigée en 1927:
11 Je fus une des premières socialistes russes à poser les fondements d 'une organisation de femmes ouvrières, organisant des meetings spéciaux à leur intention, etc. A partir de 1906, je défendis l'idée que l'organisation des ouvrières ne devait pas ètre autonome, mais qu'il devait exister dans le parti un bureau spécial ou une commission pour défendre et représenter leurs intérèts. » Sa proposition de voir le parti centraliser le travail fut rejetée par les mencheviks, alors majoritaires .
<< On pourrait penser, s'exclame-t-elle, qu'il n'existe pas de notion plus claire et mieux définie que celle d 'un 11 mouvement des femmes socialistes ». Et pourtant, celle-ci provoque une indignation incroyable et nous entendons à tout moment cette question : Qu 'est-ce que cela peut ètre qu'un mouvement des femmes socialistes ? Quels peuvent ètre ses tâches et ses buts ? Pourquoi ne se fond-il pas dans l'organisation en général puisque les sociaux-démocrates sont opposés à l'existence (43) Le droit de vote n'ayant été accordé aux hommes qu'apres les soulèvements de 1905 , ce !l'est qu'à partir de cette date que les féministes commencèrent à se mobiliser sur ce thème.
d'un mouvement de femmes indépendant ? N'est-ce pas un reliquat du féminisme bourgeois (44) ? >> Le débat n'était pas simple puisque d'une part Kollontaï s'opposait à la conception des bourgeoises défendant la nécessité d'un mouvement de femmes organisé indépendamment de leurs intérêts de classe, mais que d'autre part elle n'acceptait pas non plus les arguments de ceux qui, dans le parti, refusaient de prendre en compte les problèmes liés à l'oppression spécifique des femmes . Cela revenait pour elle à ignorer les divisions existant au sein de la classe ouvrière entre hommes et femmes, de même que les besoins spécifiques de ces dernières. On ne peut d'ailleurs s'empêcher de penser que la position de Kollontaï n'était pas dénuée d'ambiguïté quant au statut de ces clubs. Elle dit, en effet: <<Les hommes étaient admis, mais l'administration des clubs était entre les seules mains des femmes (45). » Elle précisera par la suite, dans Die Gleichheit auquel elle collabore dès son arrivée en Allemagne :
<< Dans tous les pays, la victoire vitale dans ce débat revient aux défenseurs de la méthode allemande -la fusion des deux moitiés masculine et féminine de la classe ouvrière dans l'organisation du parti, tout en maintenant la séparation et l'autonomie de l'agitation parmi les femmes de la classe ouvrière. » (Souligné par l'auteur.) Déclaration légèrement entachée d'idéalisme si 1 'on se réfère à ce qui est dit plus haut sur l'intégration très relative des femmes de la social-démocratie allemande au parti. Et surtout si l'on considère ce qui se passait dans les autres sections de la ue Internationale.
Les clubs se développèrent néanmoins après son départ de Russie et la vague de grève dans les entreprises du textile à majorité féminine vers 191 0 contraignit les bolcheviks à prendre au sérieux la radicalisation des femmes qui commençait à s'exprimer à tous les niveaux de la société. Le succès d'une page spéciale de la Pravda parue en 1 913 sur les questions spécifiquement féminines provoqua la décision d'éditer, en 1914, le journal Rabotnitsa dont il est question au début de cet article. Celui-ci avait notamment l'intention << d'expliquer aux femmes dont la conscience poli(44) A. K-ollontaï, Women struggle for their rights (les femmes se battent pour leurs droits) : titre visiblement repris du livre de témoignages des socialistes allemandes de la fin du siècle précédent, cf. note 42, éd. Falling Wall Press 197 3, p. 13 . (45) Georgia Pearce : A russian exile -A. Kollontaï and the russian women worker, 1909, cité par Sheila Robotham dans Féminisme et Révolution.
tique est insuffisante quels sont leurs intérêts communs avec ceux de l'ensemble de la classe ouvrière, (. . .) de les rendre plus conscientes et de les aider à s'organiser. »
Il sera interrompu peu après la guerre, mais il avait obtenu un tel succès en quelques mois que sa parution reprendra dès le mois de mai 1 91 7. Il jouera effectivement un rôle important pour rallier des couches massives d'ouvrières à la politique des bolcheviks (notamment parce que durant les journées de juillet, au moment où la répression frappait durement ces derniers, Rabotnisa resta le seul organe du parti continuant à paraître).
La situation est loin d'être aussi positive dans les autres pays en ce qui concerne l'organisation des femmes et les capacités des socialistes - y compris ceux de l'aile gauche - de répondre à leurs besoins.
En France, malgré les prises de position très progressistes du Congrès de Marseille en 1879, l'égalité des femmes sera contestée dans une série de congrès régionaux les années suivantes. Le poids important des socialistes-révolutionnaires dans le mouvement ouvrier n'y sera pas pour rien dans la mesure où ceux-ci, sans nier la nécessité de l'émancipation des femmes, affirmaient que cela ne pouvait donner lieu à aucune revendication dans l'immédiat, puisqu'elle était<< totalement subordonnée à l 'émancipation du travail et aux transformations collectivistes des enfants J). Si les positions des anarchistes sont minorisées dans certaines régions, elles sont en revanche majoritaires dans d'autres dès 1880, et ne feront que gagner du terrain par la suite. L'attention portée à l'organisation des femmes par le courant socialiste fut donc de plus en plus réduite jusqu'à la Première Guerre mondiale, ce qui laissa une marge de manœuvre appréciable aux associations bourgeoises pour développer leurs thèses qui trouvaient un écho certain parmi les ouvrières grâce à leur presse (46). Il existe certes des noyaux de femmes socialistes, mais ces derniers pèsent relativement peu sur la vie du mouvement ouvrier dans son ensemble. De plus, les articles qui paraissent dans les journaux anarchistes ou socialistes, abordent certes des thèmes assez variés sur l'oppression des femmes, mais ne sont pas pléïade et sont presque toujours rédigés par des hommes (47).
Quant à l'Angleterre, il suffit de se rappeler ce qui est dit plus haut à propos de la bataille pour le droit de vote pour comprendre que le courant (46) C'est notamment le cas de la Fronde fondé par Marguerite Durand en 1897, quotidien jusqu'en 1903 et qui paraît ensuite comme bimensuel jusqu'en 1905. (47) Cf. Madeleine Guilbert, op. cit. pages 389 à 429, où elle fait une analyse détaillée et très intéressante du dépouillement de la presse ouvrière de 1879 à 1914 qu'elle a effectué.
dominant dans ce pays, c'est celui des suffragettes bourgeoises. Les grandes grèves des fabricantes d'allumettes en 1889 à Londres, ou celles des couturières de Leeds, accéléreront l'entrée des femmes dans les syndicats (nous y reviendrons plus loin). Mais en ce qui concerne les organisations politiques, le poids spécifique donné à la question des femmes est inexistant.
Il en est à peu près de même en Espagne où Margerita Nelken critique les partis de gauche pour ne pas avoir apporté plus d'attention aux femmes afin de les attirer dans leurs rangs et de les organiser au même titre que les hommes. Les féministes socialistes espagnoles, dit-elle, << sont complètement abandonnées et négligées par la direction du parti », ce qui ne peut que renforcer l'écho des réactionnaires bourgeoises qui prennent des initiatives vis-à-vis des femmes. Elle fait allusion aux syndicats catholiques qui gagnaient du terrain, aussi bien qu'à des institutions comme la Protection du travail de la femme ou comme la Ligue des bonnes acheteuses. Celle-ci déclarait notamment « qu 'elle ne voulait pas causer le moindre tort à nos industriels qui sont la vie, le nerf et la prospérité d'une ville comme Barcelone (48) ».
Quant à l'Italie, la situation n'était pas meilleure à en croire une femme comme la Mozzoni qui, sans être militante du parti, se reconnaissait dans les objectifs socialistes. Elle affirme dans une conférence en 1892:
« Je connais des associations où les commissions féminines sont traitées comme des mineures et où les membres mâles se conduisent vis-à-vis des femmes comme vis-à-vis de leurs sœurs, de leurs filles ou de leurs mères. 11 Elle appelait néanmoins les militantes à rejoindre les organisations politiques et syndicales pour imposer leurs revendications et « à refuser de voter dans les assemblées quand elles ne sont pas intégrées dans le programme et que les candidats refusent de les défendre ». L'attitude du PSI resta cependant si ambiguë sur la question de l'organisation des femmes qu'une série de ligues féminines surgirent en dehors de ses rangs, représentant tous les points de vue politiques possibles et imaginables. En effet, une partie d'entre elles donnèrent naissance aux ligues fascistes, notamment le groupe Femmes socialistes, fondé en 1905, qui se transforma en Association de la femme sous l'influence de Labriola, dirigeante fasciste notoire. En 1 91 1, la direction du parti fit état de sa volonté de rompre avec les organisations bourgeoises. L'opposition entre celles qui (48) G . Scanlon, op. cit. p. 96.
défendaient un point de vue de classe dans les groupes féminins et celles qui faisaient le jeu de la bourgeoisie était alors arrivée à un point culminant et les féministes socialistes exigeaient du parti qu'il prenne position (entre autres sur la question du droit de vote comme nous l'avons vu plus haut). Les critiques fusaient de toutes parts vis-à-vis de la direction qui se vit obligée de lâcher du lest. Turati parvint cependant à avoir le mot de la fin en refusant d'organiser la journée du 8 mars, selon l'appel lancé par Zetkin en 191 0 à toutes les sections de la n• Internationale. Il prétexta pour ce faire de la « débilité des femmes italiennes )). Après quoi vir1t la guerre, les prises de position pacifistes. l'entrée massive des femmes dans la production de 1914 à 191 7, etc. Devant le nombre sans cesse croissant de groupes femmes qui s'organisaient et qui commençaient à se coordonner entre eux, la direction socialiste, complètement débordée, finit par décider <<que les femmes socialistes pouvaient également s'organiser dans des groupes séparés des sections officielles, en venant chercher leurs cartes directement au secrétariat du parti. Seront reconnus comme adhérents du parti ceux des groupes qui se conformeront à cette directive et prendront des cartes pour toutes les inscrites ( 49) )). D'orientation politique, comme on le voit, il n'était guère question ...
Si l'on considère enfin ce qu'il en est de l'organisation des femmes socialistes au niveau international, là encore il ne faut pas avoir trop d'illusions sur les conséquences des résolutions votées dans les congrès. Ceux-ci marquaient cependant un pas en avant très important par rapport à l'isolement des comités féminins dans la plupart des sections. La première conférence internationale eut lieu à Stuttgart en 1907 , impulsée par les Allemandes désireuses de coordonner au niveau international le travail qui avait été entrepris par les militantes socialistes et de mettre ainsi au pied du mur les directions réticentes à initier une intervention parmi les travailleuses . Le droit de vote était au centre de.,; débats. Une autre conférence eut lieu en 1 91 0 à Copenhague, avec cent déléguées représentant dix-sept pays, et fixa les modalités de la lutte à mener sur ce même thème à travers l'organisation d'une journée internationale des femmes. Celle-ci ne fut réellement prise en charge en 1911 que par l'Allemagne. l'Autriche, le Danemark et la Suisse, ce qui en dit long sur l'état réel des forces mobilisables au sein de la social-démocratie. Les résolutions adoptées restèrent donc lettre morte dans la plupart des cas. Le cours de plus en plus droitier du SPD à cette époque joua évidemment dans ce sens. Zetkin était alors responsable de l'Internationaledes femmes socialistes, laquelle reconnaissait en Die Gleichheit son organe de (49) Bortoletti, op. cit. p. 135. La citation est tirée de l'Almanacco socialista de 1917.
référence. Mais sa capacité à prendre des initiatives pour centraliser les luttes en cours était fortement limitée par les critiques ouvertes que lui adressait la direction. Un point important néanmoins : la Conférence des femmes socialistes qui se tint à Berne en 1915, s'opposant à la politique chauvine de la ne Internationale. Lénine l'avait conçue comme un moyen d'appeler les révolutionnaires à agir et à se regrouper. Si la résolution finale adopta un ton plus pacifiste qu'antimilitariste révolutionnaire, sous l'influence de Zetkin qui craignait une scission prématurée du mouvement ouvrier, cette rencontre représenta tout de même l'amorce du regroupement d'où allait naître la III" Internationale.
Une question alors : si les directions masculines social-démocrates sous-estimaient la capacité des femmes à se mobiliser, vu les idées réactionnaires dont ils restaient imprégnés, pourquoi ceux, et surtout celles, qui se montrèrent les défenseurs les plus acharnés des droits des femmes en parlent-ils (elles) aussi souvent en termes dépréciateurs ? Pourquoi une femme comme Zetkin revient-elle aussi fréquemment sur « l'arriération des femmes, leur manque de compréhension pour les objectifs révolutionnaires de l'homme », etc. C'est une constante qu'on retrouve aussi bien chez Ottilie Baader, dirigeante allemande, parlant de la «politique arriérée des femmes >>, que chez Kollontaï ou chez Lénine. Le succès des positions révolutionnaires exprimées dans Die Gleichheit auprès de très nombreuses ouvrières dément pourtant ces assertions. De même la prise de position des femmes socialistes françaises -pourtant isolées sur ce terrain- qui adressent en 1916 un appel aux femmes de tous les pays à l'occasion de la journée du 8 mars pour qu'elles se solidarisent avec les prolétaires «des pays soit-disant ennemis >>.
La volonté de s'insérer dans les organisations syndicales exprimée par des dizaines de milliers de femmes lorsqu'elles prennent la place des hommes partis au front pendant la guerre, en particulier en Grande-Bretagne, est, elle aussi, une infirmation de ces assertions. On pourrait donner beaucoup d'autres exemples. La Kuliscioff n'était pas aussi pessimiste, elle qui dit dans la Polémique sur la famille :
« Mais Turati ne peut pas ne pas se rappeler notre expérience, nos tentatives. notre propagande à long terme au sein du prolétariat féminin, tout ce travail qui suffit à montrer que la prise de conscience des travailleuses augmente en relation directe avec notre action (50).>> Pourtant cette même Kuliscioff s'excuse platement au début de son article d'oser engager la polémique contre les positions de Turati ! Louise (50) D~fferenze. op. cit. p. 25.
Kautsky, qui s'était montrée très déterminée dans les débats précédents à défendre la nécessité d'une législation de protection vis-à-vis des femmes enceintes, présente la chose devant le Congrès de la ne Internationale en [893 à Zürich en réclamant« la protection des femmes, non dans l'intérêt de leur propre sexe, mais en regard de l'intérêt de toute la société >>. Louise Zietz, à la tête de tous les débats internationaux sur la question des femmes, demeure étrangement silencieuse à ce sujet durant la période où elle se trouve à la direction de l'USPD après la rupture de celui-ci avec le Parti socialiste (51). Kollontaï, en fm, ne dit pas un mot des problèmes spécifiques des travailleuses dans la plate-forme de l'Opposition ouvrière au moment de la polémique avec les bolcheviks, en 1921 (52).
Comment interpréter ces réticences, ces silences, si ce n'est par la définition du mot « politique » limité à la compréhension de la bataille à mener contre la bourgeoisie et son Etat, à l'exclusion de ce qui concerne le « privé » ? Le militant réformiste qui s'opposait au droit des femmes de travailler, de voter, qui préconisait des solutions étapistes dans la lutte, est-ce qu'on le traitait d'« arriéré» ? Non. Mais les travailleuses qui entraient spontanément en grève dans leurs usines contre des conditions de surexploitation abominables et qui - c'est vrai - n'avaient pas conscience du type de système auquel elles se heurtaient à travers leurs patrons, ces femmes-là, elles, étaient« arriérées »(53). Cela ne nous semble pas un élément secondaire dans la mesure où c'est un argument qui vient au service des conceptions les plus rétrogrades, tout particulièrement dans les rangs des syndicats. « Femmes unissez-vous, organisez-vous ! » ...
... disaient les ouvrières berlinoises en 1885. Les progrès de la syndicalisation des femmes sont bien sûr liés à ceux de l'organisation des militantes dans les partis sociaux-démocrates. Nous ne reviendrons pas sur, tous les arguments qui ont pu être employés pour les décourager de rejoindre les rangs des unions ouvrières au temps des (51) Cf. Pierre Broué, la Révolution allemande, Ed. de Minuit. •, (52) Ce n'est pas nous qui leur jetterons la pierre d'ailleurs, quand on sait les difficultés que la plupart des militantes que nous sommes ont eu à se lancer à l'eau pour impulser le débat sur la question de ropPression des femmes dans leurs organisations... -(53) En effet, le mot est loin d'être employé uniquement à propos des masses "' paysannes analphabètes du fin fond de l'Asie. Il vise aussi bien les ouvrières allemandes que les femmes de travailleurs anglaises ou suisses.
polémiques opposant marxistes et lassalliens. Il est significatif d'observer que, dans la plupart des pays, pour ne pas dire dans la totalité, les femmes durent s'organiser au départ dans des syndicats séparés, surtout dans les branches où les travailleurs les plus qualifiés étaient particulièrement jaloux de leurs prérogatives (la typographie, la métallurgie, etc.). C'est vrai pour la Grande-Bretagne, l'Allemagne, le Danemark, les USA, la Suisse, etc. L'évolution des choses et leur entrée dans les syndicats « mixtes » dépendra de la capacité du mouvement ouvrier à comprendre l'importance d'une bataille unifiée de tout le prolétariat et donc en partie - mais en partie seulement- de la naissance d'unions au niveau régional ou national. Les travailleuses avaient d'ailleurs souvent tendance à considérer cette forme d'organisation comme normale, tant étaient assimilées les valeurs bourgeoises touchant à l'infériorité des femmes, au fait qu'il était « naturel » qu'elles touchent des salaires plus bas que ceux des hommes- ce qui, dans l'optique de nombreuses organisations ouvrières, justifiait l'existence de syndicats séparés. D 'ailleurs , il faut bien le dire, même lorsqu'elles furent admises en majorité dans les « syndicats d'hommes », elles en vinrent parfois à impulser l'organisation d'associations intersyndicales. C'est le cas des Américaines qui fondèrent en 1903 la Ligue syndicale nationale des femmes pour tenter de faire échec à la passivité de leurs syndicats respectifs face à leurs revendications spécifiques. Nous nous limiterons donc ici à prendre deux exemples pour illustrer le type de difficultés que rencontrèrent les ouvrières à s'organiser sur le plan syndical.
Le premier est relatif à l'Amérique où, dans un premier temps, à une époque d'expansion industrielle, les travailleuses de l'industrie textile de ce pays rencontrèrent une certaine bienveillance de la part de leurs collègues masculins d'autres secteurs qui les encourageaient à s'org~niser, faisant des collectes pour leur permettre de disposer des premiers fonds nécessaires à la mise sur pied d'un syndicat ; ils avaient impulsé des meetings où les ouvrières venaient témoigner, racontant le supplice que représentait une journée de travail de douze heures et plus, au cours de laquelle elles n'avaient droit qu'à une seule pause pour boire une tasse de thé et manger un morceau de pain. Ils les avaient encouragées à créer l'Union de protection des femmes travailleuses permettant à celles-ci de béné(icier de cantines afin' qu'elles puissent se nourrir et être défendues par des avocats à bon compte en cas de conflit avec les patrons. Cela se passait à New York. au tout début des années 1860. P~mrtant, quelques années plus tard, quand se réunit le premier congrès de l'Union nationale du travail à laquelle adhèrent ces mêmes travailleuses du textile, les positions sont nettement moins ouvertes. Une résolution progressiste est votée sur le
salaire égal entre hommes et femmes , mais avec les attendus habituels expliquant que cela réduira la tendance des patrons à embaucher des femmes. Et lorsque quelques vingt ans plus tard, au moment de la création de l'AFL (Fédération américaine du travail), centrale nationale et international des syndicats, ces mêmes travailleuses - ou leurs sœurs ou leurs filles- demandent à en faire partie, la réponse est plus réticente. Il s'ag it d'une union assez lâche d'organisations prétendant défendre avant tout les travailleurs qualifiés. Et comme on le sait, les ouvrières sont confinées dans des secteurs où l'absence de qualification n'a d'égale que la faiblesse des salaires. Elles demandent donc à payer des cotisations moins fortes que celles de leurs collègues masculins. Cette revendication est si mal reçue dans les sections locales qu'on fait tout pour les décourager d'adhérer . Les travailleuses de la chaussure de Pontiac, en Illinois, devant un tel refus , font appel aux instances centrales de l'AFL, lesquelles leur donnent raison. A quoi le secrétariat local de la féçiération répondra : << Ces femmes veulent évidemment adhérer pour bénéficier de notre capacité à négocier et nous pouvons très bien nous passer de tels membres. )) Les ouvrières font alors appel à la centrale pour obtenir l'autorisation de s'organiser directement comme section locale. Mais le syndicat national des travailleurs de la chaussure protesta avec tant de véhémence que l'AFL refusa. Que leur restait-il à faire? Elles renoncèrent tout simplement à se syndiquer. Il faut dire qu'entre la première période évoquée et la seconde, l'Amérique avait connu de 187 3 à 1877 l'une de ses plus graves crises économiques en dehors de celle de 1929. Après en être sortie grâce à un processus accéléré de concentration industrielle, elle était devenue l'une des premières nations sur le plan économique. Les secteurs « typiquement féminins» (textile, chaussures) qui représentaient l'essentiel du développement économique des années 1860 avaient donc largement perdu de leur importance aux yeux de la bourgeoisie .. . et à ceux des travailleurs (54). Pour des raisons corporatistes, certes, mais parce qu'il s'y mêlait aussi une appréciation subjective considérant qu'il était « normal » que les femmes gagnent si peu puisqu'elles ne formaient qu'une force de travail d'appoint dont la place «naturelle» n'était pas à l'usine. On ne pouvait donc pas compter sur elles dans le syndicat, vu la fluctuation bien connue de la main-d'œuvre féminine. Les unions n'avaient par conséquent pas à s'en soucier. Pourtant, en même temps que leurs salaires diminuaient et que leurs conditions de vie empiraient, le nombre des femmes actives avait augmenté (55). C'est ce qui amena certaines d'entre elles à (54) B. Wertheimer, op . cit. chap. 9 à Il , p. 151 -208. (55) Le nombre des femmes et des enfants actifs avait augmenté de 38 % de 1870 à 1880, et de 51 % durant les dix années suivantes.
créer la Ligue syndicale nationale des femmes dont il est question plus haut.
Le deuxième exemple, c'est celui de la France, pays à propos duquel nous avons déjà souligné combien les femmes avaient eu du mal à y faire reconnaître leur droit au travail. La progression du nombre de femmes dans les syndicats ouvriers est à la mesure de 1 'attitude chauvine du prolétariat masculin. Le taux de syndicalisation général est de toute façon très faible : il passe de 2, 9 % en 1900 à 4,9 % en 1911. Mais il est encore beaucoup plus faible chez les femmes . Alors que celles-ci représentent 36% de la main-d'œuvre active en 1911, elles ne forment que le 9,8% des syndiqués. Il est d'ailleurs impossible de savoir précisément comment elles se répartissent dans les divers syndicats tant les renseignements sur le prolétariat féminin sont maigres dans les statistiques existantes. On relève cependant que sur près de trois cents syndicats où se trouvent des femmes le dixième environ est composé exclusivement de travailleuses (dont le tabac. l'habillement, le textile, etc.). Là où la division du travail est particulièrement accrue (les quelques hommes qui travaillent dans ces secteurs ont en général des emplois qualifiés), la tendance est donc à une organisation séparée préservant les intérêts corporatistes des mieux rémunérés. L'histoire montre aussi que la participation des femmes aux grèves est relativement plus faible que celle des hommes dans la mesure où elles sont frappées beauëoup plus sévèrement par la répression étant une main-d'œuvre moins qualifiée et plus facilement remplaçable (il n'est pas rare de voir la totalité des travailleuses d'une entreprise renvoyée à la suite d'une grève). De plus, le travail dans les prisons et les couvents, de même que le travail à domicile permettent aux patrons de tenir plus facilement en échec les grèves de femmes. Que font les syndicats par rapport à cela ? Non seulement, ils n'interviennent pas, mais ils se taisent lorsque les hommes continuent le travail durant une grève des femmes. Ils ne protestent même pas lorsque -comme c'est le cas, à plusieurs reprises dans des secteurs comme le livre, les métaux, le cuir - les hommes font grève pour le renvoi des femmes. En revanche, la presse syndicale se plaît à souligner que dans certains conflits, les femmes ne sont pas solidaires ... Si les exemples de solidarité entre hommes et femmes existent néanmoins, ils semblent former l'exception. Comment s'étonner alors que les femmes ne soient pas plus empressées à se syndiquer ? Comment s'étonner du fait qu'elles entrent souvent au syndicat pendant une grève pour en ressortir ensuite, paraissant considérer celui-ci << comme une institution qui doit pourvoir à tous les secours et procurer toutes les satisfactions, sans le moindre souci personnel et le moindre effort (56) », comme le dit un (56) M. Guilbert, op. cit. p. 243.
secrétaire syndical ? « Combien de syndicats d'ouvriers n'ont été qu'un déjeuner de soleil ! )), s'exclame un autre qui ne semble pas se demander pourquoi. De fait «les influences proudhoniennes et positivistes dominantes alimentent les oppositions à la concurrence féminine et lui apportent des justifications )), dit Madeleine Guilbert.
« Il est important de remarquer que, dans les textes cités, quelle que soit la tendance des auteurs, la participation des femmes aux actions ouvrières apparat! toujours comme un fait revêtant un caractère exceptionnel. Le ton avec lequel on salue leur présence dans les congrès, lamanière dont on signale leur participation ou leurs comportements dans les grèves sont certes marqués par le style syndical de l'époque, ils n'en révèlent pas moins qu 'ils 'agit là de faits étrangers à la conception couramment répandue, jusque dans les milieux ouvriers, du rôle de la femme dans la société et que, pour les militants eux-mêmes, ce sont des faits d'un caractère exceptionnel (57). )) Dans le syndicat le plus conservateur dont nous avons déjà parlé -celui du Livre- l'affaire Couriau qui éclate en 1913 montre à ~uel point ses membres étaient imbus de leur supériorité. Malgré la résolution passée au Congrès du Livre en 1910 acceptant enfin le principe de l'admission des femmes dans le syndicat -avec un certain nombre de restrictions, il est vrai- la demande d'adhésion présentée par Emma Couriau à la section de Lyon est refusée et son mari rayé du syndicat ! Cette affaire va faire couler beaucoup d'encre dans la presse syndicale et les articles sont pour la plupart de la plus belle veine réactionnaire. L'un des auteurs n'écrit-il pas :
« Pour moi, l 'idéal serait que la femme ne travaillât pas, que l'homme pût suffire aux besoins de la maisonnée. Mais je ne vois qu'un moyen d 'atteindre ce but: l'éducation. JI faudrait arriver à faire pénétrer dans l'esprit des hommes la notion d'équivalence de la fonction ménagère par rapport aux autres fonctions . )) Et Rosmer de conclure cette série d'échanges parus dans la Bataille syndicaliste Uournal officieux de la CGT dont les principaux animateurs étaient des syndicalistes-révolutionnaires) :
(( Il est étonnant de trouver tant de défenseurs de la famille parmi des militants ouvriers. Sans doute, pour quelques-uns, c'est un moyen (57) M. Guilbert, op. cit. p. 435.
hypocrite de se débarasser de l'ouvrière. Mais la plupart sont sincères. Quand Paul Bourget ne trouvera plus de disciples chez les bourgeois, il pourra venir en chercher dans les syndicats (58). » Cela fera néanmoins évoluer les débats puisque, dans une série de prises de positions publiées par la suite, on trouve moins d'adversaires déclarés du travail des femmes. Aucun article ne va pourtant jusqu'à mettre en cause la division sociale du travail ni la division des tâches dans la famille. « La femme n 'est-elle pas trop occupée par les besognes journalières pour s'intéresser à la vie syndicale ? », se demande un syndicaliste. Mais il n'en tire pas de conclusion.
La CGT, elle, en conclut que ce qu'il faut aux femmes travailleuses, c'est la semaine anglaise, lorsqu'elle entreprend une grande campagne pour la réduction du temps de travail en 1911. « On est frappé de l'insistance avec laquelle la presse souligne les incidences qu'une telle conquête aurait sur la condition de la femme », dit Guilbert.
Une affiche de la CGT divisée en trois parties illustre le progrès qui, selon elle, s'ensuivrait pour l'ouvrière. A gauche, une image montre une femme devant un atelier de tissage avec le commentaire : « Que de tableaux charmants, que de ravissantes perspectives de vie heureuse nous présage l'acquisition de la semaine anglaise 1 » Au centre, on voit une femme qui balaie avec en-dessous le commentaire :
« La voilà, l'œuvre immédiate à entreprendre 1 La voilà l'action persévérante qui s 'offre à nous 1 Hardi 1 les travailleurs de toutes corporations pour la conquête de la semaine anglais;.? 1 Pllq nous donnera un jour entier .. . (et le texte continue sous l'image de droite représentant une femme assise dans un pré face à son enfant qui tient un bouquet de fleurs) ... de repos hebdomadaire; elle nous incitera à vouloir abréger le nombre journalier de nos heures de travail; elle nous donnera le temps de mieux vivre. Pour nos familles et pour nousmêmes, conquérons donc la semaine anglaise 1 J) Il n'est pas besoin de commentaires ... Quelques militantes interviennent certes, de temps à autre, dans la presse pour exprimer un point de vue différent, mais elles sont loin de faire le poids face au nombre de considérations passéistes émaillant les autres articles dont beaucoup sont rédigés par des syndicalistes-révolutionnaires. Le découragement est donc grand, au point qu'Emma Couriau conclut la discussion à propos de son cas par ces mots : (58) Op. cit. A ce propos, voir aussi Ce n'est pas d'aujourd'hui, de Madeleine Colin, Editions sociales 197 5, p. 42.
« Que faire ? Formons notre syndicat nous-mèmes, donnons-lui l'ardeur combative et éducative qui semble de plus en plus devenir l'apanage des femmes. Lorsque nous serons fortes et que nous aurons montré ce que nous sommes capables de faire, il faudra bien que la Fédération du Livre nous accepte (59). )) Avec des positions comme celles qui viennent d'être évoquées, il est normal que la progression de l'entrée des femmes dans les syndicats ait été aussi lente dans •~ plupart des pays (60). Il est normal aussi, que les syndicats n'aient pas été capables d'enrayer l'influence des associations féministes bourgeoises auprès des travailleuses. Ceci d'autant plus que la division des tâches entre mouvement féministe et organisations syndicales était souvent théorisée par les militantes les plus combatives. C'est Marie Guillot dans la Voix du peuple (organe de la CGT) qui écrit en 1 914 :
« Je 1 'ai dit et je le répète : les groupements féministes ont leur raison d'être, leur utilité sociale, ils ont une lutte à mener pour la conquête des droits civils, sociaux et politiques des femmes. Mais autant il est maladroit et malséant aux hommes syndiqués de travailler avec ces groupements pour la réalisation de leurs tàches, autant il est maladroit et malséant à ces groupements de venir s'immiscer dans une lutte qui n 'est pas de leur ressort mais de celui de la CGT, surtout après la création d'un organisme de propagande et d 'organisation ouvrière féminine . )) Cette vision gradualiste des choses rejoint très exactement les positions réformistes en d'autres domaines : la conviction de l'aile droite de la social-démocratie qu'il fallait, d'une part, un programme minimum concernant les réformes qu'il est possible d'obtenir et. d'autre part, un pro(59) M. Guilbert , op. cit. p. 426 . On est loin de la position de Zetkin qui déclarait dans Die Gleichheit, en 1893 : « L 'organisation des femm es ne fera de progrès réels que lorsqu 'elle ne sera plus revendiquée par une minorité et que chaque membre du syndicat sera convaincu de la nécessité de f aire de chacune de ces travailleuse un membre du syndicat. (. .. ) Les travailleurs doivent cesser de voir dans la travailleuse d'abord une femme à contempler. >J Cité dans Arbeiterbewegung und Frauenemanzipation, 1889 bis 1933 , Marxistische Blatter, 1973. (60) A l'exception de l'Allemagne cependant. où le nombre de femmes adhérant aux syndicats passe de 1 5 000 en 1 8 96 à près de 2 00 000 en 191 0 ; cette augmentation extraordinaire étant due à la croissance du pourcentage de femmes actives, à l'expiration des lois répressives interdisant aux femmes de se syndiquer et à l'agitation effectuée par la social-démocratie.
gramme maximum, dont on pouvait parler, qu'on pouvait publier mais qui n'avait pas d'implication immédiate dans l'intervention. C'est le principe de la « révolution par étapes » qui est illustrée ici par les propos de Marie Guillot. On voit qu'il imprègne non seulement les idées de tous ceux qui préfèrent remettre au lendemain une lutte pour l'émancipation des femmes risquant de les perturber dans leur train-train quotidien, mais celles aussi de nombre de militantes sur qui les discours relatifs à la division entre « politique » et « syndical » ont eu prise. Seule la rupture des révolutionnaires d'avec la social-démocratie droitière pouvait remettre en cause la politique collaborationniste dominant s dans les partis de la ne Internationale en même temps qu'elle les amenait à poser en d'autres termes la lutte à mener , non pour l'émancipation seulement, mais pour la libération des femmes. A l'origine de la Révolution russe ...
On sait le rôle qu'ont joué les ouvrières du textile de Petrograd dans le déclenchement de la révolution de février . A l'occasion de la Journée internationale des femmes, et contre l'avis des directions mencheviques et bolcheviques, quelques centaines d'entre elles se réunirent en assemblée générale, le 23 février au matin, décidèrent d'appeler à une grève d'une journée et elles élirent des déléguées afin de populariser leur action dans les autres entreprises. « Une révolution amorcée par le bas )), dira Trotsky. << Surmontant les résistances de ses propres organisations révolutionnaires, la partie la plus opprimée du prolétariat - les ouvrières du textile parmi lesquelles sans aucun doute beaucoup de femmes de soldat- prit l'initiative de son propre chef )) Sur le moment cependant, le bolchevik Kayurov, qui avait été envoyé la veille auprès des femmes pour leur intimer l'ordre de respecter la discipline du parti, ne cacha pas sa fureur :
11 J'étais absolument indigné par le comportement des grévistes . A la fois parce qu 'elles avaient délibérément ignoré la décision du comité de district du parti et aussi parce qu'elles étaient entrées en grève après que je leur avais demandé, le soir précédent, de garder leur calme et de maintenir l'ordre. Il ne semblait y avoir aucune raison justifiant leur action, si ce n 'est les queues toujours plus longues pour le pain qui avaient déclenché la grève (61). )) Ce « si ce n'est .. . )) est magnifique de naïveté. Toujours est-il que le (61) V. Kayurov Pro/etarskaia Revo!iutsia, n• 1. 1923, cité par G. Kaikov: Russia 1917: the February Revolution , Oxford 1967.
mécontement croissant des femmes russes face à la montée des prix, face 2. l'impossibilité de nourrir une famille dont elles étaient devenues les principales responsables en l'absence des hommes partis au front, ne fut pas un mince argument pour décider les bolcheviks à entreprendre un travail d'agitation en leur direction. << Tant que les femmes ne prendront pas part de manière autonome, non seulement à la vie politique en général, mais aussi aux tâches sociales quotidiennes et universelles, ce n'est pas la peine de faire allusion à une démocratie pleine et stabilisée, sans parler du socialisme », affirmera Lénine à son retour en Russie. Dès le lendemain de la Révolution d'Octobre, une série de mesures seront prises par les bolcheviks, décrétant l'égalité des femmes sur le plan légal et jetant les bases de la lutte pour leur émancipation et pour leur libération. Non seulement les femmes mariées n'étaient plus tenues de suivre leur mari et devenaient indépendantes, mais elles avaient le droit de choisir librement leur profession, d'obtenir un salaire égal pour un travail identique et l'accès aux emplois dans les services de l'Etat leur était assuré. Les licenciements innombrables de femmes enceintes étaient désormais interdits. L'avortement devenait libre et gratuit et l'éducation mixte assurée. La loi prévoyait aussi des cantines d'entreprise ouvertes à tous pour décharger les femmes de leurs tâches domestiques. La procédure de divorce fut simplifiée, mettant la femme et l'homme sur un pied d'égalité.
« Le gouvernement soviétique n'a pas laissé en place une seule des lois qui maintenaient la femme dans un état de sujétion abjecte », dira Lénine s'adressant à des ouvriers deux ans plus tard.
« Certainement des lois en soi ne suffisent pas et nous ne saurions nous satisfaire de l'existence de décrets. Mais du point de vue légal, nous avons fait tout ce qui était nécessaire pour que la femme soit l'égale de l'homme et nous avons le droit d'en être fiers » (62). Face à la tendance à renvoyer les ouvrières dans leurs foyers lors du retour des soldats de l'armée, un décret stipula même qu'à qualification égale, la préférence devait être donné aux femmes seules ayant des enfants en bas âge.
Si les travailleuses avaient joué un rôle moteur dans les luttes au départ de la révolution, on s'aperçut vite néanmoins combien leur participation dans les soviets et dans les organes du nouvel Etat ouvrier restait limitée. Tenant compte de ces difficultés, le comité central bolchevik convoqua, en novembre 1918, la première Conférence pan-russe des femmes ou v ri ères et paysannes. Celle-ci adressa un appel au parti « afin qu'il (62) Cité par Jessica Smith dans Women in soviet Russia, New York 1928.
organise, en s'appuyant sur les militantes les plus actives, des groupes spéciaux de propagande et d'agitation parmi les femmes afin de mettre en pratique l'idée du communisme ». La réponse des bolcheviks fut de créer une commission du comité central qui, l'année suivante, devait devenir le département des femmes travailleuses et paysannes (Genotdel), sous la responsabilité d'Inessa Armand. Son but essentiel n'était pas tant de recruter au parti que d'instruire les femmes non-membres du parti sur leurs droits et de gagner leur collaboration à la construction de l'Etat soviétique. Par rapport aux résistances dont les bolcheviks avaient fait preuve avant la guerre devant toute idée d'organisation séparée des femmes, cette décision représentait un pas en avant. La plupart des textes et déclarations mettent cependant l'accent sur le caractère transitoire de cet organe. Samoïlova. qui avait été l'une des plus hostiles, en 1917 encore, à la création de structures d'intervention autonomes parmi les femmes, reconnut par la suite que cela ne conduisait pas à une division au sein de la classe ouvrière, bien au contraire. Certes, on aurait pu discuter des problèmes abordés dans les réunions des Genotdel dans des conférences « mixtes », dit-elle. Le problème, c'est que les femmes n'étaient pas nombreuses dans ces conférences-là ... Cependant, elle décrit les organes du Genotdel comme des groupes d'agitation spéciaux rattachés aux comités régionaux du parti, justifiés par la « menace potentielle que représentait l'arriération politique des femmes dans une situation de guerre civile >>. Il ne s'agissait pas, insiste-t-elle, «d'organisations purement féminines, ce n'étaient que des groupes techniques. travaillant sous le contrôle des organisations de notre parti, dans le même sens où des sections militaires dirigées par le parti interviennent parmi les soldats de l'Armée rouge (63) >>.
Si le parti lui-même alla plus loin dans sa reconnaissance de ces structures comme des organes à long terme, en intégrant des représentantes des Genotdel dans tous les comités du parti, dans les diverses commissions gouvernementales et dans les syndicats, cela ne l'amena pourtant jamais à poser explicitement le problème d'une organisation autonome des femmes , comme le montre bien les déclarations de Kroupskaïa et de Zetkin citées en tête de cet article. Il n'y avait pas de <! question spécifiquement féminine » et là-dessus, les bolcheviks n'en vinrent jamais jusqu'à mettre en question les traditions de la social-démocratie allemande. Il faut dire toutefois combien ces groupes du Genotdel contribuèrent à l'éducation politique de couches significatives de femmes en même temps qu'ils étaient un des éléments essentiels de la lutte contre l'analphabétisme. Kollontaï (63) Konkordiya Samoilova. cité dans un article d'Alix Holt sur « La politique de la Russie soviétique en matière sexuelle », à paraître prochaînement.
met souvent l'accent sur le fait que les réunions de ces groupes permettaient aux femmes de reprendre confiance en elles-mêmes (64).
Il faut dire aussi que la tâche des bolcheviks n'était pas simple. Sans parler de la situation économique catastrophique au moment de la révolution et sans revenir sur des éléments que tout le monde connaît (manque de nourriture, de charbon pour faire fonctionner les entreprises, hôpitaux bondés, moyens de transports détruits, etc.), il faut rappeler que de plus cela se situait dans un pays où les traditions féodales avaient survécues dans bien des région et où les lois permettant à la femme de devenir l'égale de l'homme faisaient figure de véritable révolution. Il s'agissait donc de combiner tâches démocratiques et tâches prolétariennes, de répondre à des besoins extrêmement hétérogènes. Un seul exemple en ce qui concerne la situation des femmes : dans les régions de l'Asie centrale colonisées par la Russie tsariste, où les coutumes islamiques avaient perduré, la règle dominante faisait de la femme l'esclave du mari. Cela variait bien sûr d'un coin à l'autre et d'une classe à l'autre, le statut des femmes pauvres étant moins rigidé que celui des femmes riches, vu l'importance de la force de travail des paysannes ou des nomades. ce qui impliquait de leur laisser une certaine liberté. Mais J'institution universelle que représentait encore à cette époque le kalym (échange des fiancés) en dit assez long sur l'absence totale de relations émotionnelles dans le mariage. Le prix de la femme avait été négocié entre les deux familles et la cérémonie du mariage n'était au mieu x qu'un moment où on enregistrait la transaction. Le mari pouvait résilier le contrat de mariage à n'importe quel moment et la polygamie comme les mariages d'enfants et les infanticides étaient chose commune. Si la femme s'échappait, elle pouvait être poursuivie et punie comme criminelle par le clan de son mari . Chez les pauvres, le rapt remplaçait souvent le kalym ; une fois qu'elle avait été enlevée et violée, la femme n'avait pas d'autre choix que de rester là, vu qu'elle était déshonorée et qu'aucun autre homme ne voudrait d'elle. Même le veuvage ne lui apportait aucune liberté étant donné qu'elle restait la propriété de la famille de son mari. Le voile était obligatoire. Il faut comprendre que le kalym était une institution centrale dans l'organisation de la société, à la base d'un (64) Cf. le témoignage d'une ouvrière des tabacs. cité par Jessica Smith, op. cit. p. 53 et repris par Sheila Rowbotham dans Féminisme et Révolution (p. 166): 11 Je me souviens de la première réunion de femmes que j'avais convoquée; j'encourageais ces femmes à évoquer devant nous leurs problèmes. L'une après l'autre, chacune se leva pour exposer ses malheurs. ( ... ) Chacune se demandait pourquoi la malchance s'acharnait contre elle. Maintenant elles ont enfin pris l'habitude de parler de nos problèmes, de l'organisation de nos crèches, des soins à prodiguer à nos enfants, de l'amélioration de nos conditions de vie. C'est là un grand succès d'avoir amené toutes ces femmes à penser et à agir de manière collective . »
système compliqué de dettes. de devoirs et de serments de fidélité liés à l'existence d'armées privées.
Proclamer l'indépendance de la femme, cela revenait à ébranler tout le système social bien plus directement que toute annonce de décrets proclamant l'établissement de la République des soviets. Conscient du danger d'une évolution qui bouleverserait trop rapidement les mœurs ancestrales, Lénine avait proposé un plan tendant à remplacer progressivement et systématiquement les institutions locales par les organes de l'Etat soviétique, en faisant la preuve de la supériorité de ces derniers dans leur capacité à protéger les plus faibles et les plus pauvres. Mais ce n'est qu'à la fin de la guerre civile que les bolcheviks purent réellement commencer à intervenir efficacement dans ces régions. C'est à ce moment qu'ils commencèrent un travail parmi les femmes , organisant dans des tentes des cours d'alphabétisation et d'hygiène, des réunions où l'on expliquait aux femmes quels étaiçnt leurs droits, etc. La réponse des sections locales du parti à ces mesures allait de la franche hostilité à l'incompréhension passive. Au Daghestan par exemple, la loi abolissant le ka/ym fut interprétée comme une instruction impliquant l'abaissement du prix des fiancées (65). Cela donne une idée des difficultés auxquelles étaient confrontées tant la direction du parti que les militantes du Genotdel chargées de la propagande et de l'éducation parmi les femmes de telles régions. On ne peut dès lors faire une analyse des positions adoptées par les bolcheviks sur la question de l'émancipation et de la libération des femmes sans rappeler toujours et encore la situation objective extrêmement arriérée à laquelle ils étaient confrontés (66). D'autant qu'il faut ajouter aux facteurs déjà évoqués les conséquences de la guerre civile. En 1920, Lénine s'impatientait face à la (65) Cf. à ce propos l'article paru dans Women and Revolution, journal trimestriel de la Ligue spartaciste, n° 12. été 1976. Il faut ajouter que, lorsque par la suite, au cours de la 11 troisième période >,, le parti lança une campagne massive et sans nuances pour la suppression du port du voile. il obtim certes un trés grand écho parmi les femmes qui rejoignirent les agitatrices du Genotdel dans des manifestations de rue à l'occasion du 8 mars 1927, arrachant leur voile et s'attaquant aux sanctuaires religieux, mais ce fut également le signal d'un massacre perpétré par les hommes qui s'estimaient déshonorés. (66) Dans ce sens, aussi bien l'article d'Anne Bobroff, «The Bolchevik and Working Women, 1905-1920 », paru dans Soviet Studies. vol. XXVI. n° 4, p. 540-68 , que celui de Sybille Plogstedt, « Frauen in der Russischen Revolution», paru dans Frauen und Wissenschaft, Courage Verlag, Berlin 1977, ne sont pas sans tomber dans une analyse trés subjectiviste des carences de la direction bolchevique. C'est pourtant Plogstedt elle-mème qui rappelle que le code des mœurs russe du XVI• siécle était encore en vigueur dans les faits dans plus d'une famille au moment de la révolution. Celui-ci dit : 11 Si une femme refuse d'obéir et n'écoute pas ce que l'homme lui enseigne, il est recommandé, en fonction de la gravité de sa faute, de la corriger avec un fouet, mais pas en présence d'autrui ; mieux vaut faire cela entre quatre yeux. n ...
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lenteur des autorités locales dans la mise en application des directives concernant l' établissement de crèches et de cantines permettant de soulager les femmes dans leur travail. On comptait en effet sur la patience des femmes jusqu'à ce que le budget autorise de telles réalisations (67). Trotsky, de son côté, encourageait hommes et femmes à s'engager dans des expériences communautaires sans attendre que l'Etat puisse répondre aux besoins de l'ensemble de la population. Mais pour un Lénine, pour un Trotsky, pour une Kollontaï, combien de dirigeants bolcheviks qui n'avaient pas compris l'importance d'un changement radical dans la situation des femmes pour la construction même de la société socialiste ? Dans son livre Changer la vie, changer la ville, Anatole Kopp montre bien que non seulement les difficultés financières étaient une condition objective faisant obstacle à un changement réel dans le mode de vie, interdisant l'organisation de véritables communes (comment faire quand on manque de bois, de charbon, qu'on n'a pas d'eau chaude, qu'on a faim, pour créer un nouveau type de relations individuelles et collectives ?), mais que ces conditions servaient à de nombreux dirigeants pour justifier leur conception réactionnaire de la famille. Sans parler des positions de Semachko qui fondai ses appels à l'abstinence sexuelle sur des arguments économiques (l 'existence de centaines de milliers d'enfants abandonnés; la nécessité d'enrayer d'abord les épidémies, la famine ; l'impossibilité de construire des crèches supplémentaires, etc.), il faut rappeler que d'autres, comme Zalkind vont plus loin. « Comment peut-on, d'un point de vue révolutionnaire conséquent, aborder la question sexuelle ? », demande-t-il. << Comme un moyen de production , la classe se reproduisant ainsi elle-même. »! Et d'ajouter: « Quant aux soi-disant aspects révolutionnaires de la forme « légalisée » de la vie sexuelle, il faut sans hésitation affirmer que, dans les conditions de la période de transition- alors que l'Etat prolétarien n'est en mesure d'entretenir que 1 % de l'ensemble des enfants- la famille révolutionnaire (en tant que centre éducatif) non seulement ne dépérira pas mais qu'au contraire elle constituera un puissant apport à l'éducation que, par ailleurs, l'Etat donne aux enfants (68) .»
On est bien loin, ici, non seulement des théories de Kollontaï mais de celles de Marx et d'Engels. Si des dirigeants affichaient ce type de position on peut imaginer ce qu'il en était de la masse des prolétaires. A ce propos, le texte sténographié des discussions organisées par Trotsky en 1923 avec un groupe d'agitateurs du parti sur les problèmes posés par le changement du mode de vie est extrêmement révélateur. Les interventions montrent (67) Cf. Hilda Scott, Women and Socia/ism , éd. Allison and Busby 1976. (68) A. Kopp, op. ci(., éd. 10-18 1975, p. 97-98. (69) L. Trotsky, les Questions du mode de vie, éd . 10-18, 1976 p. 137.
qu'il s'agit d'une question ressentie comme très importante par la plupart des ouvriers communistes, mais elles soulignent en même temps combien il est difficile d'aborder ouvertement la chose, combien la presse est pauvre en articles sur ce thème et surtout combien les hommes continuent à considérer comme normal de militer pendant que leur femme reste à la maison et accomplit les tâches ménagères imposées par les restrictions économiques. Même parmi ces responsables, certains ont une vision totalement étapiste des mesures à adopter. « Tant que nous serons dans une période de transition, tant que nous n'aurons ni crèches ni jardins d'enfants, tant que les femmes communistes devront faire la lessive, laver le plancher, car il leur est impossible d 'éviter ces obligations domestiques, tant que les maris iront à des assemblées et liront le journal, les femmes n'évolueront pas. Mais quand tout sera bien organisé, les femmes n'auront plus à faire la lessive et pourront se rendre aux réunions (69) » dit l'un d'eux qui ne semble pas imaginer un autre type de répartition des tâches possible ... 'D'autres insistent sur les nombreux cas où le mari a obligé sa femme à quitter le parti pour s'occuper des enfants et du ménage.
« Si on examine la vie des communistes, on s'aperçoit qu'en fait la femme reste à la maison, tandis que son mari, communiste, court les assemblées. Les femmes des communistes sont très peu intégrées à l'activité sociale (70). » Certes, la question du byt (mode de vie) est très présente dans les préoccupations des écrivains, poètes, artistes regroupés au sein du LEF (Front gauche de l'art) et Trotsky, pour sa part, y attache une importance décisive dès le lendemain de la révolution, convaincu que «c'est en même temps qu'il faut édifier et les bases économiques et les rapports sociaux inséparables du nouveau mode de production (71) ». Mais il n'en reste pas moins que la « reconstruction du mode de vie » fut bloquée presque aussitôt après avoir été entreprise. L'introduction de la NEP ne pouvait, en effet, que renforcer le camp de ceux qui avaient adopté jusque là les positions les plus rétrogrades.
« L 'amélioration du niveau de vie de la classe ouvrière durant cette période en Union soviétique sera liée, en ce qui concerne la femme- mais pas seulement pour elle- à des formes bourgeoises de prospérité et de bien -être qui ne peuvent être assurées sans 1 'oppression de la femme dans le ménage (72). » (70) Idem , p. 135. (71) Idem, introduction d'Anatole Kopp, p. 12. (72) Sybille Plogstedt, op. cit. p. 308.
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A cela s'ajoutait la difficulté à faire que des lois progressistes comme celles touchant au mariage et conçues à l'origine comme un moyen essentiel de libération des femmes, ne se retournent pas contre ces dernières. « Même parmi les ouvriers responsables, nombreux sont ceux qui ont abandonné leur femme, la laissant parfois avec cinq enfants », dit l'un des militants avec lesquels s'entretient Trotsky. Comment s'étonner dès lors que l'on vît souvent un paysan épouser au printemps une jeune fille solide et l'abandonner enceinte à l'automne lorsque les moissons étaient rentrées ? Et pourquoi se serait-il soucié du fait qu'elle attendait un enfant dès lors qu'elle pouvait avorter ? L'expérience montrait ainsi que les femmes n'étaient pas près de devenir de véritables égales des hommes. Avec l'augmentation du chômage féminin entraînée par la NEP et l'accroissement du nombre de divorces, beaucoup de femmes qui avaient vécu jusque là comme travailleuses domestiques non rémunérées se retrouvèrent dans une situation plus que difficile. Dans ce sens, la nouvelle loi sur le mariage introduite en 1 926 qui établissait la communauté de biens- qui représente bien sûr un retour en arrière puisqu'elle limite l'indépendance économique de la femme- doit être comprise aussi comme la reconnaissance de la valeur du travail domestique, en une période où les femmes n'avaient souvent pas d'autre moyen de subsistance (7 3).
On ne saurait donc être trop prudent dans le jugement porté sur les mesures prises par les bolcheviks durant cette période pour tenter d'arracher les femmes à leur situation de dépendance et de soumission. Cela ne saurait nous éviter pour autant un examen attentif des positions plus qu'ambiguës adoptées par la direction sur un certain nombre de points et des carences théoriques même chez ceux et celles qui faisaient preuve des attitudes les plus progressistes en la matière (74). A propos de la sexualité ...
Je n'insisterai pas ici sur la conception de la division des rôles au sein de la famille en ce qui concerne les tâches qui ne peuvent être prises en charge par l'Etat soviétique. Tant Lénine que Kolontaï, tout en mettant l'accent sur l'importance de la socialisation des tâches domestiques, semblent continuer à considérer comme normal que ce soient exclusivement les femmes qui s'occupent des enfants en bas âge. De même, il semble aller de soi que ce soient des femmes qu'on charge d'assumer les tâches so(73) Voir l'article d'Alain Brossai dans ce numéro. (74) A ce propos, voir l'article sur le livre de Kollontaï dans ce même numéro.
ciales relevant de leurs activités traditionnelles (7 5) et l'on ne rencontre guère, dans la presse du parti ou dans les brochures d'agitation, d'appels aux hommes à prendre leur part de travaux dans le ménage aussi longtemps que crèches et cantines n'existent pas en nombre suffisant. Seuls Inessa Armand et Trotsky, semble-t-il, accordèrent une attention spécifique à ce problème. La première en insistant sur la nécessité, pour les hommes également, de contribuer au travail domestique dans un exposé sur « La libération des femmes de l'esclavage domestique » (effectué en 1 918 dans le cadre de la première Conférence pan-russe des femmes travailleuses et paysannes russes); le second en mettant l'accent sur l'importance des expériences communautaires pour bouleverser les rapports traditionnels entre hommes et femmes dans la vie quotidienne. Mais les groupes de Genotdel, alors qu' ils appelaient les femmes à jouer un rôle nouveau dans la société, ne s'adressaient pas aux hommes pour que, de leur côté, ils reconsidèrent les tâches qui leur incombaient en cette période de transition où dominait la pénurie. On ne vit jamais le parti en tant que tel lancer une campagne mettant en question la division traditionnelle des sexes. Si les réunions de délégués étaient ouvertes aux femmes ménagères, les soviets, eux, étaient composés d'ouvriers(ères), de paysans et de soldats, excluant cependant les ménagères. Ces remarques ne tendent pas à minimiser l'importance décisive de la socialisation des tâches domestiques, pas plus que celle d'une éducation collective dès le plus jeune âge, ou de la transformation de la famille nucléaire grâce à l'existence de rapports sociaux nouveaux tels que les bolcheviks les préconisaient. De cette vision révolutionnaire de la vie quotidienne sous le socialisme, tous les textes de l'époque sont témoins. Tous mettent l'accent sur l'importance de la disparition du travail domestique comme sphère privée. Il nous importe cependant de relever les carences de leur analyse en ce qui concerne les mesures immédiates à prendre pour amorcer une remise en cause de la division des rôles dans une série de domainef; relevant encore du privé. Car le maintien de la division des tâches au sein de la famille est à l'origine de la faible participation des femmes dans les organisations ouvrières des pays capitalistes avancés, quand bien même le nombre de travailleuses est de plus en plus élevé. C'est du moins l'objet d'un débat qui nous semble déterminant. On peut relever en particulier, à propos de la question de l'éducation, que si les bolcheviks ont mis des forces énormes dans l'alphabétisation des (75) Avec une exeption cependant chez Kollontaï puisque, dans sa brochure le Communisme et la Famille, elle affirme que <fans la société future les tâches domestiques seront assumées par des catégories spéciales de femmes et d'hommes (encore que les traductions ne soient pas toutes d'accord là-dessus). Mais ailleurs, c'est plutôt l'image traditionnelle qui prédomine.
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masses qu'ils ont entreprise dès 191 7, s'ils ont compris le rôle qu'aurait l'élévation du niveau culturel pour les femmes notamment, très peu de choses sont dites en revanche sur la bataille à mener contre les divisions traditionnelles dans l'éducation entre garçons et ftlles. La mixité des écoles est certes un premier pas dans ce sens. Mais croire que cela suffira à faire disparaître toute inégalité, c'est compter sans la ténacité des vieux préjugés, c'est sous-estimer les efforts volontaristes qu'il faudrait faire en la matière. Or, les textes de l'époque sont absolument silencieux là-dessus (7 6). On retrouve là une des lacunes déjà évidentes dans le mouvement social-démocrate d'avant-guerre. Alors que les féministes bourgeoises mettaient tout l'accent sur la question de l'éducation, les socialistes, tout en reconnaissant l'importance de ce problème dans leurs résolutions, tendaient à donner la priorité à d'autres batailles (avec des différences selon les pays, les associations massives de femmes prolétariennes ayant de facto commencé un travail dans ce sens, de manière assez pragmatique il est vrai). Ces résistances tiennent d'une part à ce que les positions exprimées par les suffragettes avaient entraîné un refus justifié du mouvement ouvrier de soutenir des revendications qui privilégiaient les femmes des classes aisées (en Allemagne, par exemple, les organisation féminines bourgeoises admettaient dans leur programme que les femmes des couches les plus pauvres ne pourraient avoir accès à l'éducation réclamée que lorsque ce droit aurait été accordé et qu'il serait appliqué à celles des couches les plus fortunées). Mais, d'autre part, il semble qu'il existait aussi un sentiment diffus entérinant une sorte de répartition des tâches entre le mouvement des femmes socialistes et celui des femmes bourgeoises, laissant à ces dernières le soin de s'occuper de ces questions. Comme si c'était une solution pour que le problème soit posé en termes de classe !
Il faudrait pouvoir aborder ici les positions des anarchistes sur ce problème. Ne pouvant le faire, faute de temps et de place, contentons-nous de dire que la question de l'éducation fut non seulement un de leur cheval de bataille, en Espagne, mais qu'elle joua un rôle essentiel dans l'activité des femmes anarchistes dès la ftn du XIX e siècle et surtout durant la période de la Guerre civile de 1936 à 1939, contribuant à les amener à la conception d'un mouvement qui se voulait autonome par rapport aux organisations politiques. Mais, c'est là l'objet d'un autre article (la publication, par Mary Nash, des textes du mouvement Mujeres libres qui se développa durant cette période est précieuse pour comprendre les (76) Cf. les textes publiés par Daniel Lindenberg dans l'Internationale communiste et l'Ecole de classe, de même que ceux contenus dans le livre de Théo Dietrich, la Pédagogie socialiste, (éd. Maspero 72 et 73) ou les textes de Makarenko, notamment le Poème pédagogique, auxquels il est fait allusion par ailleurs dans l'article concernant le livre de Kollontaï.
objectifs que s'étaient fixés les anarchistes en matière d'éducation).
Pour en revenir au problème de la division des rôles et de la perception qu'en avait le mouvement ouvrier dans son ensemble, soulignons qu'il aura fallu l'existence du mouvement autonome des femmes pour que cette question soit posée explicitement et que les directions ouvrières se sentent obligées de commencer à y répondre.
Cela nous ramène donc à la manière dont les révolutionnaires russes ont abordé le problème des relations sexuelles. On ne saurait comprendre la vision traditionnaliste qui se dégage de la plupart des textes quant aux rapports entre mère et enfants (étant admis que c'est l'Etat qui devra se charger de l'essentiel de !éducation de ces derniers) sans se rappeler qu'à l'époque, les contraceptifs sûrs étaient à peu près inconnus, que les couples ne connaissaient guère que la méthode du coït interrompu pour tenter de limiter le nombre des naissances et que, par conséquent, toute idée du contrôle des femmes sur leur propre corps serait apparue comme une abstraction. Or, il est démontré que c'est précisément cette capacité des femmes à décider du nombre d'enfants qu'elles désiraient et du moment où elles les ont qui est à l'origine non seulement d'une transformation dans la vie de celles qui disposent de contraceptifs, mais de toutes les interrogations sur leur rôle traditionnel dans la famille et dans la société. C'est avant tout là-dessus que repose la radicalisation des femmes de la fin des années soixante et l'émergence du mouvement autonome (l'augmentation du pourcentage de femmes actives n'étant pas, dans bien des pays, aussi déterminante, puisque dans plusieurs cas, ce chiffre n'a guère varié depuis le début du siècle).
Les limites objectives et subjectives de la réflexion des bolchéviks à propos de la sexualité doivent donc être examinées de près.
Prenons l'exemple de l'avortement qui ne se posait pas dans les mêmes termes que le problème de la contraception puisque la science médicale disposait alors des connaissances nécessaires pour son application. Etant entendu qu'il ne s'agit pas là d'une solution souhaitable pour les femmes qui doivent faire face à la venue d'un enfant non désiré (on sait tous les traumatismes - et les douleurs physiques - que peut provoquer une interruption de grossesse), il est tout de même étonnant de constater que cette mesure n'est jamais revendiquée comme un droit des femmes, dans les textes de l'époque, mais comme un mal nécessaire, comme une chose qui devrait disparaître avec le temps. Et ceci non pas en fonction de la possibilité qu'auront les femmes d'éviter par d'autres moyens des grossesses qu'elles ne veulent pas, mais en fonction de la capacité de la société à nourrir et à éduquer tous les enfants qui viendront au monde. Le décret passé en novembre 1920 sur la légalisation de l'avortement est très clair à ce sujet :
Eu Le gouvernement des travailleurs et paysans est conscient du mal sérieux que cela représente pour la communauté N, dit le texte à propos des avortements clandestins qui ne cessent d'augmenter en URSS comme dans les autres pays. u Il combat ce mal par une propagande contre l'avortement parmi les femmes. En travaillant pour le socialisme, en introduisant des mesures de protection de la maternité et de l'enfance à grande échelle, le gouvernement tend à assurer la disparition progressive de ce mal. Mais étant donné que les survivances du passé et les difficultés économiques du présent continuent à contraindre de nombreuses femmes de recourir à cette opération, inquiets de protéger la santé des femmes et considérant que la méthode répressive ne permet absolument pas d'atteindre un tel objectif, les commissariats du peuple à la Santé et à la Justice ont décidé N (suit l'énoncé des mesures qui rendent l'avortement libre et gratuit mais limitent strictement son application au cadre hospitalier, n'autorisant que les médecins à l'effectuer et prévoyant même des peines très sévères à l'encontre de toute infirmière ou sage-femme qui passerait outre cette décision) (77).
Il faut dire que le débat contre les théori~s malthusiennes qui avaient eu un impact au sein du mouvement ouvrier lui-même (78) n'était pas (77) Cité par R. Schlesinger The Family in the URSS. Londres. 1949 p. 44. (78) Malthus avait écrit un essai en 1798 «prouvant» par des «lois» économiques que les pauvres devaient inévitablement rester pauvres et ne cesseraient de consommer plus de ressources que celles qui leur étaient dévolues. La distribution des biens n'était pas présentée comme un arrangement dans les intérêts de la classe dominante. mais comme « naturelle ». La solution, selon lui, c'était que les pauvres se marient tard et limitent leur nombre en pratiquant J'abstinence. Ses « théories » reprises et déformées donnèrent naissance par la suite à un mouvement préconisant l'emploi de contraceptifs (encore peu au point pour la plupart -injection d'eau. éponge vaginale trempée dans la quinine, etcmais qui amenèrent un médecin hollandais à inventer le premier diaphragme en 1870).
Il faut dire que les théories néo-malthusiennes telles qu'elles avaient été reprises par plus d'un syndicaliste n'étaient qu'une manière de répondre aux besoins exprimés par de nombreuses travailleuses. C'est du moins ce qui ressort de la lecture de l'Exploitée (déjà mentionné) où les appels aux réurùons organisées par le groupe malthusien de Genève s'accompagnent d'articles sur J'avortement et la contraception, J'absence d'éducation sexuelle, etc. L'auteur s'insurge contre le fait qu'il n'est pas donné aux femmes le moyen d'avoir une procréation consciente. Elle signale J'existence d'une brochure traitant 11 de l'hygiéne sexuelle et de la préservation contre la contraception trop fréquente n (rédigée par un député socialiste et soumise au chef du département de la justice et police de Genève avec son approbation !) L'article indique que plus de 400 lettres mnt parvenues à la rédaction en deux mois sur cette question. 11 L'animal maigre et affamé tue une partie de ses petits pour mieux nourrir ceux qui restent. A la femelle humaine, cette solution très simple est interdite par la loi, et les médecins et sages-femmes ne risquent pas leur situation pour instruire les prolétaires >>. dit Marguerite Faas avec une certaine amertume. Op. cit. p. 7 3. et 78.
Les ouvrières suisses n'étaient sans doute pas sans avoir entendu les appels d'une Nelly
pour rien dans les positions adoptées à l'encontre de l'avortement. Les droits démocratiques des femmes étaient oubliés, au profit du dédain affiché vis-à-vis des petites bourgeoises qui refusaient d'avoir des enfants par confort personnel (même Kollontaï n'échappe pas à cette attitude). Deux jeunes communistes, G. Grigorov et S. Shkotov, par exemple, écrivirent quelques années plus tard que, puisque la NEP avait amélioré la situation financière du pays, le nombre croissant d'avortements était inexcusable. Le souci de voir augmenter la population laborieuse dont la force de travail était indispensable à l'accomplissement des tâches socialistes était souvent à l'origine de telles déclarations (plus de deux millions de personnes avaient disparu durant la guerre puis dans la guerre civile). Mais en tout état de cause, la question de savoir s'il s'agissait ou non d'un droit des femmes ne semble pas avoir été abordée en tant que telle. Bien au contraire, et selon le témoignage de Jessica Smith, le problème de l'avortement «était abordé d'un point de vue d'une limitation consciente de la race plutôt que du point de vue du droit des femmes à choisir elles-mêmes si oui ou non elles voulaient mettre au monde une suite ininterrompue d'enfants (79) ». Ceux et celles qui étaient favorables à l'avortement semblent bien avoir représenté une minorité. Certaines recherches commençaient cependant à être effectuées sur le plan de la contraception. li semble qu'on faisait des expériences sur des animaux pour découvrir Roussel en France qui, transformant les théories malthusiennes préconisant l'abstinence sexuelle, revendiquait au contraire le droit pour les femmes de limiter le nombre des naissances tout en prenant du plaisir lorsqu'elles en ont envie. La solution ? 11 Faisons donc la grève, camarades, la grève des ventres(...) plus d'enfants pour le capitalisme, qui en fait de la chair à travail que 1 'on exploite, ou de la chair à plaisir que l'on souille ! 11 Elle dit par ailleurs : << La maternité n'est noble que consciente, et elle n 'est douce que désirée. n. (cf. Histoire du fém inisme français, op. cit. p.387) Certes, ses théories ne sont pas dénuées d'ambiguïté, mais elles ont le mérite de mettre l'accent sur l'intérêt des femmes, contrairement à certains appels à la « grève des ventres » lancés par des syndicats comme celui des cuirs et des peaux en France, en 1909, sans qu'aucune allusion à la condition des femmes ne soit faite dans la discussion, les seuls arguments avancés ayant trait au fait que 11 les familles nombreuses détournent les hommes de la lutte(!) 11 (cf. Madeleine Guilbert, op. cit. p. 129).
Ce qui rejoint les dclarations de théoriciens de l'époque comme le socialiste italien Mondolfo qui, lui, condamne le néo -malthusianisme lorsqu'il n'est pas appliqué dans l'intérêt de la société en général, mais à titre personnel. Il s'élève contre l'utilisation de contraceptifs « lorsque la décision de de limiter la procréation ne correspond qu'à un ,caprice personnel (. .. ) sans jusf ication objective et allant à l'encontre de la consen•ation de l'espèce 11, (cf Prob/emi del socia/ismo, op. cit., p. 61 ). Dans ce sens, la manifestation organisée par les femmes socialistes berlinoises en 1914 contre l'interdiction des moyens contraceptifs est une exception. D'ailleurs même Die G/eichheit qui aborde le problème ne donne pas l'impression que la contraception est recommandée comme un moyen de choisir pour les femmes, mais comme un moindre mal - se distinguant en cela des positions exprimées par l'Exploitée .
des moyens plus efficaces que ceux qui existaient alors (les investigations s'orientant vers quelque chose qui devait ressembler à la pilule). Il est fait mention, dans certains textes médicaux, d'injections permettant une « stérilisation» d'environ six mois. On examinait également la potentialité des rayons X en matière contraceptive (79). Les progrès dans ce sens semblent néanmois avoir été assez lents et le seul moyen contraceptif accessible- dans les villes essentiellement- était la capote qui représentait un net progrès sur le coït interrompu. Il n'y a guère à s'étonner de ce que les autorités n'aient pas mené de campagne massive pour la contraception si l'on se réfère à la manière dont elles abordaient le problème de l'avortement en 1920, s'employant à en réduire le nombre pour les motifs que l'on a vus. Les rapports sexuels étaient encore tellement liés à la procréation dans l'esprit des gens et les moyens contraceptifs si peu considérés comme une solution pour limiter le nombre des naissances, que certains médecins, favorables aux droits des femmes et convaincus qu'elles devaient pouvoir exercer un certain contrôle sur leurs facultés reproductrices, ne trouvaient rien de mieux que de préconiser l'abstinence ...
Dans la plupart des cas, et en particulier parmi les dirigeants du parti, la permissivité sur le plan sexuel était sévèrement condamnée et l'on sait le scandale que provoquèrent les articles de Kollontaï sur l'amour libre. Les bolcheviks ne spéculaient pas sur le potentiel révolutionnaire que pourrait représenter la libération des rapports sexuels. D'une manière générale, il est vrai, les écrits antérieurs à la révolution n'avaient que très peu abordé le problème d'une société future et des rapports nouveaux qui pourraient voir le jour, transformant la vie quotidienne d'un point de vue collectif et individuel. On en restait pour l'essentiel aux écrits de Marx et de Bebel - encore que ce dernier ait souvent été plus loin dans ses projections à propos de la société socialiste que ne le faisaient les textes officiels au lendemain de la révolution.
En ce qui concerne Engels, il considérait les relations sexuelles individuelles comme le produit d'une histoire liée à la monogamie. Cette dernière, tout comme le capitalisme, devait être transcendée. Bien qu'il se soit refusé à faire des conjectures sur l'avenir, il imaginait, tout comme Marx, l'existence de relations sexuelles dans lesquelles les rapports économiques ne joueraient plus de rôle. Cependant, comme le dit Sheila Rowbotham, « la différence sexuelle entre hommes et femmes est obscurcie par la réduction de l'ensemble de la relation à la capacité de travail de la femme~ Ce qui laisse de côté le fait que les relations sexuelles font partie de la relation des individus au monde extérieur (80) ». Bebel, lui, va plus (79) Je tire l'essentiel de ces éléments d'un article à paraître d'Alix Holt sur « La politique en matiére sexuelle de la Russie soviétique ». (80) Hidden from history, op. cit. p. 68.
loin dans son analyse sur la question. Il décrit notamment comment l'inégalité entre hommes et femmes se retrouve jusque dans les rapports sexuels dans les relations conjugales.
<< Une femme vendue par le mariage doit subir les étreintes de son mari, même si elle a cent raisons de le haïr et de le mépriser (81) .» Bebel, qui a lu Fourier, s'élève fortement contre la morale sexuelle de son époque et définit la sexualité comme un besoin naturel, inaliénable de l'humanité, qui ne peut être satisfait qu'en dehors de toute contrainte économique ou sociale. C'est parce qu'il insiste là-dessus, qu'il décrit longuement les mécanismes faisant de la femme un être soumis et dépendant en système capitaliste (elle dont on entretient la faiblesse physique et sur qui retombent les conséquences de rapports sexuels incontrôlés) que son livre, la Femme et le Socialisme, apporte des éléments radicalement nouveaux face à la pudibonderie de la plupart des textes du mouvement ouvrier. Sa bataille contre la misogynie n'épargne pas certains socialistes « qui s'opposent avec autant d'acharnement à l'émancipation de la femme que le capitalisme s 'opposait au socialisme )). Surtout, il n'hésite pas à mettre l'accent sur la dimension spécifique de la condition féminine.
« Indépendamment de l'oppression qu'elle peut subir en tant que prolétaire, la femme, dans le monde de la propriété privée, est opprimée en tant que femme. Une masse d'obstacles inconnus de l'homme s'opposent à elle à chaque pas (81) .» De ce point de vue, il est non seulement un précurseur, mais il va souvent au-delà de tout ce qui sera écrit par la suite, y compris durant la période révolutionnaire. Dans sa sensibilité au fait que la classe ouvrière est imbibée de préjugés au point que la route sera longue pour atteindre une réelle transformation des rapports affectifs en système socialiste, il se montre plus perspicace que Zetkin ou Kollontaï elle-même. Il est pour le moins étonnant de constater que ce que les bolcheviks semblent avoir retenu de Bebel, ce sont plus les aspects qui font les limites de son livre que sa richesse. Etant entendu qu'ils ont compris une chose essentielle ressortant des écrits d'Engels et de Bebel-la chose essentielle- à savoir qu'il ne peut y avoir de véritable libération dans les rapports sexuels en dehors d'une égalité économique et sociale pour les femmes. Il faut néanmoins souligner combien leurs considérations sur la lutte à mener restent entachées de moralisme et d'idées traditionnelles sur la sexualité. Les assertions de Bebel sur l'homosexualité qualifiée de «satisfaction anormale des besoins sexuels )) et de «perversion )) ne sont pas remises en question, non plus que le lien systématique que fait ce dernier entre sexua(81) A. Bebel, la Femme et le Socialisme, Dietz Verlag Berlin, p. 159 et 127.
lité et procréation. Ni les jugements d'Engels sur la sodomie («pratique abominable et dégradante n) ni les condamnation des dirigeants sociaux-démocrates allemands des <<conséquences dommageables de la masturbation JJ ne font l'objet de commentaires de leur part (dans Ordine Nuovo, on parle de« la violence de l'instinct qui attire un sexe vers l'autre n). Ce sont là des questions que l'on laisse aux « spécialistes », c'est-à-dire les médecins. On connaît les vues de Lénine sur la question sexuelle et le fait qu'il appréciait les préoccupations de nombreuses femmes d'Union soviétique ou d'autres pays à propos du mariage comme une déviation bourgeoise ou un passe-temps futile. « Est-ce le moment, je vous le demande, pour que les femmes travailleuses se posent durant des mois des questions sur le problème de savoir comment aimer ou comment être aimée ? JJ, dit-il à Clara Zetkin en 1920. Pour lui, les discussions des groupes d'ouvrières allemandes auxquelles elle se réfère sont condamnables parce qu'elles se ne situent pas dans un contexte traitant de problèmes sociaux plus généraux. «La préoccupation des femmes communistes, des femmes travailleuses devrait se centrer sur la révolution prolétarienne qui jettera les bases, entre autres choses, pour la modification des relations matérielles et sexuelles JJ, affirme-t-il. Face à son assurance, Zetkin qui, au début de la discussion prenait le parti des ouvrières allemandes, mettant l'accent sur l'importance pour elles de dominer ces questions et de pouvoir s'exprimer sur des sujets généralement tabous dans les réunions du mouvement ouvrier, Zetkin finit par reculer et lui donner raison (82).
Il faut une fois de plus rappeler le contexte dans lequel se situent ces conversations à la fin de la guerre civile, dans un pays où les entreprises ne fonctionnaient plus, où le taux de production avait chuté de manière catastrophique, avec à l'horizon les révoltes de paysans contre les réquisitions, le début des grèves à Pétrograd, etc., alors que tous les efforts ne pouvaient qu'être dirigés vers le redressement de l'économie socialiste. Il n'empêche que les considérations de Lénine ont une portée bien plus générale puisqu'elles s'adressent aux ouvrières de pays comme l'Allemagne et l'Autriche aussi bien qu'à celles d'URSS et que les lettres adressées à Inessa Armand en 1915 (à propos d'une brochure qu'elle rédigait sur l'oppression des femmes) allaient exactement dans le même sens en ce qui concerne ses appréciations quant à l'importance du thème de l'amour libre et de la sexualité.
Inessa Arm~nd et; ~urtout, Kollontaï furent les seules, ou presque, à mener une bataille specifique sur ces problèmes. Les écrits et les romans (82) C . « Extrait d'un carnet de notes » de Clara Zetkin, dans Lénifie sur l'émancipation de la femme, Editions sociales, 1966. Voir aussi le début de l'article sur Kollontaï dans ce numéro.
de Kollontaï à ce propos commencent à être connus. Contrairement aux autres dirigeants sociaux-démocrates, elle considérait dès le début du siècle qu'il était essentiel d'aborder la question des relations sexuelles, voyant dans la crise sociale et sexuelle qui se développait alors un élément important de la future révolution socialiste. Pour elle, les questions de la vie quotidienne - et surtout celles auxquelles sont confrontées les femmes -ne sont pas secondaires par rapport aux problèmes politiques plus généraux. Sa critique porte avant tout sur la monogamie, sur les rapports de possessivité et d'égoïsme que celle-ci entraîne et sur les implications que cela peut avoir dans les rapports sociaux et pour la prise de conscience politique de la classe ouvrière. Son apologie de l'union libre peut avoir quelque chose d'un peu désuet à nos yeux à l'heure actuelle, elle peut sembler entachée des idées répandues par les féministes bourgeoises et ne pas répondre aux préoccupations les plus immédiates des ouvrières du début du siècle : c'est cependant une tentative d'aborder la question des relations entre hommes et femmes, de l'importance des rapports sexuels, qui marquera la réflexion des groupes de jeunes tentant de s'organiser en communes et de rompre avec les relations traditionnelles après l'instauration du régime socialiste (83). La façon dont Kollontaï lie intrinsèquement la bataille à mener pour l'établissement de nouveaux rapports sexuels avec celle pour la démocratie et la liberté d'expression fera date dans l'histoire des mouvements féministes. Aujourd'hui encore, la plupart de ses textes à ce propos sont pour nous matière à réflexion et nous obligent à remettre en cause un certain nombre de réflexes et l'idées toutes faites. Elle est en effet l'une des premières- et l'une des seules de l'époque- à voir que << le personnel, c'est aussi le politique » (84).
La lutte particulière qu'elle mène contre la prostitution s'inscrit dans cette compréhension, même s'il est vrai que c'est là un thème sur lequel il y a unanimité parmi les dirigeants bolcheviks - et avant eux dans l'aile gauche de la social-démocratie- à savoir qu'il s'agit de l'expression même de la dépendance économique de la femme, de l'aliénation des rap(83) Même si, à ce moment là, Kollontaï elle-même semble se tourner vers d'autre préoccupations et abandonner monentanément ce terrain de recherches, comme l'indiqueraient ses cours à l'université Sverdlov. (84) En ce sens , elle va plus loin que le courant anarchiste, puisque quand ce dernier insiste sur l'amour libre, c'est en se fondant sur une conception très traditionnelle de l'amour comme le montrent la plupart des textes. Sur certains points, en revanche, notamment sur la question de l'instinct maternel. de la fonction sociale de la femme déterminée avant tout par la maternité. il y a accord entre eux et Kollontaï. ce qui exprime bien les limites objectives de leur réflexion de part et d'autre, limites explicables par l'absence de moyens contraceptifs déj à évoquée et la difficulté d'imag iner à cette époque un 'autre rapport des femmes à la procréation (sur les positions des anarchistes en Espagne, à cette époque voir G. Scanlon, op.cit. p. 243 à 257).
ports individuels en système capitaliste et de l'hypocrisie de la morale bourgeoise.
Pour conclure, disons que l'absence de toute tentative sérieuse d'analyse matérialiste de la question sexuelle s'ajoutant à la faiblesse des acquis du mouvement ouvrier sur ce point durant les décennies précédentes, empêchèrent les dirigeants du Parti bolchevik de voir le caractère explosif que revêtait ce problème, les faisant surtout passer à côté d'une série d'éléments déterminants pour la pleine participation des femmes aux tâches de la révolution socialiste. Et la Ille Internationale ?
La Révolution russe et l'expérience soviétique marquèrent bien sûr toutes les thèses de la m• Internationale. Celles qui concernent l'intervention parmi les femmes n'y échappent pas. Il importe donc d'examiner de plus près leur contenu et de se demander jusqu'à quel point elles correspondaient à la réalité du travail effectué dans les différentes sections qui avaient adhéré à l'Internationale communiste. Le premier texte date du J•• Congrès tenu en l 91 9 avec un nombre de délégués relativement restreint. La question des femmes fut néanmoins abordée et une motion de Kollontaï fut votée. Son ton optimiste correspond à l'ensemble des textes de l'époque.
« Si aujourd'hui Moscou est le centre de la Ille Internationale, demain -nous en sommes profondément convaincus - ce centre se déplacera vers l'ouest, à Berlin, Paris, Londres. ( .. .) Un congrès communiste international à Berlin ou Paris signifierait le triomphe complet de la révolution prolétarienne en Europe et dans le monde entier. (85) )) Si un homme comme Trotsky avait pu écrire ces lignes dans les lzvestia, le 1 •• Mai de cette année, on imagine aisément les illusions qui pouvaient exister à la base des partis communistes sur le développement triomphal de la révolution. En ce qui concerne les femmes, pour la première fois une résolution internationale parlait des perspectives socialistes et des changements dans le mode de vie et dans la famille, annonçant la nécessité d'établir un programme d'ensemble pour imposer l'émancipation des femmes et leur libération. Ce qui rompait avec les pratiques de la ne Internationale qui - surtout dans la dernière période- avait abordé la (85) Cité par Broué dans Révolution en Allemagne.
question de l'oppression des femmes à travers une campagne sur tel ou tel point particulier.
Mais c'est surtout l'année suivante, lors de la lere Conférence des femmes communistes, que la discussion sur les tâches des PC fit des progrès. Sur les formes d'organisation des femmes, les propositions avancées par les bolcheviks - des départements féminins liés au parti - furent généralement acceptées par les militantes des autres pays ; l'on fit cependant remarquer que, dans de nombreux cas, la rentrée massive des femmes durant la guere dans le processus de production n'avait pas pour autant suscité l'émergence d'un mouvement massif de radicalisation. Au contraire, l'effondrement de la ne Internationale avait provoqué un découragement évident chez de nombreuses militantes, les amenant à renoncer à tout engagement politique. L'importance des organisations de femmes ouvrières avait souvent décru de manière radicale (c'était le cas en France, en Angleterre, en Hollande, en Norvège et en Suède). Néanmoins, les thèses débattues s'inscrivent dans la même perspective que celle de l'année précédente. Conscientes de représenter une avant-garde et de tout ce qui les séparait de la ne Internationale (cet ensemble lâche d'organisation qui avaient en commun leurs aspirations au socialisme plutôt qu'un programme défini), les déléguées présentes tentèrent de cerner les points essentiels d'une plate,forme qui, tout en respectant les différences de situation, représenterait autre chose qu'une référence un peu vague n'impliquant aucune discipline de la part des sections comme cela avait été le cas sous le règne de la social-démocratie. Ces thèses, dont le texte n'a jamais été publié jusqu'ici à ma connaissance (86) préfigurent celles, beaucoup plus connues, du Ille Congrès de l'IC. Elles se terminent par une partie énonçant le progamme d'intervention des sections dans trois principaux types de situations auxquelles elles peuvent être confrontées : société soviétiste, capitalisme développé ou situation coloniale. Sans pouvoir donner ici une analyse détaillée de leur contenu, il faut cependant souligner qu'un certain nombre d'observations faites à propos du contenu des cours de Kollontaï à l'université Sverdlov en 1 9 21 sont confirmées par la teneur du texte. Ce dernier (une vingtaine de pages dactylographiées) qui donne une analyse exhaustive de la situation des femmes en système capitaliste, des effets de la guerre sur leur participation au processus de production et de la période radicalement nouvelle qui s'ouvre avec la perspective de la montée de la révolution socialiste à l'échelle européenne et même mondiale, est silencieux sur un certain nombre de points, que ce soit sur la question de la division sociale et sexuelle du travail (selon les secteurs, les emplois qualifiés ou non, etc.), sur les problèmes que pose la disparition (86) Une traduction provisoire du russe a été faite en anglais par Alix Holt et devrait être publiée prochainement.
du travail domestique appréhendée uniquement à travers la revendication générale de socialisation des tâches domestiques ou sur la question de l'avortement et de la contraception dont il n'est absolument pas fait mention. Pour les pays capitalistes, les illusions qui règnent sur la rapidité de la victoire des partis communistes expliquent l'absence de prise en considération d'un travail éventuel avec les femmes socialistes, de même que la condamnation sévère des organisations féministes bourgeoises. Mais les raisons avancées pour la nécessité de l'intervention des partis communistes parmi les femmes relèvent plus de la morale- un peu incantatoire - et de l'analyse quantitativiste (les femmes représentent plus de 50 % de la population) que de la claire compréhension du rôle actif que peuvent jouer les travailleuses pour l'unité de la classe ouvrière et la victoire de la lutte contre l'Etat bourgeois.
L'appel aux femmes membres de partis qui n'ont pas encore rejoint la Ille Internationale à impulser le débat à ce propos dans leurs organisations respectives apparaît un peu abstrait dans ce contexte. L'absence de mise en question de la division des rôles transparaît une fois de plus à travers la définiti.Jn du rôle social des femmes en tant que mères avant tout, ainsi que dans l'appel visant à « attirer les femmes en nombre considérable dans le travail de planification, d'organisation et d'administration des institutions qui sont désignées pour alléger la vie des ménagères et des mères, ainsi que dans les branches de la sécurité sociale qui offrent une assistance aux femmes, aux enfants et aux jeunes ». Si cela nous apparaît comme ambigu, ce n'est pas que nous ne soyons convaincus que les femmes se mobilisent d'abord sur des questions relatives à leur préoccupations quotidiennes, mais parce que la tâche des communistes nous semble être justement de combiner cette mobilisation avec des propositions ayant pour objectif de modifier la répartition traditionnelle des rôles. Ce qui n'est pas le cas ici. La partie du texte relative à la question organisationnelle précise le type de structures qui devraient être mises en place, de caractère surtout agitatoire et en liaison étroite avec les comités locaux du parti, centralisés au niveau régional. A tous les niveaux, les comités féminins doivent avoir une représentante ayant voix délibérative dans la structure correspondante du parti. L'accent est également mis sur l'importance de la presse spécifique en direction des femmes ainsi que sur l'échange d'informations.
Le résultat de ces recommandations s'avèrera plus que limité une année plus tard, lorsque les déléguées se retrouvent pour la ne Conférence des femmes communistes précédant le me Congrès de l'IC (faut-il intepréter ce décalage dans les chiffres comme siginficatif du retard traditionnel avec lequel le mouvement ouvrier, même révolutionnaire, a toujours réagi face à la « question des femmes » ?). << La croissance des mouvements de
femmes s'est effectuée sans le soutien des partis communistes, quand ce n'est pas avec une opposition voilée ou déclarée de leur part )), dira Zetkin dans son rapport au lUC Congrès de l'IC. Et il faudra beaucoup de patience aux trois déléguées de la Conférence - Zetkin, Kollontai et Louise Colliard de la section française - pour se faire entendre et attirer l'attention des militants présents. Les minutes du congrès sont d'ailleurs plus qu'explicites à ce propos. Après le rapport de Zetkin, la déléguée française prend la parole, insistant notamment sur le fait qu'elle est «déléguée d 'un parti qui n'a jamais rien fa it pour le recrutement des femmes à l'organisation, (. . .) (qui n'a) jusque là pas de publication spécifique bien que le parti édite deux quotidiens à Paris seulement et que la jeunesse elle-même ait son journal )). Puis intervient Kollontaï qui met elle aussi l'accent sur les carences de la plupart des sections, « car, comme l'a dit la camarade Zetkin, il n y a que quelques partis qui ont mis notre résolution en pratique (celle de l'année précedente), celle-ci n'ayant été adoptée que par la Conférence des f emmes et non par le congrès de l'Internationale )). Après quoi le président déclare : << La liste des orateurs est terminée. Je clos do nc le débat et nous passons au vote. (87) ))
Bien que le Ine Congrès représente un tournant dans la politique de l'IC et mette en avant la nécessité d'un front unique avec les militants socialistes. tenant compte des défaites successives qu'a subies le prolétariat en Allemagne, en Italie, et en Angleterre en particulier. les thèses sur la question femmes, rédigées avant le débat général, ne traduisent pas cette modifi cation dans l'orientation. Bien au contraire la thèse du premier chapitre («Principes généraux ») met tout le poids sur la rupture à effectuer avec les Internationales II et II 1/2.
« Le devoir des f emmes communistes est de condamner tous ceux qui craignent la tactique révolutionnaire de l'Internationale Communiste et des 'appliquer fermement à les faire exclure des rangs serrés de l'Internationale communiste (88). )) (87) Protoko/1 des Dritten Kongress des Komintern, 1921, p. 925 et 930. (88) Il faut redire ici combien le refus de tout travail avec les femmes de la bourgeoisie marque le mouvement des fe mmes socialistes, puis des femmes communistes. Des années 1880 aux années 1920 , dans tous les textes, dans tous les appels, on retrouve des mises en garde contre toute tentation de collaboration . Depuis les articles de Zetkin dans Die Gleichheit (qui va jusqu'à refuser les articles de Lily Braun, supporter de l'aile droite. sous prétexte qu'elle accepte de collaborer avec des bourgeoises dans des coopératives de ménagères), jusqu'au contenu des résolutions de l'IC, en passant par les appels publiés par Kroupskaia dans Rabotnitsa, ceux qu'on trouve dans I'Avanti ou dans les écrits de Margarita Nelken, partout, dans tous les pays , ce ne sont qu'avertissements et condamnations du caractère bourgeois du mouvement « fém iniste».
Cette volonté correspond à la conviction parallèle qu'il faut dissuader « les ouvrières de tous les pays de toute espèce de collaboration et de coalition avec les féministes bourgeoises N. Intervenant à la fin de la Conférence des femmes, Trotsky lui-même avait affirmé :
« Aucune ré/orme, aucune mesure prise par des gouvernements démocratiques ou socialistes dans les pays bourgeois ne sont à même de sauver la situation. Ils ne peuvent alléger les souffrances insupportables des travailleuses et des travailleurs, car ces souffrances sont le produit même de la désorganisation du système de production capitaliste, et elles dureront aussi longtemps que le pouvoir entre les mains de la bourgeoisie. >> Néanmoins la nécessité de toucher les femmes qui ne se reconnaissent pas encore dans le mouvement communiste est prise en considération comme le montrent les points développant longuement les moyens de propagande à adopter dans ce but. Cette résolution qui apparaît comme extrêmement progressiste avec le recul est loin cependant de rendre compte de toutes les interventions qui furent effectuées durant la Conférence des femmes. Celles qui, comme Louise Colliard notamment, avaient mis l'accent sur l'importance pour les femmes de se réunir entre elles afin de prendre confiance dans leurs moyens, dans le cadre de groupes non mixtes, ne parvinrent semble-t-il pas à convaincre leurs camarades de la nécessité de structures autonomes. On insiste sur l'importance de sections spécialisées pour 1 'intervention parmi les femmes tenant compte de leurs besoins spécifiques mais ce sont toujours des structures directement rattachées au parti et mixtes dans leur composition. C'est d'ailleurs là un des aspects très positifs de ces thèses : la conscience que, sans la prise en charge de ces tâches par le parti tout entier, hommes y compris, rien ne saurait être réellement accompli. Mais le débat sur la question d'un mouvement autonome de femmes est ainsi laissé de côté. Il faut souligner enfin que, si la première partie de la résolution adopte un ton optimiste sur (88) S'il est évident , comme nous le mentionnons plus haut à propos de la bataille pour le droit de vote, que les socialistes avaient absolument raison de souligner le point de vue de classe qui prévalait dans toutes les actions impulsées par les suffragettes. il n'en reste pas moins une chose : leur rage à les dénoncer sans poser vraiment le problème des initiatives concrètes à prendre pour gagner à des positions correctes des couches importantes de femmes petites bourgeoises -voire ouvrières-, qui restaient sous leur influence. exprime pour le moins une inconpréhension du processus de radicalisation qui s'opérait parmi les femmes des diverses couches sociales. Même s'il est vrai , par ailleurs. que toute solidarité dans J'action entre femmes du prolétariat et femmes de la petite-bourgeoisie s'avérait difficile, vu la différence des intérêts immédiats. (dans Prob/emi del socia/ismo. Puccini développe à ce propos une thèse intéressante).
les perspectives générales, la seconde en revanche, lorsqu'on aborde les tâches concrètes, laisse entendre que les militantes se sont heurtées jusque là à d'innombrables difficultés imposant un certain volontarisme dans le travail à venir. Le « il n y a pas de questions spécialement féminines », de même que le ton décidé employé pour se déclarer « énergiquement contre toute espèce d'organisation séparée des femmes au sein du parti, des syndicats ou des autres associations ouvrières >> contrastent singulièrement avec l'attention et l'analyse détaillée des méthodes particulières à employer pour gagner la confiance des femmes et leur adhésion à l'action politique.
Quoi qu'il en soit, on peut douter de l'efficacité d'une telle résolution, vu le stade de développement extrêmement inégal du travail dans les diverses sections. C'est du moins ce qui ressort de la résolution du Ille Congrès en 1922 soulignant à nouveau « que certaines n'ont rempli que superficiellement leur devoir (89) >>. En Pologne et en Angleterre, le parti s'est refusé à mettre la résolution en pratique. En France, on a dissout les comités féminins. En Norvège, en Suède rien n'est fait, dira Zetkin. Même en Allemagne, on est totalement en d.!Çà des besoins, constate la déléguée de ce pays. « Nous devons parvenir à ce que les ouvrières participent aux mouvements des conseils. Nous devons tout faire pour que les femmes participent à la lutte générale du prolétariat >>, insiste-t-elle. Mais le Parti communiste ne semble pas convaincu de cette évidence. Ce point est à souligner car il ne fait que confirmer ce qui ressort déjà de l'expérience faite par les militantes lors de la première période de la révolution allemande, en 1 91 8. Gundula Bolke, dans un livre qui traite entre autres des difficultés à intégrer les femmes dans les conseils, montre combien la rupture existant pour elles entre leur vie familiale et leur travail salarié restait dominante dans leur façon d'envisager leur participation à la lutte. Elle souligne que cette «passivité» que leur reprochaient les dirigeants ouvriers tenait d'une part à ce que les conseils étaient soutenus principalement par les ouvriers qualifiés (secteur de la main-d'œuvre dont les femmes ne font en général pas partie) et que rien n'avait été fait par ailleurs pour les soulager de leurs tâches domestiques. Le mot d'ordre lancé pour la mise sur pied de conseils de ménagères, de même que la représentation proportionnelle, selon les sexes, dans des conseils d'entreprises, ne fut avancé qu'en 1919, lors d'une conférence de l'USPD ou Louise Zietz devait déclarer: «L'égalité des sexes est reconnue en principe, l'idée est admise mais c'est pour la nier dans la pratique (90 ). »
Mais cette prise de conscience intervenait au moment où la vague (89) Quatre premiers congrès de 1'/C. p. 143 à 149 et p. 188, éd. fac similé Maspero (1969). (90) G.B61ke, Die Wandlung der Frauenemanzipationsbewegung -von Marx bis zur Riitebewegung » Ver1ag Association, Ham burg 1 97 5.
révolutionnaire en Allemagne commençait précisément à refluer. Et pas plus les dirigeants centristes de l'USPD que ceux du groupe Spartacus, puis du PC ne surent apparemment répondre aux besoins exprimés par un certain nombre de militantes et d'ouvrières. L'histoire se répétait donc en 1922-1923 (91).
Si la politique de front unique avec les femmes de la social-démocratie fut abordée en 1922 et surtout en 1924 lors du ye Congrès de l'IC après l'échec de la révolution allemande et face à la constatation que les organisations féminines socialistes ne cessaient de gagner des adhérentes (elles compteront 800 000 membres en 1925), la capacité des militantes communistes à mettre cette orientation en pratique s'avéra hélas plus que limitée. Soit parce que les sections n'avaient pas encore réellement engagé le travail sur ce terrain, soit parce que le rapport de forces leur était déjà tellement défavorable que les femmes liées au Parti socialiste et fortement sous l'emprise idéologique des féministes bourgeoises ne daignèrent pas engager des actions communes. Par ailleurs, l'attitude de plus en plus en retrait du Komintern à propos de l'intervention parmi les femmes et l'insistance toujours plus grande qui est mise sur le travail à effectuer auprès des ouvrières aux dépens des autres couches de la population n'étaient pas pour leur faciliter le travail à une époque où, dans toute l'Europe, la crise économique impliquait le licenciement et le retour au foyer d'un nombre croissant de travailleuses. Déjà en 1922, Hélène Sturm , la déléguée allemande, se plaignait de ce que les ménagères qui rejoignaient le parti le faisaient moins par conviction que parce qu'elles étaient des femmes de militants. Et on ne faisait rien pour les gagner vraiment sur le plan politique. De plus les attaques qui commencèrent à apparaître dans le parti bolchevik dès 1923 et qui visaient l'existence des Genotdel -certains articles de la Pravda se demandant s'ils étaient bien nécessaires-, ne pouvaient qu'augmenter les difficultés des militantes d'autres partis communistes à se faire entendre lorsqu'elles demandaient que le débat porte sur le travail spécifique à faire. Le tir devait se renforcer en 1926 et cette année-là, lors de la Ive Conférence des femmes communistes, (laIne s'était tenue après le Congrès de 1924 et après que les résolutions avaient été votées, et n'avait pas servi à grand chose !), on retrouve les dirigeantes du travail femmes au niveau international luttant pied à pied pour tenter de préserver le peu d'autonomie qui leur restait dans l'intervention et d'empêcher la disparition des sections spéciales et des commissions féminines. En apparence, eUes gagnèrent la bataille, si ce n'est qu'après cette date toute trace de discussion sur l'intervention parmi les femmes (91) Ces faits semblent confirmés par l'analyse détaillée de P. Broué dans Révolution en Allemagne où le rôle des femmes apparaît comme plus que secondaire.
disparaît des débats du Komintern ... On était déjà en pleine phase de réaction et le cours politique adopté deux ans plus tard avec la « troisième période » n'allait pas tarder à isoler encore plus les militantes communistes. En 1926 d'ailleurs, force était aux Françaises de constater une fois de plus : « Le Congrès doit reconnaitre que le<< travail parmi les femmes »est demeuré totalement imcompris par les membres du parti (92). »
La situation ne devait guère être différente ailleurs.En Italie, malgré le débat engagé dans les colonnes d'Ordine Nuovo et le nombre relativement important d'articles publiés, la section n'était pas parvenue à concrétiser une réelle intervention avant que la montée du fascisme et les attaques qui dévastèrent le siège d'Ordine Nuovo et de Compagna, le journal des femmes communistes ne viennent mettre un terme à tout espoir de gagner la masse des femmes ouvrières. C'est du moins ce qui ressort des déclarations des militantes italiennes participant aux conférences féminines de l'IC. Sans parler de l'Epagne où l'influence des communistes était très faible à l'époque ni des sections de l'Europe du Nord qui s'étaient particulièrement fait tirer l'oreille pour amorcer le travail comme on l'a déja vu plus haut, on peut ajouter que les accusations portées en 1922 contre la mollesse du Parti communiste anglais, face auquel « toutes les exhortations du secrétariat international des femmes ont été vaines )) (93), n'avaient fait qu'augmenter avec le temps. Celui-ci arguait de sa faiblesse numérique pour ne rien entreprendre. En 1924, Smidovitch, la déléguée du Komintern s'écriait, dans un article paru dans The Communist, publication du Parti communiste de Grande-Bretagne :
«N'est -ce pas un fait qu 'ayant décidé de l'intervention des sections féminines, les partis communistes se contentent d'en rester là? L 'idée dominante semble être« laissons les femmes s'occuper de ces histoires petites bourgeoises et donnons nos forces et nos énergies à des questions plus importantes (94). )) On sait ce qu'il arriva en URSS par la suite, avec le développemennt de la bureaucratie dont l'origine se trouvait dans les difficultés économi(92) Cf. « Rapport de la section féminine du PCF » de 1926 publié dans les Cahiers d 'histoire de l'institut Maurice Thorez, n"l4 spécial, 1975. (93) Cf. aussi les conclusions de Pieroni Bortolotti, op. cil. p. 145 . (94) Cf. Revolutionnary Communist (journal théorique du « Révolutionnary Communist Group en Angleterre) n•5, novembre 1976, intitulé « Women's oppression under capitalism ».
ques croissantes, l'isolement de l'URSS dans un contexte international marqué par le renforcement du fascisme, l'arriération sociale et culturelle continuant à dominer dans de nomb!"euses régions du pays, la disparition d'un très grand nombre de dirigeants bolcheviks durant la guerre et la guerre civile, etc. La lutte menée par la bureaucratie pour sa préservation ne pouvait que s'appuyer sur les valeurs patriarcales les plus réactionnaires (hiérarchie, autoritarisme, recherche de la productivité à n'importe quel prix), dont les femmes étaient les premières à faire les frais. Ce qui explique le retour en arrière extrêmement brutal qui mènera à la rédaction d'un nouveau Code de la famille en 1934. La tâcne centrale des femmes redevient celle de la maternité, les staliniens allant jusqu'à réintroduire en 1 949 une médaille pour glorifier la plus féconde d'entre elles. Arrêtons là ce tableau décourageant.
Il n'est pas question d'affirmer ici que les bolcheviks n'avaient pas compris l'importance des tâches qui les attendaient pour amorcer le processus de libération des fem mes . Seuls ils ont su renouer avec les théories marxistes montrant l'aspect déterminant de l'insertion des femmes dans le processus de production et de l'existence de services sociaux indispensables pour délivrer les travailleuses de tâches qui, jusque là, incombaient à la famille privée. Seuls il s ont su mettre en avant un programme d'ensemble indiquant la voie à suivre. Mais cette compréhension-là n'empêche pas un certain nombre de carences dans l'analyse et dans la pratique, dont la moins importante n'est pas la question de l'organisation des femmes, du « comment ». les gagner comme membres à part entière à la lutte à mener. Certes la situation économique et le manque de services sociaux collectifs n'encourageaient pas particulièrement les femmes soviétiques à une remise en cause des rapports traditionnels, mais ce seul facteur, non plus que celui de la répression, ne peuvent expliquer l'absence quasi totale de réactions de leur part face au processus rétrograde qui balayait tous les acquis déterminant leur indépendance sur le plan économique comme sur le plan social. Il faut , pour comprendre leur attitude passive, tenir compte de la faible insertion des femmes dans les divers rouages du nouveau pouvoir (95). Comprendre la difficulté qu'il y avait pour elles - en majorité analphabètes - à participer activement à la construction du socialisme, elles qui n'avaient même pas toujours connaissance des droits qui étaient (95) Cf. à ce propos les chiffres donnés par Sybille Plogstedt dans son article, (op. cit. p. 311) où elle montre entre autre que les femmes étaient à peine représentées dans les organes centraux de direction : 13 femmes sur 300 membres dans l'exécutif des soviets en 1920/1921,9 seulement en 1921 /1922, 12 à nouveau en 1922/1923. En 1922, il n'y avait que 10 femmes sur 194 délégués aux présidium du syndicat du textile, secteur féminin par excellence.
les leurs depuis la révolution. L'oppression spécifique de la femme dans la famille - en particulier dans la famille ouvrière - a certainement pesé dans le non-engagement de larges couches de femmes qui ont assisté passivement par la suite au développement de la contre-révoution bureaucratique.
La sous-estimation du facteur subjectif en général, de la bataille de longue haleine qui s'imposerait contre les vieux préjugés, le fait que de nombreux dirigeants aient exprimé publiquement leurs réticences face aux expériences communautaires qui s'engageaient et face aux recherches de la jeunesse sur le mode de vie au début des années vingt, l'incompréhension plus ou moins généralisée des questions relatives à la sexualité sont autant de facteurs qui ont joué négativement dans la bataille menée par une avant-garde pour la libération de toutes les femmes. De plus, les illusions qui régnaient dans tous les partis communistes sur les perspectives ouvertes par la période contribuèrent à ce qu'on cherche moins à indiquer la voie à suivre dans l'immédiat qu'à définir quelles étaient les bases de l'émancipation des femmes. Mais comme le disait la Mozzoni trente ans auparavant :
« Ce que je crois absolument erroné, contrairement à Critica Sociale, c'est que la question de l'oppression de la femme relève exclusivement des questions économiques et qu'elle se résolve d'elle-même avec la solution apportée à ces dernières (96). n D'où l'importance que les femmes puissent poser leurs problèmes collectivement. L'isolement dans lequel elles sont plongées, enfermées chacune dans leur appartement, dans leur cuisine, reproduisant chacune mille gestes inutiles qui pourraient être remplacés par un service accessible à toutes, la culpabilité qu'elles éprouvent à ne pas se consacrer uniquement à leurs tâches domestiques, le sentiment de « voler » du temps à leur famille et à leurs enfants lorsque elles travaillent à l'extérieur, ce sont là autant d'obstacles limitant leur capacité à se solidariser avec d'autres travailleuses, avec d'autres travailleurs dans le cadre des luttes.
C'est ce que les révolutionnaires du début du siècle n'avaient pas -ou n'avaient que partiellement- compris. C'est à cet isolement que répond entre autres le mouvement des femmes. (96) Differenze, op. cit. p. 18.
Pourquoi un mouvement autonome des femmes ?
(( La force du mouvement des femmes repose sur le fait qu 'il inclut toutes les femmes prèles à lutter pour les revendications mises en avant, indépendamment du fait qu'elles soient marxistes, humanistes, libertaires, qu'elles soient syndiquées ou non >>, dit John Ross dans un article de Socialist Women, intitulé « Capitalisme, politique et vie personnelle ».
Cette reconnaissance du rôle décisif que joue le mouvement des fern · mes est un acquis relativement nouveau dans le courant marxiste-révolutionnaire. Il aura fallu le surgissement des MLF des années soixante, en dehors de tout parti politique, et la radicalisation croissante des femmes de toutes les couches sociales ces dernières années pour que soit enfin admise l'importance de l'organisation autonome des femmes . Certes, l'apparition d'un tel mouvement s'explique par une série de facteurs nouveaux et par l'acroissement de contradictions caractéristiques de la période du capitalisme tardif : maintien des femmes dans les tâches les moins bien payées et les moins qualifiées malgré l'élévation générale du niveau d'éducation des travailleuses ; impossibilité de contrôler leurs fonctions reproductives malgré les progrès gigantesques effectués par la science médicale, en particulier dans le domaine de la contraception ; renforcement des tâches domestiques en raison de la crise économique, malgré les découvertes technologiques et l'existence sur le marché de moyens qui devraient permettre la disparition d'une série de gestes répétitifs quotidiens ; fermeture de crèches, d'écoles, des maisons pour personnes âgées dans une période marquée par une tendance à l'augmentation de la main-d'œuvre féminine ; licenciements qui les touchent les premières au nom d'une idéologie passéiste remise en cause par le développement de la société tout entière durant les dernières décennies, etc. Autant d'éléments qui ont déterminé la prise de conscience de la situation absurde dans laquelle elles étaient enfermées , chez des intellectuelles issues de la petite bourgeoisie d'abord, parmi les couches toujours plus importantes d'ouvrières et d'employées ensuite. A l'origine de ce mouvement, il y a la révolte contre le poids des tâches domestiques, contre l'oppression sexuelle qui touche la femme en premier lieu, contre le silence, contre l'impossibilité de s'exprimer. En un mot : contre tout ce qui, précisément, n'avait pas été pris en compte jusque là ni par le mouvement ouvrier ni par les organisations d'extrême gauche issues de la crise du stalinisme. La solidarité des femmes entre elles , la conscience de leur oppression commune, ce sont des aspects qui font la force du mouvement, les autres étant bien sûr son orientation politique, sa capacité à engager des batailles qui touchent aux fondements mêmes de l'oppression, à lier sa lutte à celle de l'ensemble du prolétariat. Cependant, par-delà les batailles immédiates, ce qui justifie l'existence du
mouvement autonome des femmes, ce sont les tâches qui l'attendent en période de transition.
« Tout au long du processus de construction d'une société sans classes, des luttes sociales de grande ampleur se poursuivront contre les maux sociaux qui prennent leur racine dans la société de classes mais qui ne disparaîtront pas immédiatement avec la suppression de l'exploitation capitaliste et du travail salarié. L'oppression des femmes, l 'oppression des minorités nationales, l'oppression et l'aliénation de la jeunesse sont des archétypes de tels problèmes qu 'on ne peut pas réunir automatiquement sous /'en-tête générale de« lutte du prolétariat contre la bourgeoisie », sauf si on sépare les catégories ((prolétariat » et (( bourgeoisie J> de leur définition de base classique, marxiste et matérielle, comme c'est le fait de divers courants maoïstes et ultra gauches. La liberté politique sous la démocratie ouvrière implique dès lors la liberté d 'organisation et d 'action des mouvements indépendants d'émancipation des femmes, de libération nationale, de jeunes, c'est-àdire de mouvemen ts plus larges que la classe ouvrière au sens scientifique du terme, sans parler du courant marxiste révolutionnaire au sein de la classe ouvrière (97). >J Il ne s'agit pas là d'une conception nouvelle des mouvements sociaux qui s'exprimeront sous le socialisme. Déjà dans les Questions de mode de vie, évoquant les positions de Lénine, Trotsky souligne que, pour ce dernier, une transformation radicale s'est opérée, et que le centre de gravité placé autrefois dans le combat politique, la révolution, la conquête du pouvoir ((s'est déplacé vers un travail organisationnel, pacifique, culturel JJ. La situation ne lui apparaît cependant pas sans problème puisqu'il insiste par ailleurs sur le besoin qu'ont les travailleurs de syndicats susceptibles de les protéger contre les erreurs de leur propre Etat. Et Trotsky, dans ses écrits sur la vie quotidienne comme dans Littérature et Révolution, ne cesse de revenir sur le fait que le parti ne peut avoir réponse à tout et qu'au delà des changements économiques indispensables, seul un bouleversement social profond touchant aux mœurs comme à la culture ou à la science permettra d'avancer dans la voie d'un véritable socialisme.
(( Mille fois plus encore que les travailleurs, les femmes auront besoin de leur organisation propre afin de les protéger contre les erreurs de l'Etat ouvrier et afin de développer une lutte gigantesque pour leur libération JJ, affirme John Ross. Car s'il est vrai que la destruction de l'Etat capitaliste est la condition indispensable sans laquelle les fondements de la libération (97) E.Mandel « Démocratie socialiste et dictature du prolétaria », « lnprecor 11 n• 10, juillet.
de l'humanité ne sauraient être posés, il n'en reste pas moins que le pouvoir politique <<ne peut pas régir les esprits humains, qu'il ne peut pénétrer dans tous coins et recoins où s'est nichée la corruption de la société capitaliste. Seule une immense lutte sociale menée par tous les exploités et par tous les opprimés pourra venir à bout de cette société. L'Etat prolétarien peut venir en aide à ce processus, il ne peut s y substituer (98). ))
De son côté, le parti, dont la cohérence repose dans le programme politique qu'il se donne, dans l'unité de ses membres et dans la discipline qu'il attend d'eux pour l'application de ce programme, ne peut non plus se substituer à ces mouvements sociaux. Dans une série de domaines, qu'il s'agisse de l'art, de la science, des meilleures méthodes d'éducation des enfants ou du meilleur moyen de cultiver la terre, le parti ne saurait s'ériger en juge suprême là où seule l'expérimentation collective peut apporter des réponses.
Et c'est là que le mouvement autonome des femmes prend tout son sens : dans sa capacité à impulser des changements en profondeur dans les relations entre individus, dans les attitudes traditionnelles. Ce qui implique en retour qu'il soit ouvert à toutes les tendances, qu'il ne définisse pas son action en fonction du programme déterminé d'une organisation politique au risque de perdre sa force , son ampleur, et son efficacité. En ce sens, nous nous démarquons de tous les courants centristes ou maoïsants qui prétendent construire le mouvement de femme , en impulsant des groupes dont le contrôle reste de fait aux mains des directions de leurs organisations respectives (99).
L'importance de l'autonomie du mouvement de femmes, c'est l'histoire même du mouvement ouvrier de ces cinquante dernières années qui nous l'a enseignée. Pour des raisons avant tout objectives, les bolcheviks n'avaient pas pu dépasser un certain stade dans l'actualisation de la pensée marxiste, dans leur analyse relative à la question de l'oppression spécifique des femmes. Les marxistes-révolutionnaires, eux - et elles ! - , ont tiré les leçons de ce qui s'est passé depuis lors ...
Jacqueline Heinen (98) Socia/ist Women, été 1977 , l'article« Capitalism, politics and personnallife »de John Ross. (99) (Nous pensons entre autres à la Spartacist League aux USA, au Komministiches Bunds en Allemagne et à d'autres groupes en Espagne (PT, ORT) ou en Suisse (Drapeau rouge), etc.