V aléry Giscard d ' Estaing occupe une place centrale dans la vie politique française depuis de nombreuses années . Principal inspirateur de la politique économique dans une bonne partie des années soixante et au cours des années soixante-dix avant même de devenir président de la République , il a eu une influence non négligeable. dans la plupart des choix décisifs du régime gaulliste . Il n ' a certes rien d ' un tribun populaire ou d'un grand chef de parti, il ne jouit pas non plus d'un prestige comparable à celui du leader charismatique qu'était le général De Gaulle, mais cela ne doit pas empêcher de prendre au sérieux les orientations gu 'il affiche publiquement et encore plus celles qu'il applique réellement. Le giscardisme n'est sans doute pas une philosophie politique rigoureuse, encore moins une doctrine qui pourrait être exposée de façon systématique, cela n'enlève nen à sa cohérence - au-delà de toutes les variations conjoncturelles - des stratégies et des tactiques par lesquelles il s'exprime. Valéry Giscard d'Estaing représente une nouvelle variété de dirigeant po}itique, celle qui est liée très étroitement aussi bien à l'appareil d'Etat qu'au grand capitalisme, sans rien devoir à une lente montée des degrés de la hiérarchie électorale et parlementaire. Il s'identifie ainsi beaucoup plus directement aux problèmes de la
gestion étatique et économique que les hommes politiques formés dans l'esprit de la Ille ou de la IVe République. Le giscardisme est d'abord un technocratisme, l'affirmation toujours répétée que la politique est une affaire réservée pour 1 'essentiel à des spécialistes du pouvoir que la très grande majorité des administrés n'a à connaître que superficiellement et épisodiquement. L'art de gouverner ne s'apprend pas dans les joutes oratoires, dans les confrontations d'idées ou d'idéologies comme le disent trop facilement les politiciens traditionnels, c'est un art aristocratique, une façon de faire valoir des compétences qui exigent un long apprentissage et une pratique du pouvoir dans des conditions privilégiées. Dans tout cela, il y a, bien sûr, un aspect populaire et pédagogique, se faire cornprendre et apprécier de larges masses, mais il y a plus encore l'acquisition progressive d'une capacité à maintenir un minimum de distances entre la pratique quotidienne du gouvernement et le commun des mortels. Le modernisme giscardien, ses références nombreuses à l'informatique ou à la cybernétique n'est pas exclusif, bien au contraire, d'une méfiance profonde à l'égard de tout ce qui peut ressembler à l'intervention du plus grand nombre. La science n ' est pas la chose du monde la mieux partagée comme le bon sens de Descartes, c'est le privilège d'une petite élite de l'intelligence, sinon de la fortune.
On s'explique ainsi que la rhétorique giscardienne ne puisse être vraiment <<démocratique>>, malgré toute sa volonté d'apparaître ouverte au changement et à la réforme . Ce n'est pas la participation active de tous aux objectifs de l'Etat qu'elle recherche, c 'est bien plus une sorte d'adhésion passive et quiétiste au fonctionnement quotidien des institutions qu'elle entend obtenir. Giscard d'Estaing (et avec lui les représerytants les plus lucides de la classe dominante) sait trop bien que l'Etat ne peut plus être porté comme il y a quelques dizaines d'années par une mythologie nationaliste de type gaullien - elle-même nourrie par les mythes de la planification nationale et d'une croissance économique censée réduire les inégalités sociales. Ce qu'il veut faire valoir avant tout c'est la thématique de la liberté individuelle dans une perspective tout à fait néo-libérale, l'individu recherchant le plus de satisfactions possibles dans la vie économique et le moins de désagréments possibles dans ses rapports avec la puissance publique. Bien entendu, il n'y a guère de discours présidentiels qui ne déplorent les effets d'une concurrence ou d'une compétition trop sauvage entre les individus, ou qui ne
condamnent une conception trop étroite de l'homme, celle de l'<< homo economicus ,, entre autres. Mais l'attachement au libéralisme de type orléaniste est pourtant on ne peut plus évident. -Qu'on se rapporte par exemple à Démocratie française, le petit livre bleu du président : «Parce qu'il [le libéralisme] place l'individu au commencement et à la fin de l'organisation sociale, il constitue le fondement de la démocratie politique dans sa forme la plus achevée. Les Français ne s'y trompent pas et n'imaginent pas la démocratïe autrement. C'est pourquoi, dans notre pays, même les conceptions les plus foncièrement contraires à la liberté doivent, pour acquérir quelque crédit, se parer de ses plumes, qui en font d'étranges volatiles ,, .
Il ajoute d'ailleurs pour faire bonne mesure au paragraphe suivant : «Au libéralisme, nous devons également l'essentiel de nos performances économiques, intérieures et extérieures. Vingt-cinq ans de compétition pacifique, constituant une expérience grandeur nature, ont clairement tranché le débat. Le système de la liberté d'entreprendre, de la concurrence interne et externe et du bon fonctionnement du marché , dispose, sur celui de la planification autoritaire , même baptisée démocratique, d 'une double supériorité : d ' une part, il permet aux besoins individuels solvables d ' orienter directement la production , au lieu de laisser un appareil bureaucratique en confisquer l'expression; d'autre part, il utilise le ressort psychologique et technique de l'initiative, au lieu de reposer sur la lourdeur de la décision administrative.>>
La liberté dont il s'agit, c' est donc bien la liberté de l 'entreprise capitaliste, c'est la liberté de la compétition entre unités économiques identifiée à la liberté politique, cette dernière ne prenant son sens et sa portée qu'en fonction de la première. En définitive le pluralisme politique n'est que l'expression du pluralisme économique, une façon d'ordonner et parfois d 'organiser la compétition afin de la rendre tolérable.
On peut naturellement se gausser d'une philosophie aussi courte, aussi peu renouvelée par rapport aux penseurs libéraux du XIXe siècle. Ce serait pourtant une réaction à courte vue, car aussi simpliste qu'elle puisse apparaître au premier abord, cette idéologie giscardienne est fortement chargée d'agressivité et d'esprit offensif. A sa manière, Valéry Giscard d'Estaing est un nouveau philosophe par anticipation, qui a compris bien avant Bernard-Henri Lévy ou
André Glucksmann (qu'on se souvienne de sa campagne présidentielle) tout le parti qu'on peut tirer des tares des systèmes bureaucratiques de l'Est. Le Goulag, les hôpitaux psychiatriques pour-les opposants, cela permet d'atteindre dans la foulée tout ce qui met en question la <dibre entreprise>> et l'organisation actuelle du pouvoir. Les nationalisations préconisées par les partis, à moins de n'être que des changements formels de statut, sont selon lui autant d'avances vers le totalitarisme qu'on peut et qu'on doit attaquer avec la dernière vigueur. Le travailleur salarié de la deuxième moitié du vingtième siècle, sans cesse confront~ à des contrôles bureaucratiques et à des interdits de plus en plus nombreux, doit être conduit à concevoir toute atteinte à l'appropriation privée des moyens de production comme autant d'atteintes à son autonomie déjà limitée. Les nationalisations sapent à la base l'initiative privée, renforcent une bureaucratie tentaculaire, et inefficace, quoiqu'imbue de ses prérogatives et de ses compétences supposées; elles sont par excellence la fausse solution aux problèmes sociaux qui se posent aujourd'hui. On peut, bien sûr,_ opposer à ce diagnostic les vues chères aux socialistes sur l'autogestion , mais il n'est pas difficile de faire observer qu ' à moins de postuler un bouleversement complet des relations sociales, l'autogestion ne peut qu'engendrer le désordre et gripper les mécanismes délicats de l'économie . En réalité, la recherche des satisfactions personnelles doit avoir pour pendant 1 'esprit de responsabilité et le respect de l'ordre hiérarchique qui est indispensable au bon fonctionnement des rapports sociaux. La liberté ne peut être conçue comme une liberté sociale, comme une façon de développer ses capacités en une étroite symbiose avec les autres, mais bien comme une affirmation individuelle, sinon individualiste qui doit se chercher un espace propre, aussi restreint soit-il. La liberté giscardienne, c'est le droit à la privatisation, la possibilité de s'affirmer face aux autres, puis de se retirer pour jouir de ce que l'on a pu acquérir. Elle est fondamentalement asociale et ne peut penser les institutions que comme des instruments de régulation de la compétition, ayant pour but de rendre impossibles c~rtains excès ou les privilèges comme fuite devant la concurrence. L'Etat est là pour empêcher que les individus ne vivent dans un univers éclaté, ses fonctions sont bien plus négatives que positives. Son rôle est avant tout de garantir la sécurité des personnes et des biens et de leur circulation universelle, contre les effets pervers des échanges et des interactions humains (criminalité, entraves à la concurrence, etc.). Il
n'est par suite pas question de lui confier des tâches de socialisation de grande portée (au-delà de certaines formes de régulation de distribution des réserves et des tâches d'éducation pour préparer la vie active), puisque la socialisation passe pour l'essentiel par les relations du marché et par la famille-refuge. En d'autres termes les individus doivent pouvoir participer à la société en luttant pour obtenir une parti~ plus ou moins grande du patrimoine social grâce à leurs mérites, l'Etat n'étant justifié que s'il est capable de faire reconnaître ce droit individuel imprescriptible contre toutes les tendances au collectivisme.
Cette conception agressive de la compétition permanente, comme moteur de la société et du changement social, se heurte évidemment à bien des objections, notamment celles qui font référence à la dynamique actuellement déclinante du capitalisme . Quand les chômeurs se chiffrent par dizaines de millions dans les pays occidentaux, il apparaît difficile d'affirmer que chacun peut avoir une occupation correspondant à ses mérites ou à ses capacités, pour ne pas parler des problèmes qui sont posés aux pays dits sous-développés. Tous les chômeurs ne peuvent effectivement pas être classés dans la catégorie des oisifs par vocation, ou dans celle des déficients inaptes au travail, surtout lorsque les capitalistes procèdent à des licen ciements massifs dans certaines branches. Face à ces démentis de la réalité, l 'idéologie giscardienne ne se sent pourtant en peine de réponse. Elle fait d'abord valoir que le capitalisme paie chèrement aujourd'hui le fait d ' avoir été infidèle à ses principes, c'est-à-dire de ne pas avoir été assez capitaliste et d'avoir trop facilement recouru aux politiques keynésiennes (financemept inflationniste des investissements, endettement trop élevé de l'Etat et des particuliers). Les règles de la gestion efficace ont été oubliées à presque tous les niveaux au cours des années de prospérité, le patronat lui-même ayant accru ses capacités de production de façon anarchique et embauché sans souci suffisant de la rentabilité et de la concurrence internationale. Il faut par conséquent accepter une période de réajustement, de restructuration des entreprises comme ne cesse de le répéter Raymond Barre depuis qu'il est premier ministre, même si celle-ci est particulièrement douloureuse pour les salariés et les couches les moins favorisées de la population. Pour sortir du tunnel, il faut en particulier apprendre à reconnaître et à respecter les contraintes économiques qui tiennent à l'internationalisation de la production et des échanges. Dans un pays moyen comme la France,
on ne peut pas avoir la prétention de maintenir en place toutes les activités qui étaient prospères dans les années cinquante et soixante. Selon la formule à la mode, il faut se tailler des créneaux, se spécialiser pour s'assurer des débouchés extérieurs croissants. Comme le dit très bien le rapport Nora-Mine sur l 'Informatisation de la iociété:
" Il faut que 1 'augmentation de la compétitivité, assortie d'une politique industrielle adaptée à la nouvelle division internationale du travail, suscite un accroissement des débouchés. Le rétablissement des finances extérieures permettra de stimuler de nouvelles demandes intérieures et donc 1 'emploi. Leur financement pourra alors s'imputer sur les surcroîts de productivité. "
· Pour la prospective giscardienne, si le chômage est inévitable à court terme, il ne l'est pas à moyen ou à long terme, à condition il est vrai que les Français, les salariés en tête, sachent s'adapter à la nouvelle révolution technologique et qu'ils sachent accepter les nouvelles hiérarchisations du travail et des compétences. Sur ce thème les giscardiens sont intarissables et font appel , avec un lyrisme dont on les croyait incapables , à la créativité du travail, à la vertu des reconversions individuelles et collectives, ce qui, bien entendu, a pour but de combattre 1' allergie au travail qui s'est emp arée de masses de plus en plus nombreuses à la fin des années soixante . Le chômage- et la pression qu ' il exerce sur tous -doit ainsi devenir un moyen de redonner un second souffle à l'éthique productiviste et aux thèses méritocratiques. Il s'agit de convaincre le plus grand nombre qu'à la longue le chômage sera pour 1 'essentiel le lot des marginaux, de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, refu -seront le minimum de discipline propre à la vie active. Ceux qui auront un emploi pourront ainsi être présentés comme les membres d'une classe moyenne en expansion, la pénétration du progrès technique dans le secteur des services rapprochant de toute façon les conditions de travail dans les différentes branches de l'économie.
Pour œuvrer dans une telle perspective, le pouvoir giscardien sait qu'il lui faut mobiliser beaucoup d'énergies et faire peser beaucoup de contraintes sur la vie quotidienne de l'immense majorité des Français, mais il est persuadé de pouvoir le faire en proposant des orientations « antiétatique8 et antibureaucratiques ». Il entend en q~elque sorte faire de nécessité vertu, c'est-à-dire utiliser la crise de l'Etat-Providence (celui des dépenses sociales et de la redistribution des revenus) sous les coups de la crise économique pour persuader les salariés qu'il faut de moins en moins attendre de la politique
économique et des interventions étatiques. Pour reprendre les termes des auteurs du rapport déjà cité sur l'Iriformatisation de la société, il entend faire beaucoup plus front sur « l'exubéranre de la société civile,, c'est-à-dire sur les mécanismes spontanés et contraignants de l'accumulation et de )a concurrence des capitaux. La diminution des prestations de l'Etat, et donc de la consommation sociale en tant que préfiguration bien timide et souvent caricaturale d'un autre mode de distribution, doit être interprétée à tout prix comme une victoire syr le bureaucratisme et comme un premier pas vers le thème de <d'Etat à bon marché"· Certes, Giscard, pas plus que son entourage, n'imagine un seul instant qu'on puisse revenir en arrière vers un Etat sans Sécurité sociale et sans législation sociale en général, mais ce qu'il veut inculquer ou faire comprendre le plus rapidement possible, c'est qu ' il faut mettre un terme à la croissance trop rapide de la part du revenu national consommée ou redistribuée par l'État. Il ne· préconise pas la fin de l'État interventionniste, mais une fixation beaucoup plus rigoureuse de ses frontières, afin de ne pas empiéter par trop sur le domaine de l'accumulation et ne pas inciter trop de catégories soci5Ùes à s'en remettre à l'aide des pouvoirs publics . En un mot , l'Etat doit contribuer à relever le taux de profit en consommant tendanciellement moins de plus-value, tout en incitant les travailleurs à en produire plus et les capitalistes à perfectionner leurs méthodes de gestion. C'est là qu'il faut trouver le sens de toutes les campagnes contre le << colbertisme, de la bureaucratie française, contre son esprit tâtillon, contre son formalisme rigide. Pour Giscard, l'État doit se rationaliser et se moderniser, c'est-à-dire s'adapter encore mieux aux impératifs de l'accumulation, d'abord en introduisant différents modes de calcul des coûts et d'estimation de ses propres prestations, ensuite èn assouplissant ses relations avec 1 'économie et en adoptant dans ses rapports avec elle des modes d'intervention non administratifs (politique sélective de financement des activités économiques, rétrocession au secteur privé d'entreprises et de services gérés par l'État, création d'entreprises à capitaux publics, mais à statut privé, etc.). pans l'esprit de Giscard, il ~'agit de débloquer les relations entre l'Etat et l'économie, entre l'Etat et la société, en introduisant dans la vie étatique un minimum de fluidité institutionnelle et de mobilité dans l'intervention, particulièrement à la périphérie des grands centres de décision. Cela, bien sûr, n'a rien à voir avec une quelconque démocratisation, comme le montre 1 'hostilité persistante du pouvoir giscardien à
l'égard de tout projet d'assemblées régionales élues, comme le montre aussi la tendance à soustraire les services sociaux à tout contrôle démocratique. Au contraire, l'État est censé rester extrêmement vigilant face à toute tentative d'intrusion des masses dans la gestion politique, ce qui ne doit pourtant pas 1 'empêcher de simplifier en même temps ses procédures, de se déconcentrer et d'établir avec le maximum d'usagers des relations contractuelles (en les substituant dans la mesure du possible aux relations de type statutaire et protectionniste). Tol}S ces efforts de rénovation doivent avoir pour effet de faire vivre l'Etat beaucoup plus étroitement au rythme de l'accumulation et de moduler de plus en plus d'administrations en fonction de perspectives économiques (voir par exemple ce qui se passe dans la recherche, dans l'Université, dans les PTT). Pour les milieux gouvernementaux actuels, les fluctuations économiques doivent avoir des répercussions autant que possible immédiates au niveau de l'appareil d'État et induire des processus rapides de restructuration. On n ' a pas assez remarqué à cet égard, qu'à la faveur des trois plans Barre, c'est une orientation de ce type qui est en train de s' imposer dans l'ensemble de la fonction publique . Les anciens appareils de contrôle sont peu à peu démantelés (cf. le contrôle des prix) afin de ne plus faire écran entre la politique et 1 ' économique en masquant pour des périodes plus ou moins longues les problèmes qui peuvent se poser. C'est en fait à cela que se réduit la fameuse << désftatisation >> tant chantée par les néo-libéraux, car parallèlement l ' Etat fait peser une tutelle de plus en plus lourde sur la classe ouvrière en essayant de la conditionner de beaucoup plus près en tant que force de travail (contrôle des processus de fabrication, contrôle des chômeurs, surveillance des salaires, etc.).
L'ambition de Giscard, c'est en définitive de mettre l'État à l'heure des multinationales et de modeler l'espace économique national de façon à en faire une base de départ solide pour des firmes françaises de dimension internationale. Dans cette perspective, l'État a donc une double nature et une double orientation; c'est pour une part un réseau de relations internationales qui se mesure à d'autres réseaux du même type, c'est d'autre part l'organisateur d'un marché national où s'opère jusqu'à présent l'essentiel de l'extraction de la plus-value pour les capitalistes français. Il n'est par conséquent pas étonnant qu'il soit souvent écartelé entre des exigences contradictoires, entre la compétitivité internationale et la
conservation nationale, entre l'investissement extérieur et l'investissement dans l'hexagone, entre le redéploiement international et la restructuration nationale des branches industrielles, entre la politique mondialisée e,t la politique nationale. Giscard a parfaitement conscience que l'Etat doit essayer de maîtriser rationnellement cette contradiction en privilégiant tantôt l'aspect national, tantôt l'aspect international, tantôt la navigation intérieure, tantôt l'air du plus grand large, mais en sachant qu'à la longue l'espace économique national sera de plus en plus subordonné à l'accumulation internationale. Il est convaincu que la'' planification» nationale telle que la concevait le gaullisme est appelée à perdre de plus en plus d'importance (ce que sanctionne déjà ouvertement le VIle plan) et que pour préserver l'équilibre national des classes (la reproduction de la société et de ses institutions) il faudra de plus en plus s'insérer dans l'équilibre international des classes en allant au-gelà des alliances temporaires et en s'appuyant sur des coalitions d'Etat plus ou moins institutionnalisées à l'échelle mondiale ou interrégionale . Il sait que dans la période de guerre économique que vit la planète à l 'heure actuelle, il est manifestement illusoire et périlleux de vouloir faire cavalier seul. A son sens , il faut éviter les affrontements trop brutaux avec les États-Unis (voir les reculs giscardiens sur la politique monétaire internationale) mais s' allier assez étroitement avec l'Allemagne fédérale pour créer une zone de stabilité économique et sociale qui étendrait elle-même son influence sur une partie importante du monde .
Face aux concurrents américains du Nord et surtout japonais, la politique d'unification européenne recèle beaucoup de dangers (les menaces sur l'agriculture méridionale par exemple), présente beaucoup d'inconvénients (les restrictions à la liberté d'action de l'État français), reste très aléatoire, mais elle est la seule qui apparaisse réaliste du point de vue capitaliste. En coordonnant ses efforts avec ceux de l'Allemagne fédérale qui est devenue la première puissance commerciale mondiale, la France peut espérer organiser graduellement, en commun avec son partenaire, un véritable espace économique européen allant bien au-delà d'une simple union douanière. Sans doute la mise en pratique de politiques économiques suivies nécessiterait-elle la création d'un véritable gouvernement européen tout à fait exclue pour le moment. Giscard et Helmut Schmidt peuvent toutefois espérer qu'à la faveur de 1~ mise en vigueur du Système monétaire européen, les autres, les Etats de la
CEE, particulièrement les États les plus faibles, deviendront plus sensibles aux pressions des deux puissances les plus importantes de la Communauté (au cours du premier semestre 1978 la France et 1 'Allemagne ont fait ensemble près de 20 % du commerce mondial) 1 • L'apparition d'une zone monétaire, relativement protégée contre les tendances à la réévaluation des monnaies fortes (le DM) et à la dévaluation des monnaies faibles entraînées par"le dollar (franc français, lire), aurait en outre l'avantage de pousser à l'intensification des échanges intracommunautaires (marchandises et capitaux) et par voie de conséquence à la création de multinationales européennes (essentiellement germano-françaises et franco-allemandes).
Apparemment Giscard n'ignore pas les risques que court le capitalisme français dans cette affaire . Il n'est pas exclu par exemple que le Système monétaire européen (SME) ne résiste pas à une nouvelle récession internationale en faisant sauter toute une série de dispositifs laborieusement mis en place pour unifier l'Europe. On peut craindre également que l'accouplement avec le géant allemand ne finisse pas affaiblir et satelliser les grandes firmes françaises au lieu de les renforcer. Dans une interview au Spiegel Giscard répond à ces objections en affirmant que 1 'économie française est capable d ' atteindre le niveau de l'économie allemande dès 1985, parce que les gains de productivité du travail sont régulièrement plus élevés en France qu'en Allemagne et parce que la croissance de l'industrie française est en moyenne plus forte que celle de l' industrie allemande2 . Pour lui, les risques pris sont donc des risques parfaitement calculés et de toute façon préférables à l'immobilisme.
Mais pour qu'une telle politique puisse effectivement réussir, le pouvoir ne peut se contenter des effets spontanés des plans Barre (licenciements, disparitions d'entreprises considérées comme des <<canards boiteux>>). Il lui faut pousser les entreprises à se moderniser, à se concentrer et à mvestir sur des bases financières saines. C'est-à-dire sans trop compter sur un financement inflationniste. Il lui faut en particulier dynamiser le secteur retardataire des petites et moyennes entreprises en l'incitant à une véritable fuite en avant pour àcquérir les technologies de pointe ou tout au moins des technologies qui permettent de nouvelles formes d'intensification du travail. C'est ce qui explique l'insistance de la thématique giscardienne de la <<nouvelle croissance,, qui met l'accent sur les conditions plus restrictives de l'expansion économique aujourd'hui et sur ses aspects qualitatifs. Il n'est plus question de se laisser aller aux
délices de la croissance purement extensive, il faut rechercher une croissance qui bouleverse plus rapidement les structures de production, secoue les routines industrielles et commerciales pour mettre le maximum d'entreprises françaises en relation avec le marché mondial et avec des partenaires étrangers. Ce sont les exportations, et non plus la consommation intérieure comme cela a été parfois le cas dans le passé, qui deviendront le moteur de la croissance et des créations d'emploi, ce qui signifie que de plus en plus d'entreprises devront travailler principalement pour les marchés extérieurs (et seulement accessoirement pour le marché national). Ce nouvel impératif industriel exige par conséquent une mobilisation considérable des énergies pour laqu,elle le nouvel activisme des secteurs économiques de l'appareil d'Etat prend tout son sens! Le caractère de plus en plus « capitalistique '' de certaines administrations ayant en fait pour but de stimuler 1 ' activité des capitalistes eux-mêmes. Les <<facteurs de production,, capital et travail, ont à devenir plus mobiles comme se plaît à le répéter Raymond Barre, non pas que les investissements à opérer soient de petite dimension et de montant négligeable (que l'on pense au nucléaire ou à l'informatique) , mais les stratégies d ' inve stissement doivent devenir beaucoup plus souples , prendre en compte beaucoup plus de risques et de données aléatoires , s'étendre dans l'espace et le temps . Le rapport Nora-Mine, déjà mentionné, montre très bien la complexité de la stratégie qu'il faut adopter dans le domaine de l'informatique pour faire face au géant IBM , et insiste notamment sur tous les éléments qu'il faut prendre en compte : recherche d'une normalisation des langages informatiques, lancement de satellites, banques de données, concertation avec de multiples partenaires au niveau français et international, etc. Toutes proportions gardées, des problèmes de ce genre se présentent dans presque toutes les branches de 1 'économie et rendent de plus en plus illusoire la conception d'une croissance nationalement prévisible et contrôlable. La «nouvelle croissance" est une course d'obstacles vers un avenir inconnu dans un contexte de difficultés croissantes pour le capitalisme. Elle est en ce sens problématique, c'est-à-dire constitue un ensemble de problèmes qui doivent sans cesse être reposés. On ne peut donc plus dire comme au cours des années soixante que la croissance est un moyen privilégié de résoudre les problèmes sociaux. Si elle apaise certains maux, elle en crée de nouveaux en fonction de son caractère capitaliste et aveugle (chômage, pénuries diverses, sous-développement régional, etc.).
Les giscardiens ne nient pas qu'il y ait beaucoup de retombées négatives (sociales et écologiques en particulier) à la dynamique économique dont ils se font les prophètes mais, pour eux, les raisons profondes en sont à chercher non dans le système social, mais dans ce qu'ils appellent une crise de civilisation. Pour eux, les hommes ont jusqu'à présent trop mal administré des ressources rares et ils doivent aujourd'hui en payer les conséquences sous forme de nuisances diverses. Dorénavant, rien ne pourra plus être comme avant dans les rapports des hommes avec leur environnement et, si les perspectives du progrès technique ne s'éloignent pas vraiment, il n'est plus permis d'espérer qu'il donnera des solutions à toute question comme par miracle. La société ne peut que prendre en compte ces contraintes, elle doit même les intérioriser, les faire siennes pour éviter des catastrophes majeures. Mais, et c'est là qu'intervient un redoublement de la crise de civilisation, l'attitude des agents économiques est encore trop marquée par les habitudes acquises, par la tendance à se raccrocher à ce qui est connu . L ' avenir fait peur à un trop grand nombre, ce qui détourne d'une des tâches majeures d' aujourd 'hui - penser les problèmes de l ' an 2000 - et conduit à des attitudes rétractiles. Aussi bien une des préoccupations fondamentales d ' un pouvoir responsable doit-elle être de préparer la grande masse des citoyens à une succession de changements qu'ils sont loin de désirer, de leur donner dans la mesure du possible un sentiment de sécurité dans un contexte de déséquilibres. Il faut pour cela conduire le changement en douceur, tout au moins sur le plan idéologique. La prétention à conduire le changement, c'est-à-dire le bouleversement ininterrompu des rapports de production ne peut en effet se fonder réellement sur des capacités effectives de contrôle des mouvements de 1 'économie et de la société. Le changement dans la douceur, c'est moins une réalité en acte qüe la production d'une série d'illusions sociales sur l'avenir à court et à moyen terme . Il faut faire oublier que l'instabilité des rapports interimpérialistes et des relations monétaires internationales sur un fond de moindre rentabilité de 1 'accumulation est lourde de secousses redoutables à plus ou moins brève échéance, que l'ampleur des difficultés économiques peut défier toute idée d'un pilotage à vue, à la fois pragmatique et routinier, qui serait susceptible de faire face à toutes les manifestations de crise.
Propager le thème du changement social maîtrisé, c'est en fait pour les giscardiens une façon d'anesthésier tous ceux qui sont
promis au licenciement, à la déqualification, à la stagnation sociale comme aux modifications brutales du mode de travail et de vie et qui doivent accepter ce qui leur arrive comme une série d'événements naturels et contingents. C'est pourquoi la stratégie giscardienne, dans sa lutte pour l'hégémonie politique, cherche surtout à endormir l'opinion et à masquer certains des enjeux les plus importants de la période (le modèle de la croissance en particulier). Giscard admet, il est vrai, que les sociétés hautement industrialisées connaissent et connaîtront beaucoup de conflits, mais il croit pouvoir pronostiquer qu'ils se déplaceront de plus en plus du champ du travail vers les champs de la consommation et de la culture. C'est aussi ce qu'affirme, avec beaucoup de lyrisme, le rapport Nora-Mine qui avance pour cela la vieille idée de la diminution en nombre et en pourcentage de la classe ouvrière devant la montée des services et prédit pour bientôt le dépérissement du travail (ou tout au moins de sa pénibilité). Ce type de tableau futuriste a évidemment pour fonction de détourner l'attention du phénomène majeur, la reproduction du rapport social de production capitaliste sous des formes nouvelles. Il est clair qu'il y a de plus en plus de travailleurs qui n 'ont plus accès directement à la matière œuvrée et produisent à partir de signes et d ' informations. Mais il est non moins vrai que la grande majorité des travailleurs continue d'être soumise aux formes les plus raffinées du travail subordonné et parcellisé, même lorsque ce travail exige un temps de formation relativement important sur le plan intellectuel. La tendance prédominante n'est pas au dépérissement du travail salarié soumis aux impératifs du capital, mais au contraire à son extension à de nouveaux domaines d'activité. Des fonctions exercées il y a quelques années dans des conditions relativement privilégiées sont aujourd'hui socialement dépréciées et banalisées en même temps qu'elles font l'objet d'un conditionnement systématique dans l'esprit de l'organisation scientifique du travail. La «valeur· ~ra v ail » ne disparaît pas devant l'offensive des machines et des ordinateurs comme l'affirment légèrement certains, elle ne fait que déplacer son champ d'application au fur et à mesure que la notion d'activité productive prend plus d'extension (notamment en fonction de l'application de la science aux activités de production). En d'autres termes, la faim de travail abstrait qui caractérise le capital n'a en rien diminué. Aujourd'hui, il n'absorbe plus avec le même appétit les travaux fondés sur le métier au sens traditionnel, mais il est disposé à ingurgiter de grandes quantités de travail
industriel sous-qualifié (femmes et immigrés) et de travail de bureau socialement peu valorisé pour se mettre en valeur dans les meilleures conditions, c'est-à-dire pour se reproduire sur une échelle élargie. Il étend même son emprise au domaine de la réalisation de la plus-value (circulation, distribution, consommation) qui prend de plus en plus d'importance dans les cycles économiques (rôle du capital commercial et du crédit).
Il est, certes, indéniable que les conflits sociaux de l'heure présente se sont beaucoup diversifiés par rapport à un passé encore relativement récent (trente ou quarante ans) et concernent de plus en plus la sphère de la reproduction de la force de travail (logement, services sociaux, environnement, loisirs, etc.), mais il serait faux d'en tirer la conclusion que la sphère de la production perd par là même de son importance. C'est la vie de travail qui continue à conditionner tous les autres moments de la vie sociale et à placer les individus dans une position inférieure ou privilégiée par rapport à la distribution des biens et des services. Cela veut dire que les conflits nés hors de la production peuvent très facilement faire leur jonction avec ceux qui se produisent dans les entreprises et les administrations. Que la liaison entre ces différents aspects de la lutte des classes soit souvent très mal faite , que les conflits la plupart du temps apparaissent comme éclatés, dispersés et localisés , cela tient moins aux divisions - réelles - de la classe ouvrière et des couches salariées qu'à l'incapacité du mouvement ouvrier à trouver les formes d'organisations adaptées aux modifications concomitantes des rapports de travail. Les capitalistes eux-mêmes tendent à diffuser les conflits dans des zones jusque-là apparemment épargnées en cherchant à faire pénétrer panout leurs méthodes de calcul de la rentabilité.
On observe d'ailleurs que les partisans du pouvoir ne croient eux-mêmes qu'à moitié à leurs affirmations sur la nature « culturelle » des conflits d'aujourd'hui et du proche futur. Les textes que les plus lucides d'entre eux consacrent à l'évolution prévisible de la société sont remplis d'interrogations sur la crise des rapports de travail et sur les menaces qui en résultent pour le système capitaliste. Ils se rendent fort bien compte que les formes capitalistes du travail -1 'exploitation d'activités humaines rendues abstraites et parcellaires - sont d'autant moins attrayantes que le développement des systèmes de machines et de traitement de l'information réduit de plus en plus la part du travail vivant dans le processus matériel de
production et met à l'ordre du jour l'établissement d'autres relations entre les hommes et leur entourage technologique. Aussi apparaît-il de plus en plus paradoxal dans un tel contexte que le progrès technique soit utilisé de façon privilégiée pour maintenir ou placer la majorité de la population active dans des positions subordonnées et quasi serviles où on ne lui demande qu'une dépense abstraite d'énergie afin de produire de la plus-value. Il n'y a jamais eu autant d'OS qu'aujourd'hui (surtout des immigrés et des femmes) et rien ne dit que leur nombre soit appelé dans un avenir proche à diminuer sensiblement. Force est donc de constater que le capitalisme continue à manifester une soif inextinguible de travail humain, conditionné et mutilé, promis à la fois au despotisme d'entreprise et au chômage , alors que de nouvelles perspectives semblent s'ouvrir à l'horizon. On ne peut par suite s'étonner que cette tendance à faire passer 1 'essentiel des activités humaines par le carcan du salariat produise et reproduise différentes formes de fuites devant le travail que le patronat et le pouvoir se doivent de maîtriser dans la mesure du possible . Or , cette tâche est rendue particulièrement difficile par les positions de force qu 'occupent les travailleurs en fonction de leur croissance absolue et en pourcentage de la population active _dep uis les années cinquante, en fonction aussi de la situation favorable dont ils ont joui sur le marché du travail pendant des décennies . Le pouvoir giscardien, avec les trois plans Barre, a ressaisi l'initiative stratégique, mais il sait que face à une classe ouvrière qui n ' a pas subi de défaite majeure depuis longtemps, il faut procéder prudemment et par étapes, en cherchant les points faibles de l ' adversaire et en utilisant la crise politique, idéologique et organisationnelle du mouvement ouvrier français. En même temps , la poursuite de la bataille contre les positions de force des travailleurs est nécessaire pour mener à bien les tâches qui incombent au pouvoir pour tailler au capitalisme français une bonne place dans la division internationale du travail.
Giscard ne peut éviter de s'attaquer aux équilibres politiques et sociaux qui ont été ceux de la société française pendant des dizaines d'années parce qu'il doit adapter l'instrument -la classe ouvrière -aux fins du capitalisme. De ce point de vue, le régime giscardien ne peut être qu'ul} régime de gestion de la crise, de démantèlement progressif de l'Etat-Providence, de refoulement progressif de 1 'expression démocratique et de mise en question permanente du mouvement ouvrier. En disant cela, il ne s'agit pas d'affirmer que
Giscard va tenter d'instaurer un regime musclé tel que le rêve Chirac, il s'agit de faire comprendre qu'il continuera à mener une lutte insidieuse pour vider la vie politique et syndicale de tout débat sérieux, pour décentrer les conflits du travail, les localiser et les dépolitiser.
Pour reprendre un vocabulaire à la mode chez les technocrates, le <<pouvoir régulier>> laissera s'agiter la «société civile>> dépolitisée sur des enjeux mal compris tout en la soumettant de plus en plus aux lois sauvages du marché. C'est cette stratégie qu'il faut mettre en échec.
Jean-Marie Vincent N'OTES 1. Elles font plus de 30 % des ·exportations. 2. Affirmation qui n'est certainement pas vraie pour l'année 68.