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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Système capitaliste et oppression des femmes

· Critique communiste (1re série), n° 20, janvier 1978 · p. 3-47, 50-79 · 32 419 mots

Système capitaliste et oppression des femmes 1. Famille et capitalisme

Engels écrit :

« Dans 1 'ancienne économie domestique, qui comprenait beaucoup de couples conjugaux avec leurs enfants, la direction du ménage, confiée aux femmes, était une industrie publique de nécessité sociale, au mème titre que la fourniture des vivres par les hommes. Avec la famille patriarcale, et plus encore avec la famille individuelle monogamique, il en alla tout autrement. La direction du ménage perdit son caractère public. Elle ne concerna plus la société ; elle devint un service privé ; la femme devint la première servante, elle fut écartée de la participation à la production sociale. C'est seulement la grande industrie de nos jours qui a réouvert -et seulement à la femme prolétaire -la voie de la production sociale ( 1 ). )) (1) Engels : l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, p. 82, Editions sociales.

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La grande industrie produite par le capitalisme introduirait donc une rupture radicale avec le patriarcat en réouvrant aux femmes prolétaires « la voie de la production sociale ». Lue rapidement, cette dernière phrase fut souvent interprétée par la tradition marxiste de façon mécaniste : la prolétarisation massive des f~mmes par le capital jetterait les bases matérielles pour l'égalité entre hommes et femmes ; au moins au sein du prolétariat. Nous verrons qu'Engels était plus nuancé : il parlait aussi «d'esclavage domestique ». Mais plutôt que d'analyser en détail les fondements de cet esclavage domestique, la tradition marxiste préféra éviter les processus contradictoires que l'on pouvait percevoir dans le statut donné aux femmes par le capital. Si l'on critiqua Marx et Engels, c'est pour leur reprocher simplement d'avoir surestimé les rythmes de prolétarisation des femmes : ils n'auraient fait qu'extrapoler la tendance à l'emploi massif des femmes dans l'industrie au XIX• siècle. Alors que, toujours d'après ces mêmes critiques, cette tendance se réalisa beaucoup moins linéairement que prévu et ne devint vraiment dominante que pendant le troisième âge du capitalisme.

Ces critiques sont justes mais partielles. Car il faut aussi rendre compte d'autre chose : les formes dans lesquelles se fait cette prolétarisation des femmes. Tout le monde s'accorde à présent pour remarquer que si les femmes travaillent de plus en plus, elles ne se prolétarisent pas tout à fait · comme les hommes. Leur destin de femme les poursuit jusque dans leur travail. Elles forment une main-d'œuvre sous-qualifiée, soumise plus que les hommes aux aléas du chômage ; leur salaire est souvent considéré comme un revenu d'appoint ; elles se retrouvent massivement dans les métiers dits « féminins». Bref, on pourrait continuer la description qui montre qu'elles sont prolétarisées comme femmes. Au XIXe siècle (et au début du xxe), certains marxistes remarquèrent bien, par exemple, que les femmes travaillaient dans des métiers systématiquement sous-qualifiés. Mais ils voyaient là plutôt des restes d'inégalités issus des sociétés précapitalistes qu'un produit direct de la situation faite aux femmes par la société bourgeoise elle-même. Force est pourtant de constater que cette situation dure depuis plus d'un siècle, se reproduit systématiquement. On ne peut l'expliquer par la simple perdurance d'inégalités antérieures au capitalisme ; il faut en chercher les racines dans le fonctionnement du système lui-même qui prolétarise les femmes comme un groupe particulier par rapport aux hommes (2). (2) Quand on :n_~yse la structure interne du prolétariat, les difféfentes couches qui le composent, il faut distinguer entre les -couches qui sont le produit direct de la division capitaliste du travail dans l'entreprise (OS, OP, techniciens ... ) et les couches qui subissent une oppression spécifique (jeunes, immigrés, femmes) produites par le fonctionnement plus général du système qui font que ces individus sont prolétarisés comme jeunes, immi-

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Engels sentait cette situation en écrivant : << L'affranchissement de la femme a pour condition première la rentrée de tout le sexe féminin dans l'industrie publique et cette condition exige à son tour la suppression de la famille en tant qu'unité économique de la société (3). >> Si Engels voit bien que la prolétarisation des femmes est déterminée par leur place dans la famille , c'est simplement pour dire que cette prolétarisation se fait « dans des conditions telles que la femme, si elle remplit ses devoirs au service privé de la famille, reste exclue de la production sociale et ne peut rien gagner; et que, par ailleurs, si elle veut participer à l'industrie publique et gagner pour son propre compte, elle est hors d'état d'accomplir ses devoirs familiaux». Il n'y a là qu'un aspect du problème. Lorsque la femme se prolétarise l'aspect décisif n'est pas qu'elle ait à choisir, soit entre «le service privé de la famille», soit entre le travail dans la « production sociale ». Il est dans le fait que la travailleuse soit à la fois prolétaire et femme : c'est-à-dire que non seulement elle travaille à l'usine et au foyer , mais que la forme de sa participation à la production est prédéterminée par son statut de femme (plus précisément par le statut que la société capitaliste donne aux femmes).

Il faut donc revenir sur les considérations d'Engels qui distingue trois grandes périodes dans l'histoire de l'oppression des femmes : «l'ancienne économie domestique », c'est-à-dire les sociétés primitives sans classes dans lesquelles l'oppression n'existerait pas. Celle-ci apparaîtrait avec « la famille patriarcale >>, liée aux développements des classes sociales et de la propriété privée : les femmes deviennent alors les premières servantes de l'homme en étant écartées de la production sociale et enfermées dans le travail domestique qui devient un « service privé ». La troisième période serait ouverte par le développement du capitalisme et de la grande industrie qui, au moins pour les femmes de la classe ouvrière, briserait les bases de l'oppression patriarcale par la réouverture de la production sociale aux femmes.

Si cette périodisation a le mérite de marquer le caractère historique de l'oppression de la femme, elle demande à être discutée. En premier lieu, il semble bien prouvé, par l'état actuel des recherches anthropologiques, que des formes de domination masculine existent dans beaucoup -sinon grés , femmes. Il faut aussi différencier l'oppression des femmes de celle des jeunes et des immigrés, non seulement parce qu'elle existe avant le capitalisme, mais parce que, au sein même du mode de production capitaliste elle a un enracinement beaucoup plus profond que l'oppression des jeunes et des immigrés. (3) Engels : op. cit, p. 82.

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dans toutes (ce qui est justement en discussion) - de sociétés primitives sans classes. Ce travail ne traitera pas de cette question, sinon « en annexe » : plus sous la forme de notes de lecture pour faire apparaître des problèmes que comme une analyse systématique.

Si l'oppresssion n'apparaît pas avec la société de classes et la propriété privée, Engels a pourtant raison de noter qu'un tournant dans cette oppression marque cette période historique et que s'amorce un processus d'enfermement des femmes -de façon très inégale suivant les classes sociales - dans la famille et le travail domestique conçu par la société comme un service privé. En fait , ce processus se lit tout au long du développement de la marchandise, de la destruction progressive qu'elle introduit de l'économie d'autosubsistance et des diverses formes de division du travail qu'elle entraîne. Pour autant, durant toute cette période, les femmes gardent un lien important avec la production sociale dont elles ne sont pas totalement écartées.

Ce qui se produit avec J'avènement du capitalisme et de la grande industrie, ce n'est pas un seul phénomène comme le souligne Engels : la rupture avec le patriarcat par la participation massive des femmes à la production sociale qui jetterait, dans la classe ouvrière. les bases matérielles de J'égalité des hommes et des femmes . Le processus est plus complexe, plus contradictoire.

Le capitalisme, c'est la généralisation du règne de la marchandise, donc J'aboutissement du processus d'enfermement des femmes dans le travail domestique comme travail privé, coupé de tout lien avec la production sociale. Et donc la généralisation d'un certain statut de la femme : celui qui est déterminé par son rôle de « spécialiste» des affaires domestiques. Mais en même temps, le développement du capitalisme par la participation des femmes à la production sociale, par les contradictions qui traversent la famille, jette les bases pour que J'émancipation des femmes devienne une possibilité historique concrète.

C'est donc à l'évidence un processus contradictoire qu'il faut analyser : le capitalisme, c'est tout à la fois la généralisation de renfermement des femmes et, au travers de leur prolétarisation, la multiplication de contradictions sociales faisant que, l'abolition d'une oppression, plus vieille que la division en classes, devient objectivement possible pour la première fois dans l'histoire. Il y a là une analogie à faire avec un autre processus contradictoire produit par le capitalisme : l'opposition bourgeoisie-prolétariat, n'est-ce pas la division en classes « la plus pure » à œuvre dans l'histoire et la possibilité objective de construire une société débarrassée des divisions en classes ?

Il faut donc revenir sur l'analyse précise de la situation faite aux femmes par l'avènement du capitalisme.

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Cerner de plus près cette situation nécessite de revenir sur l'analyse de la famille ; pour montrer qu'on ne peut se contenter de décrire l'existence d'une famille patriarcale qui, de façon quelque peu uniforme, traverserait l'ensemble des sociétés de classes et que le capitalisme aurait simplement maintenu à son propre service. Il faut analyser le nouveau type de famille mis en place par le capitalisme et comprendre qu'il détermine le statut donné aux femmes par cette société tout autant que leur participation à « la production sociale» (4). La séparation de la sphère du travail domestique et de la sphère du travail industriel

« Le mode de production capitaliste implique, en tant que production de marchandises généralisée, une division sociale progressive du travail. ( .. .) De même que la production capitaliste de marchandises détruit définitivement l'union de l'agriculture et de l'artisanat, de même elle rompt aussi toute une série d'autres liaisons entre domaines de production différents, nouées dans les sociétés précapitalistes (5). >> Si la séparation agriculture/industrie a été analysée par les marxistes, une autre division du travail qui se généralise avec le mode de production capitaliste a fait'l'objet de moins d'étude: c'est la division du travail entre la sphère industrielle et la sphère domestique. La séparation de la production entre la production pour l'usage domestique et la production « pour l'extérieur» s'amorce largement dès l'apparition de la marchandise et commence à prendre de l'importance au fur et à mesure que l'économie marchande pénètre et détruit l'économie d'autosubsistance. Comme l'indique Engels, le travail domestique devient de plus en plus un« service privé », un lieu de simple production de valeurs d'usage dans un monde où le travail dominant, le travail valorisé socialement devient de plus en plus production pour le marché.

Il s'ensuit un premier enfermement des femmes dans la famille, qui deviennent« première servante de l'homme». Mais avant l'avènement du capitalisme, on ne peut pour autant parler d'une séparation totale de la production domestique de « la production sociale ». Que l'on prenne par exemple la production paysanne : il y a, certes, une spécialisation des tâches entre l'homme et la femme. A l'homme, échoient plutôt les tâches des travaux aux champs, a ta femme, les travaux à la maison ou « au(4) Je ne vais pas dans le cadre de l'article reprendre une analyse détaillée de l'apparition de cette nouvelle famille (voir Critique communiste n•4, article de Sophie Harnet), mais dégager simplement ses grandes caractéristiques. (5) Mandel, le Troisième Age du capitalisme, torne II, p. 372.

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tour » de la maison. Pourtant, il n'y a pas coupure totale entre le procès de production auquel participe l'homme et celui auquel participe la femme , mais plutôt « spécialisation » dans les tâches au sein d'un même procès de production « familial ». Si une partie des produits de cette économie d'autosubsistance n'est pas toute consommée dans la famille mais vendue sur le marché, ce n'est pas automatiquement les produits du travail de l'homme ; le produit du travail des femmes (tissage, filage, élevage des volailles .. .) est souvent en partie vendu sur le marché. Il n'y a pas d'ailleurs une totale spécialisation dans le procès de production : les femmes travaillent aussi aux champs. A vrai dire, la sphère du travail domestique comme sphère totalement coupée du reste de la production n'est pas encore constituée en tant que telle.

Dans la production artisanale, la séparation entre travail domestique et production est plus nettement marquée, vu la nature même de la production artisanale ; il y a effectivement une production pour le marché et une production domestique qui relève de deux procès de travail différents. Reste que la nature, souvent familiale, de la production artisanale fait que la femme y participe souvent aussi : par exemple, en tenant la boutique, qui se situe la plupart du temps dans le lieu même où s'effectue par ailleurs son travail domestique: cette non-coupure radicale des femmes de la production sociale se traduit aussi par une inégalité hommes/femmes au sein même des corporations artisanales moins forte que l'inégalité face au travail qualifié qui se développera lors de l'avènement du capitalisme.

L'avènement et la généralisation du capitalisme, ce n'est pas simplement un renforcement un peu plus grand du caractère privé du travail domestique, c'est la séparation physique et géographique de deux procès de travail qui deviennent complètement étrangers l'un à l'autre. Le travail domestique se constitue alors comme travail complètement coupé de la « production sociale», de la production industrielle. Et ce travail s'organise dans un lieu géographiquement distinct du lieu de « la production sociale ». De même que la division du travail entre agriculture et industrie se matérialise dans la séparation de plus en plus forte entre ville et campagne, de même la division du travail entre sphère domestique et sphère industrielle se matérialise par la séparation entre maison et usine et la coupure de plus en plus forte de la maison de les lieux où s'organise « la production sociale ». La production se sépare de la reproduction (de l'espèce).

Cette nouvelle division du travail qui se généralise recoupe grossièrement la division en sexes. Certes, comme nous venons de le voir, il existait dans les sociétés précapitalistes une division du travail entre les sexes qui, de plus en plus, recouvrait les tâches qui se sont retrouvées

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totalement séparées par la division entre sphère industrielle et sphère domestique. Mais, comme l'indique Engels, cette division du travail fonctionnait socialement de façon différente : il n'y avait pas coupure aussi radicale entre deux sphères de production. Avec l'avènement du capitalisme, le travail domestique devient non seulement un service privé, mais il se coupe totalement de la production dominante et du coup se dévalorise totalement au point de« disparaître» comme travail, d'apparaître comme du non-travail. (Ce n'est que plus tard, j'y reviendrai, lorsque le capitalisme s'emparera de plus en plus de la production de biens matériels ou de services auparavant produits dans la famille que l'on considère ce type de tâches comme relevant d'un travail. Ou bien lorsque l'on emploiera des individus pour effectuer ce type de tâches.)

La situation des femmes devient de plus en plus déterminée par cette division du travail qui s'instaure.

En premier lieu, dans leur rapport à la production. Aux XVIe et xvne siècles, on assiste à une véritable expulsion des femmes des corporations dans lesquelles elles avaient, au Moyen Age, un statut plus favorable qu'elles n'auront dans les métiers qui se développent avec l'avènement du capitalisme (un statut plus favorable : cela veut bien sûr dire qu'au Moyen Age, les femmes n'étaient pas les égales des hommes dans la production, mais que leur situation était moins inégale que celle qu'elles auront l'avènement du capitalisme .. .). Cela ne signifie pas que les femmes ne participent plus à la production ; elles le font dans des conditions beaucoup plus défavorables. Dès le XVIIe siècle, elles font partie des couches les plus déqualifiées et déshéritées du prolérariat en voie de formation, phénomène qui se généralise au XIXe siècle.

Le processus d'enfermement du travail domestique dans la maison et la spécialisation des femmes dans ce travail a donc comme corollaire non pas forcément l'exclusion totale des femmes de la production, mais la dévalorisation totale du travail qu'elles y effectuent. Parce que ce qui détermine principalement le statut de la femme, c'est sa place dans le travail domestique.

La nouvelle famille qui naît avec l'avènement du capitalisme plonge ses racines dans cette nouvelle division du travail qui constitue en quelque sorte sa base économique. Mais ce n'est pas la seule détermination qui pèse sur sa naissance : il faut regarder aussi du côté de l'Etat moderne bourgeois qui peu à peu se construit (6). (6) Pour la méthode d'analyse des rapports entre naissance des institutions bourgeoises et de l'Etat, voir la Révolution et le Pouvoir, Daniel Bensaïd, éditions Stock, en particulier ch. 3 et 4.

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Etat et famille

L'avènement du capitalisme, ce n'est pas seulement la dissociation des rapports de parenté des rapports de production qui suit la nouvelle division du travail analysée plus haut. C'est aussi la séparation entre les rapports de parenté et les rapports politiques.

« L'Etat bourgeois se distingue cependant de tous les Etats l'aya.nt précédé par un aspect correspondant aux particularités de la société bourgeoise et du mode de production capitaliste : la séparation de la sphère privée et sociale est poussée à l'extrême par la généralisation, propre à ce seul mode de production, de la production marchande, c'est-à -dire de la concurrence de tous entre tous. C'est pourquoi une représentation des intérêts d'ensemble du capital par les hommes d'affaires capitalistes individuels est particulièrement difficile, voire exclue, à la différence de l'Etat féodal qui pouvait se constituer simplement autour du seigneur le plus puissant (7). N L'apparition de l'Etat moderne s'articule avec une lutte contre les survivances des formes étatiques féodales , des formes de pouvoir politique féodales qui étaient étroitement liées aux rapports de parenté. Il ne s'agit pas ici de rappeler la seule imbrication des rapports de domination politique du seigneur local avec la structure de sa famille, mais de façon générale, dans toute la société, l'imbrication des rapports de parenté avec l'ensemble des rapports sociaux, des mécanismes sociaux au travers desquels la communauté sociale régissait son fonctionnement. Cela apparaît clairement si l'on étudie par exemple la transition du féodalisme au capitalisme (8).

C'est d'abord l'existence d'une « famille large » regroupant non seulement plusieurs générations ou niveaux de parenté, mais aussi les domestiques, « la clientèle » ... Bref, une véritable institution ouverte socialement et se confondant avec les structures de pouvoir sur la communauté. Si bien, par exemple, que lorsque le pouvoir monarchique commence à vouloir se séparer des rapports politiques féodaux pour construire un Etat indépendant des grandes familles nobles , ces dernières continuent à jouer un rôle politique décisif; d'une certaine manière le rôle que les partis politiques tiennent dans la société bourgeoise.

Ariès et Flandrin indiquent qu'il faut se garder de croire que toutes les (7) Mandel, le Troisième Age ... tome III p. 176. l8) voir Flandrin, Familles (Hachette) et Ariès , l'Enfant et la Vie familiale sous l'Ancien Régime (Seuil).

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familles de l'Ancien Régime correspondaient à ce modèle de famille « patriarcale » large. Elle était certes dominante dans les classes riches -où elle s'articulait justement aux structures de pouvoir- et dans certaines communautés paysannes (par exemple le midi de la France). Mais dans d'autres régions (nord de la France, Angleterre .. .), dans les classes inférieures, ce qui dominait, c'était une « petite famille » ; ne serait-ce que pour des raisons de pauvreté extrême qui interdisait de faire vivre sous le même toit de nombreuses personnes. Cependant, cette petite famille ne ressemblait en rien, dans ses liens avec l'ensemble des rapports sociaux, à la famille nucléaire produite par le développement du capitalisme. Ce qui primait dans la vie des individus, c'était le poids des relations de« voisinage » ou de « corps de métier ». Et une famille totalement ouverte, imbriquée à ce que Flandrin appelle « les solidarités » de l'ancienne société ou ce que Ariès désigne par « sociabilité ».

Le développement de l'Etat moderne comme corps séparé de la societé civile, l'apparition du niveau politique comme lieu de plus en plus séparé de l'ensemble du corps social, bref la séparation entre les rapports de parenté et les rapports politiques s'articule étroitement à l'autonomisation de la sphère de la production par rapport au reste de la vie sociale. L'apparition de la famille comme lieu coupé des tâches de la « production sociale », comme Heu du travail domestique, fait corps avec l'apparition de cette nouvelle famille comme institution produisant la séparation entre vie privée et vie publique caractéristique des sociétés modernes bourgeoises. Je renvoie ici aux longues descriptions d'Ariès qui montre comment se construit autour de cette famille - y compris au niveau de l'architecture des maisons - un mode différent de socialisation des individus et la vie privée de la famille.

« A y regarder de plus près, la distinction du privé et du public, fondamentale dans nos sociétés libérales, est peu pertinente pour l'analyse des sociétés monarchiques. L'institution familiale y avait des caractères d'institution publique et les relations de parenté servaient de modèle aux relations sociales et politiques. » (Flandrin.) Marx expliquait qu'avec la société bourgeoise, l'homme vivait dans deux mondes complètement coupés l'un de l'autre: celui de la production et celui de la politique, comme citoyen mythiquement égal aux autres citoyens. Il faudrait dire dans trois mondes ; en ajoutant, à côté de la coupure producteur 1 citoyen, la coupure privé/public et la division entre activités professionnelles, activités de citoyen et individu privé. Cette coupure de l'individu en trois n'est pas pur produit d'une mystification idéologique, mais prend ses racines dans la réalité matérielle du système capita-

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liste : la séparation dans la réalité sociale même de la sphère des rapports de production, des rapports politiques et des rapports de parenté. Et la famille est cette réalité institutionnelle, matérielle, qui produit cette coupure vie privée/vie publique. Ce qui permet de comprendre, signalons-le au passage, qu'on ne peut par une simple démarche idéaliste reconstruire cette unité éclatée de l'individu : il faut aussi saper les racines matérielles de cet éclatement qui plonge ses racines dans une certaine division du travail et un certain rapport de l'Etat à la société civile.

Il ne suffit donc pas de décrire le passage de la famille précapitaliste à la famille capitaliste en termes numériques pour remarquer sa réduction au couple et aux enfants ; on raterait l'essentiel : sa réalité d'institution régulant les rapports privé/public constitutifs du système capitaliste.

« La vie d'autrefois, jusqu 'au XV/Je siècle, se passait en public ... Non pas que la famille n'existât pas comme réalité vécue, il serait paradoxal de la contester. Mais elle n'existait pas comme sentiment ou comme valeur. ( ... ) Désormais, un mouvement de fond fait éclater les anciens rapports entre martres et serviteurs, grands et petits, amis et clients. Mouvement parfois retardé par les inerties et l'isolement géographique ou social. Il sera plus rapide dans les bourgeoisies que dans les classes populaires. ( .. .) Partout, il renforcera l'intimité de la vie privée aux dépens des relations de voisinage ou d 'amitié ou de tradition .( ... ) Tout se passe comme si le corps social polymorphe très contraignant se défaisait, s'il était remplacé par une poussière de petites sociétés, les familles, et par quelques groupements massifs, les cl asses. » (Ariès.) Ainsi la généralisation de la coupure entre deux sphères de production - la production privée pour l'usage domestique et la production sociale- se cristallise par l'apparition d'une nouvelle institution, la famille capitaliste. Et le destin de la femme sera non seulement de se spécialiser dans la production domestique, mais de le faire à l'intérieur de cette famille, lieu èe la « vie privé » qui peu à peu se découpe comme une sphère elle aussi séparée de la « vie publique ». L'oppression et le développement de la marchandise

Si, au travers de cette nouvelle famille , l'avènement du capitalisme marque un tournant dans la situation des femmes, introduit une certaine rupture, il n'« invente» pas leur oppression. D'un certain point de vue, il apparaît comme l'aboutissement d'un processus historique commençant avec ce qu'Engels appelle l'apparition du patriarcat.

Nous avons vu que ce dernier introduit une rupture historique dans la

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situation des· femmes avec l'apparition de la famille patriarcale, concomitante de l'apparition des classes sociales et de l'Etat. Il a sûrement tort de situer à cette période l'apparition de l'oppression des femmes ; par contre, il' a raison d'essayer de cerner un tournant dans la forme de cette oppression. Plus précisément, il faudrait essayer d'analyser cette nouvelle situation créée tout au long du processus d'éclatement des formes d'organisation coopératives du travail qui dominent dans les sociétés primitives, voire dans des sociétés économiquement plus développées mais où les formes « communautaires » restent importantes.

« La société reste fondée sur l'organisation coopérative du travail. La communauté a besoin du travail de chacun de ses membres. Elle ne produit pas encore un surproduit suffisant pour qu'il puisse devenir propriété, sans mettre en danger la survie de toute la société. Les usages et le code d'honneur de la tribu s'opposent à toute accumulation individuelle dépassant une norme moyenne. Les différences en qualdication productive individuelle ne sont pas reflétées dans la distribution . La qualification en tant que telle ne donne pas droit au produit du travail individuel ; il en est de mème d'un travail plus assidu (9). » Il existe certes une division du travail dans ces sociétés. Chez les moins développées, c'est principalement une division du travail entre les sexes.

« Chez les peuples les plus primitf{s. les hommes s'adonnent à la chasse, les femmes ramassent des fruits et de petits animaux inoffensifs. Chez les peuplades quelque peu évoluées, certaines techniques déjà acquises sont exercées en exclusivité, soit par les hommes, soit par les femmes. Les femmes s'occupent des activités qui se déroulent près de l'habitat: l'entretien du feu, la filature, le tissage, la fabrication des poteries, etc. Les hommes s'éloignent davantage, chassent le gibier plus lourd et utilisent les matériaux de base pour fabriquer les instruments de travail: travail du bois, de la pierre, de l'ivoire, de la corne et des os (1 0). )) Il peut y avoir aussi apparition de métiers plus spécialisés qui coïncide avec le développement important de l'échange.

11 Mais cette spécialisation est une spécialisation au sein d'une (9) Mandel, Traité d'économie marxiste, éditions 10-18, tome I, p . 31. (1 0) Mandel, op. cil., p . 24.

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communauté villageoise. Les artisans qui abandonnent de plus en plus le travail agricole reçoivent leur subsistance en récompense de leurs services ( 1 1 ). » Ce processus de spécialisation au sein de la communauté qui se généralise avec le commerce est décisif à étudier pour comprendre comment évolue la situation des femmes par rapport à « la production sociale ». Pour comprendre comment leur travaiL déjà marqué par une certaine division du travail par sexe au sein d'une production générale dans laquelle les aspects coopératifs restent dominants, se spécialise peu à peu en travail domestique « privé », c'est-à-dire tourné exclusivement vers les besoins de consommation de la famille ou de la communauté. Cette spécialisation commence à apparaître en même temps que le développement du commerce et de l'artisanat. Tant que l'échange n'était pas une activité économique spécialisée, mais s'effectuait de façon plus ou moins collective par une partie des producteurs pour l'ensemble de la communauté, les femmes y jouèrent parfois un rôle important.

<< Dans la mesure où ce sont les femmes qui, les premières, ont pratiqué l'agriculture, on comprend qu'elles aient été les premières à pratiquer l'échange de surplus de vivres d'une manière régulière. D'après la tradition chinoise, les femmes ont été les premières à pratiquer le commerce ( 12). >> Mais dès qu'il y a spécialisation dans le travail pour l'échange, le marché, ceux qui l'emportent dans la place occupée par cette nouvelle division du travail (artisanat, commerce) ce sont les hommes. Révélateur à cet égard est l'exemple que donne Mandel comme ayant été très souvent relevé par les ethnographes :

« Les femmes sont les premières à faire de la céramique aussi longtemps qu'il s'agit d'une technique domestique ou villageoise, les hommes sont les premiers à utiliser les tours de potier et deviennent des spécialistes travaillant pour le marché (13). >> Ainsi, au fur et à mesure que se développe l'échange et qu'apparaissent de nouvelles divisions du travail et la spécialisation d'individus autour de ces activités économiques, la place des femmes dans « la (Il) Mandel, op. cit., p . 61. (12) Mandel, op. cil., p. 62. (13) Mandel, op. cit., p . 66.

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production sociale >> se dégrade. Les nouvelles divisions du travail qui s'instaurent s'appuient sur la division initiale du travail par sexe pour peu à peu spécialiser les femmes dans le travail domestique, dans des tâches qui deviennent travail domestique relevant de plus en plus de la sphère « privée >>. Des tâches qui, dans les premières divisions du travail par sexe, étaient plutôt des travaux effectués par les femmes, deviennent, lorsqu'ils se transforment en production pour le marché, des travaux d'hommes. Les femmes se spécialisant dans la production de valeurs d'usage pour les besoins domestiques.

Il faut se garder d'une vision linéaire de ce processus historique. Dans le temps d'abord : le développement de l'économie marchande est susceptible de régression. Ainsi, au cours -et après- de l'écroulement de l'Empire romain, le poids des modèles d'organisation sociale portés par les tribus germaniques et celtes (re)donne un certain statut social à la femme. Dans l'espace ensuite : au sein de sociétés très marquées par l'économie marchande et la division en classes peuvent subsister des communautés dans lesquelles l'aspect coopératif du travail reste fort et les tâches de la femme beaucoup moins marquées par renfermement dans les tâches domestiques ; en particulier dans les classes dominées. Au sein d'un même mode de production, des situations différentes peuvent coexister ; ainsi la situation des femmes plus favorable à Sparte qu'à Athènes ne peut s'expliquer que par l'introduction moins forte dans la cité lacédémonienne des rapports marchands et, ce qui est lié, une imbrication entre rapports de parenté et rapports politiques qui n'existait pas dans la démocratie athénienne.

De façon plus générale, le développement de la marchandise ne détruit pas d'un seul coup l'économie d'autosubsistance qui est marquée par une imbrication très forte des rapports de parenté, des rapports de production et des rapports politiques et donc une situation plus favorable des femmes . Si elles voient leur situation déterminée par leur place dans les rapports de parenté, elles ont un lien différent à « la production sociale )), vu justement l'imbrication de ces rapports et de l'ensemble des rapports sociaux. Le développement de l'artisanat, parce qu'il est production pour le marché et spécialisation pour cette production, accentue le caractère privé des travaux domestiques par rapport à « l'économie paysanne>>. Mais parce que dans l'artisanat, rapports de production et rapports de parenté se chevauchent souvent, parce que cette production a « un caractère familial >>, la situation des femmes est différente par rapport à la production capitaliste où rapports de production et rapports de parenté n'ont plus rien à voir.

Si l'avènement du capitalisme constitue un tournant dans la situation des femmes , c'est parce qu'il est production généralisée de la marchandise,

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que ce qui le caractérise, c'est « la généralisation de la production de la marchandise pour la première fois dans l 'histoire» (Mandel). Et du coup, nous l'avons vu, la généralisation du travail domestique comme sphère totalement autonome par rapport à la « production sociale », à la production industrielle et la séparation complète des rapports de parenté des rapports politiques et des rapports de production. Processus qui était déjà amorcé dans les sociétés précapitalistes. Pour reprendre notre comparaison avec la division du travail entre industrie et agriculture, entre ville et campagne, il faut aussi remarquer que le capitalisme n'a pas « inventé » cette division du travail, il l'a généralisée. De même pour la division entre travail domestique et « production sociale », qui redouble la coupure totale entre « maison » et « usine ».

Mais en même temps que le capitalisml! généralisait ces divisions du travail, il commençait à créer les conditions objectives pour la construction du socialisme, et, au-delà, du communisme. Situation contradictoire qui se retrouve aussi dans la situation des femmes. Nous verrons dans la seconde partie de cet article que si le capitalisme pousse à l'extrême renfermement des femmes dans le travail domestique, il crée aussi - au fur et à mesure de son développement - les conditions objectives pour que, pour la première fois dans l'histoire, les femmes échappent à la détermination première qui a longtemps pesé sur elles : la détermination par leur place dans les rapports de parenté. II. Le travail domestique Marx et la reproduction de la force de trauil

Pour caractériser la situation de la femme dans la famille, Engels parle« d'esclavage domestique», mais ni lui ni Marx ne se sont beaucoup penchés sur la sphère du travail domestique, sur les conditions de reproduction de la force de travail au sein de la famille. C'est une des raisons pour lesquelles ils n'ont pas saisi toute la complexité de la situation faite aux femmes par le capitalisme. On peut expliquer ces manques par les conditions historiques m:êmes qui présidaient à leur élaboration.

D'abord, la conjoncture dans laquelle ils écrivaient était marquée par une« industrialisation sauvage», par une demande massive de travail des femmes (et des enfants) par le capital qui démembrait complètement les structures familiales des prolétaires et se souciait plus d'une exploitation «jusqu 'à ce que la mort s'ensuive » (Marx) que des conditions élémentaires de reconstitution et de formation de la force de travail.

<< Les circonstances historiques et économiques de 1 'apparition du

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capitalisme n'ont pas posé le problème de la reproduction de la force de travail comme premier. En vérité, par le procès de l'accumulation primitive dont est né le capitalisme, cette reproduction se trouvait résolue d'emblée. Ni Marx ni les économistes ne s'en préoccupèrent comme d'un phénomène majeur (14). >> De façon plus générale, la séparation radicale introduite par le capital entre sphère de la production et sphère de la reproduction permet de produire une analyse générale des conditions qe production sans traiter des rapports de reproduction de 1 'espèce. Ce qui est beaucoup plus difficile pour les sociétés précapitalistes où rapports de production et rapports de parenté sont beaucoup plus emmêlés. Et, préoccupé des mécanismes de formation de la valeur, Marx ne traite pas, par exemple, lorsqu'il analyse la force de travail, de l'autre aspect : les conditions concrètes de reproduction de cette force .

Il n'aborde cette question qu'en négatif, par remarques, en traitant des conséquences du machinisme et du travail des femmes . Ainsi il écrit :

« Comme certaines fonctions de la famille, telles que le soin et l'allaitement des enfants, ne peuvent être tout à fait supprimées, les mères de familles confisquées par le capital sont plus ou moins forcées de louer des remplaçantes. Les travaux domestiques, tels que la couture, le raccommodage, etc., doivent être remplacés par des marchandises toutes faites. A la dépense amoindrie en travail domestique correspond une augmentation de dépense en argent (15). >> S'il y a reconnaissance d'un travail domestique et de son utilité, il n'est pas traité en tant que tel , mais ce qui est seulement pris en compte, c'est l'apparition de la prise en charge par le capital de travaux autrefois faits dans le travail domestique ou bien l'emploi de personnes pour effectuer certains de ces travaux. Bref, Marx ne fait que décrire comment fonctionne le capital par rapport à ce travail : il ne considère ces tâches comme travail que lorsque justement elles perdent leur caractère de travail domestique pour être prises en charge par le capital et devenir production pour le marché, ou lorsqu'elles donnent lieu à un travail salarié (domestique, nourrice, etc.)

Cette non-étude du travail domestique comme travail, même s'il n'est pas reconnu comme tel par J.e capitalisme vu ses caractéristiques, amène même Marx à des formulations équivoques : (14) Claude Meillassoux. Femmes, greniers et capitaux, Maspero, p. 8 05) Le Capital I. 2, p. 79 note 1.

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<< Quand le capital s'empara de la machine, son cri fut : du travail de femmes, du travail d'enfants ! ... Le travail forcé pour le capital usurpa la place des jeux de l'enfance et du travail libre pour 1 'entretien de la famille ; et le support économique des mœurs de famille était ce travail domestique (16). » Le travail domestique considéré comme « travail libre » au même plan que le jeu des enfants ! En forçant un peu, l'on pourrait dire que, dans cette citation, le travail domestique est considéré comme « travail naturel ». Ce n'est pas tout à fait le cas, et si Marx en parle ainsi, c'est en opposition au « travail forcé » pour le capital. Mais il y a là en tout cas l'expression de la situation faite par le capital au travail domestique, considéré comme du non-travail. Que cela tienne non à la nature « en soi » de ces tâches, mais à la nature que leur a donnée le capital, nous le verrons plus loin.

Marx n'analyse donc pas les conditions concrètes de reproduction de la force de travail ; ainsi dans le chapitre consacré à « l'achat et la vente de la force de travail >> ( 1 7), il pose la question :

«Pourquoi ce travailleur libre se trouve-t-il dans la sphère de la circulation. (. .. )(Comment se fait-il) que le possesseur d'argent trouve sur le marché le travailleur libre ? )) Mais il renvoie simplement à l'histoire de ce qu'il analysera plus tard comme le procès d'accumulation primitive du capitalisme :

« Un tel rapport n'a aucun fondement naturel, et ce n'est pas non plus un rapport social commun à toutes les périodes de l'histoire. Il est évidemment le résultat d'un développement historique préliminaire, le produit d'un grand nombre de révolutions économiques, issu de la destruction de toute une série de vieilles formes de production sociale. )) La force de travail est donc historiquement donnée, et le souci de Marx sera plutôt d'analyser comment cette marchandise particulière fonctionne dans la production et la création de plus-value. Pour l'instant, il se contente de traiter de la valeur de cette force de travail :

« En tant que valeur, la force de travail représente le quantum de travail social réalisé en elle. Mais elle n'existe en fait que comme puis(16) Le Capital I. 2, p. 78. ( 17) Le Capital I. 6.

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sance ou faculté de 1 'individu vivant. L'individu étant donné, il produit sa force vitale en se reproduisant ou en se conservant lui-même. Pour son entretien ou pour sa conservation il a besoin d'une certaine somme de moyens de subsistance. Le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se résout donc dans le temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance ; ou bien la force de travail a juste la valeur des moyens de subsistance nécessaires à celui qui la met en jeu. » Le présupposé est donc que l'individu produit sa force vitale en se reproduisant ou se conservant lui-même. Marx introduit bien dans ce chapitre quelques correctifs en ajoutant que pour déterminer la valeur de la force de travail, il faut tenir compte des frais d'éducation ou du fait que « la somme des moyens de subsistance nécessaires à la production de la force de travail comprend donc les moyens de subsistance des remplaçants, c'est -à -dire des enfants des travailleurs, pour que cette singulière race d · '-:hangistes se perpétue sur le marché >>. Mais, il semble supposer que tous les biens et les services nécessaires pour la reproduction de la force de travail sont donnés sur le marché et que le travailleur peut se les procurer ec échange de son salaire. Ce qui pour l'époque ne correspond pas massivement à la réalité, ces biens et services sont surtout produits dans la famille. Et même si l'évolution du capitalisme fait que de plus en plus, beaucoup se trouvent sur le marché, il reste place pour un travail dosmestique, parce que toutes les tâches relevant du travail domestique ne sont pas encore remplacées par l'existence de biens ou de services sur le marché et que de toute façon, rendre, par exemple, consommables certaines marchandises existant sur le marché suppose aussi un certain travail.

Ailleurs Marx écrit : « La valeur de la force de travail était déterminée par les frais d'entretien de l'ouvrier et de sa famille. En jetant la famille sur le marché, en distribuant ainsi sur plusieurs forces la valeur d'une seule, la machine la déprécie ( 18). » Et les considérations qui suivent sur le travail domestique que les femmes ne peuvent plus faire laissent supposer que Marx comprend dans la valeur de cette force de travail les moyens d'entretenir une famille comme lieu de sa reproduction. Cela est beaucoup plus proche de la réalité et si, nous le verrons, la reproduction de la force de travail de nos jours se passe de moins en moins dans la famille (ce qui est une des causes de sa (18) Le Capital I. 2 p. 79.

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crise), cette dernière joue toujours un rôle dans cette reproduction. Ce qui nous renvoie à la nècessitè de décortiquer de plus près la nature de ce travail domestique. La nature du travail domestique

<< Dans la société capitaliste, la production marchande, la production de valeur d'échange, a connu son extension la plus large. C'est la première société dans l'histoire humaine, dans laquelle la majeure partie de la production est composée de marchandises . On ne peut cependant pas dire que toute la production y soit production de marchandises. Il y a deux catégories de produits qui y restent de simples valeurs d'usage. << D'abord, tout ce qui est produit pour l'autoconsommation des paysans , tout ce qui est consommé directement dans les fermes qui produisent ces produits . On retrouve cette production pour l'autoconsommation des fermiers mème dans les pays capitalistes les plus avancés comme les Etats -Unis, mais e//e n constitue qu'une petite partie de la production agricole totale. Plus l'agriculture d'un pays est arriérée et plus grande est en général la fraction de la production agricole qui est destinée à l'autoconsommation, ce qui crée de grandes dff/icultés pour calculer de manière précise le revenu national de ces pays. « Une deuxième catégorie de produits qui sont encore de simples valeurs d'usage et non pas des marchandises en régime capitaliste, c'est tout ce qui est produit à l'intérieur du ménage. Bien qu 'e//e nécessite la dépense de beaucoup de travail humain, toute cette production des ménages constitue une production de valeurs d'usage et non une production de marchandises. Quand on prépare la soupe, ou quand on recoud des boutons, on produit, mais on ne produit pas pour le marché (19). >> Cette caractérisation du travail domestique comme produisant de simples valeurs d'usage est actuellement souvent remise en question. (19) Mandel, Initiation à la théorie économique marxiste, les Cahiers du CCES février-mars 1964, p. 6.

Les remarques de Mandel sur la production agricolent illustre les développements faits dans l'article au paragraphe 3 : dans une production agricole dominée par la production pour l'autosubsistance, s'il y a certes une répartition des tâches entre hommes et femmes, la sphère du travail domestique comme sphère séparée du reste de la production n'existe pas au sens strict. Et cette caractéristique laisse encore de fortes traces lorsque la production pour le marché a largement pénétré la production paysanne.

Les remarques sur les difficultés de comptabiliser une partie de la production paysanne produisant des valeurs d'usage se retrouvent aussi pour le travail domestique.

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Première question, le travail ménager est-il productif (20)? Alzon s'indigne que l'on puisse dire que le travail des ménagères n'est pas productif alors que ce travail existe bel et bien. C'est ne pas comprendre que la notion de travail productif pour les marxistes n'est pas une catégorie visant à délimiter l'utilité de tel travail ou son caractère parasitaire par rapport à un projet de société organisé rationnellement. Cette notion vise simplement à délimiter ce qui est travail productif pour le système capitaliste, à délimiter les sphères de la production sociale qui sont pour le capital créatrices de valeur, c'est-à-dire de plus-value . De ce point de vue, Maria Rosa Costa a tort d'affirmer que le travail ménager est productif au sens marxiste du terme. Car l'une (pas la seule) condition pour qu 'un travail soit productif. c'est que ce travail s'échange avec le capital : ce qui (20) Claude Alzon : la Femme potiche et la Femme bonniche, Maspero.

Maria Rosa Dalla Costa et Selma James, le Pouvoir des femmes et la Subversion sociale, Genève.

Collectif rémois, «Une approche globale du travail des femmes mariées à des prolétaires» Critique de l'économie politique n• 26. La citation de W . Seccombe est issue de «An Answer to M. Coulson, B. Magas. H. Wainwright's critics », New Left Review, n• 94. Voir aussi son article: «The housewife and her labour under capitalism », New Left Review n• 33 .

Danièle Léger dans «Question sur le travail domestique» (*) croit pouvoir éviter ce débat sur la nature du travail domestique (productif ou pas, production de valeur d'usage ou de valeur d'échange) en faisant appel à une distinction introduite par Marx entre « soumission formelle 11 et « soumission réelle 11 au capital. Résumons, de façon simplifiée , cette distinction. Pour Marx, la soumission formelle veut dire que le capital se subordonne« un mode de travail tel qu 'il était développé avant que n 'ait surgit le rapport capitaliste ( ... ) Le capital se soumet donc un procès de tra vail préexistant et déterminé, par exemple le travail artisanal ou la petite agriculture pay sanne autonome. Tous (les) changements (qui peuvent apparaître) n 'affectent pas d 'emblée le contenu et les procédés techniques réels du du procès de travail et de production· 11.

La soumission réelle, c'est la soumission compléte du procés de travail au capital , c'est l'appropriation compléte -et sa transformation- du procés de travail. Bref le plein développement du mode de production capitaliste qui « s'accompagne d 'une révolution complète- qui se poursuit et se renouvelle constamment, cf. le Manifeste communistedu mode de production. de la production du travail et des rapports entre capitalistes et ouvriers 11.

La production domestique, parce qu'elle met en œuvre un procés de travail dont les caractéristiques sont précapitalistes (comme J'artisanat ou la petite production paysanne), relèverait de la soumission formelle au capital. Autant d'affrrmations qui ne sont fidèles ni à la lettre ni à l'esprit des analyses de Marx. Ce dernier prend l'exemple du capital marchand << qui passe commande à un certain nombre de producteurs immédiats, puis collecte leurs produits et les revend, en avançant parfois la matière première ou l'argent, etc. 11. Analyse qui visiblement ne correspond pas à la realité du travail domestisque. La ménagère ne produit pas pour le marché sous commande directe du capital, comme par exemple les travailleuses (ou travailleurs) à domicile (par contre une telle comparaison est pertinente pour comprendre les racines d'un phénomène comme les paysans-travailleurs).

De toute façon cet exemple d'exploitation du capital marchand ne correspond même pas pour Marx à ce qu'il appelle la soumission formelle : « Là aussi, nous n'avons pas

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prend la forme de travail salarié. Il faudrait aussi montrer en plus que ce travail produit de la plus-value.

Le Collectif rémois ne prétend pas lui que le travail ménager soit productif. mais qu'il produit de la valeur.

« De la même façon que le produit du travail d'un artisan sans être productif- au sens capitaliste du terme -produit une marchandise, une valeur d'échange. De même que toute marchandise, la force de travail doit être avant tout une utilité pour être valeur. Le travail domestique en participant au maintien de 1 'utilité de la force de travail (pour les capitalistes) conserve la valeur de cette force pour l'ouvrier. Nous dirons, avec W. Seccombe, que la femme au foyer crée de la valeur parce que « tout travail produit de la valeur lorsqu 'il produit une partie quelconque d 'une marchandise qui obtient on équivalent avec d'autres marchandises sur le marché. Le caractère de valeur de la force de travail du jeune travailleur est bien préalable à la vente de celle-ci et il y a bien eu fabrication d'une valeur d'échange au sein du foyer. » encore de soumission formelle du trm•ail au capital. En effet, le producteur immédiat continue à la f ois de vendre sa marchandise et d 'utiliser son propre travail. 11

D. Léger confond non seulement le travail domestique avec la production artisanale, mais elle triture quelque peu Marx pour illustrer une thèse politique des plus discutables (nous le verrons dans la seconde partie de l'article) : le patriarcat n "existe pas dans la classe ouvrière parce que les femmes des prolétaires (qui restent au foyer) sont exploitées p<!r le capital. De toute façon , avant de vouloir montrer que le travail ménager relève de ce que Marx appelle la soumission formelle au capital, il faudrait démontrer que ce travail produit pour le marché, comme celui de l'artisan- ce qui, de plus, nous l'avons vu, n'est pas une condition suffisante pour qu'il y ait soumission formelle. Mais revenons à l'analyse concrète que donne Marx de la soumission formelle du travail du capital. Non par plaisir, mais parce que cela permet de comprendre comment fonctionne le travail ménager. Pour Marx, le procès de production soumis formellement au capital se différencie certes du procès de production que l'on rencontre par exemple dans la production industrielle. Mais il est caractérisé par : a Premièrement, un rapport économique de domination et de subordination du fait que le capitalisme consomme désormais la force de travail, donc la surveille et la dirige; deuxièmement, une grande continuité et une intenssité accme du tra · v ail, ainsi qu 'une f orte économie dans l'emploi des conditions de travail, car tout est mis en œuvre pour que le produit ne renferme que du temps de travail socialement nécessaire ... 11

Or justement le travail domestique n'est ni surveillé et dirigé par le capitalisme, ni rentabilisé pour ne renfermer que du temps de travail socialement nécessaire. Parce que il est production privé de valeur d'usage donc complètement étranger aux normes qui régissent le travail en système capitaliste. Parce que, au sens strict, la ménagère n'est pas exploitée par le capital. (*) D . Léger in Premier Mai n• 1. Pour la distinction établie par Marx entre soumission formelle et soumission réelle voir Un chapitre inédit du Capital, p. 191 à 223 (1 0-1 8). Les citations sont tirées de ce passage.

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Il y a là un tour de passe-passe. Que la production de biens et de services dans le travail domestique soit utile pour la reconstitution de la force de travail comme marchandise n'entraîne en rien que cette production soit créatrice de valeur. Car la femme au foyer ne produit pas une marchandise (la force de travail), mais des biens et des services qui , consommés par un individu, contribuent à reproduire une force de travail. Dire que le travail ménager produit la force de travail, c'est-à-dire une marchandise, c'est escamoter cette nuance de taille ; ce qui détermine le procès du travail ménager c'est qu'il est une production privée. Non seulement parce qu'il s'effectue dans un cadre privé (par rapport au reste de la production sociale qui s'effectue dans le cadre des rapports capitalistes), mais parce que il s'effectue aussi pour un usage privé. Ce dernier point le différenciant de la production de l'artisan qui produit pour le marché.

L'une des raisons avancées par le Collectif rémois ou W. Seccombe pour justifier que le travail domestique crée de la valeur, c'est d'expliquer que beaucoup d'autres travaux ne produisent pas directement une marchandise, mais participent à la production d'une marchandise. Il est vrai que la production d'une marchandise n'est pas en général le produit d'un seul travail, mais d'un procès général qui se découpe en plusieurs travaux : une automobile est le résultat d'un procès de production complexe et tous les travaux que contient ce procès de production ne produisent pas immédiatement la marchandise. Bref, la production capitaliste a un aspect coopératif. Mais c'est une analogie superficielle que d'écrire:

« De la mème manière qu'un ouvrier employé dans la production capitaliste ne produit pas directement une marchandise destinée à ètre vendue mais seulement une partie de celle-ci, nous dirons que chacun de ces travaux (domestiques) est arraché à ses origines concrètes quand on les fait apparaitre comme des productions intermédiaires dans la production d 'une marchandise: la force de travail. » La description de la réalité concrète totalement différente du procès de travail de la ménagère et d'un ouvrier qui participe « indirectement » à la production d'une marchandise suffirait à montrer que cette comparaison n'a pas de sens. Tout simplement parce que ce qui détermine le travail de l'ouvrier , ce n'est pas fondamentalement le fait qu'il soit plus ou moins proche dans le procès de production du moment où la totalité de la marchandise est produite. C'est la nature sociale du procès de production auquel il participe ; dans le cadre bien sûr d'un procès coopératif de travail où il effectue un travail concret. Et la nature sociale de ce travail, c'est d'être production pour le marché (et non production pour un usage privé) et production pour le marché dans le cadre des rapports de production

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capitalistes qui contrôlent directement le procès de travail (et non production dans un cadre privé). Nous retrouvons donc les caractéristiques qui distinguent le travail domestique, et du travail de J'artisan, et du travail du prolétaire.

Bien sûr, le service privé non payé qu'est le travail de la ménagère donne à la marchandise force de travail une valeur supérieure à celle qu'elle aurait sans lui. On peut donc même dire, avec Mandel, que son travail accroît indirectement la masse de plus-value. Mais le débat n'est pas ce constat d'évidence ; le capital profite d'une certaine façon, fort indirecte, du travail gratuit de la ménagère. La question est que par la nature de son travail, la ménagère ne participe pas, comme l'ouvrier ou J'artisan. directement à la production sociale. Son travail n'est pas un travail social , et cela a des conséquences importantes pour comprendre la différence radicale entre ce travail et les autres travaux. Un travail qui << n'existe pas >>.

On sait que pour Marx, un travail concret ne peut devenir du travail social abstrait - c'est-à-dire un travail comparable socialement aux autres travaux, un travail qui « existe » pour la société- qu'au travers du marché, qu'en produisant une marchandise qui lui permet, par le jeu de l'échange, d'obtenir son équivalent, de se comparer aux autres travaux. Bref, c'est seul le marché qui en système capitaliste permet d'homogénéiser les différents travaux.

Le travail ménager comme simple production de valeur d'usage ne peut donc dépasser ses caractéristiques particulières de travail concret pour devenir du travail humain pris dans le sens abstrait du terme ; pour devenir ce que la société capitaliste considère comme du travail. Les règles qui régissent le travail dans le mode de production capitaliste ne s'appliquent donc pas au travail ménager; la loi de la valeur n'a pas d'effet direct sur lui. C'est là une différence fondamentale d'avec le travail de l'artisan qui, s'il a formellement des aspects communs avec le travail ménager -des caractéristiques précapitalistes dans le procès de travail-, subit lui les effet~ directs de la loi de la valeur.

Les conséquences de cette extériorité du travail ménager aux effets directs de la loi de la valeur sont multiples ; examinons en quelques-unes.

La) La loi de la valeur détermine en dernière instance combien de travailla société doit investir dans chaque produit en fonction du temps de travail socialement nécessaire à sa production. Nous avons vu, dans l'exemple donné plus haut de la soumission formelle au capital, une des conséquences : tout mettre en œuvre <<pour que le produit ne renferme

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que du temps de travail socialement nécessaire 11. Cette logique n'existe pas dans le travail ménager, à la différence du travail de l'artisan. Ce dernier est obligé, puisqu'il produit pour le marché, de tout faire pour que son produit ne renferme que du temps de travail nécessaire. de« rentabiliser » son travail : sinon il devra fermer boutique. Certes le caractère même du procès de travail de l'artisan fait que cette rentabilisation ne prend pas la forme que prend la rentabilisation du travail industriel, et le développement inégal et combiné du capitalisme permet de comprendre l'autonomie relative que peut avoir l'évolution de la production artisanale par rapport à la production industrielle. Mais en dernière analyse, ou l'artisan voit son travail reconnu socialement nécessaire, ou bien il meurt comme artisan pour _devenir prolétaire.

S'il devient prolétaire, c'est parce que son travail, qui est comparé par l'intermédiaire de la vente de son produit sur le marché aux autres travaux, n'est plus rentable socialement pour le système : c'est une conséquence directe des effets de la loi de la valeur (21 ). Si la femme au foyer travaille, se met à travailler à l'extérieur, ce n'est pas parce que son travail ménager deviendrait tout d'un coup non rentable socialement par rapport aux autres travaux (d'ailleurs nous l'avons vu son travail ne peut être comparé aux autres travaux), c'est pour des raisons extérieures à la logique propre des tâches qu'elle effectuait jusqu'à présent. Elle travaille parce qu'un seul salaire ne suffit pas. Et ce n'est pas en essayant de « rentabiliser » son travail domestique - comme l'artisan peut dans un premier temps tenter de rentabiliser son travail- qu'elle pourrait faire rentrer plus d'argent. D'ailleurs, le fait qu'elle travaille à l'extérieur n'en(21) On ne peut introduire la même corrélation automatique pour comprendre la nécessité que peut rencontrer une femme au foyer de travailler. C'est pourtant ce que fait le Collectif rémois en voulant déterminer les raisons qui poussent les femmes au travail extérieur par une mécanique rigide : «Les femmes travailleront à l 'extérieur si le temps de travail qu 'elles consacrent à produire lees moyens de subsistance à l'intérieur du foyer est plus important que celui qu'elles passent à produire l'équivalent de la valeur de ces produits en vendant leur force de travail !1 ; ou bien citant W. Seccombe : 11 Si les biens et les services supplémentaires achetés avec un second salaire ne pouvaient réduire de façxm significative le temps de travail domestique, alors l'alternative de prendre un travail extérieur n 'existerait jamais pour les femmes mariées prolétaires. 11

Mais aussitôt cette « loi » énoncée, ces camarades sont obligé(e)s d'affirmer : «On doit toutefois nuancer cette affirmation quand on examine le travail salarié des femmes au XIX' siècle. Les femmes mariées devaient se vendre en raison des salaires de misère de leur mari ... 11 Sans se rendre compte que c'est toujours cette même raison qui pousse les femmes au travail : « L 'écart croissant entre les besoins des familles et le salaire individuel en -traine un nombre croissant de femmes, épouses de travailleurs ou d 'employés à travailler. 11 (Mandel.) Que nous ne soyons plus, dans la majorité des cas, au XIX• siécle, et que ces besoins des familles ne soient pas forcément liés à une question de survie au sens strict Oa notion de besoin est une notion historique) ne change rien au mécanisme de fond qui pousse les femmes à travailler.

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traîne pas automatiquement une réduction - ou un changement important- dans son travail domestique.

Certes, la loi de la valeur a bien pesé sur l'évolution de la situation de cette femme, puisque le salaire de son mari dépend de cette loi, mais de façon indirecte. D'autres exemples montrent bien que si le travail domestique n'évolue pas directement sous le coup de la loi de la valeur, il évolue de façon indirecte ; tout simplement parce que si ce travail n'est pas directement lié au marché, la société environnante pèse sur lui par de multiples canaux. Ainsi M. Coulson, B. Magas, H. Wainwrigth, dans la Femme au foyer et son travail dans le système capitaliste, relèvent trois médiations essentielles au travers desquelles· la loi de la valeur pèse sur l'évolution du travail domestique :

-Le besoin du capital en main-d'œuvre. Tout en notant à juste titre:

<< Dans la mesure où le travail domestique n'est pas un travail spécialisé, dont le rythme et 1 'organisation ne sont pas de façon radicale affectés par la loi de la valeur, il possède un taux significatif d'élasticité qui permet au capital dans ses phases d'expansion d'utiliser les travailleurs concernés de façon plus productive. n

-L'introduction de technologies nouvelles au foyer au travers de la production de marchandises comme les appareils électroménagers. Si ces camarades ont raison d'insister sur les possibilités objectives que cela ouvre dans la réduction du temps de travail domestique, il ne faut pas sous-estimer le fait que - vu justement la nature de ce travail - cela ne s'est pas traduit par une amélioration de la condition de la ménagère dans la majorité des cas.

- « La prise en charge, par des entreprises capitalistes ou par l'Etat bourgeois, de beaucoup de tâches jusqu 'à présent traditionnellement réservées à la femme au foyer. La nourriture, le logement, le nettoyage, l'éducation et la garde des enfants (22). n b) Parce qu'il n'est pas production pour le marché, le travail ménager n'a pas les caractéristiques d'un travail social, mais d'un service privé, personnel, rendu par la ménagère. Voilà pourquoi« ses motivations» ne sont pas d'ordre économique (travailler pour gagner de l'argent) ou d'ordre « professionnel » (réaliser sa personnalité d~ns telle activité), mais vont se chercher en dehors même de ce travail : rendre service à son mari et ses enfants, s'occuper des autres, se dévouer à eux. Voilà pourquoi la ménagère ne se « réalise » pas dans son travail, pourquoi ce travail est en (22) Dans Critique communiste n• 4. L'ensemble oe l'article me semble développer des po· sitions globalement correctes sur le travail ménager.

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lui-même quelque chose de secondaire, par rapport à la fonction principale qu'il a, permettre de rendre service : la ménagère se « réalise » au travers de ce service rendu au mari ou aux enfants. A proprement parler, elle n'a pas de destin propre enraciné dans ses activités. Ou plutôt, son destin propre, c'est de veiller à ce que les autres ne manquent de rien, et si elle se « réalise » comme individu, c'est au travers des activités du mari et des enfants, de leur devenir pour lequel elle travaille dans l'ombre, en multipliant ses « menùs » services.

Destin de mère et d'épouse que de rendre service parce que socialement leur travail n'est pas travail, mais service privé. Et ces caractéristiques dans ce rapport au travail ne quittent pas la ménagère quand elle travaille au dehors : on sait comment le patronat s'appuie sur ces « qualités » pour renforcer l'exploitation des femmes au travail, ou voiler ce rapport d'exploitation en développant toutes les combines pour faire apparaître ce travail comme un service personnel. L'exemple des secrétaires, dactylos, etc., est souvent cité pour illustrer cette situation : on pourrait multiplier ces exemples, surtout dans les emplois dits « féminins ».

c) Par rapport au travail industriel, au travail directement organisé par les rapports capitalistes de production, le travail ménager semble avoir des points communs avec le travail de l'artisan. En s'en tenant même à une description extérieure, certains pourraient se prendre à rêver. A la différence du travail industriel complètement « rationalisé », monotone, hyperspécialisé, etc. le travail domestique n'a-t-il pas des caractéristiques d'un travail différent ? Beaucoup plus lié au rythme propre de l'individu et non pas soumis à la loi et l'organisation du capital, remplissant de multiples tâches et non hyperspécialisé. Bref, un travail beaucoup plus susceptible de créativité.

Pourtant, ce qui se passe, c'est tout le contraire. Le travail ménager, ce n'est pas seulement des tâches pénibles, c'est surtout l'enlisement dans des tâches sans fin, le sentiment de vide complet laissé par ce travail. Une espèce d'irréalité dans la conscience que peut en avoir la femme (23). La rationalité qui préside au travail semble totalement absente de l'organisation des tâches ménagères. Comment cerner les limites dans le nettoyage de la maison de ce qui relève des nécessités réelles et de ce qui relève de « la névrose de la propreté » ? Comment juger en fonction des critères de la rationalité du travail le comportement au travail ménager des femmes ? Par exemple, « cette habitude qu'ont les ménagères de faire un saut à tout moment de la journée jusqu 'aux boutiques les plus proches (23) Conscience des femmes et monde de l'homme, Sheila Rowbotham. Tout le chapitre 5. «Le travail d'une femme n'est jamais fmi».

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peut sembler absurde, le temps passé à faire les commissions pourrait être considérablement réduit » (S. Rowbotham).

Si le travail ménager semble donc relever de critères de rationalité ayant peu à voir avec ce type de rationalité qui préside au travail effectué dans le reste de la société, ce n'est pas seulement parce qu'il n'est pas une production organisée sur le mode capitaliste. Ce qui est le cas pour la production artisanale. C'est qu'en plus, il est production de valeur d'usage et échappe donc aussi aux déterminations qu'a fait peser le développement des marchandises sur le travail humain. En effet, « une des conséquences de l'apparition et de la généralisation progressives de la production de marchandises, c'est que le travail lui-même commence à devenir quelque chose de régulier, quelque chose de mesuré, c'est-à-dire que le travail luimême cesse d'être une activité intégrée aux rythmes de la nature, suivant des rythmes physiologiques propres à l'homme (24) ».

Le travail domestique est donc un travail qU'i socialement n'existe pas, car seul est reconnu comme travail humain (comparable aux autres travaux) celui qui produit pour le marché. Travail qui fonctionne en dehors de tous les critères de rationalité qui président au travail produisant pour le marché. Comment s'étonner s'il est accompagné de ce vide absolu décrit plus haut et, en contre-partie d'un type spécifique de comportements par rapport à lui :

IT Les femmes ont acquis un type particulier de résistance :il y a la coupure avec le monde environnant, le sentiment de flotter dans un monde irréel, les barrières construites autour de soi, la maladie-fatigue, hystérie, troubles nerveux, agoraphobie avec dans leur sillage les tranquillisants, les somnifères et l'alcool bon marché. 11

·(S. Rowbotham.)

Analyser le travail domestique non seulement par le caractère ingrat de certaines tâches ou l'isolement qu'il produit pour la femme, mais aussi montrer que socialement il est non-travail, service privé, n'est pas seulement décisif pour rendre compte de la condition spécifique de la femme au foyer et « l'idéologie » qui l'accompagne. Il permet aussi de comprendre pourquoi une amélioration des conditions techniques du procès du travail domestique ne change pas fondamentalement la situation de la ménagère. Objectivement, l'introduction des appareils électroménagers permet de rationaliser ce travail. Soit en augmentant la production dornes-. tique, soit surtout en dégageant du temps libre. Or, on a de multiples fois (24) Initiation à la théorie économique marxiste, E. Mandel, p. 8. Pour autant, nous, l'avons vu plus haut, échapper aux déterminations du travail abstrait n'implique pas que ce travail soit 11 intégré aux rythmes de la nature ii, vestige paradisiaque des temps anciens.

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montré que pour la masse des ménagères, l'introduction des appareils électroménagers pouvait certes réduire considérablement le temps consacré au travail domestique (au sens large du terme) ou changer les rapports de la femme avec lui. Parce que justement, nous l'avons montré plus haut, le travail domestique n'obéit pas à la rationalité du travail qui produit une marchandise ; qu'il est à la fois irréel et toute la journée d'une femme. Et que le temps gagné sur telle tâche se reporte sur autre chose. Même s'il ne faut pas nier bien sûr les possibilités de réduction du temps de travail domestique qu'apportent ces appareils si d'autres facteurs viennent briser l'enfermement sans fin de la ménagère dans ce travail. III. Le nouveau destin de la femme Une situation contradictoire

Rien ne fait mieux apparaître l'image de la femme portée par le capitalisme que les commentaires des bourgeois éclairés de la fin du XVIII• siècle et du début du XIX• siècle sur la condition des femmes paysannes. S'ils se scandalisent de la brutalité des paysans à leur égard et du peu de différence qu'ils établissent souvent entre elles et animaux domestiques, c'est pour rêver sur« la femme ». Respectée et aimée par son époux, certes , mais aussi tendre et douce, toute occupée à rester au foyer pour ne pas exposer sa fragilité et pour s'adonner à sa véritable nature : l'éducation des enfants.

La situation assignée à la femme par la bourgeoisie montante est donc contradictoire. Comme pour illustrer qu'il faut se garder d'avoir une vision linéaire, unilatérale, des progrès apportés par la société capitaliste par rapport à l'ancienne société. Signalons deux interprétations opposées du statut fait à la femme pour cette nouvelle période historique, représentant en quelque sorte les deux extrêmes de la contradiction.

E. Shorter met l'accent sur une seule chose (25). L'avènement de la famille moderne rompt tous les liens de non-indépendance qui existaient dans le mariage sous l'ancienne société, tout ce qui faisait que primaient dans le mariage les intérêts de la communauté sur ceux des individus. Que ce soit dans les familles nobles où riches, l'arrangement du mariage entre les parents pour des intérêts d'alliance entre familles, politiques ou financiers. Que ce soit dans les familles populaires où le libre choix plus grand des époux est de fait très contrôlé par la communauté et les parents ; car ce qüi prime avant lui ce sont les projets des familles et les règles visant à (25) E. Shorter, la Naissance de la famille moderne, Seuil ; E. de Fontenay,« Pour Emile et par Emile, Sophie ou l'invention du ménage », les TemN modernes n• 358, mai 1976.

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assurer l'autoreproduction de la petite communauté villageoise. La famille moderne produite par le capitalisme serait donc la base à partir de laquelle ont pu se développer des relations libres entre indidivus qui aboutissent aux phénomènes que l'on connaît aujourd'hui : la crise de cette famille au profit d'une mobilité plus grande des relations hommes-femmes qui, de plus en plus, tissent des liens selon leur seul désir.

Elisabeth de Fontenay explique l'opposé : «Les mariages d'arrangements, les alliances entre familles établissent incontestablement une égalité de fait et de droit entre les hommes et les femmes, la mésalliance tant redoutée menaçant seule de rompre cet équilibre, car !'équivalence des familles garantissait une sorte de symétrie entre les époux. Le mariage de convenance (il s'agit de la « convenance des cœurs )), c'est -à -dire du mariage d'amour mis en avant, nous le verrons, par les Lumières au XV/Ile siècle) en revanche assujettit la femme puisqu'il transforme le contrat entre familles de type patriarcal en un lien conjugal interindividuel et dénué de toute dimension socio-politique. En privatisant le lien, on rejette la femme hors de la vie publique et on la condamne exclusivement à la vie domestique : le bénéfice psychologique apparent aura fait souvent oublier que cette privatisation a constitué une privation capitale. L 'équivocité navrante du mot ménage nous vient sans doute du moment décisif de l'histoire des mœurs: couple marital et entretien de la maison, psychologie des sentiments et économie de subsistance. )) Les questions réelles sont soulignées contre toute vision linéaire du progrès de la situation de la femme avec le capitalisme. Car, si nous l'avons vu, au plan économique, il y a un double mouvement contradictoire (spécialisation et enfermement des femmes dans le travail domestique et participation de plus en plus forte au travail salarié), ce double mouvement se retrouve aussi au niveau du statut donné par la société aux femmes. Au processus d'enfermement dans la nouvelle famille, se lie une certaine perte de pouvoir « socio-politique » des femmes. Dans l'ancienne société, l'oppression existait mais le lien des rapports de parenté avec les rapports de production et les rapports politiques situait socialement les femmes d'une manière différente. Les femmes des paysans avaient « un pouvoir social » qui dépassait largement « l'intérieur » de la maison pour la bonne raison que leur travail ne s'arrêtait pas aux tâches domestiques (au sens moderne du terme) mais contrôlait toute une série d'activités économiques indispensables à la survie de la famille paysanne. De même, vu le rôle des grandes familles nobles dans la vie politique, le poids politique des femmes des classes supérieures était bien plus important durant l'Ancien Régime qu'il ne le sera dans la future société bourgeoise : voir, par

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exemple, leur rôle dans la Fronde, dernière lutte frontale des familles nobles face à l'instauration de la monarchie centralisée. Qu'il soit mariage d'alliance politique, d'intérêts (avec la dot) ou « raisonnable » (pour le paysan trouver une femme robuste capable de faire le travail), il y avait donc toujours le maintien d'un rapport de forces socio-politique entre l'homme et la femme.

Sauf que E. de Fontenay ne voit pas que la transformation du mariage «en un lien conjugal interindividuel» introduit/traduit une rupture fondamentale dans la situation de la femme. Tout simplement, son accession au rang d'individu, sa reconnaissance comme individu par la société et l'homme. Car la forme du mariage moderne mise à l'ordre du jour par la bourgeoisie, c'est le contrat entre deux individus présupposés libres dans leur choix. Le ver est donc dans le fruit de la dépendance millénaire des femmes par rapport aux hommes. Nous verrons qu'il faudra encore du temps pour qu'il fasse son travail, pour que ces contradictions éclatent au grand jour. Nous allons voir aussi que cette reconnaissance de la femme comme individu est d'emblée mystifiée, « aliénée » : car la femme est reconnue comme un individu différent par nature de l'homme-citoyen, comme femme-mère.

Cette situation contradictoire se retrouve au plan juridique. La Constitution de 1791 avait établi la distinction entre citoyen actif et citoyen passif, les femmes visiblement rentrant dans la seconde catégorie. La Constitution de 1793 poursuit dans le même sens. Le rapport de Lanjuinas, au nom du Comité de législation, entreprend de répondre à la question fondamentale : qu'est-ce que le citoyen français ?

« L 'idée générale que réveille le mot citoyen est celle de membre de la cité, de la société civile, de la nation. Dans un sens rigoureux, il signifie seulement ceux qui sont admis à exercer les droits politiques, à voter dans les assemblées du peuple, ceux qui peuvent élire et être élus aux emplois publics ; en un mot, les membres du souverain. Ainsi les enfants, les insensés, les mineurs, les femmes , les condamnés à peine afflictive ou infamante, jusqu 'à leur réhabilitation, ne seraient pas des citoyens (26). » La Constitution de 1793 exclut donc définitivement les femmes des droits politiques. Puis, elles furent écartés du service militaire, n'eurent 26) Cité dans les Femmes et la Révolution 1789-1794, présenté par Paule-Marie Uuhet, collection Archives, Jwliard, p. 166. Sous l'Ancien Régime, certaines femmes ont le droit de vote, « la féodalité lie celui-ci à la propriété non à la personne» sans pour autant avoir droit aux fonctions officielles ou droit à l'élégibilité. Pour les citations qui suivent, voir p.l72,173

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plus le droit d'association (par la suppression des sociétés de femmes qui avaient vu le jour). La Convention thermidorienne en rajouta en décrétant « que les femmes ne pourront assister à aucune assemblée politique ».

Par contre, au niveau du droit privé, il y eu certains progrès. « Les privilèges de masculinité disparurent avec l'abolition des droits féodaux, cela permettait aux femmes de n'être plus exclues des droits de succession. » Sur le divorce, le droit fut reconnu et les dispositions prises par l'Assemblée en 1792 font que « la réciprocité semble totale et par conséquent on peut considérer que l'Assemblée législative donna une certaine forme d'indépendance aux femmes. >> Le Code Napoléon (1804) n'osera pas revenir totalement sur cet acquis de la Révolution. Enfin, la question des l'éducation des femmes fut à l'ordre du jour.

L'exclusion complète des droits politiques et le droit au divorce relativement égalitaire illustrent à merveille cette double détermination qui va peser sur la femme : elle est reconnue comme individu et d'un certain point de vue comme l'égale de l'homme (voir le mariage-contrat), mais comme un individu d'un autre ordre que l'homme-citoyen. Qu'il y ait là quelque chose de consubstantiel à la formation de l'idéologie bourgeoise est largement montré par le fait que sur cette question, t'accord se faisait entre tous les courants politiques et idéologiques de la bourgeoisie qui par ailleurs se divisaient alors vivement. Sans parler de la bourgeoisie révolutionnaire des Robespierre qui, de ce point de vue-là était aux avant-postes du combat pour imposer ce nouveau statut de la femme ; les franges populaires, plus radicales, des sans-culottes ou des amis de Babeuf allaient dans le même sens. On pourrait d'ailleurs remarquer que déjà, durant la Révolution anglaise, les fractions les plus avancées du point de vue social étaient aussi très fermes dans l'affrrmation de renfermement de la femme dans la famille. En France, les positions très progressistes d'un Condorcet, par ailleurs simple bourgeois libéral, sur l'égalité hommefemme, restèrent très isolées. Femme-mère

La rupture avec l'ancienne société et la façon dont elle traitait les femmes ne se traduit pas simplement par les indignations de ces bourgeois dont nous avons parlé. Ces conséquences se font sentir par un début de transformation des rapports interindividuels dans le ménage moderne naissant. La famille de l'Ancien Régime, dans les rapports hommesfemmes, se caractérisait très souvent par une « indifférence » dans les relations affectives entre époux (indifférence, par rapport à la notion moderne d'amour) et des rapports de domination brutaux de l'homme sur la femme.

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<< Il parait clair qu'entre le XVIe siècle et la fin du XVIIIe, la famille a changé de nature et qu'une nouvelle morale familiale s'est ébauchée (. .. ). Les solidarités de voisinage se sont progresssivement effacées au profit des solidarités familiales ; le sens du lignage et « 1 'esprit de maison)) ont été atteints par la législation de la Révolution et de l'Empire et sans doute déjà, avant 1789, par la montée des valeurs nouvelles qui expliquent cette législation ; le groupe père-mère-enfants a peu à peu pris ses distances à l'égard des autres parents et des domestiques que comprenaient toujours les «familles )) d'autrefois dans les milieux aisés ; il a acquis plus de solidité puisque la mise en nourrice et 1 'expulsion des adolescents ne se rencontrent plus dans les familles d'aujourd'hui alors qu'elles étaient courantes autrefois ... La morale domestique est devenue plus sentimentale à la fin du XV/Ile siècle qu 'elle ne l'était à la fin du XVIe, elle a progressivement exigé du mari une attitude moins brutale, plus courtoise envers sa femme, et cete courtoisie constitue pour les bourgeois, au début du X/Xe siècle, un test fondamental de la civilisation des mœurs; cette morale a de plus en plus insisté sur les devoirs des parents envers leurs enfants ce qui a pu développer chez les parents et le sens des responsabilités qu 'ils prenaient en procréant, et le désir d'y échapper en ne procréant pas (27). )) C'est dans ce cadre qu'une des batailles des Lumières sera l' idée du « mariage d'amour », de l'amour dans le mariage opposé au mariage d'alliance ou d'intérêt ; ce qui supposait le libre choix des individus. Flandrin note qu'en Angleterre, cette idée de « l'amour conjugal », qui s'était développée plus tôt que dans les élites françaises , s'était traduite par une amélioration du statut de la femme et une plus grande liberté de choix des filles anglaises . On peut d'ailleurs remarquer, de façon plus générale, que la Réforme, idéologie on le sait beaucoup plus liée à la montée du capitalisme que le catholicisme, insista souvent sur le bonheur dans le mariage, l'égalité entre époux, etc. Flandrin indique aussi qu'au travers de ce qu'il appelle l'introduction de « rapports courtois » vis-à-vis de l'épouse, apparaît peut-être un début de changement dans les rapports sexuels et une première reconnaissance de l'existence de la femme comme partenaire. Ne serait-ce que par le refus du « devoir conjugal » (c'est-à-dire du droit coutumier- sinon écrit- de l'homme d'exiger des rapports sexuels sans prise en compte des désirs de la femme et, à l'époque, de sa hantise de tomber enceinte) ; d'où l'acceptation plus grande de la part de l'époux du principal moyen de contraception connu alors : le coitus interruptus. (27) Flandrin, op. cit., p. 208 .

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Ces remarques permettent, au passage, de se méfier du schématisme de certaines analyses qui lient avènement de la bourgeoisie et processus de normalisation sexuelle, d'enfermement de la sexualité et de l'amour dans la famille. Non que les indications données soient toujours inexactes. Mais parfois, on a l'impression en lisant ces textes qu'une sexualité « libre » et l'amour flottaient dans tous les pores de l'ancienne société et que la bourgeoisie s'est empressée de les enfermer dans la famille, comme les fous dans l'asile. Vision qui sent son idéalisalisation des « anciens temps», vision d 'homme aussi, qui confond sexualité libre et libre cours des désirs masculins. Pour légitimer une telle analyse, il faudrait d'abord prouver que sous l'Ancien Régime, les rapports sexuels jouissaient d'une liberté relativement plus grande qu'avec le développement du capitalisme (28).

Ce qui est contesté par ceux (voir les critiques de E. Shorter aux analyses sur les Amours paysannes de Flandrin) qui expliquent que les contraintes communautaires étant très stictes et très pénétrantes, les conditions de vie difficiles, les rapports sexuels subissaient des restrictions importantes. Les fêtes des communautés paysannes et citadines dans lesquelles la question des rapports entre sexes jouaient un rôle très important étaient plutôt un moyen de normalisation et de contrôle très strict de la communauté sur ces rapports que l'explosion d'un fond païen fort libéral sur ces questions.

De toute façon, l'important est de souligner que dans ces sociétés, les pratiques sexuelles qui pouvaient se développer hors mariage, et dans le mariage d'ailleurs, étaient directement déterminées par ces rapports de (28) Solé dans Naissance de 1 'amour dans l'Occident à l'époque moderne n'échappe pas toujours à cette vision. En fait il faudrait distinguer deux choses: la question de la promiscuité et d'un certain rapport au corps et à la chair et la question des rapports sexuels. La promiscuité (ouverture de la chambre ou du lit aux étrangers, plusieurs personnes couchant dans la même pièce .. . ) marquait les rapports humains dans l'Ancien Régime. En comparaison avec nos rapports « névrotiques » au corps et à la promiscuité, il y a li. comme une différence absolue: 11 Pour nous, au contraire, c'est moins par vertu que par une instinctive répulsion que nous refusons l'ancienne promiscuité ... Est-ce affinement de nos sens ? ou de notre pudeur, c'est-à-dire intégration profonde d 'interdits dont nous sommes à peine conscients ? Nous devrions admettre au moins la possibilité que le sommeil en commun ait été, chez les paysans et autres pauvres gens d'autrefois, l'une des manifestations les plus intéressantes du sentiment communautaire, et le lit commun un des lieux privilégiés de la vie de famille avant que, en l'espace de trois siée/es ou plus, des moralistes obsédés par le péché de la chair en aient obtenu la disparition. »(Flandrin, p. 1 00.) Mais cette promiscuité ne voulait pas automatiquement dire un libéralisme très fort sur les questions sexuelles et des rapports sexuels développés. Car ce développement suppose deux choses: un processus d'individualisation dans les relations interhumaines et une rupture entre sexualité et procréation. La sexualité est un fait de culture et il serait mythique d'aller chercher une sexualité « naturelle » croupissante sous l'écorce de la civilisation.

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domination brutaux sur les femmes. Le viol collectif de femmes soupçonnées de «légèreté de mœurs» était une pratique reconnue socialement ; de même que les maîtres ne se gênaient pas pour « engrosser » leurs servantes.

Mais, nous l'avons déjà signalé, cette évolution des rapports hommes/femmes se fait au travers de la constitution de la femme en individu, certes reconnu, mais de façon mystifié, « aliéné ». Si la République naissante ne donne pas les mêmes droits politiques aux femmes qu'aux hommes, c'est qu'elles relèvent d'un autre ordre que l'homme-citoyen : pour lui, la sphère publique ; pour la femme, la sphère privée de la famille. Comme l'explique Mirabeau, dans un discours sur l'éducation des femmes:

« La constitution déiicate des femmes est parfaitement appropriée à leur destination principale, celle de faire des enfants, de veiller avec sollicitude sur les époques périlleuses du premier âge, et dans cet objet si précieux à l'auteur de notre existence, d'enchainer à leurs pieds toutes les forces de l'homme par la puissance de leur faiblesse ... Sans doute la femme doit régner dans l'intérieur de la maison, mais elle ne doit régner que là :partout ailleurs, elle est comme déplacée, la seule manière dont il lui soit permis de se faire remarquer ailleurs, c'est par un maintien qui rappelle la mère de famille, ou qui caractérise tout ce qui rend digne de le devenir. ( .. .)La vie intérieure est la véritable destination des femmes: il est donc convenable de les élever dans les habitudes qui doivent faire leur bonheuf et leur gloire; et peut-être serait-il à désirer qu'elles ne sortissent jamais de sous la garde de leur mère ; je ne demande cependant point la suppression de toute maison d'éducation publique pour elle (29). » C'est une véritable entreprise idéologique et politique qui est mise en place par la bourgeoisie pour enfermer la femme dans la famille et créer l'image de la femme-mère. Comme sur les autre~ terrains, Rousseau fut aux avant-postes, depuis l'appel à la soumission absolue de la femme à l'époux, jusqu'au refus de lui donner la même éducation et à l'image de la femme-enfant. S'il y a visiblement, dans le discours de Rousseau, des « exagérations » tenant à ses propres fantasmes, sur le fond, là encore, il jeta les bases de la nouvelle image de la femme . Toute la bourgeoisie fonda la domination de la femme par un nouveau discours sur une différence fondée dans l'ordre de la nature entre l'homme et la femme : la femme est faite pour être mère, dans le foyer, en sortant le moins possi(29) Cité dans les Femmes et la Révolution, p. 185.

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ble, l'homme pour être citoyen. Le contrat social n'était pas un contrat entre individus, mais de fait, entre hommes responsables de leur famille. Et les courants les plus progressistes de la bourgeoisie sur l'égalité des femmes purent atténuer la mysoginie des propos de Rousseau mais ne remirent pas en cause le fond de ses affirmations : le lieu où la femme peut se réaliser, exister comme individu -voire comme citoyenne-, c'est la famille , en opposition au lieu de réalisation de l'homme, l'extérieur, la sphère publique.

Comme si la bourgeoisie porteuse d'une idéologie égalitaire entre les individus avait été obligée de produire une théorie de la nature féminine pour justifier l'oppression au nom de la différence de l'homme et de la femme. La féminité

Femme-mère, femme-enfant, le XVIIIe siècle inventa donc la féminité telle qu'elle a pris corps dans notre culture moderne. Cela fait partie d'un dispositif plus vaste ; la bourgeoisie montante inventa aussi le bonheur, l'amour conjugal et l'amour des enfants, tout cela porté par la nouvelle famille. Ariès a montré comment se structure peu à peu le sentiment moderne de l'enfance. Ce sentiment n'est pas pur produit de « l'évolution des mentalités » mais l'effet de la mise en place d'un double réseau institutionnel (l'école et la famille moderne) qui spécifie l'enfance, dans la réalité même, comme catégorie particulière. Le collège commence à remplacer l'apprentissage, c'est-à-dire l'éducation de l'enfant dans le même monde que les adultes, et se développe avec la scolarisation le temps propre de l'enfance et de l'adolescence. C'est ensuite la structuration de la vie privée de la nouvelle famille, de son « intimité », en grosse partie autour de l'enfant. Alors, l'enfance se construit avec ses caractéristiques propres qui la distingue des autres individus ; avec son « monde propre » (jeux, habits, etc.). Il est d'ailleurs intéressant de noter que, dans son livre, Ariès argumente cette apparition du sentiment de l'enfance quasi exclusivement à partir de l'éducation des garçons. C'est qu'il a fallu attendre plus tard (la Révolution de 1789) pour que soit posée la question de l'éducation des filles , pour que, une fois le destin de la femme -mère fixé, l'on puisse définir les lieux spécifiques où la petite fille apprendrait son futur rôle de mère.

Ce qu'Ariès a fait pour l'enfance, il faudrait le faire pour l'apparition du sentiment de féminité. L'enfermement dans l'intimité de la nouvelle famille est le cadre institutionnel principal au travers duquel la femme est spécifiée comme individu par rapport aux autres catégories (hommes, en-

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fants .. .). C'est au travers de ce cadre institutionnel qu'elle accède à l'existence comme sujet. aux rapports avec les autres individus (mari, enfant) et avec l'extérieur. Le monde de la femme se constitue : il n'est pas seulement marqué par l'isolement dans la famille et la spécialisation dans certaines tâches (travail ménager. éducation des enfants) mais plus fondamentalement par la place qu'occupe la nouvelle famille par rapport aux autres sphères sociales. Le monde de la femme devient le monde du privé face au public, le monde d'un travail producteur de simple valeurs d'usage face à la production de marchandises qui se généralise de plus en plus. Les rôles masculins/féminins tels qu'ils se répartissent alors dans l'ordre de la culture renvoient donc à deux pratiques sociales différentes.

Le monde de l'homme, c'est le monde du règne de la marchandise. On a souvent décrit comment les hommes étaient devenus porteurs de valeurs propres au capitalisme (esprit d' initiative, de concurrence, agressivité) par opposition à la « douceur et passivité » des femmes. Il faut ajouter que la marchandise, c'est le monde de l'universalité et de la rationalité face à la valeur d'usage qui est de l'ordre du particulier ; mais aussi le monde dans lequel les rapports humains se dissolvent au travers de la réification produite par Je développement de cette marchandise. Il n'est pas étonnant dans ces conditions que la sphère du féminin devienne celle de l'intuition opposée à la rationalité masculine/ capitaliste, celle du sentiment et de l'affectivité opposée à l'universalité abstraite, réifiée du monde de J'homme et de la marchandise (30). Nous avons par ailleurs, à propos de J'analyse du travail domestique, essayé de montrer les caractéristiques propres du travail ménager par rapport au travail produisant pour le marché et les rappons de la femme à ce travail. On pourrait continuer à décrire les effets de cet enfermement des femmes dans la famille, lieu de production de valeurs d'usage et de services privés, pour montrer qu'en quelque sorte, il détermine un « rapport au monde » spécifique marqué par les caractéristiques que produise une production de valeurs d'usage dans une société où la production de valeurs d'échange domine tous les autres secteurs.

Notons au passage que c'est là que se trouve la racine des discours que l'on rencontre dans certains milieux sur la potentialité subversive en elle-même de la prise de parole des femmes qu'il suffirait de libérer pour remettre en cause les fondements de la rationalité bourgeoise/ masculine, instrument de normalisation et de domination. Exclues de la culture masculine/bourgeoise dominante, les femmes seraient à même de la subvertir par leur prise de parole et J'affirmation de leur rapport au monde susceptible de retrouver un rapport direct « naturel » aux choses, à la temporalité, (30) Notes de lecture à propos des livres de Marie Cardinal et Annie Leclerc, « Le corps et la parole saisie par la marchandise». D. Bensaïd, Critique communiste n• 17.

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au corps, au-delà des « perversions » apportées par le règne de la marchandise. Le glissement se fait, non dans l'affirmation d'un certain rapport différent au monde et de formes d'expression spécifiques auxquels il peut donner lieu, mais dans les conclusions qui en sont tirées. Et de ce point de vue, ces courants ont la même origine qu'un certain irrationalisme renaissant qui confond critique des formes de rationalité bourgeoise et critique du discours rationnel lui-même. Ou bien de ceux qui, refusant les relations humaines réifiées par le règne de la marchandise, en viennent à rêver aux communautés précapitalistes comme à des paradis perdus.

Il n'y a pas d'un côté un rapport quasi naturel au monde qui serait porté par les femmes situées en quelque sorte en dehors (au-dessous) du règne de la marchandise, et de l'autre, le monde des rapports réifiés. Car la famille se constitue comme une des faces de la société bourgeoise et pour autant que les rapports marchands n'y règnent pas directement, ils font aussi du monde de la famille et du statut donné aux femmes une réalité\ « aliénée ».

Mais revenons à l'image de la femme qui se développe au XVIII• siècle ; ce qui la domine donc, c'est l'idée de femme-mère. Certes, la mise au monde des enfants par les femmes et surtout la détermination première de la femme par sa place dans les rapports de reproduction de l'espèce, dans les rapports de parenté, ne sont pas une invention du capitalisme. Ce qui est nouveau, nous l'avons vu, c'est la façon dont l'avènement du capitalisme articule les rapports de parenté et les autres rapports sociaux pour séparer les lieux de production et les lieux de reproduction de l'espèce. Et la fonction sociale de la femme devient avant tout d'être mère parce qu'elle se spécialise complètement (et s'enferme) dans la sphère de la reproduction et du travail domestique c"mme sphère coupée des autres rapports sociaux. De ce point de vue, signaler que le thème de la maternité est aussi vieux que le monde pour dire que l'avènement de la bourgeoisie n'invente rien, n'est que de peu d'intérêt. Cela a été fait maintes fois . Et l'on peut même énumérer d'autres caractéristiques de la femme qui se retrouvent au travers des âges. L'important n'est pas d'énumérer, mais d'essayer de cerner comment, dans une société précise, s'articule l'image dominante de la femme, ce qui devient son destin de femme. C'est là tout simplement la conséquence du fait que nous ne voulons pas nous contenter d'affirmer l'existence d'une oppression qui traverserait de façon quelque peu indifférenciée l'ensemble des sociétés de classes (et les autres d'ailleurs), mais qu'il faut étudier la façon dont une société donnée se réapproprie- en la transformant- l'oppression millénaire pour la faire fonctionner à son service.

Un exemple sur l'image de la mère. Celle qui a cours à Montaillou,

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village occitan, au début du XIV• siècle, n'a que peu à voir avec celle qui se met en place au xvm· siècle.

« Le témoignage de nombreux textes est suffisamment explicite pour indiquer qu'à Montaillou s'opérait, vers 1300-1320, la transition classique, chère aux civilisations méditerranéennes : elle mène de la jeune femme opprimée par son mari d'âge moins tendre, à la mère mûre ou vieille, vénérée ou respectée par ses enfants mâles (31 ). >> Cette vision de la vieille mère matriarche n'a rien de comparable à celle de la femme-mère, de la femme-enfant et de tout le système de valeur qui l'accompagne.

Dernière critique. Cette image de la féminité, c'est l'image de la femme produite au sein de la bourgeoisie qui a peu à voir avec la réalité de la situation des femmes des classes populaires au XVIII• et au XIX• siècles. Certes et alors ? Car l'objet de l'article n'est pas d'essayer de dresser un tableau des situations des différentes femmes dans une conjoncture donnée, mais de saisir l'image qui se forme avec la révolution bourgeoise. Parce qu'un siècle plus tard, c'est cette image qui sera devenue dominante dans l'ensemble des classes sociales. Pas simplement parce que la bourgeoisie aura fait une bonne propagande autour de ses idées, mais parce que l'institution qui porte cette image de la femme, la famille moderne, aura pénétré l'ensemble des classes sociales. Bien sûr, l'image de la féminité dans la classe ouvrière, un siècle plus tard, ne reproduira pas point par point la vision élaborée au XVIII•. Parce que cette image elle-même au sein de la bourgeoisie se sera transformée et que la situation sociale des femmes de la classe ouvrière n'est pas la même que celle de la bourgeoisie. Mais J'essentiel restera : la femme-mère, la femme-enfant dont le lieu naturel de réalisation comme individu est l'intimité du foyer. (31) E. Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan, éditions Gallimard, p. 289. Voir aussi les remarques sur les veuves. Il est intéressant de rapprocher ces indications de celles que donne Meillassoux : u La notion de femme recouvre dans la société domestique des fonctions précises mais variables avec l'age. Mariée, c'est-a-dire potentiellement féconde , sa condition est subordonnée aux régies de dévolution de sa progéniture. Ménopausée et aïeule, en revanche, elle acquiert une autorité qui lui était refusée en tant qu'épouse et mère. 11 (op. cit., p. 118.)

Au delà des situations différentes auxquelles ils renvoient ces deux exemples ont en commun de faire ressortir clairement la spécificité de la situation de la femme apportée par le capitalisme: c'est justement en tant qu'épouse et mère qu'elle «s'épanouit socialement 11, qu'elle acquiert une autorité et une fonction sociale qui la font reconnaître comme individualité. Et non une fois son rôle de mère et d'épouse achevée comme à Montaillou et dans la société domestique , ou bien au travers d'activité n'ayant rien à voir avec ou la fonction de mère.

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IV. La naissance de la famille ouvrière De l'industrialisation sauvage à la construction de la famille

On s'imagine mal comment l'industrialisation sauvage, qui eut court dans plusieurs pays à la fin du xvm· siècle et dans la première moitié du XIX•, brisa littéralement les anciennes formes de vie et de sociabilité des classes populaires. Soit par le déracinement massif d'hommes et de femmes venus des campagnes et leur entassement dans les villes ; soit, à l'intérieur même des villes, par la destruction du tissu social qui s'était structuré autour de l'habitat populaire, des corps de métier, etc. Cette situation a été souvent largement décrite ; revenons simplement sur les conséquences du travail massif des femmes et des enfants. Pour un pays comme l'Angleterre, qui certes de ce point de vue-là connaissait une situation extrême, Engels donne des aperçus saisissants sur la situation des classes laborieuses en Angleterre. Ses propos, jusque dans leurs équivoques, montrent bien le traumatisme qui a dû s'emparer de cette classe ouvrière en voie de formation.

« Le travail de la femme à l'usine désorganise inévitablement la famille et cette désorganisation a, dans l'état actuel de la société qui repose sur : t-' Ile, les conséquences les plus démoralisantes aussi bien pour les époux que pour les enfants ... Dans bien des cas, la famille n'est pas tout à fait désagrégée par le travail mais tout y est mis sens dessus-dessous. C'est la femme qui nourrit la famille, et l'homme qui reste à la maison garde les enfants, balaie les pièces et fait la cuisine. Ce cas '!St très fréquent; à Manchestea, seulement, on pourrait dénombrer plusieurs centaines de ces hommes condamnés aux travaux domestiques. On peut aisément imaginer quelle légitime indignation cette castration de fait suscite chez les ouvriers, et quel bouleversement de toute la vie des familles il en' résulte, alors que les autres conditions socwles restent les mêmes. » En France, au milieu du XIX• siècle, un tournant s'effectue dans l'attitude de la bourgeoisie : à la fois sous le coup des premières explosions populaires (révolution de 1848), pour normaliser ce prolétariat naissant qui commence à être jeté sur le devant de la scène, à la fois pour des raisons économiques qui l'obligent à prendre un minimun en compte les conditions de reproduction de la force de travail. J. Donzelot (32) caractérise bien ce qu'avait produit cette industrialisation sauvage : (32) La Police des familles. éd. de Minuit, p. 7'J

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« Les anciennes coutumes éclatent, laissent les ouvriers et apprentis libres de loger dans des garnis, de manger dans les gargotes, d'arrêter et de reprendre le travail à leur guise, de changer de métier, de ville, de pays. Ce sont ces masses «pré-industrielles » qui font les grandes révoltes du X/Xe siècle : elle produisent la théorie populaire de l'association ... Ce sont elles dont l'écrasement de la Commune sonne la défaite politique. » Commence alors la grande entreprise de moralisation et de « familialisation » de la classe ouvrière. Avec un objectif clairement avoué de la bourgeoisie : créer _de toute pièce la famille ouvrière. Bien sûr, c'est un processus qui commence, il continuera, passé le cap du xxe siècle.

Cette politique de « familialisation » se cristallise autour de la question de l'habitat. Pour une raison simple. « Les premières manufactures regroupent les ouvriers dans un mème lieu en y concentrant les machines : c'est là que s'opère une des cassures principales dans fe mode de vie de la classe dominée: lieu de travail et lieu d'habitation se séparent fondamentalement. C'est à cause de ce phénomène, et de la déchirure qu'il provoque, qu'une grande partie des premiers prolétaires sont des vagagonds, des sans-emplois ( .. .) des marginaux>> produisant le phénomène d'entassement caractéristique des conditions de vie des classes populaires de cette époque (33).

Normaliser cette classe ouvrière, pour stabiliser le mode de vie de ce prolétariat vagabond, mais aussi pour briser les réseaux de communication et de sociabilité présents dans les classes dominées au travers de l'habitat populaire, c'est donc restructurer tout ce système d'habitat.

<< Les cités ouvrières du X/Xe siècle vont montrer le patient et obstiné travail de destruction de ces caractères anciens de l'habitat, à l'origine de 1 'habitat populaire tel que, peut-ètre,' nous le connaissons. La formation de l'habitat n'est pas séparable de celle du ménage : car il nait dans le sillage des grandes campagnes de moralisation du peuple et du prolétariat qui ont visé à éliminer le concubinage et répandre la contrainte de la conjugalité légitime. D'autre part, c'est en réservai1l l'habitation à sa seule fonction résidentielle, à l'exclusion de toute activité laborieuse que les cités ouvrières (et les hygiénistes) ont constitué un espace domestique où a) ne vivent plus désormais que les membres de la famille restreinte et substantielle, et où b) l'homme ne travaille plus. La grande nouveauté, l'acte de naissance de l'habitat, c'est cela: (33) Remy Butler, Patrice Noisette, De la cité ouvrière au grand ensemble. Maspero p. 42

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la formule conjugalité légitime-exclusivité de l'usage résidentiel.

L'habitat est ainsi une machine sociale chargée de stabiliser la combinaison de ces deux fonctions qui sont maintenant exclusives de l'espace domestique et d'y dresser toute une population.

« A cet égard, les cités ouvrières, et particulièrement celle des compagnies minières, ont fait œuvre de pionniers: la séparation des lieux de résidence du lieu de travail, c'était en effet, d'un même mouvement, la formation de l'habitat et la constitution de cet espace clos du travail à 1 'usine. Les cités ouvrières indiquent bien à quel point l'habitat ne s'est constitué qu'en contre-dépendance de la mise au travail du X/Xe siècle :exclusivement réservé à la résidence disqualifiée comme espace laborieux, l'habitat a totalement été conformé dans la mouvance sous la loi même de l'industrie (. . .) (34). >>

Commence donc la mise en place du ménage ouvrier. Il est caractéris· tique d'y retrouver les mêmes traits que, un siècle plus tôt, on retrouve dans 1 'apparition de la famille bourgeoise.

C'est d'abord la forme de l'habitat. Ainsi, dès les années 1860, les compagnies minières sont unanimes :

« Le coron est condamné. A la ruche collective-corps de bâtiments alignés perpendiculairement à la rue et groupant dix à vingt familles -doit succéder le chalet individuel, destiné à une seule famille, autrement dit encore « la maison habitée bourgoisement ». Du coron au pavillon, de la promiscuité à l'indépendance du ménage, le saut est immense. Coùteux certes, mais hautement profitable : (comme le dit une idéologue de l'époque) 11 La seule solution acceptable c'est la cité de jolies maisons ouvrières, dont l'ouvrier fera un palais et de son jardin, un parc, dans la proportion de 90 %. L 'ouvrier attaché à la maison qu'il habite, nous restera ; ce sera le bonheur pour lui et la tranquillité pour l'exploitant. » Si dans les villes déjà existantes, il n'est pas possible de construire ces cités ouvrières pavillonnaires, il est toujours possible comme le fait Haussmann à Paris de raser des quartiers populaires pour tracer de vastes avenues flanquées de bâtiments bourgeois, et surtout d'avoir la même politique de création de la famille ouvrière par dissociation du noyau couple-enfant du reste. (34) Lion Muraud, Patrick Zylberman. « Le petit travailleur infatigable ou le prolétaire régénéré» (ville-usine, habitat et intimités au XIX siécle), Recherches n•25 , nov. 1976, p. 196. La citation suivante est tirée de la p. 155.

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C'est d'abord le rejet hors du logement des non-membres de la famille restreinte. C'était en effet une tradition que soient logés dans une famille de nombreux travailleurs de passage, célibataires ou pas. Pour des raisons financières bien sûr, mais plus profondément par tradition ancienne; comme en écho du temps où le maître logeait chez lui les apprentis et parfois des compagnons. Une des obsessions du patronat fut de lutter contre cette présenc~ d'éléments étrangers au noyau conjugal. En particulier des célibataires ; race d'ouvriers nombreuse à cette époque de formation de la classe ouvrière, d'instabilité du prolétariat. Ces célibataires étaient la véritable plaie des patrons. Ouvriers déracinés, voyageant sans cesse en changeant de lieu de travail, ils étaient porteurs de « l'immoralité » dans les familles ou en trouvant leur répondant chez les femmes elles aussi non mariées et jetées dans la production : c'est le moment où le concubinage s'est fortement répandu dans la classe ouvrière traduisant, d'un certain point de vue, une égalité plus importante entre hommes et femmes dans certaines fractions de la classe ouvrière (35). Ces célibataires, c'était potentiellement aussi les porteurs de germes de subversion, des éléments actifs dans la constitution du mouvement ouvrier au travers de leurs expériences de lutte liées à leurs voyages (36).

L'instauration de la famille ouvrière au travers de l'habitat, c'est aussi la mise en place d'un espace intérieur au foyer qu'Ariès décrit comme caractéristique du passage de l'ancienne famille à la famille bourgeoise. Tous les observateurs de la première moitié du XIXe siècle avaient noté l'entassement de la famille ouvrière ; entre autres. la « promiscuité » dans une pièce (souvent l'unique pièce) où une dizaine de personnes de sexe et d'âges divers pouvaient dormir les unes sur les autres. L'habitat qui veut construire le ménage ouvrier s'efforcera de reproduire le découpage des pièces qui caractérisent la maison moderne : chambres, cuisines, etc. Bref, la construction d'un foyer non seulement débarrassé des intrus sous-locataires, mais composé de pièces aux fonctions délimitées de façon à ce que la vie familiale, l'intimité puisse s'y développer.

Mais il s'ajoute, dans l'apparition de cette famille, d'autres caractéristiques qui ne s'étaient pas développées avec la formation de la (35) D"un certain point de vue, car dans ce vagabondage commun lïnégalité subsistait. La femme était toujours prisonnière, au travers de l'image que produisait la société de son statut et de contraintes réelles de la maternité. de ce statut inégal avec l'homme prolétaire, quelles que soient par ailleurs les conditions nouvelles de son indépendance matérielle. (36) Dans J'apparition de la famille bourgeoise du XVIII• siècle, il est de tradition de décrire l'exclusion des domestiques du cercle familial. La lutte contre la présence de ces sous-locataires joue, dans la constitution de la famille ouvrière, ce même rôle. Jusque dans la façon de rejeter sur les domestiques ou les sous-locataires les dangers de la promiscuité de l'ancienne famille et de l'immoralité qu'elle nourrit.

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famille bourgeoise. La dislocation des formes communautaires ou des réseaux de sociabilité issus de 1 'Ancien Régime est redoublée par cette séparation entre lieu de production et de reproduction, entre l'habitat et l'usine. Nous avons vu que dans cette déchirure se glissait la vie sociale hors travail incontrôlée et l'entassement des premiers travailleurs libres ; la discipline de l'usine ne pouvait suffire à normaliser ce nouveau corps social en voie de formation. Une fois la journée de travail finie à l'usine, ces masses de travailleurs libres se retrouvent dans une vie sociale complétement dévertébrée, alors que, auparavant, le lien entre lieu de production et de reproduction, les contraintes de la vie communautaire (hiérarchie, corps de métier, voisinage, communauté villageoise, etc.) permettaient un contrôle de la société sur l'individu dans l'ensemble de sa vie sociale. Dès la seconde moitié du XIX• siècle, la bourgeoisie commença à se poser la question du contrôle social sur ces travailleurs libres une fois le travail dans l'usine achevé.

« Ainsi l'habitat, c 'est 1 'intimité plus la série transversale des appareils de surveillance et de contràle (crèches , écoles, dispensaires, œuvres) ou encore l'habitat, c'estle résultat d'un double mouvement du pouvoir: d'une part, séparer, distancier et stabiliser deux étrangers (le logement et le lieu de travail) mais, en même tempsn tout faire pour recoudre par un appareillage transversal de surveillance le tissu déchiré de l'espace du travail et de l 'espace hors travail, du temps product~( et du temps libre, de telle sorte que la totalité de la vie du travailleur soit l 'objet du même pouvoir. 11 Il ne s'agit pas seulement de la surveillance directe au travers des « inspecteurs » qui contrôlaient la propreté et la moralité des pavillons des cités minières ou des concierges et gardiens qui n'apparaîtront qu'à la fin du XIX• siècle dans les cités populaires. Il s'agit smtout pour la bourgeoisie plus de dissoudre les anciennes formes de sociabilité de rhabitat populaire que de commencer l'îlotage des quartiers (3 7). (37) Il faut se garder d'avoir une vision strictement policière de ce contrôle du capital de plus en plus étendu sur l'ensemble des aspects de la reproduction de la force de travail. Il y a certes cet aspect. mais secondaire si l'on fait le « bilan » aujourd'hui des processus enclenchés depuis un siècle. L'aspect principal par lequel le troisième âge du capitalisme a pris en charge tous ces aspects de l'activité extra-entreprise, c'est le développement des rapports marchands dans toutes les sphères de l'activité sociale. Les conquêtes culturelles du prolétariat (livres. journaux, formation culturelle, sport, organisation, etc.) garanties effectivement par les luttes du mouvement ouvrier moderne, perdent les caractéristiques de volontariat, d'indépendance et d'autonomie vis-à-vis du procès de production et de circulation marchandes capitalistes qu'elles avaient acquises à l'époque de l'impérialisme classique (en Allemagne, surtout dans la période 1890-1933). Elles se trouvent de plus en

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L'important, c'est le développement des institutions sociales qui seront un appui direct à la création de la famille ouvrière, à son maintien et renforcement. Ainsi, la constitution du ménage dans les cités minières qui s'articule avec l'invention de la « boîte à habiter » ne s'accompagne pas seulement de renfermement de la femme au foyer. C'est aussi. par exemple, l'apparition des « caisses de secours » des mineurs qui, par-delà le respect de la discipline d'usine qu'elles demandent pour y avoir droit, vise à fixer l'ouvrier dans la vie familiale, à lutter contre son nomadisme géographique ou moral (les caisses de secours exigent une ancienneté donc un enracinement, et, dans les conditions mises pour y avoir droit, font explicitemeRt référence à la moralisation du mineur et au respect de la vie familiale). Dans les années 1860-1880, l'école est introduite dans les cités minières comme contre-partie du retrait des enfants de la production. Ecole qui ne vise pas tant à donner une qualification à la force de travail qu'à être un appui dans l'éducation des enfants par la famille. A Briey. «toutes les mines ont leur garderie, tenue par des maitresses françaises ou italiennes, pour les enfants de moins de six ans. Ces écoles maternelles sont moins des écoles qu'un abri, où les enfants sont gardés des dangers qu 'ils pourraient courir par suite des occupations ou de négligences de leur mère. On exige qu'ils soient proprement vètus ; cette condition stimule l'amour propre de la mère qui sera flattée d 'avoir des enfants mieux habillés que ceux de la voisine. Les garderies sont aussi un excellent moyen d'éducation des parents; les bonnes habitudes que l 'on s'efforce de donner aux enfants ont une répercussion sur les parents qui sont amenés peu à peu à réformer leur désordre et leur gaspillage (38). »

L'apparition de ces institutions qui « socialisent » une partie des fonctions assumées auparavant par la communauté ou l'ancienne famille ne sont pas donc concurrentielles à la famille ouvrière. plus incorporées à ces procès : livres produits par des éditions commerciales, presse de masse et télévision à la place de la presse socialiste, entreprises commerciales de vacances et de ~oisirs et sport commercialisé à la place de la libre formation déterminée par les organisations de la jeunesse ouvrière, du sport et de la culture, etc. Avec la récupération par la production et la circulation marchan<!es capitalistes des besoins culturels du prolétariat. c'est une reprivatisation profonde de la sphère des loisirs de la classe ouvrière qui se produit. Elle représente une rupture avec les tendances à l'élargissement de la sphère des activités collectives ou solidaires, c'est-à-dire de l'auto-activité du prolétariat à J'époque du capitalisme de la libre concurrence et de l'impérialisme classique (Mandel, le Troisième Age ... tome II p. 403.)

Nous verrons plus loin que dans les sociétés capitalistes avancées, à ces facteurs d'atomisation de la classe ouvrière s'ajoute celui, resté toujours d'actualité. de la famille. (38) Cte de Canisy, « La question ouvrière dan.~ le bassin de Briey >>. ( 1919. citée dans «Le petit travailleur infatigable ». p. 169. La citation précédente est tirée de la p. 201.

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Au contraire, elles en sont le complément indispensable, l'instrument de mise en place et plus tard de son maintien. Entre la discipline de l'usine et l'intimité du nouveau foyer, elles sont le lien permettant peu à peu de mettre en place un réseau de contrôle sur le temps libre (hors production). Et surtout, par le biais de l'appui à la famille par l'éducation des enfants, permettent de pénétrer dans l'intimité du foyer pour mettre de l'ordre et faire suivre le bon chemin. Comme l'explique J. Donzelos:

« Depuis la fln du X/Xe siècle, une nouvelle série de professions est apparue : les assistantes sociales, les éducateurs spécialisés, les animateurs. Toutes se rassemblent sous une commune bannière : le travail social (39). » Comme le revers et la condition de fonctionnement de cette famille ouvrière. Du rôle de la mère ...

Il est donc quelque peu unilatéral de présenter cette famille comme une réalité imposée et maintenue par les travailleurs face aux attaques du patronat. C'est pourtant là un discours souvent tenu pour justifier la nature radicalement différente de la famille « prolétarienne » de la famille bourgeoise. Il y a un noyau rationnel dans cette affirmation : au XIX• siècle, la masse des travailleurs et le mouvement ouvrier furent d'ardents défenseurs de la famille. Et ce n'était pas un simple effet direct de l'idéologie bourgeoise ; c'était une réponse mystifiée à la façon dont la bourgeoisie s'appuyait sur la concurrence introduite par le travail des femmes et commençait à essayer de normaliser la vie sociale des classes laborieuses.

C'est la concurrence des femmes qui deviennent un instrument pour casser les salaires des ouvriers qualifiés qui détermine leurs discours sur le refus du travail des femmes à l'usine. Mais leur argumentation montre qu'ils ont assimilé à merveille l'image de la femme mise en place par la bourgeoisie au XVIII• siècle. On est loin des réactions qui avaient cours dans les classes populaires au xvne et xvme siècles. Le paysan qui voyait sa femme travailler dur, ce qui était le lot quotidien, ne songeait pas à se lamenter sur son sort au nom de « la fémininité », de son rôle « naturel » qui serait de s'enfermer dans la douceur du foyer et l'éducation des enfants. Au contraire, nous avons vu que ces paysans avaient ten(39) Op. cit. p. 91

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dance à considérer leurs femmes comme des bêtes de somme. Il est d'ailleurs révélateur que les prolétaires d'alors, qui s'indignent du travail des femmes, ne le fassent pas principalement par rapport aux conditions de travail - en considérant les femmes comme des travailleurs comme les autres- mais par rapport au danger qu'entraîne ce travail, par la promiscuité qu'il amène, pour la moralité de la femme ...

Ceci dit, les ouvriers parisiens du XIXe siècle ne sont pas comme les paysans du xvne ; ils affirment qu'ils respectent l'individualité de la femme, qu'ils sont pour sa reconnaissance comme individu libre. Et pour autant qu'on puisse en juger, celà est vrai : partisans de l'émancipation du genre humain, ils sont pour l'émancipation de la femme. Mais pour eux, émanciper la femme, ce n'est pas lui faire singer l'homme en lui donnant des tâches qui ne sont pas les siennes. C'est lui donner les moyens de devenir un individu libre au travers de ce qui est par nature sa fonction : mère au foyer.

«La libération de la femme, c'est son retour à sa vocation naturelle. Pour exorbitante qu'elle paraisse rétrospectivement, cette argumentation n'est pas sans rencontrer un certain nombre de discours féminins de l'époque qui veulent faire jouer à la femme son rôle et asseoir son égalité sur le développement des aptitudes et qualités définissant la féminité. La libération de la femme passe par l'existence d'un domaine réservé. Par là, la femme n'est pas seulement le miroir reflétant le degré de liberté que l'homme a pu de son côté acquérir. Elle participe au maintien d'un espace fermé à 1 'intrusion patronale et étatique : l'ordre naturel de la famille (40). n La lutte pour la défense de la famille ouvrière s'appuie donc sur une résistance contre le capital qui tente, au travers du monde de la crèche, de l'hôpital, de la cité ouvrière, etc., de renforcer son contrôle sur l'ensemble de la vie du travailleur. La famille apparaît comme un point d'appui dans la lutte contre ces empiètements. Réponse mystifiée à des questions réelles qui explique que la classe ouvrière tiendra un discours des plus ambigus sur la famille (continue à le tenir) et donc sur le rôle de la femme. La lutte contre l'envahissement de la marchandise et le contrôle patronal lui apparaît comme étant liée à la défense de la famille, dernière unité échappant aux rapports instaurés par le capital. Sentiment qui se renforcera au fur et à mesure que se dissoudront les autres formes de « rapports humains » (40) « En allant à I"Expo, l'ouvrier, sa femme et les machines » par Jacques Rancière et P. Vauday, Révoltes logiques n• 1. L'intérêt de l'article est, entre autres, de bien lier cette idéologie aux couches d'ouvriers qualifiès sur lesquelles s'appuya la construction du mouvement ouvrier français. La citation qui suit est tirée du même article.

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présentes dans les formes de sociabilité populaires qui disparaissent peu à peu.

« La cellule familiale apparait un peu comme le substitut de l'association: cellule d'autonomie qui refuse les soins trop obligeants des cités et des magasins patronaux ou des intitulions philantropiques et affirme à son échelle le principe« faire les choses par nous-mèmes ». Mais évidemment ce nous-mèmes est ici dédoublé: décision d'homme et service de femme. Pour que l'ouvrier échappe à la contrainte des patronages, il faut que la femme accepte de reconnaÎtre en lui son protecteur. JJ Etrange discours donc que celui de la masse de la classe ouvrière qui redouble celui de la bourgeoisie. Témoin encore cette affiche de la CGT (fin XIXe sûrement) qui réclame la réduction de la journée de travail. A gauche, un ouvrier, l'air pochard, rentre dans un bistrot ; sa fùle le tire par la veste et montre du doigt la mère au bord du trottoir, un gosse sur les bras. Commentaire : << Les longues journées (en grosses lettres) amènent les bas salaires, provoquent le chômage, engendrent la tuberculose, réduisent à la misère, poussent à l'alcoolisme ; elles rendent la famille malheureuse (en grosses lettres). JJ A droite, un ouvrier, journal syndical dans la poche, rentre au foyer et prend son gosse dans les bras ; la mère porte la soupière fumante et va servir le repas (nappe et serviettes roulées sur la table), la pièce est confortable, à gauche traîne un jouet. Commentaire : « Les courtes journées (grosses lettres) amènent les hauts salaires, diminuent le chômage, sauvegardent la santé, assurent le bien-ètre, permettent de se constituer un foyer; elles rendent la famille heureuse (grosses lettres). JJ Hormis la revendication centrale, et ce n'est pas bien sûr une petite affaire, cette même affiche aurait pu servir d'illustration aux campagnes de moralisation entreprises par le patronat.

Dans cette entreprise, la bourgeoisie s'appuie sur les femmes ; elles deviendront en quelque sorte l'instrument de cette stabilisation du prolétaire dans la vie familiale. Une sorte de déplacement s'effectue par rapport à la famille de l'Ancien Régime dans laquelle l'homme et son autorité étaient le garant de la famille, le relai direct par rapport aux autoritées étatiques et au contrôle communautaire. A présent, et c'est un phénomène qui n'a fait que se développer jusqu'à nos jours, la femme devient le garant de la stabilité de la vie familiale, « la maîtresse de maison » centrée autour de la stabilité du ménage (l'homme a toujours tendance à ne pas rentrer pour traîner au café où dans ses réunions syndicales).

« Les ouvrages de J. Simon font retentir à partir du Second Empire cette grande découverte: la femme. la femme d'intérieur, la mère

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attentive, est le salut de l'homme, l'instrument privilégié de la civilisation de la classe ouvrière. Il suffit de la façonner à cet usage, de lui fournir l 'instruction nécessaire, de lui inculquer une tactique de dévouement, pour qu'elle vienne à bout de l'indépendance de l'ouvrière ... Cette stratégie de familialisation des couches populaires dans le seconde moitié du X/Xe siècle prend donc appui principal sur la femme et lui adjoint un certain nombre d 'outils et d'alliés : l'instruction primaire, l'enseignement de l'hygiène domestique, l'institution des jardins d'ouvriers, du repos du dimanche (repos familial par opposition à celui du lundi, traditionnellement occupé à des beuveries). Mais, l'instrument principal, c'est le logement « social ». Pratiquement, on fait sortir la femme du couvent pour qu'elle fasse sortir l'homme du cabaret; on lui donne pour cela une arme. le logement, et un mode d 'emploi: en exclure les étrangers pour y faire entrer le mari et surtout les enfants (41). » Si le mari garde le pouvoir dans le ménage, ne serait-ce que parce que c'est lui qui apporte l'argent pour nourrir la famille , le « pouvoir » de la femme devient, du point de vue de la bourgeoisie, important pour la vie familiale : c'est elle qui s'occupe de la vie du ménage, de la stabilité du couple, de l'éducation des enfants, de leur devenir, et donc aussi la garantie de la stabilité du mari dans son travail, du souçi qu'il peut avoir pour sa promotion, etc. Que la femme du prolétaire soit faite par la bourgeoisie la garante de la stabilité du foyer laissera longtemps des traces dans son attitude face aux luttes auxquelles peut être mêlées son mari. Elle y participera parfois au nom de la défense du salaire de son mari dont dépend l'entretien de la famille et l'avenir des enfants. Mais elle s'y opposera aussi, au nom justement de cette stabilité de la famille dont dépend le salaire. En redoublant le discours de la bourgeoisie sur la femme-mère, le mouvement ouvrier ne s'est pas, la plupart du temps, donné les moyens d'entraîner les femmes au foyer des prolétaires dans la lutte des classes.

L'enfermement de la femme du prolétaire dans ce rôle n'exclut pas, bien sûr, totalement les femmes de la possibilité de travailler.

« Le travail industriel des jeunes filles, des femmes célibataires, des épouses pauvres, est reconnu comme une nécessité occasionnelle, mais pas comme la destinée normale. Si l'homme améliore sa situation par la stabilité et le mérite professionnel, elle pourra rester au foyer et déployer les compétences qui feront de celui-ci un véritable foyer. Et (41) J . Donzelot. op. cit. p. 38 et 42. Le couvent dont il est ici question désigne les institutions usines-couvents dans lesquelles les jeunes fùles travaillaient pour se constituer une dot et pouvoir se marier. La citation qui suit est tirée de la p. 42.

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puis, dans la foulée s'orienter vers des professions administratives, assistantielles et éducatives qui correspondent plus à sa vocation na turelie. » Ainsi s'esquissait déjà le dispositif idéologique au travers duquel la bourgeoisie enveloppe le travail des femmes : travail d'appoint à celui du mari, travail en attendant le mariage, « métiers féminins». Bref, travail second par rapport au statut de mère ou qui se situe dans le prolongement de la fonction sociale « naturelle » de la femme.

Et il n'est pas inintéressant de remarquer qu'au sein du mouvement ouvrier, certaines voix de femmes n'échappent pas à cette vision. Ainsi ces institutrices au Congrès ouvrier (Paris 1876) qui prennent la parole sur l'apprentissage et l'enseignement professionnel :

«Allons, citoyennes, courage ! Continuez à apprendre pour ètre capables d'enseigner. Institutrices au foyer ou à l'école soyez bien persuadées que, dans l'une ou l'autre de ces modestes mais saines fonctions, vous accomplissez l'œuvre la plus considérable de l'Etat ... Vous ètes les missionnaires de la religion nouvelle ... votre œuvre, ô femmes, c 'est l 'avenir lumineux et sanct({ié (42). 11 Au travail comme au foyer: femme-mère, femme-éducatrice. Cette offensive de moralisation et de « familialisation » col"ncide en France avec la fin d'une période du mouvement ouvrier que marque symboliquement la défaite de la Commune. S'y était développé un certain féminisme lié à ce prolétariat naissant, point de passage entre le prolétariat industriel et les corps de métier . Prolétariat peu stabilisé, encore vagabond, ferment d'une prise de conscience de classe qui mêlait allégrement jacobinisme « de gauche », socialisme utopique et l'introduction (bien timide) du marxisme. Prolétariat où l'idée d'« association des travaillèurs »jouait un rôle décisif, à mi-chemin entre les illusions de la coopérative ouvrière et la notion de base du programme communiste. Cette période a vu se développer les idées réactionnaires de Proudhon sur les femmes , mais aussi une certaine liberté des rapports homme-femme dans ce prolétariat naissant, sans racine, l'union libre mise en pratique. De Flora Tristan aux pétroleuses. en passant par les innombrables journaux et associations féministes, les fern(42) «Les amants de la liberté? Stratégies de femme, luttes républicaines, luttes ouvrières» par Christiane Dufrancatel. Révoltes logiques n• 5. Il est intéressant de noter que les quelques ouvrières qui prennent la parole à ce congrès se situent en dehors de ces envolées idéologiques pour s'en tenir à une description et une dénonciation minutieuse de leur condition de travail. Inutile de dire qu"elles obtiennent beaucoup moins de succès auprès des délégués hommes que les institutrices !

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mes furent nombreuses à faire entendre leurs voix et l'idée de l'émancipation de la femme provoqua bien des discussions. Avec de multiples ambiguïtés : les discours sur la femme, mère, éducatrice au foyer et dans la société, se retrouvèrent souvent jusque dans les bouches de ces féministes ; en même temps pourtant que la lutte pour l'émancipation et sa mise en pratique. Le processus de « familialisation » de la classe ouvrière mis pas mal d'ordre dans tout cela : l'idéologie véhiculée par le mouvement ouvrier sur la femme était trop équivoque pour résister à cette offensive de la bourgeoisie.

On aurait tort toutefois de croire que cette image de la femme-mèreéducatrice n'était que le produit de l'influence du jacobinisme petit-bourgeois qui pénétrait de toute pati le mouvement ouvrier de l'époque. Le développement du marxisme s'articula bien sûr avec la bataille pour Je droit au travail des femmes et réussit à repousser les fantasmes de Proudhon. Mais l'idée que la fonction sociale « naturelle » de la femme était d'être mère-éducatrice (au foyer comme dans la société) resta forte, voire longtemps dominante (43). Malgré l'autre voix qui parle petit à petit dans les congrès ouvriers : celle des femmes travaillant en usine et dénonçant leurs conditions de travail. des discriminations sexuelles dont elles étaient l'objet... Qui parle sans réussir à briser l'image de la femme constituée au travers de la mise en place de la famille ouvrière. Mais qui, pourtant, aborde la question de l'oppression d'une façon radicalement différente : au travers de la nécessité d'une lutte contre son existence quotidienne et non de discours sur la nature et fonction sociale des femmes. V. Crise de la famille et actualité de la libération des femmes La tendance à l'éclatement de la famille

Si l'avènement du capitalisme a produit cette coupure entre sphère de la production domestique et sphère de la production industrielle fixant ainsi les fondements économiques de la nouvelle famille, le développement du capitalisme tend de plus en plus à remettre en cause cette division du travail. C'est là une des conséquences du lent processus· qui se généralise sous le capitalisme du troisième âge, de la pénétration des rapports capitalistes dans l'ensemble des sphères de l'activité sociale et de l'élimination progressive de l'ensemble des formes de production précapitalistes.

C'est d'abord l'éclatement croissant de la famille comme lieu de (43) Voir dans le même numéro l'article de J. Heinen.

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production de biens et de services pour la consommation individuelle et familiale. Cela a été largement décrit pour qu'il ne soit pas ici nécessaire de s'y étendre.

11 L'extension du marché de plats préparés et de conserves, de vêtements de confection, d'aspirateurs, l'accroissement de la demande en appareils électroménagers de toute sorte correspondent à la chute rapide de la production de valeurs d'usage autrefois assurée à l'intérieur de la famille par la femme, la mère ou la fille du travail leur ( 44 ). » Mais c'est aussi sa tendance à l'éclatement en tant qu'unité de consommation:

« La reproduction de la marchandise force de travail se réalisant de plus en plus au moyen de marchandises produites selon un mode de production capitaliste et de services organisés et vendus de mème, c'est la base matérielle de l'unité familiale qui disparait aussi dans la sphère de consommation. » Et Mandel cite pour illustrer cet éclatement de la consommation familiale 11 la naissance d'un marché 11 teenager », l'accroissement de la consommation de la jeunesse ouvrière hors de la famille ouvrière, la séparation toujours plus marquée entre génération des retraités et celle des adultes, etc. » ll faut toutefois insister sur le fait que c'est là une tendance car encore une grosse partie, sinon la majeure, de la production capitaliste de biens pour la consommation ou de services reste une production en fonction d'une consommation familiale.

<< Cette évolution découle aussi de contraintes économiques, notamment celle de l'activité professionnelle de la femme d'une part (c'est la tendance dominante à long terme au cours du troisième àge du capitalisme, bien que l'on puisse mettre en évidence, à moyen terme, des fluctuations différentes qui correspondent, entre autres, aux oscillations conjoncturelles 'proprement dites), et l'élargissement du temps d'apprentissage pour le prolétariat (c'est-à-dire du procès ralenti de reproduction sociale de la qualification du travail) d'autre part. >> C'est d'ailleurs toute une série d'activités ayant trait à la reproduction (44) Mandel : le Troisième Age du capitalisme, t. II. p. 398. De même que les citations sui vantes.

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de la force de travail qui sont à présent massivement socialisées par des biais divers.

Le développement du travail des femmes est le produit d'une contrainte économique correspondant « à la logique interne contradictoire du capital. D'un côté, il doit baisser la valeur des unités marchandes à cause de l'extension permanente de la production marchande et de sa mécanisation progressive et, de ce fait, élargir continuellement la production et le débouché de masse de ces marchandises pour pouvoir se mettre en valeur. C'est de là que provient la stimulation pour de nouveaux besoins, même dans la masse des travailleurs. D'un autre côté, la production de plus-value, la réalisation du profit et de l'accumulation du capital demeurent cependant le but final de la production menée selon un mode capitaliste, d'où la contrainte de limiter le salaire et la tendance de ce salaire à demeurer toujours insuffisant pour satisfaire les nouveaux besoins de consommation créés par la production capitaliste de masse elle -même. L'écart croissant entre les besoins des familles et le salaire individuel entraÎne un nombre croissant de femmes, épouses de travailleurs ou d'employés, à travailler ; pour une part, elles remplacent le travail effectué auparavant par les enfants et des adolescents, pour le reste, elles accroissent le niveau absolu du travail salarié. >>

Certes, le capital profite du travail fait par les femmes qui restent à la maison, mais l'intérêt qu'il peut retirer du point de vue économique de l'existence d'une sphère de production domestique où s'effectue un travail gratuit est moins grand que l'intérêt qu'il peut avoir à exploiter directement une femme devenue travailleuse.

« Les maÎtresses de maison rendent un service non payé qui fut longtemps indispensable à la reproduction de la marchandise force de travail. Ce travail n'est pas cependant échangé contre du capital, mais dépensé en nature et indemnisé par une fraction du salaire que le travailleur avait touché auparavant en échange de sa propre force de travail. Si le travail non payé de la maÎtresse de maison prolétaire vient à être remplacé par des marchandises et des services achetés, la valeur de la marchandise force de travail à indemniser s'élève sans aucun doute (dans la mesure où ceci se produit brusquement, dans des conditions qui ne diminuent pas le niveau de vie de la classe ouvrière). On peut en conclure que le travail non rémunéré de la maitresse de maison prolétaire accroit indirectement la masse de plus-value en donnant à la marchandise force de travail une valeur supérieure à celle qu'elle aurait sans lui. Si la femme du travailleur, autrefois non rémunérée, vient cependant grossir la masse des producteurs fournissant du travail dans l'industrie capitaliste, elle accroit directement la produc-

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tian de marchandises supplémentaires et de plus-value. Si une part des marchandises ainsi produites est consommée par les familles des travailleurs en remplacement des services domestiques autrefois rendus gratuitement par la maÎtresse de maison, ceci est tout bénéfice pour le capital, car ceci facilite la réalisation de la plus-value, l'accumulation du capital et la reproduction élargie. >> D'ailleurs, rien ne permet d'affirmer, qu'en soi, la famille comme lieu de reproduction de la force de travail est indispensable au fonctionnement. C'est pourtant ce que laisse entendre par exemple le Collectif rémois (45):

« La force de travail n'est pas tout à fait une marchandise comme les autres, c 'est peut-être la seule valeur d'usage qui ne peut servir de prétexte à la valorisation du capital( .. .) Ainsi la production et la reproduction de l'ouvrier s'effectuent nécessairement dans des conditions privées. La socialisation croissante de la production de la force de travail ne supprime pas, ou pas encore, les charges de la reproduction qui incombent toujours à l'ouvrier et à sa femme. » Certes, les rapports de production ont besoin que face au capital se trouvent des travailleurs libres de tout lien de dépendance direct ; en cela, il se distingue radicalement du servage ou de l'esclavage. Mais c'est la seule chose qui lui soit réellement indispensable. Peu lui importe, en dernière analyse, la façon dont le travailleur consomme les biens et les services indispensables à la reproduction de sa force de travail. Le Collectif rémois en parlant de production de l'ouvrier, de la marchandise-force de travail, commet un jeu de mots peu rigoureux que nous avons déjà relevé plus haut. Car la force de travail n'est effectivement pas une marchandise comme une autre, « la force de travail de l'homme ne peut être séparée de l'individu vivant», et en toute rigueur, on ne peut parler de production de la force de travail comme de la production d'une autre marchandise. Ce qui est donc important. c'est donc de savoir dans quel cadre sont produits les biens et les services utiles à la reproduction de la force de travail et dans quel cadre ces biens et ces services sont consommés. Et de la même façon que, de plus en plus, la production de ces biens et services se fait en dehors de la famille , on peut aussi très bien imaginer une situation où leur consommation n'ait pas besoin du cadre familial. Même (45) op. cil. p. 106. De même Meillassoux écrit : << JI fauT donc que la reproduction de la force de travail s 'ef fectue en dehors des normes de la production capiTaliste, dans le cadre d 'institutions telles que la famille où se perpétuent des rapporTs sociaux non capitalisTes entre les membres et qui ne se situent pas juridiquement dans la position économique d'une entreprise. » (op . cit. p. 154)

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si elle reste bien sur une affaire privée au sens où il s'agit de la consommation d'un indivu «libre» d'opérer cette consommation à sa guise en achetant par son salaire ces biens et services.

De toute façon, ce débat a un aspect quelque peu académique car, dans la situation historique concrète que nous connaissons, le capitalisme n'est pas prêt à se débarrasser de la famille ; même si les contradictions produites par son propre développement ne cessent d'accentuer sa crise. Mais il permet toutefois de comprendre comment la bourgeoisie dispose d'une certaine marge de manœuvre pour adapter cette famille qui, pour l'instant, lui est indispensable. Le maintien de la famille

« On peut conclure que le capital avait certes intérêt à l'intégration de la petite unité familiale patriarcale précapitaliste dans la société bourgeoise, mais qu'il tend cependant, à long terme, à dissoudre cette famille comme unité de consommation par incorporation de la femme dans le travail salarié et par transformation de services exécutés de manière domestique privée en marchandises produites selon un mode capitaliste ou en services organisés. » · Mandel a donc raison en décrivant ainsi une tendance générale d'évolution ; par contre, on ne peut analyser l'apparition de la famille moderne en affirmant simplement que « la société bourgeoise a intégré fa petite unité familiale patriarcale précapitaliste. » La société bourgeoise a créé, nous l'avons vu, une famille de type nouveau. Cette nuance n'est pas seulement importante pour rendre compte d'un phénomène historique passé, elle est importante pour comprendre la place décisive qu'a occupée - et continue pour l'instant- l'institution familiale dans le développement des sociétés bourgeoises.

Elle permet aussi d'éviter les analyses souvent mécanistes qu'a produites la tradition marxiste. Ainsi Reich qui expliquait que la bourgeoisie s'était réapproprié la famille patriarcale, bien que cette famille n'ait plus de fonction économique (puisque ne s'enracinant plus, comme dans le passé précapitaliste, dans une production familiale) mais une seule fonction: une fonction directement politique de« fabrique d'idéologies autoritaires et de structures mentales conservatrices (46). >> Il ne s'agit pas bien sûr de remettre en question le caractère réactionnaire de l'institution familiale. Mais de comprendre que cette analyse de la famille comme institu(46) Reich, la Révolution sexuelle. p. 132, éditions 10/18.

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tion sans fondement économique dans le système, comme strictement un instrument direct de normalisation autoritaire, ne rend pas compte des multiples déterminations qui ont pesé sur sa naissance et son développement. Autre analyse aussi mécaniste : celle qui prétend que, toujours dans l'optique d'une réappropriation de la famille précapitaliste par la bourgeoisie, la famille n'a gardé qu'une seule fonction économique : la transmission de l'héritage. On ne comprendrait pas alors comment cette famille a connu un tel développement et une telle stabilité pendant plus d'un siècle ; comment elle a pu pénétrer la classe ouvrière chez laquelle les questions d'héritage ne sont pas le premier souci ; comment elle s'est épanouie dans la classe ouvrière au moment où le problème de l'héritage n'éait plus une question décisive pour la bourgeoisie et où donc le « modèle» de famille bourgeoise aurait dû rentrer en crise au lieu de s'étendre dans l'ensemble des couches sociales.

Mais reprenons. Le capitalisme tend donc à dissoudre cette famille qu'il avait mise en place en sapant sa base économique. Pourtant, si la division entre sphère de la production industrielle et sphère de la production domestique est de plus en plus remise en cause (surtout si J'on compare simplement avec par exemple le début du siècle), le travail domestique est encore une nécessité importante pour la reproduction de la force de travail. La double journée que supporte ia femme travailleuse est là pour le prouver. II n'est pas inutile de donner quelques chiffres (4 7). • Durée moyenne (par jour) du travail ménager par catégorie professionnelle et selon la dimension du ménage. Nombre de personnes Cols Classes Cols Cadres dans le ménage bleus moyennes blancs 2 personnes 5 h 18 4 h 06 5 h 24 3 h 54 3 à 5 personnes 6 h 14 6 h 18 5 h 42 5 h 30 6 personnes et pl us 7 h 48 8 h 12 6 h 06 5 h 06

Les différences entre catégories sociales s'expliquent bien sûr par la possibilité pour les catégories supérieures de s'adjoindre une aide rémunérée et de s'équiper efficacement. (4 7) Statistiques belges citées dans les Cahiers du GR IF, n• 2.

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• Durée du travail ménager en fonction du nombre d'enfants.

0 enfant 1 enfant 2-3 enfants -de 4 ans 4 ans au moins 4 ans et plus en-dessous et plus de 4 ans femmes sans profession 6 h 18 7 h 42 7 h 06 9 h 18 7 h 48 Femmes avec profession 3 h 00 4 h 36 4 h 06 5 h 00 4 h 54

D'une tendance générale à sa réalisation, il reste encore un large espace pour les tâches domestiques. De plus, il faut se garder de toute analyse économiste pour comprendre l'évolution et le rôle que continue à jouer la famille, et la femme en son sein. Nous avons vu que l'institution familiale mise en place par la bourgeoisie était non seulement le lieu privé de la production domestique, mais aussi le lieu du privé face au public. Que la famille n'était pas simplement un lieu qui produisait et reproduisait l'individu comme citoyen caractérisé par sa coupure entre l'homme privé et l'homme public. Bref, que la famille était un instrument de poids dans la socialisation de l'individu et dans la structuration des relations sociales au sein de la société bourgeoise. Ce qui explique l'intervention systématique de l'Etat pour tenter de la maintenir -en la rénovant s'il le faut- en place. Et il est clair que cette fonction reste d'actualité : il suffit d'écouter tous les discours des idéologues et hommes politiques bourgeois (réactionnaires ou modernistes) pour s'en rendre compte.

C'est que, au fur et à mesure que le troisième âge du capitalisme a pénétré l'ensemble des sphères sociales, au fur et à mesure que la marchandise dissolvait tous les rapports précapitalistes qui subsistaient (en particulier au niveau du mode de vie), la cellule familiale a pris de plus en plus d'importance. Même si en même temps sa crise s'accentuait. Il suffit de voir comment fonctionnent. hors de l'usine, les sociétés capitalistes avancées. Les relations de voisinage, les réseaux de sociabilité liés à une vie communautaire disparaissent et la vie de famille y prend de la place. Certes « les bandes de jeunes » se développent, traduisant un rejet important de cette vie. mais pour un couple « normal ». l'essentiel de ses activités hors travail sont de l'ordre de la vie familiale et de façon fort étroite : soirée à la maison, le week-erid, sortie en famille. visite au parent Oes relations avec les parents sont un des aspects les plus importants des relations d'un couple). L'urbanisme ne fàit que refléter et reproduire cette

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logique. Des cités construites avec un seul objectif. enfermer les gens dans leurs appartements. au développement de l'idéologie pavillonnaire. l'habitat vise à atomiser non pas les individus un à un. mais la cellule familiale. On pourrait décrire aussi les effets semblables dans l'ordre des réseaux de communication/ information : voir la télévision.

L'évolution des USA est à cet égard significative. C'est sûrement le pays où la crise des rapports sociaux capitalistes est la plus avancée au point que se multiplient les signes d'éclatement et de décomposition sociale. C'est sûrement aussi l'un des pays où le modèle de la famille capitaliste, après avoir connu une phase d'expansion exemplaire. est entré le plus en crise. Pourtant, le seul cadre de relation sociale hors travail. le seul cadre de socialisation qu'est capable d'opposer la société bourgeoise américaine face à la crise qui la traverse, c'est la cellule familiale. Bien sûr. encore une fois modernisée. réajustée. (II faudrait nuancer pour les minorités raciales.)

On peut comprendre comment, dans ces conditions. la famille provoque chez certains -les jeunes essentiellement- des phénomènes de rejet violents. Mais qu'en même temps, elles apparaissent à beaucoup comme le seul lieu dans cette société normalisée par la marchandise où se maintiennent des rapports humains ; le dernier lieu où des rapports « directs » entre individus , non médiatisés par la marchandise. puissent exister. Nous savons que ces rapports sont totalement« aliénés» ; mais à ne pas voir cette réalité de la famille, on risque de ne pas comprendre comment, encore une fois, le discours des classes dominées redoublent celui de la bourgeoisie. Ce n'est pas parce que les travailleurs sont complètement manipulés par l'idéologie bourgeoise ; dans la défense qu'ils peuvent mener de leur vie familiale. il y a aussi la réalité «des rapports humains » qu'ils peuvent avoir avec leur gosse et leur femme. Rapport qui ne se réduit pas forcément à mettre les pieds sous la table en rentrant.

Il faudrait enfin analyser comment cette adaptation de la famille produit un certain tournant dans l'image de la femme. Non pas que J'image de la femme-mère, femme-enfant soit totalement remise en question, elle est plutôt aménagée, comme la famille.

Le premier axe serait les rapports de l'image de la femme au foyer confrontée à la réalité de la femme qui travaille. Sous deux aspects :

-d'abord comment sont reproduites, notamment dans les métiers dits féminins , les caractéristiques de la femme au foyer qui deviennent entre les mains du patronat un instrument pour justifier une surexploitation spécifique ;

-ensuite, comment cette image de la femme au foyer entre en contradiction avec la femme au travail et comment peut se produire une crise d'identification de la femme (et pour elle-même et pour l'homme) :

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« Les anciens critères qui permettaient aux femmes d'estimer leur valeur ont disparu sans que de nouveaux aient eu le temps de prendre réellement racine(. . .) (Le·, :1mes travailleuses) doivent aussi parvenir à une nouvelle conscien< · !es -mèmes en tant que femmes, qui leur permettra d'atteindre , , ,gniu? et à la solidarité qui leur manque pour s 'organiser sur leur.) iieux de travail. Cela, à partir de leur travail ·dans la production, mais œta doit aussi venir de tous les autres aspects de la vie des femmes, de rous ces moments d'asservissement qui contribuen t a maintenir les femmes en état d 'infériorité et que les hommes, syndicalistes r compris. négligent lorsqu 'ils réclament le droit d'ètre maitres che:: eux (481. 11 Le second axe serait l'analyse de l'évolution de l'image de la femme au foyer . Contentons-nous d'une longue citation.

« Les satisfactions que les femmes pouvaient éprouver dans l'accomplissement de leurs tàches ménagères sont devenues bien minces, sinon intangibles. Au XX' siècle, la confection de produits directement consommables a beaucoup diminué, non pas à cause de la pauvreté, comme au XIX' siècle, mais à cause de l'abondance. A cause de l'existence des nouvelles formes de transformation, de conservation et de vente des aliments. des nouvelles méthodes de congélation de la nourriture, la nature du travail domestique est devenue de plus en plus assimilable â un service. Le rôle de la ménagère consiste à entretenir la force de travail du chef de famille et celle de ses enfants. non pas en produisant des biens de consommation e/le -mème. mais en leur servant des biens produits dans le système des marchandises. De plus en plus, son seul travail productif est la production d'elle-mème en tant que consolatrice, psychologue, fantasme sexuel ... 11 Un tournant historique

Aussi loin que l'on remonte dans les millénaires d'oppression, la domination masculine se traduit par un contrôle des hommes sur les fem -mes. Dans les sociétés primitives, c'est au travers d'un contrôle collectif des hommes sur les femmes que la communauté maîtrise son fonctioru1ement et les conditions générales de sa reproduction. Il faut y voir là les (48) Sheila Rowbotham . Conscience des femm es, monde de l'homme, p. 167 et 183. La citation suivante se trouve p. 183. Il faudrait développer aussi les effets contradictoires de la «révolution sexuelle >> de la seconde moitié du XX' siécle : cf. p. 191 et 203 du même livre.

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conséquences du développement quasi inexistant des forces productives et du rôle décisif de la force de travail vivante par rapport aux moyens matériels de production. Le pouvoir social s'organisait au travers du pouvoir du groupe des hommes sur le groupe des femmes.

Lors de l'apparition de la propriété, le rapport de domination s'individualise : la femme devient propriété individuelle de l'homme. Si la notion de famille patriarcale a un sens, au-delà des formes diversifiées de parenté qu'elle peut désigner et du statut différent des femmes qu'elle peut recouvrir, c'est dans ce rapport de propriété de l'homme sur la femme qu'elle le trouve.

« Dans le mariage, la femme demeure encore associée à l'idée de propriété, bien que de façon moins visible que dans les premiers stades du capitalisme. Témoins , par exemple, les paroles de « Notre Dieu est toujours une forteresse imprenable », hymne luthérien fort populaire dans l 'Eglise méthodiste, qui disent la confiance que les fidèles gardent en leur Seigneur: « même si l'on nous prend notre vie, nos biens, notre honneur, nos enfants, notre femme». Témoin aussi de l'attitude de nombreux petits exploitants pour lesquels les femmes font encore presque partie des moyens de production : ce sont de bonnes reproductrices qui vous donneront un bon cheptel. En effet, dans les petites fermes, la maisonnée n'est pas encore totalement séparée du lieu de production.. . Pour comprendre comment les séquelles du patriarcat ont persisté jusqu 'à nos jours, il est essentiel de voir quelle part le patriarcat a joué dans la société précapitaliste. Dans le passé, la domination des hommes sur les femmes était, plus clairement qu 'à l'heure actuelle, fondée sur un rapport de propriété. Nous avons pris l'habitude de penser que la propriété est la possession d'objets. Mais on possède les animaux et les gens. (. . .) A présent, les femmes n 'apparaissent plus de façon aussi manf[este sous la forme de moyen de production appartenant aux hommes. Mais autrefois, dans une société où la production ne dépassait guère le niveau de subsistance, un homme se mariait avec 11 un compagnon d'attelage »dont le travail avait une importance fondamentale pour son enrichissement. La capacité de procréation de cette femme était importante non seulement à cause du taux très élevé de la mortalité infantile, mais aussi parce que du nombre d'enfant dépendait le nombre de bras utilisables pour travailler la terre. Son rôle dans la production était beaucoup plus grand car bien des tàches étaient déjà divisées selon les sexes, un nombre beaucoup plus important de biens était produit à la maison (49). )) (49) Sheila Rowbotham, op. cit. p. 117 et 196.

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Là encore, la femme était considérée fondamentalement par la société comme un moyen de production et de reproduction (de l'espèce). Et si, dans la société primitive, il n'y avait pas de propriété privée des moyens de production et de reproduct i1m. mais un contrôle collectif sur eux par la communauté- donc un cunLrôle collectif sur les femmes-, le passage à la propriété privée est l'appropriation individuelle des moyens de reproduction et de production, donc apppropriation individuelle de la femme par un homme. Bien sûr, la femme était un moyen de production quelque peu particulier, un être humain susceptible de rapport avec un autre être humain, donc son statut comme moyen de production était quelque peu particulier. Ainsi , le passage à l'appropriation individuelle des moyens de production, donc aussi de la femme, se traduit en même temps par une individualisation du rapport homme/femme comme rapport entre deux être humains. Et s'instaure ainsi une dialectique contradictoire entre l'existence de la femme comme objet (moyen de production et de reproduction) et comme sujet au travers du rapport homme-femme. Le capitalisme porte à l'extrême cette contradiction en même temps qu'il la brise. A l'extrême, parce que coupée de la production la femme est confinée dans ses tâches de reproductrice de la famille et que si le procès d'individualisation du rapport homme/femme s'accentue (la femme n'est plus considérée comme une bête de somme, l'amour entre époux se développe), c'est au travers du statut de mère, de femme enfermée dans la maison. Mais il brise aussi cette contradiction en commençant à faire de la femme, par sa participation à la production hors de la famille, des rapports de parenté, un individu comme les autres.

Engels avait tendance à comparer le statut de la femme dans la famille patriarcale à celui de l'esclave. Sheila Rowbotham a raison d'aller chercher une comparaison historique non pas dans l'esclavage mais du côté des rapports féodaux.

<< La relation entre le mari et la femme est basée sur un échange de services fort semblable au lien qui existait entre les hommes dans le mode de production féodal. La femme sert l 'homme en échange de la protection et des soins qu'il lui accorde, mais leur responsabilité respective fait 1 'objet d'un accord personnel. De mème dans le féodalisme , fe serf était au service de son seigneur et celui -ci accordait sa protection physique en cas d'attaque, bien que la nature de leur dépendance mutuelle variàt. Parfois, le lien entre les deux hommes était relativement /àche et limité par l'apparition de certains droits. Les liens existants dans le féodalisme et le lien qui interrient entre l'homme et la femme au sein de la fami//e présentent des traits communs parce que les rela-

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tians dans le mode de production familial ne sont pas directement réglées par les rapports marchands (50). )) L'important est surtout de comprendre que cette situation de domination des femmes sous forme d'un lien d'assujettisement personnel est tendanciellement contradictoire avec l'idéologie développée par le capitalisme qui veut que tous les individus soient libres et égaux ; au moins par définition. De même que l'esclavage, comme rapport d'exploitation, a été battu en brèche par le développement du capital (même s'il a pu un moment s'en accommoder), de même il n'était pas possible que l'essence du rapport homme/femme dans la famille patriarcale (la propriété de la femme par l'homme) ne rentre pas en contradiction avec la logique propre du système. Nous avons vu plus haut comment le mariage dans la famille moderne. effectué selon le modèle du contrat, présupposait l'égalité homme/femme et laissait déjà présager des contradictions qui apparurent plus tard entre J'idéologie d'égalité et de liberté pour les individus de la bourgeoisie et la réalité de la situation des femmes.

Dans un premier temps, certes, la bourgeoisie renforça, d'un certain point de vue, le pouvoir des hommes sur les femmes . En effet, en même temps qu'elles perdaient un certain pouvoir social qu'elles avaient dans les sociétés précapitalistes , le Code Napoléon instaure l'absolutisme marital. Pour un temps, sous la pression des luttes et de ses contradictions propres la bourgeoisie dut de plus en plus reconnaître (formellement certes) J'égalité des hommes et des femmes même si elle tentait sans cesse de justifier les inégalitées persistantes au nom d'une différence de nature entre les sexes (la femme ayant vocation d'être femme-mère). Mais pour la première fois dans l'histoire la question de l'égalité entre les deux sexes est posée par le développement des contradictions d'une société. C'est là finalement un constat devenu banal qui est décrit dans ces phrases. Il a été maintes fois souligné que pour la première fois dans l'histoire une société posait par défmition tous les individus égaux et qu'une de ses contradictions principales était ce décalage entre ces proclamations de principe et la réalité de la situation faite à certaines classes ou catégories sociales.

Ce sur quoi il faut par contre insister, c'est sur les racines d'un phénomène : si la question de l'égalité des deux sexes se pose, c'est que le développement de la société capitaliste a produit les bases objectives pour que soit remis en cause ce qui est le fondement millénaire de 1 'oppression, quelles qu'en soient les formes qu'elle prend : sa détermination première (50) op. cil. p. 114 et 115. Par ailleurs. Sheila Rowbotham signale les limites de cene comparaison. C. Alzon dans la Femme boniche et la Femme potiche signale aussi, lors d'une note, cette comparaison possible.

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par sa place dans les rapports de parenté. En effet, nous avons expliqué que dans le passé les femmes pouvaient avoir des situations différentes, mais qu'en dernière analyse cette situation était déterminée par leur place dans les rapports de parenté et par les formes différentes que prenaient ces rapports et les liens différents qu'ils pouvaient entretenir avec les rapports de production et les rapports politiques dans les diverses sociétés. Cela se traduisait concrètement par une division du travail par sexe toujours marquée par le rôle de la femme comme reproductrice de l'espèce ; division sur laquelle s'appuyait en dernière analyse la domination masculine.

Or plus rien ne «justifie » le maintien de cette division du travail par sexe. Le niveau atteint par le développement des forces productives fait éclater au contraire cette division.

Dans les sociétés primitives, une certaine division du travail par sexe s'était effectuée comme produit des handicaps liés à la maternité dans des sociétés d'un niveau technologique très peu avancé. Par la suite, les discours sur la contrainte de la maternité, la faiblesse physique des femmes, etc., avaient justifié le maintien et le renforcement de cette division sexuelle du travail. C'était à la fois discours purement justificateur de la domination masculine et reflet de la réalité objective ; bref, discours idéologique qui de toute façon entre aujourd'hui directement en contradiction avec ce qu'est -où plutôt ce que peut devenir- le travail au niveau actuel de développement des forces productives. Travail qui n'est plus déterminé par «les contraintes de la nature» mais produit d'un certain développement social et donc, en théorie, maîtrisable par les individus qui composent cette société. Rien ne peut plus justifier une inégalité - ou différence - de sexe devant ce travail ; sinon un rôle assigné par la société qui a peu à voir avec les « contraintes naturelles ».

Cette division du travail par sexe s'était articulée avec l'apparition du capitalisme, avec la séparation complète de la production domestique et de la production industrielle. Là encore le niveau atteint par les forces productives permet d'envisager« la disparition de la petite production domestique fondement de l'esclavage de la femme » (Lénine) et la socialisation de l'ensemble des travaux qui s'effectuaient en son sein.

La participation de plus en plus massive des femmes à la production sociale se fait dans des conditions différentes d'avec les sociétés précapitalistes. Les femmes travaillent comme salariées en dehors de la famille ; tout simplement parce qu'avec le capital, les rapports de parenté se sont dissociés des rapports de production. Elles travaillent comme « individu libre », à l'égal des hommes et non dans le cadre de la famille patriarcale comme « propriété » de l'homme. Nous avons vu que dans la pratique cette prolétarisation des femmes n'entraînait pas automatiquement l'égalité avec les hommes dans la production, que cette prolétarisation était

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marquée par leur statut dans la famille. Ceci dit, il y a là encore une contradiction à l'œuvre, qui fait que si le travail des femmes n'entraîne pas comme corrolaire direct leur émancipation, cette participation à la production comme « individu libre » se heurte au statut qui leur est fait dans la famille. En premier lieu en jetant les bases d'une indépendance possible par rapport à l'homme.

A cela s'ajoute la découverte et la diffusion des moyens contraceptifs. On ne souligne pas assez l'importance historique d'une telle découverte qui permet de dissocier concrètement sexualité et procréation et d'arracher les femmes à la hantise de la maternité non désirée.

Ce qui entre en crise, ce sont l'ensemble des fondement de la domination masculine en même temps que s'ouvre la possibilité historique pour les femmes d'être maîtresses de leur propre destinée hors de toute détermination par les rapports de parenté. Le développement contradictoire du capitalisme ne fait pas simplement apparaître la possibilité d'une indépendance matérielle de la femme par rapport à l'homme, mais aussi de la remise en cause de son enfermement dans les tâches de reproduction de l'espèce, de la division du travail par sexe qui s'ensuit, mais aussi de la maîtrise de son corps et de sa sexualité jusque-là modelés par le désir de l'homme. Engels et Marx avaient tort de croire - ou de laisser croire -que la participation à la production émanciperait les femmes , mais raison de présager que l'évolution du capitalisme jetterait les bases de la lutte pour leur libération.

Pour leur libération: ce n'est peut-être pas le produit d'un simple hasard si la notion de lutte de libération des femmes a remplacé la simple notion d'émancipation. Car ce qui caractérise les luttes des femmes qui éclatent depuis les années 1960, ce n'est pas seulement le refus des discriminations dont elles sont l'objet, c'est la remise en cause du statut, de l'image dans laquelle la société bourgeoise les enferme, c'est la remise en cause des rôles masculins et féminins tels qu'ils fonctionnent socialement. C'est d'ailleurs là le phénomène nouveau par rapport aux luttes de femmes du siècle passé ou du début du xxe siècle. Non que de telles remises en cause n'aient pas existé à cette époque, y compris dans les luttes des travailleuses, mais finalement elles étaient marginales. Et une certaine idéologie « traditionnelle » sur le rôle de la femme, qui traversait le mouvement ouvrier, jusqu'à ses composantes révolutionnaires, n'était pas simplement la conséquence des faiblesses théoriques dans 1 'analyse de l'oppression ou du poids encore présent d'une idéologie mâle, mais aussi le reflet des conditions objectives qui sur certaines questions n'étaient pas mûres pour faire apparaître l'ensemble des conditions de la libération des femmes.

On aurait tort de voir dans ces remises en cause le seul produit de la mobilisation de couches petites bourgeoises. Outre que ce serait ne pas

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comprendre les racines objectives de la radicalisation actuelle des femmes et plus généralement les questions posées par les contradictions du troisième âge du capitalisme, ce serait risquer de reproduire les erreurs des communistes des années vingt par rapport aux féminismes bourgeois ou petits bourgeois ; risquer de réduire la lutte pour la libération des femmes à la lutte contre les seuls phénomènes de surexploitation sans prendre en charge l'ensemble des terrains de lutte contre l'oppression tels qu'ils se dégagent des contradictions sociales. Ce qui apparaît dans les luttes de masse des femmes travailleuses qui commencent à prendre le devant de la scène après les MLF des années soixante, marquées de façon différente socialement, c'est aussi cette remise en cause des rôles. Ce qui se dégage des luttes de masse sur l'avortement, c'est aussi cette volonté de prendre en main la destinée de son corps et sa sexualité.

Autre chose est de discuter de la façon dont certains courants du mouvement des femmes traitent politiquement de ces problèmes, ne réussissant pas à dépasser l'horizon social qui les marquent et à lier ces remises en cause aux cheminement concrets de la masse des femmes et en premier lieu des femmes travailleuses. Ce n'est pas l'objet de l'article d'en traiter ; signalons simplement que la critique justifiée de là démarche gauchiste ou « idéologiste » de ces courants se double trop souvent du refus de la prise en charge de cette dimension historiquement décisive de la lutte des femmes. VI. Sur la méthode Classe et caste

<< S 'il est vrai que le rapport des individus avec la production détermine leur position sociale, on peut accepter sans difficulté que« femme >> renvoie directement à une condition sociale précise car toutes les femmes ont en commun le même rapport fondamental à la production, à savoir le travail ménager (au sens large). D'autre part, on peut immédiatement constater que ce rapport à la production disperse individuellement, dans des différentes familles et dans les différentes classes sociales des hommes. Leur dépossession est si radicale qu'elle les exclut de tout processus de production commun et donc de toute possibilité d'identité. Ces deux aspects: condition commune dans toutes les classes sociales et dispersion maximale dans toutes les classes sociales, sont véritablement les paramètres qui définissent la fonction réelle du « groupe des femmes » dans cette société (51). » (51) Etre exploitées, p. 133. Pour une critique de la définition des femmes comme caste, cf. Frédérique Vinteuil : « Capitalisme et patriarcat, question de méthode », Critique communiste n• 4.

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D'où la définition du « groupe des femmes » commes caste transcendant les classes sociales. Qu'il faille rendre compte d'éléments d'une situation commune à toutes les femmes dans la société bourgeoise n'est pas le problème, du moins pour nous. On pourrait même dire que le système capitaliste est la première société de classes qui homogénéise à un tel point le statut des femmes dans l'ensemble des couches sociales. Dans les sociétés de classes précapitalistes, il est difficile de parler du statut des femmes en général : l'image de la femme dans la noblesse a peu à voir avec celle des classes paysannes ou de la bourgeoisie naissante des villes. On pourrait répondre en parlant de la différence radicale entre la situation des femmes de la bourgeoisie et les femmes des classes populaires à la fin du XVIIIe et au xrxe siècle. Sauf que nous avons vu comment, par un lent processus, la bourgeoisie a pu stabiliser des formes de socialisation relaivement homogène dans l'enemble des classes sociales, notamment au travers du développement de la famille moderne. Et dans les années 1960, on ne peut pas dire que les cassures entre les images de la femme produites dans les différentes classes sociales soient d'une nature aussi radicale qu'au siècle dernier. Cela relève d'ailleurs d'une question plus générale, caractéristique du mode de production capitaliste : la société bourgeoise est une société qui a brisé tous les particularismes qui pouvaient exister dans les anciennes sociétés de classes pour « universaliser » au maximum les relations entre individus au travers de la pénétration des rapports sociaux capitalistes dans l'ensemble des sphères sociales. C'est aussi une société dont la forme de domination de la classe dominante repose sur l'acceptation par les individus des modèles sociaux dominants, sur leur intériorisation. Que cela se traduise par une homogénéisation de l'image des femmes ne doit pas nous étonner.

Qu'il y ait des éléments communs ne veut pas dire pour autant que les situations sociales des femmes soient homogènes. Prenons les arguments un à un.

« Toutes les femmes ont en commun le même rapport fondamental à la production à savoir le travail ménager. » Pour justifier une position socialement homogène des femmes , Christine Dupont théorise l'existence de deux modes de production dans la société actuelle :

« Il est possible d 'ébaucher les principes d'une analyse de classe. On constate l'existence de deux modes de production dans notre société: 1) La plupart des marchandises sont produites sur le mode industriel. 2) Les services domestiques, l'éducation des enfants et un certain nombre de marchandises sont produits sur le mode familial. « Le premier mode de production donne lieu à l'exploitation

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capitaliste. Le second donne lieu à l'exploitation familiale, ou plus exactement patriarcale (52). >> Et donc en quelque sorte deux classes coexisteraient : la classe des prolétaires produite par l'exploitation capitaliste, la classe des femmes par l'exploitation patriarcale.

On peut tenter de répondre à cette analyse à deux niveaux. D'abord au niveau du constat empirique. L'histoire depuis deux siècles montre qu'il y a effectivement une certaine spécificité dans le rythme propre - et la nature- des luttes des femmes qu'on peut lire au travers des luttes sociales. Mais que cette spécificité ne veut pas dire que ces luttes n'aient pas été surdéterminées par les affrontements de classes. Au contraire, ce que l'on peut remarquer, c'est que les luttes de femmes se sont développées au sein du processus plus général des luttes de classes, comme une de leur dimension qui certes n'était pas introduite « spontanément» mais supposerait un rapport de forces de la part des femmes. Non pas qu'il n'y ait pas eu des points communs de lutte des femmes des différentes classes, mais la dynamique d'ensemble de cces luttes ne s'inscrivait pas dans une logique d'affrontement du « groupe des femmes » face aux « groupe des hommes » : c'est la lutte de classes qui, rapidement, a déterminé les découpages sociaux qui pouvaient s'effectuer. De façon plus précise, on peut même se rendre compte que la question de l'émancipetion de la femme a été posée pour la première fois dans l'histoire au travers des grandes révolutions populaires modernes : les révolutions bourgeoises et les révolutions prolétariennes. Avec à chaque fois le même processus qui montre bien la présence de l'oppression à l'intérieur des conflits de classes : les femmes des classes révolutionnaires sont souvant aux avant-postes du déclenchement de la lutte, jouent un rôle radical dans son approfondissement, mais sont en partie flouées par son résultat. Ce qui nécessite une continuation de leur lutte au nom des idéaux de ces révolutions qui ne sont pas appliqués à leur égard : témoin le mouvement des suffragettes, dont l'objectif était tout simplement d'obtenir que les acquis de la révolution bourgeoise profitent aux femmes (la logique de leur lutte dépassant, ceci dit, cet objectif vu les contradictions propres de la société bourgeoise). Même processus avec les révolutions prolétariennes, avec toutefois une différence de taille. Comme la révolution prolétarienne présuppose une claire conscience tiu but historique poursuivi, la prise en charge de la lutte contre l'oppression des femmes se posa de façon consciente beaucoup plus rapidement que dans la révolution bourgeoise. Et la question de l'émancipation fut bien plus vite prise en charge par le mouvement ouvrier en (52) Christine Dupont, «l'Ennemi prinçipal » dans Partisans 54-55, juillet-octobre 1970.

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construction (processus qui n'est d'ailleurs pas de nos jours achevé) que par le mouvement bourgeois révolutionnaire.

L'autre niveau de réponses doit se situer sur le plan de l'analyse générale de l'oppression des femmes. Il est juste de noter que la production domestique relève de formes de production précapitalistes ; il faudrait d'ailleurs plutôt dire non capitalistes. Car ce que nous avons essayé de démontrer à propos du travail domestique, c'est qu'on ne pouvait pas le comprendre comme une simple subsistance de la forme précapitaliste de production, à la différence du travail de l'artisan, par exemple, qui est une survivance -entretenue et reproduite par le système à ses fins propres - d'un mode de production antérieur. Le travail de l'artisan actuel a quelque chose à voir avec le travail de l'artisan de l'Ancien Régime ; le travail domestique de la femme moderne n'a que peu à voir avec certaines tâches, pourtant formellement les mêmes, que remplissaient les femmes de l'Ancien Régime (sauf peut-être pour la petite production paysanne qui subsiste). Car la façon dont fonctionnent socialement ces tâches - et donc le rapport qu'entretient la femme avec elles- est radicalement différente. A proprement parler, la sphère du travail domestique comme sphère totalement autonome du reste de la production n'existait pas au Moyen Age et dans l'Ancien Régime.

L'enfermement de la femme dans le travail domestique produit par le capitalisme ne veut pas dire que toutes les femmes aient été assignées à un procès de travail commun qui caractériserait ce travail domestique. En comparaison, par exemple, au procès de travail (relativement) homogène auquel sont soumis les prolétaires. Il signifie, nous l'avons vu, que les femmes ont comme destin de « s'occuper » exclusivement de ce qui a trait à l'activité domestique conçue comme service privé à l'intérieur de l'espace clos de la famille. D'où une situation commune de « maîtresse de maison », avec toutefois dans ce destin commun des réalités sociales très différentes. La maîtresse de maison bourgeoise qui dirige le travail de «ses bonnes »n'a pas le même rapport au travail domestique qu'une femme des classes populaires qui effectue elle-même ce travail dans des conditions très pénibles. Un petit patron-artisan qui exploite ses ouvriers en mettant pourtant « la main à la pâte » n'a peut-être pas le même statut qu'un P-DG, il n'en est pas pour autant un prolétaire (il s'agit là, bien sûr, d'une analogie et non d'une comparaison rigoureuse). Et c'est un tour de passe-passe que fait C. Dupont en mettant au même niveau « le travail domestique » d'une femme de la bourgeoisie, travail qui se réduit à J'organisation des réceptions et autres activités de « prestations de représentation sociale » et le travail domestique d'une femme de prolétaire.

Ces situations différentes dans le travail domestique renvoient à des situations sociales différentes des femmes , déterminées par les situations sociales différentes de leurs époux. Le fait qu'elles dépendent des revenus

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différents des époux a des conséquences directes sur la façon dont s'effectue ce travail domestique (plus ou moins d'argent pour effectuer ce travail : acheter des aliments, élever les enfants, s'équiper en instruments électro-ménagers, etc.) et sur la nature de leurs rapports avec ce travail domestique (emploi de domestique ou non). Cela a des conséquences aussi sur le rapport entre leur temps libre et le temps passé dans les tâches domestiques, sur la façon de remplir ce temps libre ... Bref, sur l'ensemble de leur pratique sociale et donc de leur conscience. Leurs situations communes, c'est de ne pas « travailler » ou plutôt d'avoir des activités qui fonctionnent socialement comme un service privé dans une relation de dépendance vis-à-vis de l'homme et d'enfermement dans la famille . Mais cette situation commune qui existe objectivement est vécue de façon très différente parce qu'elle se traduit par des pratiques sociales différentes déterminées par l'appartenance de classe des époux. L'appartenance de classe d'une femme au foyer se fixe donc par l'appartenance de classe de l'époux, et l'on ne peut escamoter cette réalité dans la détermination du statut de la femme. Même si cela implique des formes spécifiques dans la prise de conscience de classe. Même si la situation qui est faite aux femmes de la bourgeoisie par le système auquel elles sont liées par le mariage (et souvent leur origine) peut se traduire par des remises en cause accentuant les contradictions de ce système.

Le lien des femmes mariées à des prolétaires avec les luttes de la classe ouvrière se fait au travers de la défense du salaire dont dépend la vie de la famille. Cette question du salaire est facteur d'unité au sein de la famille ouvrière soudée autour de la défense de ses revenus liés au revenu de l'homme. Facteur de division aussi, quand la femme du prolétaire refuse la grève de son mari parce que l'argent ne rentre pas durant la lutte. Mais, objectivement, les femmes prolétaires au foyer sont reliées par mille liens au destin de la classe de leur mari : niveau du salaire, conditions de travail qui déterminent la vie familiale, hausse des prix, avenir des enfants, vie des quartiers populaires, etc. L'expérience montre que la lutte contre leur oppression est la plupart du temps le produit de leur engagement plus large dans les luttes populaires où se pose alors la question de leur statut de dominée. Cest la plupart du temps au travers du soutien aux luttes de leur mari que les femmes des travailleurs se sont heurtées aux résistances ou réticences des hommes à les voir sortir de la maison. Ou bien au travers de luttes sur l.es quartiers, les localités : luttes déterminées par leur statut de femmes de prolétaires (logement, hausse des prix, etc.)

Il faut toutefois ajouter une critique décisive aux analyses qui veulent s'en tenir à caractériser la situation des femmes par une position homogène du groupe des femmes comme extérieure à la production et unifiée par un même rapport au travail domestique. C'est que tout simplement

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dans les pays capitalistes avancés, la majorité des femmes travaillent en dehors du foyer, et on ne peut pas tout de même vouloir analyser la situation des femmes dans le capitalisme en comptant comme secondaire ce phénomène. La majorité des femmes participe donc directement par ce travail à la division en classes de la société ; et que, comme nous l'avons vu, les femmes soient prolétarisées de façon spécifique par rapport aux hommes n'enlève rien au fait que les femmes travailleuses sont directement des prolétaires par la place qu'elles occupent dans les rapports de production. Se limiter à analyser la situation des femmes au travers de leur place dans le travail domestique et la reproduction (de l'espèce), c'est justement passer à côté de ce qui fait la spécificité de leur statut dans le capitalisme : la contradiction entre leur enfermement dans la famille et leur participation à la production sociale. Autant, nous l'avons dit, les analyses qui s'en tiennent· à déterminer la situation des femmes par leur participation à cette production ne rendent pas compte de la façon dont elles y participent, de la prolétarisation des femmes en tant que femmes, autant vouloir rendre compte de leur situation par la seule analyse de leur rôle au sein de la famille ne peut que passer à côté de cette contradiction fondamentale et des raisons pour lesquelles le développement du capitalisme met à l'ordre du jour la lutte des femmes pour leur libération.

Au passage, notons que l'on comprend ainsi comment pour nous les femmes travailleuses doivent avoir un rôle central dans la lutte de libération. Non pour de simples raisons moralo-populistes (ce sont les femmes les plus pauvres, les plus exploitées, les plus opprimées, etc.), mais en raison de la situation objective qui est la leur ; elles sont au cœur de la double situation faites aux femmes par le capital. Exploitées comme travailleuses et opprimées comme femme, elles sont le plus traversées par les contradictions du système, comme étant au point de jointure de l'oppression et de l'exploitation qui le caractérisent, et partie prenantes de la classe ouvrière dont la place dans les rapports de production est déterminante pour renverser ce système et jeter les bases d'une société libérée de toutes les formes d'oppression et d'exploitation. Production et reproduction (de l'espèce)

« Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l'histoire, c'est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais à son tour, cette production a une double nature. D'une part, la production de moyens d'existence, d'objets servant à la nourriture, à l'habillement, au logement, et des outils qu'ils nécessitent; d'autre part, la production des hommes mème, la propagation de l'espèce. Les institutions sociales sous lesquelles vivent les hommes

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d'une certaine époque historique et d'un certain pays sont déterminées par ces deux sortes de production : par le stade de développement où se trouvent d'une part le travail et d'autre part la famille. )) Cette mise sur le même plan de la production et de la reproduction est contestée dans une note de E. Bottigelli, responsable pour les Editions sociales des œuvres d'Engels (53).

« Il y a là une inexactitude d'Engels qui met sur le même plan, pour en faire les conditions déterminantes du développement de la société et des institutions, la propagation de l'espèce et la production des moyens d'existence. Dans le cours de son ouvrage, par contre, Engels montre lui-même, en analysant des matériaux concrets, que c'est le mode de production matérielle qui est le facteur principal, déterminant, du développement de la société et de ses institutions. )) Cette remarque est importante, en tout cas pour l'analyse des sociétés capitalistes où les rapports de production et de reproduction de l'espèce sont séparés dans la réalité sociale même. En effet, comme en contrepartie de la tradition marxiste classique qui n'avait pas réussi à produire une analyse de l'articulation entre production et reproduction dans le mode de production capitaliste, un courant s'est développé qui autonomise quasiment complètement la sphère de la reproduction.

Si Etre exploitées ne va pas jusque là, mais se contente d'affirmer qu' « un système capitaliste sans famille est impensable )) , Maria Rosa Dalla Costa et Selma James font de la famille l'autre usine,« l'usine sociale» au travers de laquelle s'organise l'exploitation de la femme.

« Décrire cette production et reproduction de base (de la force de travail), c'est décrire le travail des femmes. Par la suite, la communauté n'est pas une aire de liberté et de loisir à côté de l'usine, où il se trouve par chance des femmes qui sont réduites à la fonction dégradante de domestiques personnelles des hommes. La communauté est l'autre moitié de l'organisation capitaliste, l'autre aire d'exploitation capitaliste, dissimulée, l'autre source masquée de surtravail. Elle est de plus en plus enrégimentée comme une usine, c'est ce que Maria-Rosa appelle l'usine sociale, où le coût et la nature des transports, du logement, de l'assistance médicale, de l'éducation, de la police sont tout (53) L'Origine de la famille ... , Editions sociales, p. 15. Meillassoux (op. cit. p. 8) conteste la réserve introduite par la note de Bottigelli. A tort, me semble-t-il. Cela se traduit chez lui par une tendance à présenter le maintien de rapport de production domestique comme quelque chose qui traverse de façon indifférenciée les différentes sociétés.

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autant de points de lutte, et le pivot de cette usine sociale c'est la femme à la maison, produisant la force de travail comme marchandise, et sa lutte pour ne pas la produire (54). » De l'importance prise dans le troisième âge du capitalisme par les contradictions qui traversent l'ensemble des conditions de reproduction de la force de travail (appellé ici « la communauté )), « 1 'usine sociale ») on déduit un décentrage complet de la lutte des classe.

« La lutte dans la communauté (ne peut être) une extension mécanique et une projection de la lutte d'usine: l'ouvrier masculin continuait à en être le protagoniste central. M. Della Costa considère comme niveau social, premièrement la communauté, et avant tout le foyer, et par conséquent" considère la femme comme la figure centrale de la subversion dans la communauté. Vues sous cet angle, les femmes constituent la contradcition à l'intérieur de tous les cadres politiques antérieurs qui avaient pour fondement l'ouvrier masculin dans l'industrie. )) Encore qu'ici le niveau de la reproduction n'est pas totalement autonomisé par rapport à la production. Même si c'est par un tour de passe-passe sur la définition rigoureuse de la classe ouvrière, la volonté est affirmée de procéder à une analyse de classe :

« Nous avons donc là les débuts d'une nouvelle analyse de ce qu'est la classe ouvrière. On a considéré que c'était seulement l'ouvrier salarié. M. R. Dalla Costa n'est pas d'accord. Le rapport social qui lie le salarié au sans-salaire -la famille- est partie intégrante du rapport social qu'est le capital lui-même -le rapport du salaire. Si ces deux rapports font partie intégrante de la structure du capital, alors la lutte contre l'un est interdépendante de la lutte contre l'autre. ))

Un cran plus haut, on rencontre les analyses qui font du système familial un mode de production ou un système spécifique paralèlle au système capitaliste. Nous avons déja critiqué les analyses de C. Dupont, notons le dernier manifeste des « féministes radicales».

«Nous avons recherché les fondements de l'oppression spécifique des femmes dans la spécificité des relations des femmes à la production qui fait qu'elles produisent gratuitement en ne recevant que leur (54) Le Pouvoir des femmes et la Subversion sociale. Librairie Adversaire, Genève.

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subsistance. Ces rapports de production s'appliquent à toutes les fernmes quelle que soit la classe à laquelle appartient leur mari. Ces rapports d'exploitation sont la base matérielle du système qui opprime les femmes : le patriarcat. Ses bénéficiaires sont les hommes, compris comme groupe social -et non comme groupe biologique- de même manière que le salaire est la base matérielle du capitalisme dont les bénéficiaires sont le groupe social des patrons et des propriétaires. La lutte de classes s'attaque à ce dernier système, mais pas au premier (55). )) Mais il serait insuffisant d'opposer à ces analyses l'affirmation que pour les marxistes les rapports de production déterminent en dernière instance l'ensemble des phénomènes sociaux. Car à regarder la définition des rapports de production capitalistes, on n'y trouve pas trace des fondements de l 'opression des femmes : ils présupposent simplement la séparation du producteur de ses moyens de production et l'opposition fondamentale de deux classes, la bourgeoisie qui possède les moyens de productions et les prolétaires qui ne possèdent que leur force de travail à vendre. Cela permet d'ailleurs de comprendre pourquoi, l'oppression des femmes n'étant pas produite directement par les rapports de production capitalistes, on a souvent eu tendance à la comprendre comme un simple résidu des modes de production antérieurs. Cela permet aussi de voir, nous l'avons dit, comment le mode de production capitaliste devait faire entrer en crise cette oppression ancestrale puisque, contrairement aux modes de production antérieurs basés sur l'imbrication des rapports de parenté et des rapports de production, il ne la présuppose pas dans sa définition essentielle.

Les rapports de production capitalistes ne déterminent « qu'indirectement » l'oppression des femmes par la façon dont ils font jouer production et reproduction de l'espèce. Et ils les font jouer justement en séparant radicalement le lieu de la production du lieu de la reproduction. Nous avons signalé comment il fallait chercher dans ce fonctionnement de la réalité même les causes de l'insuffisance des analyses de Marx et de Engels sur l'oppression. Engels, dans l'Origine de la famille, n'applique pas au capitalisme la méthode qu'il définit lui-même (articuler l'étude de la production et de la reproduction) alors qu'il le fait pour les sociétés précapitalistes. Ou plutôt, il n'arrive pas à saisir la spécificité de l'articulation de la production et de la reproduction introduite par la société bourgeoise.

A l'opposé, Etre exploitées cherche dans la bonne voie pour saisir la (55) Résolution élaborée à la Rencontre internationale d'Amsterdam (3 juin 1977) signée des «Féministes révolutionnaires ».

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spécifité de l'oppression de la femme introduite par le système en expliquant :

«Deux changements nous intéressent principalement : le capital sépare le producteur de ses moyens de production, et sépare le lieu de la production sociale du lieu de la reproduction. » Mais elles en arrivent à faire du lieu de reproduction un mode de production quasi homogène et indépendant de la production capitaliste elle-même et des effets de la division en classes. L'erreur est double, nous l'avons indiqué. Autonomiser de façon, trop importante la famille comme lieu de reproduction et ne pas voir qu'on ne peut comprendre la spécificité de la situation des femmes dans la société capitaliste qu'à travers une double détermination : place dans la famille et participation à la production sociale justement en dehors de la famille, des rapports de parenté. Double détermination contradictoire qui aboutit à l'actualité historique de la libération de la femme. Si le capital n'avait fait qu'enfermer les femmes dans la famille, alors cette actualité n'aurait pas vu le jour.

Ceci dit il faut bien dire que le lieu premier où se détermine l'oppression des femmes est la famille; sinon on risque de décrire sa présence partout dans le système sans déterminer ses racines. De même que ce sont les rapports de production qui produisent et reproduisent fondamentalement les prolétaires comme prolétaires, c'est la famille (la façon dont fonctionne la reproduction dans le système) qui produit et reproduit fondamentalement la femme en tant que femme. Il faut se garder bien sûr de toute interprétation mécaniste d'une telle affirmation. Le prolétaire n'est pas reproduit comme prolétaire par les seuls rapports de production même s'ils jouent le rôle déterminant : il existe tout un réseau d'institutions qui redouble et renforce cette détermination première. L'école par exemple. De même pour l'oppression des femmes qui est maintenue, reproduite par des réseaux spécifiques : l'enseignement (contenu et filières), le travail (idéologie sur le travail des femmes et type de métier ou de poste de travail) sont autant de lieux où se répartissent les rôles masculins et féminins. Tout notre système, dans ses réseaux matériels de socialisation et dans son symbolisme, est là pour reproduire la femme dans son destin féminin. pour redoubler la détermination que fait peser sur elle la place qu'elle occupe dans les rapports de parenté.

Mais il n'est pas besoin qu'une femme soit enfermée dans la famille pour qu'elle soit opprimée, alors qu'un prolétaire qui ne travaille plus à l'usine (ou au bureau) arrête d'être prolétaire. Ce qui montre bien ce qu'il faut comprendre quand nous disons qu'en dernière analyse le destin fait à la femme est déterminé par le statut qui lui est donné dans la famille. Des courants comme Etre exploitées ont le souci justifié de chercher les racines

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matérielles de cette oppression de la femme qui se maintient sous le capitalisme, mais ces racines matérielles, elles les ramènent trop à la question du travail domestique au sens strict, à la place des femmes dans ce procès de travail. En essayant, par analogie fausse avec le procès du travail capitaliste, de déterminer des rapports d'exploitation propre des femmes par les hommes au travers de ce procès du travail domestique. Or, la racine de l'oppression, il ne faut pas seulement la chercher dans la seule participation des femmes au travail domestique au sens strict (c'est-à-dire par les seuls travaux domestiques concrets), mais au travers de la fonction sociale globale donnée aux femmes par leur enfermement dans la reproduction de l'espèce au sein de « l'intimité » de la famille. Les tâches matérielles concrètes du travail domestique sont un aspect de cette fonction mais ne l'épuise pas. Nous avons d'ailleurs vu que leur réduction n'était pas synonyme de diminution de l'oppression et que de <<plus en plus, le seul travail productif de la femme est la production d'elle-même en tant que consolatrice, psychologue, phantasme sexuel )).

Bref la question de la reproduction de la force de travail (parce que justement il s'agit d'une marchandise un peu particulière) ne se réduit pas à l'accomplissement par la femme de tâches matérielles, mais compte des «tâches » affectives, sexuelles. Et entretenir le foyer ce n'est pas seulement faire le ménage et préparer les repas, c'est aussi « produire >> la chaleur et le repos dans l'intimité de ce foyer par son rôle de femme. La famille est une institution aux facettes multiples, nous avons signalé son rôle décisif dans la socialisation des individus et non un simple lieu de production de biens et de services (56).

C'est cette méthode qui permet, il nous semble, d'éviter ce que l'on peut appeler une analyse « économiste » de la situation des femmes, ou son revers, une analyse « idéologiste ». Expliquons-nous. Une analyse « économiste » : celle qu'a produite souvent le marxisme ; considérer la place des femmes à partir de la seule analyse des rapports de production et (56) C'est ici que peut bien sûr s'articuler l'apport de la psychanalyse pour comprendre comment se forme « le devenir femme », se constituent le masculin et le féminin comme des rôles non pas déterminés par la nàture mais par la culture. Cet apport est décisif, à condition qu'on ne le dégrade pas en une espéce de psychologie historique de bas étage permettant d'interpréter les rapports du masculin et du féminin à travers les âges. Ou une métaphysique des rapports a-historique entre « la Loi » et « le Désir ». C'est-à-dire qu'il faut prendre la psychanalyse pour ce qu'elle est (plutôt, ce qu'elle peut être) une théorie critique des conditions de socialisation des individus produites par une époque donnée. Ce qui ne veut pas dire qu'au travers de cette critique concréte, elle ne puisse pas aborder la question des conditions générales de socialisation des individus. De même le marxisme, théorie critique du mode de production capitaliste aborde les questions générales de la production. Et, à condition de ne pas projeter des concepts produits pour l'analyse du capitalisme, permet d'analyser d'autres modes de production.

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du procès du travail capitaliste. On s'en tient alors à la mise en valeur des seuls phénomènes de surexploitation ou de discrimination sans traiter de la fonction sociale qui est attribuée, avec des contradictions certes, au~ femmes au travers de leur place dans la reproduction, plus précisément du lieu où elle s'effectue dans le système : la famille. L'oppression n'étant considérée que comme une trace des sociétés précapitalistes, un « retard des mentalités» sur l'évolution matérielle. L'analyse « idéologiste » ne rompt pas avec ce schéma pour essayer de déterminer les conditions sociales qui font que le système produit et reproduit cette oppression .. Simplement, comme il faut bien expliquer sa perdurance on va chercher les explications du côté de l'autonomie de l'idéologie par rapport aux conditions matérielles, autonomie qui de relative devient vite absolue. L'oppression des femmes devient du coup le produit principal du poids d'un « inconscient collectif» venu du fond des âges, que permet de décrire une psychanalyse sommaire nouvel avatar moderne des discours sur l'éternel féminin et l'éternel masculin.

Antoine Artous 17 octobre 1977

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