(Juliet Mitchell, Luce Irigaray et Freud). Freud et la « féminité ». Du rejet de Freud en tant que «phallocrate» à la fascination exercée par Lacan, les débats sur la psychanalyse traversent depuis longtemps le mouvement féministe international. Je me propose d'examiner ici deux livres récents qui traitent, dans une optique fondamentalement divergente, de la manière dont le combat féministe doit, ou peut, se réapproprier les thèses freudiennes sur la femme. De Speculum ou de Psychanalyse et féminisme, je n'analyserai que les parties qui traitent explicitement de Freud, tout en ayant conscience de ce que cette problématique peut avoir d'artificiel ou d'arbitraire, spécialement en ce qui concerne le livre de Luce Irigaray.
QUESTIONS DE METHODE
«Si l'image que Freud nous donne de la femme est pessimiste, ce n'est pas tant à la mesure de son esprit réactionnaire qu'à celle de la condition féminine. Pour que l'oppression de la femme ait duré si lon tem s il faut qu'il ~ y ait èu p us qu une conspuatlon. Il faut qu'il y ait eu quelque chose e p us '\ compliqué que le handtcap BiOlogique, de plus durable que l'exploitation économique (sans pourtant nier la validité à un niveau ou à un autre de toutes ces explications) .. . L'oppression n'est ni triviale, ni historiquement transitoire ( ? ... souligné par moi), à en juger par la vigueur avec laquelle elle subsiste dans le courant mental et affectif» (Psychanalyse et féminisme , p. 531-32). Autrement dit, selon Juliet Mitchell, il est parfaitement inopérant d'attaquer \ Freud en tant que «phallocrate» .. Il n'a jamais fait qu'analyser un état de fait, et un état de fait qui relève de l'inconscient. Et elle insiste longuement, au début de son livre, sur le fait qu'il ne faut surtout pas détacher les idées
de Freud sur la femme des deux piliers de la psychanalyse, la nature de la vie mentale inconsciente, telle qu'elle fonctionne depuis que la société patriarcale existe (c'est-à-dire depuis que la civilisation humaine existe), et la
~ignification de la sexualité infantile dans la vie de l'individu. Ce qu'a dit
· reud de la femme, de la féminité, concerne la façon dont elle est vécue dans la psyché, au niveau du symbolique. Dès lors, attaquer Freud sur le _ terrain de la réalité, appliquer les critères de la réalité aux structures psychiques refoulées, serait un non sens, et les féministes qui l'ont fait, et dont
Juliet Mitchell analyse les livres, ont toutes raté Freud. Juliet Mitchell se propose donc, elle, d'y faire retour, d'exposer comment, de son point de vue, le discours de Freud sur la femme s'articule sur l'ensemble de sa théorie, s'inscrit dans la cohérence de l'ensemble de ces thèses. Un point de vue
« global » donc qui, seul, permettrait de ne pas sombrer dans des critiques de détail totalement inopérantes. ,....J« Il n'y a pas pour Freud deux sexes dont les différences s'articuleraient \J"'N.ans l'acte sexuel, et plus généralement dans les processus imaginaires et symboliques qui règlent un fonctionnement social et culturel. Le « féminin » j est toujours décrit comme défaut, atrophie, reveJ=s du seul~ono-
. lavaleur, le sexe maSciilin ... Or, Freud décrit un état deratr.ft n'invente pas une sexua 1 e eminine, ni masculine d'ailleurs. Il rend compte, g.n homme de science. Le problème, c'est qu'il n'interroge pas les données 1 historiques qu'il traite ... Ce qui aboutit, le plus souvent, à resoumettre les [ femmes au discours dominant du « père », à sa loi, en faisant taire leurs \ \ revendications » (interview de Luce Irigaray dans le no 8 de Dialectiques,
~ 31-32l.V
Luce Irigar)y pose donc bien, comme y insiste Juliet Mitchell, que Freud ne fait que rendre compte d'un donné. Mais ce n'est pas ce qui importe pour elle. Ce qui l'intéresse, c'est la nature du discours qu'il a produit sur la fem!Jle («parce que, en élaborant~de-Iasexualitl,- Freud
-aonne à voir ce qui jusqu'alors pouvait fonctionner tout en restant implicite, occulté, méconnu : l'indifférence sexuelle dont se soutient la vérité de toute «science», la logique de tout «discours», ibid, p. 31), et je laisserai de côté cet aspect de la question, il y aurait matière pour un autre article.
Par contre, je voudrais revenir sur l'intérêt fondamental du texte de Luce
Irigaray, en ce qui concerne cet article-ci : la manière dont il met en lumière tous les points d'ombre, toutes les lacunes, toutes les contradictions, toutes les interrogations aussi dont sont émaillés, et de plus en plus, les textes de Freud consacrés à la femme. Juliet Mitchell restitue ce que dit
Freud de la féminité dans l'ensemble de son œuvre ; Luce Irigaray décortique un texte, en détail, en l'éclairant par quelques autres. La première récuserait sans doute la méthode de la seconde, et cependant, s'il est effectivement important de rapporter ce que dit Freud de la femme aux concepts fondamentaux de la psychanalyse, sauf à nier l'inconscient au nom d'un marxisme trop schématiquement mécaniste qui n'a fait déjà que trop· de ravages, il me semble que les questions à Freud de Luce Irigaray sont beaucoup plus pertinentes que la systématisation à laquelle se livre Juliet
Mitchell, et qu'elles nous ouvrent beaucoup plus de perspectives. Autre-
ment dit, l'optique du « retour à Freud » de Juliet Mitchell me semble beaucoup trop unilatérale pour n'être pas quelque peu excessive, donc faussée, et qu'en exhibant ce qui chez Freud fait problème, Luce Irigaray nous donne beaucoup plus d'instruments pour avancer. Au début de Speculum, Luce Irigaray commence par faire remarquer que le texte qu'elle commente («La féminité», conférence fictive rédigée ar Freud à la fin de sa vie, et où il fait en quelque sorte « le point » sur a question) est un discours d'homme, adressé à des hommes, sur «l'énigme de la féminité», et dont les femmes seraient à priori exclues. Peu importe, rétorquerait peut-être Juliet Mitchell. Pourtant, ce point de départ, pour dangereux qu'il soit, n'en est pas moins intéressant. Il est éclairant, en ce qu'il montre que Freud n'a guère su se départir (et son honnêteté, sa ri- ,·; gueur intellectuelle ne sont pas ici en cause) d'un point de vue phallocentrique, même lorsqu'il est revenu sur ses premières hypothèses. Qu'il n'a pas , pu échapper à « ce vieux rêve de symétrie » qui le contraignait à se situer dans un problématique du même, donc à nier ce qui est différent, autre. Que donc le discours freudien occulte, masque, nie ce qui pourrait se donner ' comme la spécificité de la sexualité, de la jouissance, du rapport au langage, au symbolique ... de la femme. Mais qu'il le fait de façon confuse, embarrassée, contradictoire, parce que quelque chose résiste, de ce continetf noir, mais continent tout de même, de la sexualité féminine. Il reste toutefois que cette optique est dangereuse, parce qu'elle implique de prendre le risque (en dépit des précautions de Luce Irigaray, à la fin de la partie de Speculum consacrée à Freud, ou dans la citation que j'ai extraite de Dialectiques) d'extraire Freud et son discours sur la féminité de leur contexte (et qui ne se réduit pas à la triste période historique de la vie de Freud, naturellement). De prendre le risque de laisser entendre, plus ou moins, que les thèses de Freud sur la féminité sont obscurcies par ses propres fantasmes, son horreur à lui de ce « rien à voir» qu'est la femme. _ Luce Irigaray, à l'inverse de Juliet Mitchell, ne laisse entrevoir que de faç. ~~ allusive que le discours freudien sur la femme , jusque dans ses inconséquences, dans ses balbutiements, constitue l'une des meilleures analyses que nous possédions sur le devenir femme en société patriarcale (et capitaliste en particulier). Et bien que ce discours ne puisse qu'être entaché d'idéolo- J gie, compte tenu de son objet. Freud a avoué ne s'être jamais intéressé au marxisme, tout au plus trouve-t-on dans certains de ses textes ( « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes » par exemple, in La vie sexuelle, PUF) une sorte de « réformisme » libéral, conscient de son impuissance (que l'on touche à une seule pièce de l'édifice, et tout s'écroule, alors ... ). Dès lors occulte-t-il le social, les facteurs sociaux historiques, si l'on excepte quelques remarques allusives de ci et de là. Mais tout ce qu'il dit, ou tout ce qu'il ne dit pas, en témoigne à sa façon, et à ce titre il nous intéresse. Donc, il est bien évident que Freud ne pouvait produire d'autre discours que celui-ci, qu'il ne pouvait que se contenter d'affirmations souvent aussi péremptoires que mal fondées (de son propre aveu), qu'il ne pouvait que tourner en rond, et revenir sans cesse buter sur la biologie et le destin ana-
tomique, quelqu'effort qu'il ait pu faire pour en sortir définitivement. A ce propos, il me semble que Juliet Mitchell, tout en insistant à juste titre sur les efforts de Freud pour sortir la psychanalyse d'un rapport mécanique à la biologie, évacue un peu légèrement, en la traitant de « phrase malenco - _ treuse », l'assertion selon laquelle «l'anatomie c'est le destin». Freud y est) revenu trop souvent pour qu'il en soit ainsi, et il semble beaucoup plus juste d'indiquer que c'est précisément l'occultation de la dimension historico-sociale qui le condamne à s'en remettre en dernière instance à la biologie. P~E aiiieurs, et même si l'on admet que l'analyse freudienne du devenir fern~ ne prend son sens qu'en relation avec ce qu'il a découvert de l'inconscient, il n'en demeure pas moins que ses tentatives de cerner « la féminité » sont venues en raccroc, après coup, déranger son analyse du devenir (sexuel ou autre) de l'homme. Chacun sait que l'enfant a longtemps été, pour Freud, le petit garçon. Juliet Mitchell avoue elle-même : «je ne nie pas que Freud ait eu jusque là un archétype mâle à l'esprit, ille reconnaît lui-même contamment » . Elle' ajoute : «mais je pense que d'autres faits que le chauvinisme mâle l'ont empêché de comprendre la sexualité féminine» (souligné par moi). Je veux bien faire bon marché du chauvinisme mâle de Freud, mais le problème demeure. J'y reviendrai. Bien entendu, il ne s'agit pas de reprocher à Freud de n'avoir pas découvert la spécificité féminine, on se demande où il l'aurait trouvée, dans la mesure où c'est à peine si elle se dessine aujourd'hui. Ce n'est pas l'individu Freud qui est en cause, il s'agit simplement de prendre ses thèses pour ce qu'elles sont, sans les débarrasser de leurs hésitations, de leur part de doute, de leurs incohérences, trop aisément escamotées par Juliet Mitchell.
A PROPOS DU « DEVENIR FEMME NORMALE» Je vais essayer de développer ce qui précède en reprenant les thèses de Freud sur le « devenir femme », et d'analyser la façon dont Juliet Mitchell et Luce Irigaray les commentent. Je m'excuse à l'avance du caractère peutêtre long et fastidieux de ce qui va suivre, mais il est difficile, en ce domaine plus qu'en tout autre, de se contenter d'affirmations non étayées . Ainsi que je l'ai indiqué déjà, Freud me semble avoir donné du devenk\ femme en société patriarcale une analyse extrêmement riche, quand on le saisit dans toute sa complexité, et jusque dans ses contradictions. Et même~ s'il s'agit d'un discours porteur d'une idéologie elle-même non remise en cause, issu de déterminants que Freud ne prend pas en considération. Nous <; ne saurions bien entendu le suivre dans sa tentative de dégager une « nature » de la femme, autrement dit de « substantialiser » de manière atemporelle ce f. qui n'est que le produit de millénaires d'oppression patriarcale - c'est le// propre de toute idéologie que de prétendre qu'il en a toujours été, qu'il err sera toujours ainsi. Le statut de la femme n'est pas le produit de la seule société capitaliste, il est peut-être coextensif à toute l'histoire de l'humanité (je ne discuterai pas ici de l'hypothèse d'un matriarcat originel, qui à la limite ne nous importe guère), il n'en demeure pas moins que s'il est histo-
riquement déterminé, il est historiquement transitOire. C'est-à-dire voué à être dépassé. Poser cela d'emblée ne revient pas forcément à nier l'incons-
·wt au profit des déterminismes sociaux économiques, mécanistes, mais à 1 intégrer la stru- ture et le fonctionnement de l'inconscient, avec toutes les précautions que cela suppose, dans une analyse marxiste révolutionnaire lqyi reste largement, sinon intégralement, à produire. C'est poser, dans le -même temps, que la révolution socialiste ne résoudra pas d'elle-même, automatiquement, le problème de l'oppression des femmes, même si elle en pose les conditions minimales. Juliet Mitchell le dit tout à fait explicitement, bien que d'une manière un peu rapide (cf. Psychanalyse et féminisme, p. 604). Toutefois, la lecture de Luce Irigaray me semble beaucoup plus opératoire pour s'orienter dans cette direction, et même si l'on ne partage pas sa problématique d'ensemble : derrière ce qui est, elle laisse entrevoir le possible, ce possible occulté et qui introduit tant de distorsions pourtant dans les textes de Freud.' Le rêve de symétrie poursuivi par Freud témoigne de luimême, à sa manière, de l'antique négation de toute valorisation de la femme non aliénante, en ce qu'il ne parvient pas à cacher les zones d'ombre. 1 - A propos de la bisexualité Freud a été à la fois très attiré et beaucoup plus réticent que Juliet Mitchell ne cessait de butter dessus, réticent, parce qu'il n'a jamais voulu, ou jamais pu en mesurer toutes les implications. Il me semble donc abusif de mettre, comme le fait Juliet Mitchell, la petite fille et le petit garçon tel que Freud en parle, sur le même plan. Et même lorsqu'il est revenu sur ses thèses premières, qui ne faisaient que calquer sommairement la sexualité infantile de l'une sur celle de l'autre, je ne vois pas ce que cela change, au bout du compte, que de dire « on est aussi loin de l'hypothèse désinvolte de Freud, selon laquelle la première sèxualité de la petite fille était « mâle », un point c'est tout. Elle était en réalité « masculine », et c'est là que tout comfi!el!::__ çait » (p. 107, Psychanalyse et féminisme). Que les composantes « féminines » et « masculines » existent dans des proportions infiniment variables chez les individus des deux sexes est une chose. Qu'elles soient dites « féminines » ou « masculines » en est une autre, et en procédant comme le fait Julit Mitchell, on ne fait que déplacer le débat sur un autre terrain. Quelle qu'ait été l'évolution de Freud en ce domaine, il demeure qu'en posant les premières phrases de la lidibo comme identiques (ce qu'elles sont peut-être, mais c'est une autre question), il a nié la petite fille en tant que telle. Dans « L'organisation génitale infantile », par exemple, qui date de 1923, il écrit:« (son) caractère principal (à l'organisation génitale infantile) ... réside en ceci que, pour les deux sexes, un seul organe génital joue un rôle, l'organe mâle. Il n'existe donc pas un primat génital, mais un primat du phallus». Et il ajoute étrangement : « malheureusement, nous ne pouvons décrire cet état de chose que chez l'enfant mâle. La connaissance des processus correspondants chez la petite fille nous fait défaut » (La vie sexuelle, p. 114, PUF). Jusqu'à ce qu'elle s'admette châtrée, la petite fille est donc petit homme (et pas seulement «masculine», on trouve un glissement per-
manent, chez Freud, du réel au symbolique, du pénis au phallus, du « viril » au « masculin » ). Freud a dû reconnaître que la petite fille pouvait manifester, dans les premières années de sa vie, «une activité incroyable», bien , qu'elle soit «moins agressive, moins opiniâtre, .. . » que le petit garçon, qu'il ' semblait même «qu'à âge égal, la fillette soit plus intelligente, plus vive que le garçonnet, mieux disposée aussi à l'égard du monde extérieur ... » et d'ajouter : «j'ignore si ces observations se sont trouvé confirmées par des déterminations précises, mais il reste, en tout cas, bien établi que la fillette ne peut être considérée, au point de vue intellectuel, comme une arriérée». Merci pour elle! (souligné par moi : in La féminité, p. 154, Idées). Que donc, la différence sexuelle ne joue guère au départ... Mais, puisque l'activité ne peut être que masculine (et l'intelligence avec, peut-être), la petite fille est donc « masculine ». On rétorquera qu'au début de ce même texte, Freud nous a mis en garde contre l'équation masculin-actif, féminin-passif. Il a même écrit: « c'est qu'alors vous êtes grandement convaincus de ce que la passivité coïncide avec la féminité, et l'activité avec la virilité. Or, je crois que vous avez tort et que cette conception est erronée et inutile, car elle ne saurait rien vous apprendre » (La féminité, p. 151, Idées) (souligné par moi). Peut-être. Mais Freud n'en est jamais sorti, ce que Luce Irigaray ne cesse de souligner. Introduire des « tendances à but passif » pour résoudre ce problème insoluble ne fait que le compliquer inutilement, et cela ne nous avance pas davantage que de considérer que des hommes peuvent être passifs (c'est qu'ils ont une forte composante « féminine » ), et des femmes actives (elles ne sont pas « normales » ). Ainsi donc, la différence sexuelle part bien d'une problématique du mê e, ~· dont Freud ne sortira pas. Il a admis l'hypothèse de la bisexualité en général, mais s'il a reconnu que le petit Hans désirait un enfant de sa mère, il a beau- 1 , coup moins « théorisé »ce fait que Juliet Mitchell ne le laisse entendre. Freud · n'a jamais reconnu qu'implicitement, ou dans les faits, sans en tirer toutes ·) les conséquences, ce que l'on pourrait appeler faute de mieux «l'envie de/ la matrice». C'est l'envie du pénis qui dominera, une fois que les fillettes auront admis n'en être pas pourvues. Les composantes «féminines» des'\ hommes n'ont jamais été dotées de sa part du même statut théorique que ! l'envie du pénis. Ainsi, souligne Luce Irigaray, « il semble, en tout cas, qué l'on puisse interpréter le fait d'être dépourvu de matrice comme la privation la plus insupportable à l'homme, sa contribution à la gestation- sa fonction quant à l'origine de la reproduction - s'avérant dès lors moins évidente, pouvant être mise en doute. Indécision à laquelle pallieraient et le rôle « actif » de l'homme dans le coït, et le fait qu'il marquera de son nom propre le produit de sa copulation ... Il ne semble pas abusif, par ailleurs, de corn---) prendre bon nombre de productions notamment culturelles comme une contrepartie ou une recherche d'équivalents, à la fonction de la femme dans la maternité ... Il n'y aurait donc, pour l'homme, aucun interdit sur les substi_L tuts permettant de réaliser des tendances bisexuelles, à condition toutefois qu'elles soient historiquement valorisées» (Speculum , p. 21-22).
D'où un certain nombre de remarques : 1) Je ne nie pas que la «petite fille- petit homme » de Freud existe. Et pas seulement si l'on met l'activité au masculin. Que les pressions sociales, la valorisation constante des individus porteurs de pénis l'induise à s'en croire pourvue elle aussi. Que son inconscient puisse être structuré ainsi qu'il l'explique, en fonction du statut social passé et présent de l'homme en société patriarcale et de ses répercussions au niveau de symbolique. Et qu'il faudra autre chose qu'un réaménagement, si radical soit-il, des conditions d'éducation des enfants pour en sortir, comme le laisse entendre Elena Gianini Belotti dans Du côté des petites filles, qui fait bon marché de l'inconscient. 2) Mais il ne suffit pas de dire ça. Si l'on admet que le pénis est omniprésent pour tous les petits enfants, que seul le pénis, et son équivalent symbolique le phallus, sont valorisés, que donc l'angoisse de la castration, accomplie ou menaçante, est au centre de leur devenir, comme le pose Juliet Mitchell, cela n'empêche pas qu'il existe chez Freud un bon nombre de contradictions qu' il est tout à fi<t éclairant de reprendre. Ainsi, on peut se demander pouquoi, comme le fait «naïvement» Luce Irigaray, il n'existe qu'un stade phan : 1ue, et pas un stade vulvaire, vaginal, ou utérin, si ce « stade» n'existe p&~ vr:1iment, masqué, dévoyé, mais cependant préssenti. Pourqu6r ) donc la bisexualité n'existe qu'à sens unique chez Freud, en contradiction avec ce qu'il dit lui-même : ainsi avoue-t-il que parmi les multiples désir,s libidinaux qui lient la fillette à sa mère, prédomine celui de lui faire un enfant, ou d'en avoir un d'elle (tout comme, d'ailleurs, le petit Hans). Ce qui suppose que la fillette n'est pas seulement phallique, et la mère non plus (et le garconnet p~· s davantage). Mais il dit cela comme en passant, sans s'y attarder. l'ar contre, il affirme hautement que la phase d'amour de la fillette pour sa mère est virile, point. Autrement dit, et bien que pour faire un enfant à quelqu'un, il faille lui supposer un utérus, et pour en désirer un, il faille pressentir le sien propre (ou son manque), Freud se contente de tout ramener à l'amour du phallus pour le phallus (de la petite fille ou du petit garçon phalliques à la mère phallique). Freud masque donc sans cesse la dimension rlé-=1 minine » de la bisexualité, et d'autant plus que le rôle de la femme dans la ( gestation de l'enfant est constamment passée sous silence. Elle n'est que / réceptacle, faisant fructifier le bien de son seigneur et maître. Ainsi don~, ) l'hypothèse de la bisexualité est à approfondir bien davantage, bien qu'elle '· soit masquée par la dominance du sexe masculin. 3) II faudrait enfin, et c'est peut-être plus difficile, en venir à cerner de plt;D · près ces notions de «masculin» et de « féminin » , avec leurs connotations traditionnelles, et à analyser le pourquoi du primat symbolique du phallus. Dire que les hommes ne l'ont pas, ou à peine plus, que les femmes, que le pénis et le phallus ce n'est pas la même chose, ne suffit pas. Freud lui-même a laissé le prohlème en suspens, et peut-être faudrait-il se situer sur un autre terrain pour sortir de l'impasse. Autrement dit, renoncer à s'accommoder de la distinction entre «mâle» et «masculin » comme le fait Juliet Mitchell lorsqu'elle écrit « chaque pulsion est active ; c'est à partir de cela que de nombreuses critiques, en p' ,..:ulier celles qui ont une orientation féministe
disent à tort que pour Freud, la pulsion sexuelle ou la libido sont la prérogative du mâle - il est certain qu'il qualifie celles-ci de «masculines », mais c'est précisément parce qu'il tente de définir la masculinité comme active, une caractéristique que les deux sexes peuvent partager» (p. 61, Psychana- · lyse et féminisme). Et tenter de raisonner en d'autres termes. 4) Ce que Freud dit de la petite fille suppose, et il le dit lui-même, qu'elle n'est pas d'emblée vouée au« devenir femme» (et normale si possible). «La constitution, dit-il, ne se plie pas sans résistance à la fonction». Qu'est-ce à dire? Sinon qu'il n'existe pas de «destin anatomique», et que Freud ne s'y rapporte qu'en dernier recours, faute d'avoir regardé du côté de l'histoire autrement qu'en reconstruisant un mythe de l'origine - si éclairant soit-il par ailleurs. Faute d'avoir suivi son propre conseil, «gardons-nous cependant de sous-estimer l'influence de l'organisation sociale qui, elle aussi, tend · 1 à placer la femme dans des situations passives» (p. 152, «La féminité », Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Idées). 2 - De la difficulté de devenir femme Ayant renoncé à définir « la féminité», Freud se contentera de tenter d'expliquer comment on devient femme : « en mettant en parallèle les développements du garçonnet et de la fillette, nous trouvons que cette dernière doit, pour devenir une femme normale, subir une évolution plus pénible et plus ·compliquée, et surmonter deux difficultés qui n'ont pas leur équivalent chez le garçon » (Ibid, p. 153). Pourquoi lui faut-il « devenir femme normale », Freud n'en dira rien. Il se contentera de nous expliquer les obstacles à franchg_pgur ce faire. Tout d'abord, la petite fille doit céder tout ou partie de d sensibilité clitoridienne au vagin. Elle doit, c'est tout. Il ne s'agit pas de rl.ier qu'il en soit ainsi, ni même qu'il en ait, peut-être, toujours été ainsi, ais de dénoncer, comme le fait Luce lrigaray, comme ne le fait pas Juliet Mitchel, la « normativité » de ce discours. Que Freud, , en étudiant la sexuaTïfèi~fantile et les mécanismes de l'inconscient, ait 'contribué plus que tout autre à abolir les frontières entre le « normal» et le «pathologique», le « pervers », « l'anormal » est une chose, mais il est difficile d'en tirer argument comme le fait Juliet Mitchell, pour nier qu'il ait jamais tenu un discours «normatif». Les «il faut que », « elle doit» qui prolifèrent dans ses textes sur la femme en font foi, de même que sa définition de la femme \«normale». Impératifs catégoriques qui sont fondés, une fois de plus, sur ( la méconnaissance des déterminants sociaux, etc., et par conséquent, sur le ecours, faute de mieux peut-être, mais le recours tout de même, à la « fonction biol0gique », donc à la fonction de la femme dans la reproduction. De là à idenc1fier féminité et maternité, il n'y a qu'un pas, souvent franchi, que l'on se reporte à Speculum. Mais revenons à notre petite fille. Elle doit donc cesser de masturber son équivalent atrophié de pénis, qui ne lui servira plus, au mieux, que de « bois d'allumage», pour accéder à la sensibilité vaginale. Ce qui signifie, explique Luce lrigaray, que d'après Freud, elle n'a jamais eu, elle n'aura jamais de sexualité, de jouissance spécifique : « on pourrait en conclure que la petite fille ne « se » masturbera pas, mais masturbera un équivalent du pénis, de
même que la femme n'aura pas accès à un plaisir féminin, plaisir différencié de ses organes sexuels, mais que son vagin relaiera en temps utile la maiQ, proscrite du petit garçon» (Speculum, p. 31)). Mais cela ne suffit pas. La \ petite fille ne doit pas seulement changer de zone érogène, elle doit aussi , changer d'objet d'amour, transférer, déplacer sa relation première à la mère sur le père. Et même si Freud, au cours des ans, a été de plus en plus troublé/-"' de cette relation première à la mère, au point de remettre en cause la thèse selon laquelle l'Œdipe est le noyau des névroses, il n'en tirera jamais toutes les implications : « la phase préœdipienne de la femme atteint par cela une importance que nous ne lui avions jamais attribué jusqu'ici ... Nous avons bien renoncé depuis longtemps à nous attendre à un parallélisme étroit entre le développement sexuel masculin et féminin . La pénétration dans la période pré-œdipienne de la petite fille nous surprend comme, dans un autre domaine, la découverte de la civilisation minéo-mycénienne derrière celle des grecs. Tout ce qui touche au domaine de ce premier lien à la mère m'a paru si difficile à saisir analytiquement, si blanchi par les ans, vague, à peine capable de revivre, comme soumis à un refoulement particulièrement inexorable ... » ( « Sur la sexualité féminine », in La vie sexuelle, p. 140, PUF) qu'il s'en remet à des analystes femmes pour en dire plus long. Freud a donè bien entrevu que la sexualité féminine pourrait être autre chose que ce qu'il en dit, que ce qu'elle est. Mais comme le souligne Luce Irigaray, « quoi qu'il en soit de ces constats tardifs, Freud continue, par ailleurs, à interpréter, à prescrire, le devenir femme en termes de cette histoire-ci, et de son économie, notamment conceptuelle» (Speculum, p. 76). Donc, pour poursuivre son difficile cheminement vers la féminité, la petité î fille doit haïr sa mère. Pour des raisons qui valent également pour l'enfant / mâle (elle n'a pas donné assez de lait (symboliquement), donc n'a pas su apaiser la faim insatiable de l'enfant, elle lui a été « infidèle » en faisant un autre enfant, elle a excité sans jamais les satisfaire ses désirs sexuels ... ) plus une : elle..JJJd.uLg_pas don11g_ de pénis. Il semble étrange à Freud que la fillette enveuille à sa mère de ne lui avoir pas donné de pénis, mais c'est ainsi. La fillette entrera dans le complexe de castration en se détachant de sa mère, et cette haine se doublera de mépris pour elle-même, sa mère, et toutes les femmes lorsqu'elle devra se résoudre à admettre que sa mère et toutes les femmes sont « châtrées » comme elle l'est elle-même La petite fille entrerait dans le complexe de castration, comme le petit garçon : pour lui, la menace de la castration ne devient « opératoire » que lorsqu'il admet que la fillette est irrémédiablement dépourvue de pénis. Et tout serait dans ce regard qu'il porte sur le «rien à voir» de la fillette, regard dont on n'induirait pas une différence, mais seulement un manque : comme le dit Luce !rigaray, rien à voir n'avoir rien. Et la fillette reprendra à son compte ce regard du garçonnet, sera contrainte elle aussi de s'apercevoir du caractère dérisoire 1de son sexe, de voir le préjudice que lui réserve son « destin anatomique », 1 et de cette humiliation, de cette blessure narcissique, découleront et ((l'envie du pénis», et son avenir de femme «normale» ou non. Elle ne pourra pas davantage que l'homme se concevoir sur le mode de l'« hétérogène ». « La réalité » de sa castration pour la fille signifierait en somme : « vous, homme, n'y voyez rien, n'en savez rien, ne vous y re-trouvez pas, ne vous y recon-
naissez pas. Ce qui vous est insupportable. Donc, ça n'existe tout simplement pas. Reste, pour moi, pour elle(s) à accepter ce fait. Biologique .. . La possibilité qu'un rien à voir, qu'un non maîtrisable par le regard, la spécula(ri)sation, aient quelque réalité, serait, en effet, intolérable à l'homme parce que venant menacer la théorie et la pratique de la représentation par laquelle il aurait sublimé, ou paré l'interdit de la masturbation... Rien qui risque de faire s'écrouler, se déliter, dériver indéfiniment la cohérence de leur systématique de la présence, de la « re-présentation» de la représentation. Rien menaçant pour le procès de production, reproduction, maîtrise, capitalisation du sens, dominé par le phallus. Signifiant maître dont la loi de fonctionnement oblitère, rejette, dénie le surgissement, la résurgence, le rappel d'un hétérogène susceptible de remanier le principe de son autorité». Speculum, p. 57). Alors que J uliet Mitchell se contente de rendre compte des théories de 1 Freud, d'indiquer que l'envie du pénis et le complexe de castration tiennent une place centrale dans le devenir des individus, Luce Irigaray questionne : pourquoi la petite fille doit-elle entrer dans le complexe de castration -~omme .k_petit garçon? A-t-elle vraiment« envie du pénis » (et pourquoi « ..;nvie » ?) -~ Quel est le rapport de cette « envie du pénis » qui structurera tout son devenir avec le « désir » de l'homme, sa phobie du « rien à voir » qui ne tolérerait pas qu'il y ait autre chose, qui le rassure en même temps, parce que si r on lui envie, c'est bien qu'il l'a ... Pourquoi la fillette se méprise-t-elle elle- 1 même, et son propre désir, à seule fin de rassurer l'homme contre l'angoisse i de la castration ? Pourquoi la différence sexuelle se résoud-elle à l'en plus \ ou l'en moins d'un seul sexe? Pourquoi enfin la fillette, la femme se plient- \ elles aussi docilement à cette exigence des hommes ? Toutes questions dont / la réponse est d'une certaine façon «évidente», mais ce n'est pas ce qui _ , importe ici : ce qui importe, et c'est sur ce point que le livre de Juliet Mitchell nous laisse sur notre faim. c'est que les assertions de Freud n'ont une évidence que relative. Il ne s'agit pas de nier l'existence de « l'envie du pénis», de nier l'importance fondamentale de l'angoisse de la castration dans le devenir de l'homme, simplement d'indiquer que l'envie du pénis n'a rien de nécessaire «en soi», ou « en l'air», dans l'absolu, comme le pose Freud. Il ne s'agit donc pas de se demander si l'envie du pénis existe ou non (2• . . \, «question» de Luce Irigaray), mais de se demander pourqgQ.Lci~xiste, à uelles conditions de tous ordres."ë:ar s1 l'on peut poser que l'envie dti'pénis ,n'est pas « en soi » inhérente à la sexualité féminine, il n'en demeure pas moins qu'elle existe en fonction du primat, de la survalorisation sociale, réelle et symbolique du phallus. Ce n'est donc pas à l'individu Freud qu'il faut s'en prendre, mais à Freud en mnt qu'il véhicule une « idéologie» qu'il ne remet que difficilement en question. La petite fille s'est donc découverte châtrée. Trois voies s'ouvraient alors devant elle, d'après Freud : - l'inhibition sexuelle et la névrose (hystérie, mélancolie) ; - une modification du caractère (envie du pénis assumée c:t transformée
Men complexe de virilité) ; - le « devenir femme normale ».
Faute de place, et bien que les deux premières voies soient d'une certaine façon les plus éclairantes, je m'en tiendrai à la dernière. Pour « devenir fern?\ me normale», la petite fille doit franchir le difficile obstacle de l'Œdipe} Longtemps, Freud n'a parlé que de l'Œdipe du petit garçon, laissant entendre qu'il en allait de même et de façon inversée pour la fillette. Il niera par la suite que l'on puisse parler de « complexe d'Electre », concept inutile et inopérant, et il reviendra aussi sur ses premières thèses trop simplistes sur l'Œdipe du garçonnet, en fonction de la bisexualité. Il n'en demeure pas moins que pour le garçonnet, même si l'on envisage le complexe d'Œdipe
« complet », les choses sont relativement plus simples que pour la fillette . . Il reste fixé sur son premier objet d' amour, alors que la fillette doit s'admet. tre châtrée et haïr sa mère pour que le penchant pour le père puisse devenir dominant. Le désir du père n'est à l'origine que désir de son phallus, que la mère a refusé à la petite fille. Mais, dit Freud, la situation œdipienne ne ), s'établit vraiment que lorsque la fillette désire non plus le pénis, mais un \'enfant du père, selon l'équation symbolique pénis = enfant que Juliet Mit\ /chell analyse longuement, p. 162 ... de Psychanalyse et féminisme). Cepen\./dant, l'envie du pénis demeure, même quand la féminité est le mieux établie, du fait même de cette équation symbolique. La féminité se résorbe dans la maternité (la fonction biologique), et il reste toujours le manque ... Et là j encore, Luce Irigaray dégage une série de problèmes, alors que Juliet Mit1 chell se contente d'exposer les thèses de Freud.
Dans cette évolution, souligne Luce Irigaray, on ne trouve pas trace de désir
«féminin ».Tout d'abord, «la seule visée de la formation de la «féminité» , la seule « raison suffisante » qui puisse déterminer la petite fille . à devenir
(soi-disant) femme, serait de s'appoprier à son tour l'instrument de la jouissance, de s'emparer - fut-ce par imitation, réplique, redoublement - du sexe qui semble bien monopoliser le droit d'usage autant que la détermina,tion de la valeur d'échanges sexuels » (Speculum, p. 87). Dès lors, le fait que l'envie d'un enfant doive se substituer à l'envie du pénis relaie, relègue toute
· ' ra orts sexuels avec le ~père de l'enfant. Encore faut-il que cet enfant soit un garçon, signe de ce~tés du sperme l'ont emporté sur celles de l'ovule (ce qui «garantit le pouvoir du père de se reproduire et de se représenter, de perpétuer son genre, son espèce » ). Et cet enfant garçon apporterait enfin le pénis tant convoité. De surcroît, la fonction de la femme dans la maternité est complètement laissée dans l'ombre, cette conception de l'enfant étant tributaire d'un primat de l'érotisme anal (excréments = pénis = enfant ; l'utérus, la matrice, dont il n'est rien dit d'ailleurs, fonctionnant comme anus, rectum, intestin), sans que les pulsions agressives de l'érotisme anal soient pour autant reconnues à la femme.
Enfin, la conception et la naissance de l'enfant ne lui permettent pas de régler le problème de son rapport, à elle, à l'origine. « Le châtrage de la femme, l'envie du pénis, la haine de la mère, le mépris et rejet de son sexe par la fillette, la cessation consécutive de son auto-érotisme (masculin), le suspens de l'explication (sinon en termes de «pénis rabougri») de l'évolution de son érotisme anal, etc., sont autant de signes de la prévalence de l'appro-
priation du procès spéculaire, et spéculatif, par la sexualité (soi-disant) masculine ... Cette domination exclut que la fillette trouve l'économie de ses rapports à sa mère, et à la maternité». Et plus loin, à la suite de l'analyse du jeu de poupée pendant la phase « phallique », masculin car actif, « eUe n'a, répétons-le, aucun droit à jouer de quelque façon que ce soit avec une des représentations de son commencement, ne dispose pas d'une mimétique spécifique de l'origine, mais doit s'inscrire dans le projet masculin, phallique, du rapport - répétition, représentation, reproduction, à l'origine » (Speculum, p. 94 ). La femme devenant mère ne fait donc que se plier au désir du père, et ne s'y retrouve pas. Son bonheur d 'accoucher d'un garçon est un bonheur pour le père qui, se voyant re-mis au monde par un ventre qu'il a lui-même fécondé, y trouve comme une revanche sur les angoisses de l'Œdipe. La circularité phallique est bouclée, en ce que le père a vérifié son pouvoir de doter sa femme-sa mère (puisque l'Œdipe masculin n'est jamais complètement détruit, l'homme restant fixé sur l'image de son premier objet d'amour) d'un enfant phallus, au risque qu'elle le lui préfère. La femme serait donc re-faite mère par le désir d'Œdipe (père et fils). Pour en revenir à l'Œdipe, la fillette n'y entre pas comme le petit garçon. Le complexe d'Œdipe pousse le garçon à désirer sa mère et à évincer le père, 1 son rival (de façon très, très schématique). Mais la menace de castration (qui\ devient opérante lorsqu'il a «vu» la fille) le pousse à surmonter ce désir, à ) détruire l'Œdipe auquel succède un surmoi très rigoureux (voir par exem-' pie les textes sur l'Œdipe dans La vie sexuelle). Pour la fillette, c'est 1~ contraire : alors que la menace de la castration pousse le garçonnet à renon-; cer à la mère, la castration accomplie de la fillette la pousse à haïr la mère \ et à se réfugier dans la situation œdipienne « comme dans un port». Et elle .aura le plus grand mal à s'en sortir, uis ue rien d'é uivalent à la menace de la ca};tra ton ne joue . ..(Les pressiOns sociales, l'éducation seules y pa teron ). Dès lors s n rmoi sera infiniment moins rigoureu_lS:, autrement dit, elle ne s'aurait accéder à l'indépen ance. insi donc, le petit garçon n'aura renoncé qu'à une femme, qu'au désir «pour le sexe d'une femme, et d'ailleurs parce qu'il ne valait rien ... un « surmoi rigoureux » lui succè.de ... De n'avoir pas risqué de mettre son sexe, son regard, en jeu, l'homme en vient aux idées, aux idéaux, notamment sexuels ». (Speculum, p. 99). Quant à la fillette, elle sera inscrite par Freud dans ce regard masculin, et Luve Irigaray remarque à juste titre que « cette castration réalisée», que Freud met au compte de la «nature», · de «l'anatomie», O!!. pourrait aussi tnen, ou plutôt, l'iriterpréteoe(l COiiîme l'im ossibilité, l'interdit our la femme - du moins dans cette hr9" \ Î toire-ci - _d'ima iner, de i er e se re ré enter de symbo~' ~-er, etc. ~ .. \ (aucun de ces termes n'étant adéquat puisqu'emprunté à un dtscour s c:omp tee de cet impossible, de cet interdit) son rapport au commenc~t » (Specu- \ lum, p. 101). La fillette ne sortira donc pas, ou dtfftctlement, de l'Œdipe, puisqu'aussi bien elle n'a plus rien à perdre, la menace de castration ne jouant pas pour elle. « Le complexe de castration, chez elle, ne vise pas à proté-~ ger l'investissement narcissique de son sexe, mais à lui faire encourir une totale dénarcissisation » (Speculum, p. 105). Dès lors, son surmoi restera-t-il marqué d'un état d'impuissance et de dépendance infantile vis-à-vis du por-
teur de pénis. Cette blessure narc1ss1que première interdisant aux femmes d'avoir accès à la loi, aux idéaux, à la théorie (si ce n'est par une «hérédité croisée»). Je ne reviendrai pas ici sur le tableau que dresse Freud de la femme «normale » de trente ans. On se reportera à la fin de la première partie de Speculum.
QU ELQU ES REMARQU ES POUR NE PAS << CONCLURE ,, Tout d'abord, j'ai conscience de n'avoir fait qu'effleurer les problèmes posés. Il s'agissait d'une première approche, à la suite de la lecture conjointe de Psychanalyse et féminisme, et de la première partie de Speculum, rapportées à une relecture personnelle des livres de Freud parus en français. Deuxièmement, en opposant Luce Irigaray à Juliet Mitchell, je ne prétends ni reprendre à mon compte la problématique de la première (il faudra y revenir), ni rejeter complètement la seconde. Le livre de Juliet Mitchell a le mérite essentiel de resituer ce que dit Freud de la femme dans l'ensemble de sa théorie, et à ce titre, il constitue une excellente introduction à Freud. A condition toutefois de le manier avec prudence, car il escamote précisément les zones d'ombre, et l'on voit mal comment on pourrait réintégrer de cette manière la psychanalyse à notre combat de femmes révolutionnaires. Juliet Mitchell entendait démontrer, à l'encontre d'un certain nombre de femmes dont elle analyse les livres, qu'il est vain et inopérant de jeter Freud avec l'eau du bain. Perspective que je partage entièrement. Mais se réapproprier la psychanalyse ne signifie pas forcément laisser dans l'ombre, au nom d'une . « rigueur scientifique » à laquelle, selon moi, elle ne peut prétendre entièrement, toutes les insuffisances du discours freudien . ~sy,c. analy3-e, cela veut dir~ produire un~ analy~e des structures mental~s in~ons;clen es et de leur fonchonnement qm ne s01t pas atemporelle et ah1stonque, qui ne renvoie donc pas, implicitement ou explicitement, à une « nature » 1 humaine (et féminine en particulier). Ce travail reste quasi entièrement à faire, qui consisterait à articuler la théorie psychanalytique sur le marxisme 0 r évolutionnaire, san~'--trahir et dessécher la première au nom d'un dogmatisme schématique, mais sans craindre non plus de dénoncer ce qui, dans la psychanalyse, relève à un degré ou à un autre de l'idéologie dominante. Il faudra donc, encore, revenir à Freud, pour en « déployer des implications encore inopérantes», comme le dit Luce Irigaray, interview à Dialectiques, p. 33). Par ailleurs, Juliet Mitchell se situe dans une perspective explicitement lacanienne, et c'est sur l' apport de Lacan lui-même qu'il nous faudra \ revenir dans un prochain numéro de la revue. Sur Lacan, et sur la place , que sa lecture de Freud assigne à la femme. Troisièmement, je pense que les pages que Luce Irigaray consacre à Freud sont beaucoup plus riches de possibilités dans la voie que j'indique ci-dessus. Parce qu'elle indique les points de résistance, le possible, tel qu'il se mani-
feste dans les hésitations de Freud lui-même, ou entre les lignes. Elle indique seulement, car aujourd'hui encore il serait difficile de « trouver » une « spécificité féminine», et qu'il y aura bien des impasses et bien des pièges à éviter en ce sens. Si toutefois c'est dans cette direction qu'il faut chercher. Ainsi faurdait-il revenir, dans un autre article, sur ce que dit Luce Irigaray dans Dialectiques : « Autrement dit, l'enjeu n'est pas d'élaborer une nouvelle théorie dont la femme serait le sujet ou l'objet, mais d'enrayer la machine théorique elle-même, de suspendre sa prétention à la production d'une vérité et d'un sens par trop univoques », etc. Il n'en demeure pas moins que la façon dont elle décortique Freud, en dépit des difficultés de lecture, me semble beaucoup plus opératoire que celle de Juliet Mitchell.
Septembre 75 Denise A VENAS.