FRED HALLIDA y Guerre et révolution en Afghanistan
Les événement dramatiques qui ont secoué l'Afghanistan fin 79 avec l'intervention des troupes russes et la chute du président Hafizullah Amin sont intervenus moins de deux ans après le soulèvement d'avril 1978 grâce auquel le Parti démocratique du peuple d'Afghanistan a pris le pouvoir. Même si l'on ne peut pas prédire comment les choses tourneront, il est évident que la révolution afghane se trouve considérablement affaiblie: elle peut compter sur l'aide militaire soviétique pour assurer sa survie, mais c'est cela précisément qui la rend plus vulnérable, du fait de l'identification entre le nouveau gouvernement de Babrak Karmal et l'armée d'une puissance étrangère, et du fait du fractionnisme sinistre qui sévit dans le PDPA et qui a précipité l'extension de l'intervention soviétique. La clé de cette crise se situe au niveau des problèmes énormes que le PDPA a rencontrés dans la mise en œuvre de son programme révolutionnaire et des erreurs qu'il a commises ce faisant. De la même manière qu'en Russie après 1917, après une prise du pouvoir relativement rapide, est intervenue une guerre civile prolongée à l'initiative des forces contre-révolutionnaires aidée par des puissances étrangères. En outre, avant que le nouveau régime ait pu gagner l'appui de la paysannerie par des réformes efficaces et significatives pour elles, la contre-révolution a été capable de mobiliser une masse rurale pauvre et de faire por-
ter la responsabilité de la violence et du chaos de la guerre civile sur le nouveau régime. On sait à quel prix et avec quelles conséquences les bolchéviks ont défendu leurs premiers acquis. Les conséquences négatives d'une telle guerre civile seront vraisemblablement beaucoup plus grandes en Afghanistan, vu certains choix politiques que le PDPA, allié à l'URSS, a faits. Si les bolchéviks, y compris Lénine, ont eu recours à des mesures répressives indéfendables durant la guerre civile russe, la direction du PD PA, elle, a eu recours à une violence systématique sur une échelle beaucoup plus vaste dans son combat pour enrayer la contrerévolution afghane. En outre, les désaccords politiques dans le Parti bolchévik étaient réglés par des votes et non à coups de pistolet comme à Kaboul. Les racines de la contre-révolution
Les forces et la faiblesse du PDPA, la façon dont il est parvenu au pouvoir ont déjà été analysées dans cette revue et ailleurs 1• C'est un parti qui s'est engagé dans la transformation révolutionnaire de l'une des sociétés les plus pauvres du monde et qui, pour des raisons politiques et stratégiques, a pu s'appuyer de façon substantielle sur son voisin septentrional, l'URSS. Dès les années 50, l'URSS s'est présentée comme le principal fournisseur de l'aide économique et militaire fournie par l'Afghanistan et a été son partenaire commercial principal - situation unique dans le tiers-monde non socialiste. Au plan des relations interna ~ionales, il s'agissait là d'une situation marginale étant donné l'archaï<>me du système social afghan et la relative <\bsence d'intérêt des États-Unis pour ce pays. A cette époque, le PDPA étai~ :'.n petit parti comptant vraisemblablement moins de 5 000 membres, pre., .-,,~~ exclusivement originaires de milieux intellectuels urbains ou recrutés p:1 m: les officiers; plus de 90 o/o de la population afghane est illettrée et 87 % J e l3 population de ce pays vit dans les régions rurales; les structures et les idéokôes tribales, ethniques, religieuses y sont demeurées très fortes.
Sans doute la victoire du PDPA et la volonté de l'URSS de l'aider ont-elles constitué une chance très réelle pour l'Afghanistan; mais en mé1ne temps est apparu le danger que ce parti, avec sa base urbaine, ne parvienne pas, tout en expropriant les propriétaires fonciers, à se rallier la masse des paysans pauvres en imposant des réformes bureaucratiques. Le risque se dessinait également que le potentiel disponible pour la transformation de la société afghane ne se trouve détourné du fait de l'imposition de modèles politiques -qu'il faut distinguer de l'aide éco-
nomique ou militaire provenant d'URSS. Le précédent du Yémen du Nord constituait un avertissement de ce qui peut se produire en pareil cas : dans ce pays, après la révolution de 1962, le régime radical à base urbaine a été renversé par un soulèvement tribal.
Dans le cas du Yémen du Nord, la contre-révolution a tiré sa force de deux éléments concomitants. D'une part l'aide financière et militaire apportée par un État voisin, l'Arabie Saoudite, encouragée par une série d'autres pays, y compris la Grande-Bretagne (qui s'était alors repliée au Yémen du Sud) ainsi qu'Israël et la Jordanie. Aucun de ces pays n'envoya des forces militaires substantielles mais le Pakistan a fourni des bases, à la fois pour les réfugiés et pour la constitution d'un potentiel militaire de l'opposition afghane, il lui a fourni des approvisionnements militaires et une aide directe. Dans le cas présent, on relève, parmi les alliés de second rang de la contre-révolution, un pays comme la Chine qui apporte sa contribution à l'entraînement des rebelles; l'Iran qui apporte un soutien financier, propagandiste et logistique; le Koweit et l'Arabie Saoudite qui fournissent une aide financière. Jusqu'à présent, il n'y a pas de preuve solide d'une intervention américaine, mais l'élaboration d'une position commune sur l'Afghanistan est assurément un élément de l'entente entre Pékin et Washington: les États-Unis peuvent être satisfaits de voir leurs alliés subalternes en Asie prendre la responsabilité principale de la contre-offensive à l'intervention soviétique.
L'autre élément central est la nature sociale profonde du pays qui fait que des difficultés particulières se dressent dans la perspective d'une transformation socialiste. Bien que la direction du PDPA soit communiste dans son orientation, elle s'est trouvée socialement plus isolée encore que celle de la République du Yémen du Nord. D'emblée, elle s'est trouvée confrontée à un cruel dilemme. soit avancer prudemment sans exécuter l'essentiel de son programme de réformes jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à consolider sa position; mais, ce faisant, elle aurait couru le risque de donner l'impression de se désintéresser du sort des masses paysannes pauvres et des ouvriers agricoles sans terre; soit mettre en œuvre rapidement ces réformes en espérant apporter une amélioration de la situation matérielle des paysans pauvres, mais ainsi elle courait le risque de se trouver impliquée dans des conflits sociaux à la campagne où elle n'avait pratiquement pas de cadres. Pour gagner les paysans opprimés, elle devait s'attaquer au cœur même des structures de classes et de tribus; mais ces tribus elles-mêmes pouvaient, si l'on s'y attaquait, être utilisées pour mobiliser un mouvement contre-révolutionnaire à la campagne, une Vendée en Asie centrale.
On peut, en particulier, désigner quatre aspects du système rural qui
compliquent la tâche à tout programme de transformation sociale. Le premier, c'est que les relations sociales à la campagne ne sont pas perçues en termes de classe par la paysannerie; les divisions économiques y interfèrent avec les facteurs ethniques, religieux, tribaux. Toute tentative pour réformer un tel système en faisant appel aux intérêts de classe des paysans pauvres et des paysans sans terres se trouve nécessairement confrontée à des difficultés considérables, étant donné la vitalité des autres facteurs. Ceci est particulièrement vrai dans les régions Pushtun au sud et à l'est du pays où les différences quant à la propriété de la terre sont réduites et les fidélités tribales les plus fortes. Mais c'est aussi le cas dans les plaines du nord où existent les différenciations les plus importantes quant à la propriété de la terre et la plus ancienne tradition d'agriculture sédentaire. Cette difficulté s'est combinée avec la survivance du nomadisme en Afghanistan où jusqu'à 15 o/o de la population gagne sa vie essentiellement en élevant des troupeaux nomades, ce secteur étant marqué par des structures de propriété et de classe très peu claires. L'exemple de la Mongolie extérieure montre que des régimes révolutionnaires peuvent se développer avec succès dans des sociétés nomades, mais cela exige sans doute une stratégie et une perception de ces questions particulières.
Un second facteur essentiel est l'indépendance traditionnelle des tribus montagnardes qui, par le passé, ont reçu des subventions du gouvernement central et considèrent le fait de porter les armes comme un attribut normal de l'homme adulte. Les mesures prises par le PDPA pour redistribuer la terre, étendre son contrôle et limiter la contrebande ont été perçues comme une menace par ces tribus; leur réaction naturelle a été la rébellion armée dont elles ont une solide expérience. L'hostilité traditionnelle appuyée sur les armes envers le gouvernement central qu'un mouvement révolutionnaire ayant une base à la campagne aurait pu utiliser contre l'État contre-révolutionnaire a pu, dans le cas présent, être mobilisée par la contre-révolution contre le PDPA.
Le troisième problème est le poids des traditions politiques afghanes qui trouvent leur écho dans le PDPA même: en Afghanistan, les questions politiques et sociales sont habituellement réglées à coup de fusil_s et l'espace pour une résolution pacifique des conflits à l'intérieur de l'Etat ou entre l'État et les citoyens est extrêmement réduit. La contre-révolution a rapidement recouru à la politique consistant à tirer à vue sur les militants du PDPA; et le régime en place a, pour sa part, recouru largement à des méthodes brutales vis-à-vis de ses adversaires réels et supposés. Peut-être l'analogie la plus voisine dans l'histoire révolutionnaire la plus récente est-elle celle que l'on peut établir avec l'Albanie où les tradi-
tions d'affrontement entre tribus ont prévalu jusqu'à la Révolution et où le niveau de violence dans la direction du Parti lui-même l'a distingué des autres PC d'Europe de l'Est.
Un dernier facteur contre-révolutionnaire très puissant est constitué par le simple fait que l'Afghanistan est un pays musulman, c'est-à-dire un pays où existe une idéologie populaire qui a pu être mobilisée par les forces contre-révolutionnaires plus efficacement que dans le cas de n'importe quelle autre religion. En l'absence même des autres problèmes que nous avons soulevés, ce simple facteur aurait suffi à rendre la tâche très difficile au PDPA. De surcroît, la force de l'Islam comme idéologie contre-révolutionnaire a été considérablement renforcée par la victoire du mouvement musulman iranien en février 1979, au moment même où le PDPA se trouvait confronté au premier mouvement d'opposition interne important. Concernant l' Mghanistan, le régime du shah aurait représenté une menace moins importante que celui de Khomeini; si la capacité organisationnelle du régime précédent d'aider la contre-révolution était plus forte, sa force de mobilisation idéologique aurait été plus faible, tout particulièrement si l'on garde en mémoire l'indignation qu'avaient soulevées les ingérences pratiquées dans le passé par le Shah dans les affaires de 1 'Afghanistan. L'enrayement de la Révolution d'Avril
Il semble que les dix premiers mois qui ont succédé à la prise du pouvoir par le PDPA, jusque vers la fin février 79, se soient relativement bien passés; dans sa majorité, la population rurale semblait adopter une attitude prudente, ne s'opposant pas activement à la politique du régime, ne la soutenant pas non plus. Elle demeurait, plutôt, dans l'expectative. Le régime allait de l'avant avec diverses réformes, attribuait leurs droits culturels aux diverses nationalités, améliorait la condition des femmes 2, développait un système d'éducation et de santé :en août 79, le gouvernement affirmait avoir ouvert 600 écoles nouvelles et lancé une campagne nationale d'alphabétisation, avec pour objectif l'éducation d'un million d'analphabètes d'ici 1984 3• Il semble que les deux réformes les plus importantes aient été celles que l'on désigne sous les noms de Décret n° 6 et Décret n° 8. La première annulait les dettes dues par les paysans aux riches fermiers et propriétaires fonciers. La seconde déterminait un plafond maximum pour la propriété de la terre, entre six et soixante hectares selon la qualité de la terre. On a affirmé qu'à la fin de la première année de pouvoir du PDPA 822,5 acres de terres avaient été
distribués à 132 000 familles; en août 79, le chiffre des familles bénéficiaires de cette réforme passe à 300 000 4 • Une partie de ces familles ont été immédiatement regroupées dans des coopératives et lorsque, plus tàrd dans l'année, fut annoncée la mise en place du Plan quinquennal, ce fut avec l'objectif de regrouper à la fin de l'année 1984 1,1 million de familles dans 4 500 · coopératives 5 • Sans doute ne faut-il pas exagérer l'impact immédiat de ces mesures mais, officiellement et, dans une certaine mesure, en réalité, le régime se lançait dans une tentative ambitieuse et progressiste de réformer la société afghane.
Il reste que la façon dont les réformes ont été mises en place a souvent rebuté la population rurale et qu'elles devaient permettre de gagner. Le Décret d'annulation des dettes laissait intact le problème essentiel, celui des dettes des paysans auprès des marchands du Bazar et des usuriers. Les derniers représentaient en Afghanistan une force substantielle et au début irremplaçable; mais, en dépit des ouvertures que leur fit le PDPA, ils prirent rapidement position contre le régime, à cause du contrôle des prix et des mesures prises par le PDPA contre la thésaurisation, la contrebande. La réforme agraire n'était pas fondée sur un relevé cadastral des terres à la· campagne, ni même sur un minimum d'enquête préliminaire quant à la situation de la propriété foncière. Elle tenait peu compte des modifications intervenues dans les systèmes de propriété des terres et des conceptions de la jouissance des terres qui peuverit prévaloir dans une société tribale et, dans certaines régions, nomades 6 • Trop souvent, un groupe de membres du PDPA et de militaires arrivait dans un village et distribuait ses ordres aux paysans, sans vraiment connaître les sensibilités et les conditions locales. En outre, brisant des liens traditionnels entre paysàns et propriétaires fonciers, les réformes ont coupé les fermiers pauvres de leurs sources habituelles en matière de semences, d'eau et d'outils, sans que le gouvernement soit en mesure de leur fournir une alternative concrète. A cela s'ajoutent des questions liées à la conception de l'honneur à la campagne, de loyauté tribale auxquelles vinrent bientôt se heurter de front ces cadres d'origine urbaine pleins de détermination. On peut identifier les intérêts sociaux spécifiques qui ont été directement touchés par les réformes : les grands propriétaires fonciers - qui ne sont pas très nombreux en Afghanistan -, les chefs de tribus qui tiraient leurs revenus de la contrebande avec le Pakistan. Mais la façon dont la réforme a été mise en œuvre a rendu d'autant plus facile le ralliement à leur cause de la masse des paysans. Même là où ceux-ci reçurent des terres du fait de la nouvelle politique de redistribution, ils étaient vraisemblablement incapables d'en tirer le moindre profit matériel, étant donné le peu de temps qu'ils avaient pour cela et l'effondrement des
systèmes d'assistance à la campagne; il semble que, dans de nombreux endroits, ils aient perçu l'arrivée des militaires et du PDPA comme une intrusion menaçante du pouvoir central. Ainsi, une série de réformes assez dogmatiquement conçues et parfois administrées avec brutalité a contribué à approfondir le gouffre entre le Parti et les paysans pauvres dont une partie au moins de la direction en place avait tant peur.
Trois autres problèmes ont contribué à enrayer la dynamique révolutionnaire initiale. Le premier fut le manque d'unité et la structure interne extrêmement non-démocratique du PDPA lui-même. Pe1;1dant les premiers mois qui succédèrent à la prise du pouvoir en avril, il y eut deux sujets de discorde distincts, même s'ils n'étaient pas sans rapport l'un avec l'autre. Le premier apparut en juillet 78, concernant l'exil forcé des dirigeants du Parchan (le Drapeau) à des postes d'ambassadeurs et le second en août, lorsqu'un groupe d'officiers et de ministres fut arrêté et accusé de conspiration; on apprit plus tard, de source officielle, que la majorité d'entre eux avait «avoué». Pour autant, la désunion ne fut pas enrayée et d'autres membres du Parcham furent arrêtés par la suite, comme Suliman Laiq, directeur de la radio et de la télévision, début 79. Même dans les rangs du Khalq (Le Peuple) sorti victorieux de la confrontation, les dissensions fractionnelles croissaient et s 'aiguisaient, du fait, manifestement, de l'approfondissement de la crise dans le pays. Tandis que Taraki qui était à l'origine président- Premier ministre et secrétaire général du Comité central et occupait une position dominante, voyait sa position graduellement minée par Hafizullah Amin, Vice-premier ministre, ministre des Affaires étrangères et secrétaire du Bureau politique. Amin qui est né en 1927 dans une famille Pakhtun provinciale, a fait ses études à l'Institut pédagogique de l'Université de Columbia à New York au début des années 50, est par la suite devenu instituteur. Il a organisé le soulèvement militaire d'avril 78 et dirigé les services de sécurité du PDPA. Alors même qu'il n'était que Vice-premier ministre, il exerçait une influence pratiquement incontestée parmi les forces armées et sur «l' Aqsa », la nouvelle police secrète mise en place avec l'aide russe en mai 78. Il apparaissait comme un homme fort et ambitieux, d'une grande flexibilité politique, pour ne pas dire opportuniste. Il existe des éléments convaincants selon lesquels, dès le début 79 pour le moins, il était engagé dans une tentative résolue pour s'assurer du contrôle total sur le PDPA aux dépens de Taraki. Certains dirigeants du PDPA comme Dastagir Panchsheri, ministre de l'Éducation, étaient opposés à cette tentative, mais le troisième homme du gouvernement, Shah Wali, ministre de la Santé et plus tard des Affaires étrangères, ainsi que Bareq Shafié, précédemment lié au Parcham, ministre de l'Informa-
tion et plus tard des Transports, étaient manifestement aux côtés d'Amin.
Le second problème était celui de la détérioration de la situation dans les régions, sous l'effet, en particulier, de la révolution iranienne. Comme nous l'avons déjà vu, le gouvernement pakistanais était depuis longtemps hostile à Kaboul à propos du Pakhtunistan et du Balouchi~tan; alarmé par les événements en Afghanistan, il ne tarda pas à porter assistance aux membres des tribus pakhtuns qui traversaient la frontière. En 1978, Zia-ul-Haq <:ommença à s'appuyer davantage sur le Jamiat-i-Islami, parti musulman de droite pakistanais, e~ soutenant des courants du tnême type en Mghani~tan, il coupait l'herbe sous le pied de ses adversaires dans ce pays et donnait plus de poids à ses prétentions d'incarner l'Islam dans son pays. L'Iran a beaucoup moins d'intérêts directs en Mghanistan malgré leur frontière commune et le Shah n'a pas fait grand-chose pour s'opposer au PDPA en 1978. Mais la victoire de la Révolution en Iran a eu d'importantes conséquences sur le plan idéologique et matériel pour le régime afghan. Idéologiquement, elle a encouragé les adversaires «musulmans» du PDPA; Khomeini a rapidement fait de la cause «afghane» la sienne propre, entre autres causes musulmanes comme celle de l'É rythrée, de la Palestine, des Philippines. L 'Iran ne fut pas la base principale de la contre-révolution en Afghanistan, mais il n'est pas douteux que la propagande islamique et l'encouragement ainsi apporté aux forcc:s qui s'en réclamaient portèrent quelques fruits. Bien plus importantes, cependant, furent deux conséquences économiques de la révolution iranienne : l'expulsion de centaines de milliers de travailleurs immigrés afghans d'Iran, avec ce qui en découle, la perte de sources de revenus vitales pour l'économie afghane; et la rupture d'approvisionnement en pétrole découlant des grèves en Iran et des coupes sombres en matières de pétrole. Il fallut quelque temps avant que les approvisionnement soviétiques viennent remplacer ceux d'Iran.
Le troisième problème est l'impact du conflit sino-soviétique sur l'Mghanistan. Malgré son alignement sur l'URSS, le PDPA avait à l'origine espéré établir des relations correctes avec Pékin et des pressions se manifestaient dans ses rang~ pour que l'Mghanistan adopte une politique étrangère relativement indépendante. La rupture des relations diplomatiques avec la Corée du Sud et l'établissement des relations avec Pyongyang furent inspirées par cette préoccupation, comme le fut l'intégration temporaire de Taher Budakhsi, dirigeant du groupe maoïste Sttam-i-Melli, dans le gouvernement. Cependant, cette politique fut un échec pour difièrentes raisons. D'abord, le PDPA ne manifesta pas la moindre indépendance, même dans la très faible mesure possible : sa direction fut critiquée à l'intérieur du Parti pour la lenteur avec laquelle
elle prit publiquement position en faveur de la Révolution iranienne -elle ne le fit qu'après que Moscou ait adopté cette position en novembre 78 - et pour la façon dont il annonça qu'il reconnaissait le gouvernement de Heng Samrin au Kampuchéa, dans le sillage de l'URSS. Taraki s'est donné la peine également, à l'occasion d'une conférence de presse tenue début mai 79, de condamner les guérillas érythréennes comme une création des régimes réactionnaires arabes. De surcroît, l'alliance avec Badakhsi se trouva bientôt rompue et son groupe passa dans l'opposition; on a dit que ce groupe était responsable de l'enlèvement désastreux de l'ambassadeur américain à Kaboul en février 1979. Il reste que le principal responsable de la rupture fut la Chine dont la presse, au début réservée vis-à-vis de la Révolution afghane, devint par la suite très hostile et qui, dès lors, soutint ouvertement les contre-révolutionnaires 7 •
Les événements qui se sont déroulés en Indochine ont contribué au développement de cette polarisation. C'est à peu près à l'époque où les Chinois attaquèrent le Vietnam, au début de l'année 79, que l'on commença à disposer des premiers éléments indiquant que les Chinois soutenaient matériellement les rebelles afghans, via le Pakistan. C'était là la réponse de la Chine à ses déboires en Indochine ; en Afghanistan, les sentiments pro-chinois sont plus forts parmi les minorités non-pakhtun établies juste au sud de la frontière soviéto-afghane; on pouvait donc penser que l'on avait là une tentative à plus long terme de la part des Chinois pour gagner à ses positions les républiques d'Asie centrale de l'URSS elle-même. Il se peut que les commentateurs soviétiques aient exagéré l'importance de l'intervention chinoise mais il ne fait guère de doute que les réactions russes consécutives puissent être en partie analysées comme une riposte très inquiète à ce qui était perçu comme une contre-attaque chinoise au-delà de l'Indu-Kush, en contrepartie de ses mécomptes en Indochine. Les comptes rendus de la presse occidentale ont minimisé l'investissement militaire chinois dans cette affaire mais, outre une discrétion fondée sur des motifs politiques, ce facteur reflète le fait que les envoyés spéciaux ne sont acheminés que vers les camps de réfugiés autour de Peshawar au Pakistan, et non dans les camps d'entraînement militaire sur la frontière où du personnel chinois se trouve stationné.
La situation a commencé à se détériorer lentement pendant les premiers mois hivernaux de 1979 lorsque débutèrent les opérations contre-révolutionnaires destinées à entraver les réformes mises en œuvre par le PDPA. Des rebelles opérant à partir de bases situées au Pakistan, entreprirent des raids dans les provinces de Kunar et Pakhtia et, le 14 février, eut lieu le premier incident important dans une ville :un groupe d'hornmes armés enleva l'ambassadeur américain à Kaboul, Adoph Dubs. Les
négociations avec ses ravisseurs furent à l'évidence menées en dépit du bon sens par la police afghane, soucieuse de faire montre de sa fermeté à la population locale. Elle n'utilisa pas les techniques habituelles d'usure psychologique; l'ambassadeur et ses quatre ravisseurs furent tués par les services de sécurité afghans qui ouvrirent le feu sur la chambre d'hôtel dans laquelle il était détenu. Au-delà de son importance politique, dans la mesure où il exacerbait inutilement la tension des relations américanoafghanes, cet incident a été révélateur de la façon expéditive dont les services de sécurité usent pour régler les problèmes auxquels ils sont confrontés. Fin mars, les choses devinrent plus sérieuses. Des miliciens pakistanais soutenaient les rebelles dans leurs raids sur la frontière et un affrontement très important eut lieu dans la ville de Herat située au nord-ouest du pays, près de la frontière iranienne. Les affirmations de source officielle afghane selon lesquelles les affrontements de Herat avaient été provoqués par l'infiltration de troupes iraniennes sont, comme on peut en apporter la preuve, inexactes; mais il reste que, quelle qu'en ait été la cause exacte, plusieurs dizaines de soldats russes et de membres du personnel civil furent tués. La nouvelle ligne de Kaboul
Cette combinaison d'agitation urbaine et rurale, la dernière pour le moins étant attisée de l'étranger, semble avoir provoqué un changement de politique fondamental et, au bout du compte, désastreux au niveau du pouvoir central. Le 27 mars, trois jours après le début du soulèvement de Herat, un remaniement gouvernemental eut lieu. Taraki qui, jusqu'alors, avait été simultanément Premier ministre et président, céda le poste de Premier ministre à Amin. Dans le même temps fut mis en place un Haut Comité de défense du pays, chargé de diriger les Forces de sécurité 8• Tout aussi important fut le fait que les Russes vinrent jouer un rôle beaucoup plus actif dans l'appareil gouvernemental à tous les niveaux. Le 6 avril arriva une délégation soviétique de haut rang, conduite par le géneral Alexei Yepichev, Premier vice-ministre de la Défense et responsable aux Affaires politiques de l'armée et la marine soviétiques 9•
A la suite de cette visite qui semble d'une certaine façon avoir eu trait aux questions de sécurité, l'entière responsabilité de la coordination de la politique russe fut confiée à Vassili Safrontchuk; ce représentant soviétique s'installa dans le bureau jouxtant celui de Taraki dans la Maison du peuple de Kaboul; officiellement, il avait titre de conseiller auprès de
l'ambassade soviétique. Alexandre Pouzanov qui était ambassadeur à Kaboul depuis 1973, après avoir été ambassadeur en Corée du Nord, Bulgarie et Yougoslavie, semble, à partir de ce moment, avoir été rétrogradé au second rang. Vers la fin de l'été, près de 5 000 conseillers civils russes contribuaient au fonctionnement de l'appareil administratif, d'importants subsides allant jusqu'au million de dollars par jour étaient consacrés au financement de l'État; la prise en charge par les Russes de la campagne militaire devint plus directe. Les troupes soviétiques s'installèrent dans la base aérienne de Bagram au nord de Kaboul, des officiers soviétiques vinrent jouer un rôle d'encadrement au niveau de chaque compagnie et, à partir du printemps, la plupart des avions militaires afghans étaient pilotés par au moins un aviateur russe, ceci afin de faire pièce au mécontentement ambiant parmi l'armée de l'air. Il s'agit là d'une évolution particulièrement importante dans la mesure où la détérioration de la situation dans le pays conduisait le gouvernement à s'appuyer de façon croissante sur les forces aériennes pour combattre la rébellion.
La nouvelle politique menée par Amin et les Russes sous le contrôle de Safrontchuk semble avoir été fondée sur trois éléments essentiels. Premièrement, la détermination à riposter impitoyablement à tous les signes d'une activité contre-révolutionnaire. Tandis qu 'en 1978 l'armée de l'air avait été utilisée pour effectuer des vols d'avertissement ou d'intimidation au-dessus des villages, elle était à présent employée pour bombarder et détruire des zones d'habitation rurales où l'on pensait que se développait la résistance. Une fois, un village de la province de Kunar fut bombardé simplement parce qu'un fonctionnaire local du PDPA entendit dire que les habitants du village avaient nourri des rebelles la nuit. Avec la décomposition graduelle de l'armée, le régime en vint à s'appuyer de plus en plus sur son armée de l'air pour frapper les rebelles. Le second moyen employé pour assurer la sécurité du pays fut la tentative de réduire les rebelles en les privant de nourriture. On employa des avions militaires pour brûler les récoltes dans des régions comme la vallée de Kunar dans l'espoir qu'avec l'arrivée des neiges, en novembre, la rébellion pourrait être écrasée, contrainte à la reddition ou à la mort de faim. Selon des chiffres non officiels, l'Afghanistan aura cette année un déficit de céréales de 1,4 million de tonnes, soit près de la moitié de ses besoins normaux. Le pays eut à subir la famine au début des années 70 et il en est à nouveau menacé.
Le troisième axe de la nouvelle politique consistait en la recherche d'un accord avec le gouvernement pakistanais qui, pensait-on, allâit arriver au pouvoir à l'occasion des élections devant avoir lieu en 79. Les
autorités de Kaboul établissaient des contacts non seulement avec leurs anciens alliés tel Wali Khan, mais avec le Parti du peuple de l'ex-Premier ministre Bhutto. Une fois que ces courants mieux disposés à l'égard du nouveau régime afghan seraient arrivés au pouvoir, il serait possible, pensait-on à Kaboul, de couper les rebelles de leurs bases arrière et de les anéantir grâce à une puissance de feu supérieure et par la famine sur le territoire de 1 'Afghanistan.
Il se peut bien que la décision de s'orienter vers cette politique ait transformé les mouvements contre-révolutionnaires sporadiques du printemps en un mouvement étendu à l'échelle de tout le pays. Mais il est tout aussi possible que l'élan de la réaction musulmane de masse ait dû de toute façon s'étendre dans tout le pays. Il n'y eut pas d'élections au Pakistan, Zia-ul-Haq les repoussa sine die. Une amnistie annoncée à la fin du mois d'avril n'eut pour ainsi dire aucun effet et, lorsque l'été arriva, la majorité du pays était gagnée par la rébellion. Des provinces comme le Kunar, le Pakhtia étaient presque totalement sous le contrôle des rebelles et en août des guérillas opérant au nord du pays faisaient des coups de main contre la route reliant Kaboul à Mazar-i-Sharif et menaçaient le col de Salang qui permet de franchir les montagnes au nord de la capitale 10• La plupart des populations des montagnes Hazara, au centre de l'Afghanistan, s'étaient aussi soulevées et peu de zones en dehors des grandes villes étaient considérées comme sûres. Ce développement rapide de la résistance n'épargna pas l'appareil d'État, pas plus que les villes car, lorsque les forces gouvernementales s'en prenaient à un village ou à une région, les habitants des grandes villes qui en étaient originaires devenaient hostiles au gouvernement du PDPA. Il en découla que les soldats et les employés de l'État commencèrent à déserter et prendre le maquis et, en juillet-août, des brigades entières de l'armée afghane (à peu près un millier d'hommes chacune) étaient passées avec armes et bagages aux rebelles. Début août, par exemple, une brigade en armes passa aux rebelles dans la région de Pakhtia avec ses tanks (que les rebelles, à cause du manque de fuel et de techniciens, ne peuvent pas utiliser); selon certains comptes rendus, l'essentiel de cette armée forte de 80 à 100 000 hommes est soit passée aux rebelles, soit n'est pas sûre pour le gouvernement. Il reste cependant qu'en octobre les forces gouvernementales purent lancer une solide offensive contre-révolutionnaire dans la région de Pakhtia, montrant ainsi que, substantiellement réapprovisionnées par l'URSS, ces troupes étaient malgré tout en état de reconquérir des bases ennemies de grande importance.
Répression dans les villes
La situation dans les villes a évolué de façon parallèle à celle des campagnes. Depuis le tournant d'avril, la répression y est devenue beaucoup plus intense. La police secrète, «l' Aqsa », était sous le contrôle du Premier ministre, c'est-à-dire, en théorie comme en pratique, sous celui d'Amin à partir de la fin du mois de mars. Ces activités furent renforcées par le « Sarandoy», une force de police militaire entraînée auparavant, avant la révolution, par des conseillers ouest-allemands et, plus tard, assistée par les Allemands de l'Est et les Russes. Pour couronner tout cela, le PDPA a mis en place ses propres milices dont on prétend qu'elles comptent (mais ces chiffres sont exagérés, même le plus faible d'entre eux) entre 70 000 et 300 000 membres. Il semble que de nombreux - si ce n'est la plupart - membres anciens du PDPA aient été tués dans les combats à la campagne soit par les rebelles, soit par les troupes mutinées et les guérillas ont systématiquement exécuté à vue tout militant du PDPA qu'elles capturaient, à moins qu'il ne se soit agi de techniciens capables de faire fonctionner du matériel tombé entre leurs mains. Cette hémorragie a grandement affaibli le PDPA comme force politique; mais tandis que les cadres les plus expérimentés, ceux qui y militaient avant avril 1978, étaient décimés, le PDPA a recruté essentiellement parmi la jeunesse urbaine éduquée afin de construire la nouvelle structure large du parti. Étant donné la menace de mort que les rebelles faisaient peser sur tous ceux qui s'associaient au gouvernement, il se peut que la peur ait joué un rôle important pour assurer la cohésion des supporters du régime. Dans ce climat de contre-révolution et de terreur à laquelle ils sont exposés, il se peut qu'ils soutiennent encore le PDPA comme un rempart contre les troupes islamiques et tribales déterminées à détruire la révolution.
L'« Aqsa » et la « Sarandoy » ont commencé en 1979 à développer une politique d'arrestations fondée sur la prévention, arrêtant les citadins originaires de zones de résistance à la campagne, avant même qu'ils n'aient eu le temps de passer de l'autre côté ou d'organiser l'opposition. Ceci, avant tout, explique que les arrestations dans les villes aient eu lieu à très grande échelle, des milliers et des milliers de gens étant jetés en prison sans que soient rendus de véritables jugements, parce qu'on les soupçonnait d'activités contre-révolutionnaires. Il est à peu près certain maintenant que, parmi les personnes arrêtées pour raisons politiques, certaines ont été sommairement exécutées par les gens de l'«Aqsa». On a commencé aussi à parler de plus en plus de tortures avec, pour la première fois dans l'histoire de l'Afghanistan, l'emploi de méthodes moder-
nes comme l'électricité. Il est difficile de donner des chiffres mais il semble, si l'on se fie à des informations sûres, que plusieurs centaines de personnes au moins ont été tuées en prison depuis le printemps 1979, que plus de dix mille autres ont été emprisonnées et que des dizaines de milliers de personnes ont été tuées dans les combats à la campagne jusqu'à la chute d'Aminll.
La situation dans les villes a, en plus d'une occasion, échappé au contrôle du régime. Les affrontements du mois de mars à Herat ont été suivis par un combat important à Jalalabad en avril, auquel des Russes prirent part. Le 23 juin eut lieu le premier affrontement sérieux à Kaboul même, lorsqu'un groupe de Hazaras s'empara d'un poste de la «Saranday» dans le quartier de Jodi-Mewan; il fallut l'intervention de deux hélicoptères Mi-24 pour le réduire. Le 5 août, un affrontement beaucoup plus sérieux eut lieu: des soldats de l'unité de commando n° 444, stationnés au fort de Bala Hissar qui domine Kaboul, s'insurgèrent contre le gouvernement. Cette unité était largement composée de membres du PDPA mais elle se mutina lorsque des unités de sécurité de la «Saranday» arrivèrent à Ba la Hissar pour y effectuer un(! arrestation préventive. Le combat dura plusieurs heures jusqu'à·ce que le gouvernement, utilisant l'aviation à nouveau, parvienne à écraser la révolte au prix de la vie plusieurs centaines de personnes. Quelques jours plus tard, le 12 août, des combats commencèrent dans la ville de Kandahar après "que des Russes aient commencé à manger dans la rue des fruits qu'ils avaient achetés sur le marché local (c'était le mois du ramadan). Les combats commencèrent sur le marché lui-même et il semble que le commandant russe local et certains de ses officiers aient été tués par les troupes afghanes qui refusaient d'attaquer la foule en furie sur la place du marché. Cet incident résume, dans une certaine mesure, la situation désastreuse qui prévalait alors : si la responsabilité fondamentale et initiale du conflit repose sur les épaules des adversaires de la contre-révolution, les Russes et le PDPA semblent avoir réagi d'une façon si disproportionnée qu'ils ont eux-mêmes affaibli leur propre position. En outre, dès les premiers incidents ruraux et urbains de 1979, le régime semble avoir usé de moyens inutilementbrutaux pour réprimer les mouvements d'opposition auxquels il était confronté. Ainsi, les traditions politiques afghanes extrêment brutales n'ont pas été reprises à son compte par l'opposition, mais ont modelé et déformé la riposte du PDPA lui-même.
Tandis que les contre-révolutionnaires gagnaient du terrain pendant l'été, le gouvernement donnait des signes de tension interne croissante. Amin qui avait déjà la responsabilité des forces de sécurité du fait de sa situation de Premier ministre devint ministre de la Défense le 27 juillet,
remplaçant le colonel Watanjar considéré comme plus proche de Taraki. Le président se trouva sans cesse davantage isolé des journalistes et il apparaissait comme prisonnier d'une situation sur laquelle il était.sans prise. Pourtant, cette situation était dissimulée par un culte de la personnalité grotesque qui, à cette époque, semblait, pour ainsi dire, destiné à le discréditer. Ainsi, on décida que le lieu de sa naissance, à Ghazni, devait être décoré avec des drapeaux rouges et des lampions de couleur 12 ; que d'immenses panneaux devaient être installés à l'aéroport de Kaboul, avec drapeaux rouges et portraits du président 13 ; les membres de la nouvelle Union des écrivains avaient décidé de «Se conformer au style littéraire du Grand Dirigeant du peuple d'Afghanistan, le grand Taraki, dans leurs travaux artistiques et littéraires» 14 • La presse officielle le saluait comme «l'écrivain génial de notre pays», le «Grand Dirigeant» et, pendant un moment, le montrait parlant dans les meetings, sa photo trafiquée de telle façon qu'il apparaissait comme deux fois plus grand que les autres participants 15 • Les photos d'Amin également le grandissaient dans des proportions d'environ trois pour un; il était décrit comme «l'étudiant loyal et le disciple héroïque du grand maître du peuple d'Afghanistan>> 16 et la dénonciation qu'il fit plus tard du culte de la personnalité de Taraki ne l'empêcha pas d'y prendre sa part à cette époque.
Deux thèmes qui reviennent dans les déclarations du gouvernement indiquent les difficultés qu'il traversait. L'un d'eux est l'invocation ·du discours islamique, de plus en plus fréquente dans les déclarations du PDPA. Très tôt, Taraki et Amin ont affirmé que leur gouvernement n'était pas tourné contre l'Islam et qu'en fait les ennemis de la révolution n'étaient pas les «Frères musulmans» mais les «Frères de Satan>>. Taraki, en sa qualité de chef de l'État, conduisait les prières à la fin du ramadan; le jour de la naissance de Mahomet et en août, la« Ulama Jirgah », assemblée des chefs religieux, proclama qu'il était légal de tuer les ennemis de la Révolution qui étaient membres des Frères musulmans 17 • Des groupes de chefs tribaux fort religieux étaient amenés à Kaboul pour écouter Taraki et déclarer leur fidélité au régime; mais nombre d'entre eux avaient été payé~ par les services d'Amin pour faire acte de présence. D'importantes sommes d'argent étaient ainsi distribuées à des contrebandiers et spécialistes des relations avec les tribus qui s'entraînaient à l'organisation de semblables manifestations superficielles de loyauté à l'égard du régime.
L'autre thème qui a son importance, même si l'on a quelque doute concernant l'utilisation que le PDPA faisait des concepts marxistes, était l'affirmation que l'Afghanistan était déjà un État ouvrier- bien que l'on
puisse noter une nette différence entre Taraki qui voulait fonder cette affirmation et Amin qui se contenait de l'assener tout crûment. Taraki reconnaissait le fait que le classe ouvrière était peu nombreuse en Afghanistan, mais il soulignait que ce handicap était compensé par le fait que nombre de paysans étaient des «ouvriers potentiels» et par le soutien international de la classe ouvrière (c'est-à-dire l'URSS) 18 • Amin, pour sa part, affirmait que la classe ouvrière au sens strict représentait 6 o/o de la population afghane (un chiffre qui est considérablement gonflé) et que l'originalité de la révolution afghane tenait au fait qu'elle constituait une transition du féodalisme au socialisme. Il affirmait que la révolution d'avril 78 était une «révolution ouvrière» et que, à travers cette révolution, une «direction prolétarienne avait pris le pouvoir». Pour autant que cette analyse évitait l'euphémisme conventionnel de la «phase nationale démocratique» et de la «voie non capitaliste», elle était bienvenue. En outre, cette affirmation décidée du caractère «prolétarien» de l' Afghanistan était vraisemblablement destinée à plaire aux Russes - bien que ceux-ci dans le même temps aient continué à classer l'Afghanistan aux côtés de l'Éthiopie, de Madagascar, du Sud-Yémen et de l'Algérie, bien plus que comme un membre à part entière du camp socialiste. Il reste qu'en ce qui concerne les conditions politiques internes, cette analyse avait une fonction idéologique précise. La «classe ouvrière>> (c'est-à-dire le PDPA) a qualité pour exercer son contrôle sur le reste du pays et les paysans sont ouvertement exslus d'un rôle dirigeant dans la révolution. Tous ceux qui s'opposent à l'Etat sont des contre-révolutionnaires. Ainsi se trouve justifiée la dictature d'un petit parti radical à implantation urbaine. Ces affirmations véhémentes ne sont donc pas seulement une déformation de la réalité, mais elles apportent un solide fondement aux moyens employés par le PDPA pour assoir sa domination. Si l'on ajoute à cela la solidarité de la «classe ouvrière internationale», c'est-à-dire le soutien militaire de l'URSS, nombre de questions politiques et théoriques délicates se trouvent expéditivement balayées. Les forces de la contre-révolution
A la fin de l'été 1979, il semblait que le régime avait perdu le soutien de nombre de ses supporters escomptés et potentiels, dû à la progression contre-révolutionnaire et à ses propres fautes. Dans les villes, l'intelligentsia et les fonctionnaires étaient mis à l'écart par les arrestations massives et le climat de terreur dont l'Aqsa et le Sarandoy s'étaient rendus responsables. Une partie de ce groupe social avait d'ailleurs été physi-
quement éliminée. Dans la campagne, le régime avait été incapable de rallier la majorité des pauvres qui subissaient la famine durant certaines périodes de l'année, et qui étaient en train de rejoindre les forces de l'opposition. Même la politique des nationalités, si proche du programme du PDPA, régressait. Les programmes de radio et les journaux en langues régionales s'étaient fait peu d'adeptes en répétant purement et simplement la propagande du gouvernement, et se faisaient trop souvent les porte-paroles des conseillers soviétiques. Les Hazaras, peuple le plus opprimé de toutes les nationalités, étaient, puisque shiites, les plus sensibles aux appels de Khomeini, et en pleine sédition depuis le printemps précédent. La majorité des nomades Balouches avaient fui au Pakistan et en Iran. Les plaines du nord, où les propriétaires terriens étaient les plus influents, s'étaient soulevées plus lentement, mais à partir de juillet on rendait compte de combats sanglants dans ces régions aussi. Et au centre, la plupart des cadres non-Pakhtun avaient démissionné, laissant au pouvoir une équipe gouvernementale essentiellement Pakhtun. Parmi les appels démagogiques à un gouvernement de la «classe ouvrière», il n'était jamais question de la diversité nationale ni des problèmes de l'Afghanistan. En vérité, les déclarations officielles du PDPA accordaient très peu d'intérêt à une quelconque tentative, de la part des dirigeants, de comprendre la spécificité de la société afghane et d'appréhender les complexités du pays du fond de leurs bureaux à Kaboul. Les appels à l'Islam et leurs rencontres avec les chefs de tribus n'étaient qu'une façade, un substitut d'une stratégie politique sérieuse, basée sur les forces sociales en jeu.
Un acquis capital cependant subsistait : la désunion du mouvement d'opposition lui-même, au sein duquel l'on pouvait dénombrer au moins huit groupes distincts, et dont la plupart des débats portait sur les problèmes locaux. Ces tribus locales n'étaient directement sous le commandement d'aucune organisation politique, et les tentatives d'unification des différentes dissensions installées au Pakistan échouèrent. Le groupe afghan Jamiat-i-islami, dirigé par Bahranuddin Rabanni, était un groupe extrêmement conservateur qui était lié au Jamiat pakistanais, tandis que les autres affirmaient avoir une démarche plus moderne ou plus réformiste. Le parti islamique d'Afghanistan de Gulbuddin Hekmatyar s'était opposé aux régimes de Zaher Shah et de Daoud, et comptait un grand nombre de partisans parmi l'intelligentsia citadine; le Conseil révolutionnaire nationaliste islamique afghan était dirigé par un chef religieux, gros propriétaire foncier de Kaboul : Pir Syed Ahmed Gilani, et comprenait un certain nombre de cadres formés aux USA 20 • Au-delà des problèmes de régions et de discordes, le principal sujet de désaccord était de
savoir quelle serait la place des nationalités non-Pakhtû.n dans un Afghanistan post-PDPA. Car la plupart des groupes maoïstes, Settam-i-Malli et Shola-i-Javid, avaient pu gagner du terrain parmi les Hazaras et les Tajiks, qui étaient opposés à la réimposition du contrôle traditionnel Pakhtun le long des lignes convoitées par les forces islamiques. Il aurait suffi que l'un des groupes Pakhtun vienne au pouvoir par une contrerévolution réussie, et cela aurait vraisemblablement mené à une nouvelle guerre civile, selon les lignes de partage ethniques.
Des analogies avec le «mouvement islamique» en Iran seraient plutôt fallacieuses, en dépit du rôle mobilisateur joué par l'idéologie musulmane dans les deux cas 21 • Mis à part les différences politiques évidentes entre les formes de gouvernements - intérieur et international - des Pahlavi et du PDPA, deux autres distinctions peuvent être faites : premièrement, tandis que le mouvement iranien était essentiellement urbain, dans une société où 50 o/o de la population habitait dans les villes, le mouvement afghan est rural de façon prédominante dans un pays urbanisé à 13 o/o; deuxièmement, alors que dans l'Iran du Shah le clergé a joué un rôle de leader dans le mouvement lui-même, la direction du Sunni Afghanistan est à 80 o/o entre les mains des chefs tribaux et des intellectuels ou, comme avec la famille Gilani, des descendants des prophètes musulmans, plutôt qu'issue du clergé 22 • Le putsch de septembre
La situation critique semblait avoir entraîné Taraki et les Russes à adopter un changement de ligne. Le président était à Cuba pour le sommet des non-alignés, au début septembre, et sur le chemin du retour à Kaboul il rencontra Brejnev à Moscou le 10 septembre 23 • Cependant, sa tentative. de démettre Amin avait été un échec. Après son retour, le 14 septembre, il convoqua Amin à la Maison du peuple et, dans des circonstances encore indéterminées, une fusillade suivie d'explosions commença. Il fut d'abord déclaré que les deux ministres, Watanjar de l'Intérieur et Mazdooyar des Affaires étrangères, avaient été dégommés, mais deux jours plus tard, le 16 septembre, on signalait que Taraki lui-même démissionnait pour raisons de santé. On ignore s'il avait été assassiné immédiatement ou non, mais Radio Kaboul annonçait le 9 octobre qu'il venait de mourir le matin même des suites d'une «maladie». Un nombre considérable de personnes disent avoir pris part à cet affrontement, parmi lesquelles le chef de l'«Aqsa», Asadollah Sarwari, qui, cela transpira, était secrètement sympathisant de Taraki. La seule personne qui, à
sa mort, eut droit à des funérailles nationales fut le major Daoud Taroun, qui avait été l'aide de camp de Taraki, et aussi un supporter d'Amin 24 •
Bien que cela ne soit pas concluant, il semble tout à fait évident que ces événements furent l'aboutissement d'une tentative soviétique de démettre Amin pour appuyer Taraki et une politique plus prudente. Tout d'abord, Taraki avait eu droit à une réception particulièrement exceptionnelle lors de son passage à Moscou, d'une qualité pas même réservée à Pham Van Dong qui était de passage au même moment, de retour vers Hanoï 25 • Les dirigeants soviétiques n'auraient pas reçu Taraki d'une telle manière s'ils avaient prévu de s'en débarrasser quelques jours plus tard. En outre, les réactions russes devant la victoire d'Amin avaient été hésitantes, et un journaliste russe, qui était au QG de la Tass à Moscou ce jour-là, confirma récemment que les nouvelles de la chute de Taraki provoquèrent une surprise totale. Il est également significatif que le Premier ministre Kossyguine qui rentrait d'Inde en URSS quelques jours plus tard survola l'Afghanistan mais ne s'arrêta pas à Kaboul, chose à laquelle on aurait pu s'attendre si les relations avec Amin avaient été bonnes. Un signe ultérieur de la «déconfiture» russe fut le renvoi, en novembre, de l'ambassadeur Pouzanov et son remplacement par Fikryat Tabeyev, membre du comité central du PCSU et secrétaire depuis 1960 de la République autonome tatare.
La seule compensation était que l'éviction d'Amin n'avait pas réussi. Cela ne peut s'expliquer qu'en supposant que, malgré la présence de Safronchuk et probablement de Pouzanov, dans la Maison du peuple à l'époque, l'organisation de la rencontre avait été laissée entre les mains de Taraki et de son «aide» Taroun. Une fois l'opération sabotée, les Russes reconnurent Amin, probablement parce qu'ils n'avaient pas d'autre alternative possible. La manœuvre d'Amin prouvait que si, dans la pratique, il poursuivait une politique extrêmement répressive en association avec son Premier ministre, il affectionnait de prendre ses distances par rapport au passé, en adoptant la nouvelle ligne de Taraki. Il annonça qu'un comité de 58 personnes serait formé en vue d'un projet de constitution, le pays étant gouverné depuis avril 1978 par un décret du Conseil révolutionnaire. Il libéra quelques prisonniers politiques et commua les sentences de mort prononcées sur les «conspirateurs» présumés arrêtés en août 1978. Il critiqua le système précédent de pouvoir personnel de Taraki. Cependant, peu de gens furent convaincus par ces gestes. Non seulement Amin était, encore plus que Taraki, tenu pour responsable des arrestations et des meurtres de la première heure, mais les détentions massives se poursuivaient, dépassant de beaucoup le faible
nombre de personnes relâchées après sa venue au pouvoir. Alors que l'«Aqsa» était dissout, on le remplaçait par une force de sécurité de rechange, le Kam, l'Organiation de l'information ouvrière, dirigée par son neveu : Asadollah Amin. Bien que le culte du nouveau président n'eût pas, du moins immédiatement, atteint le faîte auquel le Kaboul Times avait haussé Taraki, le nouveau président devait bientôt être salué comme «le vaillant commandant de la révolution d'Avril», des photographies truquées furent passées dans le Kaboul Times et les décrets du Conseil révolutionnaire furent tout simplement promulgués en son nom. Amin, comme Taraki, amorça une tentative de dialogue avec les forces de l'opposition dans l'espoir d'élargir la base du régime, mais aucun des principaux groupes opposés au PDPA ne semblait prêt à accepter un quelconque compromis. Un petit parti réformiste essentiellement urbain, l'Afghan Mellat, semblait prêt à répondre dans un certain sens à l'appel du PDPA, mais cette initiative échoua quand les officiers afghans, sympathisants de l'Afghan Mellat, se mutinèrent dans la base Rishkur de l'armée, dans la périphérie sud de Kaboul, un mois après l'ascension de Amin au pouvoir. La chute d'Amin et l'intervention soviétique
Malgré ses désaccords avec l'URSS et son impopularité, Amin mit en application la politique qu'il préconisait. En octobre, il y eut une attaque gouvernementale c.ontre les rebelles dans le Pakhtia; elle se solda par un succès considérable puisque 4 000 partisans de Taraki, des civils et des militaires, furent arrêtés dans les villes. Amin était si sûr de lui qu'il fit savoir publiquement qu'il considérait les Soviétiques comme responsables des événements de septembre : son ministre des Affaires étrangères, Shah 'Wali, expliqua aux ambassadeurs des pays de l'Est en poste à Kaboul, début octobre, quel avait été le rôle des Russes; un document qui circulait parmi les membres du PDPA faisait 'porter le chapeau de la crise à l'l[RSS, à Taraki, aux 4 membres de sa clique (comme il les appelait) qui s'étaient réfugiés en URSS (Asadollah Sarwari, Watanjar, Mazdooryar, Gulabzai).
De leur côté, les Russes continuèrent à fournir une aide économique et militaire, mais la couverture de l'Afghanistan par leur presse fut considérablement réduite. Bien que représentant en termes internationaux et économiques une grave imposture de la part de l'URSS, la destitution d'Amin arriva au moment propice: l'attention du monde capitaliste avancé allait aux otages de Téhéran et la trêve de Noël était imminente;
enfin, la neige arrivait à point nommé pour laisser aux Russes un certain répit face aux rebelles islamiques, réfugiés dans les montagnes. Les deux dernières semaines de décembre, après avoir concentré des troupes le long de la frontière afghane, les Russes les envoyèrent par centaines à Kaboul. Contrairement à ce qui se passait auparavant, il ne s'agissait pas de conseillers, mais de combattants, qui utilisèrent ostensiblement l'aéroport civil de Kaboul et non pas un aéroport militaire comme celui de Bagram.
Le 27 décembre, après quelques heures de combat à l'intérieur et autour des bâtiments gouvernementaux de Kaboul, on annonça qu'Amin avait été renversé. L'ancien président, son frère ainsi que son neveu Asadollah Amin, chef de la police secrète, avaient été jugés puis exécutés. Un nouveau gouvernement du PDPA, dirigé par le leader du Parcham, Babrak Karma!, avait pris le pouvoir, disait-on.
Quel qu'ait été le cours exact des événements, on. peut dire, sans grand risque de se tromper, que les Russes ont été les instigateurs et les acteurs de la chute d'Amin. Leur raison d'agir était la même qu'en septembre, c'est-à-dire l'impossibilité pour tout gouvernement dirigé par Amin de faire front et de vaincre la contre-révolution; rétrospectivement, on peut dire qu'Amin avait commis une grave erreur en pensant qu'il pouvait tenir tête indéfiniment à un pays qui soutenait le PDPA et par là même maintenait la base du régime afghan. Cependant, le prix de l'élimination d'Amin risque d'être lourd à payer, car l'élimination d'Amin affaiblit l'appareil d'État. En effet, avant et après la crise de septembre Amin avait construit un solide réseau de partisans, dans l'armée et la milice, et il avait destitué, parfois assassiné, ceux qui étaient suspects de loyalisme envers le Parcham ou Taraki. C'est pourquoi, en décembre, il semblait impossible de destituer Amin en se contentant de fomenter un complot dans l'armée.
Qui plus est, l'intervention directe des troupes russes en Afghanistan a inévitablement provoqué une résistance nationaliste de la part de certains secteurs des forces armées et a conduit à des désertions ou à une résistance au changement de gouvernement. Ainsi, les forces disponibles pour le nouveau gouvernement étaient affaiblies par vingt mois de luttes de faction, par les exécutions contre-révolutionnaires et enfin par la résistance à la purge d'Amin en décembre.
La composition et la politique du gouvernement afghan illustrent la volonté d'en appeler à un éventail politique aussi large que possible; toutefois, ce faisant, le gouvernement réintroduit quelques-unes des rivalités de clans qui avaient cours sous les précédents régimes, ce qui peut devenir source de conflits supplémentaires. Babrak Karma! est à la fois
Premier ministre et Président; son cabinet comprend les principaux dirigeants du Parc ham expulsés d'Afghanistan par la faction Khalq au cours de l'été 1978 :mis à part Babrak lui-même, en font partie Anahita Rabtezad, actuel ministre de l'Éducation, Faiz Mohammad Faiz, chargé des frontières et des affaires tribales, Abdul Wakil aux finances, Shah Mohammad Dost, ministre des Affaires étrangères, et Nur Ahmad Nur, membre du présidium du Conseil de la révolution. Le cabinet comprend également des sympathisants du Parcham emprisonnés en 1978 pour complot : Sultan Ali Keshtmand, actuel ministre du Plan, le lieutenant-colonel Mohammad Rafla, ministre de la Défense, ainsi que le général Abdel-Ka.der, ancien partisan du Parcham, qui avait joué un rôle de premier plan lors des coups d'État de 1973 et 1978. Mais la nouvelle administration comprend également les quatre membres de la «clique de Taraki », dénoncée par Amin après septembre. Asadollah Sarwari devient vice-président du présidium, Watanjar membre du présidium, Sher Jan Mazdooryar ministre des Transports et Mohammed Gulabzoi ministre de l'Intérieur.
La politique de Babrak Karmal montre un détachement beaucoup plus grand par rapport aux anciennes positions du PDPA que celui voulu par Taraki ou proclamé par Amin. Karma! a annoncé que tous les prisonniers politiques seraient libérés, il a remis en libert~ 2 000 personnes incarcérées à Kaboul le 6 janvier, a offert une amnistie inconditionnelle aux rebelles et promis, peut-être sans être tout à fait .c onvaincant, d'autoriser les partis politiques à s'organiser, à condition toutefois qu'ils ne soutiennent pas la contre-révolution. Babrak a insisté sur le fait que le nouveau gouvernement recherchait une solution politique et non pas militaire aux problèmes du pays, à l'opposé d'Amin qui, lui, avait menacé ses oppos_a nts en déployant une véritable panoplie d'armements modernes. Karmal a également accordé une attention particulière à l'Islam, insistant sur le soutien que lui apportait son gouvernement, et enfin, en retrait par rapport aux positions de Taraki sur l'«État ouvrier>>, il a désigné la révolution afghane simplement comme une «révolution démocratique nationale>>.
Il y avait plusieurs raisons de se demander jusqu'où cette nouvelle coalition pourrait maîtriser la situation dont elle avait hérité. Étant donné l'âpreté des précédentes luttes de factions et de purges, de lourdes rivalités existent entre les Parchamites et les anciens partisans de Taraki; la nomination d'Asadollah Sarwari comme vice-président n'était pas particulièrement faite pour rassurer ceux qui, anciens membres ou non du PDPA, avaient souffert de la répression de l'Aqsa.
De plus, la faiblesse du parti, de l'armée et de l'administration était
accentuée par la double crise de septembre et décembre. Outre sa propre consolidation après le renversement d'Amin, le nouveau régime doit chercher une solution politique à plus long terme (quelques mois, voire quelques années) qui offre des libertés accrues et la promesse d'une amélioration du niveau de vie de la population agricole; une solution politique, enfin, qui joue sur la possibilité que les rebelles acceptent un État centralisé, une fois démontré que celui-ci a été établi de façon permanente.
Sur toutes ces questions pèse celle de la présence soviétique en Afghanistan et de ses conséquences possibles. L'intervention russe a montré une chose : suite à l'échec de Taraki, l'URS était confrontée à trois c~pix, aucun n'étant vraiment engageant. .
Premièrement : retirer son appui au PDPA et, ce faisant, subir une défaite politique importante en abandonnan~ l'Afghanistan à la réaction islamique, avec probablement des années de guerre civile à l'issue incertaine.
Deuxièmement : soutenir Amin, qui était incapable d'appliquer une quelconque solution politique et continuait d'affaiblir la base du régime.
Troisièmement : envahir le pays pour liquider Amin et protéger le gouvernement assez longtemps pour qu'il se stabilise.
Comparer cette intervention à celles qui ont eu lieu en Hongrie et en Tchécoslovaquie est plutôt inapproprié. Dans ces deux cas en effet, il n'y avait pas de contre-révolution substantielle soutenue de l'extérieur et les régimes mis à bas, dirigés respectivement par Imre Nagy et Alexandre Dubcek, étaient, à l'évidence, plutôt populaires. En Afghanistan, au contraire, c'est précisément l'escalade de cette contre-révolution qui a provoqué les événements que l'on sait et Amin était un président extrêmement impopulaire qui ne devait sa position qu'au soutien au jour le jour de l'URSS.
On peut et on doit condamner les Russes pour leur politique en Afghanistan avant l'intervention de décembre, en particulier pour les solutions et les exemples qu'ils conseillèrent à la direction du PDPA.
L'intervention en elle-même a été l'illustration des conséquences désastreuses de cette ligne politique; elle a également entraîné l'URSS dans des dépenses économiques très élevées et, sur le plan militaire, dans un soutien de plusieurs années au PDPA, avec le déploiement de dizaines de milliers de soldats, et les pertes lourdes qu'ils seront amenés à subir; enfin et surtout, cette intervention a conduit l'URSS, sur le plan politique, à provoquer la détérioration de la situation internationale. Ses relations avec les USA et la Chine (celles-ci s'étant récemment améliorées) ont été entamées par les événements afghans, de même que ses rela-
tions avec le monde musulman qui, fidèle à lui-même, a vaillamment soutenu les bandits qui dirigeaient la contre-révolution. Avec ce changement de situation, les puissances impérialistes auront plus de facilité à justifier leurs propres interventions militaires. Les Russes, en intervenant en Afghanistan, ont fait gagner du temps au PDPA; mais leur action ne contribuera à une solution reelle des problèmes de la révolution afghane que s'ils sont capables d'encourager une politique alternative et s'ils ne transigent pas avec leurs erreurs militaires passées. L'erreur dangereuse commise par les Russes n'a pas tant été leur intervention de décembre 1979 que la détérioration de la situation qu'ils ont permise; ils ont en effet laissé faire les choses, au point de se retrouver confrontés aux seuls choix existant alors. Quelles étaient les alternatives?
On doit tout d'abord se demander si, avant décembre 1979, le régime avait vraiment le choix. Aussi condamnables que puissent être certains aspects de leur politique, une critique des révolutionnaires afghans ne peut réellement peser que si l'on est capable de démontrer qu'ils avaient vraiment d'autres possibilités. Leur prise de pouvoir en avrill978 était-elle correcte, vu qu'ils étl,lient peu suivis? On peut se permettre de douter, mais il semble que leur action était justifiée. Ils n'ont pas simplement décidé de faire un coup d'État, de façon volontariste ou à la Blanqui; confrontés à la menace réelle d'un anéantissement physique sous Daoud (en signe d'allégeance à Zia et au Shah), ils ont d'abord décidé de faire grève, bien qu'on ne les ait plus crus capables de lancer un tel mouvement depuis au moins deux ans.
Critiquer leur décision de lancer une réforme est également sujet à caution : il faudrait plutôt dire qu'ils étaient impliqués dans une transformation socialiste du pays et que leur impatience face à l'héritage archaïque de l'ancien régime s'est vérifiée lors de leur venue au pouvoir et des nombreuses mesures qu'ils ont prises.
Dans le programme révolutionnaire du PDPA, il y a cependant des points particuliers qui, évidemment, peuvent être critiqués en toute légitimité. Tout d'abord, les structures du parti et de l'État qui, dès le départ, étaient marquées par une absence complète du moindre souci pour les droits démocratiques les plus élémentaires. Sans être idéaliste sur ce qu'il était possible de faire dans un pays comme l'Afghanistan, on peut toutefois dire que le PDPA était inutilement autoritaire, qu'il était un parti dans lequel les désaccords politiques étaient réglés à coup de
décrets; cette tendance à l'autorité a exacerbé plutôt que réduit l'impact de la division en factions, nées de la forte centralisation. La division avec le Parcham et les purges qui ont suivi, immédiatement après le coup d'État d'avril, ont coûté très cher; il était possible de les éviter avec un système politique différent dans le fonctionnement interne du parti. De même, il s'est écoulé dix-huit mois avant que le PDPA au pouvoir ne commence à parler d'une constitution.
Ensuite, alors même que les grandes réformes décrétées par le PDPA étaient progressistes, leur application a été telle qu'elles ont augmenté l'hostilité des masses paysannes, ce qu'il était possible d'éviter. Ceci vaut pour la réforme foncière et le décret sur le mariage, que le gouvernement n'avait pas les moyens d'expliquer correctement et d'appliquer démocratiquement; sur ces deux thèmes, les contre-révolutionnaires rallièrent de larges suffrages. Étant donné l'absence d'une base paysanne active et de cadres du parti, ainsi que de fonctionnaires, qui aurait pu contribuer à l'application des réformes de manière non coercitive, le PDPA aurait dû agir de façon beaucoup plus pondérée avec les paysans. Rétrospectivement, le risque de perdre le soutien populaire par négligence apparente était moins grand que le danger de dresser la résistance, par le fait d'une intervention brutale.
L'absence d'un potentiel démocratique pour les réformes s'est également répercuté sur la manière dont le gouvernement semble avoir gâché l'un de ses meilleurs atouts : la question des nationalités. Sans doute aurait-il fallu du temps pour gagner le soutien des nationalités non-Pushtun, mais le manque de participation populaire aux affaires de l'État et le contenu hautement propagandiste du matériel diffusé dans les minorités linguistiques semblent avoir eu pour résultat de rejeter avec une grande facilité les nationalités dans le camp de la contre-révolution, et ceci au bout de quelques mois. A la vérité, la rébellion armée des Tajiks et des Uzbeks du nord, ainsi que celle des Hazara des hauts-plateaux du centre, constitue une accusation bien plus grave pour le PDPA que le fait d'avoir à faire face à l'opposition des tribus Pushtun; leur organisation sociale et leur domination ethnique étaient en effet plus directement menacées par les réformes du PDPA.
Le type d'alignement du régime sur l'URSS est aussi l'une des raisons qui semble avoir posé problème inutilement. Le gouvernement était dirigé par un parti prosoviétique et devait, même avant que n'éclate vraiment la guerre civile, compter énormément sur l'aide de l'URSS. Ce ne sont pas là des problèmes en tant que tels.
Mais étant donné la tendance à l'antisoviétisme en Afghanistan (pour des raisons nationales et religieuses) et le courant de sympathie prochi-
nois parmi des secteurs de l'inteligentsia et de la population Tajik, l'alliance avec l'URSS n'aurait pas due être présentée de manière aussi étroite et alignée. En essayant de convaincre les Russes qu'elle était tout à fait digne de leur soutien, la direction du PDPA a semble-t-il provoqué une hostilité inutile dans le pays, et ce avant l'intervention de décembre 1979.
La critique la plus importante que l'on puisse cependant faire au PDPA a trait au niveau de répression atteint lors des combats contre la réaction et qui ne peut se justifier ni par des critères de moralité ni par des critères de nécessité. Sans aucun doute, la responsabilité première du degré atteint par les combats et des brutalités afférentes incombe aux forces de la contre-révolution: avant même que le PDPA ait promulgué ses réformes, les dirigeants réactionnaires avaient commencé à les combattre, et c'est la contre-révolution qui a outrepassé les excès normaux d'une guerre civile et qui a décidé non pas de faire prisonniers, mais d'exécuter les militants du PDPA qu'ils capturaient. Cette brutalité est pour beaucoup dans la riposte très dure du PDPA, mais, quelles qu'aient été les provocations, elles n'excusent en rien cette riposte. La contre-offensive tous azimuts dans les campagnes et la répression massive dans les villes sont non seulement condamnables sur un plan moral, mais aussi sur un plan politique car il semble qu 'elles aient mis le feu aux poudres et permis aux ennemis du PDPA d'obtenir un plus large soutien.
Bien évidemment, l'intervention soviétique n'a pas inversé la tendance ni rendu le nouveau gouvernement du PDPA à sa popularité; car l'hostilité à l'égard de la politique du PDPA était antérieure à l'accession d'Amin à la présidence et elle a été largement renforcée par le choc qu'a constitué une intervention directe de l'URSS, dans le pays lui-même, et avec des dizaines de milliers de soldats. Les critiques que cette intervention a soulevées dans presque toute la gauche ont eu tendance à éviter le débat sur les alternatives possibles des dirigeants soviétiques : soutenir Amin ou se retirer. Mais en même temps, ces critiques sont passées d'un sentiment justifié d'incrédulité à l'égard des dires de l'URSS (Amin aurait été un agent de la CIA, il y aurait eu une agression étrangère ouverte en Afghanistan) à un silence complaisant à l'excès sur la très grande participation indirecte de pays étrangers au grossissement de la contre-révolution. Enfin et surtout, ces critiques en sont restées à l'affirmation que toute forme d'intervention militaire étrangère doit être condamnée par les militants révolutionnaires. La plupart des formes d'intervention militaire par des forces révolutionnaires étrangères sont à la fois moralement indéfendables et politiquement néfastes; de plus, il y a eu une telle perversion d'arguments pour justifier le comportement soviéti-
que en Hongrie et en Tchécoslovaquie par exemple qu'il y a de sérieuses raisons d'émettre des réserves en ce qui concerne l'Afghanistan. Mais les révolutionnaires ne peuvent pas dire qu'une action militaire à l'étanger pour soutenir des mouvements révolutionnaires est, dans tous les cas, interdite. En fait, s'il y a une intervention impérialiste, une telle intervention peut devenir une nécessité.
·Même dans une situation de guerre civile, où le gouvernement soutenu ne recueille pas l'assentiment général, de telles interventions sont défendables. Cependant, elles doivent satisfaire à deux critères : 1. Qu'elles aient déjà une base réelle pour un soutien populaire dans le pays concerné, ou qu'elles aient une chance raisonnable de gagner ce soutien. 2. Que les conséquences internationales, c'est-à-dire les mesures de rétorsion impérialistes, ne soient pas telles qu'elles annulent les avantages que ces interventions permettent de gagner.
Le rôle des troupes cubaines en Angola a clairement satisfait à ces critères. A l'opposé, le rôle des Russes dans la guerre civile espagnole est critiquable, non pas pour l'intervention en tant que telle, mais pour le niveau insuffisant de l'aide fournie par l'URSS et pour la répression que les agents de la police soviétique ont exercée dans les zones républicaines.
Pour ce qui est de l'Afghanistan, seuls les événements diront si, à long terme, le pari de l'URSS sera gagnant, s'il permettra le type de progrès social qu'a connu la Mongolie, où le régime communiste a été établi en 1921 par une intervention militaire directe comparable, en soutien à un petit mouvement révolutionnaire. A l'inverse, une occupation russe et un modèle politique russe peuvent contribuer en permanence à détacher de larges couches de la population, avec pour conséquence l'impossibilité de voir émerger un gouvernement post-révolutionnaire stable. Sur le plan international, l'intervention de l'URSS a déjà créé une grave crise diplomatique qui menace ce qui reste de la détente, qui encourage les dirigeants occidentaux les plus durs à plaider pour la guerre froide, qui facilite les interventions US en Amérique centrale ou dans le golfe Persique, qui rend l'aide soviétique à l'Afrique du Sud plus difficile (elle est pourtant très nécessaire) et qui entretient les réflexes répressifs à Moscou même.
L'administration Carter qui a torpillé les accords Salt II et qui a lâché son programme de missiles de croisière sur l'Europe porte la responsabilité première de la détérioration dans les relations internationales.
Ce sont les forces révolutionnaires du monde entier qui vont payer le prix des ravages de la contre-révolution afghane, de la conduite autori-
taire du PDPA, des erreurs de la politique soviétique, enfin de l'offensive impérialiste actuelle.
Fred Halliday 1. Fred Halliday, •Revolution in Afghanistan••, New Left Review, n° 112, novembredécembre 1978. Voir également Louis Du pree, "Afghanistan under the Khalq », Problems of communism, juillet-août 1979, et Selig Harrison, "The Shah, not Kremlin,
Touched off Afghan Coup••, Washington Post, 13 mai 1979. Ce dernier article met en lumière de nouvelles informations en provenance de l'intérieur du pays, montrant la responsabilité de l'Iran dans la chute du régime de Daoud en avril 1978. 2. En plus du décret n° 7 du 17 octobre 1978 • destiné à assurer l'égalité des droits des femmes avec ceux des hommes sur le terrain de la loi et à faire disparaître les relations patriarcales féodales injustes entre le mari et la femme», le régime d'efforça d'organiser des cours d'alphabétisation pour les femmes, parmi lesquelles le taux d'analphabétisme est de 98 o/o; en 1979, il adopta une loi concernant les congés de maternité, qui garantissait aux femmes 90 jours de congé payé et jusqu'à 270 jours de dispense de travairrt;Kabul Times, 19 juin 1979). 3. Hafizullah Amin, in Antiimperialistisches Informations-bulletin, Marburg, octobre
1979, p. 8. 4. Amin, ibidem, p. 7. 5. Kabul Times, 9 août 1979. 6. Je suis redevable à Jan-Heeren Grevenmeyer des informations concernant l'arrière- plan des mesures de réforme agraire. Son étude des relations entre propriétaires fonciers et paysans dans la province du Badakhsan sera publiée dans Mardomnameh, Berlin, 1980. 7. Concernant le point de vue chinois sur ces événements, voir ·Afghanistan in
Turmoil», Peking Review, n° 24, 15 juin 1979, qui souligne l'existence des intérêts économiques et stratégiques soviétiques en Afghanistan et rapporte que •selon l'opinion publique étrangère», ce pays est en train de devenir la • seizième république • de l'URSS. 8. Kabul Times, 2 avril 1979. le Haut Comité comprenait quatre civils (Taraki, Amin,
Sher Jan Mazdooryar, ministre de l'Intérieur, et Iqbal, président des Affaires politiques des Forces armées) et cinq officiers (le major Watanjar, ministre de la défense; le major Yaqoub, chef de l'état-major; Asadollah, chef de l'Aqsa; le colonel Gholam
Sakhi, chef de la défense aérienne; le lieutenant-colonel Nazar Mohammad, commandant des Forces armées). Fin septembre, Taraki était mort, Waranjar, Asadullah et
Mazdooryar en exil en URSS et seuls Amin et Gholam Sakhi demeuraient au pouvoir. 9.Kaboul Times, 7 avrill979. Nous ne savons pas si Yepishev fut personnellement responsable de la forme que prit la nouvelle politique en Afghanistan, ou s'il se contentait de mettre en application des instructions venues de la direction du PCUS. Mais il est connu comme l'un des généraux russes les plus durs, un partisan zélé de l'invasion de la Tchécoslovaquie et, selon Roy Medvedev (Sur Staline et le stalinisme, 1979), l'un des officiers qui avait fait le plus fortement pression pour que Staline soit réhabilité.
10. New York Times, 3 septembre 1979. Des comptes rendus effectués en octobre indiquaient que les personnels ~oviétiques et afghans étaient soumis à de fortes attaques d'artillerie lancées par les rebelles dans les deux villes principales du Badakhstan,
Jurm et Faizabad. 11. Pour un compte rendu critique et généralement précis, voir Amnesty International,
Violations of Human Rights and Fundamental Frudoms in tire Democratie Republic of
Afghanistan, Londres, septembre 1979. 12. Kabul Times, 22 avril 1979. 13. Kabul Times, 14 avril 1979. 14. Kabul Times, 15 août 1979. 15. Kabul Times, 17 et 18 juin 1979; de semblables photos truquées de Taraki n'ont plus été présentées par la suite mais de semblables •présentations • d'Amin furent; elles, publiées; voir Kabul Times, 18 et 25 octobre 1979. 16. Kabul Times, 12 avril 1979. 17. Kabu/ Times, 22 août 1979, qui cite l'Ulama enjoignant au peuple de soutenir le
PDPA, avec une citation du Coran : •Obéis à Dieu, au Prophète et à tes gouvernants. • 18. Kabu/ Times, 8 avril 1979. 19.Antiimperia/istischen Informationsbulletin, p. 8-9. Dans un discours typique à des cadres du parti, Amin déclarait: • Une thèse nouvelle a été élaborée visant à enrichir la théorie de notre temps de la classe ouvrière, selon laquelle la société fèod.ale a donné naissance, par la lutte héroïque du parti de la classe ouvrière, à une révolution ouvrière ... De même que la classe ouvrière joue un rôle dirigeant dans le renversement des régimes capitalistes dans les pays capitalistes avancés pourvu qu'elle soit armée de l'idéologie de la classe ouvrière et qu'elle agisse en tant que parti à la lumière de la théorie de notre temps de la classe ouvrière, notre grand dirigeant a découvert que dans les nations en voie de développement, du fait que la classe ouvrière n'a pas encore développé sa force, il existe une autre force qui peut renverser le gouvernement féodal oppresseur, et cette force, ce fut l'armée en Afghanistan. Aussi ordonna-til avec décision que l'idéologie ouvrière soit répandue parmi cette armée ... Nous sommes fiers de notre parti et de notre dirigeant bien-aimé qui dirigèrent notre parti et nos collègues du Khalq dans les forces armées d'une telle façon que nous pûmes assurer le triomphe d'une révolution ouvrière en Mghanistan ... Notre parti a plongé ses racines dans le cœur de la population laborieuse d'Afghanistan, il a gagné le respect de chacun et tous soutinrent la révolution de façon à en assurer la victoire. C'est pour cela que nous disons que les membres du PDP A ont conduit la révolution au succès avec le soutien du peuple travailleur. • (Kaboul Times, 19 avril 1979)
Le sophisme théorique flagrant consistant à dire que l'Mghanistan traversait une
• phase démocratique-nationale • - analyse soviétique habituelle de tels régimes - était partiellement écarté par le fait que la Révolution d'avril étant ami-impérialiste dans ses effets régionaux, attisée, en fait, par les manœuvres du Shah; à l'origine, elle n'était pas dirigée contre une classe dominante dépendante d'une plus grande puissance. L' Mghanistan est indépendant depuis 1919 et la puissance étrangère dominante était déjà à l'époque l'URSS. 20. Il est probable que les liens les plus serrés de la CIA sont tissés avec cette section de l'opposition, qui compte un grand nombre de partisans afghans aux USA, et qui reçoit aussi le soutien des Chinois.
21. Dans un ton caractéristique, Radio Téhéran attaquait le gouvernement Amin quelques jours après la chute de Taraki: <<L'Afghanistan restera en flammes jusqu'à ce que le droit redevienne victorieux. C'est le serment prononcé chaque jour dans les montagnes et les vallées au lever du soleil par les combattants afghans qui progressent de tous les coins du pays vers le bastion de l'athéisme à Kaboul. Au final, le trône de
Hafizullah Amin se mettra à genoux devant la volonté du peuple, de la même manière que Taraki et ses compagnons le firent.» BBC, Summary ofWorld Broadcast, 22 septembre 1979; le Kaboul Times avait soutenu la lutte des Kurdes en Iran, dénonçant
Khomeiny comme un <<religieux corrompu et fanatique>> et soutenant la lutte contre
<<ces ayatollahs inintelligents» (20 août 1979). 22. Pour plus de précisions sur l'opposition dans les campagnes, voir le Monde, 20-22 mars 1979, et 8-10 août 1979. 23. Il y a eu des rumeurs non confirmées au sujet d'une rencontre entre Taraki et des membres de la direction du Parcham à Moscou, sur le chemin du retour à Kaboul. 24. Le Monde, 18, 19, 20 septembre, donne des détails du coup d'État. 25. Le Monde, 25 septembre 1979. 26. Le Monde, 22 décembre 1979. 27. Pour l'histoire complète de ces dirigeants du Parcham, cf. la New Left Review, no 112, p. 37-41. Des quinze personnes du nouveau gouvernement, trois (Babrak,
Keshtmand, Nur) faisaient partie des dix-neuf premiers membres du comité central du PDPA en 1965 et six (Babrak, Watanjar, Abdel Qader, Nur, Keshtmand, Ratebzad) étaient parmi les 21 membres du premier cabinet du PDPA en avril1978. 28. Cf., par exemple, le reportage de John Dale dans Now, le 30 novembre 1979, qui écrit : <<Ici, comme dans toutes mes rencontres avec les Moujahidines, le contac.t était chaud et amical. Je n'ai jamais rencontré d'hostilité ou d'agressivité. Cependant, je reconnais pleinement que ces mêmes forces sont capables de commettre d'horribles actes de cruauté, le massacre de femmes et d'enfants, l'écorchement vif de soldats soviétiques. On sait ce que dit le chef des rebelles : "Nous exécutons des soldats éduqués, qui savent qu'ils défient le peuple; et pour ce qui est des politiciens, leur sort est le même que celui qu'ils réservent à nos partisans."• Un cameraman britannique,
Nick Downie, qui a passé quatre mois avec les rebelles Pushtun dans l'Est, raconte qu'ils étaient <<sans direction, amèrement divisés et qu'ils combattaient surtout pour piller» (The Guardian, 31 décembre 1979). 29. E.H. Carr, la Révolution bolchévique, 1917-1923, vol. 3, Londres, 1966, p. 508.