2. Le sens d'une scission Extraits de l 'intervention de Daniel Bensaïd au meeting de la Mutualité, le 1 Y novembre 1979
Tout au long de la préparation de ce XIe Congrès mondial, nous avons voulu qu'il marque un pas vers le rassemblement et la concentration des forces révolutionnaires, des organisations se réclamant du trotskysme. Nous avons voulu qu'il nous dote d'une Internationale plus forte pour faire face aux possibilités nouvelles de la situation mondiale.
La question qu'il faut aborder de front dans cette conclusion est celle de la scission. Contrairement à notre but et à nos espérances, la préparation du congrès mondial s'est soldée par la plus grave scission pour la Ive Internationale depuis celle de 195 2-53. Il en résulte au bout du compte que l'Internationale s'est développée de façon extensive au cours des cinq dernières années, avec l'apparition de nouvelles sections et de nouveaux groupes sympathisants, mais qu'elle a stagné dans les pays où elle était la plus forte au xe congrès mondial.
Au-delà du déficit arithmétique brut, la scission est grosse de nouveaux dangers centrifuges, en vertu de la vieille loi physique selon laquelle l'attraction est proportionnelle à la densité des corps. Aussi est-il parfaitement légitime que nombre de camarades s'interrogent sur les racines de cette scission qui survient contre le cours ascendant de la lutte des classes.
Nous serions-nous trompés sur les caractéristiques de la période ? Nous serions-nous trompés sur la conception même de l'Internationale conçue comme un parti mondialement centralisé ?
Une scission en période de montée de la lutte des classes ?
Nous avons expliqué souvent que les périodes de montée de la révolution favorisaient le regroupement et l'unification de nos forces, que la réunification de 1963 s'était inscrite dans la période de montée illustrée par les développements des révolutions cubaine et algérienne, par les soulèvements de Pologne et de Hongrie, par les grandes grèves belges de 1960-61. Alors qu'à l'inverse la scission de 195 2-53 exprimait l'effet dans nos propres rangs de l'épuisement de la vague révolutionnaire de l'après-guerre, le poids de la guerre froide, l'éclatement de la guere de Corée.
L'année 1977 a vu la dissolution des deux principales tendances et fractions au sein de l'Internationale. On a assisté dans la foulée à une série de fusions nationales ou de réunifications de sections divisées, au Canada, en Espagne, au Mexique, au Portugal. Le rayonnement de l'Internationale s'est accru, ainsi que sa force d'attraction auprès d'une série de groupes, courants, et d'organisations se réclamant du trotskysme qui se sont tournés vers elle.
La scission est-elle l'indice d'un renversement de tendance dans la période? De l'amorce d'un reflux ?
Nous persistons au contraire à penser que le trait dominant de la période demeure l'affaiblement de l'impérialisme, qui continue à payer le prix de sa défaite en Indochine et de la crise économique. Depuis 1975, l'impérialisme américain s'est montré incapable d'une intervention directe contre le mouvement d'émancipation des colonies portugaises. L'été dernier, il a vu pour la première fois sa proposition d'intervention directe au Nicaragua repoussée par l'Organisation des Etats américains (OEA), et il a dû battre en retraite au point de s'abstenir sur sa propre proposition. Nous ne voyons pas là un acte de générosité de la part d'une série de gouvernements bourgeois, mais un reflet des rapports de forces, l'hésitation et la crainte devant une intervention qui pouvait produire des conséquences incalculables en retour, au Brésil et sur l'ensemble du continent. C'est en cela que la situation est radicalement modifiée par rapport aux années de l'intervention brutale à Saint-Domingue.
Aujourd'hui même, avec l'arrestation du personnel diplomatique en Iran, l'impérialisme américain est bafoué à la face du monde comme il l'a rarement été depuis un demi-siècle.
Nous ne disons pas que l'impérialisme américain est paralysé, acculé, sans ressources ni recours. Il garde une supériorité militaire écrasante. Mais il n'a plus la force de jouer le rôle incontesté de direction, d'imposer à la bourgeoisie mondiale ses solutions, comme il l'a fait après la guerre avec l'instauration du système monétaire de Bretton-Woods, avec le plan Marshall, avec la mise en place des pactes militaires.
Il y a une crise de leadership de l'impérialisme mondial dont la figure chancelante de Carter est le reflet. Ce n'est pas une question de manque de caractère, ou d'énergie, ou de détermination. Mais l'expression concentrée des contradictions et des limites nouvelles que rencontre l'impérialisme américain.
Telle est bien pour nous la tendance fondamentale.
Si des camarades peuvent s'interroger à ce sujet, c'est que sa traduction immédiate en Europe est plus contradictoire. En raison des enjeux, qui sont énormes. En raison de la force et du degré d'organisation de la bourgeoisie. En raison aussi, et paradoxalement, du degré d'organisation et des traditions du mouvement ouvrier luimême.
Nous avons assisté en Europe, de 1968 à 1976 à une vague de luttes ouvrières sans précédent depuis la guerre, explosives et massives. Mais il s'est agi la plupart du temps d'un premier engagement, marqué par un écart considérable entre la combativité et le niveau de conscience. Il s'est agi de grandes luttes sur des objectifs revendicatifs (dans un contexte d'expansion) ou démocratiques (en Espagne notamment). Nous avons souvent souligné le décalage frappant en Mai 68 en France, entre la massivité et la puissance extraordinaire du mouvement, et le caractère tout à fait limité et embryonnaire des formes d'auto-organisation .
Depuis 1976, avec le développement de la crise, l'accroissement du chômage, il faut pour l'emporter des formes supérieures de lutte, un niveau supérieur de conscience, au moins au niveau d'une large couche de travailleurs avancés. En l'absence d'une direction alternative incarnée par un parti révolutionnaire implanté et par un courant de lutte de classe organisé dans les syndicats, les directions réformistes ont réussi jusqu'à ce jour à canaliser cette première vague de combativité vers des solutions de collaboration de classe de plus en plus ouvertes et honteuses, au fur et à mesure que s'approfondit la crise.
Les échecs ou les reculs électoraux des partis ouvriers ne sont que la rançon de ces désillusions. La social-démocratie a perdu la majorité et le gouvernement en Suède et en Grande-Bretagne. La même chose risque de se produire l'an prochain en Allemagne. Depuis juin 1976, le PCI stagne ou régresse électoralement en Italie. En France, la division du PC et du PS a laissé une majorité de l % à la droite en mars 1978.
Il faut faire la part des choses. Il serait faux de dire que ces échecs électoraux, même limités, sont sans effets. Il ne s'agit que de succès relatifs pour la bourgeoisie, mais ils sont suffisants pour qu'elle cherche à en tirer parti, à pousser l'avantage, à exploiter au mieux la désillusion et la désorientation des travailleurs devant la politique
de leurs directions. Tout cela est vrai. A condition de ne pas perdre de vue l'essentiel. A savoir que ces courtes majorités des partis bourgeois ne modifient pas quant au fond les rapports de forces réels entre les classes. Que les partis bourgeois ne disposent simultanément dans plusieurs pays d'Europe que de majorités de 1 % à 5 % constitue une situation sans précédent. Et une indication, sur le terrain déformant des résultats électoraux, des immenses forces potentielles de la classe ouvrière*.
La politique des directions réformistes se traduit aussi par une baisse sensible de la syndicalisation en Espagne, après l'afflux vers les syndicats en 1976-1977. En France, le dernier congrès de la CGT métaux admet une perte de 25 % des effectifs ! En Belgique , la bourgeoisie essaie d'exploiter la situation en mettant en avant les syndicats démocrate-chrétiens. En Allemagne même , Strauss envisage en cas de victoire électorale de remettre en cause le monopole syndical de la puissante DGB. En Italie, le patronat de la Fiat profite de la complicité de la bureaucratie pour frapper les militants syndicaux combatifs de la Fiat.
Mais cette situation ne traduit pas les conséquences d'un reflux ou d'une défaite . Elle exprime la perplexité des travailleurs devant les réponses apportées par les directions syndicales à la crise. Elle exprime l'hésitation à s'engager sans garanties, sans objectifs à la hauteur de l'attaque patronale , sans détermination des directions au combat. Il n'y aura pas d'érosion lente des forces sans engagements et batailles significatives.
La remo bilisation en masse passera par l'accumulation d'une série d'expériences partielles (dans la lutte contre le patronat et contre la ligne des directions bureaucratiques) et pas l'émergence d'une alternative politique d'ensemble.
La classe ouvrière n'est pas battue. Loin s'en faut. Elle a d'énormes forces et réserves intactes. Mais elle est trahie par ses directions en titre à l'entrée du champ de bataille. La façon dont les directions du PC et du PS, de la CGT et de la CFDT , ont volé à la rescousse du régime au lieu de lui donner l'assaut, à l'occasion de l'affaire Boulin ou du scandale des diamants, en constitue une preuve supplémentaire. Rien d'étonnant à ce que nous assistions dans ces conditions à une phase de mûrissement de la conscience d'une large couche de travailleurs, avant de nouveaux combats d'une autre ampleur.
Il faut comprendre ces contradictions dans leur dynamique. Non en pesant prudemment le pour et le contre. En saisissant la tendance fondamentale. En enregistrant le poids croissant du prolétariat mondial. En comprenant que là réside le fondement des formes classiques des crises révolutionnaires : explosions de masse, grèves générales, insurrections, apparition d'organes de dualité de pouvoir.
Y compris, sous des formes spécifiques, dans des pays à forte population agraire, comme le Nicaragua ou l'Iran.
Les manifestations de l'actualité brûlante de la révolution prolétarienne sont omniprésentes.
C'est parce qu'il y a une telle actualité que tout nous ramène à la question de la direction révolutionnaire non dans un sens historique, mais dans un sens immédiat et urgent comme à la question de l'heure.
La révolution iranienne en est l'exemple le plus criant. Le régime de Khomeiny a condamné à mort 14 de nos camarades. Nous avons manifesté pour les sauver. Nous avons obtenu un premier succès. Nous n'avons aucune illusion sur un tel régime. Mais nous n'oublions pas pour autant notre devoir, qui est de faire face à la campagne d'opinion impérialiste, chargée de préjugés racistes contre la révolution iranienne. Si des millions de travailleurs iraniens manifestent à l'appel de Khomeiny contre l'impérialisme américain, ce n'est pas exclusivement et même pas principalement par fanatisme religieux (à moins de tomber dans une interprétation totalement idéaliste de l'histoire). Mais parce que dans son obstination et sa ténacité contre le shah d'abord, dans la caution apportée aux mobilisations contre l'ambassade US ensuite, le rôle de Khomeiny s'est identifié aux yeux des masses à la révolution et à l'anti-impérialisme. La religion reste jusqu 'à maintenant l'enveloppe mystificatrice d'un puissant mouvement social.
C'est sûrement regrettable. Mais il ne faut pas· le reprocher aux masses iraniennes. La première responsabîlité en incombe aux trahisons répétées du parti stalinien Tudeh, et du maoïsme (qui léchait avez zèle les bottes du shah quand Khomeiny encourageait au contraire la rébellion).
C'est de là, hélas, que nous partons. La crise de direction révolutionnaire est la clef de la situation
C'est donc parce qu'il y a actualité de la révolution, et non parce qu'il y aurait reflux, que nous sommes mis à l'épreuve. Nous héritons, en tant que militants de la Ive Internationale, d'une continuité programmatique et historique. Mais la plupart des militants de notre génération sont aussi le produit de la radicalisation des années 1960. Ils sont venus à la révolution dans le sens du courant. Portés par la vague de 1968 et par le prestige de la révolution vietnamienne, ils ont dirigé des mouvements de masse ponctuels ou partiels. La composition sociale de nos organisations porte la marque de cette histoire.
Pour la première fois, nous nous trouvons devant des responsabilités nouvelles. Il ne s'agit plus de donner la réplique aux directions réformistes à propos de telle ou telle mobilisation, ou encore de tel ou tel débat théorique. Il faut pouvoir apparaître aux yeux des travailleurs comme une réelle direction de rechange, comme une alternative politique d'ensemble.
Avec le lancement de la campagne impérialiste contre l'Indochine et la révolution vietnamienne, pour la première fois nous nous sommes trouvés réellement à contre-courant. Et nous n'avons pas été tout à fait à la hauteur de ce test.
La direction vietnamienne est pour nous une direction bureaucratique. Pas un instant nous ne renonçons à son égard à notre droit et à notre devoir de critique. Nous avons dit, et nous avons eu raison, que l'intervention militaire au Cambodge n'était que le revers bureaucratique des années précédentes tout aussi bureaucratiques de silence et de tentatives d'aménagement avec le régime Pol Pot; qu'une direction révolutionnaire authentique n'aurait pas attendu pour critiquer un tel régime, aider une opposition à se construire, éduquer et préparer tous les militants révolutionnaires dans le monde à cette lutte. L'intervention militaire brutale aura au contraire pour effet un enlisement propice à l'intervention impérialiste, 1 'exacerbation explosive des questions nationales, une bureaucratisation accrue au Vietnam même. Tout cela, nous continuons à le penser, et nous avons le droit de le dire. Parce que nous avons été sans défaillance, pendant des années, aux côtés de la révolution indochinoise contre l'impérialisme.
Mais nous avons eu tendance à considérer que le sort de la révolution vietnamienne était acquis avec la fin de l'intervention militaire américaine directe. Nous n'avons pas été assez vigilants contre les pressions et entreprises de tout genre pour étrangler économiquement cette révolution.
Nous avons compris l'importance de la lutte contre la bureaucratie qui discrédite l'idée même du socialisme. Mais pour continuer à avoir droit à cette critique, la première tâche et le premier devoir, c'est la défense de la révolution vietnamienne et indochinoise. Militairement victorieux, le peuple vietnamien sort de trente ans de guerre et de destructions saigné à blanc, en butte au blocus et au chantage économique, aux menaces que fait planer le pacte sino-japonais sur la région. Nos propres gouvernements participent à ce nouveau crime contre la révolution vietnamienne.
Les médias en appellent à la charité pour les boat people. Mais en même temps, les gouvernements du Marché commun décident hypocritement de suspendre l'aide alimentaire au Vietnam. Nous disons, nous, que ces gouvernements, tous ces gouvernements, à
commencer par celui des Etats-Unis, portent l'entière responsabilité de la misère et de la destruction. Que l'accueil des réfugiés relève de leur responsabilité la plus élémentaire, et que nous exigeons qu'ils s'en acquittent. Mais pour nous, pour tous les travailleurs du monde, s'il y a une priorité absolue dans la solidarité, c'est l'aide à la révolution vietnamienne, l'aide à la reconstruction , l'exigence que soit levé le blocus, rétablie et augmentée l'aide alimentaire. S'il y a des collectes à 'faire dans les syndicats, c'est en priorité absolue pour cela.
Si nous critiquons la politique de la bureaucratie vietnamienne, nous ne reconnaissons en revanche aucun droit semblable, au nom des droits de l'homme et de la tragédie des boat people, à des gens qui ont été les tortionnaires et les napalmeurs, complices des tortionnaires du peuple vietnamien .
L'attitude fac e à cette question est importante. Elle constitue un test quant à la façon de répondre aux problèmes cruciaux de la révolution mondiale, quant à la capacité à faire face au scepticisme et à la désillusion de ceux qui ne voulaient soutenir la révolution vietnamienne que martyre, mais qui désertent le front de la solidarité dès lors qu'il s'agit d'un combat plus complexe, pour épouser les vielles mystifications libérales retapées à la hâte par la bourgeoisie.
Malraux prophétisait que le xx1e siècle serait mystique ou ne serait pas . Tous les déçus et les aigris de la dernière décennie , tou s les nouveaux philosophes, les nouveaux chrétiens, les nouveaux rabbins, les nouveaux derviches tourneurs, tous ceux qui capitulent avant d'avoir combattu , semblent se liguer pour lui donner raison.
En fait, les grands ébranlements que nous vivons indiquent la nécessité d'un changement radical. Le siècle à venir ne sera pas mystique. Il sera socialiste ou il sera barbare. La vieille alternative reste plus que jamais à l'ordre du jour.
Et contrairement à ce que prétendent les idéologues à la mode, ce n'est pas le marxisme révolutionnaire qui est t<n crise. C'est le marxisme en pièces détachées, le marxisme en solde et à tout faire, de Berlinguer et de Marchais. C'est le marxisme de chaire , le marxisme pétitionnaire des professeurs, qui fut un temps une sorte d'idéologie officielle de l'Université soixante-huitarde, juste le temps de digérer les effets de la révolte étudiante.
Le marxisme, en tant que théorie de combat de la classe ouvrière, en tant que guide pour l'action quotidienne, lui, n'est pas en crise. Il est un besoin plus que jamais vital pour les travailleurs qui veulent engager la lutte. Il ne vivra que de leurs combats, de la confrontation et du développement à l'épreuve de la pratique. Le marxisme en actes, c'est la défense du programme de la révolution prolétarienne, de la démocratie socialiste contre l'oppression bourgeoise et contre
la bureaucratie, de l'internationalisme contre tous les chauvinismes. C'est la défense du programme incarnée par une organisation nationale et mondiale. LA Ive Internationale comme parti mondial
C'est dans ce contexte que nous venons de connaître une scission, d'un caractère particulier. Il ne s'agit pas d'une scission dans une période de reculs et de déchirements à huis-clos. Il s'agit d'une scission face au développement d'une révolution en marche au Nicaragua. Il s'agit aussi d'une scission qui pose ouvertement le problème de la nature de l'Internationale que nous construisons, de sa centralisation, dès lors qu'elle est de plus en plus présente sur les fronts avancés de la lutte des classes.
Ces circonstances posent des questions capitales pour l'avenir.
D'abord celle de notre attitude face à une révolution. Entendons-nous bien ! Devant le développement de la révolution au Nicaragua , nous devons garder toute la lucidité de la raison. Autrement dit rester conscients de l'énormité des dangers qui guettent cette révolution et sa direction : dans un petit pays de deux millions d'habitants, le danger d'être étranglée économiquement par l'impérialisme ou écrasée militairement par une intervention étrangère. Le danger aussi, en cas d'issue victorieuse à ces épreuves, de tomber sous la coupe de la bureaucratie soviétique ou de voir naître, dans un pays ravagé par la guerre civile et condamné à un communisme de pénurie, une bureaucratie dévorante ... Tout cela est possible.
Ces menaces sont très lourdes. Mais rien n'est joué. Dans l'action, la lucidité de la raison ne doit jamais étouffer l'optimisme du cœur. Notre premier devoir est de nous ranger aux côtés de ceux qui, en commençant une révolution, ont osé défier l'impérialisme à sa porte. Notre premier devoir est de combattre le scepticisme de ceux qui misent sur la défaite, qui songent avant tout à se couvrir pour l'avenir, à prendre date pour pouvoir dire un jour « qu'ils l'avaient bien dit », qui se soucient d'abord de se laver les mains, quitte à se les couper.
Devant une révolution, et ce d'autant plus qu'elle est fragile, nous n'avons pas le droit de nous sentir irresponsables. Si cette révolution a seulement une chance sur cent, ou sur mille, de vaincre, la vraie question est de savoir ce que nous aurons fait concrètement pour augmenter cette chance, pour la multiplier fût-ce par deux.
C'est seulement ainsi que nous construirons une organisation communiste conforme à son but, qui est de faire la révolution. C'est seulement ainsi que nous agirons en communistes qui n'ont pas
d'intérêts distincts de ceux de l'ensemble du prolétariat. Il ne s'agit pas de renoncer comme d'autres l'ont fait au rôle d'avant-garde pour prétendre servir le peuple, même quand il se trompe. Mais il ne s'agit pas non plus d'oublier que la raison d'être de l'avant-garde est sa capacité à faire la révolution, à agir et pas seulement à témoigner. C'est là l'antidote du sectarisme.
S'il existe un conservatisme des grosses organisations, qui engendre l'opportunisme, il existe aussi en effet un conservatisme des petites organisations, enfermées dans leurs particularismes, qui engendre le sectarisme et le dogmatisme.
La réapparition périodique de tels courants dans nos rangs n'est ni le résultat d'une fatalité ni celui d'une tare programmatique. Il y a des courants sectaires dans toutes les composantes du mouvement ouvrier. Nos sous-produits sectaires ne sont pas engendrés par une matrice théorique, mais par une situation objective, par l'écart qui existe entre nos projets et la réalité, entre nos buts et nos moyens, par le poids quotidien de la pourriture capitaliste et bureaucratique. Il faut du courage et souvent une bonne couche de blindage tout à fait respectables pour tenir pendant des années à contre-courant des vents dominants, de l'impérialisme, du stalinisme, du maoïsme, qui pèsent non seulement du poids de leurs idéologies, mais surtout de tout le poids matériel de leurs Etats.
Ce combat à contre-courant comporte ses risques et ses mauvais plis. Le risque de ne plus savoir aller avec le courant lorsqu'il nous devient favorable. Le risque de rester sur la berge en commentant amèrement. Le risque de se croire dépositaire d'une légitimité révolutionnaire, de droit divin, sans avoir à la conquérir dans l'action.
Ce risque est d'autant plus fort aujourd'hui que des camarades, devant les contradictions colossales qui tordent le développement de la révolution mondiale, en Chine, en Indochine, dans les pays de l'Est, en viennent à douter, derrière un paravent de radicalisme verbal, des possibilités réelles de la révolution.
Les camarades qui nous ont quitté ont cédé en France à ce courant-là. Nous avons essayé de les retenir. Nous avons dit qu'il s'agissait de leur part d'une scission sans principe. Jusqu'à un certain point.
Le Nicaragua a été un révélateur et, de leur part, un prétexte. Il y a des divergences réelles et profondes sur le développement de cette révolution et sur les tâches, mais nul ne peut dire au vu des débats et des résultats de notre XIe congrès mondial, que ces différences débordent le terrain commun du marxisme révolutionnaire. II y a une disproportion grotesque et inquiétante à comparer, comme le fait Moreno, les positions de la Ive sur le Nicaragua à la trahison de
la social-démocratie en août 1914 ou à la faillite de 1933 de la me Internationale.
En prenant la pose de l'orthodoxie outragée, les camarades croient faire preuve d'une fermeté exemplaire dans la défense du programme, alors qu'ils s'accrochent à des adjectifs dans une situation changeante. L'heure viendra, quand auront lieu les épreuves décisives que tous s'accordent à dire devant nous, de faire le bilan de la révolution au Nicaragua, de savoir s'il y a eu capitulation ou non et de qui ? Mais sous prétexte d'intransigeance exemplaire, ce sont ces scissionnistes qui capitulent, ici et maintenant, sans ambiguïté possible, sur une question centrale de notre programme :la construction de la IVe Internationale comme parti mondial de la révolution.
Si l'Internationale était menacée, comme le prétendent ces camarades, il fallait tout tenter pour la sauver. Aller au congrès mondial, y mener bataille. Au lieu de cela, ils scissionnent sans combat. Ils se retirent. Et pour quoi? Pour s'associer à un comité paritaire dont la seule base, large comme une tête d'épingle, est de s'ériger en tribunal contre la Ive Internationale. Il ne s'agit pour les composantes de ce comité, ni d'élaborer un programme, ni de construire une organisation commune. Les désaccords d'orientation entre elles sont trop grands pour cela. Il s'agit de s'accorder mutuellement des brevets d'internationalisme, d'en défendre non la substance mais le rituel. Il s'agit d'une parlote de gens qui tournent le dos à la difficulté réelle qu'il y a à construire une internationale centralisée, au moment où cette tâche est plus que jamais urgente.
Cet accord sans principe n'a pas tardé à trouver sa sanction pratique. Honteuse pour tout trotskyste qui se respecte. Devant la révolution au Nicaragua, l'action commune du Comité paritaire et sa première apparition n'ont pas consisté en une campagne de soutien, mais en un meeting de défense des prisonniers politiques au Nir:aragua, mis sur le même plan que les prisonniers politiques en Iran !
Inutile de dire que si nous restons disposés au dialogue et à l'action commune, quand il y aura lieu, avec les composantes du Comité paritaire, il est exclu que nous puissions nous associer à ce conclave de croque-morts autour d'un cadavre absent :le nôtre.
La vraie question qui est posée dans cette affaire est bel et bien celle de l'Internationale. Par-delà les diversions, c'est le réel enjeu du débat. Au moment de fonder la Ive Internationale, Trotsky écrivait : « fl me semble que le seul nom qui convienne pour notre Internationale soit Parti mondial de la révolution socialiste. Il a l'énorme avantage de caractériser clairement et sans ambiguïté la tâche historique de notre époque et de justifier ainsi l'existence de la nouvelle Internationale» (Ecrits, tome 6, p. 54).
Un parti mondial, démocratiquement centralisé, et non une fédération de sections ou de fractions.
Le journal Libération a parlé, à propos du XIe congrès mondial, de démesure. Démesure entre nos ambitions et nos moyens ? Disons que seule cette démesure est pourtant à la mesure de notre époque. Les camarades de Hong-kong qui œuvrent à la révolution politique en Chine sont «démesurés», et ils ont raison. Les camarades du SWP qui se fixent pour tâche la révolution dans la citadelle impérialiste sont démesurés, et ils ont raison.
La centralisation de notre Internationale est un principe. C'est notre réponse politique à tous les accommodements diplomatiques entre partisans du socialisme dans un seul pays ou entre nationauxtrotskystes. La forme de cette centralisation peut varier en fonction du développement de l'Internationale. C'est évident.
Aujourd'hui, la croissance même de l'Internationale pose des problèmes et des difficultés nouvelles. Il ne s'agit plus seulement d'une centralisation idéologique dans des congrès. Mais d'une action commune dans les points chauds de la révolution mondiale, d'une discipline dans l'intervention de nos forces. Les sections les plus fortes gagnent une influence qui ne se limite pas à leur pays et à leur continent, mais qui débordent bien au-delà. Il faut être capable de centraliser ces efforts sur une même ligne et non de les annuler par des lignes contraires. L'expérience du Nicaragua a posé ce problème sous un jour nouveau.
Nous ne renonçons pas pour notre part à convaincre les camarades qui nous ont quitté qu'ils se sont trompés. Nous ne renonçons pas à notre but d'unifier les forces qui se réclament du mouvement trotskyste au sein de la Ive Internationale. Mais au sein de la Ive Internationale en tant que parti mondial centralisé. Toute concession sur ce point signifierait céder du terrain sur les principes et lâcher la proie pour l'ombre.
Daniel Bensaïd NOTE * Depuis le meeting de la Mutualité, le résultat des élections au Portugal est venu apporter une nouvelle illustration de ces contradictions. Minoritaire sur le plan électoral face au
PC, au PS et à l'extrême-gauche - qui atteignent ensemble la majorité absolue - l'Alliance démocratique bourgeoise se trouve néanmoins majoritaire en sièges. La progression sensible du PC marque cependant une polarisation croissante entre les classes à la veille d'affrontements inévitables autour des acquis de la révolution portugaise comme la réforme agraire et les nationalisations.