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DÉBATS

Politique étrangère castriste et défense de l'Etat ouvrier cubain

· Critique communiste (1re série), n° 30, octobre 1979 · p. 67-80 · 5 586 mots

CLAUDE GABRIEL 1. Politique étrangère castriste et défense de l'Etat ouvrier cubain 1

Vingt ans après la chute de Batista, le mouvement trotskyste international continue de débattre de la nature de la révolution cubaine , de sa direction et de l'Etat ouvrier né de cette révolution . Le débat ne porte pas seulement sur le cours actuel de la direction castriste et sur la forme présente de l'appareil d'Etat. Il porte sur vingt années d'histoire et singulièrement sur les premières d'entre elles.

La Ive Internationale, pour qui la question cubaine fut un des points centraux de sa réunification en 1963, reprend aujourd'hui la discussion. Alors qu'au début des années soixante-dix, le centre de gravité du débat se situait autour de la question latina-américaine, de la stratégie de lutte armée, il s'agit aujourd'hui de traiter tout à la fois de la nature politique exacte de la direction castriste, de sa politique étrangère en Afrique et en Amérique latine notamment, de ses rapports aux masses cubaines, de ses relations et liens avec la bureaucratie soviétique, etc.

L'objet du présent article n'est pas de traiter exclusivement de la politique étrangère cubaine, particulièrement en Afrique. Mais, depuis plusieurs années, force est de reconnaître que cette seule question a pris le pas sur tout le reste. A tort on a négligé ce qui devrait être le cœur de toute démonstration : les rapports internes de la société cubaine. Les prises de positions, qu'elles soient radicalement dénonciatrices par rapport à la direction cubaine ou qu'elles soient radicalement favorables à celle-ci, argumentent le plus souvent

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à partir de la politique étrangère cubaine. Une telle démarche est évidemment notoirement insuffisante: Elle favorise les jugements à l'emporte-pièce d'autant plus que cette fameuse politique étrangère est très souvent mal connue, du moins mal appréciée . Avant de commencer le débat de fond il est donc prioritaire d'éclairer le terrain sur cette question. Prendre connaissance de tous les faits sans exception

Depuis 1975 , la politique étrangère cubaine est violemment dénoncée par l'impérialisme. La présence de forces cubaines en Afrique constituerait la raison fondamentale de la déstabilisation de ce continent. Depuis que des troupes cubaines sont intervenues en Angola face à la coalition réactionnaire formée du FNLA, de l'UNIT A, des armées du Zaïre et d'Afrique du Sud, et a ainsi permis une victoire du MPLA, la presse bourgeoise n'a d'autre explication à la crise permanente de la domination impérialiste sur l'Afrique que cette omniprésence des Cu bains et, secondairement , des Soviétiques. Au diable là lutte des masses africaines contre leurs régimes d'oppression et de misère, ces messieurs nous le disent : Tout s'explique par la main de Cuba.

Mais , pour les marxistes révolutionnaires, qui pensent que c'est fondamentalement la lutte des classes et non la confrontation des « blocs » qui détermine ces crises successives , il reste précisément à situer la pratique de la direction castriste dans l'évolution de la lutte des classes en Afrique.

La diplomatie cubaine soutient sans faille les régimes africains suivants : Guinée Bissau , Guinée Conakry, Bénin, Angola, Congo, Mozambique, Ethiopie, Tanzanie, Seychelles, Madagascar. Cette liste est indispensable pour bien situer le débat. La mention de la présence cubaine en Afrique évoque 1 'Angola et l'Ethiopie, et, plus particulièrement , les crises sociales de grande ampleur qu'ont connues ces pays en 1975-1976 pour le premier, et 1976-1978 pour le second.

Mais, en ce qui concerne les autres pays cités, personne ne pourrait expliquer ce soutien cubain par l'existence d'une révolution en cours, d'une lutte de libération nationale ou d'une agression extérieure ouverte .

La diplomatie cubaine en l'occurrence soutient ce qu'elle considère comme les « pays progressistes » africains. Ce soutien n'est généralement pas platonique. Des centaines de Cubains sont à piedd'œuvre , qui dans l'appareil d'Etat , qui dans l'enseignement , qui dans les forces armées pour aider le pays « ami » . Au Congo, ce sont

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plusieurs milliers de soldats cubains qui stationnent à Pointe-Noire, la seconde ville du pays. De toute évidence la tendance castriste à ne pas distinguer les masses et les régimes prend ici toute sa portée. Ces régimes sont des régimes néo-coloniaux bourgeois répressifs, refusant aux masses les droits démocratiques élémentaires. Il n'y a pas de demi-mesure : il faut soutenir les masses de ces pays contre ces dictatures.

La direction cubaine n'a jamais hésité à prendre tous les virages que sa real politic lui suggérait. Par exemple, pour le Congo, elle a soutenu Ngouabi. Une fois celui-ci assassiné, elle a soutenu Yhombi dont chacun s'accorde à dire aujourd'hui qu'il fut à l'origine de l'élimination du premier. Et lorsque Yhombi fut démis et qu'arriva au pouvoir Sassou Nguesso, La Havane réitéra son soutien inconditionnel au nouveau chef des prétoriens congolais. A chaque fois, Cuba a fêté le dirigeant congolais comme un leader révolutionnaire. Le journal du PCC, Gramma a, sans discontinuité, salué les régimes de Ngouabi, de Yhombi et de Sassou. Et, avant même que Yhombi ne soit chassé, Sassous, qui passait à l'époque pour être le plus proche des soviétiques dans cette clique dirigeante, avait pour garde personnelle des Cubains de la garnison de Pointe-Noire. Cet alignement total et inconditionnel sur le Parti congolais du travail est évidemment un acte politique contraire aux intérêts des masses congolaises. Et cette politique doit être dénoncée .

Le cas congolais n'est pas le seul. Dans les pays cités plus haut, c'est cette même politique que les Cubains pratiquent.

La confusion castriste entre les masses et leurs régimes prend, dans ces cas au moins, la forme d'une politique de collaboration de classe explicite. L'aide apportée à ces gouvernements et à ces Etats, en s'ajoutant à celle qu'apportent l'URSS et les démocraties populaires, participe à la confusion sur le caractère anti-impérialiste de ces directions et constitue une aide supplémentaire à ces dictatures contre les masses. De l'Angola à l'Ethiopie

En 1975, les troupes sud-africaines pénètrent sur le territoire angolais. Très vite, le MPLA et les masses urbaines en lutte se trouvent confrontées à un adversaire dix fois plus efficace et équipé. Le FNLA et l'UNIT A constituent les forces-alibi dans une coalition où s'exercent surtout la puissance militaire de l'Afrique du Sud et, plus secondairement, celle des forces zaïroises de Mobutu. Luanda, la capitale, est encerclée. Les comités de quartiers et les milices perdent leurs forces de mobilisation. La panique et la confusion

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s'emparent des masses. La direction petite-bourgeoise du MPLA, qui comprend que c'est aussi sa propre vie qui se joue maintenant, fait appel à l'URSS et à Cuba pour une aide militaire immédiate. On sait ce qu'il advint. Moscou organise un pont aérien avec Luanda. Des dizaines de bateaux soviétiques débarquent plusieurs milliers de soldats cubains. En quelques mois, la situation militaire tourne. Début 76, les troupes cubaines battent au Nord les troupes zaïroises et le FNLA et, au Sud, repoussent les Sud-Africains. L'agression contre-révolutionnaire a été écrasée. La volonté d'une partie de l'impérialisme de remettre en question le droit à l'indépendance de l'Angola a été battue.

Il est incontestable que, sans les Cubains, une pareille défaite de l'impérialisme aurait été impossible. Il était parfaitement correct de soutenir cette intervention cubaine. Seuls ceux qui considéraient que la guerre civile angolaise confrontait exclusivement des cliques nationalistes petites-bourgeoises pouvaient adopter le point de vue de Sirius.

Autre chose est maintenant d'analyser les problèmes soulevés par cette intervention.

Tout d'abord, sans le soutien logistique, matériel et financier de l'URSS, Cuba n 'aurait jamais pu faire un tel effort de guerre. Les chiffres évoqués de la présence cubaine en Angola se situent dans une fourchette de 20 000 à 40 000. Personne ne peut croire qu'un tel corps expéditionnaire puisse être convoyé, équipé et soutenu par le seul petit Etat cubain.

Ensuite il est apparu qu'au fur et à mesure que le danger militaire s'éloignait de Luanda, le MPLA faisait de plus en plus appel au soutien cubain dans les domaines administratif, technique et politique. Peu à peu les Cubains se firent omniprésents dans la police, les hôpitaux, les administrations, les usines, le port, etc. Le MPLA structurait son appareil d'Etat bourgeois en s'appuyant sur l'aide et la coopération des Soviétiques, des Allemands de l'Est et surtout des Cubains. Alors que justement cette institutionnalisation du MPLA en tant qu'Etat se faisait au terme d'une intégration/répression des comités de quartier et de la gauche, les Cubains mettaient la main à la pâte.

Mais un autre aspect de la victoire cubaine en Angola ne doit pas être ignoré. A la suite de cette guerre, le mouvement de masse sud-africain s'est mobilisé jusqu'à l'éclatement de Soweto et le FNLC a entrepris de contester le régime mobutiste et d'engager une lutte armée au Shaba. Toute la région s'en est trouvée déstabilisée tant les masses des pays concernés avaient repris confiance après la défaite des Sud-Africains. Mais la direction cubaine n'a pas voulu s'engager plus avant. Elle a clairement refusé d'exploiter les

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conséquences objectives de sa victoire militaire. Elle participa sans vergogne au maintien du régime Mobutu; nia apporter une aide au FNLC et dénonça ses activités; se félicita de l'accord survenu entre Kinshasa et Luanda dont l'une des clauses était justement un coup d'arrêt aux activités du FNLC en territoire angolais 2 • La direction cubaine a donc fait le choix de la construction d'un Etat angolais bourgeois stable plutôt que de soutenir le processus de révolution permanente engagé dans cette région dès 1976. Le soutien exclusif à l' ANC sud-africain dirigé par les staliniens, l'aide exclusive apportée pendant longtemps au seul ZAPU de Nkomo dans le Front patriotique du Zimbabwe attestent à leur tour cette conclusion.

Puis ce fut l'Ethiopie. Nouveau test pour la politique africaine de Cuba. Nouvelle levée de bouclier dans les rangs impérialistes. Alors que les masses éthiopiennes se soulèvent contre l'autocratisme, une junte militaire, le DERG, prend le pouvoir. A travers un verbiage populiste extrême, le DERG maintient un temps le mouvement de masse dans l'expectative. Puis, face à une nouvelle radicalisation, à la multiplication des comités de quartiers et de villages, à l'armement des masses, il entreprend certaines réformes radicales notamment dans le domaine agraire. Au sein de la junte le pouvoir change de main au rythme de la radicalisation des masses et finit par échoir à Mengistu : personnage plus conforme aux nécessités du bonapartisme militaire éthiopien, capable de chevaucher un temps le mouvement des masses pour mieux réussir son intégration.

Les Cubains avaient apporté un soutien timide au DERG avant même l'avènement de Mengistu. Mais une fois que celui-ci se fut hissé au sommet du régime, La Havane entrepris de soutenir activement le DERG et d'exprimer son appui politique à son leader qualifié de « révolutionnaire authentique » 3 . Très vite l'Ethiopie est confrontée à une pénétration massive de l'armée somalienne dont l'objectif avoué était d'annexer l'est éthiopien majoritairement peuplé de Somalis. La Somalie était jusqu'alors l'alliée privilégiée des Soviétiques dans la région. Qualifié de « révolutionnaire » et d'anti-impérialiste, le régime Siad Barre était soutenu économiquement et politiquement par le Kremlin. L'arrivée de Mengistu au pouvoir à Addis Abe ba semble avoir poussé les Soviétiques à changer de politique. Dès lors, le régime somalien, divisé, en crise, et inspiré par certaines capitales occidentales, décida de jouer son va-tout dans l'affaire de l'Ogadem. Au nom de l'aide aux mouvements de libération somalis en Ethiopie, l'armée somalienne pénètre dans ce pays à un moment où l'Etat, l'armée et le régime éthiopiens sont pour le moins fragiles. Mogadiscio demande une aide aux impérialistes, mais n'obtient en définitive qu'une aide timide passant par l'Arabie saoudite.

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Le DERG est très faible en ce début de guerre de l'Ogadem. Il vient à peine de sortir d'une confrontation avec l'opposition de droite réactionnaire (EDU). Mais pour obtenir cette victoire, il a fallu faire nombre de concessions aux masses : réforme agraire radicale, armements des comités et milices villageoises entre autres. En Erythrée, les fronts de libération gagnent du terrain. Dans la capitale, les comités de quartiers affirment leurs prérogatives et sont le champs clos d'un affrontement sanglant entre tendances politiques. C'est dans cette position précaire que le DERG fait appel aux Soviétiques et aux Cubains. Très vite, ce sont plusieurs milliers de soldats cubains qui débarquent. Le matériel lourd soviétique arrive massivement. La contre-offensive en Ogadem s'organise. Elle aboutira à une défaite des Somaliens.

Pour certains camarades, la guerre de l'Ogadem se résume à une agression de la révolution éthiopienne par la Somalie bourgeoise, inspirée par l'impérialisme. Ainsi serait fondé le caractère internationaliste de l'intervention cubaine.

· Tel n'est pas mon avis sur la nature de cette guerre. Mais dans le cas où il en serait ainsi, faudraiHl pour autant faire l'apologie d'une intervention cubaine dont les modes et les conséquences ont été pour le moins très ambiguës ?

D'une part les Cubains, dans leur presse et dans leur discours, ont totalement omis de signaler la question nationale somalie qui est au cœur de l'affaire. D'autre part, ils ont mené en Ogadem une guerre classique dans laquelle le sort des populations locales semble avoir joué un très faible rôle. Ils ont combattu sous la direction d'un état-major tripartite éthiopien, soviétique et cubain, dirigé par le général russe Pétrov. Durant cette guerre, le régime éthiopien a lancé une campagne chauvine d'envergure qui a amorcé , en toute logique, l'intégration des comités ainsi que des milices. La guerre de l'Ogadem s'est alors soldée par un début de recul des masses et par une perte de leur indépendance vis-à-vis de la junte. Les Cubains ont fait cette guerre sans jamais exprimer le moindre point de vue sur les intérêts propres des masses éthiopiennes. C'est le DERG qui est apparu comme l'interlocuteur de La Havane. Aussi peut-on se demander si - quel que soit l'avis que l'on ait sur les motivations de la Somalie et sur les enjeux de la guerre - il convient de saluer avec enthousiasme le soi-disant internationalisme des Cubains dans cette affaire ...

Ensuite survient le problème de l'Erythrée. Fort de son second souffle, après la victoire contre la Somaiie, le DERG entreprend une guerre de reconquête en Erythrée, où les fronts FLE et FLP contrôlent la majeure partie du terrain . Pour ce faire , les Soviétiques

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augmentent leur aide matérielle, envoient un fort contingent d'officiers de haut rang. Les milices de villages sont plus substantiellement intégrées à l'armée au nom de la guerre contre les « contre-révolutionnaires » érythréens.

A l'heure actuelle, cette guerre n'est toujours pas terminée. Un Etat ouvrier, l'URSS, est en guerre contre le peuple érythréen. C'est l'aviation soviétique qui le bombarde au napalm; c'est la marine soviétique qui a tenté de faire débarquer des forces éthiopiennes pour prendre le FLP à revers; c'est l'armée soviétique qui équipe, arme et encadre les forces d' Addis-Abeba.

Or, au début, les Cubains ont participé à cette guerre. Les mouvements de libération, pourtant prudents, diplomatiquement, ont reconnu et dénoncé cette présence. Toutefois, très rapidement Cubains (et Sud-Yéménites) se sont retirés des combats. Actuellement il n'y a pas de Cubains sur le front, ce qui n'est pas le cas des Soviétiques. Il reste que les troupes cubaines maintiennent une présence sur les arrières, à Addis-Abeba notamment, et.. . seraient plusieurs milliers en Ogadem.

On cherchera en vain dans la presse cubaine une condamnation de la politique soviétique. On y cherchera en vain autre chose que des formules générales sur la volonté d'un règlement politique du conflit qui puisse exprimer le droit à l'autodétermination des Erythréens. On y cherchera en vain une critique du DERG. Rien de tout cela ! La Havane soutient sans faille, jusqu'à présent, la junte petite-bourgeoise réactionnaire. Internationalisme que cela ? Que faut-il discuter ?

L'affaire de l'Erythrée montre clairement que La Havane conserve une marge de manœuvre vis-à-vis de Moscou. Les Cubains ont compris que, face à leur propre classe ouvrière, il leur était impossible de justifier une guerre meurtrière menée contre des nationalistes, hier encore soutenus. Il avait déjà été très délicat d'expliquer comment la Somalie révolutionnaire était devenue brutalement la Somalie réactionnaire.

Ailleurs qu'en Afrique, et notamment, récemment, au Salvador, la politique cubaine n'a pas été identique à celle des Soviétiques. Au Nicaragua, enfin et surtout, il est impossible de prétendre que, présentement, Cubains et Soviétiques apportent une aide comparable à la révolution. A moins de reprendre la thèse impérialiste et chinoise selon laquelle les Cubains sont envoyés par les Soviétiques pour leur meilleure adaptation aux populations déshéritées ...

Il faut donc éviter de débattre comme s'il s'agissait de trancher

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que la politique castriste est soit à 100% révolutionnaire, soit à 100% contre-révolutionnaire. Laissons ce type de simplifications à d'autres. Ce qu'il faut reconnaître, c'est que les Cubains n'ont pas en tout lieu et à tout moment une politique qui serait celle des Soviétiques; qu'il est donc impossible de conclure qu'aujourd'hui la direction cubaine est contre-révolutionnaire au même titre que l'est celle des staliniens. Mais il faut reconnaître que la politique de collaboration de classes avec des régimes bourgeois des castristes les mènent de plus en plus d'une part à épouser la politique soviétique et à adopter d'autre part une politique contraire aux intérêts des mouvements de masse et à la révolution.

En terme de tâches, cela veut dire que les marxistes-révolutionnaires doivent dénoncer publiquement la politique cubaine quand celle-ci s'oppose aux besoins réels des masses dans leur lutte pour leur indépendance. Il y va notamment de l'intérêt de la révolution africaine, car il est peu probable que l'on puisse, dans un certain nombre de pays déjà cités plus haut, défendre à la fois les Cubains et les masses, tant ces dernières perçoivent les premiers comme des soutiens aux régimes en place. Il y va aussi de l'intérêt de l'Etat ouvier cubain, aujourd'hui menacé par l'impérialisme comme jamais depuis dix ans. Il faut dire la vérité aux masses cubaines. Il ne faut pas que les trostkystes tergiversent et se mettent, eux aussi, à confondre les masses cubaines et leur direction. Tordre le cou aux simplifications

Plusieurs éléments sont maintenant intégrables à l'analyse de la direction castriste.

1. La politique étrangère cubaine, dans un grand nombre de cas, prend la forme d'une politique de collaboration de classes avec des régimes bourgeois en place. Il ne s'agit pas seulement d'une confusion verbale entre les masses et les Etats. C'est d'une aide politique directe qu'il s'agit.

2. La politique étrangère cubaine suit avec une grande régularité depuis quelques années les alignements et les évolutions de la politique soviétique. L'intervention cubaine en Afrique, lorsqu'elle s'est faite massive, n'a pu être réalisée qu'avec un soutien important des Soviétiques. En outre, dans certains cas, la pratique des Cubains sur place s'est faite de conserve avec celle des Soviétiques. Mais, par contre, il est impossible de nier que, dans certaines affaires bien précises, les Cubains ont fait preuve (du moins jusqu 'à ce jour) de certaines prises de distance d'avec la politique soviétique.

3. Mais cet « internationalisme » cubain, parce qu'il mobilise

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une grande masse d'hommes, parce qu'il exige un concours important de moyens financiers et matériels n'est réalisable que grâce à l'aliénation croissante de Cuba dans le réseau économique de l'URSS. Les formes de cette politique étrangère, auxquelles s'ajoutent ses conséquences économiques, favorisent aujourd'hui le processus de bureaucratisation de la société cubaine :poids de l'armée , diplomatie secrète, entraînant la désorientation des masses, etc.

Comment s'intègrent ces trois facteurs dans l'évolution de la direction elle-même ?

En novembre 1961, la revue Quatrième Internationale a publié un article signé Ortiz dans lequel on peut lire le passage suivant : « Le noyau initial de la révolution est d'origine petite-bourgeoise [ ... ] Ce groupe n'a pu être une base pour l'insurrection et un moyen favorable que lorsqu 'il quitta son milieu et sa classe [je souligne] et s'en fut le chercher à la sierra, parmi les paysans. »

Et Ortiz de demander : « Comment une équipe petite-bourgeoise au programme démocratique a-t-elle pu diriger ce processus révolutionnaire qui a conduit à la prise du pouvoir, à l'instauration d'un Etat ouvrier et à un programme socialiste ? La crise du capitalisme à Cuba a jeté des éléments de la petite bourgeoisie dans la lutte insurrectionnelle , dans laquelle ils se lièrent avec les couches les plus exploitées, pour lesquelles la solution ne se trouvait pas dans un simple changement de gouvernement et de méthode d'administration. » Et Ortiz rappelle en note le passage du Programme de transition sur le fait que « des partis petits-bourgeois, y compris staliniens , peuvent aller plus loin que ce qu'ils veulent eux-mêmes dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie. Dans tous les cas, une chose est hors de doute : si même cette variante, peu vraisemblable, se réalisait quelque part, et « qu'un gouvernement ouvrier et paysan s'établissait de ce fait, il ne représenterait rien de plus qu'un bref épisode dans la voie de la véritable dictature du prolétariat. [Je souligne] ».

Dans le dernier numéro de la Vérité, Stéphane Just se penche sur la question cubaine. Et il se pose la question : « Le Mouvement du 26 juillet, mouvement petit-bourgeois, pouvait-il construire un Etat ouvrier à Cuba ? La réponse à cette question est d'importance. Si oui, cela veut dire que des organisations petites-bourgeoises sont en mesure de construire des Etats ouvriers. »

Comment Just, qui a été autorisé par le bureau politique de l'OC! à publier son point de vue personnel, va-t-il résoudre cette importance question ?

Comme il le rappelle : « Les analyses de l'OCI n'ont pas été poursuivies après 1962. » Pour rattraper ce retard, Just nous propose l'explication suivante :

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« La variante, plausible au moment où elle était formulée, de reconstruction d'un Etat bourgeois, ne s'est pas réalisée, pas plus que celle de la réalisation de la dictature du prolétariat. C'est une autre variante qui a pris corps : la constitution d'un Etat ouvrier s'apparentant aux Etats ouvriers bureaucratiques dès le départ, bien qu'ayant ses particularités historiques [ ... ] L'appareil stalinien a été la force politique qui a chapeauté, contrôlé, puis s'est subordonné les organisations des masses, qui a été la cheville ouvrière de la construction d'un nouvel appareil d'Etat, avec bien sûr la participation du Mouvement du 26 juillet, qui a corseté la révolution, a été dressé contre la réalisation de la dictature du prolétariat, bien qu'il doive être qualifié d'Etat ouvrier, mais bureaucratique et en ce sens contre-révolutionnaire. »

On comprend qu'il ait fallu près de vingt années pour trouver cela. Le scénario est simple : dans un premier temps c'est le mouvement petit-bourgeois qui, poussé par les masses, réalise le gouvernement ouvrier et paysan; dans un second temps c'est le parti stalinien, parti ouvrier bourgeois, qui, sous la pression des masses, « va plus loin », va jusqu'à l'Etat ouvrier, mais un Etat ouvrier dont l'appareil est immédiatement contre-révolutionnaire. »

Stéphane Just passe allègrement sur un certain nombre de faits . Dans le processus révolutionnaire, les masses se sont-elles affrontées d'une quelconque manière au Mouvement du 26 juillet ? Quand et comment les masses cubaines ont-elles commencé à ne plus « pousser » les petits bourgeois mais à « pousser » les staliniens ? Quand et comment, durant toutes les années de la Tricontinentale, les staliniens ont-ils montré qu'ils étaient les véritables maîtres de cet appareil immédiatement contre-révolutionnaire ? Y aurait-il eu un thermidor simultané à l'édification de l'Etat ouvrier ? Et fast but not /east, à quelle date, le camarade Stéphane Just, situe-t-illa réalisation à Cuba d'un Etat ouvrier?

Il faut répondre à ces questions. Car tous les événements ultérieurs, selon la théorie proposée par la Vérité, devraient dès lors montrer clairement la mise à l'écart des petits bourgeois incapables de diriger l'Etat ouvrier, et la prise de responsabilité centrale des staliniens, seuls capables de corseter l'Etat ouvrier dans un appareil immédiatement contre-révolutionnaire. Mais Stéphane Just ne date pas cet événement majeur. Oubli ! fâcheux pour la clarté du débat 4 .

La pensée bourgeoise nous dit : « un chat est un chat ». Stéphane Just nous dit : « un petit bourgeois est toujours un petit bourgeois». La direction fidéliste, d'origine petite-bourgeoise, aurait conservé l'essentiel de sa nature sociale au travers de dix années de luttes, d'intégration croissante au mouvement de masse. Petite-bourgeoise avant la révolution cette direction le serait toujours après l'instauration

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d'un gouvernement ouvrier et paysan et le resterait au moment où les masses« imposent » aux staliniens un Etat ouvrier.

En réalité, la direction castriste s'est constituée de manière particulière, comme direction centriste, dans le cours du processus de révolution permanente qu'elle a dirigé. Depuis la sierra, elle avait amorcé une rupture avec ses assises petites-bourgeoises originelles et, tout en gardant des stigmates de cette origine, notamment dans son programme, elle est devenue la direction effective des paysans pauvres et des ouvriers contre la dictature de Batista, puis contre l'impérialisme et la bourgeoisie.

Quel est, dans une révolution, le mécanisme de la pression des masses sur la direction ? Epargne-t-elle la plus consciente, la plus bolchévik-léniniste ? Qui peut affirmer qu'il existera des directions ouvrières marxistes révolutionnaires authentiques qui ne subiront pas, durant les mois de double pouvoir, où la tactique politique, le sens de l'opportunité sont mis à dure épreuve, une pression quelconque des masses? Ce que dit le Programme de transition, c'est que les masses peuvent pousser plus loin que leur programme les partis petits-bourgeois et staliniens. Cela signifie que les masses s'opposeront à ces partis, qu'il y aura des confrontations, y compris violentes , des convulsions sociales durant lesquelles les appareils contre-révolutionnaires tenteront de sauvegarder l'ordre social bourgeois et n'héshiteront pas à s'opposer physiquement aux masses. Ce n'est qu'en dernière instance, si celles-ci sont plus fortes que les manœuvres bureaucratiques, que Trostky évoque cette variante peu probable où les petits-bourgeois et les staliniens peuvent aller plus loin que leur programme, sans pour autant renoncer à ce programme ! A Cuba, non seulement les castristes ne se sont jamais heurtés d'une telle manière aux masses, mais ils ont rompu avec leur programme et leurs illusions passées pour proclamer, eux et eux seul, (pas le PSP stalinien), le programme de la révolution socialiste. La direction cubaine est une direction centriste. L'idée selon laquelle la nature du centrisme se réduit à son oscillation entre réforme et révolution est insuffisante. Elle amène à penser qu'à partir du moment où une direction a dirigé une révolution, elle ne peut plus être centriste, qu'elle est « révolutionnaire », terme générique qui ne qualifie pas politiquement cette direction. Le centrisme peut s'exprimer dans l'oscillation entre internationalisme et socialisme dans un seul pays, entre démocratie ouvrière et bureaucratisme. La direction castriste s'est maintenue en tant que direction centriste au-delà de la constitution de l'Etat ouvrier cubain. Mais les contradictions de ce centrisme n'ont cessé depuis lors d'évoluer. Son contenu même n'a pas été figé.

Ce que nous avons relevé au cours de ces années, c'est l'évolution

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dangereuse de la direction cubaine (Tchécoslovaquie, Mai-68, Pérou, etc.). La politique étrangère cubaine, aujourd'hui, relève de la même oscillation. Mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir que les mouvements désordonnés de la direction cubaine depuis le début des années 70, entre les deux pôles de l'aimant, se rapprochent de plus en plus du pôle négatif du centrisme bureaucratique.

Mais le test décisif, le test ultime n'est pas terminé. Il est en cours sous nos yeux; c'est celui du Nicaragua, de l'Amérique latine. Des événements majeurs pourraient faire surgir une crise au sein de la direction cubaine, qui ne recouperait pas forcément les anciens du 26 juillet d'une part et les anciens du PSP d'autre part. Des convulsions pourraient apparaître. Mais le cours bureaucratique à Cuba ne pourrait être repoussé qu'au terme d'une profonde différenciation dans tout le parti, et surtout - fondamentalement - au travers d'une mobilisation des masses laborieuses sans précédent depuis la révolu ti on.

Trois facteurs pèsent essentiellement sur le cours d'une révolution et d'un Etat ouvrier :l'existence ou non des formes de démocratie prolétarienne, l'existence d'un parti révolutionnaire à l'échelle nationale et internationale, et la lutte pour l'extension de la révolution.

Le pire des raisonnements serait de partir du constat (faux en l'occurrence) d'une politique internationaliste deCubaetd'en déduire un cours favorable vers la démocratie et le parti léniniste. Les trois facteurs cités plus haut n'agissent pas de la même manière les uns sur les autres. Il est peu probable qu'en l'absence de démocratie prolétarienne et en l'absence d'un parti révolutionnaire, une direction cubaine, après vingt années d'oscillations, après son intégration au Comecon, puisse s'engager sans problème dans une politique internationaliste véritable et sans faille.

La politique castriste envers le Mexique, le Pérou, la Jamaïque, son comportement sur la question des « non-alignés», augurent mal d'un redressement. Quant au Nicaragua, s'il est évident que Castro n'y a pas mené la même politique que les Soviétiques et qu'il s'est engagé dans le soutien du FSLN, il n'est pas démontré que, dans les épreuves à venir de ce pays, il suivra strictement les intérêts des masses et de la révolution prolétarienne. Les relations avec les staliniens nicaraguayens, les risques d'affrontements directs avec l'impérialisme américain, les conceptions multi-classistes exprimées par Castro à l'occasion de la conférence des « non-alignés » ou à propos de la révolution africaine pourraient même entraîner une aggravation du cours politique de La Havane.

Ce dont il s'agit dans le débat qui s'ouvre, c'est non seulement de qualifier la nature précise de la direction castriste, mais surtout d'analyser les formes particulières du processus de bureaucratisation dans ce

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pays. Ce processus ne peut être similaire à ce que nous avons connu dans d'autres Etats ouvriers et singulièrement en Union soviétique.

Il ne suffit pas de dire, comme le font certains, que les castristes sont « entrés dans l'orbite des Soviétiques » . Une telle réflexion n'a aucun intérêt scientifique. Même des nationalistes font preuve vis-à-vis des soviétiques d'un mimétisme plus important que celui des Cubains. Ce qu'il faut dire c'est si, oui ou non, la bureaucratie cubaine, dans sa totalité (pas seulement les anciens du PSP), a commencé à défendre les intérêts sociaux de la bureaucratie stalinienne ; si, oui ou non, Castro est le chef d'une bureaucratie stabilisée dont les fondements sociaux objectifs sont ceux d'une bureaucratie contre-révolutionnaire passée du côté de l'ordre bourgeois. Les militants qui viennent de scissionner de la Ive Internationale en dénonçant une prétendue direction castriste en son sein, auraient été bien inspirés de mener leur analyse de Cuba jusqu 'au bout et ne pas se contenter de quelques réflexions impressionnistes sur la politique cubaine.

Personne dans le mouvement trostkyste international ne pourra faire l'économie d'une analyse scientifique des rapports sociaux à Cuba et de leur évolution. Personne ne pourra passer à côté de la question fondamentale, à savoir : quel a été jusqu'à présent le processus spécifique de bureaucratisation de l'Etat cubain ; à quel stade en sommes-nous; Thermidor est-il devant nous ou dernière nous ?

Ni l'article de Stéphane Just, ni les quelques documents de nos scissionnistes sur Cuba n'ont répondu à ces questions.

Mais personne, non plus, ne pourra éviter ces questions derrière une acceptation apologétique àe la politique étrangère cubaine.

La défense de l'Etat ouvrier cubain est une tâche importante pour les trostkystes, au moment où l'impérialisme se trouve face à une remontée de la révolution en Amérique latine et dans les Caraïbes. Ce devoir ne pourra être clairement accompli qu'en ayant une claire vision des intérêts propres des masses cubaines. Ceux-ci ne sont à chercher ni dans la construction de l'Etat bourgeois angolais, ni dans le soutien au DERG éthiopien, ni dans le mouvement des non-alignés, ni dans les clins d'œil à certains régimes bourgeois latina-américains ... Selon notre principe constant, pour mieux défendre l'Etat ouvrier cubain, nous trotskystes dirons la vérité sur la direction castriste, car seule la vérité est révolutionnaire.

Claude Gabriel NOTES 1. Cet article a dû se limiter à ne traiter que certains aspects de la question cubaine. En ce qui concerne, en particulier, la « coexistence pacifique », la politique soviétique en

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Afrique et celle de l'impérialisme, problèmes qui ne sont pas abordés ici, le lecteur pourra se reporter à Inprecor, n°s 26 et 34. 2. Voir Inprecor, n° 34. 3. Voir Afrique-Asie, du 16 mai 1977, et Inprecor, n° 26 du 14 avril1978. 4. Stéphane Just ne travaille pas dans la dentelle quand il traite de l'histoire cubaine.

Quelle peut-être la fonction d'un tel article «analytique» ... 17 ans après les dernières réflexions de la direction lambertiste ? Est-ce pour engager un débat dans le CORQI, est-ce pour former une génération de jeunes trotskystes qui n'ont pas connu cette période? Ou faut-il plutôt croire qu'il s'agit d'un article de commande dont le seul objet est de vouloir donner quelques éléments de cuisine polémique au moment où la rve Internationale engage de son côté un débat sur ce sujet ?

Au moment où le CORQI tourne le dos à une politique de réunification du mouvement trotskyste, l'article de Just vient à propos pour contester explicitement les termes du document de réunification de 63 sur Cuba. Mais que d'élucubrations, que de vérités dissimulées, de faits ignorés et d'analyses de circonstance pour cacher un si médiocre objectif. Le CORQI découvre l'Etat ouvrier cubain 20 ans après, mais sa direction préfère encore lui donner quelques bons gros arguments polémiques qui justifient le sectarisme du moment, plutôt que d'avoir le courage d'ouvrir une discussion internationale dans ses rangs dont le premier acte serait de fournir aux militants l'histoire réelle de la crise révolutionnaire à Cuba, et non de trier les quelques faits qui, mis bout à bout, fait le lit de Procust de Stéphane Just.

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