Blandine BARRET-KRIEGEL « L'Etat absolutiste » de Perry Anderson
L'analyse de l'Etat absolutiste a toujours été l'une des croix du marxisme. Engels avait écrit : « La monarchie absolue des XVIIe et XVIIIe siècles maintint la balance égale entre la noblesse et la bourgeoisie » (l'Origine de la Famille, de la Propriété et de l'Etat, Paris, 1954, p. 157). Son analyse suffisait à ranger derrière Boris Porchnev toute une génération d'historiens dans la conviction que l'Etat était une mer morte, un espace vide, un degré zéro de l'histoire. Récemment, avec Hill, Althusser et aujourd'hui Anderson, cette perspective s'est renversée : redécouvrant à la politique une autonomie, on a transformé la définition de l'Etat absolutiste qui est devenu « un Etat seigneurial, une carapace de la noblesse ».Cette analyse, Perry Anderson s'efforce de l'étayer dans son livre avec une méthode renouvelée : l'étude comparative des Etats d'Europe de l'Ouest et d'Europe de l'Est, sur une période pluriséculaire. Une hirondelle ne fait pas le printemps mais l'œuvre d'Anderson est incontestablement le signe d'un redéploiement de l'histoire politique que le succès, depuis bientôt cinquante ans, de l'histoire économique et sociale avait condamnée à faire un peu longuement antichambre. Du coup, la voici bousculant les habitudes admises, car le rythme propre à l'histoire de l'Etat, le « trend » comme disent les Anglo-8axons, s'étale sur plusieurs siècles de même que son territoire déborde les frontières nationales. Anderson se promène ainsi du XV e siècle au XVIIIe siècle en Espagne, en France, en Angleterre, en Italie,
en Suède, en Prusse, en Pologne, en Autriche et en Russie, et sans même dédaigner pour mieux établir ses comparaisons, une incursion au Japon et en Turquie. Un programme considérable dont la perspective sociologiste demeure dominée par une histoire de classes. Dans un champ aussi vaste, il n'était, sans doute, pas question d'entreprendre, à propos de chaque Etat, une recherche de première main, et l'étude d'Anderson est essentiellement une synthèse réfléchie des travaux disponibles.
Quelles sont ces caractéristiques de l'Etat absolutiste ? Sa gerbe n'étant point avare, l'auteur les livre d'emblée dans le modèle - on dirait presque l'idéal-type- que dessine son introduction. L'Etat absolutiste, Etat seigneurial, est organisé au service de la classe féodale dominante dans le but d'extraire de la nation la rente féodale - non plus locale mais centrale ; il est militariste, mercantiliste, et patrimonial.
Militariste : « Au plus profond de leurs structures, les Etats absolutistes reflètent cette rationalité archaïque. C'étaient des machines faites principalement pour les champs de bataille » (tome 1, p. 33) Mercantiliste, car « le mercantilisme représentait exactement les conceptions d'une classe dirigeante féodale qui s'était adaptée à un marché intégré et avait cependant préservé la vision essentielle de l'unité de ce que Francis Bacon appelait « les considérations d'abondance et les considérations de puissance » (p. 41). Patrimonial : « L'Etat était considéré comme le patrimoine du monarque et en conséquence les titres de propriété pouvaient s'acquérir par l'union de deux personnes » (p. 41). Les forces du capitalisme qui travaillent le monde féodal demeurent d'après l'auteur des forces dominées.
Les avantages d'une telle problématisation ? Rien moins que négligeable :elle autorise, en effet, dans l'unité d'une Europe de l'Atlantique à l'Oural, l'observation, à travers le déplacement d'Ouest en Est de la forme étatique absolutiste, de l'unité de la civilisation qui a présidé à l'émergence des sociétés industrielles. elle rend compte de l'état permanent de conflit armé virtuel. caractéristique de la période ; elle explique la perpétuelle rémanence des aristocraties et la prolifération des sociétés de cour ; et elle aboutit finalement, en conclusion, à une interprétation de l'Etat absolutiste comme prolongement de la féodalité. Le capitalisme s'expliquerait à partir de sa forme antérieure, de son origine féodale. Bénéfice secondaire d'une telle proposition : le développement capitaliste du Japon, l'un des rares pays non européens qui ait connu une organisation féodale comparable à la nôtre, s'en trouverait éclairé. L'interprétation
d'Anderson retrouve donc celle des historiens allemands du XIXe siècle qui attribuaient à la germanité féodale la responsabilité du développement original du monde occidental. L'auteur répugne cependant à la description d'une évolution endogène ; la souveraineté morcelée et la propriété échelonnée du monde féodal n'aurait donné qu'un élan initial à l'essor du capitalisme émergeant dans les interstices vacants ou à la périphérie incontrôlée du féodalisme. Le capitalisme, conclue-t-il, est né de la rencontre de la féodalité et du monde antique par réactiva tion à la marge des Cités-Etat.
Mais les inconvénients ? ce modèle de l'Etat absolutiste qui, sous un même concept , rassemble des formes politiques très diverses opère un effet de rabattement : rabattement des Etats d'Europe occidentale anglais et français sur l'espagnol, rabattement des Etats occidentaux sur les Etats orientaux. L'opération serait bénigne si elle ne laissait finalement échapper l'intelligibilité de certains régimes au nombre desquels l'Angleterre. Anderson l'avoue volontiers : « L'Angleterre ne connut qu'une variante curieusement contractée à tous les sens du terme de « l'Etat absolutiste » (tome 1, p. 118). Autant dire que le modèle ne s'y applique pas. Mais , et c'est là la question, la concept d'Etat absolutiste-seigneurial s'applique-t-il à des régimes politiques qui ont supprimé le servage? Notre auteur ne disconvient pas du fait que la disparition du servage en Europe de l'Ouest et sa pérennisation en Europe de l'Est fait une différence appréciable, mais il s'abstient ct 'en tirer t ,mtes les conséquences.
En vérité, la destruction du servage réalisée précocement en Europe de l'Ouest par les édits d'affranchissement royaux a ruiné le régime politique seigneurial, car elle ne transforme pas seulement les conditions économiques d'extorsion de la plus-value, elle modifie les conditions politiques entre dominants et dominés, puissants et faibles . La seigneurie, c'était « l'unité organique de l'économique et du politique » comme le dit justement Anderson. Plus joliment, le légiste Loyseau avait défini la seigneurie comme « la puissance en propriété ».L'Etat souverain sépare, quant à lui, le pouvoir de la propriété et détruit la politique seigneuriale fondée sur l'impérium et le dominium. Aux francs sujets, l'émancipation réalisée par les rois affranchisseurs apporte, en effet, avec la sécurité juridique, un statu libertatis sensiblement différent de celui du citoyen romain, par lequel le pouvoir central s'engage à garantir pour
chacun la libre appropriation de son corps propre et établit en quelque sort le premier droit de l'homme. Dès lors, le pouvoir renonce à exercer le jus vitae nescisque, le droit de vie et de mort du maître sur l'esclave ou du chef militaire sur les soldats. Il est donc limité.
L'Etat de droit où l'on prend peu à peu l'habitude de régler les litiges sociaux par le droit au lieu de les trancher par la guerre, cet Etat limité en haut par la loi et borné en bas par les droits individuels ne se développera qu'en Europe de l'Ouest et demeurera introuvable en Europe de l'Est. Plus tard, seulement plus tard, l'Europe de l'Est a inventé d'autres formes étatiques, la nation-Etat allemande, le parti-Etat russe ...
Il est possible au demeurant que l'Etat absolutiste, ou ce qu'il y a d'absolutiste dans l'Etat soit seigneurial et soit, nous le penserions volontiers, une rémanence de la seigneurie. Mais voilà, l'absolutisme n'est pas le tout de l'Etat classique ou~ pour parler plus clair et prendre un exemple comme celui de la France, ce qu'il y avait d'absolutiste dans l'Etat, de seigneurial, de mercantiliste, de militariste et de patrimonial a été sans cesse contesté, mis en déséquilibre par ce qui relevait de l'Etat de droit : ainsi la souveraineté contre la suzeraineté, l'inaliénabilité des biens de la couronne contre leur patrimonialité (elle s'impose définitivement sous Henri IV), etc. Bref, ce que manque Anderson avec son Etat-absolutiste-seigneurial, c'est justement l'Etat de droit qui l'a vaincu - et, pour commencer, justement en Angleterre, cas concret qui justement échappe à l'auteur -cet Etat de droit qui n'est pas militariste, qui n'est pas mercantiliste et qui n'est pas patrimonial, cet Etat qui seul a donné naissance aux démocraties libérales.
Reste alors une question : pourquoi Anderson fait-il cette impasse sur l'Etat de droit ? Parce que, peut-être, la perspective économiste et sociologiste qu'il a adopté l'incline à demeurer définitivement indifférent à l'histoire des Etats.
Blandine Barret-Kriegel * 2 volumes, traduction française, éditions Maspero, Paris 1978.