Alain BROSSAT La bande à Baader, suicidés de la révolution ... Il faut avoir l'obstination de ressasser, parfois, de ne pas passer tout de suite à l'ordre du jour, même quand on est journaliste. Je veux dire que, aussi bien en tant que révolutionnaires vivant dans une certaine histoire et partageant une certaine subjectivité que du point de vue de la politique « scientifique », nous n'en avons pas fini avec les récents événements allemands, ceux qui ont culminé avec le massacre de Stammheim.
Il ne s'agit pas de donner libre cours à l'auto-interpellation-flagellation ou à la mode du doute plus sceptique que cartésien qui sont tant de saison parmi l'intellitgentsia gauchiste. Nous, journalistes de Rouge, ne sommes guère suspects d'être demeurés sur notre quant-à-soi dans cette affaire ; tout au long de ces événements, nous avons pris nos responsabilités, comme on dit, et à bon escient, me semble-t-il. Nous n'avons pas ménagé nos critiques à l'orientation politique de la RAF, et nous nous sommes efforcés de ne pas céder d'un pouce à la pression du philistinisme ambiant. Ce n'était pas facile.
Depuis, l'actualité a «suivi son cours». Baader et ses camarades enterrés, on ne parle guère d'eux dans la presse, sinon pour réaffirmer qu'ils se sont bien suicidés. Lorsque dans Rouge nous publions un rapport très étayé mettant en doute la thèse officielle du suicide d'Ulrike Meinhof, nous clamons dans le désert. Quelques jours après celui de ses camarades à Stammheim, le « suicide» d'Ingrid Schubert à Munich est passé, c'est horrible à écrire, comme une lettre à la poste. Nous continuons à écrire dans Rouge sur bien d'autres sujets, y compris à propos de la RF A ...
Et pourtant, nous savons bien que nous n'en sommes pas quittes avec
ces événements. Qu'il y a là un abîme, un « mystère » profondément angoissant que nous n'avons pas fini de sonder, un impensé qu'il faut bien s'efforcer de réduire. D'où le malaise que nous ne manquons pas de ressentir chaque fois que nous ruminons à nouveau sur ces événements.
Il ne s'agit pas de roman policier, mais bien de politique. Sans doute, ne saurons-nous jamais la vérité entière sur les morts de Stammheim et de Stadelheim, de trop puissants intérêts d'Etat s'y opposent. Rappelons-nous simplement la mort de Kennedy.
Mais là n'est sans doute pas l'essentiel. D'abord, que nous le voulions ou non, notre histoire a croisé et rencontré plus d'une fois celle qui s'est achevée en octobre dernier à Stammheim. Nous savions bien -nous l'avons vécu- d'où est venue cette violence dont la RAF est devenue le décalque délirant : assassinat de l'étudiant berlinois Benno Ohnesorg, le 2 juin 196 7, par un flic ; tentative d'assassinat de Rudi Dutschke, le Il avril 1968, après une campagne de presse haineuse de Springer. Ceci est notre histoire : nous étions avec Dutschke en février 1968 à Berlin, c'était la première manifestation internationale pour le Vietnam, pas pour la paix des braves, pour la victoire. Et c'est à ce moment que tout a commencé, la RAF, le Mouvement du 2 juin, les premiers attentats.
Et puis, nous avons perdu l'Allemagne de vue. Nous avons eu Mai 1 968 et l'extrême gauche allemande, elle, a commencé son interminable traversée du désert. Nous ne marchions pas sur les mêmes chemins. Nous nous sommes intégrés à un mouvement historique, tandis que la majorité de l'extrême gauche allemande, mao-staliniens alors dominants, guérilleros du Mouvement du 2 juin et de la RAF, s'enfonçaient dans des rêves et des impasses. Nous suivions avec passion les événements en Italie et en Argentine, mais la RAF nous était à des années-lumière. A l'estomac
Elle nous est revenue à l'estomac avec quelques coups de semonce auxquels nous n'avons pas suffisamment prêté attention. C'était il y a deux ans, pendant les vacances d'été, en Grèce. Dans le local de nos camarades, à Athènes, la photo de Rolf Pohle, militant du Mouvement du 2 juin, prisonnier de l'Ètat grec. Le gouvernement de RF A réclamait son extradition. L'extrême gauche grecque n'a ménagé aucun effort pour l'empêcher. Les coups de matraque pleuvaient sur les diffuseurs de tracts place Omonia. Premier succés, la cour chargée de statuer refuse l'extradition. On se congratule, mais il y a appel. Pohle est livré à la justice allemande. Caramanlis n'a rien à refuser au bailleur de fonds, à l'employeur des « Gastarbeiter » venus de Crète et d'Epire. Scénario devenu, depuis, familier.
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Et puis, il y a eu Detlev Schulz. Emprisonné à Strasbourg pour une broutille de droit commun. La justice allemande le réclame en qualité de militant présum~ de la RAF. La mobilisation est molle, sauf en Alsace : « ils » n'oseront pas l'extrader, se dit-on, ça ne se fait pas. Ils ont" osé, Schulz a franchi le Rhin, nous avons encaissé avec une petite rage furtive et sommes passés à l'ordre du jour.
Il y avait eu, bien sûr, la mort de faim d'Holger Meins, la photo infâme de son cadavre squelettique, le « suicide>> étrange d'Ulrike Meinhof. Certains gauchistes, allemands, français, criaient déjà à l'assassinat, mais nous ne savions pas, la RF A, la RAF étaient encore loin de nous, et nous avons appris à nous méfier d'une certaine tendance à la simplification, disons d'une certaine paranoïa gauchiste. Nous avons pris date et nous sommes passés.
Et puis, il y a eu Croissant, sa demande d'asile politique qui nous hérissa le poil, car nous savions bien que l'Allemagne, ça n'est pas le Chili, et nous n'aimions pas cette petite vague d'antigermanisme primaire qui pointait son nez dans les salons gauchistes parîsiens : réflexion d'une avocate très radicale à la fin de la conférence de presse de Croissant : << Rien n 'a changé là -bas, toujours pareils ces boches ... )) A claquer.
Il y avait eu l'assassinat du procureur Buback, puis celui du banquier Ponto, puis enfin Schleyer. Chaque fois, nous avons pris nos distances, avancé l'argument simple et classique : ce ne sont pas des actions qui font avancer le combat de la classe ouvrière. Si nous nous sentions alors mal à l'aise, ce n'est pas que nous refoulions un quelconque sentiment de solidarité avec les guérilleros de l'Etat allemand, peut-être achevions-nous de régler les comptes avec notre conscience d'antan : après tout, nous avons fait nos premières «armes »à l'ombre des guérilleros latina-américains et des combattants vietnamiens.
Nous sentions s'ouvrir une nouvelle fois une fracture dans notre histoire, dans le vieux camp révolutionnaire européen issu des années 1968. Une fracture dont nous n'avions pas encore mesuré toute l'ampleur, même si nous avons rompu jadis des lances avec la Gauche prolétarienne, même si nous avons tiré un certain bilan de l'expérience latina-américaine, même si nous avons appris beaucoup de choses sur le front unique depuis 1968.
Nous avons compris, avec l'exécution de sang-froid des quatre flics à l'occasion de l'enlèvement de Schelyer, surtout avec le détournement du Landshut et l'assassinat du pilote, que le débat allait au-delà des questions de tactique et de stratégie révolutionnaire. Cette vérité, nous l'avons approchée, pourquoi ne pas le dire, au fort d'un très profond désarroi émotionnel, subjectif : nous voyions dans ces actions disparaître le fil, se dissoudre le sens de l'action révolutionnaire ; nous étions écœurés par ces meurtres illégitimes, inutiles, ce goût de la mort frappé du sceau de la bar-
barie; nous avons été indignés d'apprendre que le chef du commando « Martyr Alimeh » se comportait vis-à-vis des otages en parfaite ~rute et en antisémite ; mais nous avons vu aussi à la télévision l'image de la survivante du commando avec son tee-shirt à l'effigie du Che ; et quand des révolutionnaires mettent, comme l'ont fait ceux-là, leur vie---: et non leur logorrhée- dans la balance, nous ne passons pas si facilement à l'ordre du jour en disant : « C'était des paumés. » Bref, ces images contradictoires se sont profondément entrechoquées dans notre conscience révolutionnaire. Le grand escalier
Il se trouvera toujours, bien sûr, un quarteron de petits durs bolchobolcho pour nous envoyer dire que ce vertige témoigne d'une sentimentalité mièvre et petite-bourgeoise : pour eux, le programme de transition est un ciel chaque jour plus serein et l'assemblée gérérale du lendemain la marche la plus sûre dans le grand escalier de la r_évolution. Mais, c'est qu'ils ne voient pas que nous vivons à une époque où, paradoxalement, c'est-à-dire en dépit de la remontée de la révolution, sont profondément questionnés les fondements mêmes de l'action révolutionnaire. L'évolution de l'intellitgentsia radicale européenne depuis le début des années soixante-dix en témoigne avec éloquence. Effet en retour du stalinisme qui ne doit pas nous étonner.
Et c'est pour cette raison que nous devons régler tous nos comptes avec ces événements et ces actions présentées par leurs promoteurs comme révolutionnaires.
Peut-être est-ce un paradoxe un peu provoquant : mais nous dirons que ce sont pas pas d'abord des désaccords politiques, ou stratégiques, au sens de la politique « scientifique », qui nous séparent de la RAF, mais, d'une façon plus profonde, un rapport à la société et aux « valeurs », aux principes même de la lutte révolutionnaire. Nous ne pouvons pas échap~ per à l'évidence saisissante que, chez les guérilleros de la RAF, la conviction révolutionnaire a été submergée et pervertie par un instinct de inort, un goût de la mort qui sont, semble-t-il, tout autre chose que l'héroïsme et l'abnégation révolutionnaires, le signe d'un rapport à la barbarie ambiante. Nous y voyons la concrétisation d'un rapport aliéné avec la barbarie ambiante. ·
Nous avons abordé dans Rouge cette question sous l'angle de la légitimité politique et morale de l'emploi du type de violence que pratique la RAF. Nous n'y revenons pas.
Pour aller un peu plus loin, disons que la question de la résistance à la barbarie ambiante nous paraît être un problème d'une actualité perma-
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nente pour les révolutionnaires et brûlante pour ceux d'aujourd'hui. Parce que nous vivons à une époque où l'alternative socialisme ou barbarie prend une tournure beaucoup plus dramatique encore qu'au début du siècle ou au milieu du siècle, du fait du développement colossal des capacités destructives du système capitaliste, et pas de lui seul, d'ailleurs. Parce que, du point de vue des flux de civilisation, nous vivons à une époque de décadence, de pourrissement d'un système et, au delà, d'une culture. Faut-il vraiment en énumérer les symptômes ? Ne suffit-il pas de descendre . dans la rue, d'ouvrir un livre, la télévision, d'aller au cinéma, de voyager ? Notre. époque ne s'est-elle pas reconnue dans Barry Lyndon et le Casanova de Fellini?
Et puis, aussi, parce que nous vivons également à une époque de crise généralisée des contre-valeurs du mouvement ouvrier, de l'utopie communiste.· Sans doute, eela n'est-il pas tout à fait nouveau. Dans ses écrits des années vingt déjà, Ernst Bloch signale qu'il ne suffit pas à ceux qui postulent au rôle de bâtisSeurs du monde nouveau de décrocher du ciel les anges du vieux monde, encore faut-il les remplacer. Il ne suffit pas de mobiliser les· hommes pour des bottes et du pain, de les galvaniser dans l'ardeur du combat, il faut produire une utopie nouvelle forte et profonde. Pas plus que le champ de la politique, les cieux ou les espaces de la morale, de l'idéologie, de la métaphysique et de la religion, même, ne peuvent demeurer durablement vides, déserts. La passion et la folie de Nietzsche ne tournent-elles pas · autour de cette question ? Le pessimisme radical de Freud n'y trouve-t-il pas son plus solide ancrage ? Et tous les petits ersatz de foi que nous voyons sous nos yeux s'étendre et prospérer, insulter et bafouer impunément l'utopie communiste, ne sont-ils pas le signe de ce vide? La « vérité » du socialisme
Nous savons bien que les mouvements ouvriers forgés dans les creusets des ne et me internationales adossaient leurs combats à l'évidence d'une identité politique, sociale, idéologique et spirituelle forte, forte de son antagonisme avec l'ordre existant, forte du dynamisme de ces combats, forte de · la foi « naïve » en un avenir socialiste ou communiste proche. Nous conilaissons bien le prophétisme du mouvement communiste des années vingt. ·
Nous savons bien aussi ce que cette évidence avait de fragile. Notre mouvement a été le premier à le comprendre, plus de quarante ans avant que les nouveaux philosophes découvrent que le Goulag est la « vérité » du socialisme. Notre mouvement l'a compris lorsqu'il a dénoncé la substitution dans le mouvement ouvrier de l'alternative fascisme ou démocratie
à l'alternative vraie : dictature bourgeoise ou dictature prolétarienne ; lorsqu'il a défendu ce qui restait à défendre de l'utopie communiste quand les staliniens fondaient la légitimité de leur combat antifasciste sur la référence au rationalisme des Lumières.
Mais aujourd'hui, nous vivons à l'époque d'un paradoxe qui n'a pas de précédent ; car, malgré l'essor de la révolution prolétarienne, le vide de l'utopie communiste s'étend chaque jour davantage sous nos pas. C'est. bien entendu, la très grande force des « nouveaux philosophes » ; de ce point de vue, adopter une position purement défensive face à leurs coups de boutoir, se contenter de dénoncer leur anticommunisme, les .traiter de nouveaux Rebatet ne sert à rien. Car, que défendons-nous face à eux. et en compagnie de qui ? Nous n'avons pour nous qu'une utopie flageolante et malade, un capital d'expériences révolutionnaires nouvelles qui ne sont encore que des germes, des bourgeons. Tandis qu'eux peuvent mobiliser à chaque instant au service de leur nihilisme de petits seigneurs du désespoir les millions de morts du Goulag et de la barbarie (je ce siècle .
Que l'on nous entende bien : il ne s'agit pas de céder d'un pouce aux petits seigneurs de guerre du nihilisme, de l'anarchisme de droite. de l'irrationalisme renaissant. Il s'agit de prendre le problème à la racine. De comprendre que la force de ces gens-là n'est pas un piétinement. un acci -dent inopiné de l'histoire, mais bien le vent de la barbarie qui a soufflé des décennies durant sur le contre-monde spirituel du mouvement ouvrier. disséminé ses principes d'espérance, désarticulé son système de valeurs . Un monde à reconstruire pour les communistes de notre temps. pas une révolution de palais au Kremlin. Une de nos expressions favorites. pour exprimer la filiation de notre combat et de notre utopie est « renouer le fil» avec les années vingt. Expression juste, bien sûr, mais qu'il faut entendre comme un processus de re-fondation du communisme par-delà le stalinisme et contre le réformisme à têtes multiples dont l'essor est un des traits dominants de cette période. Espérances brisées
All est assurément juste de dire que les masses. aujourd'hui comme toujours, rencontrent et refondent l'utopie communiste dans leurs luttes. Et d'ajouter que l'ampleur de ces luttes, en Europe occidentale et dans certains pays du bloc « socialiste », le permet profondément et le démontre chaque jour. Mais il faut aussitôt ajouter ceci : l'expérience du siècle a inscrit dans le rapport des masses à l'histoire un sentiment de malaise ou un certain scepticisme par rapport à cette utopie. Ce qui. plus banalement, peut se dire ainsi : il n'y a plus de drapeau. d'emblème. pour le front ouvrier. pour le front roug~, comme il y en avait au début du siècle. Et il
y a par contre beaucoup d'espérances et de rêves brisés dont la mémoire est vivace, de déceptions et de doutes qui ne cessent de dégorger, qui imprègnent la conscience révolutionnaire elle-même, l'esprit de combat de la classe.
Dans le même. moment où l'esprit du combat souffle sur la classe, les fins du combat se retirent dans une pénombre angoissante : il n'y a plus d'arrière-pays idéologique ou géographique, historique, du combat révolutionnaire. Le spectacle de l'éclatement et des batailles des prétendants à la représentation légitime du combat pour un autre monde afflige et désoriente la classe plus encore qu'il ne pouvait le faire dans les années vingt. Ne serait-ce que parce que la division politique et idéologique du mouvement ouvrier s'est encore renforcée, multipliée. Politiquement, idéologiquement, le drapeau de la lutte des classes est en lambeaux, comme il ne l'a jamais été. Et c'est cette réalité que le processus de refondation du communisme doit surmonter.
Et puis, il y a ce facteur que nous avons abordé dans . un article précédent, « Notre génération >>. L'évolution sociale, fondée à la fois sur le développement des forces prodwihves et la crise des rapports sociaux, a exercé une critique pratique impitoyable sur tant d'évidences d'antan de la conscience prolétarienne, a mis à jour tant de scories bourgeoises dans la conscience de classe elle-même qu'une nouvelle fois, le processus de refondation du communisme ne peut être produit essentiellement et simplement comme un retour aux sources. Contentons-nous de renvoyer à toute la production actuelle de notre mouvement sur l'oppression des femmes , l'insertion des femmes dans le combat de classe.
Voilà pourquoi, donc, le rapport des révolutionnaires à la barbarie ambiante est aujourd'hui particulièrement aléatoire et périlleux. Voilà pourquoi, notre conscience révolutionnaire, confrontée à l'action de la RAF, confrontée au discours des nouveaux philosophes, trébuche, parfois. La barbarie ambiante
Accrochons-nous à une évidence : les militants de la RAF, certains nouveaux philosophes, sont l'exemple typique de communistes qui ont été submergés, se sont noyés dans la barbarie ambiante. Dans les termes politiques classiques de notre terminologie, les militants de la RAF sont des ultragauchistes impénitents, dans les termes de l'analyse que nous essayons d'ébaucher ici, ce sont aussi des suicidés de la révolution au sens où Antonin Artaud était un suicidé de la société. Qu'ils finissent au bout de la.mitraillette d'un flic allemand ou dans un cachot de Stammheim, ils se jettent dans l'impasse de la «belle mort» car ils ont à ce point perdu pied avec la réalité de la lutte des classes qu'ils n'agissent plus que symbo/38
liquement, ne s'attaquent qu'à des symboles, font de chacun de leurs actes un symbole.
Ils sont le décalque de la barbarie ambiante, ils en sont saturés, ne peuvent que la dégorger, leur haine du système ne peut s'exprimer que sous la forme de cette barbarie dégorgée, leur contre-monde idéologique et spirituel s'est dissout dans ce mouvement, aspiré par le puissant souffle de mort de cette époque. Ils sont une boule de haine, une mine flottant entre deux eaux de la lutte de classes, ils ne sont plus d'aucun camp, ils témoignent avec le cri de leur mort.
Ils ont perdu les raisons d'espérer, ces raisons que l'on ne peut; révolutionnaire, conserver qu'en liant son sort à celui des masses, à leur expérience collective, même si, dans un moment précis, les raisons tangibles de désespérer peuverit être plus fortes que celles d'espérer, même s'il faut se faire taupe ou termite pour continuer d'espérer , comme aujourd'hui en RF A.
C'est ce que fit Lénine de 1908 à 1912, guettant, scrutant inlassablement la raison d'espérer qui vint sous la forme d'une grève sur les bords de la Léna. Les militants de la RAF ont rompu ce fil. La haine remplace chez eux le point de vue de classe. Mais la haine ne suffit pas à la conscience révolutionnaire. En l'occurrence, elle fut la voie royale de l'instinct de mort.
Ceci est bel et bon. Mais avons-nous, ainsi, achevé de régler nos comptes avec la RAF ? N'avons-nous pas, chemin faisant, rameuté trop de fantômes pour nous sentir quittes ? Souvenirs obscurs
Ainsi, nous pouvons aisément imaginer ceci : parmi ceux qui eurent tôt fait de refermer la trappe du jugement politique sur la RAF, au moment de l'affaire Schleyer, il s'en trouvait de nombreux qui vibrèrent très fort à la lecture des Souvenirs obscurs et du roman de Pierre Goldmann, de La neige brûle de Régis Debray. Pourtant, ce «certain» instinct de mort que l'on voit traverser ces ouvrages n'est-il pas cousin germain de celui de la RAF? Dans la conscience révolutionnaire de notre temps, cet instinct n'est-il pas un petit peu plus qu'une petite musique d'accompagnement ? Cette phrase qui a trotté dans nos têtes pendant des années :
« N'importe où nous surprendra la mort, qu'elle soit la bienvenue (je souligne), du mom_ent que notre cri de guerre parvienne à une oreille réceptive, et qu'une autre main se tende pour empoigner nos armes, et que d'autres hommes se lèvent pour entonner les chants funèbres (idem) avec le crépitement des mitraillettes et de nouveaux cris de guerre et de victoire. >>
Cette phrase qui conclut le message du Che à la Tricontinentale, qui nous a habités comme un psaume, un chant religieux, n'est-il pas temps de l'analyser ?
Elle n'est pas la seule : « La haine comme facteur de lutte ; la haine intransigeante de l'ennemi, qui pousse au-delà des limites naturelles de l'être humain et le change une une efficace, violente, sélective et froide machine à tuer. (. . .) Beaucoup mourront victimes de leurs erreurs, d'autres tomberont dans le dur combat qui s'approche. (. . .) Comme nous pourrions regarder ce qu'il y a de proche et de lumineux, si deux, trois, plusieurs Vietnam fleurissaient sur la surface du globe, avec leur part de mort et d 'immenses tragédies (. . .). >> Ainsi, il y a, dans ce texte, l'acuité d'une certaine vision stratégique, sa profondeur, et aussi un hymne à la mort qu'il faut s'efforcer d'appréhender dans sa plus large dimension : comme un trait de la conscience révolutionnaire. C'est vrai : l'expédition bolivienne, après l'échec du Congo, était pour le Che un jeu rapproché avec la mort sinon un suicide, ce texte en porte témoignage, à chaque instant cette pulsion se piège dans les mots. C'est à grincer les dents que voir dans Le fond de l'air est rouge, ce socialtraître mielleux de secrétaire général du Parti communiste bolivien assener cette vérité toute simple.
Il est bien normal que ces questions surgissent en cette époque de bilans et d'interrogations. Ce que nous pouvons dire, non sans malaise, sans hésitation, de l'instinct de mort du Che nous renvoie nécessairement à la part latine-américaine de notre conscience révolutionnaire d'antan, qu'à l'heure des défait.es nous avons été si prompts à refouler. Faut-il que ce soit au fil des arabesques trop savantes du roman de Régis Debray que nous refassions le chemin ? Faut-il qu'encore une fois, nous laissions à d'autres le soin d'exhumer pour l'examen lucide une part de notre passé subjectif? Le gouffre n'est-il pas trop grand et trop obscur entre le moment où nous pensions que la Bolivie était un épicentre de la révolution mondiale, où nous jouions les boutefeux (par pesotines interposées) de la révolution latino-américaine, et celui (aujourd'hui) où nous nous transformions peu ou prou en auxiliaires de la branche latine-américaine d'Amnesty International ? (Voir Rouge.)
N'est-il pas vrai que nous avons refoulé tout examen théorique de l'horreur de la tragédie révolutionnaire de l'Amérique latine dans les années 1960-1970, et aussi tout examen de notre conscience révolutionnaire face à des événements ? Pourquoi ce goût funèbre de la mort qui hante la conscience révolutionnaire latine-américaine nous a-t-il à ce point fascinés, n'y a-t-il pas, pour nous, plus qu'un malaise à ressentir face à cette fascination qui ne nous a rien coûté, quand tant d'autres y sont restés là-
bas, «victimes de leurs erreurs >> et des nôtres ? N'y a-t-il pas dans cela une exigence morale et politique de vérité, d'examen, bref, une sorte d'inconscient politique avec lequel bien des comptes restent à régler ? L'extraordinaire retour du refoulé auquel ont donné lieù les événements ne souligne-t-il pas d'un double trait la force de cette exigence ?
Ces interrogations se prolongent à l'infmi. Qu'est-ce que ce goût de la mort et de l'échec qui hante les arrière-boutiques de l'intelligence révolutionnaire ? De quel tréfonds surgit, chez les intellectuels révolutionnaires, ce goût, cette jubilation dans la défaite qui fait que, dans leurs plaisanteries seulement, ils s'imaginent bâtisseurs et maçons de l'Etat prolétarien, et dans leurs rêves, fantasmes, vaincus, réprimés, honorés et martyrs ?
Qu'est-ce qui fait qu'au moment décisif, si l'on en croit Deutscher, Trotsky ne mène pas la bataille, boude, lit des romans français au comité central et s'ouvre ainsi les portes du « bel exil » ? Où s'enracine cette étrange dualité de la conscience révolutionnaire qui fait du Che l'auteur des plus belles pages de l'humanisme révolutionnaire (le Socialisme et l'homme à Cuba) et celui des pages funèbres de l'Appel à la Tricontinentale?
Nous avons vécu dans le mythe d'une histoire prométhéenne et toute une part de ces mythes s'est effondrée dans le fracas des défaites dont celle de la RAF est un écho ultime. Mais les Prométhée vainqueurs de notre histoire, ce sont les Vietnamiens et leur obstination de bâtisseurs qui doit tant à Lénine, au réalisme révolutionnaire de Lénine. Notre conscience révolutionnaire ne gagnera-t-elle pas à être un peu plus « vietnamienne ». Nos cases
Revenons, pour un dernier problème, à « l'affaire allemande ». Dans cette affaire, l'Etat bourgeois semble avoir agi selon des règles de conduite qui nous demeurent encore largement insaisissables. En dehors de nos cases.
Nous savons ce qu'est un Etat fasciste, nous savons comment une dictature gorille traite ses opposants. Cette violence-là nous est familière, du moins dans son principe, sinon dans notre chair. Nous n'avons pas oublié non plus qu'en 1 9 S9, les sociaux-démocrates majoritaires ont pris plus que leur part dans l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Mais il est impossible de nè pas mettre ce crime en rapport avec le niveau de violence diffusée dans le corps social au moment où ces événements ont eu lieu.
Même si, depuis 1919, les sociaux-démocrates ont montré, pas seulement en Allemagne, ce qu'ils savaient faire dans le rôle de commis (bouchers) de l'Etat bourgeois, nous voyons, autour des événements de
Stammheim, se dessiner une nouvelle «percée» de l'Etat bourgeois géré par des sociaux-démocrates. Cette percée tient à ceci : cet Etat démocratique a assassiné ou laissé assassiner des prisonniers politiques comme le fait habituellement une dictature gorille ou un Etat fasciste. Les amateurs de paralogismes en déduisent aussitôt qu'il s'agit là de la preuve que cette « démocratie » est en réalité un Etat fasciste. Non : frottez-vous bien les yeux, cette démocratie bourgeoise parlementaire parée de tous ses attributs, sa presse libre, ses élections, son mouvement ouvrier légal, ses syndicats forts .de quelques millions de membres, etc., n'est pas une illusion, un rideau de fumée masquant à peine un goùlag nazi.
C'est aussi bête que ça : les régimes fascistes, les dictatures gorilles ne s'avancent pas masqués pour un petit carnaval historique. Le fascisme, ce n'est pas la couleuvre qu'on avale dans un moment d'inattention. Il ne rampe pas, il marche au pas de l'oie. On le voit, on l'entend, on le sent passer. fi ne s'avance pas pour jouer au plus fin, paré des atours de la démocratie, mais pour exécuter quelques tâches de l'heure, sérieuses : supprimer les élections, mettre les opposants en prison ou les exterminer, jeter le · mouvement ouvrier dans l'illégalité, briser ses organisations, etc.
C'est cela précisément que ne comprennent pas ceux qui, une nouvelle fois, à propos de Stammheim, ont enfourché le bidet fourbu de la « fascisation », voire celui de l'éternelle Allemagne totalitaire. Autant de vieux dadas qui, chaque fois (comme au moment où Marcellin était au pinacle), ne font finalement que refléter la propension à la panique et au dogmatisme métaphysique d'une catégorie d'intellectuels « radicaux ». Solution finale
Non, il faut mobiliser un peu d'imagination théorique : c'est une démocratie bourgeoise qui a fait cela. Pas en Afrique équatoriale, pas en Asie du Sud-Est, au cœur de la vieille Europe philosophe et parlementaire. C'est cette énigme qu'il faut sonder. D'autant plus que cette exaction incroyable de l'Etat bourgeois se double d'un « mystère » supplémentaire : les gens qu'on a ainsi exterminés (d'une façon ou d'une autre : qu'importe que Schmidt soit acteur direct de cette exaction ou seulement complice, même a posteriori, puisqu'il a couvert de l'autorité de l'Etat cette solution finale) n'étaient en rien des opposants sérieux. Pas Rosa Luxemburg, pas Karl Liebknecht, pas même Allende, pourrait-on dire.
Jamais révolutionnaires n'ont été plus isolés, plus haïs par la classe ouvrière de leur pays que ceux qu'on a supprimés à Stammheim.
All faut donc bien reconnaître à cette exaction une signification et une portée symboliques de première importance, au sens où toute dimension
de la politique se déplace aujourd'hui dans le symbolique. Il faut bien mettre ce crime en rapport avec la pratique nouvelle de l'Etat bourgeois qui consiste à monter des spectacles de l'horreur, de grandes pièces à mystères, dont le succès et l'attraction se scellent dans le sang et l'effroi ; il faut bien reconnaître cette pratique nouvelle comme un nouveau moyen de domination. Ce sont les jeux du cirque modernes que l'on offre au peuple, c'est le nouveau sacré que l'on institue en même temps que l'on repousse la perception du politique par l'homme ordinaire dans la dimension du religieux primitif. Un champion
Comme Néron, Schmidt incline le pouce vers le bas et Baader, au lendemain de Mogadiscio, réussit l'admirable exploit de se tirer une balle dans la nuque sous les applaudissements des quelques millions de lecteurs de Bild. N'avons-nous pas entrevu cela, eu le pressentiment de cela, lors de l'affaire Patrick Henry à Troyes ? Pour l'essentiel, Schmidt est allé plus loin, plus haut et plus vite, en champion olympique de l'ordre démocratique et libéral qu'il est, mais il est temps que nous reconnaissions cette nouvelle technique de la domination.
L'illusion qui joue sur l'opposition entre la forme (démocratique) de cet Etat et la réalité de ce meurtre froid est presque parfaite. Il n'est pas possible, pense-t-on, au regard de catégories politiques ordinaires, qu'un Schmidt fasse ce que font seuls les Hitler et les Pinochet. Donc ... Les morts de Stammheim ne peuvent être que des suicidés, un « incident » qui n'entache en rien l'honneur de la démocratie allemande. Combien de fois, lors de ces événements, avons-nous vu de bons démocrates succomber à l'illusion de ce nouveau paralogisme, symétrique au précédent. L'effet d'optique est parfait, il suffit de balayer l'évidence des faits, l'accumulation des invraisemblances et des mensonges dans la version officielle de la mort de Baader et de ses camarades. L'insolence du pouvoir. en la matière, est impressionnante : on ne se donne pas même la peine « d'habiller » la thèse officielle de ces événements d'une vêture convenable. Cette thèse devient la pâte d'une réalité imaginaire mais ô combien compacte que pas un organe de presse, pas un individu lié de près ou de loin à l'appareil d'Etat ne se permettrait de remettre en question. La « vérité » de l'événement s'établit ainsi, selon le rapport de forces social et politique. li nous faut donc penser ceci : Schmidt n'est pas Pinochet et il a fait cela. Il a accepté ou fait en sorte que l'on barre l'existence des reclus de Stammheim, non parce qu'il les craignait. parce qu'ils étaient dangereux, mais parce que leur mort servait. parce qu'elle parachevait le triomphe de Mogadiscio, triomphe au sens romain du terme, les vaincus attachés au
char du vainqueur, immolés sur l'autel de sa gloire, oui, cet:e barbarie-là habite la politique bourgeoise ordinaire aujourd'hui, il nous faut y prendre garde. Un spectre que l'on n'exorcisera sûrement pas en remettant en marche les moulins à prière : « Le ventre est fécond, etc. », en hurlant au fascisme. La barbarie elle-même est plus inventive que les moulins à prière. Le fascisme, c'est, pour la classe dominante, à la lumière de l'expérience historique, bien cher payer pour l'ordre, une addition un peu trop lourde, des risques et des incertitudes effrayants. C'est bien pour éviter ce recours périlleux que la classe dominante invente ce que nous voyons se dessiner en Allemagne fédérale, l'Etat fort blanc et noir, l'Etat fort de 1984 : pour la classe dominante, Hitler est une figure de musée, Pinochet un histrion sanglant à peine convenable pour un sous-continent du tiers monde. Dans la vieille Europe, l'alternative socialisme ou barbarie se réinvente à nos yeux.
Alain Brossat (Ecrit en février 1978. Depuis, les Brigades rouges se sont chargées de proposer la suite.)