Crise écologique, crise dans les rapports entre l'homme et son environnement, crise du mode de vie, sont des thèmes à la mode. Les prophètes ne manquent pas, qui prévoient une catastrophe, trouvant son origine dans les trois facteurs suivants :
- l'explosion démographique par laquelle le nombre d'humains sur terre croÎt de plus de cent mille unités chaque jour;
- 1 'épuisement des ressources naturelles, énergétiques, minérales et agricoles, qui serait un des facteurs de la crise économique actuelle;
- la pollution croissante qui menace de submerger l'humanité sOus un océan de déchets.
Il ne s'agit pas. pour les marxistes, d'un problème entièrement nouveau ; les théoriciens du mouvement ouvrier l'ont abordé dès le XIX• siècle, Engels notamment dans ses études sur La situation de la classe laborieuse en Angl ete rre, La question du logement, L'anti-Dühring ... L'accumulation du capital implique la recherche effrénée et au plus bas prix des éléments naturels nécessaires à la production : c'est la raison d'un pillage systématique de la nature depuis l'aube du capitalisme. L'acharnement des classes dominantes à compromettre la santé, le cadre de vie et l'avenir de l'humanité procède de l'essence même du système établi, pour lequel la nature, comme l'homm e, sont d'abord objets d'une exploitation profitable.
Mais, dans les discours officiels, le mobile véritable de ce double crime reste évidemment inavoué . Le trait commun aux idéologues bourgeois ou petits-bourgeois, c'est la négation du caractère de classe des rapports homme/ environnement. Qu'il s'agisse de Giscard d'Estaing et de Nixon bavardant sur la qualité de la vie, ou des ordinateurs du M.I.T., programmés pour calculer les paramètres et la date de l'effondrement du monde, l'environnement est toujours traité comme un problème mondial, qui concernerait dans une égale mesure tous les hommes, tous les continents, toutes les classes sociales. A travers l'idéologie interclassiste du « nous sommes tous embarqués dans la même galère, nous sommes tous responsables ! "• est masquée la question essentielle : l'antagonisme de classe entre exploités et exploiteurs. Au fond, dans la bourgeoisie, il y a bien une prise de conscience des problèmes de l'environnement, mais dont l es limites sont précisément celles de l'idéologie bourgeoise :
- une vision catastrophiste de son propre avenir, qu'elle confond avec l'avenir de l'humanité, car comme l'écrit ici H.-M. Enzensberger « la bourgeoisie ne peut concevoir son propre effondrement imminent que comme la fin du monde ";
- la volonté de tout faire pour sauvegarder son propre pouvoir et préserver les conditions permettant la poursuite de l'accumulation du capital.
Et parce que le système capitaliste, c'est d'abord le règne de la production marchande, ses économistes nous disent : ce qui n'a pas de prix n'a pas de valeur; alors, donnons un prix à des ressources qui n'en avaient pas officiellement : l'eau claire, l'air pur, le rayon de soleil, et la vie humaine bien sûr. Travailleurs qui crevez de la silicose, du saturnisme, de cancers " professionnels"; peuples colonisés, exploités, décimés, sachez que les économistes du capital pensent à vous dans leurs analyses " coûts-avantages ", puisque dans ce monde tout s'achète et tout se vend. Et vous, doux écologistes gentils rêveurs, sechez que M. Poniatowski, premier flic de France, s'occupe aussi de l'aménagement du territoire ; ne lit-on pas, en effet, dans un document récent du ministère de l'Intérieur : " La pollution et les nuisances de toutes sortes représentent une atteinte de plus en plus sérieuse à la tranquillité et à la salubrité publique (1). "
Inoffensifs poètes de la nature, sachez que l'on vous met en bocal des parcs de conservation de la nature, comme on mit naguère la culture dans les musées.
D'un autre côté, le mouvement écologique, qui a connu un essor considérable depuis une dizaine d'années reste · prisonnier de schémas confus. Le mouvement écologique hésite, tiraillé entre deux lignes de force fondamentales :
- la nostalgie mythique des sociétés du passé : il faudrait rechercher le salut dans un retour à la nature, un ascétisme individuel capable de stopper la croissance ;
- la recherche révolutionnaire d 'une forme nouvelle de soci été, d'une alliance avec la classe ouvrière qui en est porteuse.
Cette confusion tient d'abord à la nature pluri-c/assiste des comités pour la défense de l'environnement, du mouvement écologique, mais aussi au caractère idéologique des thèmes de l'environnement et au fait que les luttes sur ce terrain se situent dans le domaine de fa reproduction, hors du procès de production lui-même.
Dans le mouvement ouvrier, les réformistes arguent de cette confusion pour minimiser, voire nier les problèmes de l'environnement.
En réduisant la question à l'un de ses aspects : celui du conflit entre les limites de la propriété privée et fe développement des forces productives, ou à celui de l'intérêt national (dans le débat sur le programme nucléaire par exemple), ils escamotent l'essentiel.
Les chefs réformistes quémandent des bulletins de vote pour un peu plus de science, un peu plus de démocratie, un peu plus d'entre-
(1) Le document émane du Bureau • Etudes et Prévisions • de la direction du personnel de la police et a été publié par Rouge du 14 avril 1976. La pollution Y est rangée parmi les facteurs de désordre, aux côtés de la progression de la délinquance. des atteintes à l'ordre public et de la multiplication des conflits sociaux.
prises nationalisées, alors que c'est une réorganisation de fond en comble du procès de production qui est à l'ordre du jour, et surtout une révolution politique susceptible de mener cette tâche à bien.
Pour nous, ce n'est pas de protection de la nature qu'il s'agit. Nous ne voulons ni du monde hygiénique des technocrates de la société libérale avancée ni de la démocratie aseptisée des experts scientifiques du programme commun. Nous sommes attentifs aux tenta· tives utopiques qui sourdent pour frayer le passage à un nouvel ordre social : après tout, les utopistes, de Campanella à Fourier, se sont toujours voulu architectes, et presque dans le moindre détail; la confusion même du mouvement naturaliste et écologique doit nous inciter à savoir distinguer dans la tradition du Manifeste Communiste, l'utopie réactionnaire (tournée vers le communisme primitif) de l'utopie révolutionnaire (aspirant au " communisme supérieur » dont parle Marx).
Et nous devons rappeler ce qui nous distingue de ce courant utopique : l'analyse de la place du prolétariat dans le processus révolutionnaire. Rappeler aussi que notre programme repose sur :
- une planification des ressources et une globalisation des coûts à l'échelle de l'ensemble de la société qui élimine les gaspillages du mode de production capitaliste;
- une réorganisation du procès de production qui prenne en compte l'union indissociable de l'homme et de la biosphère et qui s'appuie sur une vision scientifiquement élaborée de la dialectique des processus sociaux et des processus naturels.
J.-P. DELËAGE.