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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Coucou, le revoilà : l'Homme

· Critique communiste (1re série), n° 27, juin 1979 · p. 33-44 · 4 534 mots

- - - - - - - - - - - - - - - A l a i n BROSSAT

Coucou, le revoilà : l'Homme

Avons-nous, depuis cinq ans, assisté à un développement spectaculaire de la barbarie dans ce monde, au sens notamment des violations massives des droits de l'homme, du déni des libertés et de la démocratie ? Torture-t-on en Iran aujourd'hui davantage qu'il y a une décennie ? La situation au Vietnam est-elle, en termes humanitaires, plus préoccupante aujourd'hui qu'au moment du plan Phœnix ?

Il ne semble pas : et pourtant, la bataille pour les droits de l'homme se présente aujourd'hui comme une « idée neuve », lestée de messianisme. Sous « l'évidence » objective de cette bataille, il y a donc quelque chose qui se joue dans la subjectivité historique, dans la conjoncture idéologique; mais quoi ?

Bien sûr, le thème des droits de l'homme, tel qu'il se trouve aujourd'hui revitalisé, revalorisé, réactualisé, est le point de convergence d'innombrables confusions et contradictions. De cette situation, nous avons tous, un jour ou l'autre, mesuré les paradoxes souvent poussés jusqu 'à l'absurde et au dérisoire : lorsqu'un Sakharov salue la bataille pour les droits de l'homme d'un Carter lequel, de son propre aveu, se fait desdits droits la même conception que le Shah d'Iran ; lorsque la Literatoumaia Gazeta présente Jones et ses adeptes « suicidés » en Guyana comme des « dissidents » américains épris de ces mêmes droits bafoués aux Etats-Unis ...

La farce est énorme. Mais il ne suffit pas d'en rire. Nécessairement, nous nous posons la question : de quelle matière

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idéologique et historique sont faits ces paradoxes et ces confusions, ce spectaculaire brouillage sur la question des droits de l'homme ? Qu'est-ce qui rend possibles d'aussi colossales impostures ?

Voici une hypothèse :il y a des moments où quelque chose se brise et se reforme différemment dans les visions du monde, la conscience collective, la subjectivité historique. Ces fractures ne se réduisent pas, ne s'éclairent pas immédiatement en termes de classe :c'est un effet de l'unité de notre monde malgré les camps, les blocs, l'antagonisme des classes. Ce qui se passe aujourd'hui est de cet ordre.

Pendant des décennies, la subjectivité historique (du mouvement ouvrier comme de la classe dominante) a été régie par des principes d'ordre simples, fondés sur des oppositions simples, avec tout le manichéisme dans la vision du monde que cela implique : fascisme-antifascisme, par exemple . Ou plus tard , dans les termes de l'impérialisme : monde libre-totalitarisme stalinien. Le reste s'ordonnait à la suite de ces oppositions tranchées qui effaçaient les contradictions. Ce sont les fameuses morale et politique du « au nom de » ... Au nom de la défense du camp ouvrier, des millions d'ouvriers peuvent et doivent « comprendre » que les chars russes écrasent la commune de Budapest. Au nom de la défense du monde libre, les démocrates peuvent et doivent comprendre que la Maison-Blanche soutiennent quelques dizaines de dictatures sanglantes. Limpidité de ces visions du monde, dont la rançon est nécessairement la large part laissée aux pertes et profits de l'histoire , à l'écume sanglante de cette histoire.

Depuis de nombreuses années, le sol historique se dérobe sous ces visions manichéennes du monde : montée de la Chine comme « terrible troisième », déstalinisation, défaites de l'impérialisme, chute des vieilles dictatures d'avant-guerre, décolonisation, poussées révolutionnaires, etc. Les vieilles lignes de partage ne fonctionnent plus dans la subjectivité historique. Et voici revenu le temps de l'opacité, de la démultiplication des paradoxes, des brouillages, des contradictions qui jettent cette subjectivité dans le vertige de la perte des principes d'ordre, des points de repère. Point culminant de ce vertige pour nous, pour tout le mouvement ouvrier, l'affaire cambodgienne, encore btûlante : deux grands Etats ouvriers s'affrontent par le truchement de deux vassaux dans le fracas des armes ; l'impérialisme prend fait et cause pour la !dictature« socialiste » des Khmers rouges sous laquelle, précisément, socialisme et barbarie font

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si bon ménage ; à cette occasion, la Roumanie « change de camp » :démultiplication des paradoxes et contradictions à l'infini, évaporation des points de repère traditionnels. Le temps de l'ambiguïté

En elle-même, bien sûr, cette nouvelle opacité n'est qu'un signe : la marque, dans la subjectivité historique, d'un retour en force de « l'illogisme »de notre histoire « à l'envers ». Retour de ce trait fondamental de notre histoire qu'avaient successivement refoulé, et la lutte contre le fascisme et la lutte contre le colonialisme et la lutte contre l'impérialisme et les mobilisations anticapitalistes autour de 1968. Autant de barrages dressés, dans l'histoire réelle comme dans la subjectivité historique, contre cet «illogisme » profond de notre histoire. Barrages tous pétris d'ambiguïté- à des titres divers- remarquons-le.

Tout se passe maintenant comme si nous entrions dans une phase historique où cet illogisme de l'histoire se trouvait mis à nu, une de ces phases où, pour paraphraser Merleau-Ponty, les révolutions naguère « vraies comme mouvements » devenaient « fausses comme régimes », où la claire perception de l'histoire s'embourbe dans « l'équivoque » (Merleau, toujours), où la dialectique cède le pas à l'ambiguïté. Fin de la transparence d'un mouvement historique qui se noie dans les brumes d'un mouvement incertain qui divague entre l'aléatoire et le monstrueux.

Qu'au cœur d'une semblable conjoncture ressurgisse la figure cent fois mise à mort de l'Homme, cela n'est pas fait pour nous surprendre : 1 'idéologie aussi a horreur du vide. L'histoire est nue, comme vidée de toute téléologie, de toute utopie ; impossible d'échapper à la présentation de ses nouvelles évidences et pour commencer celle de l'indistinction de la barbarie capitaliste et de la barbarie socialiste réelle ; effondrement des vieilles tables dont les principes et commandements vertébraient naguère encore la subjectivité historique ; retour sauvage d'un concret inassimilable :rien qui ne puisse empêcher Billancourt de désespérer de Phnom-Penh. Effondrement des vieilles catégories de l'intelligibilité historique, trop usées à force de servir les causes douteuses (défense de la coexistence pacifique, des « acquis » de la révolution chinoise etc.). Perte du fil d'une histoire qui bégaye, au fil de laquelle en

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viennent à se dissoudre, dans la conscience historique du prolétariat, les critères de classe eux-mêmes.

En effet, si l'on peut échanger un Corvalan contre un Boukovsky, c'est qu'il n'y a pas si loin d'un Brejnev à un P!,nochet, de l'URSS au Chili ; c'est que l'unité de mesure de la civilisation et de la barbarie n'est pas tant le fondement bourgeois ou prolétarien de tel régime mais bien l'Homme, ses libertés et ses droits. Nouveau principe d'ordre, nouveau point de repère dans la subjectivité historique, y compris du prolétariat :la position des droits de l'Homme, l'état de la Démocratie.

Pas de doute, cette cassure dans la subjectivité historique a un point d'ancrage très précis :la mise à nu de l'effondrement de l'utopie socialiste par ses tenants mêmes, c'est-à-dire l'état réel du « socialisme réel » dans les Etats ouvriers. Pas de doute, c'est là que se jouent de façon emblématique le renversement non dialectique de notre histoire et le retour en majesté de l'Homme et la Démocratie pourvus de tous leurs artifices C'est à l'examen de cette réalité que s'inversent tous les signes et valeurs de l'intelligibilité historique portée jusqu'alors, bon an, mal an, par le mouvement ouvrier. La preuve s'en énonce autour du paradoxe vietnamien : tant qu'il s'agissait de dénoncer la barbarie de l'intervention américaine, c'est d'exactions de l'impérialisme que l'on parlait, au-delà même des frontières du mouvement ouvrier. A l'évidence, cette expression (exactions de l'impérialisme) renvoie à un concept de l'intelligibilité historique. Maintenant qu'il s'agit de désigner la répression exercée par l'Etat ouvrier vietnamien , essentiellement à l'encontre des artisans de ces exactions, c'est de droits de l'homme qu'il s'agit : évaporation des concepts de l'intelligibilité historique.

C'est donc bien là, dans ce défaut du socialisme réel à remplir le programme de son utopie que se joue le spectaculaire renversement des signes et valeurs de l'intelligibilité historique. Lorsque « soviétique » en vient à figurer, dans la conscience collective, comme l'équivalent strict de« dictatorial», ou« démocratie populaire» comme une autre façon de désigner l'état de nondémocratie, tous les brouillages sont évidemment possibles. Lorsque Alexandre Zinoniev, qui n'est pas un agent de la CIA mais un visionnaire cynique de la société soviétique déclare que « L'homme est menacé par la mort, plus exactement, il est menacé de devenir un homme nouveau Ue souligne), c'est-àdire ( ... ) un rat », ce sarcasme sonne comme un coup de grâce porté à 1 'utopie socialiste dans son meilleur sens - celui qui

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précisément place au centre de ses préoccupations l'homme nouveau.

Le faux concret de l'homme peut alors, dans un climat de restauration idéologique, remplacer le programme historique de l'homme nouveau. Un pari de civilisation

Au reste, la méchante saillie de Zinoviev nous renvoie bien à la racine du problème. Dans les années vingt, sur la base de l'expérience historique des crises révolutionnaires et de la victoire d'Octobre, Lénine, Trotsky, Gramsci et quelques autres ont développé et approfondi une idée qui devait être la boussole du siècle :que la démocratie socialiste n'est ni le couronnement, ni le prolongement de la démocratie parlementaire bourgeoise, mais une figure historique nouvelle , plus avant dans le développement de l'humanité, stiUcturellement différente de la démocratie bourgeoise. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque il s'agit et d'une idée polémique (contre Kautsky entre autres) et de la sanction d'un débat qui a traversé la ne Internationale dans les premières décennies du siècle.

Essentiel nous paraît dans cette idée le pari de civilisation qu'elle implique : la conviction que la démocratie bourgeoise, comme forme historique, ne peut être dépassée qu'au prix de la suppression de la sphère du politique comme sphère séparée dans le champ social et historique, au prix de l'auto-activité politique permanente des masses, en rapport avec la réorganisation consciente de toutes les formes de l'activité sociale. Autogouvernement des masses, tel est le contenu réellement novateur de cette idée et de ce pari, de cette seule grande utopie de ce siècle.

Ce qui détermine le cours illogique de notre histoire, c'est que ce pari a été perdu. Non pas partiellement, pour autant qu'il postulait une continuité historique, mais intégralement : au sens où il n'en reste rien dans la conscience des masses, au sens où, lorsque les masses renouent dans leur pratique avec cette utopie, elles le font sans mémoire historique et, le plus souvent, en payent le prix.

Insistons sur ce point :ce n'est pas un avatar de la Révolution russe que le pari des soviets, que prenait Lénine, ait été perdu, c'est un coup terrible porté à la seule grande utopie du siècle. Dans la réflexion de Lénine sur la société de transition, l'électri-

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fication et les soviets étaient indissociables. Ce couple a été brisé au point qu'aujourd'hui, le socialisme réel se présente dans la conscience historique des masses comme « l'électrification » (l'accession aux formes de la production moderne) d'une société plus ou moins arriérée sous le fouet et le joug. Pour le reste, non seulement le programme des soviets n'a pas été rempli mais, dans son renversement historique (c'est-à-dire sa « réalisation » concrète, pour paraphraser Alexandre Zinoviev), il en vient à représenter banalement son antithèse même :la dictature la plus brutale et la plus obtuse, l'absolue séparation des individus et de la classe« dominante » d'avec la sphère où se trame la politique, et l'aliénation du producteur, individuel comme collectif, à sa production. Ce n'est pas seulement que le concept d'une démocratie socialiste réelle, comme alternative historique à la démocratie bourgeoise, demeure une énigme pour l'immense majorité des·· exploités, ce n'est pas seulement cette perte d'utopie et d'alternative historique, m~.is c'est aussi que ce trop plein de « démocratie socialiste », de « socialisme réellement existant » harnaché et botté se dresse comme un immense obstacle, un gigantesque repoussoir face à l'aspiration des masses à une alternative historique.

C'est ainsi que la démocratie bourgeoise criblée d'artifices, historiquement fourbue, en vient à figurer, malgré tout, un horizon indépassable. Ce n'est pas la santé florissante de la barbarie capitaliste, mais bien cette involution de l'alternative socialiste qui constitue le terreau de la restauration de l'Homme. C'est elle seule qui fait que s'étende sur l'histoire cette opacité, cette nuit où tous les pouvoirs sont dictatoriaux par définition, où peut à nouveau se trafiquer la vieille camelote de 1 'humanisme bourgeois, où s'enhardit à nouveau l'idéalisme moralisant qui célèbre le règne des valeurs éternelles et la chute de l'histoire concrète, où se redressent les décors brisés du vieux libéralisme, où se célèbre, en bref, le misérable miracle du retour de l'Homme. Sans cette mise à nu de la perte de l'utopie socialiste, la nouvelle Iliade des droits de l'Homme ne serait rien.

Le retour de la morale et de la métaphysique est la musique d'accompagnement obligatoire du cafouillage de l'histoire. Prenez le Camus des années cinquante : sa morale de quatre sous est le produit direct de la révélation de l'existence des camps soviétiques. Cette histoire se répète aujourd'hui en farce avec les nouveaux philosophes, dont Deleuze disait à bon escient : « Ils procèdent par gros concepts, aussi gros que les dents

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creuses, la Loi, le Pouvoir, le Maître, le Monde, la Rébellion, la Foi, etc. » Ajoutons l'Homme en pensant aux homélies de Glucksmann et des Broyelle sur le Vietnam, par exemple.

Chacun connaît cette expérience sur la perception qui consiste à faire porter à un sujet des lunettes à travers lesquelles le monde se présente à 1 'envers : dans les premières minutes, il se cogne aux murs, mais si l'on poursuit l'expérience au-delà de quelques dizaines d'heures, la vision se redresse et le sujet peut déambuler normalement ... Faut-il, aujourd'hui, que l'humanité soit accoutumée aux lunettes du cours inversé de l'histoire pour adopter comme une idée neuve l'antienne immémoriale des droits de l'Homme, élimée jusqu'à la corde par deux siècles de barbarie capitaliste ! faut-il qu'il soit grand, le vertige de notre histoire pour que puisse encore se jouer la farce de cette restauration, de cette résurrection qui, sous prétexte de « retour au concret » (du style : « est-ce ainsi que les hommes vivent » ... ) bricole pour l'an 2000 les vieilles guimbardes métaphysiques que l'on croyait crevées à la tâche, du genre : totalitarisme du Concept, perversion intrisèque du Pouvoir, du Collectif, de l'Utopie historique et, pour tout ersatz, retour de l'Universel singulier vide de l'Homme et surtout, mise au ban de l'histoire, de tout concept positif d'un mouvement historique.

Le retour en force de cette métaphysique de l'Homme a pour effet immédiat l'organisation de la méfiance systématique visà-vis de l'histoire et la mise au rencart de tout concept de l'intelligibilité historique. Il ne s'agit pas que des nouveaux philosophes qui, ici comme en toute chose, ne sont que des bouffons ; au fond, la matrice de discours comme celui d'Amnesty International (dont le combat dans sa dimension pratique, politique, en fait, est infiniment respectable) n'est pas si différente :si un ancien officier de l'armée de Thieu, détenu dans une prison vietnamienne, et un militant du MIR, détenu dans les geôles de la DINA chilienne, sont deux entités strictement équivalentes - c'est-à-dire deux détenus politiques, deux hommes dont les droits sont molestés - , alors l'histoire n'est pas grand-chose, elle n'est pas un principe d'intelligibilité de notre monde et qu'importe le jeu antagonique des forces sociales et politiques, l'histoire qui les a l'un et l'autre, ces emprisonnés, conduits à cette situation de non-respect de leurs droits !

Voici donc comment l'indistinction de la barbarie ambiante induit un redoublement d'indistinction dans la perception des processus historiques et de leurs effets, à la restauration d'une universalité vide, au retour en force du faux concret; un faux

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concret qui évoque irrésistiblement celui de Feuerbach ou de Stirner.

La perte de la dialectique historique, l'effondrement de tout point de vue de la totalité historique concrète et la restauration dt:s dogmatismes creux débouchent alors sur l'entrechoquement des discours clos, de solipsismes obstinés d'où ne jaillit aucune lumière. Rappelons-nous par exemple cette passe d'armes récente entre Pliouchtch et Juquin à propos des droits de l'homme au Vietnam, que l'on peut résumer ainsi:

Pliouchtch- Ras-le-bol de la double morale qui fait passer les exactions du socialisme réel aux pertes et profits de l'histoire, ras-le-bol de ceux qui se cachent derrière les « conditions objectives » pour amnistier les crimes commis contre les droits de l'homme. Il faut appeler un chat un chat et le Vietnam une dictature!

Juquin -Il faut tenir compte des conditions objectives, sauf à vouloir faire oublier les crimes de l'impérialisme américain. Ceux qui en rajoutent sur les violations des droits de l'homme au Vietnam sont les mêmes qui n'en parlent pas lorsqu'il s'agit de l'Iran, de la Tunisie ou du Nicaragua. Ils font le choix délibéré de prendre le socialisme comme adversaire ...

Pliouchtch- Il n'y a pas de violation de droits de l'homme, de torture de droite ou de gauche ; la barbarie est une, le fascisme est dans ces méthodes. Ceux qui couvrent les tortionnaires ne valent pas mieux qu'eux ...

Juquin -Les outrances de ces attaques à sens unique dévoilent un anticommunisme forcené ...

Etc.!

Aussi choquante que soit la chose, il faut bien admettre que chacune de ces argumentations inconciliables comporte, sinon sa « part » de vérité, du moins son point de vue de vérité -indépendamment des pesanteurs tactiques qui les lestent. Il y a là un indice flagrant du déchirement de l'intelligibilité historique, la marque d'une plaie béante au flanc de l'histoire même. Chacune de ces argumentations comporte sa part de paralogisme et de pertinence. Impossible de se débarrasser simplement de celle de Pliouchtch, avec toutes ses outrances (lorsqu'il parle, par exemple des« Videla vietnamiens ») en diagnostiquant qu'il « passe dans l'autre camp». Impossible de rejeter en bloc celle de Juquin, quand bien même il couvre avec

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cynisme l'intégralité de la politique de la direction vietnamienne, en le désignant comme un pur stalinien. Si notre boussole historique nous incline, dans l'empoignade, à prendre plutôt le parti de Pliouchtch que celui de Juquin, c'est, au fond davantage selon ce qu'ils représentent l'un et l'autre que selon ce qu'ils disent. Mais combien est étroit, en l'occurrence, le défilé où doivent cheminer ceux qui, comme nous, ne veulent pas renoncer à l'intelligibilité historique, qui s'efforcent de se déterminer et d'analyser selon la dialectique de l'histoire concrète ! Moins étroit, il est vrai, que pour un Merleau-Ponty acharné, dans les années cinquante, à trouver semblable chemin entre camps soviétiques et fauteurs de guerre froide et, n'y parvenant pas, logiquement entraîné à révoquer en doute le marxisme luimême (cf. le dernier chapitre des Aventures de la dialectique, à mettre en rapport avec les articles sur les camps soviétiques rassemblés dans Signes). Mais tout de même ... Comme Victor Serge ?

Le plus tragique de l'affaire, c'est que l'histoire se répète lourdement et que, dans la sphère de l'idéologie, les restaurations semblent obéir au principe de l'éternel retour. Il suffit pour s'en convaincre de feuilleter aujourd'hui Leur morale et la nôtre de Trotsky. Au fond, j'aurai pu m'épargner la peine d'écrire cet article, en collant bout-à-bout quelques pages de citations de ce pamphlet ; l'essentiel y figure, contre les valeurs éternelles, la morale et la métaphysique ; tout au plus suffirait-il de substituer quelques noms plus récents à ceux de Boris Souvarine ou de Victor Serge ... Avec cette nuance, cependant, qui est notre petite fenêtre ouverte sur l'avenir : comme nous l'avons dit plus haut, notre époque et notre monde se partagent selon des lignes de fractures plus sinueuses et multiples que celui de 1938. Dans leur morale et la nôtre, Trotsky peut, sans excès de plume, reprocher aux nouveaux moralistes et métaphysiciens de capituler devant l'offensive de la réaction ; lorsqu'il écrit, par exemple : « Le moralisme de Victor Serge et de ses pairs et un pont menant de la révolution à la réaction ». Que les prises de position d'un Pliouchtch, à propos du Vietnam, soient lestées de davantage d'indignation morale que de clairvoyance ou d'esprit de fi~esse politique, c'est assez évident. Mais qui, parmi nous, songerait pour autant à lui reprocher de marcher sur ce « pont » dont parle Trotsky ?

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Tous ces paradoxes que nous avons évoqués, nous devons bien les accepter comme des sinuosités de la dialectique historique. S'il est un « milieu » où l'idéologie des droits de l'homme est florissante, c'est bien la dissidence, l'opposition dans les pays de l'Est. C'est au point que cette référence constitue, en fait, le seul ciment, le seul trait d'union de cette opposition multiple : un terrain suffisamment solide pour que puissent se serrer les coudes, dans un mouvement comme la Charte 77, des chrétiens, des socialistes dont la référence est la social-démocratie ouesteuropéenne, d'anciens cadres du PC, des marxistes révolutionnaires, par exemple. Un terrain suffisamment fertile pour que s'y nourrissent en permanence, durablement, l'ingéniosité et le courage des militants des divers courants de l'opposition polonaise .ou des combattants de première ligne des groupes de surveillance des Accords d'Helsiriski, en URSS. Dominique Lecourt a donc raison lorsque dans Dissidence et Révolution, il distingue fermement cette dissidence de « 1 'idéologie occidentale » de la dissidence qui, sous couvert d'antimarxisme radical, exprime une idéologie de la démission politique des intellectuels.

Dans un très beau texte écrit à l'occasion du dixième anniversaire du Printemps de Prague, le Hongrois Miklos Haraszti (auteur du Salaire aux pièces) exprime lumineusement dans quel mouvement de la conscience historique s'est dessinée cette prééminence de la bataille pour les droits de l'homme dans les pays de 1 'Est :

« ( ... )Il n'y a donc plus d'espoir. Depuis 1968, plus rien ne peut ressusciter la foi en la société officielle. Cette situation de sans-espoir a cependant engendré quelque chose de bien plus solidement fondamental que n'importe quelle indulgence du pouvoir dans le sens d'une éventuelle et future évolution démocratique.

«Dans toute l'Europe de l'Est est apparu l'homme démailloté de la culture de l'Etat : le dissident. Il rompt avec la recette de progrès qui prescrivait jusqu'alors de s'insérer dans l'appareil afin que là, chacun « à sa place » s'active, demande et attende. Attende quoi ? que cet appareil change de cap. Maintenant, en voulant le changement tout de suite, cet homme-là réalise sa liberté. Il parle et agit sans autocensure, car il s'est rendu compte que si la liberté est quelque part, elle est dans les hommes ou nulle part. Autant qu'à l'oppression, sa résistance s'adresse aux utopies. Il renonce aux scénarios sophistiqués de

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l'histoire pour ne plus reconnaître qu'un seul projet : toute la dignité de l'Homme.

« Le simple fait de son existence attaque dans ses fondements la dictature du Bien public. Une vive terreur répond à sa naissance, mais, pour la première fois, cette terreur ne s'abat pas sur des innocents mais sur des gens qui réellement et résolument violent sa loi ( ... ) Ne pleurons donc pas sur la fin de l'espoir en un progrès de ce socialisme d'Etat qu'août 1968 a emporté avec lui. Cet espoir était la maladie de 1 'Europe de 1 'Est.

« Avec tout ce que sa lutte semble avoir d'«illusoire», c'est pourtant le mouvement des droits de l'homme qui, aujourd'hui, présente les meilleurs signes de bonne santé. »

Ce qui est remarquable dans ce texte, comme dans beaucoup d'autres des dissidents, c'est la formulation d'aspirations authentiquement révolutionnaires dans des concepts d'emprunt . Le changement de cap des opposants que mentionne Haraszti (et qu'évoque aussi de façon très pertinente le livre de Marc Rakovski : le Marxisme face au pays de l'Est) est en effet fondamental. L'enjeu en est beaucoup plus qu'une réorientation politique : un renversement d'espérances, une nouvelle inspiration, un nouvel enracinement du combat contre la bureaucratie . Ce qu 'exprime au fond le mouvement de la pensée qu'évoque Haraszti, c'est la conviction (qui succède à l'ère des réformes avortées) que l'opposition n'a rien à discuter ou à négocier avec la bureaucratie, parce qu'elle se situe sur un tout autre terrain que cette dernière , parce qu'elles ne partagent rien , en termes d'utopie historique ou de projet de société. Parce que, confrontée au « réalisme » souple ou brutal de la caste au pouvoir, l'opposition se situe résolument ailleurs, dans un autre système de valeurs, dans un autre horizon de l'histoire réelle. A sa racine, l'aspiration que Haraszti formule dans la terminologie de l'universalisme jacobin est autenthiquement révolutionnaire ; elle prolonge celles qui, pendant le Printemps de Prague, ont grandi sous la bannière du « socialisme à visage humain».

Il est parfaitement exact et avéré qu'au nom de l'Homme et de ses droits imprescriptibles, on peut aussi bien, comme les Communards, partir à l'assaut du ciel que les exterminer sous la mitraille. Il est vrai aussi que, pour la plupart des dissidents des pays de l'Est, la démocratie bourgeoise parlementaire, comme forme, se présente comme un idéal de démocratie absolue pour lequel il vaut la peine de se mobiliser et com-

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battre :comme si la monstrueuse involution de l'histoire et de la conscience historique qu'a signifié le stalinisme faisait tourner les calendriers à l'envers et désignait pour 1979 : « 1848 ».

Mais cette aspiration indistincte et souvent confuse des dissidents à la démocratie, au respect de l'homme et de ses droits, à sa liberté, n'a rien à voir avec l'aspiration à une restauration du capitalisme, de l'écon9mie de marché. Sa confusion est d'abord la rançon de l'absence de système de référence positif à la démocratie socialiste. Ce qui se cherche et tâtonne dans cette semi-obscurité du post-stalinisme, dans l'aspiration à une société « humaine », c'est bien la même exigence, la même utopie que celle du Lénine de l'Etat et la Révolution : une société autogouvernée par les travailleurs. Dans tous les pays où ces aspirations, qui s'avancent aujourd'hui vêtues des oripeaux de l'humanisme radical, entrent en conjonction avec des luttes sociales de quelque ampleur -en Pologne, par exemple - il apparaît assez clairement quel vent de l'histoire les pousse.

Sans doute, ces seuls habits d'emprunt de l'humanisme radical ne peuvent-ils tenir lieu de conscience révolutionnaire jusqu'au bout. Mais il ne faut jamais perdre de vue ce que désigne, dans l'immense dégorgement du stalinisme, la revendication de la reconnaissance de la dignité de l'homme. En termes concrets, cette revendication signifie la liberté de penser, de s'exprimer, la liberté de la presse, le pluralisme politique, la liberté de circuler, de s'organiser, etc. Un programme révolutionnaire et non simplement « démocratique » pour les pays de l'Est. Sans doute, tous ceux qui aujourd'hui, luttent dans ces pays pour la démocratie et la dignité de 1 'homme ne seront-ils pas prêts à remplir ce programme lorsque se dessineront, dans l'affrontement frontal entre les masses et la bureaucratie, les alternatives historiques : démocratie socialiste ou dictature bureaucratique, ou restauration bourgeoise. Alors se déchirera le manteau de l'humanisme radical, et l'affrontement des projets historiques et des projets de société se déroulera à terrain découvert :comme pouvait se dérouler, dans l'histoire ouverte des années vingt, l'affrontement entre Lénine et Kautsky.

Alors, la métaphysique de l'Homme ne sera qu'un souvenir.

Alain Brossat février 19 79

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