Revue Communiste n° 1 MARS 1920 Le Communisme et la Femme Aucune femme résolue à revendiquer pour son sexe l'émancipation totale ne saurait rester indifférente devant l'avènement rapide ou retardé d'un fait social aussi important que le communisme. Le régime féodal basé sur la force, établi sur l'aristocratie de la naissance, le régime bourgeois fondé sur le profit et donnant la prépondérance à l'aristocratie de l'argent ont tous deux assujetti et exploité la femme. Le socialisme réalisé perpétuera-t-il cet assujettissement, cette exploitation ? Si l'on s'en tenait à un examen superficiel, on pourrait le croire. Bien des militants syndical~stes ou socialistes ont sur la situation de la femme exactement la mentalité de ces vieux Romains à l'âme autoritaire et égoïste qui ne voyaient pas de plus bel éloge à graver sur la tombe d'une matrone que celui-ci : « Elle resta au logis et fila la laine ». Ils ne comprennent la vie d'une femme qu'enchaînée par toutes les servîtudes du « foyer >> : les enfants, le pot-au-feu, la corbeille à chaussettes. Ils ne conçoivent l'activité féminine que dans l'ombre d'une vie d'homme. J'ai encore en main la lettre qu'un bon militant m'adressait il y a quelque temps sur le travail des femmes . « Beaucoup de camarades, me disait-il, sont comme moi, décidés à retirer leur femme de l'usine. » Il ne se rendait même pas compte du ton de propriétaire qu'il employait. On voyait bien que, dans sa pensée, et celle de ses camarades, les maris ayant décidé, les femmes n'avaient plus qu'à s'incliner, quelles que fussent, par ailleurs, leurs idées personnelles. Même dans les milieux sociali,s tes sympathiques à l'émancipation de la femme, il ne vient pour ainsi dire jamais à l'esprit des camarades que l'on puisse aider à cette émancipation en faisant appel Dux femmes . Alors qu'on sollicitera le débutant, qu'on l'encouragera, qu'on le poussera à l'action, on laissera toujours la débutante à sa place modeste. Donc, s'il nous faUait compter sur le seul progrès des idées masculines qui dominent actuellement la société, nous ne verrions l'émancipation des femmes que dans le lointain d'un futur ind~stinct. Mais, il y a quelque chose de plus fort que les sentiments et les idées des individus. Tous subissent, qu'ils le veuillent ou non, la loi du milieu
dans lequel ils vivent. Le communisme, qui modifiera demain la base même de la société, substituera à la dictature de l'argent la souveraineté du travail et créera, par là-même, le milieu favorable où pourra s'effectuer la libération de l'esclave séculaire. Dans le régime du droit du plus fort, la femme ne pouvait rien : le régime de l'argent a donné à l'homme qui apportait son salaire au logis la suprématie sur celle dont le labeur n'était pas monnayé ; aujourd'hui, en basant tous les droits sur le travail, les maîtres de la cité nouvelle sont << les citoyens qui gagnent leur vie en accomplissant des travaux productifs ou utiles au corps social, ainsi que ceux qui s'occupent du ménage des premiers pour leur permettre de travailler. » (Constitution des Soviets. Art. 64.) Par ses principes, par le renouvellement des cadres mêmes de la vie, la société communiste ne peut manquer d'aider à la libération des femmes, et j'ajoute que si elle ne faisait cesser l'infériorité économique dans laquelle les femmes se trouvent, elle maintiendrait dans son organisme un ferment morbide qui, tôt ou tard, le ruinerait. Pour préparer la société de demain qui devra faire tomber toutes les chaînes, les socialistes ont le devoir de rechercher la cause de cette infériorité économique des femmes et de reconnaître là l'un des plus sérieux problèmes qui se poseront inéluctablement devant l'esprit des « fossoyeurs >> du vieux monde. A notre époque de machinisme, où la force physique n'est plus la condition principale du travail, où la résistance nerveuse est un facteur important dans le bon accomplissement de la tâche, la femme ne trouve à peu près aucune carrière qui lui soit fermée d'une façon absolue. Elle peut donc s'assurer par le travail une existence indépendante. Les mille expériences tentées pendant la guerre ont prouvé qu'elle était à la hauteur de toutes les tâches. Elle serait donc certaine de garantir sa subsistance si elle pouvait toujours travailler. L'enfant vient l'en empêcher. L'enfant est ainsi la cause de la servitude de la femme. Mère, l'ouvrière ne peut plus t,r availler. Un bébé exige des soins constants : il monopolise entièrement pendant les deux premières années de sa vie, l'activité de sa mère. Force a donc été à celle-ci, jusqu'à ce jour, de se placer, elle et son petit, dans la dépendance du père, et souvent celui-ci, par le moyen de l'enfant, a fait plier la femme sous son despotisme. La société a enregistré, a codifié cet état de fait et a surenchéri. C'est ainsi que nos lois sur le mariage et la famille constituent un véritable monument d'iniquité. Elles ont placé la femme dans un état de subordination complète vis"à-vis de J'homme, en faisant d'elle un objet inépuisable d'exploitation. Je dis : exploitation, le mot n'est pas trop fort. Heures de travail indéterminées, seize ou dix-sept heures le plus souvent, impossibilité du loisir permettant la culture personnelle, condition de travail qu'on ne cherche jamais à améliorer (voyez si nos édiles au Conseil municipal, membres de l'Office des habitations à bon marché, ont jamais songé au chauffage central pour les maisons ouvrières ou à un aménagement rationnel de l'intérieur) ; hygiène détestable - J'homme s'en soucie peu, ce n'est pas lui qui besogne pendant des heures dans les infects taudis
sans air, ni lumière, ni espace, que sont les cmsmes dans les quartiers prolétariens - ; telle est la vie qui attend la travailleuse au foyer. Asservie par le labeur ininterrompu qui constitue ce que tout le gratin littéraire et bourgeois appelle « la vie de famille >> , la « reine >> du foyer n'a jamais pu trouver le temps de réclamer un adoucissement de sa peine. Les communistes de Russie ont compri<S que la société socialiste se devrait d'affranchir la femme, non pas seulement en apparence, par l'octroi de droits politiques qui laisseraient subsister l'infériorité économique inhérente à la vie même de la femme, mais aussi par un ensemble de mesures qui la dégagent en partie de l'emprise de l'enfant, et qui essaient, en industrialisant certains travaux domestiques, de rendre moins accablante sa tâche sans repos de ménagère. Ce ne sera pas tout. Car plus les années avanceront, plus la volonté d'indépendance des femmes sera précise et mieux elles se rendront compte de leur état d'infériorité qui résulte de l'accomplissement de leur fonction maternelle dans la société actuelle. Et devant la société communiste se posera, comme il se pose déjà devan t la société bourgeoise, le problème de garantir l'indépendance économique complète de la mère. A nous donc de commencer à en chercher la solution. On s'étonnera sans doute que je passe sous silence l'action que selon certains camarades les femmes pourraient mener pour faire aboutir le communisme. A mon sens, il ne faut pas trop compter pour le moment sur cette action. La femme est, en F·r ance, trop écrasée par le labeur et les lois pour avoir eu le loisir suffisant d'étudier les questions politiques et économiques. Elle subit l'état social actuel parce que l'éducation qu'on lui a donnée et la tâche qui l'accable ne lui pe11mettent pas de se révolter contre lui. C'est seulement quand la Révolution aura réalisé les premières conditions économiques et politiques de l'émancipaiton de la femmt:' qu'on pourra se retourner vers elle et réclamer son concours. L'élite des travailleuses est de cœur avec le communisme. Sur celles-là on peut compter. La société nouvelle devra faire crédit aux exploitées. Toutes, dans l'épanouissement enfin possible de leurs facultés rendront au centuple à la société qui les aura délivrées l'équivalent des services qu'elles en auront reçus.
Marthe BIGOT