Jean-Pierre GARNIER Lucien Sfez ou le purgatoire autogéré A propos de <<l'Enfer et le Paradis»
Jean-Pierre Garnier fut un militant de la Jeunesse communiste révolutionnaire ( JCR) avant 68, à Toulouse, puis de l'OCT jusqu 'en 1974. A ujourd'hui inorganisé, il reste lié à l 'extrême gauche et collabore à la revue Parti-pris.
Il a publié, en collaboration avec Denis Goldschmidt le Socialisme à visage urbain, essai sur la locale-démocratie aux éditions Rupture, et la Comédie urbaine, aux éditions Maspero. On lui doit encore un bref pamphlet le Marxisme lénifiant, aux éditions Sycomore.
Des petits maîtres du prêt-à-porter « néo-philosophiques » aux chantres bien en cour de la « nouvelle culture politique », sans parler de quelques gourous de renom qui daignent quitter les hautes sphères de la culture élitiste où ils planent d'ordinaire pour venir dire leur mot sur ce qui se passe sur terre, c'est à qui fera preuve de plus d'imagination pour nous convaincre que marxisme rime avec totalitarisme.
Le refrain est connu, direz-vous, puisqu'il a servi de leitmotiv, à la belle époque de la guerre froide, aux propagandistes du Plan Marshall et autres croisés de l'Occident : la reconstruction de 1 'Europe du Capital allait alors de pair avec son « réarmement moral ». Aussi, tout intellectuel qui se voulait « progressiste » devait-il se garder de mêler sa voix à celle des défenseurs attitrés de l'ordre bourgeois. Or voilà qu'aujourd'hui,
l'antimarxisme fait fureur dans les salons de l'intelligentsia. A quelques variations près, les têtes pensantes de la droite éclairée et de la gauche dans le vent reprennent la même chanson. Bien plus, ils chantent à l'unisson. Le couplet est toujours le même : le Goulag gîte au sein du marxisme comme le vers dans le fruit et le socialisme qui s'en inspire ne peut que conduire à la barbarie. Peu importe que les versions douteuses qu'en propose la bureaucratie ne servent en réalité à celle-ci qu'à couvrir ses infamies. Le marxisme, à cet égard, ne bénéficie pas du privilège des appellations contrôlées : à force d'être apposé sur des marchandises avariées, le label a fini par recevoir son sens de ce qu'il camouflait. De-là à imputer à l'étiquette le contenu du flacon, il n'y avait qu'un pas. Rares sont ceux qui ne l'ont pas encore franchi.
Entre deux conseils à Michel Rocard sur le meilleur moyen de faire coïncider, dans les esprits sinon dans les faits , l'âge de la Trilatérale avec celui de « l'autogestion » cher à son compère Rosanvallon, Jacques Julliard reprend à son compte l'assimilation habituelle du marxisme à ce qui est présenté comme tel dans les pays où règne cet étrange « socialisme » que l'on qualifie par antiphrase de « réel ». « Que celaplaise ou non, le Goulag est passé par là, opine Julliard , et l'on ne voit pas au nom de quel privilège extra-historique, au nom de quelle « Immaculée Conception », le marxisme resterait la seule théorie innocente de la praxis à laquelle elle a, bon gré mal gré (sic), donné naissance » 1 . Marx aurait donc accouché des massacres perpétrés sous l'égide de Staline ou de Pol-Pot, comme jadis sans doute, si l'on s'en tient à cette vision idéaliste, le Christ engendra à son insue l'entreprise d'extermination des mécréants menée par la très sainte Inquisition. A ce compte, le catholicisme devrait être crédité de méfaits auprès desquels ceux commis au nom du communisme paraissent être encore loin du compte. Il est vrai que ces derniers ont été accomplis par des régimes qui ne sont pas encore séculaires. Quoi qu'il en soit, depuis que le monde est monde, ce sont les idées qui le font tourner, et gare aux matérialistes qui osent encore en douter : leur incrédulité à l'égard de cette vérité première prouve tout simplement qu'en définitive, les véritables esprits religieux, ce sont eux.
C'est en effet ce qui ressort des discours d'un nouveau venu sur le marché des idées reçues, Lucien Sfez, pour qui les distinguos que d'aucuns s'entêtent à effectuer entre ces « figures imaginaires » que sont le capitalisme et le socialisme, la bour-
geoisie (ou la bureaucratie) et le prolétariat, les exploiteurs et les exploités, les dominants et les dominés, le réformisme et la révolution ... ne font que renvoyer à la « mythologie manichéenne des oppositions réglées », au « sempiternel dispositif de 1 'Enfer et du Paradis »,en un mot à la « théologie politique »2.
Malgré son incroyance proclamée, ce grand prêtre du « décodage » n'a rien trouvé de mieux, pour exorciser le démon de la lutte des classes, que de forger un deus ex machina de rechange et de l'ériger en moteur de l'histoire :la « politique symbolique, dont la « critique » doit désormais prendre le pas sur celle de l'économie politique capitaliste. Avec un effet en retour surprenant, bien réel celui-là : fournir à la politique que les apologues de la néo-social-démocratie française préconisent, pour sortir l'économie capitaliste de la crise , le rideau de fumée qui leur manquait. 1. Un penseur en état de grâce
Dans la constellation des idéologues qui s'affairent à redonner quelque lustre à une pensée bourgeoise que l'on avait un peu trop vite cru déclinante, une étoile montante brille d'un éclat insolite : Lucien Sfez. La fulgurance de son ascension au firmament du star-system intellectuel était pourtant passée inaperçue, malgré les efforts de son bénéficiaire pour la rendre spectaculaire à grands coups de colloques et autres « séminaires » dont les résultats scientifiques importaient d'ailleurs moins que leur impact publicitaire. A l'époque, il est vrai, le rayonnement des thèses d'un Michel Foucault dans le ciel de l'idéologie dominante ou la « formidable explosion de pensée libre » que nous aurait valu l'éclatement de la « fusée Castoriadis », aux dires de Jacques Julliard, avaient contribué à éclipser, voire à rejeter dans les ténèbres de l'« obscurantisme marxiste », tout ce qui ne participait pas directement à la remise sur orbite des « valeurs » éternelles de l'Occident. Or, à la différence des innombrables croque-morts et fossoyeurs qui dansent la sarabande autour du cerceuil d'un Marx qu'ils n'en finissent pas d'enterrer, Lucien Sfez avait eu la prudence de ne pas imiter ces « orphelins d'idéologie » qui s'empressent d'aller exhumer du panthéon bourgeois quelques cadavres théoriques, pour les réembaumer à l'aide des divers « apports » des disciplines à la mode qui feront croire à leur résurrectionJ . Pour Sfez, au contraire, les « idoles » que les élites manipulent pour établir ou
consolider leur pouvoir méritent toutes d'être déboulonnées, comme si la seule image de marque qui vaille pour un « clerc », en ces temps de désenchantement et de scepticisme, était celle de l'iconoclaste.
De fait, Sfez se garda bien, pendant toute l'interminable campagne électorale des années soixante-dix, de s'engager ouvertement dans l'un ou l'autre camp. Il voulait faire figure de « franc-tireur », mais non de partisan. Tandis que les chevauxlégers de la « dissidence » libérale-avancée allaient caracoler du côté de l'Elysée, au grand dam des jeunes turcs de la gauche moderniste qui piaffaient d'impatience en attendant d'en faire autant lorsque les lieux du pouvoir auraient changé d'occupant, Sfez faisait part de son intention de « prendre le maximum de distance critique par rapport aux compromis de l'an 2000 » et de « tourner en dérision les hommes de pouvoir, y compris ceux de la gauche »4 .
A première vue, cette profession de foi « anarchiste » pourrait susciter la sympathie des révolutionnaires, pour qui la lutte contre 1 'ordre établi implique le refus de toutes les compromissions auxquelles nous invitent les thuriféraires de la collaboration de classes et de la « concertation » entre « partenaires sociaux ». A une époque où les partis « socialiste » et « communiste » incitent les travailleurs à « confondre libertés démocratiques des masses avec institu tians démocratiques bourgeoises, opposition à la dictature bureaucratique et au régime du parti unique avec opposition au pouvoir des conseils ouvriers, et, à la limite, « austérité >> imposée par un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie pour restaurer le taux de profit capitaliste avec «étape de transition vers le socialisme »s , le rôle des « intellectuels critiques » qui, bien que non marxistes, démasquent ces impostures visant à restabiliser l'ordre bourgeois, ne saurait être tenu pour quantité négligeable. Hélas Lucien Sfez n'est pas Leonardo Sciascia ni Noam Chamski. Ce dernier a d'ailleurs parfaitement défini le genre dont relève le « discours décapant » que Sfez pratique sous les applaudissements des représentants de l'establishment :la « tactique de la feinte dissension »6 . Reconnaissons toutefois que dans cet art, Sfez est passé maître.
A la manière de Michel Jobert, Lucien Sfez ne se veut ni de droite ni de gauche mais « ailleurs ». Là s'arrête cependant la ressemblance. Sa volonté d'« échapper, en les désamorçant, aux contraintes des clivages » 7 , 1 'a en effet conduit à adopter une tactique destinée à décourager ceux qui cherchent à le
« situer » :l'ubiquité. Comme la politique dont il prétend renouveler la « science », Sfez est la la fois « nulle part ... et partout ».
Ce qui vaut pour la collectivité vaut, en effet, pour l'individu : aucune grille de lecture, aussi sophistiquée soit-elle, ne saurait rendre compte à elle seule des « processus complexes à multilignes entrecroisées » qui composent le réel. Dans une société où les décisions des dirigeants, soumises au jeu « pluriel » de « rationalités multiples et enchevêtrées », tantôt convergentes tantôt divergentes, sont « latéralisées » par rapport aux buts officiels des gouvernants et aux intérêts du Capital, il est vain, selon Sfez, d'imputer à une causalité surdéterminante l'explication des faits sociaux. De même, étant donné la diversité des influences qui modèlent la personnalité de chacun et son « irréductibilité » aux approches unilatérales qui n'en retiennent que certaines facettes, toute tentative pour cataloguer un individu à partir de sa situation et sa position de classe est vouée à l'échec. C'est la raison pour laquelle il faut résolument rejeter les catégorisations simplistes et normatives de la « macro-politique , celle qui prétend du haut de l'histoire, nous dire le beau, le vrai, le bien». La sainte horreur qu'éprouve Sfez pour les classifications ne l'empêche pas, cependant, de passer le plus clair de son temps à séparer le bon grain de l'ivraie et d'envoyer sans rémission ceux qui, à ses yeux, pèchent par « dogmatisme » dans l'enfer qu'il a créé à leur intention, celui de la « théologie ». Parmi ces damnés, figurent en première place les marxistes coupables d'accorder une importance excessive à la division en classes, jugement qui autorise Sfez à s'autoproclamer « inclassable ». Dès lors, point n'est besoin pour-lui de préciser ses positions .politiques : leur « fluidité » - pour utiliser un euphémisme - ne serait que l'effet de l'entrelacs des « flux » qui le traversent.
Telle furet de la chanson, Sfez ne cesse de courir d'un arbre à l'autre dans la forêt des signes, croyant par là se rendre insaisissable. On le croyait juriste, il se montre aussi sociologue. D'autres le prenaient pour un philosophe, il lui arrive de jouer aux anthropologues. Certains l'imaginaient quelque peu historien, il parvient à persuader les naïfs qu'il maîtrise aussi l'économie. Quant à la sémiologie, elle n'aurait plus de secrets pour lui. Et foin de sectarisme ! Pour tous ceux qui ont compris l'inanité des « visions totalisantes » face à un monde qui se révèle de plus en plus « éclaté », l'éclectisme est, si l'on peut dire, de rigueur. Faisant flèche de tout bois, les traits qu'il décoche
contre les « fabricants d'images symboliques » proviennent d'un arsenal des plus hétéroclites :Foucault, Lacan, Baudrillard, Guillaume, Le Roy Ladurie, Clastres, Attali, Deleuze, Duvignaud, Castoriadis et compagnie. Il arrive même que Marx soit mis à contribution, avec de sérieuses réserves, comme il se doit, sur lesquelles nous reviendrons. Pour légitimer ces emprunts tous azimuts aux succès de librairie du moment, Sfez invoque le « brouillage des codes, des fonctions, des acteurs », comme si le recours à des fragments épars de théorisations disparates garantissait une compréhension non mystifiée de l'« hypercomplexité de la machine sociale ». En fait, il s'agit d'abord, pour ce touche-à-tout, de brouiller les pistes. Car ses « dérives » interdisciplinaires et son « errance » entre les divers courants de pensée suivent une direction bien précise, qui se trouve être, comme par hasard, celle prise par bon nombre de gens qui restent convaincus que l'on peut« rompre avec le capitalisme » sans faire la révoluiton. Comme quoi on peut rejeter la « théologie politique » tout en continuant de croire aux miracles! II. La « politique éclatée » ou le Capital en miettes
Les « itinéraires juxtaposés en vadrouille, quelquefois connectés, quelquefois sans liens », que Sfez nous dit emprunter, se révèlent à 1 'usage des chemins plu tôt fréquentés. Ce hippie de la théorie n'a rien d'un marginal. Et si l'on quitte le champ du « symbolique » où il aime à nous entraîner pour retrouver l'espace institutionnel et idéologique du capitalisme français dans sa phase actuelle de développement, on s'apercevra bien vite que le combat « sans répit » que Sfez prétend livrer aux « illusionnistes du pouvoir » s'avère n'être en réalité qu'une incessante partie de cache-cache derrière les piliers de l'ordre établi.
Les divagations de Sfez sur le ou les pouvoirs ne sont pas le fait d'un promeneur solitaire : s'il lui arrive de rêver, c'est en fort bonne compagnie. Très paradoxalement, ces « illusionnistes » dont il affirme vouloir démasquer les mystifications et dénoncer les manipulations constituent aussi son public de prédilection. Serait-ils masochistes ? Evidemment non : ils décèlent en Sfez, comme en beaucoup d'intellectuels « critiques » de la« génération perdue», moins un censeur qu'un bouffon.
Grand pourfendeur de « mythologies », cet éminent profes-
seur de sciences politiques soucieux de « décaper et corroder », de « trouver et au besoin de provoquer les fissures, les brèches, les contradictions internes aux appareils », officie le plus souvent en des lieux qui effectivement auraient grand besoin d'être subvertis. Du moins si l'on est assez naïf pour imaginer qu'en l'absence de poussée populaire de grande ampleur leurs occupants seront assez suicidaires pour scier la branche sur laquelle ils sont confortablement assis. Toujours est-il que l'université de Paris-Dauphine où Sfez enseigne d'ordinaire, connue jusqu'en Chine pour la qualité des « gestionnaires » qui en sont issus8, de même que l'Ecole nationale d'administration, berceau d'une technocratie dont la réputation n'est plus à faire, ou l'Ecole normale supérieure, pépinière de penseurs de haut rang indispensables au prestige de la France, où Sfez est invité de temps à autre à faire quelques conférences, comptent parmi ces institutionss étatiques dont le rôle dans la reproduction du système capitaliste n'a rien de symbolique. Or, il ne semble pas que la stabilité de leurs assises ait eu, jusqu'ici, beaucoup à souffrir du « travail de sape » que Sfez déclare exercer sans relâche pour miner les certitudes sur lesquelles s'appuient les dirigeants pour continuer à diriger. Au contraire, tout laisse à penser qu'il s'emploie consciencieusement à reboucher ce que la « taupe » chère à Marx s'évertue de creuser ! Il est vrai que, selon Sfez, « ni Marx, ni personne n'ont jamais rompu avec quoi que ce soit », et que croire possible une rupture avec l'ordre existant participe précisément d'une vision « théologique »9. Dommage que ce discours, somme toute rassurant, s'adresse principalement à ceux qu'une telle rupture pourrait inquiéter : il y perd beaucoup en crédibilité.
Le mandarinat universitaire, en effet, ne constitue qu'une partie du public auquel Sfez s'adresse d'ordinaire. Une grande partie de son activité est également consacrée à mettre sur pied des rencontres où nulle place n'est laissée au hasard. L'objectif est de faire « dialoguer » des personnalités qui incarnent ces différents niveaux de rationalité dont le « télescopage »,par les « effets de latéralisation infinis» qu'il produit, est à l'origine de cette fameuse « irréductibilité » du réel à une « lecture à sens unique » :en termes de « lutte des classes», par exemple. C'est ainsi que l'on a pu voir« plancher, lors de colloques et de séminaires où Sfez jouait les maîtres de cérémonie, d'anciens ou de futurs ministres, des politiciens de renom, des hauts fonctionnaires, des bureaucrates syndicaux placés suffisamment haut dans la hiérarchie pour ne pas rabaisser les débats au niveau des
préoccupations terre-à-terre où les militants de base les confinent d'habitude ; le tout, « couvert » par des plumitifs représentatifs de la presse bien pensante de « droite »et de« gauche », catégories dont ces manifestations confirment plus que jamais la non-pertinence. Si ces séances de brain-storming mondain donnent lieu à des échanges de vue courtois qui plongent en général l'assistance dans un état parfois proche de l'assoupissement, certaines interventions viennent néanmoins témoigner de l'existence de ces effets seconds auxquels Sfez accorde tant d'importance dans ses argumentations. Mais, fonctionnant un peu à la manière d'un boomerang, ils frappent d'invalidité ce qu'ils devaient attester.
Au cours d'un colloque traitant du « pouvoir » et des« décisions », ou la « traduction » des secondes dans le langage du premier avait été définie par Sfez comme l'essence même du politique, Alain Cotta, économiste que l'on ne saurait suspecter de marxisme, rappela comme s'il s'agissait d'une évidence, que si les décisions des dirigeants capitalistes étaient « émiettées » et « ponctuelles », voire contradictoires entre elles, toutes participaient cependant d'un processus unique et global : la mondialisation du Capital, sous sa forme financière aussi bien que productive et technologiqueiO . Bien sûr cette représentation unificatrice de la réalité allait à l'encontre de la vision « éclatée » que Sfez en présentait, vérification de la thèse bien connue de la convergence de vues entre les descendants de Ricardo et ceux de Marx unis, comme dirait l'ineffable Castoriadis, dans une même « adoration de la « rationalité » capitaliste, de la technique et de l'organisation »11 .
Autre moment fort de ce colloque, une réponse du PDG de Kodak qui, avec le vice-président de Creusot-Loire, figurait en tant que « décideur » dans cette rencontre « au sommet ». Elle s'adressait à Jacques Chérèque, secrétaire national de la métallurgie CFDT, apparemment plus à l'aise dans ce face-à face serein avec des représentants - et non des moindres - du Capital que sur le terrain des affrontements concrets qui opposent le prolétariat lorrain aux forces de l'ordre bourgeois. Au bonze syndical qui lui reprochait de ne guère s'occuper du sort des travailleurs français dans ses stratégies de délocalisation à l'échelle internationale, le « patron en chef » de Kodak rétorqua tranquillement que, dès lors qu'une ouvrière philippine pouvait pour 1 ,50 F de l'heure effectuer un travail identique à celui qu'accomplit une ouvrière bretonne pour 20 F de
l'heure, il faudrait être « complètement fou » pour ne pas transférer la production là où les coûts salariaux sont plus de 10 fois moins élevés. Quant aux « retombées » des fermetures d'établissements sur le personnel, c'était à l'Etat de s'en occuper. « Ce qui compte c'est la prospérité de l'entreprise», ajoutait le vice-président de Creusot-Loire dans la foulée, « même si elle ne coïncide pas avec les intérêts des travailleurs » (sic). Réponse pleine de bon sens qui oblige en revanche à s'interroger sur le sens de la remarque « critique » de Jacques Chérèque.
Contrairement à ce qu'avait avancé Sfez en introduction, les « grands absents » du colloque n'étaient pas les «gouvernants, chargés directement, à main nue, du travail de symbolisation » - la « politique symbolique » a, elle-aussi, ses travailleurs manuels ! - mais les gouvernés. Jacques Chérèque n'était donc pas obligé de faire la leçon aux exploiteurs pour conforter son image de marque de défenseur des exploités. Mais voilà , ce cacique de la CFDT s'est, lui aussi, converti à la foi en un monde « éclaté » soumis à plusieurs logiques simultanées et imbriquées, où la rationalité du profit aurait cessé d'être déterminante. Il refuse l'idée d'un « centre unique de décision qui s'appellerait capitalisme monopoliste d'Etat ou multinationales, et qui structurerait l'ensemble des décisions », version « poujado-marxiste » du pouvoir. Chérèque suggérerait à son tour de prendre en considération l'existence de « centres de pouvoirs pluriels qui gouverneraient des décisions plurielles, elles aussi »12. D'où, sans doute, son interpellation des PDG sur leurs « responsabilités » à l'égard des prolétaires :il espérait faire vibrer en eux autre chose que la fibre des profiteurs, titiller peut-être ces « rationalités de l'inconscient qui laissent toujours des traces dans nos décisions les plus positives, les plus prétendument réalistes ». Pour le prochain colloque, il faudra prévoir des divans.
Sans doute, est-ce cette difficulté à « cerner » I.e pouvoir capitaliste qui devait conduire, quelques semaines plus tard, les fédérations syndicales de la métallurgie à refuser de prendre la moindre initiative centrale d'envergure à la suite de la« réunion bidon » du 23 février 1979 entre les directions de la CFDT et de la CGT, et le ministre de l'Industrie qui s'était contenté de les renvoyer devant les patrons de la sidérurgie. A quoi bon, en effet, une marche nationale sur la capitale ou une grève générale puisque « l'ennemi est devenu introuvable » et que la direction des affaires est assurée à partir d'une pluralité de centres difficiles à « localiser » ? Contraint d'aller au charbon, si l'on peut dire, Chérèque aurait dû expliquer aux ouvriers en colère ce
qu'il racontait peu avant devant un auditoire, il est vrai, plus complaisant. Après avoir abondé dans le sens de Sfez sur l'existence de « centres de pouvoir pluriels », il avait émis l'hypothèse - ô combien audacieuse pour un porte-parole de la classe ouvrière selon laquelle il existerait des « centres de pouvoir plus importants que d'autres, des filières structurantes »13 . Le bien-fondé d'une telle supposition demandait évidemment à être vérifié. Ce qui exigera du temps. D'ici là, il ne restera plus aux prolétaires qu'à attendre, pour passer à l'action, que le capitalisme ait achevé sa « restructuration » ! 3. L'idéalisme ressuscité
Les prestations « théoriques » de Lucien Sfez s'inscrivent dans une offensive idéologique contre l'usage du concept de totalité qui est loin d'être innocente. Elle prend place, en effet, au moment où l'intégration de l'économie capitaliste atteint une dimension planétaire, et où la coordination entre les Etats bourgeois ne cesse de se renforcer, alors que les aspects de la vie sociale qui échappaient encore à l'emprise directe du mode de production capitaliste sont en passe d'être à leur tour absorbés. En affectant de confondre la « totalité » avec le « système », c'est-à-dire un ensemble homogène, cohérent et clos, on l'identifie à une représentation totalisante et totalitaire qui aura tôt fait de discréditer un outil théorique, pourtant indispensable à la saisie de la réalité sociale. <<Privée du concept de totalité, la connaissance de la praxis perd tout ordre interne et finit par se dissoudre, en se dispersant et s'éparpillant. Elle se fragmente en de multiples descriptions et analyses du « réel» social dont elle reproduit alors aveuglément les scissions et les séparations, qu'elle entérine par conséquent.)) 14 Désintégrer la théorie sociale, n'est-ce pas là, en fin de compte, le propos de tous ceux qui, aujourd'hui, s'efforcent de convaincre les marxistes-révolutionnaires de rendre les armes de la critique radicale en échange de gadgets « subversifs », tout juste bons à amuser la galerie ? Sous couvert de « politique éclatée », ce que cette mise en pièce vise à masquer, à une époque où 1 'économique devient véritablement mondial et total au sein du capitalismelS, entraînant le politique dans son mouvement, c'est la montée d'un totalitarisme d'autant plus pernicieux qu'il en sera moins ressenti. Quant aux effets concrets de ce processus, ils seront autonomisés par rapport aux conditions de leur production
grâce à une opération idéologique proprement renversante : mettre le « symbolique » au poste de commande.
N'en déplaise aux admirateurs de Lucien Sfez, s'il a ouvert des « perspectives nouvelles » dans le domaine des « sciences politiques », c'est sur un territoire déjà très balisé. Quant aux « transversalités » auxquelles il se réfère pour passer d'un registre à un autre, elles lui servent le plus souvent à prendre la tangente face à des contradicteurs assez « intolérants » pour le pousser dans ses retranchements. Une chose est de sortir des sentiers battus, une autre est de les emprunter tous à la fois, surtout quand ils mènent, comme c'est le cas, au même endroit.
Prises une à une, les diverses « rationalités » qui fondent l'approche « multilinéaire » que Sfez propose pour rendre compte des phénomènes sociaux ne se distinguent guère du tout-venant que nous offre la panoplie des idéologies postsoixante-huitardes :psychologisme, sémiologisme, systémisme, écologisme, biologisme ... sans oublier les « nouveautés » antrhopologiques, philosophiques, linguistiques ou philosophiques de ces dernières années. Aussi, n'est-il guère besoin de s'y attarder.
On apprend, par exemple, sans surprise que l'« Etat totalitaire » a été enfanté par un « délire de la raison » et non par son « sommeil »,comme le voulaient les idéalistes de la vieille école. « Devenue à elle-même son propre surnaturel », à la suite de la laïcisation inachevée du siècle des Lumières - c'est la faute à Rousseau ! - elle « fabrique une abstraction qui tient lieu de métaphysique » et qui, « de la Terreur de 1973 au Goulag », vouera les révolutions à accoucher de « doubles monstrueux des lendemains qui chantent ». Bien d'autres, avant Sfez, avaient souligné les effets pervers de la raison, tel ce penseur qui s'insurgeait contre les « hommes abstraits du Contrat social », « pures entités écloses sous la baguette de la métaphysique», à qui l'on avait « retranché expressément toutes les différences qui séparent un homme d'un autre ». Emise peu après l'écrasement de la Commune, cette opinion d'Hyppolite Taine, normalien de renom, fit à l'époque sensation. Les Versaillais avaient eux-aussi leurs « nouveaux philosophes ».
Pour comprendre cet empire de la raison sur le destin des peuples, il faut remonter à la source matricielle :Port-Royal. De ce lieu, maléfique en un sens, puisque c'est là où s'ancre historiquement l'opération symbolique du gouvernement des hommes par la manipulation des signes, Sfez fait la clef de voûte des « enfers » et des « paradis » imaginaires qui peupleront par
la suite la mémoire des gouvernés des « valeurs mythiques » qui serviront à les tromper :volonté générale, nation, peuple, prolétariat... Premier maillon d'une « chaîne représentative composée de signes arbitraires se renvoyant les uns aux autres jusqu'à composer un équivalent de la nature », le dieu que les « messieurs » de Port-Royal opposent à la toute-puissance de la monarchie absolue, va unifier de l'extérieur, par le biais du symbole de l'Eucharistie, un monde politique désormais cuirassé par la théologie.
Certes, Dieu devra céder la place à la Raison, au XVIIIe siècle, mais l'avènement du règne de celle-ci ne met pas fin à celui de la théologie : « la politique tout entière devient sacrée, la Démocratie, un culte de la Raison déesse ». Tout le reste en découle :le « discours de croissance, de rentabilité, de profit, d'utilité, d'efficacité » et aussi « de normalité répressive », discours qui « ne s'est pas modifié depuis Adam Smith, Ricardo et Marx ». Inutile, donc, d'évoquer la logique du Capital : Sfez nous renverra illico à la « logique de Port-Royal ».
Avec cette machinerie véritablement diabolique mise en place par les jansénistes il y a trois siècles, Sfez tient son principe explicatif ultime, l'événement premier générateur d'histoire. Au regard de ce dispositif politico-symbolique qui, en établissant un lien mystificateur entre ce qui est et ce qui est représenté , érige le symbole en instrument de domination appuyé sur l'exigence de rationalité, l'exploitation, l'impérialisme, la lutte des classes n'apparaissent que comme des dérivés de ce modèle initial, des péripéties, en quelque sorte, ou mieux : des imageries. Marx lui-même, auquel Sfez rend hommage pour sa « vigilance critique » à l'égard des « appareils économico-politiques de pouvoir de toute obédience », n'est cependant pas allé assez loin dans son analyse démystificatrice de la représentation. Faute de la prolonger par une critique de la politique symbolique, il n'a pu mettre au jour le « moteur invisible qui réanime le cadavre » du système représentatif. La preuve : Lénine, Staline, Mao et les autres, « prêtres marxistes de l'identité », ont pu confisquer à leur profit, en se réclamant de lui, les opérations de réunification magique qui allaient ouvrir aux foules crédules les portes de l'enfer bureaucratique.
Le parallèle entre la religion chrétienne et la « religion marxiste » n'est pas chose nouvelle. La tradition lancée par le Reader's Digest et le Figaro a été depuis reprise par les gauchistes repentis, notamment ceux qui ont jeté leur froc maoïste aux orties. Leur prose regorge d'images pieuses « détournées » :
l'Eglise moscovite, les icônes de la sainte Russie stalinienne, les papes du Kremlin, gardiens de l'orthodoxie idéologique, le catéchisme (ou 1 e bréviaire) léniniste, les diverses hérésies, trotskystes ou titistes, les confessions-autocritiques et les excommunications, les sectes qui de par le monde se disputent sur l'interprétation des Ecritures, etc. Sfez n'innove donc guère, de ce point de vue et, si l'on doit accuser d'un péché, ce n'est assurément pas de celui d'orignialité. Dommage, toutefois, que pour échapper au « cadre hiérarchique et consensuel » dans lequel la « logique de Port-Royal» nous tient « encore enfermés », il faille nous en remettre à l'un de ces athées qui, comme disait l'autre, « croient qu'ils ne croient pas ».
Sous quelle forme , en effet, se présente 1 '« information décapante » que Sfez prétend opposer aux « faux-semblants » de la politique symbolique ? On l'a vu :elle résultera d'une approche « plurielle » de la réalité qui, au lieu d'en ramener les divers aspects à un processus de développement social unique, s'attachera à dégager les diverses rationalités qui la constituent. Or, il ne s'agit là que d'une version « pluraliste » de la vision idéaliste du monde qui n'apparaîtra nouvelle qu'à ceux qui aiment être abusés. Au début de ce siècle, les idéologues de l'Ecole formaliste de poésie avaient repris à leur compte la vieille conception selon laquelle les pratiques sociales n'étaient pas tributaires d'un processus de développement historique unique, mais d'un « croisement, une combinaison ou une interaction de certains principes indépendants :les substances religieuses, politiques, juridiques, esthétiques et ethiques qui trouvent leur origine et leur explication dans leur dénomination même ». Sfez ne parle pas de « substances » mais de « codes » :le sémiologisme est passé par là ! Mais la démarche demeure la même que celle des formalistes qui, face à la « complexité » de la réalité sociale, s'empressaient pour l'analyser de la décomposer et de « donner des noms aux éléments, immédiatement transformés en essences, en sous-absolus sans père ni mère ».Pour caractériser cette« fétichisation des divers aspects du processus universel, sans compréhension de leur déterminisme interne », où « la multiplicité de facteurs indépendants, sans commencement ni fin », suppose implicitement l'intervention de plusieurs divinités au lieu du Créateur unique, quelqu'un proposa une définition qui conviendrait parfaitement à la vision « éclatée » du monde de Lucien Sfez : « Ce n'est rien d'autre qu'un polithéisme camouflé ». Le nom de l'auteur de cette heureuse formule ? Léon Trotskyl6.
4. Une divine surprise :la microrévolution permanente
D'ordinaire mieux inspiré, Roland Barthes avait cru bon de glisser un jour, entre un sermon de Jean Daniel et une homélie de Maurice Clavel, cette mise en garde à l'intention des fidèles du Nouvel Observateur : « Derrière la rationalité des grands systèmes occidentaux, tel le marxisme (sic), peuvent se tenir des logiques, des tours, des protections, des astuces qui appartiennent à un tout autre univers. Sous le discours de l'homme politique, toujours établir l'origine religieusel7 . Comme on le voit, le propos de Barthes rejoint celui de Sfez. Dans le cas des ministres du culte rocardien qui préparent fébrilement la venue du Messie dans les colonnes du « Nouvel'Obs », la tâche des lecteurs est relativement aisée ... à condition de ne pas être déjà eux-mêmes aveuglés par la foi. Sous les odes entonnées à la gloire de « l'expérimentation sociale » par la « bande des quatre » (Viveret, Touraine, Rosanvallon, Julliard) qui gravite autour du futur président, il n'est pas bien difficile de déceler les accents bien connus des cantiques du christianisme social. Mais Sfez, nous le disions au début, adore jouer les impies. Est-ce à dire qu'il échappe, comme il le proclame urbi et orbi, à la dichotomie réversible des « enfers » et des paradis » ? En un sens oui, puisqu'il a trouvé refuge en ce lieu dom €hateaubriand disait qu'« il surpasse en poésie le ciel et l'enfer, ce ce qu'il présente un avenir qui manque aux premiers », et qui n'est autre que le purgatoire. Lieu « symbolique », mais qui ressemble furieusement à cette mystérieuse « société autogérée » qui aurait déjà trouvé sur terre un début d'acomplissement.
Sfez, pourtant, se montre très incrédule à l'égard des possibilités de réalisation de l'« utopie autogestionnaire ».Ne serait-ce que parce qu'elle est devenue le fourre-tout où s'emmagasinent les illusions compensatoires aux espoirs déçus par les révolutions avortées. « L'auberge espannole était probablement autogérée, écrit Sfez, puisque l'autogestion est auberge espagnole. » 18 Mais elle abrite aussi, en lui servant de couverture idéologique, un projet très réaliste de restructuration de l'Etat qui n'annonce en rien un dépérissement de ce dernier : « la greffe auto est prônée parce qu'elle assure la survie du système hétéro ». Sfez rappelle à ce propos que « le système de représentation exige que l'on soit deux : le représentant a «besoin» du représenté dans la mesure où le premier a précisément pour fonction de représenter les besoins du second. l9 Or qu'arrive-t-il lorsque, comme cela s'est produit en France avec le renforcement
constant de l'Etat technocratique au cours de ces dernières années, « le central, le représentant, le national, a phagocité la périphérie, le représenté, le local » ? Sa fonction disparaît, répond Sfez, car les deux acteurs tendent à se fondre en un seul. D'où la quête incessante par les instances centrales de remèdes miracles pour « ressusciter le local défaillant, le réanimer, afin de créer à nouveau le jeu à deux qui fonderait à nouveau la légitimité du centre ». Tel est le sens de ces deux voies où s'engagent avec mille précautions les gouvernants, au nom de la « démocratisation des institutions » :la déconcentration et la décentralisation. Voies non dangereuses pour eux, précise Sfez qui s'étonne de leur réticence à aller plus avant, c'est-à-dire à adopter sans tarder cette « grande formule intégrative, consensuelle, recodante, de l'avenir » qu'est l'autogestion. Sur ce dernier point, ce n'est pas nous qui le démentirons10. Reste à savoir si les clefs du « code », autrement dit des « rapports productifs, économiques et intellectuels », doivent demeurer entre les mêmes mains.
Pour un « théologien » marxiste, révolutionnaire de surcroît - ce qui, aux yeux de Sfez, ne peut qu'aggraver son cas, la réponse ne fait pas de doute. Les rapports représentant/représenté, central/local, dominant/dominé, ne transcendent pas les rapports sociaux. Mais, plutôt que de reconnaître que les relations conflictuelles entre ces deux niveaux de la réalité sociale ont quelque chose à voir avec les antagonisme de classes, Sfez préfère les transmuer en oppositions idéalistes dont les termes, métamorphosés en entités, se renvoient l'un à l'autre dans un perpétuel jeu de miroirs. Cela lui permet d'évacuer une perspective qui rendrait très difficile la satellisation par le pouvoir central bourgeois des « contre-pouvoirs » qu'il aurait « récupérés» voire suscités, alors qu'ils étaient censés se dresser contre lui. Parce qu'il serait le pouvoir d'une « autre » classe, un deuxième pouvoir fondé sur la démocratie des conseils de travailleurs aurait peu de chances de se subordonner au premier : il s'y substituerait car « le système des conseils ne peut survivre qu'en tant que nouvelle structure de pouvoir »11 . Autant dire que le cercle vicieux des « ruses recodeuses du système central » ne sera pas brisé par la vertu du Saint Esprit, mais par le bris de l'Etat lui-même. Mais la révolution, comme chacun sait, n'est pas en odeur de sainteté par les temps qui courent. «L'idée de la révolution, comme événement absolu, fondation d 'un mondJ dans lequel les hommes domineraient entièrement les institutions (. .. ) cette idée a partie liée secrètement avec la représenta-
tion totalitaire », écrit Claude Lefort autre ex-marxiste repenti auquel Sfez emprunte volontiers. Aussi, ce dernier n'est-il pas le dernier, malgré ses professions de foi irréligieuses, à jeter l'anathème contre ces fanatiques et ces illuminés qui n'ont pas encore compris qu'il fallait « en finir ave cette illusion meurtrière d'un pouvoir central » à détruire. Ainsi, tout s'explique : c'est pour avoir voulu combattre une chimère, une vue de l'esprit que les révolutionnaires auraient, tout au long de l'histoire, pavé de leurs bonnes intentions l'enfer bien réel de leurs hypothétiques paradis. Avouons, n'en déplaise à Lucien Sfez, que cette « vérité » participe moins de la « démystification » que de la révélation, donc de la théologie. Confrontée aux implications pratiques qu'il en tire, elle nous apparaît même comme une escroquerie.
Sfez, en effet, se veut « loin, très loin, des hiérarchies pompeuses et programmatiques dont la symbolique embraye sur le vide ». On a vu pourtant que les gens qu'il côtoyait, la plupart du temps, n'étaient autres que les notables et les « personnalités » qui forment l'entourage de ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner, quand ce ne sont pas les gouvernants eux-mêmes. Drôle de manière, en tout cas, d'« aider les associatifs en tous genres, les autonomistes de tout poil, les localistes tous azimuts », comme il proclame vouloir le faire. Sa « mission » ne serait-elle pas plutôt d'aider les premiers à contrôler les seconds et de dissuader ceux-ci de s'en prendre à ceux-là ? A y regarder de plus près, cette « politisation du quotidien », cette « prise en charge par chacun de sa propre existence », cette « solidarité locale »,dont Sfez salue l'avènement, a des airs de famille avec la fameuse « nouvelle culture politique », « décentralisatrice et conviviale » prêchée par les grands prêtres de l'autogestion hétérogérée. Bien sûr, l'aversion de ces derniers pour « la politique professionnelle » ne les dissuade pas de consacrer leurs efforts à mettre (ou remettre) en selle les jeunes loups et les vieux renards du PS susceptibles d'opérer la jonction des « mouvements sociaux » et de la politique institutionnelle, enfin débarrassée de ses « archaïsmes ». Sfez, au contraire, se tient jusqu'ici à l'écart des« joutes politiciennes». Mais cela ne l'empêche pas, loin de là, d'intervenir dans le débat qui met aux prises les partisans d'une rupture du système avec ceux qui ne préconisent que des ruptures dans le système. Or, c'est de leur côté que Sfez a décidé de se ranger. Car ces « micro-révolutions » qui doivent s'effectuer « ici et mainte-
nant », sans attendre le « grand soir et ses lendemains qui déchantent », ne se situent pas« loin des macro-régulations des masses et des partis de masse »,ainsi que Sfez feint de le croire. De plus en plus, le nouveau mode de gestion de la société civile capitaliste par l'Etat bourgeois va justement reposer sur ces « petits déplacements de rationalité des mini-groupes dynamiques », dont Sfez dit d'ailleurs qu'ils « dégripperont le système, avec une nouvelle conception des besoins, du travail, des loisirs ». Selon Sfez, les organisations doivent « s'effacer » pour ne devenir que « le support des expériences locales ». A quand un ministère de l'Autogestion, un secrétariat à l'Expérimentation sociale ?
On ne s'étonnera pas, dès lors, que Sfez prenne pour cible favorite de ses attaques ceux qui, à tort ou à raison, revendiquent des positions anticapitalistes. Il faut croire qu'à ses yeux, le capitalisme constitue un mode de production indépassable puisqu'un « au-delà » socialiste relève, selon lui, de la théologie. « Le ciel peut attendre. Le quotidien, lui, ne le peut. » Effectivement ! le socialisme étant repoussé aux calendes grecques, il s'avère urgent d'aménager ici-bas le purgatoire capitaliste si l'on veut que les pécheurs, dorénavant appelés à y séjourner à perpétuité, prennent leur mal en patience ; quitte à le déclarer en état de micro-révolution permanente !
Installé dans une marginalité de pacotille qui n'est que la transfiguration de la place privilégiée qu'il se figure occuper, en tant qu'« intellectuel critique » dans son exil· imaginaire hors de la « politique symbolique », Sfez se pose en pourvoyeur de sens disposant souverainement des « codes ». Ce sémiocrate se prendrait-il pour Dieu ? Dommage que les lumières qu'il dispense sur ce bas monde de la politique concrète ressemblent fort à cette « obscure clarté qui tombait des étoiles » dont parlait le poète.
Confusion de la théorie, la chose est courante en ces temps de régression politique où, dans la nuit obscurantiste qui s'avance tous les chats tendent à devenir gris. Théoriser la confusion, en revanche, il fallait y songer. Sfez est effectivement l'un des premi.ers à vouloir explicitement ériger le confusionnisme en théorie. Et peut-être est-ce là, finalement, le titre de gloire qui lui vaudra de laisser quelque trace dans l'histoire de la pensée politique, encore que le terme de « traînée », pour user d'un langage moins « symbolique », soit sans doute plus approprié,
Jean-Pierre Garnier
NOTES
Jacques Julliard,« LafuséeCastoriadis », leNouvelObservateur, 26 janvier 1976.
1.
2.
Lucien Sfez, PUF, 1978.
3.
Parmi les momies récemment redécouvertes, les plus prisées sont Tocqueville pour le XI Xe et Camus pour le XXe siècle.
4. « Discussion avec Lucien Sfez »,Dialectiques, nO 22.
5. Ernest Mandel, Critique de l'Eurocommunisme, éd. Maspero, 1978.
6. Noam Chomski, « La restructuration idéologique aux Etats-Unis », le Monde diplomatique, mars 1979.
7. «Entretien avec Lucien Sfez »,le Monde, 4 et 5 mars 1979.
8. C'et dans cet établissement que seront formés quelques-uns des managers chargés de mettre en œuvre les « quatre modernisations » dans la Chine « communiste » du camarade Deng.
9. Le Monde, entretien cité.
10. Décision et Pouvoir dans la société française, éd. Christian Bourgois, 10/18,
1979.
11. C. Castoriadis, «Les crises d'Althusser», Libre nO 4, 1978.
12.
12. Le Monde, entretien cité.
13. Décision et Pouvoir ... , op. cit.
14. Alain Bihr, « Essai sur le concept de théorie sociale », l'Homme et la Société, no 45/46, 1977.
15. Osons rappeler qu'en définissant le capitalisme comme le mode de production où prédomine l'économique, Marx ne sombrait pas dans l'« économisme ».
Au contraire, le dépassement de ce mode de production impliquait la fin de cette prédominance.
16. Léon Trotsky, Littérature et Révolution, Christian Bourgois, 10/18, 1971.
17. Le Nouvel Observateur, 29 janvier 1979.
18. Lucien Sfez, « Autogestion et pierre philosophale » in Qui a peur de l'Autogestion?, Christian Bourgois, 10/18; 1978.
19. Lucien Sfez, l'Objet local, Christian Bourgois, 10/18, 1977.
20. Voir «Faux prophètes et bons apôtres »,Critique communiste no 26.
21. H. Weber, « Eurocommunisme, socialisme et démocratie », ibid. no 22.