PCF : 1' impo.ssible ··stratégie Mais que veulent donc les dirigt;auts du Parti communiste français ? Depuis quatre mois, la question est posée partout en France. Les décisions de la Conférence nationale du PCF (7 et 8 janvier 1978) ne peuvent que décupler les interrogations- jusque dans les rangs du parti lui-même.
Pourtant, les réponses n'ont pas manqué, remarquables par leur di-· versité. « Le PC ne veut plus de l'Union de la gauche ; il vise à droite, vers un compromis historique à l'italienne. » C'est la version de nombreux socialistes, y compris Ftançois Mitterrand. Pour Jean Poperen, · socialiste également, cette attitude s'explique par une « interve~ntion internationale » qui ne peut, évidemment, qu'êtré soviétique. Autour de cette interprétation, pourrait se rassembler bien du monde, dont certains courants d'extrême gauche qui apporteraient leur vocabulaire spécifique à l'analyse commune. Les mêmes d'ailleurs estiment que le PCF refuse d'accéder au gouvernement parce qu'il craint de s'y trouver confronté à un mouvement de masse qui tendrait en pratique à une rupture avec le_ capitalisme qu'un parti stalinien ne peut envisager un seul instant. ·
Diversité donc, voire cacophonie. Pourtant, ces interprétations ont en commun la démarche fondamentale : elles braquent le microscope sur le PCF et sur lui seul. Elles y voient - comment faire autrement ? -l'appareil bureaucratique, d'origine stalinienne, qui en constitue le noyau
structurel. Et c ' est cet appareil qu' elles prennent en considération, en lui accordant la priorité sur son environnement, sur les forces sociales et politiques qui conditionnent son existence et son action. Il devient alors logique de ne voir que ce qui, dans le parti, ne change pas, en dépit de tous les accommodements et mises à jour. L'immuabilité et la continuité politique qui en découle semblent essentieUes. Elles permettent, en tout cas, d'expliquer le présent par le passé et de parler de Georges Marchais, comme on le faisait de Maurice Thorez.
Se retrouver en pays connu ne manque pas d' être rassurant. Malheureusement, on n'est pas assuré de trouver pour autant la voie d'approche de la réalité. Dans le cas précis du Parti communiste français , les référen-· ces exclusives à son appareil bureaucratique présentent un grave incon-· vénient : elles tmnsforment ledit appareil, de même que la bureaucratie soviétique dont il est né, comri)e un agent omnipotent de l'histoire, capable de traverser les épreuves en imposant, contre vents et marées, sa propre politique. Tous ceux qui s'effarouchent d'entendre parler des mutations du .PCF, des changements de ses rapports avec l'URSS, ren-· dent à Staline un hommage, évidemment involontaire. Leur refus de prendre en compte les tmnsformations intervenues implique en effet que le stalinisme, tel qu'il est né dans les années de reflux de l'entre-deux guerres, peut subsister dans une période entièrement différente sans être contraint de s' adapter profondément.
Ne vaut-il pas mieux tenter, pour parler des communistes français , de revenir à une méthode un tant soit peu marxiste ? On sera alors amené à considérer que, malgré sa très grande puissance matérielle, l'appareil du PCF ne poss~de ni la cohérence ni la stabilité fondamentale des appareils politiques de la· bourgeoisie. La défense de ses intérêts spécifiques est soumise à des contraintes contradictoires, dont on peut situer les principales : l'évolution des rapports de forces dans le monde qui détermine, à son tour, l'évolution de l'Union soviétique, dudit mouvement communiste international et des rapports que le PCF entretient avec eux ; la situation spécifique de la société bourgeoise française auquel le parti est partiellement intégré et dont il accepte les normes de fonctionnement ; le mouvement propre de la classe ouvrière, le degré d'auto-détermination politique et d'auto-organisation dont elle est capable.
C'est l'équilibre de ces forces sociales qu'il faut apprécier à chaque moment particulier. Car c'est lui qui détermine la suite de louvoiements et de tournants qu'est nécessairement la politique de dirigeants d'appareil qui cherchent la survie de leur influence sans avoir les moyens historiques de l'asseoir définitivement.
Rencontrer l' eurocommunisme
En 1978, le fait dont il faut partir, c'est la conversion du Parti communiste français à l'eurocommunisme. Le vocable religieux est employé à dessein :le passage définitif de l'équipe dirigeante du parti s'est fait assez brusquement, aux environs de 1974, quand bien même il avait été préparé par une évolution de quinze ans. En quelques mois, l'organisation qui avait été la fille aînée de l'Eglise stalinienne en est venue à mettre en cause l'hégémonie politique de l'URSS et, passant de la théorie à la pratique, à empêcher la conférence des partis communistes européens, tenue à Berlin-Est enjuin 1976, d'aboutir aux conclusions souhaitées par Moscou. Ce genre de tournant, opéré par des gens qui entendent avoir par-dessus tout le sens des réalités, correspond obligatoirement à une nécessité profonde.
Il n'est pas possible de discuter en détail ici des mythes et des réalités de l'eurocommunisme (1) . Je me bornerai à quelques remarques, indispensables pour cerner la situation propre du PCF.
Sur le caractère fondamental, non formel, du changement, il convient d'être catégorique. Quelques exemples le prouveront sans mal. Les premiers concernent la critique publique qu'adresse désormais régulièrement le Parti communiste à des aspects essentiels de la politique soviétique. Nous n'en sommes plus aux protestations mineures ou aux audaces de francs-tireurs, plus ôu moins téléguidées, tels Aragon ou Elleinstein. La<< réprobation >> du bureau politique à l'encontre de l'occupation de la Tchécoslovaquie n'est plus un cas d'espèce . Aujourd'hui, c'est officiellement que la direction s'exprime. Lors du procès truqué des signataires de la Charte 77, l'Humanité proteste par un éditorial de René Andrieu, rédacteur en chef et membre de comité central (2). Intervenant à l'école centrale des cadres du parti, Jean Kanapa (qui pourtant. .. ) procède, en faisant l'histoire du mouvement communiste, à une remise en cause de certains moments de la politique stalinienne ; il souligne en particulier les contradictions et les insuffisances du xxe Congrès dans l'analyse du stalinisme. Critique timide, partielle, insuffisante mais qui, comme toutes les autres, a la signification d'une invite aux militants à ne plus se fier aveuglément à l'URSS.
Georges Marchais illustre la même attitude, lorsque, le 29 septembre 1977, au cours d'un entretien télévisé, il déclare. « Chevènement ( ... )
(l) Le débat est mené depuis assez longtemps dans Critique communiste (articles d'H. Weber, P. Rousset, C. Leucate, D. Berger, etc.) dans lmprecor (articles d'E. Man-· del). La LCR organise une discussion publique sur le thème dans les colonnes de Rouge.
(2) Je souligne car, dans un monde aussi soumis à l'étiquette que la cour de Louis XIV, la place d'un article et les fonctions de son auteur ont une signification politique.
évoquait l'hypothèse où la France serait agressée par l'URSS et il se demandait si ce n'était pas cela qui nous gênait par rapport à l'Alliance atlantique. J'ai dit hier à François Mitterrand et à la délégation du PS : « Je ne ne crois pas une telle chose. Mais je vais vous répondre clairement. Si par hypothèse absurde la France était agressée par l'URSS, nous serions au premier rang pour défendre le territoire national (3). » On peut relever beaucoup de restrictions dans cette prise de position dont le fond est pourtant sans ambiguïté, puisqu'il est l'exact contre-pied de la déclaration solennelle que faisait Maurice Thorez au temps de la guerre froide:« Le peuple de France ne fera pas, il neferajamais la guerre à l'Union soviétique. »
Peut-être les dirigeants du parti veulent-ils tromper leur monde ? Mais, même en ce cas, la portée de leurs actes n'est pas diminuée. En dépréciant le « pays du socialisme >>,autour duquel se réalisait la cohésion du mouvement international, ils sapent tout un système de valeurs, toute une hiérarchie autrefois intériorisée par les militants. Le jeu est dangereux. Ils le savent mieux que personne et en prennent le risque . Ce ne peut être que pour des raisons impérieuses. Ça ne peut avoir que des conséquences sérieuses sur le développement du parti.
Une fois constatée l'importance du tournant, on risquerait de se fourvoyer si l'on discutait, dans l'abstrait, de sa nature tactique ou stratégique. Non que le débat soit sans portée, mais il n'est possible de l'aborder sérieusement qu' après une appréciation de ses conséquences politiques les plus évidentes. En effet, une réalité demeure inchangée depuis les années trente : le Parti communiste français a définitivement cessé de lutter pour la transformation révolutionnaire de la société. Son objectif est .de conquérir des positions de force à l'intérieur de l'Etat existant. Par voie de conséquence, il s'oppose totalement à tout mouve-· ment populaire qui tend à détruire les bases du système capitaliste. Cette pratique, qu'il faut bien appeler contre-révolutionnaire, puisqu'elle vise à étouffer, jusque par la violence, toute tentative de subversion de l'ordre établi, a connu diverses« applications >> dans le passé, de juin 1936 à mai 1968 et ses séquelles. Elle en connaîtra d'autres.
Mais ceux qui veulent la combattre efficacement ne peuvent se bomer à en dénoncer la permanence. Il leur faut encore déceler les formes précises sous lesquelles elle peut se manifester. Toute politique de conservation et de réaction est déterminée dans ses expressions concrètes parles rapports de forces du moment. Un parti communiste qui, pour des motifs divers, se prive d'une bonne part des avantages que constituait l'appui soviétique ne peut avoir exactement le même comportement qu'un parti totalement intégré dans les rouages d'un système organisé à (3) L'Humanité, 24 septembre 1977 (c'est moi qui souligne D.B.).
l'échelle internationale. Sa marge d'autonomie est plus grande et, du même coup, sa capacité d' adaptation à la situation nationale. Le poids de cette dernière devient déterminant. Pour le meilleur - et c'est la Y ougoslavie ou la Chine en processus de révolution. Ou pour le pire- et c'est Berlinguer, Carrillo ou Marchais en procession devant les institutions bourgeoises.
Ces remarques permettent de situer plus précisément l'eurocommunisme en général et celui du PCF en particulier. Il ne s'agit pas d'une théorie mais de l' ébauche d'une nouvelle stratégie, d'une nouvelle attitude à l'égard de l' Etat, auxquelles correspond nécessairement une idéologie, nouvelle elle aussi, du moins pour des partis communistes. Nouveau rapport au pouvoir
Une précision s'impose à ce stade. Il serait aberrant de dire que le PCF ne veut pas exercer le pouvoir. Le rôle de l'Etat dans la structuration de la société capitaliste est tel qu'aucune organisation politique ne peut jouer durablement un rôle de masse sans préciser sa position vis-à-vis du pouvoir en place (faut-il le détruire ? l'aménagement de l'intérieur ? comment ? à quel rythme ? etc.). Autrement dit, toute organisation politique doit avoir, ou donner les apparences d'avoir une stratégie dont la dimension internationale est importante.
C'est ainsi que le Parti communiste français, même lorsque la guerre froide l'avait rejeté dans le « ghetto >> , offrait aux travailleurs une perspective de pouvoir. L ' Union soviétique jusqu'à la fin des années cinquante, semblait polariser autour d'elle la totalité des forces révolutionnaires dans le monde. Les partis qui lui étaient alliés participaient à cette situation et incarnaient l'espoir d'une nouvelle société qui naîtrait de l'élargissement du « camp socialiste>>. Lorsque s'épanouit la théorie de la << coexistence et de la compétition pacifiques >>, les PC pouvaient encore espérer que les éventuels succès économiques et diplomatiques de l'URSS modifieraient graduellement le rapport des forces et leur permettraient des avancées, à partir des possibilités ouvertes dans chaque pays.
Autrefois, la soumission à l'URSS offrait un intérêt pratique pour les Partis communistes, dans le cadre du rapport des forces mondial tel qu'il était entre 1930 et, disons, 1960. Aujourd'hui, il n'en est plus rien. Moscou ne peut plus passer comme le centre des luttes anticapitalistes. La multiplication des foyers révolutionnaires et l'éclatement consécutif du mouvement communiste en témoignent. Les dirigeant soviétiques pratiquent ouvertement, avec un minimum de masque idéologique, leur politique de grande puissancè. Se réclamer d'eux, à l'époque de la Tc.hé-·
coslovaquie et de la dissidence, présente énormément d'inconvénients dans les rapports avec les masses occidentales.
Par intérêt, pour ne pas se trouver en porte-à-faux avec la majorité des travailleurs de leur pays, les Partis communistes des pays capitalistes avancés sont donc amenés à remettre en cause leur subordination à l'URSS -ce qui ne signifie pas qu'ils renoncent à une alliance avec elle.
Il leur faut donc déterminer un nouveau cadre politique où déployer leur activité. C'est le sens de l'eurocommunisme qui définit des priorités nouvelles : 1) priorité de l'Europe occidentale, telle qu'elle est organisée aujourd'hui, comme zone stratégique ; 2) priorité de la nation comme champ d'action politique ; 3) priorité de l'investissement graduel de l'Etat national.
Ces choix déterminent une convergence des différents partis qui ont · été amenés à les faire. Ils déterminent aussi leur prises de position sur la démocratie et leurs critiques vis-à-vis de l'URSS :il s'agit de montrer que l'on a un nouveau rapport avec le pouvoir, qu'il s'agit de conquérir de l'extérieur et que l'on n'est soumis d'aucune manière à un pays qui tend à apparaître comme un anti-modèle de socialisme.
Pour franchir de tels pas, un parti comme le PCF n'avait pas besoin, au départ, de remettre en cause son passé. Il lui suffisait de suivre la pente que traçait l'évolution de la situation mondiale depuis vingt ans (crise du stalinisme) aussi bien que les transformations de la situation française (mise en place de laye République). Cependant, le passage à une nouvelle attitude ne pouvait qu'entraîner des modifications incessantes des rapports du parti avec la réalité nationale (bourgeoisie, institutions exis-· tantes, mouvement ouvrier) et, en conséquence, des ajustements perma-· nents de la politique et de l'idéologie. En effet, le PCF, comme l'on dirait sous d'autres cieux, doit davantage compter sur ses propres forces et trouver en elles les moyens de jouer son jeu dans la politique française. Il lui faut trouver une stratégie autonome. Naïveté et expériences
L'histoire du Parti communiste français, au cours des six dernières années, est l'histoire de la recherche d'une telle stratégie et de l'impossibilité pour le parti d'y parvenir.
« L'Union de la gauche reste notre objectif. Nous n'avons pas de stratégie de rechange. >> Depuis la rupture des pourparlers, Georges Marchais a eu l'occasion de répéter dix fois ce propos. Il faut le prendre au sérieux, même si les apparences ne sont pas en sa faveur. Non que le Parti socialiste ait cessé de puer au nez de beaucoup de militants (et de
dirigeants) communistes. Mais, dès lors qu'on admet la légitimité des structures institutionnelles de la France bourgeoise (4), on est obligé de plier sa tactique aux règles du jeu officiel. En 1978, aucun parti ne peut espérer obtenir la majorité absolue des sièges parlementaires. La coalition est une nécessité, pour la droite comme pour la gauche. Et les traditions politiques nationales (ô souvenirs du Front populaire !) tout autant que la répartition actuelle des forces sur l'échiquier politique contraignent les partis de gauche à s'allier, s'ils veulent obtenir des résultats dans le cadre du régime. Ceci explique, beaucoup plus que les motivations programmatiques, la constante unitaire des communistes et aussi des socialistes, Defferre, Chandernagor et les plus anticommunistes compris.
Mais poser la nécessité quasi objective de l'alliance, c'est en rester encore à une définition algébrique. Le problème subsiste entier de qui en détiendra l'hégémonie. Sur ce point, le PCF a fait preuve de myopie et de naïveté. Certes, il n'a jamais cessé de proclamer que « l'union est un combat » (5). Mais les formules générales ne sauraient cacher un fait essentiel : les communistes pensaient que, comme par le passé, la dynamique de l'unité jouerait en leur faveur. Sans doute n'ont-il jamais cessé de se méfier de Mitterrand et de ses amis ; du moins croyaient-ils leurs déclarations et leur pratique le prouve (6) - qu'ils pourraient contraindre, le moment venu, le PS à respecter ses engagements. Ils semblaient sOrs alors que peu d' obstacles s'opposeraient à la mise en place des nationalisations, lesquelles entraîneraient « une nouvelle logique » des rapports de production, selon l'immortelle formule de Philippe Herzog. On touche ici à la profonde incapacité d'une direction bureaucratique, comme celle du PCF, à analyser avec rigueur les transformations introduites par les luttes survenues depuis vingt ans. Ni le bureau politique ni ses divers collaborateurs ne semblent s'être rendus compte de la recomposition du mouvement ouvrier en train de s'effectuer. Ils n'ont pas su apprécier la signification de la reconstitution du courant socialiste sur une base de masse, du développement militant de la CFDT, de l'apparition
( 4) Et le PCF le fait qui a renoncé à demander une révision de la constitution de 1958, qui admet depuis 1972le principe de la constitution de 1958, qui admet depuis 19721e principe d:: l'alternance, qui accepte que Giscard demeure à la présidence même si la gauche devient majoritaire à l'Assemblée.
(5) Titre d'un ouvrage d'Etienne Fajon, paru en 197 , en annexe duquel est reproduit le rapport de Georges Marchais devant le Comité Central réuni immédiatement après la signature du Programme commun, en 1972.
(6) Notamment la bienveillance avec laquelle ils ont accepté le déroulement de la campagne présidentielle de 1974, alors même que Mitterrand en a profité pour donner de sérieux coups de canif dans le contrat de la gauche, en présentant un programme économi-· que très en retrait sur le Programme commun.
d'un << gauchisme » qui trouvait un écho dans certains secteurs de la classe ouvrière.
Les réveils de cette illusion lyrique devaient s'avérer douloureux. Les données plus immédiatement tangibles, de ce fait les plus sensibles à des dirigeants profondément empiristes, furent fournies par les élections partielles de l'automne 1974. Elles fournirent la preuve que, sur le sacro-saint plan électoral, les socialistes progressaient allégrement, alors que les communistes stagnaient pour le moins ; et ceci, six mois après que le parti ait joué les forces d'appoint dans la course manquée de Mitterrand à la présidence. Dès l'époque, les réactions ne se firent pas attendre. Lors de son congrès extraordinaire, le PCF mit quelques bémols à sa politique d'unité tous azimuts. Pendant plusieurs mois, une première polémique fit rage contre le Parti socialiste (7).
On aurait tort, toutefois, de ne prendre en compte que cet aspect des choses. Les réactions d'un appareil, menacé dans l'une des bases de son existence, n'empêchent pas, elles nourrissent au contraire, une réflexion plus globale que mènent avec ardeur certains secteurs, particulièrement chargés d'étayer l'idéologie courante du parti et de préparer les déclarations officielles des dirigeants (la section économique, les commissions spécialisées auprès du comité central, certains organes théoriques, etc.). Et la situation internationale se chargea d'apporter des éléments au dossier.
Il y a d'abord la crise économique. Les théoriciens du capitalisme monopoliste d'Etat en avaient envisagé la possibilité mais elle semble surprendre l'ensemble des dirigeants. Elle réduit en effet à zéro, ou presque, la dynamique économique que l'on pouvait attendre d'une application des mesures du Programme commun. Il faut désormais compter sur une croissance faible, en tout cas éloignée des 5 % prévus. Du même coup s'estompent les espoirs, quasi keynésiens, d'un rapide effet multiplicateur de l'augmentation de la consommation. Il faut désormais mettre l' accent sur les modifications des structures qui, telles les nationalisations, permettent un contrôle de l'ensemble de l'économie.
Mais surtout, il y a, en 1973, la chute d'Allende au Chili et, à partir de 1974, le développement de la révolution portugaise. La première de ces expériences est l'objet d'un débat public dans les partis communistes d'Europe qui n'en sont plus, depuis plusieurs années, à attendre la version des faits élaborée à Moscou. Enrico Berlinguer en tire la conclusion qu'il faut parvenir au << compromis historique ». Le PCF ne va pas si loin mais, dans divers rapports au CC au cours de l'année 1974, il souligne qu'on ne peut se contenter d'une majorité de 51 % : il faut, pour aller
(7) J'ai étudié les remous de la politique du PCF à cette époque dans un article publié dans le numéro 5 de Critique communiste.
de l'avant, une assise plus large. Et le trop facile effondrement de la gauche chilienne semble prouver, même à ceux qui sont favorables à la voie pacifique, qu'il faut éviter de se laisser enfermer dans les jeux d'assemblée, qu'il faut donner corps à un mouvement social, contrôlé mais extérieur au parlement. C' est à ce prix quel' on peut, beaucoup de concessions aidant, arriver à neutraliser l'armée (8).
Le Portugal fournit d'autres leçons encore. On a souvent dit que la solidarité, à peu près totale, entre communistes français~t portugais, que mettaient en relief les critiques du PCI et du PCE à l'encontre d'Alvaro Cunhal, était due à une commune fidélité à l'URSS et au stalinisme. Force est pourtant de constater, si l'on se donne la peine de lire les publications, que c'est au contraire à partir de 1974 que les attaques du parti français contre Moscou se généralisent. La liaison politique entre les deux organisations a une autre origine qui est une similarité dans la position vis-à-vis du courant socialiste qui fait, en l'occurrence plus que jamais, la politique de l'Alliance atlantique, incarne les espoirs de re stabilisation qu'entretiennent les classes dirigeantes. A cette époque, le PCF est au plus fort de sa première campagne antisocialiste qu'ont fait naître les conséquences désagréables de l'unité, signalées précédemment. Il ne peut être que sensible aux leçons venues de Lisbonne. Il ne peut qu'être alerté encore plus sur le rôle de la << social-démocratie >> internationale, de même qu'il ne peut que tirer des enseignements de l'expérience du gouvernement VascoGonçalvés, pendant laquelle le PCP, quoique minoritaire dans le pays et au gouvernement, a pu jouer un rôle moteur grâce à ses positions dans le mouvement syndical, dans les municipalités, dans certains organismes para-gouvernementaux.
C'est toujours une erreur que de croire qu'une organisation bureaucratique est incapable d'élaborer à partir de l'expérience. Son dogmatisme ne se mesure pas à l'immobilité de sa pensée mais du fait qu'elle ne cherche pas à corriger ses erreurs dans l'intérêt du mouvement des masses mais dans l'intérêt de son appareil qui se substitue à la classe ouvrière. La« politique du XXIIe Congrès », présentée depuis le début 1976 comme une sorte de révolution culturelle et politique du PCF, est le résultat des réflexions et des débats véhéments inspirés par l'actualité française et nationale à un parti profondément marqué par le stalinisme. L'année terrible
Mais il ne suffit pas de larguer la dictature du prolétariat, tout en maîtrisant de mieux en mieux l'usage de la télévision, pour régler un
(8) Plusieurs publications des communistes chiliens en exil, dont certains articles de Volodia Teitelbaum, ont pu alimenter là réflexion du PCF.
problème qui naît du développement même des luttes. Le XXIIe Congrès n'a permis au PCF de surmonter aucune de ses difficultés. Au contraire.
En effet, il a pu constater, au fur et à mesure que se rapprochait l'échéance fatidique des législatives, une vérité accessible depuis longtemps à tout militant doté seulement de bon sens : le Parti socialiste, quand il sent à portée de sa main la possibilité de « l'exercice du pouvoir >>tel que l'a défini Léon Blum, s'adapte de plus en plus aux nécessités de cette tâche. Il fait siennes les nécessités de l'Etat qu'il veut gérer et déploie de talentueux efforts pour prouver à la France respectable, patronat en tête, qu'il est d'une honorabilité au-dessus de tout soupçon de gauchisme. Et rien dans les dispositions du Programme commun, dans la mesure où celui-ci ne remet pas en cause les structures essentielles du régime, ne permet d'endiguer ce courant vers les ministères.
Le Parti communiste a dit depuis que Mitterrand et ses camarades avaient viré à droite. Il n'est pas utile de montrer que ce virage n'existe que dans la tête de ceux qui voulaient jusque là s'aveugler sur la nature exacte du courant socialiste (9). Une chose est certaine pourtant : l'année 1977, parce qu'elle était l'année de veille d'armes électorales, a été particulièrement fertile en déclarations « préoccupantes >> des dirigeants du PS. La liste complète serait trop longue à établir ; retenons seulement l'essentiel. Depuis le mémorable Forum de l'Expansion qui vit, à la fin 76, Mitterrand, Rocard et autres Attali dialoguer avec les quelques têtes du patronat français, les socialistes n' ont cessé de déclarer qu'ils sauraient éviter les mesures sociales « démagogiques >> qui ruineraient l'économie de marché auxquels ils renouvelaient leur déclarations d'ardeur. Dans le contexte économique actuel, ces propos peuvent être interprétés sans exagération comme l'annonce d'une austérité de gauche. Pour avoir les mains libres, sans nul doute, Mitterrand refuse dès lors tout nouvel engagement précis avec ses partenaires de gauche ; il se fait fortement tirer l'oreille pour précéder à une actualisation du Programme commun, dont les imprécisions, les contradictions ou les inadaptations à la conjoncture n'ont rien de gênant pour qui s'apprête, en tout réalisme d'Etat, à faire la part des choses, une fois au pouvoir. Parallèlement, le premier secrétaire ne veut pas d'entraves au sein de son propre parti : au congrès de Nantes, il met le CERES en lisières. Tous ces événements ne peuvent qu' inquiéter le Parti communiste français (10) .
(9) Rappelons à nouveau que dès 1974, lorsque la conquête de la présidence de la République était possible, Mitterrand et son brain-trust avaient pris avec le Programme commun les libertés que commandent les responsabilités de l'homme d'état potentiel. Et on· pourrait additionner les exemples de ce genre.
(JO) Celui-ci n'a pas de sympathie particulière pour Chevènement et son groupe. Mais il est forcé d'interpréter les attaques contre eux que comme le signe d'une volonté chez Mitterrand de ne pas tolérer la contestation de militants qui se situent sur sa gauche et font
Mais, au cours du printemps 1977, d'autres événements surviennent, à une échelle plus large encore. Les élections municipales sont, à bon droit, considérées par tous comme une répétition générale des législatives de l'année suivante. Elles marquent une avancée considérable de la gauche, des socialistes surtout. Mais elles s'accompagnent d'un autre phénomène qui ne peut que préoccuper le PCF : les listes des écologistes et des révolutionnaires connaissent un succès notable. Les « verts », spécialement, apparaissent comme une force. Leurs positions politiques sont plus que floues ; leur électorat composite. Néanmoins, une bonne partie de ceux qui leur font confiance sont des travailleurs, marqués par 1968, déçus par les réformistes, désireux non sans confusion de transformer immédiatement la société en prenant eux-mêmes, à la base, leurs affaires en main. Quant aux candidats présentés par Lutte ouvrière, l'Organisation communiste des travailleurs et la Ligue communiste révolutionnaire, ils font des scores appréciables dans certains secteurs fortement prolétariens où l'influence du PCF était enracinée de vieille date (Lille, certaines communes de la banlieue parisienne, etc.). Ils apparaissent là comme une force politique, certes encore faible mais dont le report des voix peut s'avérer nécessaire à la victoire de la gauche.
Bref, au début de l'été, les dirigeants du PCF ont conscience de se trouver à un carrefour. Ils se rendent compte (mieux vaut tard que jamais) que s'ils continuent à laisser aller les choses, ils risquent de se retrouver, en cas de succès de la gauche, minoritaires au Parlement et au gouvernement, en compagnie de partenaires qui accumuleront les concessions à la bourgeoisie. Le mécontentement des travailleurs ira galopant et pourra trouver une incarnation politique dans les courants divers qui, depuis dix ans, ont pris corps à gauche du parti. La faiblesse, la division de ces « gauchistes » , la confusion des écologistes ne sont pas un argument contre cette analyse : dans une période de crise- et un gouvernement de gauche serait un gouvernement de crise - leur influence générale peut croître rapidement. D'autant que l'existence de la CFDT renforce cette tendance. Non que cette centrale défende des positions révolutionnaires ; ses dirigeants sont, au contraire, fortement liés au Parti socialiste. Mais le rôle que jouent les militants dans le.s luttes, les revendications de classe qui sont chères à ses adhérents, même les moins politisés, l'amènent à prendre des positions relativement combatives qui, objectivement, sont de nature, en période troublée, à renforcer le courant contestataire du réformisme - on l'a vu en 1968.
Contraint par ses alliances à soutenir une politique impopulaire, le PCF se verrait en contradiction avec une partie importante de la classe ouvrière. Il perdrait sur tous les tableaux : il deviendrait rapidement un de l'unité avec les communistes un de leurs thèmes principaux d'inteniention. Pareil comportement implique en généra/le désir de poursuivre une politique de droite.
partenaire inutile au gouvernement (à moins d'accepter une politique ouvertement anti-ouvrière qui accentuerait sa rupture avec la base). Il se retrouverait dans la situation de 1947, lorsque Ramadier mit à la porte les ministres communistes (11). Il connaîtrait, en même temps, une grave crise d'identité, puisqu' il aurait le plus grand mal à se présenter comme le parti de la classe ouvrière.
Contre cette éventualité redoutable, les dirigeants du parti furent amenés à tenter de se prémunir. Ils se lancèrent dans une campagne destinée à leur donner des garanties concrètes, tant contre les possibles retournements de leurs alliés que pour le maintien de leur influence de masse. A coup sûr, leurs décisions résultèrent de nombreux débats internes où s' affrontèrent des positions d' autant plus divergentes que les contradictio_ns de la sitaution la rendaient difficile à maîtriser. Maintenance et conservation
L'offensive - on ne peut employer d'autres termes - fut menée tambour battant. Fan te de connaître les procès-verbaux du secrétariat du parti, on ne peut dire précisément quand fut décidé de faire passer les exigences avant le souci de l'union, quand fut accepté le risque d'une rupture et de se s conséquences graves. Toutefois, un ensemble de faits tendent à montrer que, dès le mois de mai ou juin, le PCF était décidé à aller jusqu'au bout de sa politique. De cette époque datent en effet le rapport de Jean Kanapa devant le comité central, décidant la mainte-· nance de la force de frappe française ; le harcèlement pour la réunion des groupes travaillant à l'actualisation du Programme commun ; la publication du « chiffrage » des propositions communistes en matière économique, à la veille du débat télévisé Giscard-Barre (acte que le bon ton unitaire pouvait considérer comme un tant soit peu inamical). Ajoutons que le livre Changer l'économie, recueil d'interviews des principaux responsables de la section économique, qui y développent la totalité des positions que défendra ultérieurement le PCF, a été réalisé avant l'été, bien que paru à la rentrée d'automne. Tout cela montre que les commu-· nistes entendaient dès lors suivre une double démarche : assurer, par des prises de position très radicales, leur image de gauche ; imposer aux socialistes une série de contraintes les empêchant d'avoir les mains libres
(Il) Il s'agit là d'un des événements qui ont le plus marqué la conscience politique des dirigeants et des militants du Parti communiste français. Avec/' éviction du gouvernement, les espoirs de la Libération étaient définitivement ente"és. Commençait en 1Jiême temps la période d'isolement et de reculs qui fut aussi la pire période stalinienne. De ce fait, l'année 47 prit une valeur symbolique ; elle devint une contre-référence, résumant ce qu'il faut éviter à tout prix.// est significatif que la presse du PCF ait fait, depuis quelques mois, d'innombrables rappels des faits survenus il y a trente ans.
à droite. On en arriva ainsi à la tragi-comédie du 23 septembre et à ses prolongements ultérieurs.
Le dossier de la polémique et de la rupture de l'Union de la gauche a été souvent étudié. N'y revenons pas en détail. Mieux vaut tenter d'éclairer le sens de quelques-unes des positions les plus importantes du Parti communiste français sous l'angle de sa double démarche.
-Refus de l'austérité. En paroles, il est absolu: en décembre 1977, l'Humanité-Dimanche voit sa première page envahie de gros caractères : << Non à l'austérité ! Avec les communistes jamais >>.Les propositions des négociateurs du PCF vont dans le même sens : augmentation substantielle du SMIC, écrasement de la hiérarchie, impôt sur les fortunes, création d'emplois, etc. La situation est claire :il ne faut pas qu'un gouvernement de gauche arrive au pouvoir sans apporter aux travailleurs de satisfactions matérielles immédiates qui les inciteront à attendre avec confiance la suite de l'action gouvernementale et qui permettront d'autre part de relancer la consommation, garantf de toute croissance. Mais, pour le moyen terme, le PCF ne propose rien qui permette de faire face efficacement aux difficultés économiques qui naîtront immanquablement, en particulier des pressions diverses de l'impérialisme. Il met en avant des notions aussi imprécises et d'aussi peu d'effet rapide que le << redéploiement du commerce extérieur >>ou la<< suppression des gâchis >> (dont on attend encore que les experts du parti fournissent un calcul moins discutable que ceux qu'ils ont fourni jusqu'ici). Mais il ne se donne aucune arme pour résister à une situation de crise : il admet le maintien d'une institution comme la présidence de la République, d'où peuvent être organisées les contre-offensives de la classe dominante ; il proclame son respect de l'économie de marché, dont la logique, même entravée par des nationalisations, va à l'encontre de toute transformation socialiste. Ces carences ont un sens bien précis :elles signifient qu'un gouvernement de gauche, même orienté comme le veut le PCF, n'aura pas les moyens de sa politique de<< progrès social >> ; il devra se démettre ou se soumettre, à terme, aux nécessités de l'austérité. Dans ces conditions, les prises de position actuelles du parti apparaissent surtout comme un moyen de s'attirer les faveurs des couches les plus pauvres de l'électorat. Rien de plus.
- Les nationalisations ont été au centre du débat. On ne reviendra pas sur le caractère secondaire des divergences. Il est vrai que les communistes sont plus cohérents lorsqu'ils exigent la nationalisation de toutes les filiales des groupes où lorsqu'ils proposent de s'attaquer à la sidérurgie ou à Citroën. Mais, comme on ne le rappellera jamais trop, les marges de désaccord sont étroites et laissent subsister un secteur privé qui, dans le meilleur des cas, représenterait 80 % de
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l'économie française. L'indemnisation des actionnaires, même réglementée et étalée dans le temps (comme l'envisageait le PC qui n'en a d'ailleurs pas fait un point décisif de la polémique), donne aux capitalistes atteints les moyens d' investir dans d'autres secteurs . Pourquoi alors faire de la question un point de rupture ? Souci tacti- · que - nous y reviendrons - dans la mesure où les entreprises nationalisées pourraient, grâce à la CGT qui y serait majoritaire, devenir des bases solides pour l'influence du parti. Mais surtout, volonté, par une fermeté sans conséquences majeures sur le rapport des forces global, d'aller au devant des vœux de travailleurs avancés qui veulent une rupture effective avec le capitalisme, qui, souhaitant l'expropriation de leur patron, avaient accueilli avec faveur la fa- · meuse << petite phrase >> du Programme commun, au terme de laquelle, les ouvriers pourraient prendre l'initiative de demander la nationalisation de leur entreprise. Volonté aussi de faire du secteur publk ainsi élargi un noyau dur, échappant, partiellement au moins, au contrôle gouvernemental, constituant de ce fait un frein aux éventuelles reculades du PS. Dans cette démarche, assez symbolique au demeurant, on retrouve la dualité des objectifs que vise le Pa rti communiste français. - La maintenance de laforce de f rappe mérite que l'on s'y arrête un peu. On a souvent interprété la conversion du PCF à la défense << tous azimuts >>comme un clin d'œil vers une partie de l'électorat gaulliste. Ce souci est indéniable ; il est bien dans la ligne de l'idéologie nationaliste du parti. Mais il ne saurait tout expliquer. Georges Marchais et l'Humanité l'ont dit cent fois , et il faut les croire malgré la fréquente outrance des propos, les communistes français redoutent l'atlantisme du Parti socialiste. Ils craignent que celui-ci ne s'aligne peu à peu, dans le cadre des institutions internationales existantes, sur la politique d'Helmut Schmidt et, par là, de Carter. Pour pallier les inconvénients de cette orientation, dont les conséquences sur la situation intérieure seraient considérables, ils proposent une France indépendante - ce qui se manifeste d' abord sur le plan de la politique militaire. Du même coup, on se concilie les cadres de l' armée, on les neutralise au moins, en allant aux devants de leurs vœux en matière de défense nationale. Le PCF nous fournit ainsi un bel exemple de la façon dont une direction réformiste peut, par une pratique réformiste nationale, tenter de contrecarrer l'orientation internationale d'un courant réformiste rival. Sans que les intérêts des masses face au capitalisme soient pris en compte un instant ! On n'a pris que quelques exemples, parmi les plus significatifs. Ils sont cependant suffisants pour illustrer la signification de la vigueur du Parti communiste à casser du socialiste. Il s'agit pour lui d'endiguer une
évolution qui lui était défavorable. Les moyens qu'il emploit sont profondément inefficaces et l'obstination à s'y accrocher ne pouvait que conduire à la rupture, aujourd'hui consommée. En effet, face à un parti socialiste qui, du fait de sa nature et de sa fonction sociales, n'a d'ambition que l'occupation des vestibules du pouvoir, on ne peut lutter avec des chances de l'emporter qu'en mobilisant les masses pour une politique de rupture anticapitaliste. Le PCF, pour sa part, demande aux travailleurs d'approuver ses positions qui sont des positions de défense du statu quo actuel au sein du mouvement ouvrier. Il s'agit bien là d'une politique bureaucratique, insignement sectaire. Sectarisme tous azimuts
Les grands mots sont lancés. Il convient de s'en expliquer- avec d'autant plus de précision que, par certains côtés, la politique du PCF a de quoi réjouir ceux qui ont vécu les pires moments du stalinisme français. Aujourd'hui, le parti critique le stalinisme. Aujourd'hui, il se prononce pour l'autogestion, contre la centralisation d 'Etat. Aujourd'hui, il parle un langage de classe. Quels espoirs ne peut-on avoir pour demain ?
En politique, le vocabulaire est le moyen de faire adopter une orientation à des couches sociales déterminées, dans une conjoncture bien précise. Seuls les maniaques emploient toujours les mêmes termes pour parler de choses totalement différentes. Aussi les variations du langage sont-elles pleines d'intérêt : non seulement, elles ont des conséquences éventuelles sur les événements, mais, plus encore , elles soulignent quels interlocuteurs sont choisis. Mais elles ne modifient pas obligatoirement le contenu de la ligne suivie. De ce point de vue, la terminologie nouvelle du PCF ne transforme pas les visées de ses dirigeants. Pour eux, il existe toujours un théorème de base : la classe ouvrière, l'ensemble des exploités n'existent que par l'intermédiaire du Parti. Et ils ne cherchent pour l'heure, qu'à renforcer les bases matérielles de cette identification largement imaginaire.
Reprenons les données de la pratique des communistes français. Que cherchent-ils d'abord ? A élargir leur audience. Georges Marchais l'a expliqué, avec un sang-froid sans égal, lors de la Conférence nationale, lorsqu'il a lié, dans les faits sinon tout à fait dans les mots, la possibilité d'infliger une défaite électorale à la bourgeoirsie au pourcentage de voix, c'est-à-dire au nombre de sièges, obtenu par son parti. Mais toute la politique du PCF est à l'échelle de cette conception de la lutte. Pendant toute la dernière période, le Parti communiste a mis au premier plan une triple volonté de prééminence : être le seul porte-parole des couches les plus pauvres ; être le seul implanté dans les entreprises ; être l'organisation la plus nombreuse en adhérents.
Pour atteindre le premier de ces objectifs, il suffit de se faire le porte-parole des revendications des chômeurs, des smicards, des retraités ... C'est bien, mais ce serait encore mieux si cette quête de soutiens (et de votes, dans la période actuelle) s'accompagnait d'une tentative sérieuse d' organiser ces couches, de les aider à prendre en main leurs propres luttes, sans délai. Alors que le PCF se contente de les inviter à exprimer leurs doléances (12) pour mieux démontrer, hier, que seul un gouvernement de gauche les satisferait, aujourd'hui, que seul le vote communiste peut les sauver. Est-il excessif de voir là, avant to\.}te chose, un moyen de se renforcer ?
Par ailleurs, le parti recrute, à un rythme tel que ceux qui envoient leur bulletin par la poste tardent souvent à être contactés par les organisations de base « Vers le million d 'adhérents >>, proclame-t-on du côté de la section d'organisation. Dans ce flux vers le parti de masse, beaucoup de déchets. Jean-Elleinstein l'a dit sans hésitation dans son livre officieux le PC, paru en 1976. Qu'importe ! Toutes les déclarations des dirigeants montrent que le but recherché est moins d'avoirune majorité de militants conscients, politiquement formés, que de posséder, dans un maximum de secteurs , un maximum d' adhérents qui se fassent, bon an, mal an, les relais de l'influence générale du parti. L 'étendue de l'organisation compte plus que la compréhension de l'orientation (13). A l'intérieur même du parti, des militants évoquent la social-démocratie pour qualifier ces pratiques.
Du côté de s entreprises, la situation est plus claire encore. Le PCF entend exercer un monopole. La CGT demeure, bien entendu, les évé- · nements récents l'ont démontré , associée étroitement à sa stratégie. Mais elle n'est plus au temps de l'unanimité, que troublaient,à peine de temps à autre les rares interventions aux congrès d'opposants de droite ou de gauche. Les socialistes sont présents, à tous les niveaux et, même si leur nombre est restreint, ils ont un écho assez large lorsqu'ils réclament un peu plus de démocratie, un peu moins de suivisme à l'égard de la ligne communiste. De plus, la CGT doit une partie importante de sa force à sa position de confédération qui défend les intérêts économiques immédiats des s~lariés. Elle est contrainte, de ce fait, de maintenir l'apparence au moins de l'indépendance par rapport aux partis de gauche, surtout s'ils
(12) C'est tout le sens de la campagne des Cahiers Vérité-espoir, batie, au début de 1977, sur le modèle des cahiers de doléance de 1789.
(13) Celle-ci est du ressort des cadres, c'est-à-dire des quelques trente mille responsables qui, du bureau de section à la fédération et aux services centraux, assurent la permanence de la politique du PCF. Ce sont eux qui expliquent ensuite à la base, complètent les informations données par la presse, les meetings et les rassemblements . Ce sont eux que, par exemple, on a réunis, département par département, au lendemain de la suspension des négociations.
exercent le pouvoir. Le Parti communiste ne peut espérer faire passer ses propres mots d'ordre que par le biais de ses cellules d'entreprises. C'est pour cette raison qu'il met leur renforcement à l'ordre du jour et qu'il veut interdire aux révolutionnaires -la chose n'est pas nouvelle- mais aussi aux socialistes de s'exprimer dans les usines. Il faut qu'en cas de période difficile, sa voix seule ait un écho. En définitive, l'exigence, tant répétée, du droit de faire de la politique dans l'entreprise serait plus adéquatement formulée si le PCF exigeait la reconnaissance officielle de ses propres sections d'entreprise.
Mais, en définitive, n'est-ce pas là ce qu'il recherche pour l'avenir? Son combat pour l'autogestion a de fières résonances, même s'il est récent. Il semble bien, en effet, que toute l'idéologie anti-étatiste, décentralisatrice, tous les éloges de la démocratie directe qui envahissent peu à peu la presse du parti peuvent être déchiffrés d'une manière très peu idyllique. Il ne s'agit moins de promouvoir une véritable démocratie à la base que de démultiplier les centres de décision à partir desquels il sera possible, demain, de faire obstacle aux décisions gouvernementales que l'onjugera défavorables. Un indice dans ce sens :l'obstination du PCF à demander l'élection des directeurs d'entreprise nationalisées par le personnel (ou ses délégués). Cette revendication, parfaitement justifiée en elle-même, ne pourrait avoir d'efficacité anti-étatique que si elle était un simple élément d'une réorganisation générale de l'économie sur la base du contrôle ouvr.ier. Sinon, elle apparaît comme un moyen de donner à la CGT, majoritaire aux élections syndicales, un contrôle administratif sur les unités de production nouvellement étatisées. De même, la reprise du mot d'ordre CFDT de comités d'atelier aboutit à créer des structures démocratiques de base. Mais, tant qu'ils ne sont p~s coordonnés par branche, par région, à l'échelon national, ces organisme peuvent être, dans un premier temps, facilement contrôlés par les partis et syndicats les plus puissants sur le lieu du travail. Il est clair que le Parti communiste, avant d'opérer son tournant vers la« démocratie économique »,a assimilé l'expérience italienne, qui a vu une récupération par les organisations majoritaires des structures de lutte nées pendant « l'automne chaud » (14). . Tout l'effort du PCF s'inscrit dans un plan d'ensemble que résume bien le document soumis aux différents syndicats à la fin de l'année dernière. La carte jouée est celle de l'autonomie des institutions locales et
( 14) Cette constatation ne doit pas impliquer un rejet des formes nouvelles ainsi mises en avant. Elle signifie seulement que les comités d'atelier, parce qu'ils sont des cadres de lutte~ peuvent pe~mettre une affirmation de l'autonomie ouvrière. Mais ils ne peuvent jouer ce role automatiquement, sans combat en leur sein.
( 15) Le PCF a donné officiellement pour consigne à ses élus locaux de ne pas répercuter les querelles de la gauche au niveau municipal. Il n'y est parvenu que partiellement. Mais
régionales (les communes, gérées démocratiquement (15) ; les assemblées départementales et régionales, élues au suffrage universel et débarassées du préfet). Accompagnée d'une extension de l'aire d'influence de l'organisation, cette tentative peut permettre de donner au parti une base de départ, à l'intérieur même de l'Etat.
Car, en définitive, il ne s'agit pas d'autre chose . La récupération de l'idéologie autogestionnaire facilite la « main tendue » à la CFDT et au PSU et, par leur intermédiaire, au courant né des luttes depuis dix ans. Mais elle ouvre, au moins autant, la possibilité de compenser par une présence dans les institutions de base la détérioration, que l'on sait irrémédiable, du rapport des forces électoral avec le Parti socialiste. On retrouve ici le sectarisme. Plus forte que les manœuvres ...
Le jeu n'est pas sans danger, car on ne répète pas impunément, à longueur de journée, des thèmes << basistes >> sans éveiller un écho. En cherchant à se renforcer, le Parti communiste français risque de consolider le courant de masse qui, depuis dix ans, est en quête d'une autre politique que celle des réformistes, une autre politique que la sienne par conséquent. Mais peut-il faire autrement, face à des contradictions qu'il ne maîtrise pas, parce qu'elles sont inscrites dans la situation même du pays?
Le PCF sur son chemin de Damas ? On a vu jusqu'ici à quel point il fallait relativiser cette idée, puisqu'il s'agit d'abord de maintenir les positions du parti dans une conjoncture peu favorable. Mais l'adaptation est révélatrice : l'appareil, parce qu'il est appareil bureaucratique, ne maîtrise pas la situation. Il est obligé de tenir compte, selon ses propres règles de fonctionnement, de toutes les transformations qu'a subies le mouvement ouvrier depuis 1968. La révolte étudiante et la grève de masse n'ont sans doute pas ouvert immédiatement alors une véritable crise révolutionnaire. Mais leur effet, décuplé par l'extension des combats d~ns toute l'Europe, a bouleversé les conditions de la lutte prolétarienne, généralisé la détérioration des rapports sociaux, fait naître une nouvelle génération de militants ouvriers. Pour ceux qui dirigent mainte-· nant les mouvements sociaux les plus importants, la méfiance à l'égard des directions en place est devenue normale. Certes, elle ne s'exprime pas encore nettement au niveau politique. La majorité croit encore que les élections sont le moyen indispensable pour briser le carcan de la les dissensions les plus vives sont nées en général du refus des communistes de vote des augmentations d'impôt ou de se dissocier de grèves en cours, comme celle de Dubigeon à Nantes. S'ils ne s'étaient pas démarqués en de telles occasions, les conseillers du parti auraient perdu leur image de meilleurs défenseurs des plus pauvres.
domination bourgeoise (ou bien, elle n'est pas encore persuadée de la possibilité d' une voie révolutionnaire). Mais dans les luttes, elle veut faire prévaloir son droit à décider elle-même de la tactique à suivre. Elle est attachée, de plus en plus, à la démocratie ouvrière, notamment sous la forme des assemblées générales de grévistes. Elle n' est pas prête à renoncer à un ensemble de revendications anti-hiérarchiques. Elle vit à l' heure de Lip (16). Efle constitue un facteur important des luttes ouvriè-· res, dont doivent tenir compte toutes les bureaucraties installées.
Celle du Parti communiste plus qu'une autre. Le PCF demeure en effet, de loin, le premier parti ouvrier de Frànce, quand bien même il n' est pas le - parti - de - la- classe - ouvrière, cette expression mythique qu' il faut mettre en tirets pour mieux ponctuer les rèves désabusés de Georges Marchais et de ses pairs. A ce titre, il reflète forcément, de façon atténuée et déformée, les grands mouvements qui agitent cette classe. L ' extrême mobilité de ses effectifs renforce encore cette influence. Il faut s'attarder sur ce point que l' on oublie souvent, à force de ne voir dans le PCF qu'un parti stalinien ou, dans le meilleur des cas, néo-stalinien, comme aime à l'écrire Annie Kriegel.
Stalinien, il l'est par son passé, par la formation de ses cadres, par les traces durables que l' un et l' autre ont laissé. Si l' on prend en considération les distances prises avec l'Union soviétique, le repliement sur l'intégration à la société française, il devient plus difficile de continuer à l'appeler ainsi, à moins de considérer que le stalinisme est une simple idéologie et non un rapport de soumission à la bureaucratie dirigeante en URSS. Mais lorsqu' on se tourne vers la base du parti, on doit abandonner ce qualificatif. Le PCF compte en 1978 environ 620 000 adhérents (le chiffre exact importe peu car les statistiques officielles, plus ou moins gonflées, portent sur le nombre de cartes délivrées, à la rigueur placées mais pas sur la quantité de participants effectifs à la vie du parti). Il perd, de l'aveu même des directions de l' organisation, environ 50 000 militants par an. Tout ceci fait qu'à l'heure actuelle, 60 à 70 %de ses membres ont adhéré depuis 1978, 40 % et probablement plus depuis la signature du Programme commun (1972).
Ces adhérents sont d'origines variées. Ils ont, le plus souvent, une formation politique à peine élémentaire et s'identifient sans mal à l' orien-· tation qui a marqué leur adhésion, la voie pacifique et parlementaire vers le socialisme. Les débats hautement théoriques, comme peuvent les mener Althusser ou Balibar, les touchent peu. Mais, en même temps, ils
( /6) Il n'y a pas d'autres raisons que l'existence de cette nouvelle avant-garde ouvrière, encore diffuse, qui explique l'engouement assez subi du PCF pour la CFDT. Engouement tel que Piaget et quelques autres ont eu les honneurs d'une photographie en première page de France-nouvelle, pour illustrer une table ronde très fraternelle. A la section CFDT de Lip, où l'on n'a aucune raison d'avoir la mémoire courte, on a dO sourire.
sont étrangers au passé du parti, hostiles au stalinisme. Et , qui plus est, ils sont sensibles à l'influence du milieu où ils agissent. Ils traduisent jusqu'au sein du parti les grands courants qui traversent le mouvement ouvrier. A des degrés variables, les prises de position qui sont celles de l'avant-garde de lutte de la classe ouvrière sont aussi les leurs. Le respect de la démocratie, la volonté anti-hiérarchique, plus généralement un anticapitalisme pratique font partie de leur patrimoine, encore qu'obscurcis par beaucoup de mystifications politiques. La direction du PCF est obligée de tenir compte de cet état de fait. Elle ne peut pas entraîner sa base dans n'importe quelle aventure droitière. En particulier, elle ne peut pas se permettre de décevoir trop ouvertement les sentiments de classe qui font qu'en 1978, une majorité de militants communistes attendent de la politique de leur parti une transformation rapide de la condition de vie des masses et, pour les plus réfléchis d'entre eux, d'un gouvernement de gauche, l' ouverture d'une transition vers le socialisme. Ces sentiments, régulièrement renforcés par l'accentuation des tensions sociales dans toute l'Europe, ont plus d'impact que les confusions idéologiques avec lesquelles ils coexistent dans la cervelle des communistes de la base.
C'est dans ce contexte qu'il faut situer les divergences qui peuvent exister dans les cercles dirigeants du Parti communiste. Il n'en a pas été question jusqu'ici, bien que ce soit l'aspect dont la presse est la plus friande, parce que la façon dont peuvent réagir différemment, voire contradictoirement, un Marchais, un Laurent ou un Leroy est le produit d'une situation qu'ils ne maîtrisent qu'imparfaitement. La meilleure preuve en est la démocratie, très relative au demeurant, qui tend à s'intaurer dans le parti. Bien entendu, les courants n'ont pas le droit à l'existence et personne ne peut opposer une contre-orientation aux résolutions du bureau politique. Et la contestation se cantonne au niveau de la cellule, de la section et de la fédération, sans atteindre celui du congrès. Mais pourtant, l'hyper-centralisme est en train de mourir, ce qui est bien une démonstration de la crise du stalinisme français. Ça discute ferme partout, sans trop de respect pour les valeurs établies. Et les militants s'expriment à l'extérieur (voir les nombreuses lettres critiques qui sont parvenues au Monde) sans s'attirer jusqu'ici de foudres disciplinaires. Cette nouveauté, impensable il y a vingt ans, traduit un rapport des forces en cours d'évolution.
Pour le moment, la direction du PCF n'a pas la possibilité de contrôler la situation dans sa totalité. Chaque solution qu'elle envisage comporte des inconvénients graves. L'union mène à la perte d'influence du parti. Le renforcement de l'organisation implique une politique qui obère les chances de changement politique. A partir de ces constatations que tous peuvent faire, chacun est tenté de privilégier la solution qui lui semble la moins mauvaise, en fonction de son expérience ou des secteurs dans
lesquels il intervient. Plutôt que de personnaliser les options divergentes, sur la base de bruits et d'hypothèses, il est préférable de cerner les grands choix quis' offrent à ceux qui ont la dure tâche de conduire le PCF vers un ailleurs incertain. Première tentation :accorder la priorité à l'union, sans laquelle le succès est hypothétique ; la conséquence de cette option est de tranformer le Parti communiste français d'après le modèle italien, en un grand parti moderniste, responsable du devenir de la nation. Deuxième inclinaison : préserver aveuglément l'organisation, à n'importe quel prix, car elle fait la force et la spécificité du parti. Troisième penchant, au demeurant complémentaire du précédent : mettre en place un dispositif politique et pratique qui limite toute chance de débordement à la base dans le futur, au prix d'un radicalisme verbal assez poussé.
Mettez des noms -Paul Laurent, Georges Marchais, Roland Leroy -si vous le voulez derrière chaque<< tendance ».Vous atteindrez peutêtre une parcelle de vérité, mais une parcelle seulement. Car toutes les différenciations politiques se recoupent, dans le monde clos des dirigeants temporairement historiques, de rivalités de clans qui brouillent les données du problème. Le régime interne ne permet pas les affrontements clairs et le souci d'éviter les conflits, dangereux pour l'unanimité encore nécessaire en façade, amène des retournements subits. En tout état de cause , la politique officielle du PCF est la résultante d'influences contradictoires. Si, à la veille des élections, la victoire semble revenir à ceux qui privilégient la défense de l'appareil, au sens large du terme , rien ne prouve que de nouveaux tournants ne soient pas possibles au gré de l'évolution de la situation générale.
Rien ne prouve mieux que le Parti communiste français est impuissant à dégager une stratégie , qui lui est pourtant indispensable s'il veut maintenir ses possibilités d'action. Cette faiblesse fondamentale découle de l'étape actuelle de la crise des sociétés européennes. L'ébranlement des régime est, dans plusieurs pays, trop profond pour que des solutions réformistes puissent être facilement mises en place. Mais la prise de conscience des travailleurs est encore insuffisante pour que la recomposition du mouvement ouvrier s'opère rapidement. Les partis réformistes dominants se renforcent même, mais ils ne maîtrisent pas la situation. Il en va ainsi en Italie, ou Berlinguer doit admettre que sa base renâcle devant la course aux honneurs gouvernementaux. Il en va ainsi en France. Malgré les difficultés de l'heure, c'est le signe d'un approfondissement du processus révolutionnaire- qui connaîtra de nouveaux bonds en avant, si l'avant-garde sait agir intelligemment. Les dernières années d'un règne
Avant de terminer cet article, qui visait à analyser la politique actuelle
du PCF, quelques conclusions, sous une forme volontairement schématique.
1 - A court terme, un changement de la politique des communistes français est peu probable. En fixant la barre à 25 % des suffrages (c'està-dire la majorité au sein de la gauche pour le PCF, Georges Marchais a peu de chances de réussir. S'il échoue, le désistement se fera peut-être quand même au second tour :les formulations qu 'il a ~mployét:s permettent un éventuel recul. Mais un accord sur le program~e resterà hypothétique.
2 - Si La gauche obtient quand même la majorité, le PCF s' abstiendra selon toute probabilité de participer au gouvernement. Il a pris trop d 'engagements publics sur le programme qu'il déclarait indispensable pour pouvoir, sans inconvénients graves, se dédire . Dans la situation confuse qui régnerait alors (majorité parlementaire incertaine, pressions multiples de la droite, etc.) les communistes, tout en soutenant éventuellement les << mesures progessistes » du nouveau pouvoir, continueraient à lutter dans le pays pour imposer leurs solutions, à l'aide de mobilisations qu'ils tenteraient de contrôler au maxiumum. Ils chercheraient ainsi à approfondir la crise pour créer les conditions de leur participation au gouvernement dans les conditions qu 'ils ont définies.
3 - Le Parti communiste est décidé à mener très Loin et très durement une offensive pour casser Le PS . Il a réalisé que tant que celui-ci apparaîtrait, avec Mitterrand , comme un candidat possible au pouvoir, lui-même se trouverait en état d'infériorité permanente. Jouant sur l'i nstabilité de la situation en Europe, il pré fere à cette situation insupportable un échec en 1978, qu'il pense pouvoir compenser ultérieurement. Son objectif semble être d' obtenir une différenciation interne de s socialistes, les uns retrouvant leur vocation droitière traditionnelle , les autres acceptant avec le PC une alliance où ils ne seraient pas hégémoniques.
4 - Cette tactique du pire est à la fois dangereuse et inefficace. Dangereuse parce qu'elle constitue un manque-à-gagner immédiat pour le mouvement ouvrier qui pouvait, par-delà les élections, infliger des défaites à la classe dominante. Inefficace parce qu'il est illusoire de penser que de grandes manœuvres d'appareil peuvent infléchir durablement le cours des luttes ouvrières.
5 - Face à L'insuccès éventuel de son orientation, le Parti communiste français connaîtrait de nouveaux remous internes. les courants favorables à une << social-démocratisation >> accélérée de la politique et de l'organisation du parti seraient alors à même de marquer des points, aux dépens des<< sectaires >>. En fin de compte, le cours actuel du PCF ne remet pas en cause le sens de l'évolution qu'il suit depuis que, par le biais de l'eurocommunisme, il a cessé de se.soumettte totalement à la stratégie soviétique. Il continue à aller dans le sens d'une adaptation grandissante à
la société française. L'actuelle ligne << dure >> (lire sectaire), due à des contradictions bien déterminées au sein du mouvement ouvrier, montre simplement que la << social-démocratisation >> est un processus complexe , qui n'est pas achevé.
6 - Toute la politique actuelle des dirigeants aboutit, contre leur volonté, à accentuer les contradictions au sein du parti. Il ne faut pas s'attendre à de grandes différenciations dans un avenir immédiat, car les militants, dont beaucoup ne sont pas en désaccord avec l'attaque contre les socialistes, se sentent investis de responsabilités quant à l'issue de l'impasse actuelle. Ce sont seulement le constat de l'échec de leur ligne officielle et le développement de luttes ouvrières importantes qui feront surgir massivement les questions qui commencent déjà à se poser.
7 - Ces interrogations, formulées imprécisément aujourd'hui , renvoient à un certain nombte de thèmes fondamentaux : a) la volonté de maintenir une véritable unité ouvrière (souvent confondue avec l'union à tout prix avec le PS) ; b) la nécessité de donner à l' unité une base de classe nette (ce qui peut être conçu dans une optique sectaire) ; c) la recherche des formes de démocratie de masse (comités et autres) qui permettent le contrôle par les travailleurs de leurs propres luttes et, demain, le contrôle de l' action du gouvernement ; d) l'insistance sur la démocratie interne au parti et la répudiation des pratiques staliniennes (pouvant aller jusqu'à l'exigence d' une certaine expression de s courants). Le débat autour de ces thèmes s'amorce seulement. A l' heure actuelle, certains militants s' attachent à certaines idées seulement, que leur expérience leur a fait assimiler. D'autres défendent conjointement des positions en fait contradictoires. Une clarification devra s'opérer. Elle ne sera pas facile , compte tenu de la formation des militants et du régime intérieur du parti. Il n'en reste pas moins que tout tend à prouver que le PCF sera Je lieu d'affrontements politiques intenses.
Cette ultime constatation permet de tempérer les conclusions négatives que l'on pourrait tirer de la situation présente. Les risques de démoralisation sont réels. Mais, d'autre part, l'instabilité politique du régime est telle qu'il est difficile de prévoir un recul prolongé de la combativité ouvrière. En même temps- et c'est peut-être le plus important- la direction du Parti communiste français est soumise à des contradictions dont l'aiguisement est inévitable, même s'il ne doit pas être nécessairement rapide.
A terme, c'est l'hégémonie de cette direction bureaucratique qui peut être remise en cause.
C'est la bataille que nous devons mener. Donnons-nous en les moyens en sachant comprendre toute la nouveauté et toute la richesse de la situation. · Be rger