La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cahiers rouges, série Marx ou crève

Economie politique dans la pensée de Trotsky

· Cahiers rouges, série Marx ou crève, n° 2, janvier 1970 · 35 359 mots

Sommaire (d'après RaDAR)
  • Introduction
  • PREMIERE PARTIE : LA CONSTITUTION DU SCHEMA THEORIQUE DE TROTSKY 1. La loi du développement inégal et combiné : fondement de la théorie de la révolution permanente 2. Les forces motrices de la révolution russe : révolution permanente et transcroissance 3. Construire le parti révolutionnaire
  • EN GUISE DE TRANSITION
  • DEUXIEME PARTIE : L’ERE DE LA REVOLUTION PERMANENTE 1. Tenir jusqu’à l’apparition d’une révolution socialiste générale 2. Trotsky et le « cours de l’histoire » 3. Pourquoi la Quatrième Internationale ?
  • CONCLUSION : Le trotskysme comme acquis théorique
  • Bibliographie

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Série «Marx ou Crève» N° 2

Cahiers Rouges

Denise Avenas

Economie et politique dans la pensée

de Trotsky

FRANÇOIS MASPERO 1, place Paul-Painlevé - 5° PARIS

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10-11.

DANS LES CAHIERS « ROUGE »

. Eléments de théorie économique marxiste . La médecine confisquée . De la bureaucratie

. K. MODZELEWSKY, J. KURON :

Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais

. L'intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ?

Construire le parti révolutionnaire Construire l'Internationale !

I. Théorie et système d'organisation IL. De l’internationalisme à l'Internationale III. Dialectique des secteurs d'intervention

Le deuxième souffle. Problèmes du mouvement étudiant

La Pédagogie et la Crise de la Bourgeoisie

SERIE CLASSIQUES

1. Léon Trotsky, Nature de l'Etat soviétique

2. Léon Trotsky, La révolution permanente en Russie

SERIE « MARX OU CREVE »

Marxisme et petite-bourgeoisie

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Introduction

Pour analyser le rapport dialectique de l'instance économique et de l'instance politique dans la pensée de Trotsky, sa compréhension du/déterminisme économique et le schéma théorique qu'elle fonde, nous pouvons partir de la thèse fondamentale du discours “économique marxiste, exposée dans ces quelques lignes extraites de la préface à la Critique de l’économie politique :

« Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d'existence matérielle de ces rapports soient écloses au sein même de la société. »

Dans son extrême concision, cette phrase résume l'essence du matérialisme historique, l'impossibilité absolue d'anticiper politiquement sur le développement « aveugle » et «inconscient » de la loi économique, de la contradiction dynamique du développement des forces productives et des rapports de production. Aucune subversion de l'ordre social existant n’est possible avant que la contradiction qui préside à l'émergence et à l’épanouissement d'un mode de production donné ne l'ait conduit au point de rupture, où il faut que la formation sociale éclate pour donner libre cours à l'essor des forces productives dans une restructuration qualitativement différente des rapports de production. Ces «tendances qui se manifestent avec une nécessité de fer », et qui rendent le développement historique de la formation économique de la société, « assimilable à la marche de la nature et à son histoire » exercent donc une contrainte absolue sur la lutte politique, et interdisent de prétendre en « sauter une étape ». Le déterminisme économique assigne donc un lieu et un rôle bien précis à l'instance politique, entendue ici au sens de préparation « subjective » de la révolution sociale : ce sont les hommes qui font l'histoire, dont les révolutions sont les « locomotives », mais dans des conditions bien précises, desquelles il est impossible de ne pas tenir compte.

Ce discours économique fondait la théorie de la révolution par étapes, le développement des forces productives capitalistes au sein de la structure féodale avait rendu nécessaire et possible une révolution bourgeoise, qui rendait la superstructure politique adéquate au niveau de croissance économique de la nation. De même, la socialisation toujours plus étendue du travail dans le mode de production capitaliste exigeait la destruction de la propriété privée des moyens de production et du type d'Etat qui en était le garant. Mais une révolution prolétarienne ne pouvait être accomplie tant que la formation sociale et politique d'un pays donné ne correspondait pas à l'infrastructure économique, tant que la bourgeoisie qui détenait le pouvoir économique ne détenait pas officiellement le pouvoir politique : ainsi dans l'AI-

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lemagne de la deuxième moitié du xix° siècle. Marx fut amené à dire qu’« un pays industriellement développé montre à un autre moins développé l'image de son avenir», et décalqua, non sans quelques ambiguïtés, au niveau de la sphère politique le mode d’intelligibilité propre à l'instance économique. En ce sens, l'expression théorique de la contradiction économique ne lui permit pas de déboucher d'emblée sur l'élaboration de la solution politique concrète à y apporter dans les diverses nations européennes inégalement développées.

Cet applatissement de l'intelligibilité du processus révolutionnaire sur la conception du développement de la contradiction fondamentale de l'économie, le fait qu'elle soit théoriquement déduite du discours économique plutôt qu'élaborée directement en fonction du rapport de forces de la bourgeoisie et du prolétariat dans un pays donné interdisaient à Marx et Engels de tirer des conclusions théoriques claires du fait que la révolution ne se soit pas produite d’abord en Angleterre, pays capitaliste le plus avancé de leur temps, mais que ses premières manifestations aient eu lieu en France, et en Allemagne. Ils ne surent pas penser clairement la possibilité de la révolution prolétarienne en fonction de l'impossibilité de la révolution bourgeoise, ou plus exactement ils ne purent pas en tirer les conclusions théoriques, dans la mesure où d'une part ils transposaient sur la base d'un discours économique préalable leur conception de la nature de la révolution, et où d'autre part le niveau global de développement du capitalisme de leur époque les amena à transposer sur le plan de tel ou tel pays plus ou moins avancé le schéma de l’évolution économique et politique qu'ils avaient conçus à l'échelle du développement de l'humanité en général.

Marx et Engels tentèrent de penser la révolution prolétarienne à une époque qui ne la permettait pas encore, ainsi que les événements de 1848 sur le continent européen le leur apprirent. Le temps des grandes révolutions bourgeoises était révolu, celui des grandes révolutions prolétariennes ne faisait que se profiler. Marx et Engels vécurent à une époque où la grande bourgeoisie n'était plus à même d'accomplir la subversion de l'ordre féodal qui régnait encore en Allemagne et en Autriche, tandis que le prolétariat partout en Europe n'était pas encore capable de surer la victoire. Après 1789, aucune révolution bourgeoise de ce type n'était possible. Elle avait provoqué, parallèlement au développement des forces productives, une maturation politique de la classe ouvrière extrêmement dangereuse pour la bourgeoisie. Les bourgeoisies allemandes et autrichiennes, bien que les prolétariats de leurs pays aient été incomparablement moins développés que ceux de France et d'Angleterre, avaient conscience des dangers que représentait pour elles une révolution, même démocratique bourgeoise. Elles préféraient composer avec la monarchie et la féodalité qui entravaient leur développement économique et politique, que s'exposer à la menace prolétarienne. Trotshi écrivait de la bourgeoisie « révolutionnaire » de 1848 que « sa conscience se dressait contre les conditions objectives de sa propre domination »'. La révolution ne pouvait plus être faite par elle, mais contre elle. En combattant à sa place, le prolétariat ne faisait que déblayer le terrain de ses luttes futures.

1. Bilan et perspectives, p. 414, éd. de Minuit.

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De cette dialectique du «déjà plus» et du «pas encore », Marx et Engels étaient parfaitement conscients. Mais il fallut un demi-siècle encore de développement du capitalisme pour que Trotsky pût en tirer des conclusions théoriques neuves, quand le problème de la nature de la révolution à venir vint à se poser en Russie. Ils saluèrent dans les insurrections de 1848 l'aube de la révolution prolétarienne, mais leur échec les rejeta dans une conception déterministe du rapport économie-lutte politique, sensible chez Engels surtout. La principale raison de la défaite tant des révolutions allemande et autrichienne que de la lutte du prolétariat français résidait dans le fait que la croissance des forces productives capitalistes n'était pas achevée. En 1850, l'histoire avait donné tort à ceux qui pensaient que l'ère des « révolutions de la majorité » était arrivée, notait Engels en 1895 dans la préface qu'il fit aux Luttes des classes en France. « Elle a montré clairement que l’état du développement économique sur le continent était encore bien loin d’être mûr pour la suppression de la production capitaliste. ». La défaite des insurrections de 1848 était déterminée économiquement. En France, il fallait que la bourgeoisie industrielle accède au pouvoir, afin de parachever dans la République bourgeoise la domination politique de la bourgeoisie, et de clarifier l’antagonisme de classes. Le développement des forces productives depuis 1789 y était tel qu'aucune révolution ne pouvait plus y éclater qui ne revêtit un caractère prolétarien, mais il fallait que l’antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie accède à son expression politique la plus nette tandis que se réalisaient les dernières potentialités économiques dans le cadre capitaliste. En Autriche et en Allemagne, on ne faisait que débarrasser le pays des entraves de la féodalité, et le capitalisme était encore trop peu développé dans ces pays pour que l'on pût escompter la victoire d'une révolution prolétarienne. Mais ce fait indiscutable empêcha Marx et Engels de mesurer toutes les implications théoriques de la différence qui existait entre les révolutions allemande et autrichienne et la révolution bourgeoise française de 1789, et par contre-coup de l'écart qui séparait la lutte de la classe ouvrière française en 1848 de celles des prolétariats allemands et autrichiens en voie de formation, mais surtout de leur complémentarité.

Marx comprit que la révolution bourgeoise allemande, accomplie par le prolétariat et la petite bourgeoisie, pourrait, théoriquement parlant, transcroître en révolution prolétarienne pour peu que la classe ouvrière instituât une sorte de double pouvoir, empêchant la bourgeoisie de l'écraser une fois parvenue au pouvoir. Il fit dans l’Adresse à la Ligue des Communistes d’Allemagne, une analyse du processus révolutionnaire allemand et de ses possibilités qu’il conclut par le mot d'ordre : «la révolution en permanence ». Mais ce n’était pas contradictoire avec la thèse, développée par Engels, selon laquelle le prolétariat allemand était aussi peu développé que la bourgeoisie de ce pays et qu'il fallait d'abord que le prolétariat se renforce par la croissance de l'industrie pour qu'il pût mener sa lutte à bonne fin, dans la mesure où par révolution permanente Marx entendait révolution continue, et que les conditions économiques et politiques d'une telle continuité entre l'étape bourgeoise et l'étape prolétarienne n’existaient pas encore. Les conséquences du développement inégal des différentes nations européennes n'étaient pas encore telles que ce développement pût être perçu comme combiné. Le niveau

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global de croissance des forces productives permettait de percevoir l’évolution du processus révolutionnaire au travers du schéma des étapes de la révolution. Marx ne put pas encore formuler théoriquement le rapport dialectique des révolutions nationales au développement international des forces productives, et il tira, en dernière analyse, des conclusions déterministes nationales du développement inégal des capitalismes européens, dans la mesure où il fallait que chaque pays franchisse toutes les étapes économiques et politiques du schéma général. Les échecs de 48 confirmèrent Marx et Engels dans la théorie de la révolution par étapes, qui n'est que le pendant politique d’une conception du déterminisme économique dont ils ne surent pas voir qu’il s’exerçait non à l'échelle d’une nation, mais au niveau du système capitaliste conçu comme une totalité internationale. Plus exactement, ils pensaient qu'au sein du schéma linéaire général de l’évolution de l'humanité, se trouvaient, si l’on peut dire, des expressions nationales du déterminisme économique tout aussi linéaires. La thèse selon laquelle le capitalisme constitue l’antichambre du socialisme, valide à l'échelle de l'impérialisme, était reportée telle quelle sur le plan des différents pays européens. C'est dans cette perspective qu'ils forgèrent le schéma révolutionnaire qui allait servir de fondement à la lutte des sociaux-démocrates russes, et dont Trotsky parvint le premier à montrer qu'il ne répondait plus à l'analyse de la situation concrète de la Russie considérée dans le contexte du développement de l'impérialisme depuis Marx.

L'expression théorique du déterminisme absolu qui fonde l'analyse marxiste de l'évolution historique constitue le tronc commun à partir duquel furent forgés des perspectives révolutionnaires profondément divergentes, voire totalement opposées : ainsi celle des mencheviks et celle de Trotsky. Mais nous nous proposons, pour dégager ce qui fait la spécificité du corps théorique de Trotsky, de nous référer plutôt à Lénine, dans la mesure où leurs schémas, quoique profondément dissemblables, sont issus des ambiguïtés de la pensée politique de Marx et >! convergent dans un même but : la révolution prolétarienne, cela, ils s'enrichissent et se complètent, bien qu'ils soient fondés sur une appréhension différente de la réalité r Trotsky et Lénine reprennent à eux l'acquis théorique marxiste, le rapport du déterminisme économique à la lutte révolutionnaire, en développant deux aspects de la pensée de Marx, le second de la nécessité de résoudre, comme dans l'Allemagne de 48, mais en tenant compte des particularités de la Russie, la contradiction capitalisme-féodalisme avant que ne puisse s’accomplir une révolution prolétarienne, et le premier sur le pressentiment qu’eut Marx à la fin de sa vie de la complémentarité des différents secteurs de la révolution mondiale, à partir de l'étude des derniers développements du capitalisme européen. Ces deux optiques se traduisent sur le plan théorique et politique par l'opposition historiquement lourde de conséquences de la théorie de la révolution par étapes à celle de la révolution permanente. Certes, la conception léniniste de la révolution par étapes n'avait rien de commun avec celle, strictement mécaniste, des mencheviks, et plus tard de Staline, qui ne firent que transposer au niveau politique un déterminisme mal compris, transformé en fatalisme. Néanmoins, dans la mesure où Lénine crut devoir reprendre ce schéma, il s’inter-

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disait de formuler théoriquement ce qui faisait la spécificité de son époque.

Nous essaierons de donner corps par la suite à ce qui peut apparaître comme une affirmation arbitraire, mais il semble que Trotsky fut longtemps seul à mesurer, en reprenant la méthode marxiste et non les conclusions auxquelles Marx et Engels étaient parvenus en leur temps, les possibilités révolutionnaires qui s'offraient à la Russie au début du xx° siècle et leur nature. Nous pouvons déceler une des raisons de la dissimilitude des appréhensions de la situation révolutionnaire russe de Lénine et de Trotsky dans le moment où ils élaborèrent leur schéma théorique. Trotsky le fit près de dix ans après Lénine, alors que les populistes étaient théoriquement sinon politiquement liquidés. Lénine eut à lutter, à la suite de Plekhanov, contre l'idéologie populiste qui prétendait que la Russie pouvait accéder au communisme à partir de la structure rurale communautaire, alors même que la commune se décomposait et que la Russie entrait dans la voie capitaliste. 11 dut imposer le marxisme en Russie, et montrer que le schéma élaboré par Marx sur la base des pays occidentaux permettait seul de se donner une optique révolutionnaire correcte. La révolution serait en Russie prolétarienne, et le capitalisme qui permettait au prolétariat de se constituer en classe révolutionnaire constituait un facteur historique progressiste. Mais il en conclut qu'il fallait d'abord anéantir les structures féodales, et qu'il faudrait, de ce fait, une révolution bourgeoise. La violence de la polémique contre les populistes l'entraîna à calquer, comme l'avaient fait Marx et Engels, les perspectives révolutionnaires sur le développement en Russie des forces productives.

Trotsky forgea ses outils théoriques plus tard. N'ayant plus à mener le même combat que les vieux sociaux-démocrates avaient longtemps poursuivi contre les populistes, il disposa d'un acquis qui lui permit d’aller plus loin, d'élaborer une analyse qualitativement nouvelle de la situation, en dpt les thèmes léninistes de leur perspective relativement dogmatique, due à l'âpreté du combat idéologique, et en reprenant aux populistes certaines de leurs thèses, extraites de leur gangue réactionnaire. Sa position privilégiée dans le temps lui permit d'opérer une réactualisation des thèses marxistes beaucoup plus poussée que Lénine n'avait pu le faire, et de dépasser les ambiguités de la « nécessité » d'une étape bourgeoise.

Nous nous proposons, à partir de ces quelques thèmes, d’analyser en quoi les accusations d'ordre théorique qui furent portées contre Trotsky avant et après la révolution d'Octobre ne sont compréhensibles qu’à partir de la conception que ses adversaires et lui se faisaient du déterminisme économique, du rapport économie-politique, entendu comme le rapport de l'état des forces productives et de la lutte politique pour la révolution prolétarienne. Il s'agira de dégager les thèmes qui fondent l'unité de la pensée trotskyste, et qui se retrouvent tout au long de ses écrits polémiques ou autres, du début à la fin de sa carrière politique. Ce faisant, nous espérons réfuter la dénaturation du « trotskysme» et du bolchevisme, qui fut la seule préoccupation « théorique » de l'école stalinienne.

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PREMIÈRE PARTIE :

LA CONSTITUTION DU SCHÉMA THÉORIQUE DE TROTSKY

La loi du développement inégal et combiné, fondement de la théorie de la révolution permanente.

En 1881, Véra Zassoulitch avait écrit à Marx :

«Vous comprenez donc, citoyen, quels grands services vous nous rendriez, si vous nous exposiez votre opinion sur les destins possibles de nos communautés rurales, et sur la théorie qui veut que tous les peuples du monde soient contraints par la nécessité historique de parcourir toutes les phases de la production sociale. » Marx lui répondit : « La fatalité historique de ce mouvement est expressément restreinte aux pays d'Europe occidentale. »

Elle avait pourtant été quelque peu bousculée en Allemagne, mais le développement des pays capitalistes les plus avancés, et le retard de l'Allemagne ne créaient pas encore un fossé tel qu’il ait permis à Marx de percevoir ce développement non seulement comme inégal, mais comme combiné. Ainsi, selon lui, le capitalisme européen consistait beaucoup plus en une somme d'économies nationales, où toutes les phases de la croissance du capitalisme qu’il avait mises à jour à partir de l'exemple de l'Angleterre devaient se succéder, qu’en une totalité organique au sein de laquelle les secteurs s’interpénètrent. Cependant, à la fin de sa vie, le capitalisme occidental qui se muait en impérialisme l'amena à le concevoir comme un bloc face à un Etat arriéré comme la Russie. Et il eut l'intuition, à la fin du xix siècle, qu’elle pourrait suivre un processus différent. « La contemporanéité de

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la production (capitaliste) occidentale qui domine le marché du monde, permet à la Russie d’incorporer tous les acquits positifs du capitalisme sans passer par ses fourches caudines. » n’est que «si la Russie se trouvait isolée du monde » qu’elle devrait « élaborer à son propre compte les conquêtes économiques que l’Europe occidentale n’a acquises qu’en parcourant une longue série d’évolutions depuis l'existence de ses communautés primitives jusqu'à son état présent ».

I1 découlait selon lui de cet état de fait que la communauté rurale, toujours vivante en Russie pouvait « théoriquement parlant » « devenir un point de départ direct du système économique auquel tend la société moderne », puisque aussi bien» ce qui menace la vie de la commune, ce n’est ni une fatalité historique, ni une théorie : c’est l'oppression par l'Etat et l'exploitation par les intrus capitalistes, rendus puissants aux frais et dépens par le même Etat ». Cette explication qu'on retrouve sous forme de dogme dans la bouche des populistes provenait de ce que Marx ne put pas voir que la structure économico-sociale de la commune dont il savait la décomposition donnait d'elle-même naissance, en se désagrégeant, aux éléments du capitalisme, tandis que « l'intrusion » du capitalisme en Russie n'était que la conséquence inéluctable du développement du capitalisme dans sa phase impérialiste. Ainsi était-il erroné de penser que la Russie pourrait sauter purement et simplement, du fait de ses particularités Dationales: par-dessus la phase capitaliste et la société bourgeoise qui en est le corollaire. Lénine ne cessa, pendant toute une période de sa vie, de dénoncer cette erreur compréhensible de la part de Marx, mais qui était devenue une illusion réactionnaire entretenue par les populistes. Néanmoins, il est vrai que la coexistence du mode de production capitaliste occidental et de la Russie arriérée rendait caducs le schéma «anglais » du développement historique de l'économie et les perspectives politiques que sa transplantation en Russie impliquaient. Il n'y aurait pas en Russie, du fait qu’elle était d'ores et déjà un pays capitaliste, de révolution socialiste paysanne. Mais il n'y aurait pas non plus, précisément à cause de cela, de révolution bourgeoise, bien que la superstructure du pays fût féodale. Tandis que Lénine construisait son analyse économique de la Russie et ses perspectives révolutionnaires dans le cadre élaboré par Marx en fonction des pays capitalistes de son temps, Trotsky parvenait à renouer avec l'optique des brouillons des lettres de Marx à Véra Zassoulitch, dont il est douteux cependant qu'il ait eu connaissance, et qui contenaient en puissance l'expression de la loi du développement inégal et combiné.

Lénine, pour étayer la thèse selon laquelle la Russie se dirigeait, comme les pays occidentaux, vers une révolution socialiste prolétarienne et rompre avec la mystique populiste du passage direct d'une communauté rurale mythifiée au communisme au travers d'une révolution paysanne, démontra que la Russie s'était irréversiblement engagée dans la voie capitaliste. I1 s’appuie pour ce faire sur un nombre impressionnant de statistiques, issues de toutes les régions de la Russie, et qui tendent à démontrer que celle-ci voit se produire, en l'espace d'un demi-siècle, toutes les phases de la gestation du mode de production capita-

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liste telles que Marx les a décrites dans le Capital. Mais en cela, il se situe dans une interprétation nationale de l’auto-développement de la loi économique, qui lui interdit de prendre en considération les implications théoriques et politiques des particularités nationales. Trotsky opère la démarche inverse : saisissant la réalité russe dans le contexte de l’économie mondiale instaurée par l'impérialisme, il fait éclater le schéma classique en montrant que les aspects spécifiques de la formation sociale russe qui en sont le produit rendent nécessaire une réévaluation radicale et de la conception du déterminisme économique, et des perspectives révolutionnaires qu'il fonde.

S'en tenant à la genèse du système capitaliste exposée par Marx dans le Capital, Lénine avance pour la Russie une théorie du développement organique et national du capitalisme russe, à laquelle Trotsky oppose, implicitement tout d'abord, la loi du développement inégal et combiné, qui suppose une réinterprétation de la contrainte exercée par l’économique. La constante pression économique et politique exercée par les pays occidentaux a contraint la Russie féodale à procéder par bonds, à parvenir d'emblée aux techniques les plus avancées, pour ne pas succomber sous le poids de l'entourage capitaliste. « Forcé de se mettre à la remorque des pays avancés, un pays arriéré ne se conforme pas à l'ordre de succession »!, écrira-t-il plus tard. Or, qu'était-ce donc que l'étude de Lénine du Développement du Capitalisme en Russie, sinon l'illustration de cet ordre de succession, où le capitalisme émerge peu à peu de l’agriculture pour jouer en retour sur elle, où la genèse du capitalisme s'effectue au travers des trois étapes définies par Marx, passant du petit métier et de la petite production marchande précapitalistes à la manufacture et enfin à la fabrique, tandis que se consomme la séparation avec l'économie agricole. De même, Lénine montre que se forme à partir de la décomposition de la structure économico-sociale rurale un capital commercial, qui donne naissance au capital industriel, qui se mue en capital financier. Or, explique Trotsky dans les premiers chapitres de son Histoire de la Révolution Russe, la Russie a connu d'emblée le capital sous sa forme la plus achevée et la plus abstraite, sous sa forme de capital financier, fusion du capital bancaire et du capital industriel.

Dans le cadre de la polémique avec les populistes qui ne voyaient dans le capitalisme qu’un greffon arbitraire et néfaste, Lénine écrivit de la société paysanne : « C'est là, loin de toute influence factice, et malgré les institutions qui entravent le progrès du capitalisme, que nous assistons à la formation constante d'éléments du capitalisme lui-même. » Mais il en concluait à tort

ue ces éléments étaient susceptibles de se développer, abstraction faite de l'entourage capitaliste, pour donner naissance à la grande industrie. Trotsky, dans 1905, répliquait à cela : « La grande industrie des fabriques ne grandit pas chez nous « naturellement », organiquement, en passant par le petit métier et la manufacture, car les métiers n’eurent pas le temps chez nous de se

1. Histoire de la révolution russe, p. 41, Le Seuil.

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séparer du travail des campagnes, et ils furent condamnés par le capital et la technique des étrangers à périr avant d’avoir pu

naître. » Les faits sur lesquels Lénine appuyait son Développement

du capitalisme en Russie ne représentaient selon Trotsky que la

jensire avortée d'un développement autonome des forces proluctives.

Trotsky explique le fondement économique et social de la révolution russe par les particularités du développement historique de la Russie. Dans les premiers chapitres de 1305 et Bilan et perspectives, il montre que le développement du capitalisme international et la politique qui en découlait contraignirent l'autocratie russe à jouer un rôle extrêmement important dans l'évolution économique du pays. Après l'avoir longtemps écrasée en absorbant à des fins militaires la quasi-totalité du surproduit national, il lui fallut, pour ne pas succomber, accélérer le développement des forces productives qu'elle avait sapé à la racine, quand tous les Etats européens se furent « capitalisés ». Trotsky en concluait : «De ce point de vue, on peut même dire que toute l'économie russe est une création artificielle de l'Etat, qu'elle a été greffée sur le tronc naturel de l'ignorance nationale. » En effet, c'est «par l'intermédiaire de l'État que les économies occidentales influèrent sur l'économie russe ». Mais cet état de fait était loin d'être aussi factice que les populistes ne le pensaient. Le saut par-dessus les étapes intermédiaires opéré par l'entremise de Etat était déterminé d'une part par le développement général du capitalisme à l'échelle internationale et, d'autre part, « l'économie nationale qui tendait à se transformer d'économie naturelle en économie marchande et monétaire, ne répondait qu'aux mesures gouvernementales qui correspondaient à ses propres tendances, et seulement dans la mesure où elles y correspondaient »?.

Trotsky ne méconnaissait donc pas les éléments dont Lénine était parti : simplement, il montrait que l’évolution naturelle était en Russie extrêmement lente, embryonnaire, et qu'elle fut court-circuitée par l'intervention des capitaux étrangers ; Lénine, à l'inverse, accordait une importance secondaire à ces derniers et au fait qu'ils aient implanté en Russie des industries «de type américain». Cependant, de cette intervention découlaient des conséquences fondamentales pour la révolution. Lénine et Trotsky, se situant dans des perspectives totalement opposées, furent amenés à considérer comme essentiels les deux pôles extrêmes de la structure économique capitaliste russe, privilégiant l’un les éléments du développement organique, l’autre l'aboutissement en Russie du développement global du système capitaliste. Plus exactement, Trotsky considéra ces deux pôles dans leur simultanéité, et en tira des conclusions théoriques, tandis que Lénine, conscient du fait que toutes les phases du capitalisme se chevauchaient en Russie tenta de les replacer dans une génétique.

’analyse de la genèse historique de la formation économique, sociale et politique de la Russie que Trotsky élabora dans les années 1905-1907 fut fondée théoriquement plus tard, dans l’His-

2. Bilan et perspectives, p. 401, éd. de Minuit. 3. Op. cit., p. 402, éd. de Minuit.

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toire de la Révolution Russe pes exemple, sur la mise à jour de la loi du développement inégal et combiné. « Une contrée arriérée, écrivait-il, s'assimile les conquêtes matérielles et idéologiques des pays avancés. Mais cela ne signifie pas qu’elle suive servilement ces pays, reproduisant toutes les étapes de leur passé.» Dans la mesure où le mode de production capitaliste est une réalité Organique internationale, il interdit de telles répétitions. « De la loi de l'inégalité des rythmes découle une autre loi que, faute d’une appellation plus appropriée, l'on peut dénommer loi du développement combiné, dans le sens du rapprochement des diverses étapes, de la combinaison des phases distinctes, de l’amalgame des formes les plus archaïques avec les plus modernes. » C'est dans la mesure où Lénine ne parvint pas à formuler théoriquement ce corollaire de la loi du développement inégal qu'il resta tributaire d'une conception relativement mécaniste, parce que nationale, du déterminisme économique.

La compréhension de cette loi du développement inégal et combiné permit à Trotsky de penser l’articulation dialectique du politique sur l'économique, lui permit de se situer d'emblée au niveau politique, tandis que Lénine crut devoir déduire d’une analyse économique préalable ses perspectives politiques. L'exhibition de la contradiction économique de la Russie, insérée dans l'analyse du mode de production capitaliste contemporain pris comme une totalité transcroît d'elle-même en discours politique fondé sur l'actualité immédiate de la révolution prolétarienne. La révolution prolétarienne ne constitue pas l'aboutissement, pensé théoriquement, du discours économique. 11 n’y a pas à proprement parler de discours économique chez Trotsky. Seulement des tableaux économiques, perçus au travers de la loi du développement inégal et combiné, qui, si elle se manifeste le plus clairement au niveau économique, n’en est pas moins immédiatement, transposée sur le plan politique, transformée sans qu'il y ait aucun hiatus en perspective révolutionnaire. Il n'y a pas, dans la pensée de Trotsky, de séparation entre l'instance économique et l'instance politique, parce que le système capitaliste dans sa totalité est entré dans sa phase de déclin, dans la phase où le développement international des forces productives exige une réorganisation du mode de production, et sa préparation consciente. Dans le même sens, il nous donne de la Russie, dans ses premiers ouvrages, une analyse économique qui est directement politique, dans la mesure où le facteur essentiel en est l'Etat. Lénine, pour n'avoir pas compris cela totalement, subordonna la révolution prolétarienne au développement du capitalisme en Russie, tandis que Trotsky montrait que désormais le déterminisme économique ne pouvait plus se manifester comme dans l’Europe de 1848.

On peut lire dans la préface à la deuxième édition du Développement du Capitalisme en Russie, écrite en 1907, au moment précisément où Trotsky développait la théorie de la révolution permanente, l’affirmation suivante : « Placée sur cette base économique, la révolution en Russie est nécessairement une révolution bourgeoise. Cette thèse du marxisme est absolument irréfutable. On ne doit jamais l'oublier, Il importe de l’appliquer à tous les problèmes économiques et politiques de la révolution russe. » De

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même que selon Lénine la formation du capitalisme en Russie avait suivi, quoique de manière accélérée, la voie classique, de même le processus révolutionnaire resterait globalement fidèle au schéma établi pe Marx et Engels. Il existait, comme il existe toujours, un décalage entre la superstructure étatique et la formation économico-sociale, puisque le nouveau mode de production naît au sein de la structure sociale appelée à disparaître, et il fallait combler cet écart avant de prétendre passer au système supérieur. La Russie à la charnière de deux siècles était un pays engagé sur la voie du capitalisme, dont le développement était entravé par la monarchie tsariste et la propriété foncière féodale. 11 fallait le débarrasser de ces deux maux et instaurer la superstructure démocratique que le développement des forces productives exigeait, puisque aussi bien « la société ne peut ni dépasser d'un sue ni abolir par décrets les phases de son développement naturel ».

Trotsky n’a jamais nié que le saut qualitatif révolutionnaire ne puisse s’accomplir tant qu'il reste encore des possibilités de développement des forces productives dans le cadre d’un mode de production donné. Mais le niveau atteint par le développement du capitalisme dans sa totalité interdisait de revenir à un déterminisme économique national. C'était la totalité du système qui était parvenue au point de rupture, et la révolution en Russie serait d'emblée prolétarienne parce que la contradiction fondamentale y était, comme ailleurs en Europe, la contradiction incarnée par l'antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie. Parce qu’en Russie, comme dans les pays avancés, seule la révolution prolétarienne était à même de permettre une croissance économique rationnelle. De plus, la Russie était, en apparence paradoxalement, la première à s'engager sérieusement sur cette voie, précisément parce qu’elle était un pays arriéré, donc le maillon le plus faible de la chaine impérialiste. Imposer une limitation bourgeoise, quelle qu'en soit la forme, à la révolution, était théoriquement erroné, et politiquement dangereux, et témoignait d’une incompréhension fondamentale pour les mencheviks, et relative pour Lénine, de la nature de la période.

Il peut sembler que la perspective de Lénine est ici présentée de façon excessivement schématique, dans la mesure où il entendait par révolution bourgeoise bien autre chose que les mencheviks par exemple. Son analyse de la formation sociale russe l’amena à lui donner un contenu sociologique extrêmement précis : ce serait une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie. Nous reviendrons sur cette analyse, qui rapprocha Lénine beaucoup plus qu'il ne le pensait de la théorie de la révolution permanente, en l’amenant à reconnaître par la bande, au niveau des forces sociales en présence, la loi du développement combiné. Il n’en demeure pas moins que la totalité des bolcheviks maintinrent jusqu’en 1917 le schéma des étapes. Trotsky note à ce propos‘ que l'arsenal théorique du parti forgé par le marxisme russe dans la lutte contre le populisme ne fut jamais remis en question par les considérations sur l'hypothèse d'une révolution

4. L'Internationale après Lénine, p. 504, P.UEF.

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occidentale par exemple : «La perspective historique générale n’était pas modifiée, même dans le cas le plus favorable : il n'y avait d'accélération que dans le développement, les délais se réduisaient. » Il fallait d'abord apporter une solution nolitique à la question agraire, et la révolution socialiste était remise à un avenir indéterminé. C'est pourquoi Lénine qualifia la révolution permanente de « théorie absurde ». C'est pourquoi également Trotsky ne comprit pas la profondeur des divergences qui opposaient Lénine aux tenants de la révolution bourgeoise au sens strict.

Au travers de ces analyses, il s'agissait pour nous de montrer en quoi, selon Trotsky, il n’y avait plus de prémisses économiques insurmontables à la révolution prolétarienne, y compris dans les pays arriérés. Du point de vue théorique, l'auto-dévelopnement de la loi économique mise à jour par Marx avait abouti à ce stade où, pour reprendre son expression, la nécessité fait place à la liberté, où tout au moins la prépare. Nous entendons par là que désormais tous les problèmes, y compris les problèmes économiques, ne pouvaient plus être résolus que politiquement. Que désormais seule la dictature du prolétariat, dans les pays arriérés comme dans les pays avancés, pouvait permettre un accroissement quantitativement, mais surtout qualitativement supérieur des forces productives. Cela ne signifiait pas que tous les pays étaient également prêts à faire cette révolution, maïs cela signifiait seulement qu’il n'y avait pas de « conditions objectives » à attendre ou même à susciter avant de préparer le prolétariat à ses tâches historiques. Telle était l'implication politique de la loi du développement combiné. Mais l'inégalité de développement assignait à chaque révolution des tâches très diverses : ainsi la révolution russe devrait-elle assumer les tâches immédiates d’une révolution bourgeoise. Ainsi, la révolution prolétarienne était partout à l’ordre du jour. C'est pourquoi l'internationalisme dont Trotsky ne se départit jamais n'était pas simplement un principe, mais l'expression politique de la loi du développement inégal et combiné. « La théorie de la révolution permanente envisage le caractère international de la révolution socialiste qui résulte de l'état présent de l'économie et de la structure sociale de l’humanité. L'internationalisme n’est nas un principe abstrait, i{ constitue le reflet théorique et politique du caractère international de l'économie, du développement mondial des forces productives et de l'élan mondial des luttes de classes ». Le déterminisme économique qui voulait qu'on ne puisse pas «sauter une étape » s'exerçait à l'échelle mondiale, et c’est pour l'avoir pensé à ce niveau que Trotsky s’opposa à la prétendue nécessité d’une étape démocratique en Russie. Mais c'est aussi pour cette raison que l'accusation portée contre lui ne résiste pas à l'analyse et n’est en rien confirmée par les potentialités de la période.

De même que la thèse selon laquelle le capitalisme est l’antichambre du socialisme, la théorie de la révolution par étapes n'avait, en dernière analyse, de validité qu’à l'échelle du développement historique global de l'humanité. Les seules révolutions bourgeoises au sens propre du terme avaient eu lieu à l’orée du capitalisme, dans les pays avancés. Dès 1848, elles devenaient pour

5. La révolution permanente, p. 267, éd. de Minuit.

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ainsi dire bâtardes, et l'on entrait dans l'ère où, pour reprendre une expression de Lénine, le prolétariat combat, et la bourgeoisie se faufile au CE Avec 1905, et même selon Marx avec la Commune de Paris, s'ouvrait l'époque de la révolution prolétarienne. Elles n'avaient échoué que par suite de l'impréparation de la classe ouvrière à assumer le pouvoir. Mais il n’y avait plus de révolution bourgeoise, même ambiguë, possible. La révolution russe de 1917 fut le premier pas dans la voie de la révolution prolétarienne mondiale. Saisir l’évolution économique et politique d'un pays donné en soumettant la lutte de classes qui s'y développe à des possibilités abstraites de développement conomique, sans tenir compte de la dépendance de ce pays par rapport à la situation mondiale, équivalait à s'interdire de comprendre théoriquement quelle serait la nature de la révolution à venir. La théorie de la révolution permanente, entendue au sens de la fusion de l'étape démocratique et de la dictature du prolétariat n'était en dernière analyse que l'expression d’une nouvelle compréhension de la théorie de la révolution par étapes, entendue comme le processus historique général de l'humanité. L'accusation qui fut portée contre Trotsky de n'avoir pe une conception claire du passage de la révolution bourgeoise à la révolution prolétarienne n'était que l'incompréhension plus ou moins grande de ce processus. La théorie de la révolution permanente n'allait pas à l'encontre du déterminisme économique, elle n'était que l'expression politique directe de l'analyse du capitalisme comme réalité mondiale, ayant créé dans le monde entier les prémisses objectives d'une révolution prolétarienne, sinon immédiatement socialiste.

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Les forces motrices de la révolution russe : Révolution permanente et transcroissance

C'est au travers de l'analyse de la formation sociale de Ja Russie que s’éclairent et s’enrichissent les thèmes avancés dans le précédent chapitre. Le poids de la structure féodale sur le développement du capitalisme et sur la différenciation sociale qui en découle exigeait que l’on accomplit en Russie une révolution bourgeoise, disait Lénine. Mais du moment que cette contradiction était contemporaine de la contradiction proprement capitaliste qui se traduisait dans la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, il revenait au premier d’être le moteur et le guide de l'ensemble du processus révolutionnaire, et de transformer l’éta: démocratique bourgeoise en premier pas vers le socialisme. révolution par étapes ainsi conçue comme franscroissance de la phase bourgeoise en révolution prolétarienne permit à Lénine de toujours agir en fonction du but final de la lutte. I1 n’en demeure pas moins qu’un tel schéma ne permettait de rendre compte de la nature du processus révolutionnaire que de façon approchée et relativement inadéquate, ainsi que l'atteste la conception floue qu'avait Lénine de la forme politique que prendrait l'étape démocratique (Assemblée Constituante, République bourgeoise, gouvernement révolutionnaire provisoire, etc.). L'extrême complexité de la formation sociale russe issue de l’interpénétration de deux modes de production obscurcissait la perspective révolutionnaire du prolétariat, mais il était erroné de penser que les deux contradictions qui se chevauchaient au sein de la Russie pré-révolutionnaire ne puissent être résolues que successivement, et c’est ce que Trotsky exprime en déclarant que sur cette base, l'étape démocratique ne pourrait survenir qu'avec la dictature du prolétariat.

Pour autant que «le marxisme enseigne que le développement des forces productives détermine le processus historico-social », ainsi que le rappelle Trotsky, Lénine et lui nous donnent de la naissance de la formation sociale capitaliste russe une interprétation fondée sur leur appréhension de la genèse en Russie de ce mode de production. Ainsi Lénine montre que les classes sociales se forment au sein de la vieille société paysanne qui «se détruit

fond », «cesse d'exister, totalement supplantée par des types tout à fait nouveaux de population rurale, types formant la Fe

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d’une société où prédomine l’économie marchande et la production capitaliste ». Or, selon Trotsky, cet auto-développement fut en Russie extrêmement lent et rudimentaire, et il fallait prendre en considération le rôle que l'Etat joua, de même que dans l’économie, dans l'évolution de la différenciation sociale capitaliste. Ayant favorisé après l'avoir entravée la constitution des groupes économiques dominants qui constituent la «cloison » indispensable entre les masses et l'Etat, l'autocratie s’efforça de subordonner leur développement à ses propres intérêts économiques et militaires. C'est au travers de cette relation complexe de l'Etat au développement « naturel » des forces sociales que l’autocratie s'érigea en pouvoir absolu qui, doté de toute la puissance matérielle et militaire des Etats européens, put «continuer à exister longtemps après avoir cessé de satisfaire aux besoins les plus élémentaires du développement social ». D'autant plus que les groupes économiques privilégiés s’efforçaient à leur tour d'utiliser l'Etat pour consolider leurs avantages.

Etudiant la genèse de la formation sociale capitaliste à partir de la société rurale, Lénine pensa qu'il fallait résoudre d’abord la question du développement du capitalisme à la campagne, afin d'assurer son libre essor. Il voyait certes dans l'Etat tsariste une des formes possibles de la dictature du capital, dans la mesure où il cédait plus ou moins à la pression des groupes économiques dominants, mais surtout une entrave au développement des forces productives capitalistes dans l’agriculture. C'est pourquoi il pensa qu'il fallait d’abord accomplir une révolution politique bourgeoise avant de détruire le mode de production capitaliste. C'est pourquoi Trotsky lui parut sous-estimer les aspirations démocratiques de la paysannerie, en préconisant l'instauration immédiate de la dictature du prolétariat, revendications fondées sur la nécessité de renverser les survivances féodales pour que s'achève la transformation capitaliste de l'économie agricole. Trotsky ne cessa de dénoncer cette perspective unilatérale, mais leur estimation des capacités révolutionnaires des forces sociales en présence apparaît relativement similaire. Néanmoins ce que Lénine explique par la coexistence en Russie de deux contradictions, l'une entre la structure économique prédominante et la superstructure politique, l’autre au sein de cette structure économique, Trotsky le fonde sur la racine internationale de cette coexistence. D'où l'importance de ce qui peut sembler au premier abord n'être qu'une nuance dans l'appréciation du processus révolutionnaire.

L'interpénétration étroite de deux structures sociales déterminait, chez les classes sociales prises entre les deux contradictions

— ja bourgeoisie et la paysannerie prise dans son ensemble — un décalage entre l'idéologie qu’elles véhiculaient et leurs aspirations politiques effectives. Seules les classes situées aux deux pôles extrêmes de la formation sociale prise comme une totalité combinée — la noblesse et le prolétariat — développaient au grand jour une ligne de classe ferme et conséquente. Sur ce plan, il n”

a pas de désaccord entre Lénine et Trotsky. La noblesse constituait la classe réactionnaire par excellence, condamnée en tant que caste dirigeante tant par la révolution prolétarienne que par une hypothétique étape démocratique bourgeoise. Après la révolution de 1905, elle se resserra autour de l’autocratie chancelante, et prit en mains les rênes du pouvoir, car, si elle avait été beaucoup plus soumise à la monarchie que la noblesse occidentale, celle-ci n’en était pas moins l'instrument de sa domination. Aussi

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refusa-t-elle de céder la moindre parcelle de terre, même à haut prix, ainsi que le proposèrent les Cadets à la Douma après 1905, sachant bien que la moindre atteinte à la propriété foncière équivaudrait à la liquidation de son rôle social et politique de classe dominante. Entraînée malgré elle par le développement irréversible du capitalisme, elle ne consentit à entrer dans cette voie que par en haut, en transformant ses terres en exploitations capitalistes, sans que cela puisse bouleverser le statu quo politique. Tandis que la nobesse s’engageait ainsi timidement dans la voie bourgeoise, la grande bourgeoisie, sachant que toute révolution, quelle qu’en soit la nature, lui serait fatale, appuyait la réaction. L'autocratie était devenue la vassale des pays occidentaux, sur le plan financier. De ce fait, la grande bourgeoisie n'avait qu'une assise économique faiblement dévelbppée et son influence politique était quasi nulle. De plus, elle était sous la dépendance des commandes de l'Etat, et se trouvait d'emblée en butte à l’hostilité des masses populaires. Ayant acquis en outre des propriétés foncières, elle Dréférait s'assurer les services d’un pouvoir fort et centralisé, qui garantissait son existence en tant que classe en dépit des entraves, à la menace d’une révolution même démocratique qui la dépouillerait de son pouvoir économique et politique. La grande bourgeoisie n'était donc pas à même de se constituer en classe révolutionnaire. Restait la bourgeoisie libérale, qui proclamait bien haut ses aspirations démocratiques. Les mencheviks vinrent à penser que, si révolution bourgeoise il devait y avoir, le pouvoir lui reviendrait de droit. Or elle n'avait pas de base économique sur laquelle l'étayer. Trotsky écrivait dans 1905 : « En étouffant dans l'œuf l'artisanat russe, le capital européen avait, par là même, détruit le terrain social sur lequel aurait pû s'appuyer la démocratie bourgeoise. » La petite bourgeoisie de l’Europe de 1848 avait été remplacée, en Russie, par cette « nouvelle classe moyenne, par les professionnels de l'intelligence : avocats, médecins, journalistes, professeurs, maîtres d'école. » qui est le fait des derniers développements du capitalisme. Economiquement dépendante, elle cherchait suivant le rapport de forces la grande classe à laquelle se rattacher. Avide de démocratie avant 1905, elle jeta rapidement le masque, sacrifiant la lutte du prolétariat à ses intérêts propres, se faufilant au pouvoir pour aussitôt se tourner contre les forces révolutionnaires qui lui avaient permis d'y accéder, mais dont elle comprenait bien que pour elles la lutie n'était pas terminée. Lénine ne cessa de dénoncer la duplicité foncière de cette classe, et les illusions constitutionnelles qu'elle propageait. Il fallait voir derrière l'apparence démocratique le parti monarchiste, il fallait comprendre que «la situation de la bourgeoisie en tant que classe l'amène infailliblement à l'instabilité politique, et l'oblige à déterminer en termes faux ses tâches politiques enssentielles', Ayant besoin du peuple pour conquérir la « liberté » politique qui la conduirait au pouvoir, elle le trompe, dans la mesure où aucune atteinte ne serait tolérée au nouveau statu quo politique. « La bourgeoisie constitutionnelle « démocrate» (lire constitutionnelle monarchique) concluera le marché à un prix inférieur à celui qu'indique son programme actuel. le prolétariat ne doit se faire aucune

1 Macenonage libéral et lutte révolutionnaire, juin 1905, éd. de MR 8, p. 491.

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illusion à ce sujet», ajoutait-il. Devenu une force face à l'autocratie, le parti Cadet ne pourrait que se retourner contre la classe ouvrière et la paysannerie, quel que soit le ps de la transaction. Dès le lendemain de la révolution de 1905, Lénine écrivait : « Les temps où la social-démocratie devait éveiller la bourgeoisie à la conscience politique, l'aider à s'organiser en opposition politique sont révolus.» Élle n'avait jamais été conçue par Lénine que comme un allié conjoncturel dont il fallait se méfier. Ayant dévoilé au grand jour dans la période révolutionnaire la véritable nature de ses revendications, la bourgeoisie libérale s'était rangée du côté de l'ordre, et les cadets n'étaient plus dès lors que «les vers sépulchraux de la révolution »*.

La révolution se ferait donc contre la bourgeoisie, y compris contre la bourgeoisie libérale qui n’avait jamais été pour Lénine qu’une force d'appoint à la lutte du prolétariat et de la paysannerie contre la monarchie. Mais ce que Lénine avait élaboré en fonction de la lutte prolétarienne et paysanne pour l'émancipation démocratique, Trotsky le pensait comme la négation de l'étape bourgeoise en tant que telle. Lénine avait remodelé le schéma révolutionnaire classique en fonction du fait que la Russie était encore un pays essentiellement paysan, et qu'en conséquence ce serait se comporter en virtuose du philistinisme que de le maintenir exactement tel que Marx et Engels l'avaient élaboré. Il demeurait globalement valable, mais l'étape démocratique ne serait pas en Russie une République sous l'égide de la bourgeoisie, mais une dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Or, Trotsky prétendait qu'une telle étape était impossible de fait. La maturité politique du prolétariat et les conditions objectives internationales n'exigeaient pas que l'on s'en tint là, même pour un temps. Si Lénine et Trotsky étaient parvenus, bien que de points de vue différents, à s'entendre sur l'estimation du rôle de la bourgeoisie, ils s’opposèrent violemment sur l'évaluation des capacités révolutionnaires de la paysannerie, et, par contre-coup, du prolétariat. Cette opposition fut sans cesse sous-tendue par leur conception divergente du déterminisme économique. La polémique qui opposa la théorie de la révolution par étapes à la théorie de la révolution permanente se cristallisa autour du problème de la paysannerie, dans la mesure où celle-ci constituait une force économique et politique écrasante.

11 revenait. donc au prolétariat et à la paysannerie d'assumer le rôle historique de la bourgeoisie. Quelles seraient les modalités de leur alliance, dans la mesure où la paysannerie voulait accomplir une révolution démocratique, tandis que le prolétariat luttait en vue de la révolution socialistes ? Or, le prolétariat constituait la force politique qui conduisait tout le processus. Quelle serait à partir de là la nature du pouvoir politique issu de la révolution ? Lénine et Trotsky donnèrent à ces questions des réponses divergentes, reposant sur leur appréciation de ces deux classes en tant que forces politiques. Que représentait le prolétariat par rapport à la paysannerie ? Quel était le rapport de sa force politique et de sa faiblesse économique ? Fallaïit-il un accroissement

3. Un premier bilan des regroupements politiques, octobre 1905, t. 9, éd. de Moscou, p. ÿ à

à La Dore des Cadets et les tâches du Parti Ouvrier, avril 1906, t. 10, p. 2

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des forces productives capitalistes pour le renforcer et permettre une lutte sans merci avec la nouvelle bourgeoisie qui serait issue de la paysannerie enfin libérée du servage ? Bien que le schéma théorique de Lénine apparaisse cohérent en lui-même, il en découlait sur le plan politique concret bien des ambiguïtés que la perspective de Trotsky permettait d'éviter.

Nous pouvons prendre comme point de départ une phrase d'Engels, extraite par Trotsky des articles qu'il rédigea à la place de jY pra pour le New York Tribune, et rassemblés sous le titre : Révolution et contre-révolution en Allemagne ». Dans son développement social et politique, écrivait alors Engels, la classe ouvrière, en Allemagne, retarde autant sur celle de la France et de l'Angleterre que la bourgeoisie allemande sur celle de ces pays. Tel maître, tel valet, l'évolution des conditions d'existence d’une classe prolétarienne nombreuse, forte, concentrée et puissante marche de pair avec le développement des conditions d'existence d'une classe bourgeoise nombreuse, riche, concentrée et puissante. Le mouvement ouvrier n’est jamais indépendant, ne possède jamais un caractère purement prolétarien, avant que les différentes fractions de la bourgeoisie, et surtout sa fraction la plus progressive, les grands industriels, n’aient conquis le pouvoir politique et transformé l'Etat conformément à leurs besoins. C'est alors que l’inévitable conflit entre patrons et ouvriers devient imminent et ne peut plus être ajourné ». La plupart des marxistes russes érigèrent en dogme ces conclusions qu'Engels tirait de l'échec de la révolution allemande, et qui, parce qu'elles s'étaient trouvées être vérifiées par les événements français de 1848, devaient selon lui constituer la perspective révolutionnaire de l’ensemble des pays où le capitalisme n'avait pas atteint son plein développement. Mais la conception du déterminisme économique qui fonde cette analyse, si elle était compréhensible dans le contexte de l’Europe de 1348, devenait totalement erronée pour la Russie du début du xx° siècle. Si les capacités de croissance des forces productives et du prolétariat étaient encore telles en 1848 qu'elles aient interdit la victoire d’une révolution prolétarienne, et de ce point de vue l'analyse d’Engels était fondée, il n'y avait pas eu simplement un changement quantitatif dans le rapport pays capitaliste avancé-pays arriéré depuis 1848, mais un saut qualitatif. La Russie de 1905 n'était pas tout à fait aux pays occidentaux développés ce qu'avait été l'Allemagne à la France et à l'Angleterre. Il ne s'était pas simplement opéré une translation rectiligne vers l'est du développement inégal des pays capitalistes. De ce fait, l'axiome «tel maître, tel valet» n'avait plus de signification en Russie. Dès lors que le prolétariat était conçu comme une fraction du prolétariat mondial en lutte contre une fraction de la bourgeoisie internationale, il n’y avait plus de dépendance directe entre le degré de développement des forces productives et de la bourgeoisie dans un pays donné et le degré de force et de maturité politique du prolétariat, parce que ce pays n'évolue pas en autarcie. « Entre les forces productives d'un pays et la puissance politique de ses classes viennent interférer à n'importe quel moment divers facteurs politiques et sociaux d’un caractère national ou international, qui modifient ou même parfois altèrent complètement l'expression politique des rapports économiques. »

. Trotsky s'attache à montrer, dans Bilan et perspectives, à partir de l'analyse que fit Kautsky des classes ouvrières américaine et russe, que si la force politique du prolétariat dépendait de la

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puissance de la bourgeoisie, c’est-à-dire du développement des forces productives, alors le pays le plus apte à voir surgir une révolution prolétarienne serait les Etats-Unis d'Amérique, car c'était la nation où le capitalisme était le plus développé, et le prolétariat le plus nombreux et le plus concentré. Maïs il était aussi le prolétariat le moins influent politiquement précisément parce que la bourgeoisie était toute-puissante économiquement, politiquement et idéologiquement. À l'inverse, si le prolétariat russe était encore peu nombreux, dans la mesure où l'industrie était encore peu développée, il en était de même du pôle exploiteur dont nous avons vu la faible importance politique. Kautsky écrivait : «Il n'y a pas de pays où l'on soit plus fondé à parler de dictature du capital que l'Amérique, cependant nulle part le prolétariat n'a acquis autant d'importance qu'en Russie.» C'était là le fait fondamental dont découlait la nature de la révolution à venir, et non la question agraire. Kautsky ajoutait : « La lutte pour délivrer la Russie du carcan du féodalisme s’est transformée en un combat singulier entre l'absolutisme et le prolétariat industriel, un combat singulier dans lequel les paysans peuvent apporter une aide considérable, mais ne peuvent jouer un rôle dirigeant.» Toute autre perspective découlait d'une caricature mécaniste du marxisme, de la substitution d’un schéma tout prêt à l'analyse de la formation sociale.

En effet, le prolétariat russe, issu de fraîche date de la paysannerie, se trouvait projeté d'emblée dans les cadres de l'industrie la plus moderne et la plus concentrée : « À peine né, écrivait Trotsky, le prolétariat russe s'est trouvé face à un pouvoir d'Etat centralisé au maximum, et d’un capital dont les forces n'étaient pas moins concentrées. Il n'a pas connu les traditions corporatives et les préjugés de l'artisanat. Dès ses premiers pas, il s’est engagé sur la voie de la lutte sans merci. » Il disposait des conditions qui faisaient défaut au prolétariat occidental : sa position privilégiée le rendait directement accessible à l'expression marxiste de ses tâches historiques, dans la mesure où la bourgeoisie n’avait eu ni les moyens ni le temps de le corrompre et de le détourner de son but. C’est pourquoi Lénine put dire après Octobre qu’en Russie la révolution serait plus facile à commencer qu'en Occident. Lénine s'opposa toujours aux marxistes vulgaires à propos des capacités révolutionnaires du prolétariat, luttant dès la fin du xrx° siècle pour son organisation. Mais dans la mesure où «le hic de la révolution russe » était la question agraire, il se rendait relativement tributaire de l'analyse de Engels, sinon dans la reprise du contenu concret, du moins dans son fondement théorique. En 1906, dans un article intitulé Le prolétariat et son allié dans la révolution russe, il se fondait lui aussi sur une analyse de Kautsky pour montrer qu’en Russie la révolution ne serait pas à proprement parler bourgeoise, parce que «la bourgeoisie ne compte pas parmi les forces motrices du mouvement révolutionnaire contemporain en Russie (Kautsky). Mais elle ne serait pas non plus socialiste, parce qu'il y avait l’autocratie et le servage. On peut noter qu'ainsi posé, le problème était juste : Trotsky ne remettait pas en question la nécessité d'accomplir les tâches agraires bourgeoises. Il connaissait le poids de la question paysanne dans l'évolution révolutionnaire de la Russie. Cependant, il ne cessa d'affirmer que les conclusions théoriques et politiques qu’en tira Lénine avant la révolution étaient erronées, et qu'il subordonnait la révolution prolétarienne à un détermi-

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nisme mal compris. L'importance accordée à la révolution agraire l’'amenait à sous-estimer les possibilités d'extension de la lutte du prolétariat, qui avait pour la première fois en 1905 combattu sous son propre étendard. Il ne parvenait ni à déterminer clairement quelle serait la nature de l'étape démocratique, ni à déterminer quels seraient les délais de la transcroissance en révolution socialiste, parce que son appréhension de la période était fondée sur des a priori théoriques qu'il crut devoir réadapter à la période et à la situation concrète, sans voir qu'ils lui interdisaient d'en saisir les aspects fondamentaux.

Ainsi la question paysanne devint le point nodal de la polémique dans laquelle Trotsky s'employa F réfuter la validité de la théorie de la révolution par étapes. « Cette révolution, écrivait Lénine, signifie précisément une période de l’évolution où le gros de la société se situe entre le prolétariat et la bourgeoisie, constituant une très large couche paysanne petite-bourgeoïise. » D’elle dépendait la nature du régime à venir. En sous-estimer l'importance reviendrait à placer le prolétariat dans une situation fausse ; Engels n’avait-il pas écrit dans La guerre des paysans qu'une classe sociale qui arrive au pouvoir avant que les conditions soient mûres se voit obligée de «défendre les intérêts d’une classe qui lui est étrangère, et de se défaire de sa classe au moyen de phrases, de promesses, d'assurances tendant à lui démontrer que les intérêts de cette classe sont les siens propres », et que celui qui s'était mis dans une telle situation était «irrémédiablement perdu »? Ne pas comprendre le caractère non prolétarien de la révolution à venir revenait à sombrer dans cette erreur. Et Trotsky n'était qu'un hâbleur, qui refusait de voir que «la logique objective de l'évolution historique leur impose (aux sociaux-démocrates) pour le moment l'objectif d’une révolution démocratique et nullement socialiste ». Confondre le renversement de l’autocratie, de concert avec toute la paysannerie, avec le renversement socialiste de la bourgeoisie et l'introduction de la lutte des classes au village, c'était non seulement commettre une erreur théorique et se vouer à l'échec en anticipant sur les nécessaires prémisses économico-sociales, mais encore décourager pour longtemps la classe ouvrière en lui donnant des perspectives illusoires. Et le menchevik Martynov commettait la même erreur en disant que si le prolétariat s’assurait l’hégémonie politique dans la dictature démocratique, ce serait immédiatement l'instauration de la dictature socialiste, et présentait une telle perspective comme un épouvantail effrayant pour la petite bourgeoisie. Ainsi les mencheviks avaient compris les implications de l'étape démocratique telle que la préconisait Lénine, mais ils en tiraient argument pour rejeter dans le lointain le pouvoir prolétarien au profit des forces petites-bourgeoïises, tandis que Trotsky y voyait la nécessité immédiate de la dictature du prolétariat. Mais, selon Lénine, le fond de leur attitude était le même, et il amalgamait Trotsky aux mencheviks pour faire objectivement la même politique qu'eux, tandis que Trotsky rangeait Lénine dans les rangs des mencheviks pour maintenir la distinction entre l'étape démocratique et l'étape prolétarienne.

5. Avril 1905, la social-démocratie et le gouvernement révolutionnaire provisoire, t. 8, p. 283. 6. Ibid., p. 292.

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Pourtant il fallait bien comprendre, et en cela Lénine n'avait rien de commun avec les mencheviks, que dans l'étape démocratique le prolétariat ne faisait que se donner les moyens de sa propre lutte. Ainsi le programme agraire de la social-démocratie préconisé par Lénine était double : d'une part, soutenir l'ensemble de la paysannerie contre la propriété foncière et le servage pour leur abolition complète, d'autre part se méfier d'elle et s'organiser à part dans la mesure où elle agit en adversaire du pro- Tétariat. Autrement dit, mener de pair la lutte contre le féodalisme et le travail d'organisation du prolétariat rural en vue de la transcroissance de ce combat en révolution socialiste. « Organiser le prolétariat rural à l'exemple du prolétariat des villes, et, avec lui, en un parti de classe indépendant, lui expliquer l'antagonisme de ses intérêts et de ceux de la paysannerie bourgeoise, le convier à combattre pour la révolution socialiste, lui indiquer que la fin de l'oppression et de la misère ne résultera pas de la transformation de certaines couches de la paysannerie en petite bourgeoisie, mais de la substitution de l’ordre socialiste à l’ordre bourgeois.» Lénine ne perdit jamais de vue que ce deuxième aspect du programme était plus important que le premier, qu’il fallait sans cesse prendre garde à l'instabilité trattresse de la paysannerie comme couche petite-bourgeoise. Mais les préalables théoriques dont il parlait l'empêchèrent de faire transcroître sa perspective en abrogation de la distinction programme minimum, à réaliser dans le cadre capitaliste, et programme maximum, à ne mettre en avant qu'une fois la première étape franchie.

En 1907, il réécrivit son programme agraire en fonction des événements de 1905, et, alors que Trotsky partait de cette révolution pour fonder sur des faits la théorie de la révolution permanente, Lénine ne fit que renforcer sa conception déterministe du processus révolutionnaire. Il existait en Russie deux modes possibles d'évolution agraire, l'un de type prussien, par transformation sur les terres des féodaux du servage en servitude capitaliste, l'autre de type paysan, sur la base de la différenciation capitaliste de la paysannerie. Ces deux voies étaient également bourgeoises, mais les sociaux-démocrates devaient soutenir la voie paysanne, seule à même d’anéantir toutes les forces antérieures de propriété rurale, y compris communautaire, et de constituer le terrain économique et politique de la lutte finale. Et il ajoute ceci : dans les programmes précédents, le poids des institutions féodales avait été sous-estimé, tandis que le capitalisme se révélait être beaucoup moins développé à la campagne que Lénine l'avait tout d’abord pensé. De ce fait, la révolution à venir serait pu que jamais bourgeoise, il fallait détruire de fond en comble la structure féodale pour donner libre cours à son essor, et la couche aisée de la paysannerie s'érigeait en jeune bourgeoisie ascendante, dont il fallait soutenir et même impulser le combat. Les « troudoviks », à la Douma, ne demandaient pas autre chose, en revendiquant la nationalisation des terres, que la possibilité d'achever la transformation capitaliste de l’agriculture. Et cela impliquait une structure politique nouvelle, démocratique, qui répondit à cette évolution.

Trotsky ne « sous-estimait » nullement la paysannerie, mais,

7. Le prolétariat et la paysannerie, mars 1905, t. ??, p. 230.

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outre le fait que Lénine et derrière lui la totalité des bolcheviks subordonnaient la révolution prolétarienne à un hypothétique développement des forces productives dans le cadre capitaliste, il mit à nu dès 1905 les ambiguïtés que recouvrait la formule de Lénine de la dictature démocratique. Après que le débat ait été tranché par l’histoire, il écrivit dans la Révolution permanente que la discussion n'avait jamais porté sur la nécessité de l'atliance du prolétariat et de la Paysannerie, mais sur le mécanisme politique de leur collaboration. «Il s'agissait de définir quelles formes d'Etat et de partis pourrait prendre la collaboration révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, et quelles conséquences pourraient en découler pour la révolution.» Cette mise au point, si importante et si éclairante soit-elle pour l'intelligence du débat qui battit son plein dans les années 1905, ne l'empêche pas de considérer qu'en la matière la position de Lénine était assez peu claire, et, qui plus est, politiquement dangereuse : outre le fait que l'impérialisme mettait la révolution prolétarienne à l'ordre du jour à l'échelle mondiale, si les revendications de la paysannerie se trouvaient satisfaites par une étape « démocratique », quelle qu'en soit la forme, elle deviendrait immédiatement un pilier de la réaction, Elle se rangerait, pour préserver ses conquêtes, du côté de l’ordre bourgeois, et l'alternative prolétarienne en serait repoussée d'autant.

La paysannerie, à cause de l'hétérogénéité de sa composition sociale, et de sa situation intermédiaire entre la bourgeoisie et le prolétariat était incapable d'assumer un rôle politique indépendant. Lénine n'en avait pas tiré toutes les conclusions. Sa formule ne montrait pas clairement qui du prolétariat ou de la paysannerie détiendrait l’hégémonie politique dans la coalition de l'étape démocratique. Si c'était le prolétariat, ainsi que Lénine ne cessait de le proclamer, pourquoi qualifier cette étape de « bourgeoise » ? et s'il s'agissait effectivement d’une étape bourgeoise, alors on était en droit de penser que le prolétariat et la paysannerie se partageaient équitablement le pouvoir. Lénine écrivit en 1909 nil voyait pas en quoi les deux formules : dictature révolutionnaire no aire du prolétariat et de la paysannerie, et dictature du prolétariat appuyé sur la paysannerie pouvaient s'exclure mutuellement, puisque aussi bien il était évident que dans le processus révolutionnaire le prolétariat entraînait à sa suite la paysannerie. Il était en conséquence grotesque de faire d’un problème de terminologie une question de principes. Mais de fait, la discussion autour du «et» de la formule de Lénine et de « l'appuyé sur » de la formule de Trotsky n'avait de signification qu'en fonction de l'opposition dictature démocratique-dictature du prolétariat. Et puis, selon Trotsky, la formule de Lénine recélait une autre ambiguïté : proposer un gouvernement de coalition supposait que les protagonistes soient constitués en partis politiques. Or, la paysannerie ne pouvait que suivre la bourgeoisie ou le prolétariat. Dans la mesure où elle était organiquement incapable de créer un parti autonome puissant, elle devrait donc tomber sous l'emprise de la bourgeoisie.

Lénine répondit à cela que d'une part un gouvernement de coalition pouvait reposer sur une alliance de classes et non de partis, et que d'autre part la paysannerie avait commencé à mettre sur pied après 1905 une organisation politique indépendante, et qu'il n'était pas douteux que si cette révolution avait été conduite jusqu’à «ce degré de développement qu'est la dictature

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révolutionnaire », elle aurait entraîné «la formation d’un parti paysan révolutionnaire plus solidement organisé et plus puissant ». Mais Lénine ne vit pas que si un tel parti était possible (et dans ce cas la Russie constituait le pays le plus propice à sa construction), il n’y aurait pas de transcroissance de l'étape démocratique en révolution prolétarienne, puisque c’est seulement dans la me sure où la paysannerie n'est pas apte à mener elle-même ses propres luttes que le prolétariat peut lui apparaître comme son libérateur. Il découlait ainsi de la nature même de la paysannerie que la démocratie ne pourrait être instaurée en Russie avant la dictature du prolétariat. « Notre révolution bourgeoise ne pouvait réellement accomplir ses tâches que dans le cas où le prolétariat, appuyé sur des millions de paysans, aurait concentré entre ses mains la dictature révolutionnaire », écrivit Trotsky plus tard, lorsque son pronostic eut été vérifié par le cours de l’histoire.

«Le matérialisme historique, écrit Lukacs au début de son Lénine, a donc déjà, en tant que théorie, l'actualité universelle de la révolution prolétarienne comme prémisse.» Nous avons essayé de montrer en quoi Trotsky, de ce point de vue, avait raison contre Lénine, en quoi pour lui la perspective de la révolution prolétarienne n'était pas seulement une perspective théorique, mais concrète et immédiate. Envisageant le processus révolution naire dans sa totalité, mais du point de vue national, Lénine ne pensait la transformation dialectique de l'étape démocratique en dictature du prolétariat qu'au travers de la résolution de la question agraire. Paradoxalement, cette perspective se trouva en quelque sorte vérifiée vers 1920, lorsque la paysannerie se dressa en bloc contre un régime dans lequel elle avait cessé de voir le garant de son développement économique. Mais la question paysanne ne devint prépondérante que dans la mesure où le prolétariat européen fut défait. En cela Trotsky avait eu raison de ne pas lui subordonner la lutte de la classe ouvrière. Il n’en demeure pas moins que si l’on saisit, ainsi que le fait Lukacs, le léninisme dans ses grandes lignes, d'un point de vue synthétique et à la lumière d'Octobre, il apparaît que Lénine, en dépit du maintien de la théorie de la révolution par étapes, se distingue de l’ensemble des marxistes de son temps : « Il fut le premier, et longtemps le seul, leader et théoricien important à s'attaquer au problème central du point de vue théorique et décisif du point de vue pratique : à savoir sous l'angle de l’organisation. »

Ainsi que Trotsky le reconnaîtra plus tard, en matière d'optique révolutionnaire, et dans la mesure où Lénine ne voyait dans l'étape démocratique, en théorie, que la préparation économique et politique de la révolution socialiste, des principes organisationnels stricts étaient plus efficaces que la meilleure des perspectives générales. Le fait fondamental du léninisme que, jusqu'en 1917, Trotsky ne sut pas voir, n'était pas le maintien de la théorie de la révolution par étapes, mais la construction de l'instrument politique de la lutte des classes. C'est donc au travers de la théorie de l'organisation que les schémas théoriques de Lénine et Trotsky s'éclairent d'une manière nouvelle, et que se précise chez l’un comme chez l’autre la conception du rapport entre économie et politique. Tandis que Trotsky combattait les tenants d’un matérialisme caricatural pour montrer que le prolétariat russe était à même de vaincre à la fois le féodalisme et le capitalisme, Lénine le constituait en sujet politique de la révolution.

8. Lukacs, Lénine, p. 48, EDI.

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om

Construire le parti révolutionnaire

Au premier abord, il peut sembler que la politique de Lénine en matière d'organisation trouve sa justification théorique dans la théorie de la révolution permanente entendue comme la fusion, dans un pays arriéré, de l'étape démocratique et de la dictature du prolétariat, provoquée par le déclin du système capitaliste mondial. Inversement, la perspective révolutionnaire de Trotsky trouve son indispensable complément pratique dans la lutte de Lénine pour construire le parti du prolétariat. C’est en quoi l'on per considérer que le léninisme et le trotskysme se complètent.

lais les développements qui précèdent tendent à montrer que, du point de vue théorique, il n'y a pas d'incohérence dans le schéma de Lénine. Mettant l'accent sur la franscroissance de l'étape démocratique « bourgeoise » en révolution prolétarienne, et sur le rôle du prolétariat dans l'ensemble du processus, il montrait que celui-ci, précisément à cause de la politique d'alliance qe lui imposait «le cours objectif de l’histoire », devait être

oté d'une ligne de classe et de l’organisation intransigeante qui en était le support, afin de ne pas se lier les mains avec les couches sociales qu'il entraînait à sa suite. L'ambiguîté se trouvait ailleurs : dans la relative inadéquation de sa perspective révolutionnaire avec la signification réelle du conflit social qui ébranlait la Russie tsariste-capitaliste du début du xx‘ siècle. Et ce sont précisément ces principes d'organisation qui l'empêchèrent de tomber, comme bien d’autres, dans le dogmatisme. Trotsky ne remit jamais en question les principes qui fondaient la politique organisationnelle de Lénine, maïs en refusant la manière dont celui-ci entendait les mettre en pratique, il s'interdisait de mener à bien la lutte politique impliquée par sa théorie de la révolution, et en cela ce fut lui, et non Lénine, qui ne parvint pas à cette unité fondamentale de la théorie et de la praxis dont parle Lukacs.

Lénine vint au congrès de 1903, où devait être restructuré le P.O.S.DR.,, muni d’un projet de statuts minutieusement élaboré, en fonction de principes qui avaient jusqu'alors fait l'unanimité parmi les sociaux-démocrates, et qui se ramenaient aux deux thèmes fondamentaux du centralisme démocratique — pas encore formulé ainsi — et de la sélection des militants. Maïs la proposition de Lénine, qui actualisait pour la première fois des principes jusqu'alors abstraits, souleva parmi les participants du congrès une vague d’indignation. Le projet de Lénine leur apparut monstrueux. Mais, le rejetant, ils ne crurent pas récuser les principes, ne voyant pas qu'aucun moyen terme n'était possible

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entre le type d'organisation préconisé par Lénine et l’opportunisme pur et simple.

Lorsque Lénine émit la thèse selon laquelle «est membre du parti quiconque accepte son programme, lui apporte son soutien matériel, et fait personnellement partie d'un de ses organismes », il ne comprit pas la virulence des accusations qui furent portées contre lui. La nécessité de constituer un parti de « révolutionnaires professionnels », « une organisation fortement centralisée des éléments les plus conscients du prolétariat — et seulement ceuxci», ainsi que Lukacs l'écrit dans son Lénine, était fondée sur la nature de la révolution à venir et sur la nature de la formation sociale russe. Au fil des polémiques contre les populistes, Lénine avait montré que la société russe était une formation sociale à dominante capitaliste, bien qu’entravée par les survivances du mode de production féodal. Qu'il faille accomplir une révolution démocratique ne permettait pas de l'oublier. Le prolétariat se trouvait face à un pouvoir fortement centralisé, qui était une des formes possibles de la domination politique du capital. Face à cela, il fallait construire une organisation tout aussi centralisée, et d'autant plus stricte qu'il faudrait pousser la petite bourgeoisie au combat pour la démocratie sans se laisser détourner par son influence du but final. En donnant une signification précise à la notion jusqu'alors floue de «membre du parti», Lénine ne fermait pas au prolétariat les portes de ce qui devait être son organisation, ainsi que le pensèrent les mencheviks, Trotsky et Rosa Luxemburg. Il ne faisait que construire l'instrument politique indispensable pour accomplir les immenses tâches qui l’attendaient sans dévier de sa ligne de classe.

On peut résumer la totalité des griefs qui furent faits à Lénine tant par Trotsky que par Rosa Luxemburg sous l'accusation générale de substitutisme. Rosa Luxemburg dénonça le « blanquisme » de Lénine, qui voulait, en construisant un parti de type européen, devancer l’auto-développement social et politique de la classe ouvrière russe. Dans Marxisme contre Dictature, elle écrivit que Lénine prônait un type d'organisation qui ne correspondait pas aux nécessités de la situation en Russie, dans la mesure où les sociaux-démocrates ne disposaient pas de «la matière première politique qu'ailleurs la société bourgeoise prépare d’ellemême ». L'unification des masses ouvrières n'est pas la conséquence de leurs propres aspirations à l'unité, mais d’abord le contre-coup de l'unification de la bourgeoisie, sa constitution en classe consciente de ses intérêts est d’abord le produit des rapports capitalistes de production eux-mêmes. Or, le prolétariat russe, du fait de l’arriération du pays, n'avait pas atteint son plein développement. Et elle ajoutait : « N'oublions pas que la révolution, dont nous sommes sûrs qu’elle ne peut tarder à éclater en Russie, n’est pas une révolution prolétarienne, mais une révolution bourgeoise, ce qui modifie radicalement les conditions de la lutte sociale.» Dans la mesure où existait en Russie un parti social-démocrate avant que le gouvernement ne soit aux mains de la bourgeoisie, le problème de l'organisation était radicalement différent de ce qu'il était dans les pays capitalistes avancés. En quelque sorte, Lénine brûlait les étapes, prétendait anticiper sur l’auto-maturation de la classe ouvrière en préparant l'organisation à ses tâches socialistes avant que les tâches économiques ne soient

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accomplies. C'est pourquoi Lénine lui répondit qu'il ne fallait pas dresser une muraille de Chine entre les deux étapes, et que le processus révolutionnaire considéré dans sa totalité imposait qu'on ne perde pas de vue le but final : l'instauration d'un pouvoir prolétarien.

Trotsky affirme dans la Révolution permanente que dès 1903 il possédait les principaux éléments de cette théorie. Il concevait déjà la révolution à venir en Russie comme une révolution prolétarienne. Mais c’est justement en fonction de cela que l’entreprise de Lénine lui parut aberrante et dangereuse : son « substitutisme» lui sembla d'autant plus intolérable que le prolétariat avait déjà fait preuve, au cours d’une puissante vague de grèves, de sa maturité politique. Et la révolution de 1905 allait le confirmer dans cette opinion. La classe ouvrière russe possédait d'ores et déjà une conscience de classe extrêmement développée, et le type d'organisation proposé par Lénine ne pouvait que la paralyser. Ainsi Trotsky et Rosa Luxemburg exaltaient, à des titres et dans des optiques différentes, la spontanéité des masses, l’un parce que leur niveau de conscience rendait superflue une organisation aussi outrancièrement sectaire, l’autre parce que la classe ouvrière n'était pas encore capable de supporter un tel parti. Mais pour l’un comme pour l’autre, ce type d'organisation était extrêmement néfaste. Aussi parvenaient-ils, de points de vue différents, à des conclusions similaires. Selon Rosa Luxemburg, les tendances ultra-centralistes de Lénine étaient très dangereuses, parce qu'il oubliait que «l'organisation, les progrès de la conscience et le combat ne sont pas des phases particulières séparées dans le temps et mécaniquement comme dans le mouvement blanquiste, mais au contraire les aspects divers d’un seul et même processus ». En dressant des cloisons étanches entre le parti et le prolétariat et en réduisant les membres du parti à l’obéissance aveugle, Lénine ne pourrait qu'étouffer le mouvement propre de la classe ouvrière, alors que les conditions n’existaient pas qui permettraient la constitution d’un parti fortement centralisé, et que par ailleurs le centralisme n'est qu’une tendance, qui ne devient réalité qu'au fur et à mesure du développement et de l'éducation politique des masses ouvrières dans la lutte. Les grèves de 1896, 1901, 1903, avaient été autant d'étapes du développement politique spontané des masses, qui n’eurent pas besoin d’un parti tel que le concevait Lénine, et qui, hors du contrôle de sa base, risquait fort de dégénérer comme la social-démocratie allemande.

« Ce serait une erreur de croire, écrivait-elle encore, de penser qu'on pourrait «provisoirement » substituer le pouvoir absolu d'un comité central agissant en quelque sorte par « délégation » tacite à la domination, encore irréalisable, de la majorité des ouvriers dans le parti, et remplacer le contrôle public exercé par les masses ouvrières sur les organisations du parti par un contrôle du comité central sur l’activité du prolétariat. Trostky quant à lui, pensait que les ouvriers russes étaient suffisamment conscients pour contrôler les instances dirigeantes. Mais il poussait encore plus loin l'analyse de Rosa en dénonçant le danger qui découlait du refus de construire le parti sur une base large : « La méthode de Lénine aboutissait à ceci : l'organisation du parti (un petit comité) commence à se substituer à l’ensemble du parti ;

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puis le comité central se substitue à l’ensemble de l’organisation, et enfin un « dictateur » se substitue au comité central. » Le pamphlet de 1904 d'où est extraite cette phrase, comme les attaques de Rosa Luxemburg, proviennent de l'incompréhension, par ces deux leaders révolutionnaires, du rapport avant-garde-masses tel que Lénine l'avait exposé dans Que faire ? De plus, ne rejetant pas le centralisme, mais trop de centralisme, ils ne purent s'en prendre aux thèmes léninistes qu'à un niveau infra-théorique, dénonçant en Lénine l’homme assoiffé de pouvoir personnel qui avait évincé les plus vénérables collaborateurs de l'Iskra.

Dans Que faire ? Lénine montre que la spontanéité des masses «n'est au fond que la forme embryonnaire du conscient », mais que la classe ouvrière ne peut prendre conscience d'elle-même de l'opposition irréductible de ses intérêts propres avec tout l'ordre politique et social existant, et que la conscience social-démocrate doit lui être apportée de l'extérieur. Le prolétariat est « spontanément » trade-unioniste, il n'est pas apte à transformer de luimême ses luttes économiques en luttes politiques et en cela tout «culte de la spontanéité » des masses revenait à renforcer l'emprise de l'idéologie bourgeoise. « La conscience socialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classes du prolétariat et non quelque chose qui surgit spontanément. » C'est en cela que le parti constitue, comme le dit Lukacs, « l'incarnation visible

e la conscience de classe du prolétariat ». Une des principales tâches du parti était d’éduquer le prolétariat, de le faire sortir des limitations économiques de la « spontanéité » économiste, d'élever la conscience politique des masses, et non de rabaisser à leur niveau l'idéologie du parti. Paur ce faire, il faut un parti puissant, cohérent et ferme politiquement, qui seul pourra mener à bien à la fois les tâches social-démocrates et les tâches tradeunionistes. Non seulement le prolétariat ne parvient pas, même dans les périodes révolutionnaires les plus aiguës, à formuler clairement le but politique de sa lutte, mais il « oublie », dans les périodes de reflux, ce qu’il avait acquis en quelques mois ou en quelques jours. Le parti est aussi, en ce sens, la mémoire du prolétariat. Seul un parti fortement discipliné pouvait maintenir au travers des aléas de l’histoire une perspective révolutionnaire sans sombrer dans les déviations suscitées par l'influence des classes alliées ou ennemies du prolétariat.

Non seulement Trotsky avait très mal interprété l’idée fondamentale de Que faire ?, mais il n'avait pas compris la nature de l'organisation que Lénine se proposait d'impulser. C'est pourquoi ses accusations, au congrès de 1903, passèrent «tout à fait à côté de la question ». Dans sa « lettre à un camarade sur nos tàches d'organisation », Lénine avait, en 1902, décrit dans ses moindres détails l’organisation de la classe ouvrière à partir du P.O. S.DR. telle qu'elle devait être pour aboutir à la victoire. Il y apparaissait que cette organisation n'avait rien d’une organisation de conspirateurs. Trotsky avait oublié la diversité des organismes qui devaient être mis sur pieds pour encadrer la classe ouvrière, et surtout que le parti ne devait être que « le détachement d’avantgarde, dirigeant l'immense masse de la classe ouvrière, qui presque tout entière travaille sous son contrôle et sous la direction

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des organisations du parti, mais n'entre pas tout entière dans le parti »!.

Trotsky ne prenait pas en considération les risques d’opportunisme qui découlaient de la thèse des mencheviks selon laquelle chaque gréviste pouvait se déclarer membre du parti. Il semblait ainsi confondre l'instinct révolutionnaire qui pousse le prolétariat à la grève, et même à l'insurrection, avec une claire conscience politique, confondre en quelque sorte la conscience de classe rue le prolétariat pouvait acquérir dans la lutte avec une conscience socialiste. Non qu'il ait été nié le rôle d’un parti : l'analyse qu'il fit après 1905 des rapports du soviet de Petersbourg et du P.O. S.DR. l'atteste. Le soviet était une assemblée organiquement issue du prolétariat au cours de la lutte pour le pouvoir. Cet embryon de gouvernement révolutionnaire était le fruit du juste instinct de classe du prolétariat, le foyer de concentration de toutes les forces révolutionnaires. Mais il ne put mener le combat aussi loin que dans la mesure où il subit dès le début l'influence toutepuissante de la social-démocratie. Le soviet constituait le point de rencontre de l'organisation social-démocrate « qui put réaliser tous les avantages que lui donnait le marxisme », et de l'instinct révolutionnaire de la classe ouvrière. Ce qui l’opposait à Lénine n’était donc pas une question de principes ; en réclamant pour le parti une base plus large et plus élastique, il ne faisait qu'évaluer différemment le lieu de la jonction de la théorie révolutionnaire portée par le parti et de la conscience « spontanée » des masses ouvrières. Aussi ne rejetait-il pas, du point de vue théorique, l'organisation politique au profit d’une croyance selon laquelle les forces sociales pouvaient immédiatement et sans la médiation de l’organisation façonner l’histoire, mais sur le plan pratique, les conséquences de sa conception de l’organisation étaient très dangereuses, et jouaient en retour sur les principes. Récusant ce qu'il pensait être de la part de Lénine une exagération, dans la pratique, du centralisme aux dépens de la démocratie, il ne vit pas que sa perspective organisationnelle concrète revenait, de fait sinon en droit, à réfuter la théorie bolchevique de la construction du parti.

Après le congrès de 1903, ni Lénine ni Trotsky ne comprirent comment la discussion à propos du premier paragraphe des statuts avait pu prendre une telle ampleur, menaçant le parti d'une scission. Dans la mesure où les adversaires de Lénine ne contestaient pas que le parti ait pour tâches principales d’éduquer le prolétariat, de lui indiquer le but véritable de ses luttes et de l'organiser en vue de l'affrontement final, il crut que le conflit s'éteindrait de lui-même, lorsque les mencheviks auraient pris conscience des implications pratiques de ces tâches. Mais si les thèses des mencheviks ne devaient pas rester lettre morte, s'ils persévéraient dans leur erreur, alors ils ouvriraient toutes grandes les portes du parti aux opportunistes petit-bourgeois qui voulaient bien sympathiser avec le parti social-démocrate, mais pas militer dans une de ses organisations. Ils ne pourraient alors que s'éloigner de plus en plus d'une ligne politique prolétarienne,

1. Deuxième congrès, sur la discussion sur les statuts du parti. Août 1903, t. 6, p. 526.

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et du schéma théorique qui la sous-tendait. L'évolution ultérieure des mencheviks fut la preuve flagrante de la lucidité politique de Lénine — si tant est qu'une telle confirmation ait été nécessaire — et du bien-fondé de son intransigeance organisationnelle.

C'est ici que la lutte de fractions à propos des problèmes d'organisation interfère avec la polémique sur le thème : révolution bourgeoise, ou dictature du prolétariat. Se refuser à construire un parti révolutionnaire tel que Lénine le concevait revenait à repousser dans un futur indéterminé la révolution socialiste. Les mencheviks se recouvrirent de la théorie de la révolution par étapes pour justifier leur glissement opportuniste en faveur de la bourgeoisie libérale. Ils ne parvinrent pas à s'élever au-dessus de l'horizon politique de la petite bourgeoisie radicalisée. L'opposition mécanique qu'ils firent entre le centralisme et la démocratie dans le parti se doublz de l'opposition mécanique des tâches démocratiques et des tâches socialistes que l'originalité de la situation lui imposait de mener de pair. Ils opérèrent rapidement, en tendant la main à la bourgeoisie libérale, la fusion de leur opportunisme organisationnel et de leur opportunisme olitique. Sous le couvert de la théorie de la révolution par étapes, ils se lonnèrent tous les moyens de pousser les cadets au pouvoir. Trotsky refusa de les suivre dans cette voie, n'ayant cessé de démontrer que la révolution qui se préparait était une révolution prolétarienne. Mais il refusa également de rejoindre les bolcheviks, persuadé qu'il était que le léninisme était «incompatible avec l’organisation des ouvriers en parti politique», Sa conception du parti, fondée sur le texte de Martov au congrès de 1903 qui avait consacré le déchirement du P.O.S.D.R,, l’amena à penser que tous les torts revenaient à Lénine, pour qui il ne ménagea pas les épithètes blessantes, et à se poser en champion de l'unité, d'autant plus qu'après tout les bolcheviks se réclamaient eux aussi de la théorie de la révolution par étapes. Il écrivit plus tard à Olminsky qui lui demandait hypocritement, en 1921, s'il croyait bon de publier certains documents sur son opposition à Lénine, « je me suis complètement trompé dans mon appréciation de la fraction menchevique, dont je surestimais les capacités révolutionnaires et dont je croyais possible d'isoler et d'annuler la droite. Cette erreur fondamentale provenait cependant de ce que j'appréciais les deux fractions bolchevique et menchevique en me plaçant du point de vue de la révolution permanente et de la dictature du prolétariat, alors que les bolcheviks et les mencheviks adoptaient à cette époque le point de vue de la révolution bourgeoise et de la dictature démocratique. Je ne croyais pas que les fractions fussent séparées par des divergences aussi profondes et j'espérais… que la marche même de la révolution les aménerait à la plateforme de la révolution permanente et de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, ce qui s'était réalisé partiellement en 1905 ». Mais ses appels répétés et vains à la réunification s’expliquent surtout par le fait qu’il n'ait pas su voir, jusqu’en 1917, que la discussion sur le thème : étape bourgeoise ? révolution prolétarienne ? s’effaçait devant la préparation concrète de celle-ci, et que de ce point de vue, Lénine pouvait à bon droit l’'amalgamer

2. Lettre de Trotsky à Tckeidzé, en avril 1913, reprise en 1924 par la fraction stalinienne pour «bien montrer » quelle était alors la position de Trotsky.

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aux mencheviks et ne voir dans ses proclamations révolutionnaires que phraséologie vide de sens. À quoi bon en effet répéter que l’on S’acheminait directement vers la dictature du prolétariat, si l'on refusait de rompre avec ceux qui faisaient de cette perspective un épouvantail qu'il fallait soigneusement cacher aux forces « démocratiques » bourgeoises.

Dans sa Pravda, à Vienne, Trotsky ne cessa de multiplier les appels à l'unité. La Pravda « dans l’ensemble de son activité s'attachera à respecter constamment par-dessus les divergences d’opinions et de fractions, le principe général obligatoire pour tous, de l'unité de la lutte de classes. Notre unité révolutionnaire, c'est là tout ce que nous pouvons opposer à la puissance sanguinaire de nos ennemis ». Ce point de vue l'empêcha encore de comprendre les principes organisationnels de Lénine, lorsque le problème de l'unité du parti se posa avec une nouvelle acuité, à partir de 1907- 1908. La période était qualifiée d’« interrévolutionnaire », de phase de transition vers un nouvel élan révolutionnaire plus puissant que celui de 1905. II fallait tirer de cette période d’accalmie de la lutte des classes, où le prolétariat ne s'était pas encore remis de la défaite et où les forces révolutionnaires et leur avant-garde avaient été en butte à une sauvage répression, les conclusions politiques qui s'imposaient. L'autocratie avait été contrainte de prendre une forme constitutionnelle, quoique limitée, et la droite des mencheviks prétendit que l'heure était venue de liquider l'organisation clandestine. À l'inverse, la gauche de la fraction bolchevique considérait qu’il fallait plus que jamais se cantonner dans l'action clandestine. Lénine pensait, et Trotsky également, que le moment était venu de combiner l’action légale et l’action illégale. Mais tandis que les otzovistes gauchistes et les liquidateurs se rpendaiene en imprécations contre Lénine, Trotsky s’efforça une fois de plus de résoudre la crise sans exclusion et sans scission. Il prétendait que l'unification se ferait dans la lutte politique, qu'il fallait « vaincre les deux déviations en amplifiant, en approfondissant l'œuvre de la social-démocratie dans tous les domaines de la lutte de classe du prolétariat et en dénonçant le danger que constituaient l'une et l’autre déviations » (Pravda, n° 12, 1910). Lénine lui répondit qu’il ne s'agissait pas de réconcilier des

ersonnes, des groupes ou des institutions, mais « d’avoir une Fgne de parti, une orientation idéologique et politique, et un contenu dans notre travail ».

Une fois de plus, le problème se posait pour Lénine en termes de ligne de classe, et d'efficacité révolutionnaire. La seule façon de réunifier le parti consistait à mener le débat à fond, et non à l'esquiver de peur de rompre une unité qui de fait n'existait déjà plus. Le point de vue conciliateur de Trotsky le rangeait de fait, qu'il l'ait ou non voulu, du côté des déviateurs. Il s'agissait d'éliminer l'otzovisme et le liquidationnisme, abstraction faite des personnes, groupes et institutions « qui ne sont pas d'accord avec la ligne ou ne l’appliquent pas ». Trotsky se situait du « point de vue de la marieuse », en voulant réconcilier des personnes, sans

3. Notes d'un publiciste. Mai 1910, t. 16, p. 218.

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chercher dans la nature de la période la racine des déviations. Or, elles étaient le résultat inévitable de l’action exercée par les conditions objectives, qui avaient provoqué de profonds changements tant dans le mouvement ouvrier que dans la composition de l'avant-garde, dans la mesure où l'influence nouvelle de la bourgeoisie avait conduit les uns à un semi-libéralisme, et les autres à un semi-anarchisme. Il s'agissait pour le parti de mener la lutte sur les deux fronts, pour ne pas se laisser détourner du but final. La « diplomatie de cénacle » de Trotsky, qui voulait à tout prix sauvegarder l'unité du parti afin, pensait-il, de ne pas compromettre la perspective prolétarienne, ne faisait qu’aflaiblir la position de l'organisation, puisqu'en voulant à tout prix éviter d'exclure les liquidateurs, il faisait objectivement leurs politiques. Il ne sut pas voir que si Lénine pouvait se défaire de ses otzovistes, les mencheviks ne pouvaient exclure leurs liquidateurs sans se condamner eux-mêmes à disparaître. « Savoir mettre sur pieds cette activité de terne apparence, savoir utiliser à cette fin toutes les institutions légales ou semi-légales, qui sont le propre de la Douma des cent noirs et des octobristes, savoir sauvegarder, même sur ce terrain, toutes les traditions de la social-démocratie révolutionnaire, tous les mots d'ordre de son proche passé héroïque, tout l'esprit de son œuvre, toute son intransigeance par rapport aux opportunistes et aux réformistes, voilà en quoi consiste la tâche du parti, la tâche de l'instant présent. Dans cette passe dangereuse, des principes d'organisation très fermes étaient plus que jamais nécessaires, et si Trotsky ne voulait pas reconnaître la validité de la position de Lénine, qui n'était autre qu’une stricte politique de classe, il serait «traître au parti, et c’est tout». La «crise d'unification du parti» avait enfoncé Trotsky encore plus avant dans ses inconséquences politiques, dans la mesure où, « héros et fidèle défenseur des liquidateurs et des otzovistes, avec lesquels il n’est d'accord en rien en théorie, mais avec lesquels il est d'accord en tout en pratique »', il ne vit pas qu'il n’y avait de concessions possibles qu’autant que la ligne du parti n'était pas compromise, et s’enlisa dans le conciliationnisme qui fit de lui l'otage des mencheviks, dans l'expérience malheureuse du bloc d’Août 1912, ultime tentative de réconciliation à laquelle les bolcheviks s’abstinrent de participer.

La « dureté » de Lénine reposait sur les mêmes considérations d'efficacité politique qui avaient présidé à la rédaction des statuts de 1903, et qui permettaient seules au parti d’être capable « d'adapter instantanément sa connaissance théorique à la situation perpétuellement changeante », sinon il resterait en arrière des événements, de dirigeant il deviendrait dirigé, et il perdrait le contact avec les masses et se désorganiserait. Or, le seul moyen pour le parti de «s'adapter ainsi à la vie de la totalité », c'est «la plus stricte discipline de parti », et la plus stricte cohésion idéolosique. Trotsky admit plus tard que Lénine avait eu « tout à fait raison » sur ce plan.

La théorie de l'organisation constitue donc le lieu de la vé-

4. Lettre ouverte à tous les S.D. pro-parti. T. 16, p. 359, décembre 5. Georg Lukacs, Lénine, E.D.I.

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rification dans la pratique de tout schéma théorique se réclamant du marxisme. « C'est à Lénine, écrit encore Lukacs, qu'il revint de franchir le pas de la théorie à la pratique, mais cela signifie aussi, on ne doit pas l'oublier, un progrès théorique, car il conduit de l'abstrait au concret.» La construction du parti révolutionnaire constituait le corollaire immédiat de la perspective théorique et politique. En cela Trotsky échoua. Il ne voulut pas voir que c'était Lénine qui organisait le parti de la révolution, tandis que lui contribuait, en ne voulant pas rompre avec les mencheviks, à construire le parti réformiste. Sa politique de conciliation ne réussit à faire de lui, ainsi que le montre Deutscher, qu'un ennemi déloyal aux yeux des bolcheviks, et un allié douteux à ceux des mencheviks.

Lukacs écrivait, toujours dans son Lénine, que «la conception léniniste du parti » était «la rupture la plus brutale avec la vulgarisation fataliste et mécaniste du marxisme ». Pas plus que la conscience socialiste n'était le produit mécanique de la situation de classe du prolétariat, de sa place dans le rapport de production, la révolution n'était le résultat inéluctable de la maturation des conditions objectives. Si les forces révolutionnaires n'étaient pas prêtes, la situation révolutionnaire pouvait pourrir pendant une longue période. Mais l'ambiguïté de la période lui paraissait justifier la séparation du processus révolutionnaire en deux étapes bien distinctes, du point de vue théorique, et en cela Trotsky avait poussé plus loin que lui la rupture avec le rapnort mécanique économie-politique. Mais paradoxalement, le fond de son attitude en matière d'organisation reposait en quelque sorte sur ce « fatalisme » qui fonde le spontanéisme, et qui se traduisait chez lui en surestimation de la conscience de classe du prolétariat. Ainsi il apparaît que ni le schéma théorique de Trotsky, ni celui de Lénine, n'étaient exempts de lacunes, et que s'ils rompirent tous deux avec une conception économiste du marxisme, ce fut sur des plans très différents, mais en dernière analyse complémentaires. Îl est indispensable de TERRE cela pour analyser la position de Trotsky après la révolution, et surtout après la mort de Lénine, alors que Staline et ses « théoriciens » donnaient du léninisme une interprétation purement menchevique.

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En guise de transition

«Trotsky vint à Lénine comme à un maître dont il avait compris la force et l'importance bien plus tard que bien d'autres, mais peut-être beaucoup plus complètement. »

Trotsky, Histoire de la Révolution russe.

« Depuis que Trotsky avait compris que l'union avec les mencheviks était impossible, «il n'y avait pas de meilleur bolchevik que lui».»

Propos de Lénine rapporté par Deutscher.

I1 avait fallu la Révolution d'Octobre pour lever toutes les ambiguïtés qui se trouvaient dans les schémas théoriques de Lénine et de Trotsky, pour montrer qu'il n’y avait pas de contradiction entre la perspective révolutionnaire de Trotsky et la ligne stratégique du bolchevisme. Mandel, polémiquant avec Nicolas Krasso à propos du «marxisme de Trotsky » dans les numéros de juillet et septembre 1969 des Temps Modernes, résume ainsi cette jonction d'ordre théorique et pratique : « La victoire de la Révolution d'Octobre a résulté d'une combinaison historique de la théorie et de la pratique léniniennes du parti et de l'avant-garde révolutionnaire avec la théorie et la pratique trotskystes de la révolution permanente.» Cela ne signifie pas que la révolution avait résolu magiquement tous les problèmes, mais elle avait rendu nécessaire une révision fondamenale du schéma révolutionnaire pour Lénine, et de la pratique organisationnelle pour Trotsky. C'est dans cet ordre d'idées que nous allons envisager le corpus théorique et la pratique de Trotsky après 1917, à la lumière des événements révolutionnaires.

Krasso montre que le marxisme de Trotsky « forme une unité cohérente et caractéristique de la prime jeunesse à la vieillesse ». Mais il en conclut, comme à la meilleure période des calomnies staliniennes, que les erreurs passées de Trotsky déterminaient ses erreurs à venir, et que le péché capital de sa jeunesse, n'avoir pas compris la théorie léniniste de l'organisation, constituait le vice fondamental de sa lutte contre le stalinisme, et de son analyse de la nouvelle période historique qui s'ouvrait avec Octobre. A l'inverse, nous nous proposons de montrer en quoi, après Octobre, le léninisme et le trotskysme se fondirent dans le bolchevisme, dont le fondement théorique était précisément la théorie de la révolution permanente, et la conception du rapport économie-politique qui la fonde. Ce sont précisément les thèmes développés pour la première fois dans Bilan et perspectives qui per-

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mirent à Trotsky de comprendre la dialectique de la révolution mondiale et les raisons subjectives et objectives de ses reculs, mais aussi de reprendre à lui les thèmes fondamentaux du léninisme. Non que nous sous-estimions les erreurs politiques qu'il fit après la mort de Lénine. Mais il s'agira pour nous de montrer que le « cours de l’histoire », pour parler comme certains, n'invalidait en aucune manière son corpus théorique. On peut même dire qu’il en fut pendant toute une époque comme la vérification par l'absurde, et qu'il est impossible actuellement de rien comprendre aux processus révolutionnaires du tiers monde et des pays avancés, à leur rapport dialectique et aux répercussions qu'ils ont sur les pays «socialistes » à travers l'éclatement du stalinisme et de son hégémonie.

L'unité fondamentale de la pensée théorique et politique de Trotsky, avant et après Octobre, n’est donc en rien la preuve qu'il ne sut jamais « s'amender », et qu’il sombra pour n'avoir pas su réévaluer ses perspectives générales dans l'irréalisme politiaue et dans des contradictions insolubles, nées de l'écart entre ce qui était et ce qui devait, ou aurait dû, être, entre la puissance et le rêve pour reprendre une expression de Deutscher. Nous essaierons de montrer qu'il faut y voir, une fois que Trotsky eut compris la validité des thèses de Lénine sur l'organisation, l'expression la plus conséquente du marxisme de notre temps.

Nous avons pris les schémas théoriques de Lénine et de Trotsky dans le cours de leur constitution, au travers des problèmes d'ordre théorique et pratique qui se posaient aux marxistes russes à partir d'une situation qui, pour l'essentiel, n'avait pas été prévue par Marx et Engels : la préparation de la révolution prolétarienne dans un pays non encore totalement soumis au mode de production capitaliste, avant que celle-ci ne se soit produite dans les pays capitalistes les plus avancés. C’est seulement ainsi que l’on peut comprendre la nature profonde de leurs divergences, mais aussi montrer en quoi la réactualisation de leurs polémiques que provoqua Staline était dénuée de fondements objectifs. Tout ce que Trotsky développe dans {a Révolution permanente sur ses rapports avec Lénine avant 1917 tend à démontrer que la raison profonde de leur longue opposition résidait dans la différence de leurs optiques. Leurs perspectives théoriques et politiques présentaient des points de faille, des obscurités, issues de deux formes de pensée tendanciellement convergentes, mais qui n'étaient pas identiques parce qu'elles s'étaient structurées différemment, à partir du moment de leur entrée dans le champ de la lutte politique et de l'élaboration théorique, autour de leur compréhension de la méthodologie marxiste.

Lénine et Trotsky avaient approché tous deux une même réalité, et dans la même perspective de l'actualité de la révolution prolétarienne. C’est pourquoi, une fois que celle-ci fut accomplie, leurs oppositions s'estompèrent pour ne laisser subsister que l'unité fondamentale de leurs perspectives. Du moment où, pour Lénine, « la véritable révolution est la transformation dialectique de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne.. c'està-dire d'une part que les revendications actuelles de la révolution

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bourgeoise ne peuvent être réalisées que dans le cadre de la révolution prolétarienne, et que d'autre part la réalisation conséquente de ces revendications de la révolution bourgeoise conduit néces- Sairement à la révolution prolétarienne », ainsi que le montre Lukacs, il n'existait pas entre le léninisme et le trotskysme de fossé infranchissable. Trotsky, en dernière analyse, n'avait jamais dit autre chose. Lorsqu'il expliquait la nécessité de se préparer d'emblée à la dictature du prolétariat, cela ne signifiait pas pour lui, comme Lénine le crut, que cette révolution serait immédiatement une révolution socialiste. Trotsky n'oubliait pas l’importance de la question agraire, qu'il faudrait résoudre avant de passer aux tâches «purement » socialistes, simplement, il montrait que cela ne pourrait être fait que dans la première étape de la révolution prolétarienne. C'est pourquoi la théorie léniniste de la révolution par étapes se fondit avec la théome trotskyste de la révolution permanente, sans que Lénine en ait pris dès l’abord une conscience claire. Le pas que Trotsky avait à franchir était plus grand et plus difficile. Mais il ne faut pas oublier qu’il n'avait jamais rejeté les principes du centralisme et de la sélection des militants. Nous pouvons ainsi penser qu'il rejoignit les bolcheviks non seulement sur des problèmes politiques, qui avaient provoqué sa rupture définitive avec les mencheviks, mais qu'il assimila pleinement la théorie léniniste de la constitution et du rôle du parti.

L'analyse que Lénine fit de l'impérialisme le conduisit à fonder son internationalisme, jusqu'alors abstrait, sur la situation objective mondiale. Le déclenchement de la guerre impérialiste créait à l'échelle internationale une situation révolutionnaire, et ne permettait plus de penser le processus révolutionnaire russe comme un fait isolé, abstraitement relié à la perspective révolutionnaire des pays occidentaux. Lorsque Lénine expliqua qu’il fallait transformer la guerre impérialiste en guerre civile internationale, il ne concevait le prolétariat russe que comme une fraction du prolétariat mondial qui devait partout entrer en lutte contre la bourgeoisie. La perspective de la révolution prolétarienne occidentale rendait plus incertaine en Russie la nécessité d'une étape démocratique. Tout du moins sa transcroissance en dictature du prolétariat en serait-elle accélérée. Lénine se rapprochait peu à peu du point de vue de Trotsky.

Mais il fallut la révolution d'Octobre pour qu'ils soient enfin réunis dans un même combat. Trotsky vit dans les thèses d'Avril la reconnaissance, par Lénine, de ses propres conceptions. Mais il comprit également que les mencheviks étaient allés trop loin dans la voie de l’opportunisme, et qu'il serait dangereux pour l'avenir de la lutte révolutionnaire de rester allié avec eux. Mais cela même l'entraîna à penser, contrairement à ce que prétend Nicolas Krasso, que « seul le bolchevisme, grâce à la rigidité de ses principes, put rallier tous les éléments véritablement révolutionnaires parmi les anciens intellectuels et la fraction avancée de la classe ouvrière, Et c'est uniquement parce qu'il réussit à créer cette organisation révolutionnaire compacte qu'il lui fut possible de passer rapidement de la position démocratique révo-

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lutionnaire à la position socialiste révolutionnaire ». Ainsi le « trotskysme » devenait-il un système théorique rigoureux. Trotsky comprit que seule une organisation de type léniniste pouvait non seulement diriger le combat des masses révolutionnaires, mais assurer le maintien du pouvoir prolétarien après la victoire, point où toutes les révolutions Pnédleites avaient achopvé. Lénine, en réveillant les vieux bolcheviks résidant en Russie de leur sommeil dogmatique, et Trotsky, en entrant dans le parti bolchevik, avaient mis fin à cette sorte de malentendu qui avait si longtemps divisé leurs forces. Il y eut par la suite bien des points de friction entre eux, à propos de la paix de Brest Litvosk et des syndicats par exemple, mais aucun ne revêtit l'ampleur de leurs polémiques passées, parce qu'il s'agissait de solutions à annorter à des problèmes concrets dans une même perspective théorique et politique. Tel est le point fondamental : {a fusion théorique du léninisme et du trotskysme.

Le paradoxe de la révolution de Février, qui faisait que le Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétersbourg, qui détenait le pouvoir de fait, se soit compromis avec la bourgeoisie qui le détenait officiellement, amena Lénine à considérer qu'en Russie l'étape démocratique était terminée. Le prolétariat devait immédiatement poursuivre la lutte, sous peine d’être une fois de plus écrasé par la réaction. L'analyse qu'il fit au cours des événements est moins décisivement formulée que celle que Trotsky donna après coup, dans son Histoire de la révolution russe. Il inscrivit encore le processus révolutionnaire qui se déroulait en Russie depuis la Révolution de Février dans le cadre théorique de la révolution par étapes ; mais la rapidité de l'évolution de la situation le convainquit de l'impossibilité de fait de la dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie telle qu'il l'avait prévue. I] pouvait encore saisir le déroulement de la révolution au travers de la théorie de la transcroissance immédiate de l'étape bourgeoise en révolution prolétarienne, mais la théorie de la révolution permanente permit à Trotsky d'en saisir beaucoup plus clairement le mécanisme.

De son exil, Lénine avait exhorté le soviet de Pétersbourg et les bolcheviks de ne passer aucun compormis avec Kerensky, qui se proposait de remettre en selle la monarchie et de poursuivre la guerre impérialise, en Etat bourgeois allié aux capitalismes anglais et français. Il fallait « marcher en utilisant les particularités de l'actuelle période de transition, d'abord à la conquête de la République démocratique, et à la victoire totale des paysans sur les grands propriétaires fonciers, au lieu de la semi-monarchie de Goutchkov, et ensuite au socialisme, qui seul donnerait au peuple épuisé le pain, la paix, la liberté ». Maïs il lui fallut aller plus loin encore. En avril, aux bolcheviks qui pensaient encore en termes de dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, il démontra que celle-ci existait déjà, sous une forme qu'il n'avait pas prévue, et que désormais cette formule était périmée, tout au moins ne correspondait plus aux actuelles perspectives de lutte. Elle s'était réalisée dans le soviet de Pétersbourg,

1. Lettre de Trotsky à Olminsky.

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dont le comité exécutif avait cédé le pouvoir à la bourgeoisie. Et il ajoutait : «Les mots d'ordre, les idées des bolcheviks, ont été, dans l'ensemble, entièrement confirmés par l'histoire, mais dans la réalisation concrète, les choses se sont passées autrement que nous ne pouvions (et que personne ne pouvait) le prévoir. » Telle est la dernière manifestation de l'ambiguïté du schéma révolutionnaire de Lénine : il ne crut encore pas devoir rejeter la théorie qui avait guidé son combat, bien que sa perspective se soit trouvée relativement inadéquate au cours de la révolution. Il avait défini la théorie comme un idée approchée de la complexité de la vie. Ainsi pouvait-il dire que la perspective démocratique n'avait pas été totalement erronée, mais seulement réalisée sous d’autres formes. De fait, Trotsky avait « prévu » dès 1905 que la paysannerie, sous la direction des socialistes révolutionnaires, ne pourrait que se ranger aux côtés de la bourgeoisie. Maïs dans la mesure où Lénine préparait le parti et le prolétariat à assumer la dictature, il démontrait de fait que son pronostic avait été erroné. Il insista sur le fait que, contrairement à ce qu’avaient pu penser les vieux bolcheviks qui n'avaient pas su ranger leurs vieilles idées au musée des vieux thèmes bolcheviks, la préparation de la révolution prolétarienne n'était pas un « saut » par-dessus l'étape démocratique inachevée, mais en même temps il reconnaissait implicitement que Février démontrait tant l’impossibilité de la révolution bourgeoise au sens strict que celle de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie. Il fallait rompre avec les mencheviks et les socialistes révolutionnaires qui s'étaient emparés du Soviet et que leurs positions de classe obligeaient à liquider l'embryon d'étape démocratique pour Fempécher de devenir un tremplin pour la dictature du protariat.

La nature de la révolution d'Octobre acheva de confirmer les thèses de Trotsky. Au premier congrès de la III° Internationale, en mars 1919, Lénine déclara que « dans la société capitaliste, dès que s'aggrave la lutte des classes, qui est à sa base, il n’y a pas de milieu entre la dictature de la bourgeoisie et la dictature du prolétariat ». Seule, la dictature du prolétariat pouvait assurer une démocratie effective, dans les pays avancés comme dans les pays arriérés. Ainsi, en Russie, on avait abandonné le mot d'ordre d'Assemblée Constituante parce qu'il avait cessé de répondre aux nécessités de l'heure. Seule la dictature du prolétariat avait pu venir à bout de la question agraire, mais en cela elle fut, dans un premier temps, une révolution bourgeoise. Au même congrès, Lénine avait dit : « Nous avons obtenu la victoire plus facilement parce qu'en octobre 1917, nous avons marché avec toute la paysannerie. Dans ce sens, notre révolution était alors bourgeoise. » Trotsky développa ce propos dans la Révolution permanente : « Lénine, écrivit-il, a lui-même considéré cette révolution, la révolution d'Octobre, dans sa première étape, comme la véritable révolution démocratique, et par conséquent la véritable incarnation, bien que modifiée, du mot d'ordre stratégique du bolchevisme.» La révolution «bourgeoise » d'Octobre ne s'était transformée en révolution socialiste qu'une fois la lutte des classes portée au village. Une fois accomplies les tâches immédiates d’une révolution bourgeoise — la réalisation du programme agraire des socialistes révolutionnaires, qui répondait à la lutte des pay-

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sans — la dictature du prolétariat s'était transformée en révolution socialiste, en réorganisant totalement la structure économicosociale. La transcroissance dont avait parlé Lénine n'était pas la transformation dialectique de l'étape démocratique en étape bourgeoise, mais plus exactement, cette transformation au sein de la dictature du prolétariat elle-même.

C'est donc en fonction du Processus révolutionnaire russe de 1917 qu'il convenait désormais de se référer au léninisme. Trotsky dénonça violemment la méthode stalinienne qui envisageait «les nouveaux problèmes historiques non à la lumière vivante des révolutions accomplies, mais à la lueur de citations qui ont trait à la façon dont nous prévoyions les révolutions à venir ». Staline et ses « théoriciens » oubliaient que d’une part la théorie n'avait jamais été pour Lénine qu'un guide pour l’action, qu’il ne fallait pas hésiter à transformer au besoin, et que d’autre part le léninisme s'éclairait rétrospectivement en fonction de la révolution d'Octobre. Ayant opéré cette reprise à soi du léninisme au travers de la théorie de la révolution permanente, le dégageant de la conception nationale qui avait conduit Lénine à mettre des bornes démocratiques à la lutte du prolétariat, Trotsky en donnait en quelque sorte l'expression théorique achevée, On peut noter à ce propos que Lukacs, dans son Lénine, accomplit la même démarche : saisissant le léninisme rétrospectivement dans la perspective de l’actualité de la révolution, il laisse dans l'ombre les ambiguïtés pour ne reprendre que les thèmes fondamentaux, et que ce faisant il en donne une interprétation synthétique qui sonne celle que Trotsky fut en droit de formuler après Octobre.

C'est de là que nous partirons pour analyser l'unité fondamentale de la pensée de Trotsky telle qu’elle se révèle dans les analyses qu'il fit de la période qu'inaugurait la révolution russe. Dans l'avant-propos de L'Internationale Communiste avant Lénine, il écrivit en 1929 : « Pas une minute, nous n'avons laissé échapper le fil de l'héritage idéologique. » Ce n'était pas là une attitude purement « morale », mais cela signifiait que désormais les « conditions objectives », sur le plan national et international, rendaient possible la réalisation pratique du programme des bolcheviks, et qu'en ce sens le «trotskysme» n'était ni un «mythe romantique», ni un « symbole », ainsi que l'écrit Nicolas Krasso. C'était encore moins un « optimisme béat », mais la seule compréhension correcte de la nature de l’époque historique qui s'ouvrait avec Octobre sur le plan mondial, et l'élaboration des seules perspectives possibles pour lutter pour la subversion de l'impérialisme.

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DEUXIÈME PARTIE :

L’ÈRE DE LA RÉVOLUTION PERMANENTE

«La période actuelle est celle de la décomposition et de l'effondrement de tout le système capitaliste mondial, et qui sera celle de l'effondrement de la civilisation européenne en général, si on ne détruit pas le capitalisme et ses contradictions insolubles.» Telle était la prémisse objective sur laquelle était fondée la construction de la III° Internationale’,

Cette analyse n'était pas purement conjoncturelle, elle n'était pas seulement l'expression politique de la ruine de l’économie capitaliste perpétrée par la guerre : elle constituait le cadre théorique au travers duquel il fallait appréhender la nouvelle ère historique qui débutait avec la révolution d'Octobre. L'alternative socialisme ou barbarie n’était pas une perspective catastrophiste, mais la compréhension de la tendance fondamentale de l'époque. En clair, cela signifiait que la tâche urgente de l'époque était la préparation des forces révolutionnaires et de leur avantgarde à la résolution des contradictions dans lesquelles le capitalisme pourrissait. Cela ne signifiait pas, ainsi que l'explique Lukacs’, que le capitalisme ne pourrait plus trouver aucune issue « purement économique », « pour le capitalisme, des moyens d'en sortir seraient donc, en soi et pour soi, pensables. Mais il dépend du prolétariat qu'ils soient aüssi applicables. certes, c'est une conséquence de l’évolution «naturelle» de l'économie, si cette puissance est maintenant dans les mains du prolétariat. Ces « lois naturelles » ne déterminent pourtant que d’un côté la crise ellemême, lui donnent une ampleur et une extension qui rendent impossible un développement « Poe du capitalisme. Si elles se déployaient sans obstacles (dans le sens du capitalisme) cela ne conduirait pas cependant au simple déclin du capitalisme, et à son passage dans le socialisme, mais à une longue période de crises, de guerres civiles et de guerres impérialistes à un niveau toujours plus élevé : «au déclin commun des classes en lutte », à un nouvel état de barbarie ».

1. « Lettre d'invitation au Parti Communiste Allemand.

» Manifestes, thèses et résolutions des quatres premiers congrès de l'I.C., réédités par Maspero.

2. Lukacs, Histoire et Conscience de classe, p. 347, éd. de Minuit.

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. L'Internationale appelait le prolétariat mondial à la lutte décisive contre la conspiration impérialiste du capital, pour la République Internationale des Soviets Prolétaires. Ce n'était pas un mot d'ordre volontariste ; même lorsque le système capitaliste eut obtenu un répit à la suite de l'échec des insurrections européennes, la lutte pour la révolution socialiste mondiale demeura la seule perspective politique juste, parce que les contradictions du capitalisme ne pouvaient que s’exacerber. La révolution d'Octobre n'avait de signification et de légitimité que dans le contexte de la faillite générale du système capitaliste, dont elle constituait la première tentative victorieuse de subversion. Aussi ne pourrait-on envisager de construire le socialisme en Russie qu'une fois l'ennemi frappé à la tête, qu’une fois l'objectif premier, le renversement du capitalisme, atteint, au moins dans les pays les plus avancés. Et Piatakov avait déclaré, à la fin de l’année 1917 : « Dès le début de la révolution nous avons affirmé que le sort du prolétariat russe dépend complètement de la marche de la révolution en Occident. Nous entrons ainsi dans la phase de la révolution permanente.» Permanente parce que le développement international des forces productives était «mûr», et permanente en Russie dans la mesure où l'achèvement du socialisme y dépendait du cours de la révolution mondiale. Le parti mondial du prolétariat constituait donc l'élément décisif de l'époque.

La loi de l’autodéveloppement des forces productives avait abouti à la révolution d'Octobre et à la crise générale du système capitaliste, Il n'y avait plus désormais de déterminisme économique absolu avec lequel compter. On passait du règne de la nécessité dans celui de la liberté. Ou plus exactement, ainsi que le montre Lukacs, « ce qu'il y a de nouveau dans la situation, c'est simplement — simplement ! — que les forces aveugles du développement économique capitaliste poussent la société vers l'abîme, que la bourgeoisie n’a plus le pouvoir d’aider la société à dépasser, après de brèves oscillations, le « point mort » de ses lois économiques, mais que le prolétariat possède la possibilité, en profitant consciemment des tendances existantes de l'évolution, de donner à l’évolution ellemême une autre direction. Cette autre direction, c'est la réglementation consciente des forces productives de la société. Vouloir cela consciemment, c'est vouloir le « règne de la liberté»; c'est accomplir le premier pas conscient dans la direction de sa réalisation ». La possibilité d’un renversement du rapport économie-politique capitaliste existait à l'échelle internationale. La Révolution d'Octobre en inaugurait la réalisation concrète. Elle marquait pour la première fois dans l'histoire de l'humanité le passage de la préhistoire à l’histoire. Elle concrétisait pour la première fois la formule de Engels dans l’Anti- Dürhing, selon laquelle : «les lois de leur propre activité sociale, qui jusqu'à présent se dressaient devant eux en tant que lois de la nature, étrangères à eux et les dominant, sont dès lors appliquées et dominées par les hommes, en pleine connaissance de leur nature». Mais il fallait bien voir qu'en Russie même, avant que la révolution n'ait été portée dans le monde entier, on ne pouvait qu’amorcer ce renversement. C'est pour-

3. Histoire et Conscience de classe, éd. de Minuit, p. 353.

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quoi la tâche fondamentale était d'impulser la révolution monsa et que, dans cette perspective seulement, il fallait « tenir » en Russie.

Le capitalisme avait atteint le stade où il entrait dans une phase de stagnation à long terme. Cela ne signifiait pas qu'il n'y avait plus, de manière absolue, de développement des forces productives possible en son sein. Cela signifiait que, par rapport aux possibilités de développement rationnel qu'offrait une économie planifiée, les forces productives avaient cessé de croître. Tel est le cadre théorique de la lutte que Trotsky mena sans trêve contre le stalinisme. Il fallait bien comprendre que, même après l'échec de la lutte des prolétariats européens en 1919-1920, rien ne permettait de le remettre en question.

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Tenir jusqu’à l’apparition d’une révolution socialiste générale

«La question n’est nullement de savoir si la Russie est capable, par ses propres moyens, d'édifier le socialisme. Pour le marxisme en général, une telle question n'existe pas », écrivait Trotsky dans la préface à la Révolution défigurée. Maïs la guerre n'avait pas entraîné la victoire des forces révolutionnaires à l'Occident ; la révolution allemande en particulier, sur laquelle les bolcheviks portaient tous leurs espoirs, avait été défaite. Le prolétariat européen entrait dans une phase de reflux d’une durée indéterminée, livrant à ses seules forces, la Russie Soviétique. Le maintien du pouvoir prolétarien dans un pays isolé devenait problématique. C'est alors que la plupart des vieux bolcheviks ne purent se résoudre à admettre que sans une révolution dans les pays avancés, la première dictature du prolétariat était condamnée. La théorie du socialisme dans un seul pays naquit de la théorisation d’un état de fait, et l'on conclut de même de l'échec de la révolution européenne qu'elle était impossible.

Et pourtant tous avaient admis que le capitalisme avait fait de lui-même éclater les frontières nationales, désormais incompatibles avec le développement des forces productives. De ce point de vue, une économie nationale constituerait une régression par rapport au développement de la division internationale du travail dans le cadre capitaliste. De plus, la Russie avait vu s’accomplir une révolution prolétarienne, non parce que son économie était mûre pour le socialisme, mais parce qu’elle ne pouvait plus, de même que l'économie des pays avancés, se développer sur des bases capitalistes. Pays essentiellement paysan, la Russie isolée ne possédait pas les prémisses matérielles du socialisme. Elle était même le pays le moins propre à réaliser le socialisme, parce que son niveau de croissance économiaue était incomparablement plus bas que celui des pays européens, et a fortiori des Etats-Unis. Trotsky écrivait : « Le fait que le prolétariat russe soit arrivé le premier au pouvoir ne signifie pas qu’il arrivera le premier au socialisme »' et encore : « En dernière instance, les limites des transformations socialistes sont déterminées par l'état de l’économie et de la politique mondiales. Si grand que soit l'élan national, il ne donne pas la possibilité de sauter par-dessus la planète.» La complète victoire de la révolution socialiste

1. L'nternationale Communiste après Lénine, p. 534, PUF. 2. Op. cit., p. 508.

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«exige la collaboration active au moins de quelques pays avancés, parmi lesquels nous ne pouvons compter la Russie», avait écrit Lénine. La nécessité qui se fit sentir, à la fin de l’année 1920, d'injecter une forte dose de capitalisme fut la première preuve écrasante de ce que, pour subsister dans l'entourage capitaliste, il faudrait que la dictature du prolétariat consente bien des reculs, bien des replis stratégiques. Mais cela ne signifiait pas qu'on ne pouvait pas jeter les bases d'une société socialiste ; cela signifiait simplement qu'on ne pourrait pas l'achever tant que la révo- PRESENT ne se serait pas étendue aux pays capitalistes avancés.

Mosche Lewin explique, dans son ouvrage sur la paysannerie russe pendant les années du grand virage à gauche de 1928-1930, que la Nep fut le premier résultat de l’incompatibilité des intérêts des deux alliés de la révolution. Les deux révolutions démocratiques agraire et prolétarienne socialiste s'étaient combinées en Octobre, quand la paysannerie avait suivi les bolcheviks comme ses libérateurs. Maïs il ne s'était agi pour elle que de parachever la destruction du servage. Or, l'isolement et la guerre civile avaient contraint les bolcheviks à porter trop tôt la lutte des classes au village, et à prendre d'emblée des mesures radicales. L'alliance s'en trouva fortement compromise, et les deux aspects de la révolution se dissocièrent, mettant le régime dans une position extréraement critique. Le paysan conclut de l’aggravation de ses conditions de vie que le passif de la révolution l’emportait sur son actif. Dès que le pouvoir fut pris, les bolcheviks se mirent en devoir, avant qu'ils n'aient cessé de compter sur l'appui imminent du prolétariat européen, de réorganiser le pays. Mais il leur fallut rapidement renoncer à l'instauration progressive d'une économie socialiste, au travers, dans un premier temps, du contrôle ouvrier sur la production. « La faim, qui nous met au supplice, écrivit Lénine, nous a obligés, par force, à entreprendre une action purement communiste.» On mit en place des rapports de production et une répartition des produits purement commu nistes, on réquisitionna à la campagne et on prit les premières mesures contre les koulaks. Mais les bolcheviks se laissèrent entraîner trop loin dans cette voie. « Nous avons vécu jusqu'ici avec une guerre si acharnée, si terriblement dure, que nous n'avions d'autre solution que d'agir militairement dans le domaine économique… Mais en même temps il est incontestable que nous sommes allés plus loin qu'il ne le fallait du point de vue théorique et politique. » Cette erreur politique, qui consistait à penser que l'on pouvait construire d'emblée une économie socialiste en Russie s'explique par le fait que les insurrections européennes n’avaient pas encore été écrasées, et que les bolcheviks comptaient encore sur l'appui imminent du prolétariat occidental. Mais l'échec de leur tentative constitue la première confirmation concrète de l'impossibilité absolue de construire le socialisme dans un seul pays, ainsi que les bolcheviks s'étaient vus contraints de le faire dans les conditions extrêmement critiques qui leur étaient imposées.

Pour maintenir le pouvoir des soviets, il avait fallu signer la Paix de Brest Litovsk. Maintenant, puisque la révolution mondiale

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tardait, il fallait satisfaire les revendications de l’allié intérieur de la dictature, afin d'éviter à tout prix la rupture avec la campagne qui sonnerait le glas du régime. Mais en permettant à la paysannerie d’écouler sur le marché libre rétabli les excédents de sa production, on s'exposait à faire renaître en son sein la différenciation sociale capitaliste et à faire renaître le spectre du double pouvoir. « En gros, écrivait alors Lénine, la situation est la suivante : nous devons satisfaire les besoins économiques des paysans moyens et accorder la liberté d'échange, sinon il est impossible, économiquement impossible, de maintenir le pouvoir du prolétariat en Russie. » Mais le danger n'était que différé : « Toute la question est de savoir qui la paysannerie suivra : le prolétariat qui cherche à bâtir le socialisme, ou bien le capitalisme qui déclare : faisons marche arrière, c'est moins dangereux que ce socialisme qu'on a imaginé.» Le pouvoir politique, dans la Russie isolée, ne pouvait que faire en sorte que la transition vers le socialisme que l'on avait écourtée pendant la période du communisme de guerre ne tourne pas à l'avantage des forces capitalistes. La politique économique avait échoué, dans les premières années de la révolution, à impulser le développement des forces productives qui apparaissait comme la tâche la plus urgente. Les mesures que l'on avait dû prendre, les sacrifices que l'on avait dû imposer aux travailleurs avaient coupé les bolcheviks de la base sociale de «leur» pouvoir. Il fallait abandonner « l'édification immédiate du socialisme» et réaliser l'accumulation primitive qui manquait à la Russie, et qui constituait le fondement matériel du socialisme. Il fallait qu’elle édifie pour son propre compte et dans des conditions difficiles les prémisses qu'ailleurs la société capitaliste avait créées d'elle-même. Et cela en évitant la rupture avec la paysannerie, qui redevint la hantise du régime.

Dans la mesure où pour la première fois, la classe qui détenait le pouvoir politique était la classe productive elle-même, le mécanisme de l’économie n'était plus, en principe, indépendant de la volonté des classes sociales comme dans le mode de production capitaliste. La classe au pouvoir devenait l'instigatrice consciente du développement économique. Dans la Nouvelle économique, Préobrajensky écrivait : «Si, dans le domaine de la réalité économique, le produit en économie planifiée s'oppose à la marchandise du mode de production capitaliste, si la mesure du temps de travail s'oppose à la valeur, si la comptabilité de l’économie planifiée s'oppose au marché en tant que sphère de manifestation de la loi ds la valeur, si le produit s'oppose à la plusvalue, l'économie politique cède la place à la technologie socialiste, c'est-à-dire à la science de la production socialement organisée. » Ce qui caractérisait la phase de transition dans laquelle la Russie était entrée avec la N.E.P., c'était que la loi de la valeur et le principe de planification s’opposaient à l'intérieur d’un or, anisme économique unique, sous la forme de ce que Préobrajensky voulait donner comme une loi économique nouvelle, {a loi de l'accumulation socialiste primitive. Ainsi, du fait que la Russie devait passer par une phase d’accumulation primitive analogue dans son principe sinon dans ses formes avec celle du mode de production capitaliste, il conclut à une résurgence du déterminisme économique tel que Marx l'avait exposé, et qui plus est sur le plan national. Son étude tend à montrer que l'État ouvrier isolé peut

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mener à bien cette tâche, et en cela il n’était pas très loin de la thèse de la réalisation du socialisme dans un seul pays. Son ralliement à Staline, en qui il vit l'instrument de la nouvelle nécessité économique, était de ce fait implicitement contenu dans son étude de la nouvelle économique. Son discours économique l'entraîna à ne voir dans la politique de l'Etat que la résultante de la lutte des deux systèmes économiques qui coexistaient dans la Nep, et en cela sa problématique était dangereusement mécaniste,

Certes, la contrainte exercée par l'économique ne cesserait que dans la société sans classes, elle ne disparaîtrait qu'avec l'extinction de la dictature du prolétariat. Trotsky ne méconnaissait pas qu'il existait en Russie une économie combinée, qui imposait certaines limitations au pouvoir politique. Mais il ne pouvait en aucune manière être conçu comme l'expression d’un déterminisme économique du même type que celui qui s’exerçait dans le mode de production capitaliste, Une fois de plus, il apparaît que ce n'est pas fortuitement que Trotsky n'écrivit pas de théorie économique. Même pendant la période de transition, les problèmes économiques étaient d'emblée des problèmes politiques. L'« erreur » de Préobrajensky réside peut-être en ce qu'il voulut faire pour cette nouvelle époque de l'histoire ce que Marx avait fait pour le capitalisme. Certes, il existait en Russie une lutte économique dans laquelle l’un des deux secteurs devait triompher, mais la victoire finale dépendait en dernière analyse de la stratégie économique du pouvoir. Il fallait assurer le plus grand développement possible du secteur étatisé, afin de résorber rapidement le secteur capitaliste national aux dépens duquel devait se faire l’accumulation primitive. En cela, Trotsky appuya Préobrajensky contre la politique inconditionnellement paysanne développée par Boukharine. Bien qu'il ait eu tendance à faire peser les RE de l’accumulation primitive beaucoup plus lourdement que Préobrajensky sur la classe ouvrière, il comprenait que celle-ci devait se faire en s'appropriant dans la mesure du possible le surproduit du secteur privé, donc de la paysannerie. Mais il refusa de suivre Préobrajensky dans toutes les implications de sa problématique théorique. Ïl refusait de considérer que la Russie pût mener à bien ses tâches économiques en autarcie, et surtout de théoriser les possibilités qui s’offraient à elle dans son isolement. Préobrajensky commettait la même erreur. que Lénine en 1898, en considérant le seeloppement des forces productives dans une optique nationale,

Dans la préface de la Révolution défigurée, Trotsky écrivit en 1929 : « Dans la présente étape, la question économique de la République soviétique se résoud plus que jamais du point de vue politique.» Mais c'est là le fondement de la lutte qu'il mena au sein de l'opposition de gauche dès 1923. Sa stratégie économique se résumait à ces trois thèmes fondamentaux : industrialisation — collectivisation progressive de l'économie rurale — planification unique pour toute l'économie. Il avait conscience du fait que les problèmes économiques qui se traduisaient en conflit plus ou moins larvé du prolétariat et de la paysannerie se répercutaient gravement dans la composition sociale et dans la politique du parti. Mais il refusa aussi longtemps que l'opposition ne fut pas complètement décimée de considérer que c'était là le contre-

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coup inéluctable des « conditions objectives ». Et il mit toujours en avant la part de responsabilité politique que les staliniens avaient dans la «stabilisation » du capitalisme à l'Ouest, et qui rendait les contradictions internes du régime soviétique toujours plus aiguës. Il écrivit pour le douzième anniversaire de la Révolution d'Octobre que les causes essentielles des contradictions qui existaient en Russie provenaient de «la situation objective d'un pays économiquement arriéré qui s’est trouvé obligé d’arriver le premier à la dictature du prolétariat et à l'édification socialiste » et surtout du fait que la Russie se trouvait coupée de la division internationale du travail, mais il n’en demeurait pas moins que «les causes de second ordre résidaient dans la fausse politique de la direction qui subit l'influence de la petite bourgeoisie, qui n'est pas capable d'entreprendre en temps voulu la situation et d'utiliser de la manière la plus rationnelle les ressources économiques et politiques de la dictature ».

Aussi la stratégie économique de Trotsky n'avait-elle rien d'idéaliste, elle n'était pas une solution «purement théorique », comme le dit Nicolas Krasso. Elle était encore moins démagogique, dans la mesure où les perspectives économiques de Trotsky exigeaient des masses ouvrières beaucoup plus d'efforts que celle de Staline jusqu'en 1927. Elle aurait sans doute permis, si elle avait été appliquée à temps, d'éviter bien des erreurs, et surtout do me pas liquider brutalement la Nep comme le fit Staline en

En 1923, date à laquelle se posa avec une grande acuité le problème des ciseaux, de la rupture entre les prix agricoles et les prix industriels, Trotsky montra qu'il n’y avait qu’une solution pour éviter la rupture avec la paysannerie : accélérer l’industrialisation. « Nous tourner vers les campagnes, ne veut pas dire tourner le dos à l’industrie, cela veut dire tourner l'industrie vers les campagnes, car les campagnes n'ont nullement besoin de contempler le visage d'un Etat dépourvu d'industrie. » Seule l’industrialisation et un plan unique pour toute l'économie permettraient de mener la Nep vers « son remplacement par une politique économique neuve, qui ne sera qu’une politique socialiste ». En favorisant l'enrichissement de la paysannerie, Boukharine ne voyait pas que sa politique allait en contradiction avec son intention profonde : préserver à tout prix l’alliance. Ne trouvant pas dans l'Etat un client qui répondit à ses intérêts immédiats, elle stocka le blé ou l’écoula sur le marché libre. En voulant l’éviter, la politique boukharinienne n'avait fait qu’aggraver le problème du maintien de l'alliance. Telle est la signification la plus profonde de la nécessité d’une politique économique juste, susceptible de s'adapter au processus économique dans sa totalité, sans se mettre à sa remorque. Plutôt qu'une planification générale qui, sans être absolument contraignante, harmoniserait la production et permettrait de prendre en temps utile les mesures nécessaires, Staline et ses alliés du moment préférèrent se donner la perspective de la construction du socialisme dans un seul pays, à pas de tortue si nécessaire, alors que le temps était un facteur si important. Le caractère combiné de la Révolution d'Octobre avait dégénéré, du fait de l'isolement, en la problématique : « vers le capitalisme, ou vers le socialisme ? ». Trotsky et Boukharine incar-

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naient les deux pôles politiques issus de l'ambiguïté de la Révolution d'Octobre. Trotsky luttait pour maintenir la position du prolétariat, et la raffermir. Boukharine s'était fait le porte-parole, au sein du parti, des forces réactionnaires issues de la Nep, bien que son intention ait été d'amener progressivement la paysannerie au socialisme.

Trotsky posa le problème : «vers le capitalisme ou vers le socialisme ? » en 1925, en réponse aux penseurs et hommes politiques de la bourgeoisie qui voyaient dans la Nep la preuve de l'impossibilité d'une économie de type socialiste. Il montra que les résultats économiques obtenus prouvaient la supériorité du secteur étatisé sur le secteur privé, tout en indiquant les moyens politiques de maintenir cette prépondérance. La perspective du rétablissement du capitalisme ne lui paraissait pas exclue théoriquement, mais elle ne serait que la conséquence, dans la mesure où le parti accumulerait les fautes, d'un développement de l'agriculture supérieur à celui de l’industrie d'Etat. Boukharine avait pris parti unilatéralement pour la paysannerie, les koulaks euxmêmes devaient être amenés à la réorganisation socialiste de l'économie, au travers de la concurrence économique des deux secteurs étatisé et privé. Il dénonça en Trotsky le « super-industrialisateur » qui méprisait les intérêts et les revendications de la paysannerie — n'était-ce pas là, ainsi que ses polémiques avec Lénine l'avaient prouvé avant la révolution, une constante du « trotskysme » ? — et qui voulait liquider la Nep. Or Trotsk .ne s’opposa jamais à la Nep, dont il avait compris la nécessité bien avant qu'elle ne fût lancée, en parcourant le front de la guerre civile ; il s'agissait seulement pour lui de ne pas ouvrir la voie à une hégémonie économique et politique de la paysannerie sur le prolétariat.

«Nos succès dans l'organisation économique dépendront en dernière analyse de la mesure où, par une connaissance exacte des conditions du marché, et par des prévisions économiques justes, nous arriveront à accorder l'industrie étatique avec l'agriculture selon un plan déterminé.» En cela Boukharine échoua. La paysannerie n'avait que mépris pour un régime qui ne pouvait lui fournir les produits dont elle avait besoin. Le Parti, dont elle avait détourné les organismes ruraux en vue de réaliser ses propres buts, et qui s'était fait l'agent inconscient de son propre développement économique, s'avéra incapable de la satisfaire jusqu'au bout, et c'est pourquoi il se trouva confronté à la grave crise de 1928.

11 fallut prendre des mesures radicales contre le « boukharinisme spontané » de la paysannerie, appuyé sur la politique de droite du parti. On reprit l'intégralité des mesures économiques préconisées par l'opposition de gauche. Sans aucune préparation politique, et sans les nécessaires prémisses matérielles, on imposa à la paysannerie la collectivisation intégrale des moyens de production, et à la classe ouvrière un rythme d’industrialisation forcené. Il en résulta un énorme gaspillage de forces productives. Après avoir été « menchevik en économie », Staline “rit brutalement un cours ultra-gauche, prétendant « rattraper et dépasser »

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en un laps de temps extrêmement court les pays capitalistes avancés, à partir d'un plan maximaliste parfaitement irréalisable. Certes, la situation en fut redressée, mais si Trotsky vit dans la nouvelle politique économique de Staline la confirmation des thèses de l'opposition de gauche en cette matière, il refusa de suivre nombre de ses partisans sur la voie de la capitulation. Le parti avait été placé devant le fait accompli, et la campagne contre le «trotskysme » avait pris d'autant plus d'ampleur que Staline en reprenait les thèses économiques. Il fallait comprendre la nature du bouleversement qui avait permis à Staline, parce qu'il tenait solidement l'appareil du parti et de l'Etat, de rejeter la perspective antérieure du socialisme construit à pas d’escargot. I1 fallait dénoncer la théorisation erronée de la liquidation du secteur privé présentée comme l'accession au socialisme.

La plateforme de l'opposition de gauche n'avait jamais préconisé l'anéantissement brutal de la Nep, mais sa disparition progressive, avec l'extension du secteur étatisé. Et surtout, les mesures économiques n'étaient pas séparées des mesures politiques et la politique économique « trotskyste » était fondée sur la restauration de la démocratie prolétarienne. « Seule la coordination de ces trois éléments, {a planification étatique, le marché, la démocratie soviétique, peuvent assurer une direction juste de l'économie en période de transition et assurer non pas la mise à l'écart des disproportions en quelques années (cela est de l’utopie), mais leur amoindrissement, et, par là même, une simplification des bases de la dictature du prolétariat jusqu’au moment où de nouvelles victoires de la révolution élargiront l'arène de la planification socialiste et reconstruiront son système.» C'est pourquoi Trotsky ne voulut pas se reconnaître dans le miroir déformant de la nouvelle politique stalinienne. Il en rechercha les causes profondes et les trouva dans la nature du parti; la coexistence à l'échelle mondiale du mode de production capitaliste et d’un embryon d'économie socialiste se retrouvait au sein de la Russie dans le fait que la loi de la valeur qui régissait le système capitaliste n'était pas encore supplantée par la production vlanifiée de valeurs d'usage, et Trotsky et l'opposition de gauche luttèrent pour que l’autonomie de l'instance politique n’en soit pas trop entamée. Or Staline, après avoir subordonné sa politique au processus de développement capitaliste de l’agriculture, vint à violer le cours du développement économique par des mesures politiques exactement opposées à celles qu'il avait prises jusqu'’alors à la suite de Boukharine. Il ne comprit jamais clairement le rapport du politique aux « conditions objectives », et de ce fait ne cessa de passer de l’opportunisme à l’aventurisme, sur le plan national comme sur le vlan international. La dégénérescence du parti et de l’avpareil d'Etat avaient donné un pouvoir absolu à la fraction stalinienne, et le pouvoir politique se trouvait comnlètement séparé de la base de la dictature. Mais ce faisant, hors de contrôle de la classe ouvrière, il s'exposait à l'influence de la petite bourgeoisie, et se mettait à la remorque de ses ambitions. Mais en même temps, dans la mesure où les aspirations de la petite bourgeoisie cessèrent d'être compatibles avec les intérêts de la couche au pouvoir, celui-ci fut à même de se retourner contre son appui antérieur. La relation économie-politique instaurée par le stalinisme était mécanique et non dialectique, c'est pourquoi il put reprendre à son compte les thèses économiques de l'opposition de gauche en tant que telles, sans les accompa-

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gner des mesures purement politiques qu’elles impliquaient, et Sans voir qu’elles étaient elles-mêmes des mesures politiques.

Dès lors le problème se pose de savoir pourquoi l'opposition fut vaincue. Trotsky avait donné la seule explication valable du cours de gauche de 1928, qui lui interdisait de se rallier à Staline. L'appareil du parti s'était substitué, en se bureaucratisant de plus en plus, au parti, et la bureaucratie, détachée du contrôle prolétarien, s'était appuyée sur les koulaks qui assurèrent dans un premier temps le développement des forces productives dont le régime avait besoin pour se maintenir. Ce faisant, elle avait fait du parti l'agent inconscient du développement capitaliste de la paysannerie, qui avait détourné dans ses propres intérêts les organismes communistes ruraux. Mais les intérêts et les racines les plus profonds de la bureaucratie se trouvaient dans le secteur étatisé, et par là même du côté de la classe ouvrière. C'est pourquoi il lui fallut donner un coup de frein aux appétits des koulaks qui poussaient le régime toujours plus loin dans la voie des concessions. Boukharine n'était-il pas allé jusqu’à parler de néonep ? Telle est la raison profonde du virage à gauche de Staline qui fit que, «au prix d'innombrables sacrifices superflus, les conquêtes fondamentales d'Octobre furent malgré tout sauvées ».

Le phénomène bureaucratique constitue donc l'élément-clef qui permit à Trotsky de comprendre la nature et la portée de la politique stalinienne. Il permet aussi de comprendre pourquoi l'opposition fut défaite. Mais alors un nouveau problème surgit : pourquoi l’engrenage bureaucratique se développa-til au point d'autoriser Staline à reprendre les thèses économiques de l’onnosition de gauche sans restaurer la démocratie dans le parti ? C’est ici que réside la principale faiblesse de la pratique politique de Trotsky dans les années 1923-1930. Cependant il est facile de déclarer à posteriori que le programme de Trotsky était irréaliste, puisque aussi bien il ne fut jamais réalisé. I1 nous semble erroné d'opposer, comme le fait Krasso, le «réalisme» de Staline à l'utopisme de Trotsky. Qu'il ait «payé cher la hauteur de ses vues» ne peut en aucun cas constituer un argument contre la validité de ses thèses. Cela ne revient pas à éluder les fautes politiques de Trotsky, qui en un certain sens constituent la preuve que son programme aurait pu être réalisé. Le fondement de la pratique politique de. Trotsky réside dans le fait qu’il ne sépara jamais les problèmes politiques des problèmes économiques, ce qui explique la thèse selon laquelle tout dépendait, en dernière instance, d’une ligne politique juste. Staline ne fit pas, comme certains se plaisent à le répéter, quelques «erreurs» de portée plus ou moins grande. C'était sa ligne politique qui était intégralement erronée. C'est dans la mesure où Trotsky ne cessa jamais de percevoir les problèmes de la Russie en internationaliste, qu'il fut seul à même d'analyser le fondement des « conditions objectives » qui paralysaient la transformation socialiste de l'U.R.S.S. Nous allons analyser l’évolution de la problématique dans laquelle Trotsky envisagea le phénomène bureaucratique de ce point de vue.

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Trotsky et le «cours de l’histoire»

« Le prolétariat, avait écrit Engels, s'empare du pouvoir d'Etat et transforme les moyens de production en propriété d'Etat, Mais par là même il se supprime en tant que prolétariat, il supprime toutes les différences de classes et les oppositions de classes, et, également, l'Etat en tant qu’Etat ». En tant que transition vers le socialisme et la société sans classes, la dictature du prolétariat n'était d'emblée qu'un type d'Etat dont la nature était de dépérir, de disparaître de lui-même. Mais, de même que l'on ne pourrait achever la réorganisation de l’économie et de la société socialiste que sur une base internationale, l'Etat ne pourrait achever son processus d'extinction qu’une fois la bourgeoisie occidentale abattue. L'isolement de la Russie soviétique avait créé, en se perpétuant, une situation nouvelle, à laquelle les bolcheviks n'étaient pas préparés. Il avait fallu renforcer la dictature pour préserver le régime des assauts de l'impérialisme. Mais devait-lle devenir cet « instrument de coercition sans précédent dans l'histoire » qu'en fit Staline ?» la fantaisie la plus exaltée, écrivait Trotsky vingt ans après la révolution d'Octobre, concevrait difficilement contraste plus saisissant que celui qui existe entre le schéma de l'Etat ouvrier de Marx-Engels-Lénine, et l'Etat à la tête duquel se trouve aujourd’hui Staline ». Quelle était dans cette dégénérescence la part des « conditions obijectives ? quelle était la part des fautes politiques ? Trotsky était-il condamné par le « cours de l'histoire» à n'être qu'un prophète désarmé, un homme susceptible de donner des perspectives abstraites, mais incapable d'influer sur le cours des choses ? et surtout, l'avènement du stalinisme était-il la preuve de la fausseté de son schéma théorique ?

Trotsky écrivit, en 1936, dans la Révolution trahie, « au cours des dix premières années, l'opposition de gauche eut en vue la conquête idéologique du parti, sans entrer, contre lui, dans la voie de la conquête du pouvoir. Le mot d'ordre était : réforme, et non révolution. Dès lors, cependant, la bureaucratie était prête à n'importe quel coup d'Etat pour se défendre contre une réforme démocratique. Quand, en 1927, le conflit devint aigu, Staline, se tournant, au comité central, vers l'opposition, s'écria : « ces cadres, vous ne les révoquerez que par la guerre civile! ». Les défaites du prolétariat européen ont fait de cette menace une réalité historique. Le chemin de la réforme est devenu celui d'une révolution». Tel fut le cheminement de la pensée de Trotsky au cours de l’évolution de la dictature du prolétariat sous la direction de Staline. Il vint à penser que la lutte de

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l'opposition avait été une lutte désespérée, parce que « si la révolution ne s’élargit pas sur l'arène mondiale suivant le système d'une spirale prolétarienne, elle commencera inévitablement à se rétrécir dans les cadres nationaux suivant le principe d’une spirale bureaucratique ». Etait-ce contradictoire avec ce qu'il avait d’abord pensé ? Le fait concret de son échec est en dernière analyse secondaire. Ce qui nous importe ici, c'est de déterminer en quoi il était dû ou non à une erreur théorique, en quoi il pouvait ou non remettre en cause l'analyse qu'il fit de l'époque de l'entre deux guerres, et les principes qui Ja fondaient.

Deutscher et Mosche Lewin donnent des possibilités qui s'offraient au régime soviétique après la crise de 1923 des analyses qui, formulées différemment, n'en sont pas moins identiques quand à leurs conclusions en ce qui concerne les possibilités de Trotsky. Les bolcheviks étaient pris, au moment de la maladie de Lénine, dans une contradiction que celui-ci aurait trouvée, selon Deutscher, insoluble. La révolution occidentale avait échoué, et les vieux bolcheviks refusaient d'admettre que cette défaite pût condamner leur propre révolution. Enfermée dans sa coquille nationale, la Russie soviétique avait dû, pour survivre, instaurer au détriment de la démocratie prolétarienne une « dictature d’airain », d'autant plus que le prolétariat avait été décimé par la guerre et la construction de l'appareil d'Etat et du parti. Dès lors était-il possible, ainsi que le réclamait Trotsky, de revenir aux origines démocratiques de la dictature sans risques pour le régime ? théoriquement, cette issue était possible. Mais de fait la tendance qui avait entraîné le parti dans la voie du substitutisme s'avérait irréversible. Lénine s'était efforcé de maintenir l'équilibre entre la dictature et la démocratie; « mais la tendance eut raison de lui, elle ne pouvait plus ni être enrayée ni encore moins supprimée »!. Si Lénine avait vécu plus longtemps, il aurait dû choisir; mais la classe ouvrière n'offrait pas un appui démocratique suffisant pour que le parti puisse s'engager dans la voie de la restauration de la démocratie prolétarienne. Il n'y avait d'autre perspectives, pour sauver les conquêtes fondamentales de la révolution, que de renforcer toujours plus la dictature. Et Lénine serait devenu lui-même un autocrate. Après sa mort, Staline était l'homme de la situation.

Mosche Lewin apporte une conclusion plus nuancée; plus exactement, il insiste sur le fait que l'alternative n'était pas entre la démocratie et la dictature, mais entre le type de dictature qu'aurait pu mettre sur pieds Lénine et celle que Staline instaura. Maïs en dernière analyse, son étude du « tournant obscur », pour reprendre une expression de Victor Serge, rejoint celle de Deutscher. Si Lénine avait vécu, écrit-il dans Le dernier combat de Lénine, il aurait pu instaurer « un régime dictatorial rationnel, ayant à sa tête des chefs intègres, doté d'institutions efficaces et travaillant consciemment à dépasser le sous développement et la dictature », objectif qui n'avait en soi rien d’utopique. Il n’aurait pas vaincu à coup sûr, « mais ce qu'on peut dire avec certitude, c’est qu’il aurait combattu avec acharnement contre les processu$ qui aboutirent à faire de la période stalinienne ce qu'elle fuit. « Il aurait lutté sans trève contre les « méthodes administratives, l'inefficacité de la bureaucratie, et le chauvinisme

1. DEUTSCHER, La Russie après Staline, Le Seuil.

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grand russe qui lui avaient révélé, au travers de l'affaire géorgienne, l'ampleur du mal dont souffraient le parti et l'Etat. Mais Trotsky seul n'était pas capable de mener cette lutte : «il succomba à une fétichisation du parti, à un légalisme et à des scrupules qui le paralysaient et l'empêchaient de répondre à ce que ses ennemis faisaient contre lui sans hésiter, comme Lénine l'aurait fait». Lénine mort, Staline était sûr de vaincre.

. En effet Trotsky se tut au moment décisif. Il ne voulut pas risquer de rompre l'unité du parti en provoquant une scission

que le cours de l’histoire aurait pu en être changé. Trotsky admit que le parti avait en dernière instance toujours raison, en tant que seul instrument dont disposait la classe ouvrière pour accomplir ses tâches historiques, et il se soumit au verdict des

cordé en déclarant qu'il n’exigerait pas le renvoi de Staline si celui-ci amendait sa politique, Mais était-ce là la preuve qu'il retombait dans la même conception de l'unité du parti qui avait fait de lui, avant la révolution, l’allié objectif des mencheviks — et qu'en conséquence il n'avait Pas compris la théorie léniniste de l'organisation ? Outre les problèmes d'ordre « subjectif » (Trotsky ne jouissait pas auprès de la vieille garde du prestige de Lénine, il était pour elle un intrus dans le parti boichevik, il refusa de se méler des intrigues de Staline, etc.), il semble que Trotsky ait commis des erreurs lactiques, des erreurs d'ap- Préciation ; mais elles ne permettent pas de conclure qu'il avait mal assimilé les principes organisationnels de Lénine. En effet, dans ce « tournant obscur » qui allait décider de l'avenir de la dictature, il fallait déceler derrière les luttes intestines du parti les forces sociales dont elles étaient la répercussion, et c’est ici que se situe la faiblesse de Trotsky. Il n'avait pas su encore évaluer l'importance de Staline, ni tirer au clair les racines de la bureaucratisation qu'il constatait dans le parti et l'Etat. Cela ne signifiait pas que les conditions objectives entraînaient irrémédiablement le régime vers le Stalinisme, mais que n'ayant pas mesuré la profondeur des racines du phénomène bureaucratique, dont Lénine lui-même avait avoué qu'il n'avait pas encore eu le temps de l'étudier ; Trotsky ne put mettre en avant la politique qui aurait permis d’enrayer l'engrenage qui allait l'emporter. Trotsky pensait comme Lénine qu'il était possible de réorganiser le parti de l'intérieur. Mais ils ne percevaient de la bureaucratisation de l'Etat et du parti que les manifestations extérieures, ce qui leur permettait de penser qu'il suffirait de quelques mesures énergiques pour porter remède au malaise. Mais de fait il aurait fallu opérer une réorganisation beaucoup plus profonde. Le retard de la révolution rendait cette tâche extrêmement difficile, mais non impossible, Lénine avait compris à la fin de sa vie que Trotsky avait raison sur le plan de la stratégie économique, que le plan unique de l'économie qu'il avait d’abord refusé comme utopique et superflu dans la situation présente constituait l'un des instruments indispensables de la lutte contre la dégénérescence du régime, puisque renforcer l'industrie et contrôler le développement du capitalisme permettait de renforcer la position du prolétariat dans l'économie et dans le parti. C'est en cela que les mesures politiques et économiques formaient

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un tout pour Trotsky. La dictature du prolétariat régénérée permettrait seule de mener à bien les tâches économiques, dont l'accomplissement constituait le plus sûr garant de Ja possibilité de restauration de la démocratie prolétarienne,

Il apparaît ainsi que la politique de Trotsky après la mort de Lénine n'était pas une politique « morale» ayant pour seul but de préserver l’acquis théorique du bolchevisme. Les solutions préconisées par Trotsky relevaient d'une stratégie applicable à la réalité russe, et en cela théoriquement justifiée. C'est pourquoi Trotsky ne cessa de lutter contre Staline, bien qu’il ait laissé passer le moment où un infléchissement de la ligne politique dans le bon sens aurait pu permettre une construction plus rationnelle des bases du socialisme, Les analyses que fit Trotsky de l'Etat soviétique entre 1923 et 1936 peuvent sembler contradictoires : ainsi, lorsqu'il élabora une stratégie nouvelle sur le thème : «le problème de la révolution mondiale, comme le problème de l'Union soviétique, se résume en une seule et même formule : IV° Internationale », il parut condamner comme ayant été vaine non par erreur tactique, mais à cause des conditions objectives qui avaient permis à la bureaucratie de prendre le pouvoir la lutte antérieure de l'opposition. Il rendit responsable de cette défaite la situation internationale et les agissements de la bureaucratie, Lorsqu'il explique dans La révolution trahie pourquoi Staline avait vaincu, il écrit : « la lutte politique est au fond celle des intérêts et des forces, non des arguments. Les qualités des dirigeants ne sont nullement indifférentes à l'issue des combats, mais elles n’en sont pas le seul facteur, ni le facteur décisif». Ainsi dans la bataille de 1923 1928, l'opposition qui constituait « le groupe le plus perspicace » lut vaincue par la fraction la moins capable de prévoir, parce que Staline n'était que le porte-parole des intérêts tout-puissants de la bureaucratie. « Il serait naïf de croire que Staline, inconnu des masses, sortit tout à coup des coulisses armé d’un plan stratégique tout fait. Non. Avant qu'il n'ait lui-même entrevu sa voie, la bureaucratie l'avait choisi.» Et plus loin : «il apparut bientôt que la nouvelle couche dirigeante avait ses idées, ses sentiments et ce qui importe davantage, ses intérêts propres ». Lé nine n'aurait pu que freiner, s'il avait vécu plus longtemps, la marée bureaucratique, mais aurait-il pu s'opposer longtemps aux vents et aux courants contraires de l’histoire? Ainsi Trotsk: semble rejoindre l'analyse de Deutscher. Il s'agit cependant d'élucider ce que représentait pour lui le « cours de l’histoire ». |

La défaite de l'opposition de gauche et l’aggravation constante du régime intérieur stalinien amenèrent Trotsky à reprendre à la base, avec quelque recul, son analyse de la nature de l'Etat soviétique. L'ambiguïté de sa pensée réside en ce qu'il ne tint | pas compte de sa propre part de responsabilité dans l'évolution du régime. Néanmoins, il était vrai que le processus de dégénérescence de l'Etat et du parti était désormais trop avancé pour qu'on pût le contrecarrer de l'intérieur. Analysant en profondeur les sources historiques de ce qu’il fut convenu d'ap- | peler, non sans ambiguïté, le « thermidor soviétique », Trotsky comprit que les « conditions objectives » avaient déterminé beau-

2. La IV* Internationale et l'U.R.S.S. — La nature de classe de l'Etat soviétique. 1933.

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coup plus qu'il ne l'avait pensé jusqu'en 1927 la politique sta linienne. Il considéra que l'opposition avait voulu combattre un Processus social beaucoup trop important pour qu'elle ait eu quelques chances de l'emporter. Mais cela n'empêchait pas qu'il

y eut une solution politique au problème soviétique, et de ce

La plate-forme de l'opposition de gauche avait repris et sys tématisé dans le cadre d’un programme politique les thèmes mis en avant en 1923 par Trotsky dans son étude des causes qui rendaient impérative une nouvelle orientation du parti. Avec la fin de la guerre civile, le parti entrait dans une nouvelle phase historique, qui rendait caduques les vieilles méthodes du parti, qui avait été amené par la force des choses à se substituer au pro-

nuisibles ; l'autorité de la vieille garde, qu’elle voulait conserver incontestée, l'infiltration dans le parti des méthodes administratives de l'appareil d'Etat, la composition sociale défavorable du parti constituaient les sources essentielles de la bureaucratisation. La vieille garde n'était pas prémunie par la « tradition bolchevique » contre les déviations et le conservatisme ; la restauration progressive de Ja démocratie au sein du parti, qui était devenu un organisme fonctionnant à deux étages, celui où l'on décide et celui où l'on exécute, constituait la seule garantie tant contre le bureaucratisme que contre le fractionnisme, et la seule possibilité d'éviter les déviations dans un parti obligé de monopoliser la vie politique. D'autant plus que la réintroduction du capitalisme avait fait renaître les différenciations sociales, donnant naissance à des intérêts sociaux très difficilement conciliables. En 1927, les tares du parti s'étaient considérablement aggravées, mais l'opposition ne doutait pas de pouvoir les combattre Sans porter atteinte à l'unité du parti. Pourtant il était trop tard désormais pour restaurer le parti de l'intérieur, soit par «en haut», comme l'avait voulu Lénine, en épurant et en réorganisant l'appareil, soit par « la base», en prolétarisant le parti et les instances dirigeantes. La classe ouvrière demeurait indifférente aux secousses qui ébranlaient le parti, l'emprise bureaucratique était trop importante. Dès lors il fallait changer de stratégie ; il fallait que l'opposition sorte de l'impasse dans laquelle elle s'était engagée, sé faisant prisonnière de la discipline de parti. Il fallut envisager des mesures d’une autre envergure ; mais il y avait à cette nouvelle orientation de la politique de Trotsky des prémisses d'ordre théorique. Le problème n'était plus de savoir si l'on pouvait lutter contre la bureaucratie par des mesures politiques énergiques à l'intérieur du parti, mais

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de déterminer quelle était la nature de classe de l'Etat soviétique, et à partir de là quelle serait la nature du combat à mener.

Quelles étaient les raisons profondes des distorsions qui exis taient entre les principes et les faits, pourquoi la bureaucratie avait-elle vaincu non seulement l'opposition, mais le programme de Lénine, et son parti ? Comment l'« arrière-train plombé de la révolution » s'était-il trouvé plus lourd que sa tête ?

L'Etat soviétique possédait, du fait de son caractère de pont entre le capitalisme et le socialisme, un caractère double : il était « socialiste » dans la mesure où il défendait l'appropriation collective des moyens de production, et « bourgeois » dans la mesure où « la répartition des biens avait lieu d’après les étalons capitalistes de valeur, avec toutes les conséquences découlant de ce fait». Cet « Etat bourgeois sans bourgeoisie» se révéla incompatible avec une démocratie soviétique authentique. Il rêus. sit à maintenir la propriété socialisée contre Jes assauts des forces contre-révolutionnaires, mais il échoua à résoudre le problème de l'inégalité dans la sphère de la consommation. « Si l'Etat, au lieu de dépérir, devient de plus en plus despotique, si les mandataires de la classe ouvrière se bureaucratisent, tandis que la bureaucratie s'érige au-dessus de la société rénovée, c'est en vertu de l'inflexible nécessité de former et d'entretenir une minorité privilégiée, tant qu'il est impossible d'assurer l'égalité réelle. » Plus la société est arriérée, et plus ce processus est inévitable. Marx n'avait-il pas écrit que, sans le développement des forces productives qui constituait l'indispensable soubassement matériel du communisme, on ne ferait que « socialiser l'indipence», et en conséquence « ressusciter tout le vieux fatras » ? Les mesures purement politiques à l'intérieur du parti préconisées par Lénine, puis par l'opposition de gauche, pour surmonter les « déformations bureaucratiques » n'auraient pu être réalisées que dans le cadre d’une révolution internationale; du fait de l'isolement, l'arriération du pays était redevenue le problème principal. La trêve accordée à la bourgeoisie par la social-démocratie était devenue, avec la politique de l'internationale stalinienne, une période historique, et il avait fallu renforcer l'Etat pour garantir les privilèges de la couche sociale au pouvoir : « exploitant le désarroi et la passivité de la classe ouvrière, dressant les plus arriérés contre les plus avancés, s'appuyant toujours plus hardiment sur le koulak et de façon générale sur l'allié petit-bourgeois, la bureaucratie parvint à triompher en quelques années de l'avant-garde révolutionnaire du prolétariat ».

Ainsi, la raison historique profonde de l'échec de l'opposition ct de l’aggravation de la contradiction qui existait entre la sphère de la production et celle de la répartition se trouvait dans le retard de la révolution mondiale. La position internationaliste que Trotsky n'abandonna jamais, lui permit d'éviter les deux attitudes de ceux qui, dans la mesure où l'Etat soviétique ne correspondait pas à la « norme », lui tournèrent le dos pour se faire les chantres désenchantés de l'impossibilité du socialisme, se réfugiant dans le giron du « pessimisme » bourgeois, et de ceux qui, dans la mesure où c'était l'Etat issu d'Octobre, s'abstin-

linienne sans sombrer dans le fatalisme, ou dans le révisionnisme qui donna naissance à l’aberrante théorie du socialisme dans un seul pays. Ses textes constituent la seule interprétation

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marxiste du processus qui entraîna la Russie soviétique si loin de l’« idéal » de la société sans classes... alors que les théorisa tions staliniennes s’enlisèrent dans d’insolubles contradictions.

En 1926, le groupe Smirnov considéra que le thermidor soviétique était un fait accompli : le retard industriel, la montée des koulaks et des nepmen, leur liaison avec la bureaucratie au pouvoir, joints à la dégénérescence du parti, étaient si avancés qu’il était impossible, avec l'écrasement de l'opposition, de revenir sur les rails du socialisme sans une nouvelle révolution. En 1926, Trotsky réfuta cette analyse : le thermidor était une possibilité, menaçante, mais pas encore réalisée. Dans les années 30, il déclara que le thermidor soviétique datait de 1924, et que l'on passait maintenant à une nouvelle sorte de bonapartisme.… De fait, il n'y avait pas contradiction : le groupe Smirnov parlait de thermidor dans le sens d’un retour, déjà largement entamé, vers le capitalisme, au travers du cours de droite de Boukharine. Or, et Trotsky ne se départit jamais de cette opinion : un retour pacifique au capitalisme n'était pas plus concevable qu'une évolution pacifique vers le socialisme : le

Dès lors, en quel sens pouvait-on parler de thermidor ? I] fallait réinterpréter l’analogie historique. Le thermidor français

de 1794 fut le déplacement du pouvoir issu de la révolution vers

capitaliste ne faisait que commencer, et rendait nécessaire le parachèvement de la domination bourgeoise. De fait, il s'agissait d’un progrès dans la dictature du capital, et non d’un retour en arrière, vers la féodalité. L'erreur avait été de concevoir le cours de droite de 1924-1926 comme une contre-révolution. Dès lors il devenait extrêmement ambigu de parler d'un thermidor soviétique. On ne pouvait considérer en ce sens la réaction qui débuta avec l'ascension au pouvoir de Ja bureaucratie seulement en tant qu'il s'agissait d’un glissement à droite, sur de toutes autres bases économiques et sociales, et Trotsky reconnut que l'analogie historique n'avait fait qu'obscurcir le débat. Le thermidor soviétique fut seulement un acte de réaction sur les bases économiques et sociales instaurées par la révolution. Si l’on refusait de considérer le retour au capitalisme comme un fait accompli — et le cours de gauche de Staline confirmait que cette thèse était fre, quelle était Ja nature du régime politique et social de

« En dépit d’une dégénérescence bureaucratique monstrueuse, l'Etat soviétique reste encore l'arme historique de la classe ou. vrière, car il assure le développement de l'économie et de la culture sur la base de la nationalisation des moyens de production, et prépare les conditions d'une véritable émancipation des travailleurs par la voie d’une liquidation de la bureaucratie et de l'inégalité sociale ». En développant les forces productives sur la base de l'appropriation collective des moyens de production, la bureaucratie préparait, en renforçant le prolétariat, les bases économiques et sociales de son Propre renversement. Dès lors,

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la révolution qui était devenue inévitable en U.R.S.S. serait une révolution politique et non une révolution sociale, puisque les rapports de production du socialisme existaient déjà. La bureaucratie était le produit, sur la base de l’arriération et de l’isolement du pays, des contradictions sociales entre la ville et la campagne, le prolétariat et la paysannerie, l’économie soviétique ct l'encerclement capitaliste; elle avait surmonté ces contradictions en s’élevant au-dessus des masses pour assurer sa propre domination politique, mais ce pouvoir était fondé sur les rap. ports de productions issus d'octobre. Staline avait su exploiter les déchirements internes de Ja bureaucratie pour s'ériger en dictateur, mais sa dictature ne constituait pas la négation de la dictature du prolétariat. En dépit des succès économiques obtenus sur la base du secteur étatisé, la bureaucratie était le produit des contradictions propres à la période de transition dans un Etat arriéré isolé. Mais dans la mesure où les con uêtes fondamentales d'Octobre avaient été malgré tout préservées, on ne pouvait parler que de dictature du prolétariat malade. I] était vrai que la bureaucratie avait exproprié politiquement le prolélariat, mais en conservant les bases d'un pouvoir prolétarien. Tel était le fait fondamental,

La dictature du prolétariat trouvait donc dans la dictature de la bureaucratie une expression défigurée, mais incontestable. Cette situation n'était que l’une des manifestations de la loi du léveloppement inégal de l’histoire, La dictature du prolétariat it dû assurer la domination politique effective de cette , en la faisant participer au maximum aux affaires de at. Elle avait simplement pris, du fait de circonstances hisques imprévues, une forme nouvelle, également imprévue. Il ne s'agissait pas en la matière d'être « kantien », de considérer qu'il n'y avait eu de dictature du prolétariat « à l'état pur» que le la Commune de Paris et dans la Russie d'avant la paix de t Litovsk. D'autant plus que dans les premières années de la révolution, il avait fallu assumer des tâches bourgeoises. De

t, la dictature du prolétariat n'aurait ainsi jamais existé. Il ne ssait pas d'examiner la dictature du prolétariat au travers d'une norme idéaliste. I] fallait donner une interprétation théorique correcte des faits : dire que l'URSS. était entrée dans la voie de la restauration du capitalisme signifiait que l’on considérait Ja bureaucratie comme une nouvelle incarnation de la bourgeoisie. Or, une classe se définit par sa situation par rapport aux moyens de production. Et l’on ne pouvait pas considérer le régime économique de l'U.R.S.S. comme un capitalisme d’Etat, : que les forces productives russes s'étaient développées par al d'entreprises «de type socialiste conséquent ». Une classe se détermine non seulement par la distribution du revenu national, mais par un rôle indépendant dans la structure générale de l'économie. Or la bureaucratie ne possédait pas les moyens de production : «la bureaucratie, indissolublement liée a classe économiquement dominante, est nourrie par les rasociales de celle-ci, se maintient et tombe avec elle ».

Seule une appréhension théorique correcte de la situation pert d'élaborer une ligne politique correcte. Le régime bureaucralique était contradictoire. Il créait lui-même les conditions de son propre renversement. Dès lors, il y avait deux issues possibles : soit le retour au capitalisme par une contre-révolution violente, soit la restauration de la dictature du prolétariat dans

me

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son intégrité. Dans les deux cas, cela signifierait la fin de la bureaucratie comme couche privilégiée exerçant le pouvoir politique : « une tumeur peut prendre des dimensions énormes et même étouffer l'organisme vivant, mais la tumeur ne peut se changer en organisme indépendant ». Sur cette base, il était évident que la politique stalinienne facilitait l'éventuelle victoire des forces capitalistes, maïs la situation n'était pas désespérée, Il fallait raisonner en termes de perspective historique, et non en termes catastrophistes. Surtout, il fallait prendre en considération le contexte international, pour élaborer une stratégie politique théoriquement et politiquement juste. L'ablation de la monstrueuse excroissance bureaucratique requérait une double tâche politique : créer un parti marxiste, un parti révolutionnaire en URSS. puisqu’aussi bien l'organisation policière à la solde de Staline qu'était devenu le P.C. russe ne permettait plus de mener la lutte; d'autre part et surtout, créer une nouvelle internationale, dans la mesure où les fluctuations du régime soviétique avaient toujours été fonction du déroulement international de la révolution. La meilleure garantie du réveil de la classe ouvrière russe tombée sous l'emprise de Staline qui avait étouffé son sens révolutionnaire était le développement victorieux de la révolution mondiale.

« La critique impitoyable de la bureaucratie stalinienne, l'éducation des cadres de ja nouvelle Internationale, la régénération de la capacité de lutte de l'avant-garde prolétarienne mondiale, telle est l'essence du traitement», avait écrit Trotsky en 1933. Etait-ce là une nouvelle preuve du « sociologisme » de Trotsky, qui se traduisait en « volontarisme », du fait que les conditions « subjectives » — la maturité de la conscience politique du prolétariat international — n’existaient pas plus que lors de la lutte de Trotsky au sein de l'opposition de gauche ? Ne sous-estimait-il pas les racines objectives de la stabilisation du capitalisme, l’apathie de la classe ouvrière russe et internationale? Trotsky se trompa sur les délais concrets, comme avant lui Marx. Mais cette erreur avait-elle les mêmes causes? Peut-on y voir la preuve de la fausseté radicale de ses thèses? Nous pensons qu’en raisonnant de cette manière, il est impossible de comprendre le stalinisme, la période de l’entre deux guerres, et surtout la résurgence actuelle du « trotskysme ».

Trotsky et l'opposition de gauche furent proue par la dynamique politique et économique qui conduisit la fraction stalinienne au pouvoir. La sombre prévision du pamphlet de 1904 sur la dégénérescence du parti s'était réalisée d’une façon que ni Trotsky, ni même Staline, auraient pu imaginer. Mais ce n'était ni le type léniniste d'organisation, ni le programme bolchevik. qui étaient en cause. C'est pour avoir compris cela que Trotsky put donner, au pire moment de la réaction stalinienne, des perspectives stratégiques justes. C'est pour avoir compris surtout qu’à la base de ces « conditions objectives » redevenues défavorables, il y avait en dernière analyse la politique fondamentalement erronée de l'Internationale stalinienne. C’est pourquoi Trotsky se refusa toujours à envisager la « tendance historique » qui se manifesta par l'avènement du stalinisme comme une fatalité devant laquelle il fallait s’incliner.

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Pourquoi la Quatrième Internationale ?

« La crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire.» Nicolas Krasso voit dans cette formule extraite du Programme de transition la preuve flagrante de l'idéalisme de Trotsky qui ne tenait aucun compte des énormes « blocages économiques, sociaux et politiques que connut le monde des années 1930 ». Nous essaierons de montrer, à l'inverse, que Trotsky en était parfaitement conscient, et que les mesures qu’il préconisait pour reconstruire l'avant-garde ne passent pas par-dessus les conditions objectives. Certes, sa lutte dans la IV* Internationale paraît, rétrospectivement, avoir été aussi vaine que la lutte des années 1920 dans l'opposition de gauche, Mais conclure de ce que la lutte pour une nouvelle internationale ne soit « jamais parvenue à aucun résultat dans les pays occidentaux », alors que le parti de Lénine avait assuré la victoire de la révolution russe que Trotsky n'avait jamais pleinement assimilé la théorie léniniste de l'organisation nous semble une bien cu: rieuse démarche. N'est-ce pas Krasso qui, dès lors, oublie les « conditions objectives », au demeurant mal interprêtées dans sa problématique ? Nous analyserons ici les raisons profondes qui motivèrent la construction d'un nouveau parti mondial du prolétariat, en montrant plus explicitement en quoi la pensée politique de Trotsky est une pensée de la totalité à un degré beaucoup plus élevé que, d'une certaine façon, pour Lénine lui-même. La construction de la IV° Internationale apparaît à ce titre com. me la plus haute manifestation de la surdétermination de l'instance politique qui caractèrise la pensée de Trotsky, de ses premiers écrits aux derniers.

La IIT° Internationale avait été construite sous le signe de l'offensive révolutionnaire. I1 fallait exploiter au maximum l'effondrement de l'économie capitaliste provoqué par la guerre, et préparer de toute urgence les prolétariats européens à la Jutte pour le pouvoir, en impulsant des directions révolutionnaires dégagées de l'idéologie social-démocrate qui avait trahi le mouvement ouvrier pendant la guerre. La lutte pour la révolution internationale constituait la tâche la plus importante de la première dictature du prolétariat, et c'est en fonction d'elle seulement qu'il fallait «tenir» en Russie, étant entendu que seule la victoire du prolétariat européen permettrait, en Russie soviétique, d'achever le socialisme. « Notre tâche est de généraliser l'expérience révolutionnaire de la classe ouvrière, de débarrasser le mouvement des mélanges impurs de l'opportunisme et du

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social-patriotisme, d'unir les forces de tous les partis vraiment révolutionnaires du prolétariat mondial, et par À même de faciliter et de hâter la victoire de la révolution communiste dans le monde entier ». Ainsi ne pouvaient se constituer en sections de ce parti mondial, qui n'était que l'expression internationale des principes léninistes d'organisation, que les partis ouvriers qui avaient épuré leurs rangs de tous les réformistes et de tous les opportunistes qui pensaient accéder au socialisme par la voie parlementaire. Les deux premiers congrès se déroulèrent ainsi dans l'atmosphère de l'imminence de la victoire de la révolution. Cela ne signifiait pas qu’elle était assurée. Cela signi fiait qu’il fallait accomplir un travail intense d'organisation et d'éducation pour créer une avant-garde assez forte pour diriger la lutte révolutionnaire et assurer le maintien du pouvoir. Ce faisant, il fallait dénoncer sans cesse les illusions réactionnaires propagées par les sociaux-démocrates, et montrer qu'il n'y avait aucun moyen terme possible entre la démocratie bourgeoïse qui avait démontré au grand jour sa nature en assassinant Liebknecht et Rosa Luxemburg, et la dictature du prolétariat.

Mais au troisième Congrès, il fallut bien constater un certain fléchissement de la lutte révolutionnaire, dans la mesure où les premières insurrections avaient été défaites, tandis que la bourgeoisie qui s'était remise de sa grande peur renforçait son pouvoir. Dès lors il fallait élaborer une nouvelle stratégie, mais auparavant résoudre un problème théorique : fallait-il conclure de cet échec que le programme de l'Internationale était erroné, dans la mesure où l'on entrerait dans une nouvelle période de développement organique du Capital ? Le problème était le suivant : l'échec du prolétariat européen était-il déterminé économiquement, comme celui de 1848 ? Si le capitalisme n'avait pas encore « fait son temps», s'il permettait un nouvel accroissement des forces productives sur des bases rénovées, alors la Révolution d'Octobre était condamnée à court terme par la nécessité économique, pour avoir devancé le moment du déclin définitif du système capitaliste de production. Par contre, si en dernière analyse les insurrections européennes avaient été écrasées pour des raisons politiques, alors il faudrait abandonner l'assaut direct contre l'impérialisme pour préparer les luttes futures, mais sans reconsidérer les prémisses de l'action de l’Internationale. Telle était l'alternative. Il ne fut jamais question pour Lénine de construire « le socialisme dans un seul pays », dans l’entourage capitaliste. Tel est le cadre théorique dans lequel Trotsky entreprit de construire la IV° Internationale : le système capitaliste était entré dans sa phase d’agonie, et il dépendait du prolétariat d'y mettre fin, sous peine de disparaître avec lui dans un cataclysme mondial sans précédent. De ce point de vue, la tâche fondamentale était l'éducation des masses laborieuses et la construction de l'avant-garde.

On accusa Lénine et Trotsky, au Troisième Congrès de l’Internationale, en 1921, de pratiquer une politique de droite, de conciliation, de sacrifier la lutte révolutionnaire aux mêmes considérations qui avaient provoqué la Nep. De fait, ils avaient compris que désormais il ne suffisait plus de combattre héroïquement, il fallait vaincre, et pour cela préparer avec soin la nouvelle of. fensive. Cela impliquait de dénoncer les illusions social-démo-

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crate, de gagner la majorité du prolétariat aux idées bolcheviks, au travers d'une nouvelle stratégie syndicale visant à faire transcroître les luttes économiques en luttes politiques. C'est en cela que le III° Congrès fut une école de stratégie révolutionnaire ». Les prémisses matérielles de la révolution existaient. Il fallait maintenant tirer les leçons des échecs de 1919-1920, dues au fait que les partis communistes étaient alors beaucoup plus des tendances que des avant-gardes constituées et reconnues, et apprendre l’art de la lutte. « La classe ouvrière ne peut vaincre que si elle a à sa tête une organisation qui représente son expérience historique vivante, généralisée au point de vue de la théorie, et qui dirige pratiquement toute Ja lutte. » (La Nouvelle Etape, 1921.) Ainsi Trotsky eut le seul «tort» de n'avoir jamais renié ces principes, élaborés en commun avec Lénine dans les quatre premières années de l’Internationale Communiste.

Certes, les conditions avaient changé en 1938, quand Trotsky, après avoir longtemps hésité, entreprit la construction de la nouvelle internationale. Nous allons essayer de montrer en quoi cependant cette nouvelle orientation de sa lutte politique était justifiée théoriquement, même si elle fut en quelque sorte, pendant longtemps, un « travail de Sysiphe, pour reprendre une expression de Deutscher.

Dans le programme de transition, Trotsky avait écrit : «les bavardages de toutes sortes, selon lesquels les conditions historiques ne seraient pas encore « müres pour le socialisme» ne sont que le produit de l'ignorance ou d'une tromperie consciente. Les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres; elles ont même commencé à pourrir ». Les bolcheviks avaient démontré, en 1921, après l'échec du prolétariat européen, que le redressement de l'économie capitaliste dans l'immédiat après-guerre était fictif, ainsi que l'avait prouvé la crise de 1920, qui avait entraîné dans son sillage les U.S.A. qui avaient pourtant profité de la guerre pour acquérir une poition clef dans l’économie capitaliste mondiale. La crise bourière de 1929, et l'approche de la deuxième guerre mondiale confirmaient que le capitalisme n'avait en rien dépassé ses contradictions, tout au contraire : désormais les crises avaient d'emblée une portée internationale, les contradictions fondamentales ne faisaient que s’exacerber, et les solutions politiques préconisées par la bourgeoisie n’y changeaient rien. Pas plus le New Deal que le Front populaire ne constituaient des issues à l'impasse économique. Moins encore le fascisme, dernière carte de la bourgeoisie, et qui Ja précipitait vers la catastrophe. Pour n'avoir pas compris cela, l'Internationale Stalinienne conduisit le prolétariat international de défaite en défaite. Cela ne signifiait pas que le capitalisme mondial n'avait pas d’issue immédiate. Cela voulait dire que le système ne pouvait plus progresser en bloc. Trotsky avait écrit en 1929, dans l'Internationale après Lénine : « le rôle du facteur subjectif peut rester tout à fait secondaire durant le temps de la lente évolution organique », le temps où l'on ne peut pas « sauter les étapes»; « mais, quand les prémisses sont mûres, alors la clef de tout le processus historique passe au facteur subjectif, c'est-à-dire au parti». Dès 1923, avait-il écrit encore, la situation s'était radicalement modifiée : «il ne s’agit plus seulement de défaites du prolétariat, mais de défaites de l'Internationale Communiste », dont la politique était venue à dominer toutes les autres questions. Telle est

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la racine du schéma qu'il reprit lors de toutes les crises révolutionnaires avortées (Allemagne, Chine, Espagne, France...). Etaitce un schéma arbitrairement plaqué sur des situations extrêmement différentes ? Etait-ce nier les « conditions objectives » propres à chacune ?

Le deuxième aspect fondamental de la politique de Trotsky pendant les années 1930-1940, fut donc la liaison intime qu'il ne cessa de démontrer entre la stabilisation de l'impérialisme et la poque de l'Internationale. Toute position perdue par le proétariat est gagnée par la bourgeoisie. Toute défaite ouvrière renforçait son pouvoir. La crise du capitalisme ne signifiait pas d'elle-même LE fn de la domination de la bourgeoisie. « La politique, envisagée comme force historique de masse, retarde toujours sur l'économie. » Que la condition fondamentale, économique, de la révolution soit réalisée ne signifiait pas que la bourgeoisie abdiquerait de tout pouvoir, Au contraire, elle ne ferait que renforcer à tout prix son pouvoir répressif, tant militaire, idéologique que politique, afin de parer à la menace pre

:onOmiques ; «les différents côtés du processus historique, l’'économie, la politique, l'Etat, la poussée de la classe ouvrière ne se développent pas simultanément et parallèlement ». La conscience de classe ouvrière ne se développe pas parallèlement aux forces productives, et la bourgeoisie ne décline pas tandis que le prolétariat progresse. La dialectique des instances n’a rien d'aussi schématique et d'aussi simpliste : «Ja scolastique ne veut pas comprendre qu'entre le déterminisme mécanique (fatalisme) et l’arbitraire subjectif, il y a la dialectique matérialiste’ ». La politique tant intérieure qu'internationale de Staline ne cessa d'osciller entre ces deux pôles. Si Trotsky s'est le plus souvent trompé dans ses pronostics, il lui revient néanmoins d’avoir illustré avec la plus grande clarté l'interaction de l'instance économique et de l'instance politique à une époque où le facteur subjectif était déterminant.

Nous pouvons prendre à titre d'exemple l'analyse qu'il fit de Ja Chine après la tragédie de 1927. Tant que le capitalisme n’est pas abattu, il continue à se développer tant bien que mal, et la conséquence la plus importante de cet état de fait constitue la clarification des conséquences politiques de la loi du développement combiné. Ainsi, la Chine constituait un pays encore beaucoup plus arriéré et paysan que la Russie. Mais la loi du développement combiné y ferait qu’il n’y aurait même pas l'embryon d'étape démocratique qu'il y eut en Russie. Plus exactement, il n’y aurait pas d'autre dictature « démocratique» que celle du Kuomintang qui s'était empressé d’anéantir les forces communistes qu'on lui avait subordonnées sous prétexte d'une nécessaire étape de « bloc des quatre classes » : «les mêmes causes objectives, sociales et historiques qui déterminèrent l'issue d’Octobre dans la Révolution Russe se présentent en Chine sous un aspect encore plus aigu’ ». L'incompréhension du « déterminisme

1. L'Internationale après Lénine, P.U.F., p. 177. 2. Ibid., p. T0. 3. Ibid., p. 308.

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économique » et de son rapport à la politique constituait le fondement même de la politique opportuniste. Mais il est également le fondement de l’aventurisme gauchiste. L'insurrection de Canton, noyée dans le sang, constitue le corollaire de la précédente politique d'alliance avec le Kuomintang, auquel on avait laissé tout loisir de se renforcer au dépens des forces révolutionnaires qui étaient censées marcher avec lui vers la « démocratie ». Pour la Chine, comme pour la Russie en 1917, le problème n'était pas de savoir si elle était « mûre pour le socialisme », puisque bien évidemment elle ne l'était pas plus que la Russie arriérée. Le problème était de savoir si elle était mûre pour la dictature du prolétariat. L'erreur fondamentale de Staline est d’avoir mêlé des considérations économistes nationales à des considérations d'ordre politique. Or, la loi du développement inégal et combiné avait surdéterminé Jes rapports politique-économie, et c'est de là, et de là seulement, qu'il fallait partir. Le rapport économiepolitique n’a de signification qu’à l'échelle internationale, à l'échelle de la lutte du prolétariat mondial contre l'impérialisme. Et de point de vue, la révolution chinoise, vaincue sous les directives de l'Internationale, constituait la vérification par l’absurde de la politique bolchevique.

Cette compréhension internationaliste du rapport des conditions objectives et des conditions subjectives permettait la compréhension de la dialectique des périodes de montée et de reflux révolutionnaires. Dire que l’on était entré dans l'ère de la révolution mondiale n’impliquait pas que les conditions subjectives étaient automatiquement mûres pour cela. L'incompréhension fondamentale de ce rapport de la part des staliniens les entraînaient à ne pas savoir déterminer le moment propice à l'insurrection. Ainsi en Allemagne en 1923, la défaite fut due aux hésitations du parti au moment décisif. Lorsqu'on décida, par la suite, l'insurrection, les masses n'étaient plus prêtes à l'assumer. Un processus relativement analogue explique l'échec de Canton. On imposa aux masses chinoises un brutal changement de direction sans les y avoir préparées, sans que se trouve à leur tête une véritable direction révolutionnaire. « Une direction ne peut s’éduquer dans un sens pleinement révolutionnaire que si elle comprend le caractère de notre époque, sa mobilité soudaine et ses revirements brusques'.» Cela, Lénine avait su le faire au plus haut point : ainsi en juillet pendant la révolution russe, ainsi surtout au troisième congrès de l’Internationale, où il n’hésita pas à se situer à « droite» en expliquant que les conditions « subjectives » ne permettaient pas encore de prendre d'assaut le capitalisme. Néanmoins, au cas où une situation révolutionnaire aiguë surgirait, il fallait être prêt à l'assumer. Telle était la signification profonde de la souplesse tactique de Lénine : élaborer une stratégie en fonction de la situation concrète, sans perdre de vue le but final, la victoire de la révolution prolétarienne. Cette « realpolitik» n'avait rien de commun avec le prétendu « réalisme » de Staline, qui trouva son achèvement logique dans la « coexistence pacifique», après la deuxième guerre mondiale, quand la stabilisation du capitalisme parut confirmée. Lénine et Trotsky agissaïient en fonction d’une appréhension théorique correcte de la tendance fondamentale de

4. L'Internationale après Lénine, p. 43.

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l'époque. La réalité ne pardonne aucune erreur théorique, et poue n’avoir pas été guidée par des principes prolétariens fermes,

taline erra de gauche à droite selon les circonstances. La théorie n'était plus pour lui un « guide pour l’action », mais une façon de justifier à posteriori telle ou telle orientation politique. « Actuellement, écrivait Trotsky en 1929, on ne dirige pas l’idéologie de l’Internationale, on la gère. La théorie n’est plus un instrument pour la connaissance et pour la prévision, elle est devenue un outil technique pour l'administration.» Ainsi la théorie du « socialisme dans un seul pays », ainsi la théorie de la révolution par étapes, quand il fallut justifier le cours opportuniste de la politique du Komintern. Certes, cet empirisme théorique n'était que le reflet des contradictions internes du régime soviétique isolé. Mais il était aussi, par l'emprise de la bureaucratie sur les partis communistes de tous les pays, l'instrument idéologique le plus propre à écarter les masses de la lutte révolutionnaire. Une internationale au service du « socialisme dans un seul pays » était une contradiction dans les termes. Aussi bien ne fut-elle plus une force révolutionnaire, mais la plus puissante garantie de l'impasse dans laquelle s’enfermait le parti communiste russe. En servant ses intérêts immédiats, elle travaillait à saper ses bases à long terme, puisque l'Etat soviétique ne sor- TE de ses contradictions qu'avec l'extension du camp socialiste.

Le Komintern s'était fait l'agent politique direct de la stabilisation du capitalisme. Les Etats-Unis avaient acquis une position hégémonique dans l'impérialisme international. Mais cette sta bilisation n'était qu'apparente. Elle était due non à la nécessité économique, mais à des fautes politiques. De ce point de vue, il n'était pas le moins du monde « idéaliste» de prétendre que la crise de l'humanité se réduisait à la crise de la direction révolutionnaire. La construction d'une nouvelle Internationale était théoriquement justifiée. En 1929, Trotsk s'y refusait encore. Il était parfaitement conscient de ce qu'il ne suffisait pas d'une nouvelle bannière et de nouveaux mots d'ordre pour créer un pôle révolutionnaire influent. Il savait que le prolétariat international continuait à reconnaître l’Internationale forgée par Lénine, bien qu'elle ait été détournée de ses buts. Mais l’événement historique décisif qui l’amena à lancer l’idée d’une IV° Internationale fut l'accession de Hitler au pouvoir, en 1933. Le Komintern avait décrété en 1928 que l'on entrait dans une nouvelle période révolutionnaire, que la crise du capitalisme qui s’annonçait sonnait le glas de la « stabilisation ». On intima aux partis communistes l’ordre de reprendre l'offensive, et cela se traduisit en Allemagne par la dénonciation de la social-démocratie comme l'ennemi principal, sur lequel concentrer tous ses feux. Dès lors la montée du nazisme, qui était selon une formule de Trotsky « l'expression du désespoir contre-révolutionnaire » était assurée. L'incroyable aveuglement du Komintern ne fut pas dépassé par la défaite de 1933. Trotsky n'avait cessé de rédiger mise en garde sur mise en garde. Lorsque le Komintern déclara que la victoire de Hitler aux élections était vide de signification, refusant de reconnaître que cette défaite stratégique laisserait la classe ouvrière allemande prostrée et paré pour longtemps, Trotsky comprit que devant une telle trahison de la révolution l'heure était venue de reconstruire l'Internationale sur des bases nouvelles. « Une organisation qui n'a pas été réveillée

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par le coup de tonnerre du fascisme est morte, et rien ne la fera revenir à la vie.» Il était trop tard, après, pour parler de « front uni ». La construction de la nouvelle Internationale se ferait dans des conditions extrêmement difficiles, mais c'était la seule issue possible.

Trotsky ne faisait pas par là preuve de volontarisme. Son analyse, dans les années 1930, était extrêmement complexe. Ainsi par exemple sut-il montrer que la faillite de l’Internationale dirigée par Staline ne signifiait pas que l'U.R.S.S. avait cessé d’être un Etat ouvrier qu’il fallait défendre inconditionnellement contre les attaques de la contre-révolution. Ce n'était pas Ja bureaucratie que l’on défendait, mais les bases sociales issues d'Octobre. Il ne se départit jamais de cette opinion. Il se trouvait dans une situation extrêmement difficile : d’une part, le jeu combiné du réformisme et du stalinisme avait détourné les masses de leur but. D'autre part, le ralliement de la plupart des oppositionnels à Staline avait considérablement affaibli sa position. La bureaucratie stalinienne avait réussi à se donner pour la continuatrice fidèle du marxisme léninisme, et il fallait faire preuve d’une compréhension dialectique de la situation très aiguë pour suivre Trotsky dans toutes les nuances de ses analyses, et pour consentir à rompre dans une période aussi complexe avec les P.C. existants et le Komintern. D'autant plus que le « trotskysme » était présenté comme l'ennemi de l'URSS. donc du communisme. Trotsky vivait à une échelle beaucoup plus élevée que Lénine le moment de la séparation de l'avant-garde et des masses. Lors du combat de Lénine pour construire le parti bolchevik, il fallait débarrasser la classe ouvrière russe de l'influence petitebourgeoise, constituer sa conscience de classe spontanée en conscience politique. Lorsque Trotsky entreprit, après avoir longuement réfléchi à toutes les données du problème, la construction de l’Internationale, les masses étaient inféodées à l'idéologie stalinienne, contre laquelle il était beaucoup plus difficile de lutter que contre la seule influence bourgeoise. Séparée du contrôle de la base, la bureaucratie avait sécrété une idéologie objectivement contre-révolutionnaire, mais elle avait joué sur sa position de gardienne de l'héritage social d'Octobre et sur l'ignorance des masses le maintien de sa position, se les assujetissant totalement. Ainsi le rôle de la nouvelle avant-garde était — double : lutter contre l'influence de la social-démocratie qui dans son réformisme se faisait la caution de la domination de la bourgeoisie, et combattre l'idéologie stalinienne qui se donnait comme l’héritière du léninisme canonisé. De plus, les conséquences des défaites successives de la classe ouvrière en Allemagne, en Espagne, puis en France, rendaient plus difficiles encore aux masses épuisées de comprendre la nécessité d’une révision fondamentale de toutes les «théories» dont on les berçait. Ce fut précisément l'évaluation de la nature de l'URSS. et de sa politique, qui rendit impossible la constitution d’un pôle révolutionnaire fort. Plus exactement, Trotsky ne voulait pas réunir autour de lui les déçus, mais des hommes capables de comprendre sans schématisme les contradictions de l’époque. La IV° Internationale n'avait pas l'audience des masses, c'était la raison fondamentale de sa faiblesse, car le moment de la séparation, s’il se prolonge, devient source de conservatisme. Mais il est impossible d'en conclure qu'elle était la preuve du « sociologisme» de Trotsky, qui mieux que quiconque avait su

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éclairer le processus dialectique de l'apparition puis de la disparition des « conditions subjectives » de l'insurrection.

Le but de la IV* Internationale n’était pas la subversion immédiate de l’ordre existant, mais la préparation d’une avant-garde susceptible de gagner les masses à la révolution Internationale par de là les directives venues de Moscou. C'est pourquoi il fallait que la nouvelle organisation rejoigne les masses dans leur combat quotidien, mais en les préparant à Ja révolution que les « conditions objectives» rendaient urgentes. C’est pourquoi Trotsky avança un programme de revendications fransitoires, visant à préparer le prolétariat à la lutte politique au travers de ses revendications syndicales. Lukacs avait écrit : «la séparation organisationnelle tranchée entre l'avant-garde consciente et les larges masses n'est qu’un moment dans le processus unitaire, mais dialectique de l'évolution de toute la classe, de l’évolution de sa conscience ». La IV° Internationale trouvait son fondement objectif dans la faillite de l’Internationale stalinienne qui avait conduit le prolétariat international de défaites en défaites. De ce point de vue elle n'était pas une création artificielle, Mais l'emprise bureaucratique et idéologique du stalinisme était telle que la jonction de la nouvelle organisation avec la classe ouvrière allait se révéler beaucoup plus difficile encore que Trotsky ne l’avait prévu. Néanmoins, à Ja lumière des derniers développements historiques, il apparaît que si Trotsky s'était trompé dans les pronostics concrets, sa perspective historique et théorique était fondamentalement juste,

L'internationalisme constituait la texture même de la pensée de Trotsky, pour reprendre une expression de Deutscher. C'est pourquoi Trostky conçut la nouvelle organisation qu'il s'efforça de construire d'emblée à l'échelle internationale, Le rapport interne des forces, dans l'économie et la politique, s'était modifié par la faute de Ja politique stalinienne, elle même déterminée par les contradictions surgies d’un pays arriéré arrivé le premier à la révolution prolétarienne, au désavantage du prolétariat. La faiblesse de la classe ouvrière et de sa direction révolutionnaire était responsable en dernière instance de la perpétuation de l'isolement. Mais en même temps, entre les deux guerres, l'UR. S.S. n'avait pu subsister que dans la mesure où le système capitaliste allait de crise en crise. Que dans la mesure où la situation restait objectivement révolutionnaire, Dès lors il n'était possible de sortir de l'impasse que par l'élaboration d'une stratégie forgée en fonction des nouvelles conditions internationales, et supportée par une nouvelle organisation mondiale, Que cette organisation soit restée longtemps faible constitue un fait secondaire par rapport à l'analyse théorique qui avait déterminé sa création : « la stabilisation n'est pas tombée du ciel et n’est pas le fruit d'un changement automatique des conditions de l’économie capitaliste mondiale. Elle est le résultat d’un changement défavorable dans le rapport politique des forces de classes », avait écrit Trotsky en 1929. Dès lors la construction de la IV* In: ternationale constituait l'implication politique immédiate de cette thèse fondamentale.

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Conclusion :

Le «trotskysme» comme acquis théorique

« La catégorie de la totalité, la domination, déterminante dans tous les domaines, du tout sur les parties, constitue l'essence de la méthode que Marx a empruntée à Hegel, et qu'il a transformée de manière originale pour en faire le fondement d'une science entièrement nouvelle!, » C'est pour avoir donné d'emblée l'expression de la réalité internationale au travers de cette catégorie que Trotsky se distingue de l'ensemble des marxistes de son temps, y compris de Lénine. Le concept de la totalité structure l’ensemble de la visée théorique de Trotsky, à un degré beaucoup plus élevé que celle de Marx et de Lénine, parce qu'il a donné les thèmes théoriquement élaborés qui permettent de saisir l'actualité de la révolution internationale de façon beaucoup plus concrète que Marx et même Lénine n'avaient pu le faire. « En reliant entre eux des pays et des continents qui se trouvent à des étapes différentes de développement par un système de dépendance et d'oppositions, en rapprochant ces divers niveaux de développement, en dressant impitoyablement les pays les uns contre les autres, l'économie est devenue une puissante réalité qui domine les réalités diverses des pays et des continents », L'impérialisme comme la réalité internationale organique du mode de production capitaliste, comme une totalité au sein de laquelle le tout conditionne les parties, trouve dans les textes de Trotsky son expression théorique la plus claire. Elle s'exprime dans la. loi du développement combiné. L'école stalinienne fonda sa politique internationale sur la fétichisation de la loi du développement inégal; cela se traduisit tant dans la théorie du socialisme dans un seul pays que dans la théorie de la révolution par étapes. On prétendit que Trotsky défendait la proposition aberrante selon laquelle, puisque partout les conditions étaient « mûres», la révolution devrait être simultanée dans tous les pays, ce qui de toute évidence était impossible, Or c'est dans la théorie de la révolution permanente que l’armature dialectique de la pensée de Trotsky se révèle dans toute sa complexité. « Toute la façon de poser la question; telle qu’elle est indiquée plus haut, part de la dynamique du processus révolutionnaire pris dans son ensemble, la révolution internationale

1. Luxacs, Histoire et conscience de classe, Ed. de Minuit, p. 47. 2. TRorsky, L'Internationale Communiste après Lénine, PUF.

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quer l'agonie violente de l'impérialisme, le surgissement des révolutions dans le « Tiers Monde» et leur nature, le retard de la révolution dans les pays avancés et le stalinisme lui-même. La faillite historique de l'expérience stalinienne a affecté l'ensemble du mouvement ouvrier. De cette débâcle, la théorie n'a pas réchappé. Le stalinisme a fait du léninisme une théorie obscurantiste et lénifiante. Il en subsiste un corps théorique défiguré et schématisé à l'extrême, et les intellectuels de métier qui se sont employés à Jui donner une pérenne ont désormais fort à faire pour expliquer la tendance fondamentale de notre époque. La théorie stalinienne, faite de dogmes infaillibles fondés sur des références abstraites et extraites de leur contexte, s'est épanouie en un marxisme vulgaire et mécaniste qui a usurpé le titre de « dialectique », et qui s'appuie sur les textes les plus faibles de la théorie marxiste, On peut prendre comme exemple la filiation qui va de Ja dialectique de la nature de Engels à Matérialisme et empiricriticisme de Lénine pour aboutir au Matérialisme dialectique et matérialisme historique de Staline, ou aux Essais philosophiques du Président Mao.

Dans le champ socio-politique international, le rapport des forces est redevenu favorable; en fait, du point de vue de la nécessité économique, il n’a jamais cessé de l'être, Mais voilà qu'avec l'effondrement de l'édifice politique et théorique stalinien, les « conditions subjectives » sont potentiellement susceptibles de se transformer en forces révolutionnaires. Toutes les révolutions, après la deuxième guerre mondiale, se sont faites contre les directives staliniennes ou post-staliniennes : qu'il suffisse de rappeler l'expérience de la révolution chinoise, Et, plus près de nous, la révolution cubaine et la lutte des latino-américains sont un défi lancé à la politique du P.C.U.S. Dès lors, les conditions sont réunies qui permettent la « réhabilitation » non seulement historique, mais théorique de Trotsky. La théorie de la Révolution permanente constitue plus que jamais le cadre théorique qui permet d'appréhender la complexité dialectique de la période. Aussi la tâche de Trotsky n'a-telle en rien été vaine, illusoire et symbolique. La montée des forces révolution naires dans le monde constitue la confirmation la plus éclatante de ses thèmes. Les détracteurs du trotskysme comme vieille théorie, comme idéologie attachée à un passé révolu, de même que ses détracteurs en tant que théorie fondamentalement erronée, n'ont aucune idée de ce qu'est une tradition théorique et de ce que sont ses AP ROE IE à l'histoire. Ils oublient que, comme la révolution, la théorie chemine parfois souterrainement, et longtemps. La théorie est aussi une vieille taupe.

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Table

Introduction ........................ssssssssessseesesesses

PREMIERE PARTIE : LA CONSTITUTION DU SCHEMA THEORIQUE DE TROTSKY ....

1. La loi du développement inégal et combiné : fondement de la théorie de la révolution permanente .

2. Les forces motrices de la révolution russe : révolution permanente et transcroissance

3. Construire le parti révolutionnaire ....................

EN GUISE DE TRANSITION ..............................

DEUXIEME PARTIE : L'ERE DE LA REVOLUTION PER- MANENTE

1. Tenir jusqu'à l'apparition d'une révolution socialiste générale ................. …

2. Trotsky et le « cours de l’histoire»

3. Pourquoi la Quatrième Internationale ? ................

CONCLUSION : Le trotskysme comme acquis théorique ..…..

Bibliographie ...........................sscessssserrese

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cahiers rouges

e La médecine confisquée. 48 pages. 2 F. « Cahier Rouge », n° 2,

e De la bureaucratie. 48 pages. 2 F. « Cahier Rouge », n° 3.

e L'intervention en Tchécoslovaquie, pourquoi ? 48 pages. 2 F. « Cahier Rouge », n° 5.

e Document du premier congrès de la Ligue communiste. « Cahier Rouge », n° 6-7, 144 pages. 3 F. « Cahier Rouge », n° 8-9, 116 pages, 3 F, n°’ 10- 11, 180 pages, 5 F.

e Problèmes du mouvement étudiant, « Cahier Rouge », n° 12, 72 pages, 2 F.

e Pédagogie et crise de la bourgeoisie, « Cahier Rouge », n° 13, 88 pages, 3 F.

classiques rouges

(Nouvelle série)

e Trotsky : La révolution permanente en Russie n1,56p.,2F.

e Trotsky : Nature de l'Etat soviétique n° 2. 46p.,,2F.

maArx Où crève

(Série polémique et débats)

e Marxisme et petite-bourgeoisie, n° 1, 62 p.2F.

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revue mensuelle

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Paris X°

documents rouges

© Contradictions capitalistes et crise monétaire. 40 pages, 1 F. « Document Rouge », n° 1.

e Les contradictions du capitalisme français et leurs solutions bourgeoises, 30 pages. 1 F. « Document Rouge », n° 2.

4 e Lutte armée et lutte de classes en Amérique latine (rédigé par les camarades du P.0.C. brésilien). 32 pages. 1 F. « Document Rouge », n° 3.

e Où va le capitalisme ? (La crise économique internationale et la crise de la bourgeoisie française). 32 pages. 1 F. « Document Rouge » n° 2.

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