La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cours, militant, le surréalisme est derrière toi !

· Critique communiste (1re série), n° 6, avril-mai 1976 · p. 87-90 · 1 580 mots

DENIS BERGER Cours, militant, le surréalisme est derrière toi .

« ••• le rêve seul laisse à l'homme tous ses droits à la liberté ... Le surréalisme ouvre les portes du rêve à tous ceux pour qui la nuit est avare '' ·

• Sur ce constat, sur ce programme la Révolution surréaliste (1) ouvre ses pages. Pendant cinq ans, de 1924 à 1929, la revue va réduire en gravas les colonnes du temple d'une Culture, déjà profondément grabataire. Ce poèmes, ces rêves, ces photos, ces dessins, ces manifestations, à quoi bon chercher à les résumer, à les situer dans leur époque, à en dire la portée ? Les thèses universitaires sont là pour cela. Pour nous, le problème est autre : quiconque, aujourd'hui, refuse la société de classe vit du surréalisme et, plus ou moins, dans le surréalisme. Les surréalistes, les premiers avec une telle rage et un tel bonheur, ont crié que derrière le filé des discours officiels était le monde réel et que rien ne pouvait être fait d'important qui ne se situerait au niveau de ça. Et ils ont joint l'acte au poème, la pratique à l'imprécation. Face au monde secoué par la guerre mondiale et par la révolution russe, leurs proclamations et leurs provocations ouvraient des perspectives impensées. Elles étaient en elles-mêmes subversives ; oui, le surréalisme faisait œuvre de révolution.

• Partis du refus de la littérature, les surréalistes allaient, par pente naturelle, se heurter à la nécessté de l'action révolutionnaire politique. La revue se clôt sur le second Manifeste du surréalisme qui voit Breton exprimer, par la polémique. les difficultés de nouer des rapports avec le mouvement ouvrier, au moment où triomphe en Union soviétique la contre-révolution stalinienne. Ce sera ensuite une nouvelle publication, le Surréalisme au service de la révolution. Jamais pourtant le groupe ne

1) La Révolution surréaliste (1924~1925) reproduction en fac-similé Jean-Michel Place éditeur

Page 88

parvienora à se situer clairement dans la lutte politique. Nul n'oubliera le courage d'André Breton prenant contre vents et marées, lors des procès de Moscou, la défense de Trotsky, avec lequel il rédigera, en 1939, le très remarquable Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant. Il faut rappeler aussi que Benjamin Peret a combattu dans les rangs de la révolution espagnole et milité de longues années à l'extrême-gauche. Mais il y a eu aussi l'aplatissement d'Aragon et la dégénêrescence, politique et poétique; d'Etuard, tous deux convertis au parti de Maurice Thorez. Il y a eu surtout l'insignifiance frôlant la niaiserie du surréalisme après la seconde guerre mondiale, balloté, dans le domaine politique, entre la défense du clown pacifiste Garry Davis et les vaticinations fouriéristes. Pourquoi ?

• On peut évoquer, non sans raison, mille causes à cet enlisement. Parler des défaites du mouvement ouvrier, du poids du stalinisme, etc. Mais il est abusif de vouloir donner une explication purement politique à l'évolution d'un mouvement qui, dès le départ, se situait à d'autres confins que ceux de l'action révolutionnaire militante. Et l'on est immanquablement amené à sedemander si le destin du surréalisme, largement déterminé par les transformations globales de la société, n'était pas inscrit, comme tout destin, dans l'idéologie, inconsciente parce que refoulée, du groupe. Et nous qui, en 1976, nous glissons entre le papier glacé des pages de ~a Révolution surréaliste ne pouvons qu 'être stupéfaits du sort qui y est réservé à la femme ...

• Des femmes et de l'amour, on ne parle que de ça, c'est certain. Mais les femmes qui font rêver les surréalistes ne sont guère des êtres vivants. Ce sont de merveilleux et fascinants objets que l'on imaginerait fort bien dans la vitrine insolite d'un magasin d'antiquités africaines. Ce sont des algues envoûtantes, accessoirement douées d'une voix rauque. Elles sont là, déesses de la face noire du monde, pour susciter et recevoir l'amour du poète. Exagération ? Lisez donc Recherches sur la sexualité, compte rendu d'un débat entre les membres du groupe (aucunefemme n'y participe). Avec une très grande liberté de langage, chacun y parle de sa vie sexuelle, de sa façon de faire l'amour, des positions qu'il préfère. Péret déclare : " J'obéis toujours à l'avisde la femme, je lui demande toujours son avis "· Queneau et Unik approuvent. Riposte de Breton : '' Je trouve cela colossal,. phénoménal. Vous parlez de complications! >>. " Pourquoi Breton trouve-t-il colossal de demander l'avis de la femme ? >>. « Parce ce que ce n'est pas de mise "· « Le contraire peut n'être pas de mise >>. « Je m'en fous "·

• Nous sommes assez loin des images magnifiques d'Union libre, des hymnes à l'Amour fou, thème essentiel de l'œuvre de Breton. Ou plutôt, nous sommes de plain-pied avec elles. Car, après tout, comme l'a fort bien souligné Simone de Beauvoir, Breton, lorsqu'il parle du corps de la femme, accumule une série de comparaisons superbes qui morcellent ce corps en une série BR

Page 89

d'objets, coquillages ou éclairs de chaleur, qui peuvent être possédés chacun séparément. L'être de la femme par tout son corps n'existe pas devant la parole impérieuse qui relaie la caresse dominatrice de l'homme. De l'existence de la femme, il n'est pas question sérieusement non plus dans la . conception de l'amour fou dont j'aurai la courtoisie de dire seulement qu'elle est ridiculement désuette. L'amour (fou), c'est la rencontre exceptionnelle, marquée de mille signes envoûtants, en dehors des contingences de la vie. L'amour (fou) selon Breton n'est surtout pas la reconnaissance difficile de l'existence de l'autre à travers les rencontres les plus concrètes du quotidien : c'est la cristallisation d'un rêve intime et, comme c'est l'homme qui parle, le rêve est au masculin ; la femme se doit d'y correspondre.

Elle est un réceptacle de désirs et accessoirement de sperme.

Pourquoi s'acharner sur Breton ? Tous les surréalistes n'étaient pas bâtis sur le même modèle. Sans doute. Mais le surréalisme en tant que groupe a fonctionné par rapport à Breton que l'on peut considérer comme responsable de l'orientation générale du mouvement, du contenu de ses manifestations. Breton, profondément misogyne, était curieusement haineux à l'égard des homosexuels. Au cours du débat déjà mentionné, il proclame : « J'accuse les pédérastes de proposer à la tolérance humaine un déficit moral et mental qui tend à s'ériger en système et à paralyser toutes les entreprises que je respecte >> . Et comme Queneau, Aragon, Soiffard poursuivent la discussion, en faisant preuve d'une attitude favorable à l'homosexualité, Breton éclate : << Je m'oppose absolument à ce que la discussion se poursuive sur ce sujet. Si elle doit tourner à la réclame pédérastique, je l'abandonne immédiatement... Je veux bien faire acte d'obscurantisme en pareil domaine. >>

Les surréalistes aimaient les vocables ronflants. Laissonsleur ce goût et, plutôt que d'obscurantisme, parlons de position parfaitement réactionnaire. Et, comme il s'agit d'André Breton, c'est-à-dire d'un homme capable, par ailleurs, de liberté et de courage, nous sommes obligés de nous demander quelle est l'origine de cette véhémence. Ne serait-ce pas parce que Breton, comme tous les hommes, est fondamentalement homosexuel et que, comme la majorité des hommes, il refoule cette homosexualité sous la pression de la morale dominante ? Il ne peut tolérer que l'on parle de ce qui existe et qui ne saurait être dit. Mais le refoulé resurgit hors du discours surréaliste. Il imprègne la structure même du groupe et donc l'ensemble de ses manifestations. Le mouvement surréaliste, avec sa hiérarchie latente, ses rituels, ses cérémonies d'exclusion, sa volonté de monolithisme ressemble à toutes les sociétés plus ou moins secrètes, fratries d'hommes qui prolongent, en croyant les éviter toutes, une bonne partie des habitudes mentales de la société d'exploitation où les hommes sont seigneurs.

• Ce n'est pas là une explication du surréalisme mais l'indi-

Page 90

cation d'une voie d'approche de sa réalité. Et il me semble que l'affadissement progressif du surréalisme vient moins de vacillations politiques, explicables au demeurant, que d'une incapacité profonde à porter la critique révolutionnaire jusqu'aux fonde· ments de la vie quotidienne et donc à envisager clairement le problème des femmes et des homosexuels. Cette carence à se situer soi-même face à la société, les surréalistes l'ont compensée longtemps en donnant à leur mouvement une structure rigide, comparable à celle d'un groupe politique révolutionnaire. Mais il s'agissait là d'un substitut, tant à l'action politique elle-même qu'à la critique fondamentale de l'exploitation.

• Il faut lire la Révolution surréaliste et toutes les œuvres du surréalisme combattant. Mais il faut se garder aussi d'une révérence trop grande à l'égard d'un mouvement dont les limites existaient dès le départ. Parce que les surréalistes ont, dans leur majorité, lutté pour d'excellentes causes, beaucoup de militants ont tendance à considérer que le surréalisiTltl est, à peu de choses près, l'expression culturelle du mouvement révolutionnaire. Cette attitude recèle un grand danger : celui du conservatisme qui, par la défense trop inconditionnelle d'un mouvement mort de ses propres carences, aboutit à reproduire perpétuellement les insuffisances profondes de ceux à qui l'on s'identifie. Aujourd 'hui, la référence au surréalisme peut éventuellement devenir le prétexte à un discours moralisant qui ne tient aucun compte des données nouvelles apportées, au combat culturel, par la lutte des femmes et des minorités sexuelles.

Encore une fois, il ne s'agit pas de nier l'apport du surréalisme. Il s'agit de constater seulement que les jeunes écrivains courageux qui l'ont créé n'ont pas répondu à la question de Rrose Sélavy : « Y a-t-il une différence profonde entre la culture du moi et la moiteur du cul ? .,

Une erreur sur cette page ?