Sommaire (d'après RaDAR)
- Misère de la théorie
- Que faire de Proudhon ?
- Y a-t-il une nouvelle petite-bourgeoisie ?
- A nouveau, encore et toujours sur le théorique
- La paysannerie russe de 1895 à 1929
- Eléments méthodologiques pour analyser le PCF aujourd’hui
- En conclusion : petite-bourgeoisie et pouvoir politique
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cahiers rouges
«Marx OU Crève
Cahiers «Rouge »
Série Marx ou crève
Marxisme et petite bourgeoisie
FRANÇOIS MASPERO 1, place Paul-Painlevé - 5° PARIS
Avertissement
Un certain nombre de lecteurs seront peut être choqués par le caractère «inachevé» des articles qui suivent. Mais nous ne pensons pas qu'il y ait là négligence de notre part ; plus profondément cet inachèvement renvoie à l'effondrement de tout fonds dogmatique marxiste, Et il est clair aujourd'hui que mémoire et vie doivent être à nouveau conférées à la théorie révolutionnaire, il ne nous appartient pas de servir de petits plats achevés tout chauds, mais simplement de frayer de nouvelles pistes et de désembourber d'anciennes voies. Le choix même du thème de la petite-bourgeoisie, véritable écheveau, carrefour d’interrogations pour tout marxiste, interdisait une présentation dogmatique fortement structurée.
Que la suite de cette production (un n° 2 est en préparation sur le stalinisme) demeure à l'image de ce numéro, c’est-à-dire organe de débats et controverses pour ceux des militants de la Ligue communiste et ceux de leurs sympathisants ou interlocuteurs au sein de l'avant-garde qui sont attachés à la construction de la théorie révolutionnaire, véhicule de la conscience révolutionnaire,
NIEMETZ, JEDERMANN, BUZARD, KALLOWITZ, ABRAMOVICI, NOIRAUD, militants de la Ligue communiste.
«Le peËt bourgeois, dans une société avancée et par nécessité de son état, se fait d'une part socialiste, de l'autre part économiste, c'est-à-dire qu'il est ébloui, de la magnificence de la haute bourgeoisie et sympathise aux douleurs du peuple. Il est en même temps bourgeois et peuple. Il se vante, dans le for intérieur de sa conscience, d'être impartial, d'avoir trouvé le juste équilibre, qui a la préention de se distinguer du juste milieu. Un tel petit ourgeois divinise la contradiction, car la contradiction est le fond de son être. Il n'est que la contradiction s0ciale mise en action. Il doit justifier par la théorie ce que est en pratique, et M. Proudhon a le mérite d'être interprète scientifique de la petite bourgeoisie française, ce qui est un mérite réel, parce que la petite bourgeoisie sera partie intégrante de toutes les révolutions sociales qui se préparent.»
Marx à Annenkov, le 28 décembre 1846.
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CI
Misère de la théorie
Le Président Mao a dit : « Si l'on veut connaître la théorie et les méthodes de la révolution, il faut prendre part à la révolution.»; et il a dit aussi : «le marxisme accorde une grande importance à la théorie justement parce qu'elle peut être un guide pour l'action»; et il a dit encore : « Dans une période révolutionnaire, la situation change très vite; si les révolutionnaires n’adaptent pas rapidement leur connaissance à la situation, ils seront incapables de faire triompher la révolution. » Tout cela, il l’a dit dans De la Pratique, et il a eu bien raison le Président Mao: mais parfois, il se peut qu'il lui arrive de se tromper, au Président Mao, par exemple lorsqu'il écrit : « Si Marx, Engels, Lénine et Staline ont pu élaborer leurs théories, ce fut surtout, abstraction faite de leur génie, parce qu'ils se sont engagés personnellement dans la pratique de la lutte des classes et de l'expérience scientifique de leur temps; sans cette condition, aucun génie n'aurait pu y réussir.» Ce texte contient } une erreur, voire plusieurs ; trouvez la ou les erreurs, l'Histoire i vous le rendra.
La théorie marxiste n’a pratiquement pas progressé depuis un demi siècle; les dernières contributions décisives, si l'on excepte naturellement le cas de Trotski, remontent à Lukacs et Gramsci. Ce n'est pas, semble-t-il, faire preuve vis-à-vis de Mao Tsétoung d'un sectarisme abusif que d'affirmer que ses Essais | philosophiques relèvent de la compilation avertie; il est bon, avant de s'enthousiasmer pour De la Contradiction, de relire les | Questions ou les Principes du Léninisme de Joseph Staline. Si À certains textes ou thèses (Deux, trois, plusieurs Vietnam) de Che Guevara ont pu frapper comme une révélation un grand nombre de jeunes marxistes, c'est qu'ils constituaient non pas des découvertes radicales, mais une réactivation vigoureuse et spectaculaire de thèmes courants du léninisme « oubliés », occultés par le stalinisme. Renaissance du léninisme... Qu'une fraction non | négligeable de l'intelligentsia marxiste ait pu, il n'y a pas tant d'années, se reconnaître dans la pensée de Sartre ou Merleau- | Pontv constitue un indice de cette misère ambiante de la ré-
flexion théorique et politique ; à la relecture, ces textes accusent
aujourd'hui largement leur âge; et cependant, pour que les sta- | Jiniens y aient exercé avec une telle hargne leurs dentiers kana-
piens et garaudiens, il fallait bien qu'ils représentassent à l'épo- | que une des seules ouvertures vers une critique de gauche du stalinisme (Hongrie).
Le stalinisme est la nuit théorique où toutes les idées sont grises. nous en sommes encore à contempler le champ de ruines, à relever les morts (Lukacs); comme la révolution léniniste, la théorie qui ne progresse pas, recule; mesurer l'ampleur de la régression théorique qu'a signifié le stalinisme, tâche pour nous prod il faut, comme le dit Althusser, à propos non de
taline, rassurez-vous, mais de Hegel, opérer un « retour en arrière» non pas seulement vers l'histoire réelle, mais jusqu'à cet acquis théorique du marxisme que le stalinisme a si efficacement su gommer des décennies durant; qu'il nous suffise de juger sur pièces, et d'apprendre de la plume pie d'Erostrate lui-même l'immensité de la catastrophe (pp. 32-33 de Pour une formation Bolchévik). Comme l’a dit le Président (du Soviet de Petersboursg, Trotski, « le style, c'est l'homme ». Et aux adorateurs du Gengis Khan répondons par avance « Relisez du moins Lénine, ne le calomniez pas, ne nous nourrissez pas de la bouillie refroidie de Staline ! » (Trotski, la révolution permanente). L'érostratisme théorique vous a déjà coûté bien cher.
Là où est passé Joseph, les idées seront longues à repousser ; la première tentative sérieusement post-stalinienne chez nous, celle d’Althusser, est là pour en témoigner ; ce n’est pas en s'adonnant à une sorte de scientisme débile que l'on s'arrachera aux griffes du monstre, ni en évacuant pêle-mêle les notions « incertaines » d'histoire et de dialectique, ni en tâchant de nous refiler du Lévi-Strauss pour du Marx, du Mao pour du Lénine ; fondamentalement, Althusser échoue à penser l'unité du pratique et du théorique ; l'idée que sa recherche théorique puisse fonder une politique l'horrifie ; mais ceci n’enlève rien au fait que la politique qu'assoit cette épistémologie apologétique est celle des « révisionnistes modernes » ; mais à la réflexion, il suffit de lire Lukacs première manière, ou Korsch, pour saisir les attaches de la pensée althusserienne au révisionnisme tant moderne que classique (en termes de filiation cette fois) c'est-à-dire bernsteinien, kautskiste, austromarxiste.
Aujourd'hui se dégage pour les militants révolutionnaires l'impératif de combler cet immense vide théorique. Cet effort passe par un travail de réassimilation de thèmes et de notions évacuées par le stalinisme ; cette actualisation permanente de débats « anciens », d'analyses, de polémiques doit nous permettre de saisir la continuité entre notre réflexion théorique, notre pratique politique et celle des promoteurs du marxisme révolutionnaire. Seule cette idée nous permet de comprendre l'insistance que met Trotski à démontrer et à justifier que son œuvre s'inscrit dans le prolongement de celle de Lénine; il est extrêmement important par exemple de saisir que notre opposition aux déviations réformistes staliniennes actuelles reproduit, à une échelle historique différente (nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve, le stalinisme n'est pas une répétition banale du kautskisme), l'opposition mise en lumière par Lénine entre marxisme révolutionnaire et opportunisme. Les points stratégiques de la critique léniniste de l'opportunisme (problème de l'état, parlementarisme, légalisme, social-patriotisme, bureaucra tie ouvrière) restent opératoires pour nous. La nécessité du travail théorique s'impose à nous à la lueur d'expériences histo-
riques décisives (1917) et à l'échelle des tâches historiques qui nous attendent. Sur le plan théorique, dès que se dessine une déviation, la fonction éclairante du marxisme révolutionnaire se transforme en fonction apologétique pour une pratique douteuse : tell@4a « lecture » théorique que le P.C.F. nous p: se de la crise de Mai, telle la justification que les Kautski, Guesdes, Hyndman, etc, donnent de leur attitude social-chauvine en 1914, et que Lénine dénonce dans a Faillite de la Il" Internationale. Depuis une quarantaine d'années, la théorie a eu, pour les dirigeants du mouvement ouvrier international cette seule et unique fonction de couverture idéologique.
Il nous faut renouer avec la conception léniniste du travail théorique et redécouvrir les fondements d'une pratique révolutionnaire correcte sur ce qu'il est convenu d'appeler le « front idéologique » ; exprimée sous sa forme la plus vague, cette tâche consiste à combler l'écart du pratique et du théorique. Un des aspects de cette tâche est la rupture avec la politique empirique que n'ordonne ni principe, ni savoir (Staline, coup de barre à droite, coup de barre à gauche). C'est le grand mérite de Lukacs que d’avoir montré que le léninisme réalise l'unité de l'analyse du « moment» historique (l'impérialisme) et la pratique politique que requiert cette analyse, dans la perspective de l'actualité de la crise révolutionnaire. Comme le dit Lukacs, « l'application de la théorie marxiste à la situation internationale nouvelle (l'impérialisme) constitue elle-même un progrès théorique». Et encore : « La réalpolitik de Lénine se révèle être l'apogée jusqu'à présent de la dialectique marxiste.» Il est temps de reprendre le mot d'ordre de Lukacs : « avoir envers Lénine la même attitude que ce dernier envers Marx». Actualisons, popularisons, développons cet acquis du léninisme : l'unité du pratique et du théorique ; « Le léninisme signifie un niveau jamais atteint jusqu'à présent de la pensée concrète, antischématique, antimécaniste et purement dirigée vers l'action transformatrice, la praxis. » (Lukacs).
Nous devons dire que nous n'avons pas eu jusqu'à présent souvent l'occasion de rencontrer, y compris chez des camarades qui développaient une critique de gauche des positions de l'UR. S.S. et du P.CF. une position correcte de ce problème. Témoin l'histoire riche d'enseignement de l'U.J.C.(ml) qui, dans ses débuts, fut tributaire d'une conception fort althusserienne du rapport théorie-pratique, la première, fruit de l'élaboration patiente de quelques initiés qui possédaient le marxisme-léninisme et philosophaient à l'ombre du Père (Althusser) fécondant ou plutôt étant censée féconder la seconde. Cette conception pour laquelle le théorique va au réel et y trouve sa justification fut assez rapidement balayée. Il fallut bien résolument tuer le père lorsqu'on le découvrit irrémédiablement embourbé dans les che: mins du révisionnisme et le travail théorique fut banni comme déviation petite-bourgeoise ; un activisme débridé s'ensuivit qui ne tarda pas à dévoiler son autre face, le sectarisme et à engendrer de véritables déviations économistes et populistes, telles que nous les vimes s'épanouir en Mai.
Pour nous, l'exigence théorique surgit de l'exigence historique ; il s'agit d'être à la hauteur des tâches que l’histoire nous assigne. Mai inaugure une nouvelle époque historique; il est essentiel de rompre avec la pratique à tâtons qui fut plus ou moins
jusqu'alors celle de chaque groupe révolutionnaire; renouer authentiquement avec le marxisme révolutionnaire, c’est être capable théoriquement et pratiquement d'assumer la transcroissance politique et organisationnelle que requiert la nouvelle conjoncture. Comme dit Lukacs, « pour le marxiste l'analyse concrète de la situation concrète ne s'oppose pas à la théorie « pure», au contraire : elle est le point culminant de la théorie authentique, point où la théorie trouve son accomplissement véritable, où elle se transforme en praxis». La théorie, mécaniquement appliquée, se fige en dogme; elle n'éclaire plus la pratique politique, au contraire, l'expérience historique se résorbe en un appendice de la sacro-sainte. Théorie (cf. l'ex F.E.R. et le trotskisme). Inversement, la fascination sur l'instant présent, la théorisation permanente du «ici et maintenant », l'incapacité à saisir le processus historique dans sa continuité, engendrent la transformation de la théorie en fioriture, en ornement d’une pratique qui zigzague à l'aventure (ainsi l'analyse que nous proposait Aïdit de la situation en Indonésie). À cet égard, il est bon que nous précisions que, si nous pensons que l'analyse que fait Trotski de la bureaucratie soviétique, sa présentation de la dialectique de la révolution mondiale, etc. se définissent effectivement comme le prolongement et l'enrichissemnt réel du marxisme-léninisme de notre époque, nous n’en sommes pas moins persuadés que la véritable façon d'assumer cet héritage, à certains égards problématique, ne consiste ges à se poser en vestales (gardiens du temple) ou en fondés de pouvoir, mais à rechercher quelles sont actuellement les médiations qui permettent effectivement de pratiquer le trotskisme (étant entendu que Trotski a toujours refusé que l'on oppose cette «étiquette à celle du marxisme-léninisme) que l'œuvre du Vieux soit pour nous une arme, un glaive et non un bouclier !
La scission entre opportunisme et marxisme révolutionnaire est consommée dans l'esprit d'un nombre croissant de travailleurs, d’intellectuels, etc. Travaillons à renforcer ce clivage, à l’approfondir en impulsant une propagande incisive sur le front idéologique ; œuvrons en tant que propagandistes révolutionnaires plus qu’en « intellectuels ». Notre but n'est pas de perpétuer mais de faire effort pour réduire cette division du travail qui existe de fait entre « théoriciens », idéologues, ratiocineurs et praticiens, militants, et qui est une séquelle du stalinisme. Répondons par avance à tous ceux auxquels la théorie fait mal et qui ont toujours prête l'insulte de « révolutionnaires en chambre» que nous avons suffisamment vu ce qu'il en a coûté à des camarades sincères de rejeter l'élaboration théorique aux oubliettes, activisme, sectarisme et opportunisme de gauche en définitive, (ainsi la deuxième phase de l'U.J.C-ml). Rappelons enfin que le seul critère que Lénine reconnaisse pour différencier les ratiocineurs petits bourgeois des révolutionnaires, c’est l'aptitude à se lier aux masses. Et, ainsi que l'indique Que Faire, on ne se lie pas à la classe ouvrière en glorifiant sa spontanéité, mais en lui rendant accessible l'arme de sa prise de conscience, la théorie révolutionnaire dans sa forme spécifiée d'analyse concrète de la situation concrète.
Il est temps que refleurissent Lénine et Trotski !
«… À tout prix nous assigner la tâche que voici : premièrement nous instruire ; deuxièmement nous instruire encore ; troisièmement nous instruire toujours. Ensuite, avoir soin que le
savoir ne reste pas chez nous lettre morte ou une phrase à la mode (ce qui, avouons-le, nous arrive bien souvent) : que le savoir pénètre vraiment dans l'esprit, devienne partie intégrante de notre vie, pleinement et effectivement. »
Ge
LÉNINE. Mieux vaut moins mais mieux.
« Le trotskisme de nos jours
« … Dans la lutte qu'ils mènent contre les agents trotskystes, nos camarades du Parti n'ont pas remarqué, ont laissé échapper le fait que le trotskisme actuel n'est plus ce qu'il était, disons sept ou huit ans plus tôt ; que le trotskisme et les trotskistes ont passé durant ce temps par une sérieuse évolution qui a modifié à fond le visage du trotskisme ; qu'en conséquence, la lutte contre le trotskisme, les méthodes de lutte contre ce dernier doivent être radicalement changées. Nos camarades du Parti n'ont pas remarqué que le trotskisme a cessé d'être un courant politique dans la classe ouvrière ; que, de courant politique qu'il était sept ou huit ans plus tôt, le trotskisme est devenu une bande forcenée et sans principe de saboteurs, d'agents de diversion et d'assassins, agissant sur ordre des services d'espionnage des Etats étrangers.
Qu'est-ce qu'un courant politique dans la classe ouvrière ? un courant politique dans la classe ouvrière, c'est un groupe ou un parti qui a sa physionomie politique propre, nettement déterminée, une plate forme, un programme ; qui ne cache pas et ne peut cacher sa façon de voir à la classe ouvrière, la préconise ouvertement et honnêtement sous lés yeux de la classe ouvrière ; qui ne craint pas de montrer sa physionomie politique à la classe ouvrière, ni de faire la démonstration de ses buts et objectifs réels devant la classe ouvrière, mais qui au contraire va à celle-ci, le visage découvert, pour la convaincre de la justesse de son point de vue. Dans le passé, il y a de cela sept ou huit ans, le trotskisme était au sein de la classe ouvrière un des courants politiques de ce genre anti-léniniste, il est vrai, et partant profondément erroné, mais malgré tout un courant politique.
Peut-on dire que le trotskisme actuel, par exemple le trotskisme de 1936, soit un courant politique dans la classe ouvrière ? non, on ne peut pas le dire. Pourquoi ? parce que les trotskistes de nos jours craignent de montrer à la classe ouvrière leur vrai visage, parce qu'ils ne craignent de lui découvrir leurs buts et objectifs réels; parce qu'ils cachent soigneusement à la classe ouvrière leur physionomie politique, de peur que si la classe ouvrière aporend leurs véritables intentions, elle les maudisse comme des hommes qui lui sont étrangers et les chasse loin d'elle. Ainsi, s'explique que, à proprement parler, la méthode essentielle de l’action trotskiste ne soit pas aujourd'hui la propagande ouverte et loyale de ses points de vue au sein de la classe ouvrière, mais leur camouflage, la louange obséquieuse et servile des points de vue de ses adversaires, la façon pharisaïque et hypocrite de traîner dans la boue ses propres points de vue. »
STALINE, 1937, éd. de Tirana 1968.
Que faire de Proudhon?
Citation du président Mao :
« Quels sont nos amis, quels sont nos ennemis ? c'est là une question d'importance primordiale pour la révolution. »
« Pour Monsieur Proudhon, toute catégorie économique a deux côtés, l'un bon, et l'autre mauvais; il envisage les catégories comme le petit-bourgeois envisage les grands hommes ; Napoléon est un grand homme, il a fait beaucoup de bien, il a aussi fait beaucoup de mal.»
« Les écrits politiques et philosophiques de Proudhon ont tous ce caractère double et contradictoire que nous avons trouvé dans ses travaux économiques. »
Karl Marx, Misère de la philosophie.
Il est légitime de se demander aujourd'hui si l'analyse classique de la petite-bourgeoisie est suffisante. Peut-on se contenter de dire qu'elle oscille entre les deux pôles de la société selon la conjoncture ? Le schéma peut-il rendre compte entre autre du mouvement de Mai ? Ne date-t-il pas de l’époque révolue du capitalisme concurrentiel ?
On a également de très bonnes raisons de se méfier de l'analyse réformiste, qui, poussant à l'extrême, assure que sous le régime des monopoles d'Etat, la petite-bourgeoisie se « prolétarise » et devient de plus en plus apte à se joindre aux luttes de la classe ouvrière, dans le cadre de la revendication pour une « démocratie véritable ».
« L'instance idéologique » est ici supprimée au profit d’un économisme vulgaire; et s'il est vrai que la petite-bourgeoisie se « prolétarise », c'est-à-dire simplement que son « niveau de vie» baisse, seule l'existence d’un Parti Révolutionnaire pourrait assurer cette jonction.
« L'instance idéologique » reste donc dominante ; il est essentiel d'examiner quel peut être le rôle actuel de la « pensée » des théoriciens de la petite-bourgeoisie, et singulièrement de l’un d'eux, Proudhon, qui a influencé de larges secteurs du prolétariat, en France au moins.
Que veut dire Marx quand il parle de la « duplicité» de
Proudhon, de ce caractère double, typique du petit bourgeois, qui se retrouve dans toutes ses analyses ? Estce à dire qu'il y a chez Proudhon un bon et un mauvais côté, le côté bourgeois et le côté prolétarien, ou au contraire, la pensée proudhonienne est-elle radicalement viciée, du fait qu'elle est « petite-bourgeoies », c'est-à-dire antidialectique ?
Quels sont nos amis ? Quels sont nos ennemis ? le débat n'est pas académique. Dans la « querelle» qui oppose à propos de l'organisation révolutionnaire, les « léninistes » aux partisans de « formes nouvelles », bien des thèmes proudhonien sont repris, ne serait-ce que comme horizon de référence.
Il faut éviter qu'on en reste là. En est-on encore à fonder la Première Internationale? Mais, d'autre part, peut-on véritablement parler d'acquis du mouvement ouvrier ? Qu'est-ce qui autorise à penser que la querelle entre marxistes et proudhoniens s'est soldée, à tout jamais, par la victoire de Marx? Cela reviendrait en effet à dire que la haine de Proudhon fait partie intégrante de la conscience de classe prolétarienne. C'est ce que les dogmatiques voudraient nous faire croire.
Il faut d'emblée se situer à ce niveau général d'interrogation ; qui est-ce qui définit un acquis ? Existe-t-il des aspects « progresie une philosophie politique réfutée ? (ex. : La méthode
le Hegel.)
A ee niveau de généralité, nous accepterons le défit de Korsch (5° thèse sur le marxisme aujourd'hui, appendice à Marxisme et philosophie).
« Marx n'est aujourd'hui qu'un parmi les nombreux pré curseurs fondateurs et continuateurs du mouvement socialiste de la classe ouvrière. Non moins important sont les socialistes dits utopiques, du temps de Thomas Moore au nôtre. Non moins important sont de grands rivaux de Marx, tels que Blanqui, et des ennemis irréductibles, tels que Proudhon et Bakounine. Non moins important en derniers résultats, les développements plus récents tels que le révisionnisme allemand, le syndicalisme français et le bolchévisme russe. »
Le développement de l'expérience révolutionnaire n'est pas linéaire, le prolétariat n'est pas l'Emile de Rousseau qui progresse chaque jour en savoir, en sagesse et en force. Si l'on parle d’acquis théorique, c'est qu'il y a possibilité de régression théorique, c'est-à-dire possibilité d'un « oubli» des acquis. C'est pourquoi il faut à chaque instant relier le problème de l’acquis à celui de l'organisation du prolétariat ; le parti peut seul contribuer à la formation de la conscience de classe en faisant connaître les débats exemplaires. C'est pourquoi si l'on parle d'acquis ou de régression théorique, c'est au niveau même du mouvement ouvrier qu'il faut que l'on mesure cet acquis ou cette régression. Ainsi, dire qu'il y a régression théorique depuis 1917, ce n'est pas opposer la « pensée de Mao » à celle de Lénine, c'est constater que le débat théorique de 1917 (Rosa, Lénine, Trotsky) a été plus fourni et surtout de plus de portée pour le mouvement ouvrier que le monologue maoïste.
Ce n'est qu'à la pénétration ou à la non pénétration d'un débat dans les masses que l'on peut parler de régression ou d'acquis ; une vérité psalmodiée par une foule est une régression par rapport à la prise en charge d'une controverse idéologique par 1e masses, même si les termes de la controverse sont entachés
’erreur.
Quel est dans cette perspective, et pour répondre à Korsch, l'acquis du marxisme ? Marx a posé, avec les fondements de l'organisation par son travail militant dans la première Internationale, les possibilités mêmes de véhiculer la théorie; il a rendu l’acquis théorique possible, acte qui en lui-même est l'acquis essentiel, qui fonde la relation du théoricien à la réalité de manière dialectique, et non sur le modèle du rapport de maître à disciple ou de prêcheur à prosélyte.
C'est à la lumière de cet acquis fondamental que l'on doit penser le problème des relations de Marx avec ses prédécesseurs et ses contemporains ; tout ce qui entrave la possibilité même du développement d'un acquis, c'est-à-dire tout ce qui entrave la constitution de l'Internationale doit être balayé. Cela implique la rupture de Marx avec tous les courants intérieurs ou en marge du mouvement ouvrier, qui ne visent pas à la transformation de la situation concrète. Leur dénonciation est une nécessité historique. Il y a une différence de principe, donc, entre les débats
ré et post-marxistes, parce qu'il y a deux statuts différents de acquis ; Marx polémiquant contre Proudhon établit fondamentalement la nécessité de l'organisation; l'acquis théorique, c'est ici la liquidation de Proudhon en tant que système; tandis que dans le cas de Rosa Luxemburg, Lénine et Trotski, c'est le débat lui-même en quelque sorte, qui, repris par les masses, a inscrit dans la pratique un « progrès » immense : Octobre.
Korsch a donc tort. Il n'a pas vu la position centrale de Marx, le changement qualitatif radical apporté par le marxisme en temps que théorie de l'organisation du prolétariat; sans même parler de l'aspect scientifique ou philosophique de l'acquis marxiste, garanti justement par l'organisation.
Mais aujourd'hui, peut-on nier que cette organisation, porteuse de toute l'expérience du mouvement ouvrier et garante de son authenticité soit encore à construire ?
Ce n'est pas l'organisation stalinienne conçue en termes de liaisons macanistes entre le parti et les masses, ce n'est pas le « double discours » du mensonge stalinien, figé au niveau même de l'intervention politique, sans parler de la « philosophie » exécrable, qui porte un acquis quelconque sinon un acquis stalinien.
La conséquence est donc que les acquis théoriques ne sont pas garantis, que rien ne témoigne pour le prolétariat de sa propre histoire, si l'on excepte la promesse d'une avant-garde encore embryonnaire.
En l'absence d’un Parti, on peut dire métaphoriquement que l'on se retrouve pratiquement dans une situation qui est théoriquement prémarxiste, c'est-à-dire que la liaison n'est pas faite entre théorie et pratique. C'est là qu'il faut reprendre la recherche qui va de pair avec la constitution de l'Avant-garde.
Ainsi le texte de Korsch cité plus haut est révisionniste si on le prend comme programme; mais si on le lit comme une description de la réalité présente, il est justifié; le prolétariat, auquel aucune organisation ne peut encore présenter sa vérité non déformée, est traversé de part en part par le socialisme utopique et petit-bourgeois, par un « marxisme » qui ne se distingue pas fondamentalement des autres « idéologies », et surtout par l'idéologie bourgeoise.
Engels a dit que la Commune était la liquidation théorique
du proudhonisme, et il avait raison, comme Rosa Luxemburg avait raison de dire que 1905 signifiait la liquidation de l'anarchisme; mais comme les organisations capables d'éveiller les « souvenirs » de la Commune et de 1905 ont dégénéré, on en est pratiquement là où on en était théoriquement en 1870. :
Aprèé Mai « l'acquis stalinien » est remis en cause, c’est-à-dire que l'on pourrait s'apercevoir qu'aux yeux des masses il n'y a plus aucun primat de l'organisation stalinienne sur la « spontanéité révolutionnaire» (grèves sauvages possibles). À ce niveau, on en est encore à démontrer la nécessité d'une véritable organisation.
Il y a tout à refaire. Les marxistes « classiques et orthodoxes » imaginent que le sort de Proudhon a été réglé pratiquement et théoriquement par Misère de la philosophie, comme s'il suffisait qu'un livre paraisse, fût-il « définitif», pour que la conscience du prolétariat international s'en saisisse aussitôt. S'il reste encore des proudhoniens, ce ne peut être, dans l'esprit de ces mécanistes préhégelien, que l'effet d'une aberration de la nature, une excroissance ahistorique qu'il convient d'élaguer. (Cela peut signifier la liquidation physique, le P.O.U.M. avait en effet l'audace de se réclamer de Proudhon) (.… De la mauvaise résolution des contradictions au sein du peuple.)
Pour les épigones, que leur répression théorique conduit à une pratique politique magique, proprement incantatoire, la lutte de
arx contre Proudhon devient le cérémonial d'un rituel d'extermination ; Misère de la philosophie devient le texte de l’anathème. De cette célébration sanglante, l'intellectuel « communiste » sort régénéré et confirmé dans sa traîtrise. Voici un exemple de cette célébration sans aucune analyse politique ou sociale, donnée per Denri Mougin dans son avant-propos à Misère de la philosophie :
« C'est qu’en effet, sous le nom permanent de proudhonisme, on a constamment tiré chez nous la doctrine qui depuis un siècle a servi de paravent et de recommandation à tout ce qui déviait le mouvement ouvrier révolutionnaire vers l'aventure vaine et la négation de soi. Proudhoniens ceux qui participèrent comme délégués français à la création de la Première Internationale (avec la complaisance de Napoléon III) mais qui, Tolain en tête, se tinrent ensuite en dehors de la Commune ; proudhoniens, ceux qui dans la Commune empêchèrent de prendre les décisions immédiates qui auraient consolidé le mouvement ; proudhoniens, ceux qui, avant la seconde guerre mondiale, voulaient écarter le mouvement ouvrier de toute action politique. Proudhoniens en conséquence, ceux qui, à la même époque, voulaient donner à «l'action française» une théorie ouvrière; proudhonien depuis toujours, Lagardelle, conseiller de Mussolini et ministre du travail de Pétain; proudhoniens, les rédacteurs de la charte du travail, proudhoniens les journaux ouvriéristes de l'occupation hitlérienne… Le signataire de Munich, dans ses déclarations au congrès radical du printemps 1946 ne s'est-il pas déclaré lui aussi proudhonien ? »
À ce niveau bien bas, un proudhonien aurait vite fait de de-
mander au nom de quel parti l'on parle, et en vertu de quoi on ose identifier ce parti à la classe ouvrière :
« Point d'autorité point de gouvernement, même populaire la révolution est là. Direct ou indirect, simple ou composé, le gouvernement du peuple sera toujours l'escamotage du peuple. l'ambition perverse qui se fait un marchepied du dévouement et de la crédulité. »
Proudhon, Idée générale de la Révolution du xIx.
Le proudhonien aura vite fait de dire que ce texte est prophétique pour les révolutions du xx° siècle; le centralisme bureaucratique du stalinisme lui donnera raison en apparence. Le rêve d'une société sans contradiction, conçue comme un organisme lâche, où chaque partie serait en autonomie, concourant librement à la vie de la totalité, est un rêve de compensations, La « vieille idée proudhonienne » (Jouhaux) s'est maintenue parce qu'en effet elle peut se targuer d’avoir eu raison avant les faits. Le débat théorique lui-même, l'acquis n'ayant pas été capitalisé, retombe dans une grisaille prémarxiste et même prédialectique, typiquement petite-bourgeoise. Il n'y a même plus d'acquis théorique, à ce niveau.
C'est à la lumière de mai que sera transcendé le maigre débat du « proudhonien » et du « stalinien ».
C'est de ceux qui promettent d'assurer la tradition du marxisme révolutionnaire qu'il faut exiger un renouveau de la théorie, dans la mesure même où se posent les problèmes de l'organi sation comme liaison de la théorie et de la pratique.
Car Mai, révolution tronquée, dont seul le premier mouvement a été éxécuté, a vu refleurir toutes les idéologies historiques du mouvement ouvrier, et cela au sein même de la petite-bourgeoisie. La crise révolutionnaire a, à son début un singulier pouvoir de réactivation sur tous ces systèmes, parce que toutes les expériences du prolétariat deviennent d'actualité ; le contexte social demande que l'on fasse référence aux situations révolutionnaires déjà vécues, et avec le souvenir de ces situations on exhume les idéologies, faute de mieux, on les dépoussière..
Cette opération a été le fait de la petite-bourgeoisie intellectuelle ; la conscience de classe du prolétariat n'est pas la conscience de l’histoire du prolétariat ; passé 1936, ou peu s'en faut, c'est l'intellectuel qui sait les « souvenirs du prolétaire », parce qu'il faut des livres...
L'activité militante des intellectuels consiste donc à lier l'expérience d'aujourd'hui à celle d'hier, à réactiver l’acquis théorique. Ainsi pendant la montée révolutionnaire s'enfle para!lèlement à la masse, des problèmes à traiter, la masse des souvenirs évoqués; l'idéologie bourgeoise la plus grossière s'estompe ; le petit-bourgeois, qui lui, payait tribut, court au Montde-Piété dégager l'ancêtre théorique qu'il avait dû sacrifier, vu la dureté des temps et la pression des monopoles. Proudhon a largement bénéficié de cette mesure moratoire des loyers idéologiques.
Proudhon fait problème. Il se laisse mal lire, il ne se laisse pas saisir. Son refus du système n'est même pas tout à fait
systématique. Le propre d'une idéologie est son rôle social: peu importe au fond sa cohérence interne, on s'explique ainsi très bien cette fluidité de toute une œuvre destinée à masquer des contradictions en les éternisant. En les divinisant dit Marx. Mais pour diviniser des contradictions, encore faut-il les énoncer, et ares étaient ceux qui le faisaient à l'époque; sans doute, les lecteurs ouvriers de Proudhon se sont-ils intéressés plus aux passages descriptifs peignant leur misère qu'à la théorie fumeuse qui visait à faire de cette misère un moment éternel de la contradiction.
Car, qu'on le veuille ou non, il y a eu un proudhonisme ouvrier dont il faut bien rendre compte.
Le prolétariat français s'étend à chaque génération aux dépens du vieux fond paysan. La conscience de classe ne s'endosse pas avec la blouse, sur l'atelier. Dans une société de classe où la bourgeoisie a le pouvoir, le rôle de ces couches-tampons est démesuré. Dans les périodes de calme relatif, une véritable aspiration politique conduit vers les sommets les représentants de cette petite aristocratie ouvrière, souvent artisanale et d'origine rurale, possédant de par sa position propre un sens aigu de la conciliation: ainsi s'engendrent les cadres de la social démocratie et du syndicalisme réformiste ; il est vrai que de lire les biographies de Pelloutier, Griffuelles, Jouhaux, « vénérables pères du syndicalisme français». Pour s'en persuader. Rien d'étonnant alors à ce que ces gens-là se réclament de Proudhon (comme Jaurès). Marx disait de Proudhon qu'il théorisait sa position propre, un tiers paysan, un tiers artisan, un tiers ouvrier.
Mais tout semble aujourd'hui avoir changé. Le paysannat qui se prolétarise à l'heure du « capitalisme monopoliste d'Etat » ne secrète plus la social-démocratie.
Voilà le sens des grèves dures de l’année dernière, dont on ne signalera jamais trop le rôle symbolique, Rhodiaceta Besançon, Mulhouse, Caen, Le Mans. Les ouvriers de première ou seconde génération l'emportent en combativité sur un prolétariat traditionnel, bien encadré par les syndicats et les partis réformistes. Quelles leçons pour les bureaucraties, si elles avaient su analyser ces exemples...
La période historique a changé, la remontée des luttes à l'échelle mondiale n’est pas un mythe. En France on aboutit au paradoxe suivant : telle qu'elle s'exprime au travers de ses appareils traditionnels, syndicats et partis, c'est l'idéologie ouvrière qui paraît réformiste, alors que les couches périphériques du prolétariat (ouvriers d'origine rurale, intellectuels en rupture de classe, fonctionnaires, etc.) sembent beaucoup plus prêtes à l'action. Cette situation purement conjoncturelle permet toutes les variations opportunistes sur le prétendu déplacement de l'épicentre social de la révolution vers les « couches moyennes » : pour les marxistes révolutionnaires elle permet de mesurer le poids encore considérable de la tradition social démocrate, et surtout de l'appareil stalinien. Cette situation est par nature instable, elle signifie essentiellement que le prolétariat saura se débarasser de ses bergers, et que l'on entre dans une nouvelle phase révolutionnaire.
Voilà comment on peut essayer de comprendre l'acquis marxiste. Marx a fait éclater le proudhonisme, en montrant son caractère double, « proudhonisme de droite», « proudhonisme de gauche», sort qui tenait aux origines petite-bourgeoises de Proudhon, et à «l'instabilité» de la petite-bourgeoisie. Dans la situation actuelle, caractérisée grossièrement par l'apparition d'une nouvelle petite-bourgeoisie, le proudhonisme de gauche devient dans une certaine mesure l'idéologie d'une partie de la péter qui se « rallie» au prolétariat où qui pense e faire. Dans le débat « préhistorique» quant à l’histoire du marxisme, qui s’instaure à propos de l'organisation, le « provdhonisme de gauche» peut jouer temporairement un rôle décapant en obligeant ceux qui sont encore malades de marxisme dogmatique, à expliciter leurs présupposés. Il est acquis que le proudhonisme a été détruit par Marx, mais comme Marx luimême avisait les gens qui ne l'avaient pas compris de ne pas traiter Hegel en chien crevé, il faut se méfier de ceux qui sans avoir compris Marx vouent Proudhon au gémonies ; il y a peutêtre un acquis transitoire au proudhonisme, celui de la « distance » qu'il force à prendre par rapport aux organisations dites de la classe ouvrière pour leur demander des comptes sur leurs statuts. Le parti est-il fidèle à ses buts ? Les buts du Parti sontils ceux du prolétariat ? Au-delà de ces interrogations on ne peut aller pour l'instant. Il faut passer d'abord par la récupération de l’acquis théorique du marxisme, c'est-à-dire par la construction du parti; sans doute, dans ce processus la « distance proudhonienne » interviendra comme un opérateur de vérification, mais au fur et à mesure que l'on s'éloignera du « prémarxisme» où cinquante ans de régression stalinienne nous ont fait revenir, le « proudhonisme » retournera au musée.
Y a-t-il une nouvelle petite-bourgeoisie ?
Le marxisme abâtardi qui nous sert de pôle de référence doctrinal a légué un fonds d'idées utiles mais un peu sommaire sur la « petite-bourgeoïsie-qui-oscille-entre-le-prolétariat-et-la-bourgeoisie ». Ces idées demandent à être réévaluées et approfondies à la lumière des événements de Mai où l'on a vu une couche petite-bourgeoise au premier chef jouer un rôle dirigeant perdant une partie du mouvement. Cet article ne vise qu’à lancer quelques thèmes de réflexion qui devront être abordés plus sérieusement par la suite.
Traditionnellement étaient comptés parmi la petite-bourgeoisie la paysannerie et les petits producteurs et intermédiaires, artisans et commerçants, vestiges des temps précapitalistes. Cette détermination sociologique recouvrait en fait une détermination théorique, négative, celle qui situait le petit-bourgeois comme u'étant ni bourgeois ni prolétaire, ni exploiteur ni exploité, en dehors de la relation qui lie le créateur de plus-value au possesseur des moyens de production. Historiquement la petite-bourgeoisie est donc une catégorie parasitaire destinée à disparaître, contradiction vivante qui ne peut se résoudre que par sa propre disparition. Or en fait la petite-bourgeoisie dans son acception négative ne fait que croître et embellir, se transformant en « classe moyenne », en « secteur tertiaire », en « cols blancs », toutes dénominations qui indiquent que la petite-bourgeoisie subsiste et se développe, mais qu'elle n'est plus «la boutique» chère à Marx. L'existence d'une petite-bourgeoisie urbaine importante pose donc un problème à la théorie marxiste qu'il s'agira de résoudre. Baran et Sweezy ont pu tenter une explication en décrivant ces couches comme étant des parasites, des chômeurs bien payés destinés à éviter la réduction du temps de travail et à maintenir le niveau de la demande. Ces hypothèses peuvent s'appuyer sur quelques phrases des Théorien über den Mehrwert où Marx caractérise la petite-bourgeoisie comme consommatrice de plus-value. Pourtant cette explication, pour intéressante qu'elle soit permet difficilement d'affronter le problème qui s'est posé en Mai : à savoir que de larges couches de la petite-bourgeoisie
ont eu une attitude à la fois motrice et autonome par rapport au prolétariat notamment.
Il faut préciser quelles sont ces couches et quels rôles elles ont joué : deux couches ont vraiment été en pointe, tant au point de vue de l'élaboration politique que de celui de la lutte sociale, ce sont d'une part les étudiants (non pas tous les étudiants, mais la partie avancée représentant la couche entière, d'ailleurs le sentiment populaire et le P.C.F. ne s'y sont pas trompés, pour eux l'étudiant et le gauchiste se confondaient) et d'autre par les travailleurs de la recherche et de l'industrie à haute quaification, les techniciens, ingénieurs, chercheurs means pas de fonction sociale directement répressive (ex. : la C.S.F. Brest, Saclay). D'autre part dans des secteurs traditionnellement arriérés comme les Banques, les Assurances ou les Grands Magasins les grèves ont été soutenues, voire relativement dures dans les Grands Magasins. Tout ceci doit mener à renouveler les idées acquises sur la petite-bourgeoisie, et à rechercher des explications satisfaisantes. a première qui se présente se situe au niveau directement politique et peut se résumer ainsi : toutes ces couches étaient traditionnellement à l'écart de l'influence du mouvement ouvrier, donc du stalinisme et de la social-démocratie ; leur développement récent et brusque les a laissés politiquement vierges, virginité qu'ont pénétrée les idées révolutionnaires en Mai. Pourtant l'absence du stalinisme ne peut suffire à expliquer une combativité qui étonne lorsqu'on songe à l'attitude des mêmes couches lors du précédent historique de 1936. Il faudrait expliquer pourquoi les étudiants, en majorité contempteurs de la guerre en 36, se retrouvent partisans de la Révolution permanente en 68.
On peut dès lors hasarder une hypothèse. Le développement technologique et scientifique du capitalisme, renforcé par les crises révolutionnaires avortées et les guerres a mené certaines couches petites-bourgeoises qui étaient ses fidèles auxiliaires, à un développement nouveau, développement qui par son existence même a placé ces couches petites-bourgeoises en contradiction d'intérêts objectifs avec la bourgeoisie, sans pour autant occuper la même place que le prolétariat au sein des rapports de production. On peut en effet constater sociologiquement une mutation structurelle de la petite-bourgeoisie : les petits producteurs ou intermédiaires indépendants, artisans, commerçants, paysans ne se prolétarisent pas directement mais s'éteignent peu à peu tandis que leurs rejetons s'orientent vers une activité salariée de qualification diverse, mais qui se différencie profondé ment du prolétariat industriel. Cette mutation Jente qui se produit en fait depuis la guerre à une grande échelle a pour corollaire une élévation ou tout au moins une transformation du niveau culturel, dans la mesure où la scolarisation au niveau du secondaire se généralise. L'élargissement du recrutement étudiant provient essentiellement de ces couches. Un nombre de plus en plus important d'étudiants entre dans l’université sans que celle-ci soit un pays conquis, sans que leur père (et à fortiori leur mère) l'aient fréquentée avant eux. La tendance à l'allongement de la scolarité dans le secondaire et l'ouverture de l'université à une partie des enfants de la petite-bourgeoisie tend à modifier en profondeur la place de la petite-bourgeoïsie dans la société capi-
taliste. De même le passage de la petite-bourgeoisie à l'état de couche sociale salariée non prolétaire au sens strict (encore qu'il faille déterminer qui produit vraiment) devrait engendrer en même temps la constitution d'intérêts objectifs à ces couches en tant que couches (sans qu'ils soient forcément perceptibles ou perçus}’et les débuts d'une idéologie reflètant cette constitution en couches homogènes possédant des intérêts propres.
Comment penser plus précisément cette nouvelle insertion de la petite-bourgeoisie dans le système capitaliste ? et comment dégager les conséquences politiques et idéologiques qui en découlent ? Une étude devrait être entreprise de leur place dans les rapports de production à l'aide des concepts marxistes opératoires (ou prétendus tels) comme ceux de division sociale et division technique du travail. Or il semble que l'utilisation de ces concepts soit en référence constante à une conception d'une société socialiste suffisamment élaborée pour que le concept de division technique puisse acquérir un domaine d'application. Il nous faudra donc nous contenter provisoirement d'une description sociologisante, mais qui aura le mérite de mettre en relief des points dont l'étude demande l'élaboration de concepts adéquats.
d'aujourd'hui de celui de naguère est le problème des débouchés.
-ci ont la double caractéristique d'être à la fois prédétermi. nés par le mode de formation reçu (spécialisation croissante des études supérieures, même dans les disciplines les plus lâches : lettres) et roblématiques non pas tant par l'existence d'un important chômage des diplômés que par la distorsion entre la formation reçue et l'existence d'emplois effectifs (par exemple le seul débouché offert en fait aux étudiants de lettres est l'enseignement et ses annexes). I] s'ensuit que l’inadéquation entre la formation reçue et l'emploi à occuper est ressentie de plus en plus vivement et se traduit par des revendications et non dans un sens technocratique d'adaptation de la formation à l'emploi, mais dans le sens contraire FE Al de l'emploi à la formation reçue (même si celle-ci est critiquée, il s'en dégage en négatif une formation virtuelle sans contenu qui met en cause implicitement l'emploi et la société en général : ainsi les revendications libertaires des étudiants se pensant eux-mêmes comme devant avoir une fonction répressive, sociologues, psychologues, etc.). Cette attitude ne relève pas seulement de la simple contestation d'une irrationalité, mais acquiert une dimension globale dans la mesure où la distorsion entre la formation et l'emploi est ressentie comme contradiction existentielle, contradiction renforcée en partie par le fait que la scolarisation devient partie intégrante de l'existence et qu'elle contribue à façonner l'individu de telle sorte qu'il ne peut plus envisager une jeunesse non scolarisée, donc un autre type de rapport au métier. C'està-dire que la distorsion est spontanément vécue comme malheur social et non plus comme ratage individuel, ce qui entraîne des attitudes politiques radicales, dans la mesure où la distorsion est réfléchie.
Un autre point doit nous être signalé par une idéologie qui prospère, et ses critiques également nombreuses : c'est la consommation comme phénomène de masse. Elle a souvent été dénoncée en termes d'autant plus violents qu'ils étaient idéologiques, voire politiquement suspects (cf. les dénonciations d'Esprit, organe du cléricalisme de gauche). La consommation comme aliénation n'a été vécue, si tant est qu'elle a été vécue (car une aliénation digne de ce nom n'a-t-lle pas pour effet d'empêcher la prise de conscience ?) que par des couches qui en étaient victimes, c'est-à-dire les « chômeurs bien payés », les couches sociales parasitaires ou qui se situent comme telles par rapport aux créateurs de plus-value. Malgré la bagnole et la télé on ne peut pas dire que le prolétariat a été victime d'une aliénation de la consommation dans la mesure où ce qu'il produit est infiniment supérieur à ce qu'il consomme, ce qui fait que la consommation en tant que telle n’est qu'une aumône sur la plus-value. Simplement face à la condition ouvrière inchangée, la société de consommation offre des mécanismes d'oppression idéologique différents mais pas forcément supérieurs à ceux du capitalisme concurrentiel : la bagnole remplace l'assomoir et la télé le curé. Le développement de biens de consommation de masse se fait au premier chef en direction des nouvelles couches petites-bourgeoises intégrées à l'appareil de production capitaliste et en dernier lieu seulement, quand il y a risque de surproduction absolue, en direction de la classe ouvrière (cf. l'élévation relativement récente de la qualité et de la variété des produits alimentaires et vestimentaires dans les grands magasins populaires : Monoprix, Uniprix, etc.). Les dénonciations de la consommation comme idéal de vie ne sont pas naturellement le fait des principaux intéressés, mais de couches ou d'individus en marge, sur le point d'y accéder mais n’y participant pas : intellectuels, étudiants, jeunes. Dès lors il est vain d'attendre des réponses politiques ou pratiques de la part des couches bénéficiaires. Les seules réponses ayant un caractère de masse quoique non formulées explicitement proviennent de couches non intégrées dans ce processus de consommation : contre consommation étudiante à base de livres, disques, cinéma, etc.; vandalisme relatif, à une époque, de la part de bandes de jeunes, maintenant consommation spécifique et valorisée de biéns particuliers : vêtements, motos, etc.).
Les nouvelles couches petites-bourgeoises urbaines caractérisées donc par une intégration spécifique au mode de production capitaliste (salariat, activités non directement productives), par une relative élévation du niveau culturel accompagnée d'un sentiment de distorsion de plus en plus net entre ce niveau et l'emploi, et par une propension à consommer qui est sans doute en fait leur raison d'être, ces couches donc se doivent d'élaborer peu à peu des attitudes politiques et idéologiques de plus en plus cohérentes dans la mesure où elles s'homogéneisent et se différencient de la petite-bourgeoisie traditionnelle. Deux tendances peuvent y être discernées qui peuvent d'ailleurs se conjuguer de multiples façons. D'une part du fait de la place qu'elles occupent dans l'appareil de production, place qui n'est pas tout à fait dominante (dans la mesure où ils ne tiennent pas les leviers de commande) ni tout à fait dominée (dans la mesure où ils sont bénéficiaires de la plus-value et en même temps relati-
vement étrangers aux deux aspects les plus oppressifs du système), ils ont développé, aidés en cela par l’idéologie de la bourpoire monopoliste, une idéologie technocratique moderniste où es thèmes de rationalité économique prennent une large place, ratiogalité qui se répartit sans entraves le long de l'échiquier politique depuis le gaullisme jusqu'au P.S.U. Ces thèmes ont pour Caractéristique qu'ils ne remettent pas en cause les structures de la société, notamment la place occupée par ces couches. En contre partie cette idéologie où la rationalité économique se montre d'une extrême sévérité vis-à-vis de la petite-bourgeoisie traditionnelle archaïque, sclérosée, non compétitive dans les secteurs de la production et de l'échange où elle domine encore : paysannerie à production diversifiée, petit commerce, artisanat ordinaire, a pour fonction de traduire et de renforcer l’homogéneité tendancielle de ces couches, en même temps qu'elle les justifie par la promotion de sa fraction la plus active et la plus intégrée dans l'appareil de production (ingénieurs, « managers »).
D'autre part, parallèlement à cette sécrétion idéologique, s'est développée beaucoup plus faiblement dans la mesure où il s’opposait aux intérêts de la bourgeoisie, un mouvement de protestation morale et humanitaire qui prenait généralement pour thème des guerres lointaines et meurtrières, mais qui ne concernaient que peu la population. Alors que les protestations actives contre la guerre d'Algérie n'avaient guère débordé le milieu intellectuel et universitaire, les mouvements contre la guerre du Vietnam ont beaucoup plus profondément remué ces nouvelles couches petites-bourgeoises (l'exemple du Milliard pour le Vietnam le traduit bien : quasiment apolitique au départ, il se voulait soucieux d'efficacité en dehors des idéologies traditionnelles.) L'extension du C.V.N. et des C.V.B. à base en majorité petitebourgeoisie est surprenante d'un point de vue stalinien, car en principe idéologiquement et politiquement c'est la classe ouvrière qui possède au plus haut point une conscience internationaliste que lui a léguée le mouvement ouvrier. Il est clair que les trente ans de chauvinisme stalinien ont bien du étouffer les sentiments internationalistes de la classe ouvrière. Cependant l'explication par le stalinisme ne suffit pas : ces sentiments confusément anticolonialistes et internationalistes n'ont pas germé indistinctement dans toutes les couches de la petite-bourgeoisie (la partie de celle-ci qui a été touchée par le mouvement Poujade en a été exemptée, O combien !). I1 faut donc qu'il y ait des présupposés matériels, sociaux, idéologiques à un tel développement d'idées révolutionnaires mêmes confuses. Mai a montré que ces couches ne restaient pas à l'écart du mouvement, ni ne se rangeaient en bloc du côté du capital. Il apparaît donc légitime de penser que au-delà du jeu de bascule qui caractérise la petite-bourgeoisie, ces couches ont une pesanteur politique latente qui ne devrait que s'affirmer.
Il conviendrait à ce propos d'étudier un peu précisément ce que Mai doit au développement technique et scientifique du capitalisme du point de vue des secteurs touchés et des formes d'expression politique. À notre avis le point central de la mutation de la petite-bourgeoisie est celui-ci : elle accède en masse
à la formation universitaire et technico-commerciale moyenne ou supérieure. Cette accession est bien sûr tendancielle, c'est-à-dire que l'élargissement du recrutement universitaire se fera dans ces couches-là beaucoup plus que dans la classe ouvrière ou dans la paysannerie, Du fait de l'irrationalité foncière du capitalisme qui laisse subsister des superstructures archaïques, une grande partie de ces nouveaux étudiants se dirige vers des secteurs de formation issus du capitalisme libéral. Par exemple la croissance toujours constatée des facultés de lettres, alors que les nécessités du capitalisme exigeraient plutôt des scientifiques ou des commerciaux. Cette distorsion par rapport à l'emploi jointe à l’archaïsme de l'enseignement créé une sensibilité contestatrice chez les étudiants en lettres. Dans d'autres secteurs la distorsion est plus liée au contenu et à la forme de l'enseignement par rapport à profession exercée, qu'à la finalité même de la profession (qui à la différence des lettres correspond encore à une division effective du travail dans la société), ce qui entraîne des remises en question réformistes que globaliste. jeunesse petite-bourgeoise étudiante acquiert donc un certain poids politique du fait de sa masse, et surtout elle se situe dans la société de façon différente de la petite-bourgeoisie traditionnelle, l'étudiant petitbourgeois n'a pas une existence plus sûre individuellement, mais collectivement il est nécessaire à la survie du régime capitaliste en tant qu'il servira de tampon social et de consommateur exemplaire. Bien que et parce que parasitaire, la petite-bourgeoisie technico-commerciale est nécessaire collectivement au capitalisme et cette nécessité se traduit matériellement par une compétence technique (et non plus seulement sociale) de sa fraction la plus intégrée dans le processus de production. Cette compétence technique distribuée collectivement c'est-à-dire parcellarisée fait que les conditions de travail de cette couche ressemblent de plus en plus à la conditon ouvrière, ce qui a contribué à la possibilité d'intervention collective de cette couche lors du mouvement de Mai. Cette intervention collective (réalisée à l'état pur seulement dans certains cas type : Saclay) a brisé en partie une des forces du patronat : sa prétendue compétence technique qui justifie sa domination sociale. L'intervention tendanciellement collective de la petite-bourgeoisie technico-commerciale, étudiante et universitaire modifiera sans doute profondément les antagonismes sociaux pris jusqu'ici dans un affrontement bourgeoisie prolétariat masqué par la paralysie stalinienne.
De fait d'intervention de ceux qui « avaient des compétences » aux côtés du prolétariat a été fort bien comprise et appréciée de ce dernier dans la mesure où il se dégageait de l'emprise stalinienne. Bien souvent l'alliance des étudiants et des ouvriers menait ces derniers à demander aux étudiants beaucoup plus que ceux-ci n'étaient capables de leur donner. Ils ne saisissaient pas la parcellarisation du savoir venue par les étudiants et projetaient sur eux le positif qui leur manquait (qu'il soit technique, administratif, politique, etc.). De même la participation souvent active des cadres techniques et scientifiques était appréciée beaucoup plus inconsciemment comme la participation à un savoir absent et qui du fait de son absence était oppressif, que comme l'alliée technique et scientifique nécessaire à une offensive politique. En fait la jonction des soi-disant compétences techniques, scientifiques ou commerciales a été plus largement imaginée que
vécue véritablement, mais le fait même que la petite-bourgeoisie ait rejoint le prolétariat a permis la résurgence ou la naissance d'idéologies anarcho-syndicalistes de prise en main de l'usine, de tentative de gestion directe en dehors de tout plan d'offensive politique. déterminé. Les quelques exemples de ces tentatives se situent” dans des entreprises employant un personnel très qualifié n'appartenant pas au prolétariat traditionnel. Ces initiatives spontanées ne sont pas issues d'une stratégie en vue de la prise du pouvoir, mais sont simplement le produit concret d'un facteur nouveau : l'entrée dans la lutte des classes d'une fraction de la petite-bourgeoisie urbaine. De même dans le secteur tertiaire, on a vu naître toute une floraison de projets et de réformes de gestion non directement politiques ou même contestataires, mais qui manifestaient une chose : l'homogénéité sociale relative de ceux qui les avaient élaborés et qui se trouvaient ainsi exprimer les intérêts d'une couche sociale qui commence à apparaître comme couche. Il est vrai que tout s'agite dans une révolution et qu'on ne saurait inférer de l'existence de rojets à l'existence d'une couche sociale homogène. Cependant a tendance générale de ces revendications qui d'une part tendaïent à rompre avec le caractère machinal, parcellarisé, inconscient du travail et d'autre part esquivaient le problème de l'autorité centrale, de l'état, peuvent laisser penser à une relative autonomie de la part de ceux qui l'élaboraient (à comparer avec les revendications ouvrières, même si celles-ci expriment plus la politique du P.CF. que les intérêts réels des ouvriers).
L'idéologie latente de ces couches petites-bourgeoises ne s'est pas encore élevée à un niveau politique. Les thèmes d'autogestion ou de participation en sont l'expression la plus élaborée. En effet ces thèmes font la critique des conditions de travail, des conditions de vie et escamotent la distorsion entre la formation et l'emploi, mais ils sont trop grossiers pour permettre une véritable intervention politique autonome. Pour ce faire un deuxième stade devrait être franchi : il s'agirait de critiquer le lieu de travail lui-même, de définir ce dernier comme inutile ou parasitaire, de le situer dans l'appareil de production et plus largement dans la société capitaliste. Ce point de vue a parfois été atteint, non pas scientifiquement, mais subjectivement par certaines dénonciations par des sociologues de la sociologie comme répressive et a trouvé un moment une forme déviée d'expression politique : la mystique populiste propagée par l'ex U.J.C.-ml répondant en effet inconsciemment à ce besoin : on transcendait les interrogations théoriques sur l'utilité sociale de tel travail en une activité politique qui répondait grossièrement à cette interrogation, on se mettait au service du peuple de façon idéaliste parce qu'effectivement on était au service de la bourgeoisie. Le succès de cette idéologie dans des secteurs comme les Beaux Arts ou dans des couches d'intellectuels privilégiés (E.N.S.) est du au fait qu'elle apportait une réponse à une question réelle : quelle est la fonction de ces couches petites-bourgeoises dans Ja société capitaliste ? Faute d’une analyse marxiste, les éléments les plus conscients de ces couches tendaient à se considérer comme des privilégiés (qu'ils sont de toutes façons) par rapport à un prolétariat quelque peu idéalisé dans sa misère, et ainsi manquaient ce qui fut le fondement de leur geste : l'existence d'une couche sociale en voie d'homogénéisation qui possède des
intérêts propres. Ceci étant favorisé par la conception des rapports hérités du stalinisme entre l'intellectuel et la classe ouvrière. La culpabilisation inconsciente de petits-bourgeois politiquement actifs ne traduit peut-être pas seulement leur manque de stabilité politique mais peut-être surtout l'existence potentielle d'intérêts communs, d’une idéologie, voire d'une volonté politique.
De fait on peut conclure que la petite-bourgeoisie urbaine en s'intégrant dans le processus de production de façon spécifique, doit à plus ou moins long terme élaborer une idéologie qui reflètera sa situation au sein de la société. On peut dire que Mai a entamé confusément ce processus. Il se poursuivra sans doute et modifiera considérablement les perspectives politiques dans la mesure où le prolétariat aura à ses côtés une couche relativement homogène, vraisemblablement antagoniste à la bourgeoisie, mais n'ayant pas forcément des intérêts identiques à ceux du prolétariat. sera donc aux marxistes révolutionnaires d'en tirer les leçons politiques.
À nouveau, encore et toujours sur le théorique
De bons philosophes ont pu soutenir que l'un des aspects, non négligeable, de l'apport théorique de Lénine, avait consisté en l'articulation du mouvement réel du prolétariat qui va de son asservissement à son émancipation, sur le mouvement général de la connaissance. C'est ce thème au sein duquel le fait que Marx, Engels et Lénine aient été des lecteurs assidus de Hegel et que Trotski ait pratiqué les ouvrages de Freud — tout impliqués que ces révolutionnaires fussent dans le combat politique quotidien — trouve un éclairage particulier, que nous nous proposons de développer.
Dès l'abord surgit une difficulté : quel est le mode de présentation adéquat de cette problématique qui permet d'échapper à une thématique idéaliste selon laquelle le mouvement historique réel et le mouvement des idées, du savoir et de la sceince seraient non concommittants, mais distincts, voire indépendants ? Nous savons que cette position est erronée, pour autant que la connaissance, l'idéologie et la science sont produits au sein du champ économique, non nécessairement comme «effets», ni comme « reflets», mais pour le moins dans leur corrélation et leur solidarité indeffectible avec la structure économique. Mais aussi bien, nous savons que ce savoir, ces connaissances sont véhiculées par et organisées en une forme spéciale au sein de l'idéogie dominante.
Dans ces conditions, comment définir les modalités d'appropriation de la connaissance par le prolétariat idéologiquement dominé, selon la double médiation de la constitution de la théorie révolutionnaire comme force motrice de la classe ouvrière et de la promotion de la conscience de classe ? Ainsi il apparaît d'emblée qu'il nous faudra aborder le difficile problème des rapports théorie-idéologie.
Nous partirons d’une constatation historique : la théorie marxiste, telle qu'elle est véhiculée et produite par les héritiers du courant stalinien, s'articule, d'une façon générale, sur des formes de savoir et de connaissance archaïsées. En contrepartie, nous n que les efforts théoriques de ceux qui, pour des raisons historico-politiques, se sont trouvés en marge du mouve-
ment ouvrier et quelques marxistes qu'il se fussent prétendus, s’articulent très souvent sur des formes de savoir dont le caractère « idéologique » est avéré. Ainsi, se réclamant du marxisme, ils n’en usent pas moins fort librement de ses principes et de ses fondements, « critiquant », « amendant », « dépassant » cet héritage problématique. C'est selon ce point de vue que nous avons à aborder des productions aussi différentes que celles de Sartre, ou de Marcuse, et quelques autres.
Quoi qu'il en soit, ce questionnement a un fondement déterminé : la faillite historique de l'expérience stalinienne qui affecta l'ensemble du mouvement ouvrier, et dont il n'était pas question que la théorie rechappât ; postulat de départ : la théorie ne s'immerge pas dans le flux historique munie d'un scaphandre, et lorsque la mer se retire, les meilleurs armes sont corrodées. Seules les idéologies les plus pauvres sont inoxydables. Au plan de la connaissance et du savoir, le stalinisme ne signifie rien d’autre que l'obscurantisme et l'ignorance pontifiante. De la nuit stalinienne, la théorie nous est parvenue gâtée. Subsistait un corps théorique décharné et défiguré, méconnaissable pour ceux qui ont pratiqué les ouvrages d'avant l'horrible coupure, les Lukacs, Korsch, et Gramsci. Subsistait donc un misérable « acquis théorique» au sein duquel les coupes franches les plus larges avaient pu être exécutées, de telle sorte que la théorie acquit ce faciès immonde de la déesse fille de joie que lui connaissaient ceux de la génération qui nous précède; discours prostitué strictement adapté à sa fonction sordide. Les tenants et porte-parole de ladite théorie, mercenaires à l'esprit grêlé, reflets exacts de celle-ci dans leurs grimaces pitoyables et leurs aboiements, «intellectuels» de métier ou d'occasion, reitres de la parole et de la plume, valets stipendiés, longues escortes d’aragons aux doigts crochus et à la voix rauque, accoutumés à la manier comme une masse d'arme, prête à s'abattre de droite ou de gauche, sur le copain d'hier ou sur le trotskiste, sur l'existentialiste ou le social fasciste, peu importait pourvu que le coup portât, que la bave coulât, officiaient et tenaient le haut du pavé marxiste léniniste. Charmante époque de la théorie spadassine et terroriste !
De cette écume, de ces dogmes reniflés ou expectorés, nul ne pouvaient s'attendre à ce qu'ils fissent grand cas de la connaissance, du savoir, du simple souci naïf de dire le vrai : O heureux temps de la théorie conçue comme miction permanente !
Va-t-on nous demander d’exhiber ces excréments, réclame-t-on un exemple ? en voici deux : dans les Mésaventures de la dialectique, voici que nos chacals s’attaquent à la dépouille politique et philosophique de Merleau Ponty.
L'un d'eux n'hésite pas à l'accuser de corrompre la jeunesse ; un autre démontre que Merleau n’est qu'un idéaliste puisqu'il affirme que l'œil n’est pas un « organe » ; enfin un dernier l’achève sur le thème : philosophe réputé = affaire louche.
Mais voilà qu’en sus Kanapa exerce son génie théorico-policier sur Jean-Paul Sartre ; par bonheur la victime a le croc hargneux et notre Chiappe du marxisme léninisme se fait déchirer à son tour à belles dents pour la plus grande joie des honnêtes gens! Sartre, développe Kanapa, est un crétin fieffé; trop réputé pour être honnête, trop biscornu pour être un bon communiste ; mais comme chaque ligne de Kanapa pue des aisselles, Sartre n'a aucune difficulté à crétiniser le crétin.
Il serait trop facile de mettre cette littérature excrémentille au compte de la débilité intellectuelle particulière de ces chiens de garde : les Lefebvre, les Desanti sont des philosophes avertis, et aujourd'hui qu'ils ont rompu avec le stalinisme, parfaitement honorables, pour autant qu'il est permis de se laver d'une tache de sang intellectuelle... Mais il faut bien croire que la fonction crée l'organe.
Tout ceci donna assurément lieu à une théorie recroquevillée et anémiée qu'il est bien difficile de déployer à nouveau comme elle doit être, un oriflamme et non un rouleau de papier hygiénique...
Heureuse époque contemporaine, jours solennels de la grande lessive théorique !
Au plan de la connaissance, nous avons vu la théorie rétrograder dans ses références comme dans ses modes d'expression, aux niveaux les plus archaïques ; s'épanouit un marxisme vulgaire, bouillie éclectique, dont les tenants considèrent les textes les plus douteux de Engels comme le fin mot de la science, positivisme honteux, mécanisme sensualiste qui usurpe le titre de « dialectique », se protège derrière la sacro sainte distinction science bourgeoise science prolétarienne, et derrière l'opposition passe partout matérialisme idéalisme. En bref, l'héritage légitime de l'aspect le plus faible du corpus théorique marxiste, de la filiation qui va de la dialectique de la Nature de Engels à Matérialisme dialectique et Matérialisme historique de Staline, en passant par Plekhanov et Matérialisme et Empiriocriticisme de Lénine. Il n’est pas difficile aujourd'hui de faire le bilan de la production théorique des intellectuels d'obédiance stalinienne durant plusieurs décennies ; en France vers l’année 60 par exemple, hormis quelques ouvrages décents de vulgarisation de Lefebvre, nous ne voyons pas grand chose qui vaille la peine d'être noté, à moins que l'on ne considère le Karl Marx de Garaudy comme un chef d'œuvre, mais c'est là prendre une lourde responsabilité. D'une façon générale, de ce grand silence émerge à peine Lukacs qui, ayant endossé la peau du mouton ne fit que s2 survivre en gonflant des baudruches du genre Marxisme et existentialisme ou encore en se terrant dans esthétique.
A l'opposé, la pratique générale des bannis, des outlaws du stalinisme, en arriva toujours peu ou prou à se fonder sur le sentiment que, pour que la théorie marxiste put se putréfier dans des formes régressives aussi aberrantes, il devait bien y avoir quelque chose d'inhérent à elle-même qui fut un tantinet vicié. De cette impression générale découle une sorte de pratique du sauve qui peut, une aspiration à se sauver soi-même théoriquement, à échapper à l'asphyxie intellectuelle en sauvant du corpus théorique ce qui pouvait l'être. Nous ne parlerons pas de ceux qui ont subi ce contre coup en regagnant promptement le giron de leur classe originaire, sans doute étaient-ils ab initio destinés à ce revirement, rappelons simplement pour mémoire qu'il fut un temps où des Aron, des Friedmann flirtaient avec le marxisme. Plus intéressant est le cas de personnages intellectuels souvent avisés, dont la sauvegarde théorique a cherché à s'exercer sans reniement, mais dans le refus de la prostitution.
D'une façon générale, la démarche que l’on peut relever dans ces efforts consista à dépecer le corpus marxiste de toutes les façons imaginables, et à le « récupérer », tout ou partie, par la médiation salvatrice de l'adhésion, plus ou moins critique, à une «idéologie». C'est dans cette perspective qu'il faudrait analyser par exemple la production marcusienne, essentiellement Eros et civilisation, et l'homme unidimensionnel, dont l'effort consiste à éclairer l'« acquis» marxiste en l'articulant sur la production freudienne, elle-même interprétée de façon unila térale (« culturaliste »). De cette tentative découle une réflexion sur le thème de la répression qui tente de penser en corrélation l'aliénation du travail décrite pe Marx et celle du désir analysée par Freud, et de présenter problématique possible de leur suppression conjointe. Sur le caractère éclectique de cette philosophie, qui doit considérablement triturer marxisme et freudisme pour parvenir à les penser en une synthèse assez lâche, il y aurait beaucoup à dire ; mais là n'est pas notre propos : l'important pour nous est que nous voyons se constituer une idéologie composite, qui emprunte à la théorie, mais se situe « en extériorité » par rapport à elle « d'un point de vue critique », et peut, comme phénomène relativement nouveau, être interprétée de différentes manières : soit, mais pour des raisons elles-mêmes idéologiques, comme idéologie desagrégatrice, néo-capitaliste, E les héritiers du courant stalinien (cf. article de Garaudy dans e Monde et article du nouveau clarté, sur Marcuse), soit comme idéologie, certes, mais qui, à l'échelle du moment historique et dans la perspective de la reconstruction de la théorie révolutionnaire, a pu ou peut encore posséder une fonction transitoire définie, non réactrice mais productive, comme idéologie. À cet égard, il faut noter que la bourgeoisie s'est certes trompée sur Marcuse, mais de façon perspicace : elle s'est trompée pour autant qu’elle l'a considéré comme celui qui fournissait aux enragés l'assise théorique leur pernenane de penser l'actualité de la crise révolutionnaire, par-delà les dogmes marxistes et léninistes, empoussiérés (dans son subjectivisme et son utilitarisme, la bourgeoisie ne peut imaginer que des idées qui ont servi une fois puissent être réutilisées, elle est inapte de plus à penser le temps historique à une échelle autre que celle d'une génération, alors Marx, c'est le déluge). En cela elle s'est lourdement trompée, i suffit de lire l'homme unidimensionnel pour s'en persuader. Mais elle se montre perspicace en désignant, par Marcuse interposé, l'apparition du spectre de la théorie révolutionnaire reconstituée. Et l'intelligentzia bourgeoise sait bien qu'il faut déceler à ce signe l'actualité de la crise révolutionnaire.
Mais reprenons notre propos. Une analyse semblable de l’articulation de la théorie sur des corps à elle étrangers serait à mener sur plusieurs fronts; ainsi au freudo-marxisme répond aussi bien un structuralo-marxisme, ou, avec un décalage hissue l'existentialo-phénoménologico-marxisme de Sartre qui a d'ailleurs lui-même développé à propos de sa propre production une analyse dont la problématique ne diffère pas essentiellement de celle à travers laquelle nous essayons de définir la place de Marcuse dans le mouvement historique. Il est indispensable de nous interroger sur le statut de l'apparition sans précédent de ces kyrielles d'idéologies d'inspiration marxiste. Dire que c'est
là un signe qui atteste que l'idéologie prolétarienne (concept par ailleurs inepte) est en passe de devenir dominante serait pure sottise. Nous développerons ce thème plus tard, mais en un mot nous rappelons que l'idéologie de la classe exploitée même interprétée à l'échelle mondiale, ne peut devenir dominante dans la société de classes; bien plus nous disons que cette idéologie n'existe pas. La constitution vraie durant les périodes d'actualité de la crise révolutionnaire de ce que certains maoïstes nomment « idéologie prolétarienne » n'est que la théorie réalisée. À ce titre, elle n'est pas « idéologie » mais conscience révolutionnaire. Dautre part, dire que ces idéologies imprégnées de marxisme constituent la figure actuelle de la théorie par leur articulation immédiate sur le champ actuel de la connaissance relève d'un subjectivisme historique et philosophique ; en effe,t il est notoire que ces productions ne fonctionnent jamais comme théorie, c'està-dire ne sont pas aptes à informer la conscience révolutionnaire en son entier et à l'insérer productivement dans le champ entier de la lutte des classes. Tout au plus, leur fonction éclairante ioue pour des couches restreintes, comme le sartrisme à une certaine époque pour une partie de l'intelligentzia marxiste, lors de l'effondrement du dogmatisme stalinien. A ce titre, ces idéologies échouent devant ce qui constitue finalement leur projet origipaire, retrouver la pierre philosophale du marxisme ; si l'on peut dire qu'elles s'inscrivent effectivement dans le champ de la lutte des classes, elles n'en sont pas moins que la conscience mutilée et incomplète et n'acquièrent à ce titre une valeur positive que dans la perspective dynamique de la reconstitution de la conscience révolutionnaire. Et ici nous atteignons de façon oblique le point nodal de notre critique d'une certaine conception triviale de «l’acquis théorique» : l'acquis théorique ne S'analyse pas indépendamment de la constitution de la conscience révolutionnaire : ce qui est à la fois peu et beaucoup.
Voici donc résumée l'argumentation en une image : Marx s'avance masqué. Mais que, chez Lukacs et chez Korsch, les traits de Marx tendent à s’apparenter à ceux de Hegel signifie que, pour ces derniers, le recours à un appareïllage conceptuel d'origine hégélienne, la pensée selon les catégories de totalité, du négatif, etc. se présentent comme l'instrument le plus propice pour penser la dialectique historique de la lutte des classes à leur époque l'articulation du pratique sur le théorique durant la période révolutionnaire, l'insertion du sujet historique dans la lutte des classes et chez Lukacs exclusivement la médiation constitutive de l'organisation révolutionnaire. A ce titre leur travail s'inscrit dans le champ théorique pour autant qu'il produit un mode d'intelligibilité de la politique révolutionnaire (léniniste ou luxemburgiste). Au contraire le propre d'une idéologie d'obédience marxisante, que Marx y emprunte le visage de Freud ou de Lévi Strauss, est de ne pas produire les articulations et ces modes d'intelligibilité, mais au contraire d'en occulter jusqu'à la possibilité : telle, finalement la tentative d'Althusser qui à ce titre se définit comme idéologique. Sa dernière production, Lénine et la philosiphie, communication faite à la société française de philosophie (!) n'est vraisemblablement pas là pour nous démentir.
e
Mais il serait bon peut-être d'expliciter davantage ce qui valide cette opposition théorie-idéologie. Le statut des idéologies marxisantes que nous évoquions est à tous égards particulier pour autant que, composites, elles empruntent au corpus théorique matérialiste historique. Ainsi leur statut ne doit-il pas être confondu avec celui du freudisme, du structuralisme par exemple, que nous nommons également « idéologies ». En effet, qu'estce qui différencie le statut de ces formes particulières de savoir de celui de la théorie ? c'est, disons-nous, en dernière instance, leur aptitude à être intégrées au sein de l'idéologie bourgeoise dominante : l'idéologie bourgeoise s'accomode finalement (assez mal) du freudisme et du structuralisme (assez bien). Il faut bien insister sur ce que ces formes de savoir comportent pas intrinsèquement un caractère réactionnaire, au contraire, du freudisme qui constitue l'homme du désir, nous dirons qu'il possède en
uissance une énergie révolutionnaire : Eros et civilisation de
arcuse, en indique la trace; mais ce qui désigne le freudisme, par exemple, comme idéologie, c'est la coexistence en son sein de deux éléments contradictoires. D'une part cette énergie éminemment révolutionnaire que nous évoquions, d'autre part, grossièrement, ce statut de la psychanalyse et du psychanalyste d'agents de la répression, expression à prendre plutôt dans son sens strictement psychanalytique, que dans son acception quelque peu galvaudée aujourd’hui. Mais prenons y garde : c'est la dominance même de l'idéologie conservatrice qui détermine cette articulation contradictoire du second aspect sur le premier : Freud, le producteur du savoir analytique est en effet lui-même en prise sur l'idéologie dominante, et cette dominance méme affleure de façon presque explicite dans des textes comme Totem et tabou où Freud se refuse à une psychanalyse du phénomène religieux. Les résistances même font que ce savoir peut fonctionner efficacement au sein de l'idéologie dominante. Ainsi, il est une diffusion « sauvage», de masse des thèmes psychanalytiques dont la fonction répressive est avérée. Nous touchons donc par ce biais à l’explicitation de la distinction théorie-idéologies : Contrairement à la théorie qui exhibe le caractère contradictoire des rapports sociaux, les idéologies reproduisent en leur propre sein cette contradiction.
Une conséquence importante découle de cette analyse; de même qu'il relève du rôle de l'idéologie dominante d'oblitérer le caractère potentiellement révolutionnaire ou même simplement progressiste d'un savoir nouveau, de même il est permis d'envisager la possibilité idéale de l'intégration de ces savoirs au corpus théorique ; cette possibilité implique la dissolution préalable de leur fausse cohérence proprement idéologique, le reiet de leur fonction conservatrice. Maïs l'évocation de cette possibilité ne se conçoit pas indépendamment des conditions sociales qui sont aptes à la rendre réelle. En effet, c'est seulement lorsque se constitue, dans le champ socio-politique, un rapport de forces favorable au camp de la révolution que peut être constitué un rapport de force entre l'idéologie dominante et la théorie vivante dans la conscience de classe et largement diffusée dans les masses, tel que les conditions de possibilité de cette intégration puissent être réunies et réfléchies.
Il faut prendre garde à ce que cette intégration ne doit pas
être conçue sur le mode du phagocytage, mais sur celui de l'élargissement du champ de la théorie et par conséquent de sa restructuration.
Aussi, après ce détour mouvementé, nous pouvons renouer avec notre problème initial : la théorie marxiste se trouve toujours articulée sur des formes de savoir qui sont situées en extériorité par rapport à elle. Or, la configuration générale de ce savoir est surdéterminé par l'idéologie dominante. Cette simple constatation suffit à frapper de nullité la dichotomie science bourgeoise-science prolétarienne. Dans cette perspective, les ten: tatives de Engels pour articuler des découvertes effectuées dans des régions particulières du savoir, comme celles de Darwin et Morgan, sur le corpus théorique marxiste peuvent donner matière à réflexion. Dans leurs hésitations et parfois dans leurs échecs, ces efforts non entièrement concluants consignés par exemple dans l'Antidurhing, dans la dialectique de la nature, dans l'origine de la famille indiquent que le corps théorique ne parvient pas d'un seul coup à se renouveler, voire à confisquer l'ensemble du savoir. Les « découvertes » et intuitions d'Engels dans les domaines des sciences de la nature ou de l'anthropologie culturelle ne se hissent pas au niveau de la constitution par Marx de la science économique. Ces ruptures de niveau, il faut le noter, n'affectent pas le statut de la théorie. En effet, si Marx et Engels ne renouvellent pas le champ du savoir dans son ensemble, ils parviennent à assigner le lieu de ce bouleversement et sa configuration à un nouveau socle épistémologique . À ce titre, dans son inachèvement perpétuel et dans son hétérogénéité, la théorie pour être désignée, selon l'expression de Sartre, comme la « totalisation du savoir de l'époque ». Marx saisit, avec l’analyse de l’aliénation du travail, la détermination essentielle de l'époque, il réussit à se placer au lieu stratégique d'où l'ensemble du savoir peut être renversé, et ce en opposition avec Feuerbach par exemple, qui, à partir de l'analyse de l’aliénation religieuse, ne peut réaliser ce renversement.
Cette présentation de la production de la théorie comme production d'un savoir non définitivement achevé et structuré, mais cependant renversant assigne sa place à l'articulation des savoirs régionaux sur le matérialisme historique. Le profil de la culture occidentale est déterminé par l'idée de progrès. Les sciences particulières progressent, se renouvellent et se diversifient ; mais sous la dominance de l'idéologie bourgeoise, ce développement est aliéné. Articulées sur l'idéologie dominante, les sciences le sont aussi sur les rapports de production, et cette double articulation décrit la figure même de son aliénation; dans les sciences humaines, le premier rapport est surdéterminé, dans les sciences de la nature, c'est le second qui l'est. Aussi, si le propre de la théorie marxiste n'est pas de fournir un modèle d'intelligibilité limité au champ des déterminations économiques, mais de se rendre apte à appréhender le réel dans sa totalité, et à éclairer la praxis des hommes au sein d'un projet politique totalisateur, il faut rendre compte de ce double mouvement de dissolution de la structure aliénée du savoir et de sa récupération au sein de la théorie. Il faut aussi rendre compte de la réorganisation constante du champ de la théorie, corrolaire de son étayage sur un savoir qui progresse. En effet, s’il est absurde de renoncer au matérialisme historique en le rapportant à ses origines,
en le déclarant historisé, il est nécessaire d'insister sur le fait que les formes de savoir qui l'étayent sont à chaque instant en passe d'être historisées ; et si l'ont saisit ici ce qu'ont de dérisoires les notes des intellectuels qui ont annoté les éditions staliniennes de l'Anti-Durhing, ou de la Dialectique de la nature, etc., dans lesquelles ils s’attachent à chaque instant à montrer que Engels participe, y compris dans ses intuitions les plus démenties, sur le savoir scientifique contemporain. Ils ont beau faire L'origine de la famille. doit être réécrite, sans que cela affecte à aucun titre la validité du corps théorique marxiste.
Ainsi, sous peine de fossilation, le corps théorique doit se nourrir du progrès des sciences particulières. « En soi », le nouvel élan donné à la linguistique par l'analyse structurale inaugurée par Saussure, l'application de ses méthodes à l’ethnologie promue par Lévi Strauss par exemple constituent le fondement objectif d'un progrès du savoir. Il n'est pas permis à la théorie de tourner le dos à l'ouverture de nouveaux champs du savoir, à l'élaboration de thématiques nouvelles, à la production d'instruments conceptuels nouveaux. Ce qu'il lui revient de dénoncer et de démanteler par contre, ce contre quoi il lui revient de se préserver, c'est la constitution d’une idéologie structuraliste qui d'un pas peut aisément aboutir dans les eaux boueuses de la technocratie. Le structuralisme, comme idéologie, possède, entre autres, la caractéristique d'élider l'instance politique, et de ne pouvoir penser l'émergence du sujet au sein de l’histoire, l’acquis du savoir structural par contre, fournit à la théorie des instruments conceptuels qui lui permettent essentiellement une présentation pertinente de l'analyse économique marxiste; glissant sans cesse de l'analyse structurale au structuralisme, Althusser s'embourbe sur les chemins de l'idéologie. Le particulier de tel ou tel domaine scientifique peut donc éclairer le général de la théorie. La théorie fournit un modèle général d’'intelligibilité, les sciences particulières sont aptes à fournir des modèles régionaux d'intelligibilité, à partir desquelles l'ensemble du champ théorique peut être restructuré.
C'est une conséquence de.l'immense vide théorique qui nous a précédés, et non du fait d'une inhibition théorique, qu'il n'existe pas aujourd’hui d'épistémologie marxiste. Pourquoi faut-il que ce soient des non marxistes, les Bachelard, les Koyré, les Canguilhem ou les Foucault qui aient ouvert ou ouvrent la voie à cette réflexion ? Aujourd'hui, l'hégélianisme dont s'est nourri le meilleur marxisme jusqu'ici bat considérablement de l'aile; une mutation théorique est en passe de s'effectuer, dont il est vital que la théorie soit partie prenante.
Alors, le marxisme paléolithique aura vécu.
La paysannerie russe
de 1895 à 1929...
PAYSANNERIE ET PETITE-BOURGEOISIE
On se propose ici d'essayer de déterminer dans quelle mesure il est juste d'intégrer la paysannerie dans la couche « petitebourgeoise » à partir de l'étude des masses rurales russes avant, pendant et après la révolution. Il s'agira de montrer en quoi, pourquoi et à quels niveaux la couche pese incarne la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat, le capital et le travail. Il faudra voir aussi en quoi et pourquoi son comportement historique justifie ou infirme cette analyse, et finalement peutêtre tenter de généraliser quelques conclusions.
L'étude de la paysannerie Russe présente plusieurs intérêts : d'une part, dans un pays à dominante agricole, et isolé, c'est de son attitude que dépendait l'échec ou la victoire de la révolution, et la construction d'un ordre nouveau. Il n’est pas d'étape qui ne montre qe était la grande énigme dont dépendait le sort du régime, la grande hantise des hommes au pouvoir ; ainsi le « qui vaincra ? » de Lénine ne pouvait trouver de réponse positive que dans l'adhésion de la paysannerie au socialisme. Nous pourrons donc suivre de façon extrêmement nette les oscillations de cette couche disparate, en fonction de ses déchirements ou de ses intérêts communs. D'autre part, nous pourrons au fil du développement évoquer les diverses théories qui se sont affrontées autour du problème de l« l'alliance», qui a largement contribué à diviser le parti.
1) ETAT DE LA PAYSANNERIE AVANT ET APRES LA REVOLUTION
Le Moujik et le Mir; Marx et les Narodniki
Le « moujik» d'avant la révolution, c'était le symbole parfait d'une Russie rétrograde, voire anachronique, où le servage, né au xv° siècle, alors même qu’il disparaissait en Europe occidentale, ne fut aboli qu’en 1861, le développement des forces
productives et les contrecoups de la politique extérieure de Napoléon III l'exigeant. Le « moujik» sale, brutal, alcoolique, analphabète et superstitieux, écrasé de misère, mais plein selon certains de saines vertus populaires, représentait l'immense peuple russe crétinisé par les popes, et vénérant le Tsar comme son bienfaiteur, et dépendant de propriétaires fonciers haïs. Tout ceci n'allait pas sans quelques jacqueries, sporadiques et vite réprimées, spontanément issues d'une condition économique et sociale insupportable, Ainsi se forgeait, au sein de la dépendance éodale, un embryon d'idéologie « petite-bourgeoise », le désir de posséder la terre, et d'être libre : les propriétaires fonciers détenant la meilleure moitié du sol.
Mais la paysannerie russe n'était pas la paysannerie parcellaire de l'Europe occidentale : en Russie, la « commune agricole » avait survécu, dont Marx fait une analyse très poussée dans les « lettres à Vera Zassoulitch ». La commune reposait sur la propriété collective du sol, redistribué chaque année à ses membres qui cultivaient individuellement leur parcelle. Le « mir», assemblée du village, était investi de fonctions économiques, fiscales, judiciaires, faisait de chaque commune un microsme isolé. Marx, s'étant penché sur les possibilités révolutionnaires de la Russie, écrivait que « théoriquement parlant », la commune pouvait être « l'élément de régénération de la société russe » : « la commune rurale russe peut conserver son sol — en développant sa base — la propriété commune de la terre, et en éliminant le principe de la propriété privée, qu’elle implique aussi ; elle peut devenir un « point de départ culturel » du système économique auquel tend la société moderne : elle peut faire peau neuve sans commencer par se suicider ; elle peut s'emparer des fruits dont la production capitaliste a enrichi l'humanité, sans passer par le régime capitaliste ». Mais si la contemporaneité du mode de production capitaliste, le développement du système des communes à l’échelle nationale, les relations de la Russie avec l'Europe rendaient cette évolution théoriquement possible, d'autant plus que le capitalisme n'était qu'une phase transitoire, déjà en crise à l'occident, il n’en demeurait pas moins, et Marx en était parfaitement conscient, que les contradictions à la commune et les pressions extérieures accéléraient sa décomposition. D'une part, le dualisme, collectif — privé permettait le développement de fortunes inégales, donc d'intérêts contradictoires, d'autre part, l'état le capitalisme naissant, les usuriers, etc. conduisaient la commune à sa perte. Son développement est contradictoire avec celui de l'économie actuelle, note Marx : il faut «abolir la propriété commune, laisser se constituer en classe mitoyenne rurale la minorité plus ou moins aisée des paysans, et en convertir la grande majorité en prolétaires » et de conclure : « pour sauver la commune russe, il faut une révolution russe ».
Mais les crises du capitalisme européen ne lui furent pas fatales, et il poussa ses ramifications en Russie, pour y créer ce prolétariat qui fut, comme ailleurs en Occident, seul révolutionnaire jusqu'au bout. « L'optimisme » de Marx était illusoire mais il ne faut pas oublier qu’il n'avait présenté qu'une voie théorique possible, en indiquant les deux termes de l'alternative, le développement assez long de ces thèses étaient nécessaires, par rapport à l'utilisation unilatérale qu’en firent les populistes. Ces
derniers se fondaient sur une illusoire paysannerie « moyenne » et sur une non moins illusoire « petite production marchande » généralisée, qu'ils opposaient au développement néfaste d'un caplne dont ils niaient l'existence en Russie, ne voyant pas que
pétite production marchande était elle-même une forme de ce capitalisme. L'exploitation patriarcale, la « petite culture», les « petits métiers » qui devaient faire obstacle aux contradictions du capitalisme n'étaient qu'illusions sentimentales, point de vue réactionnaire et petit-bourgeois, mais de petits bourgeois voulant éterniser la situation d'une couche qui ne peut être, par sa nature, que transitoire, rejetée selon la conjoncture d'une classe à l'autre.
Lénine et la paysannerie prérévolutionnaire
Lénine dénonça les populistes avec la plus grande vigueur. Pour lui, la commune avait subi le processus de dégénérescence annoncé par Marx, elle était devenue synonyme d'isolement, de routine de misère. Et cette calamité qu'était pour les populistes le capitalisme lui apparaissait comme un facteur historique progressiste, permettant le développement des forces productives et aussi la décomposition de la paysannerie — donc la naissance d'un prolétariat rural et industriel. La commune dégénérée est inapte à constituer la base de la société communiste, il faudra en passer par son anéantissement. Il fallait donc, en ce début du xx" siècle, que la Russie fasse sa révolution bourgeoise. (Mais Marx n'avait pas tout à fait tort de penser que la Russie suivrait un processus spécifique : même si la révolution ne devait pas se faire à partir de la commune, sa phase bourgeoise fut extrêmement ambiguë, mais ce n'est pas ici le lieu d’en traiter...)
L'introduction du capitalisme en Russie acheva donc la décomposition de la paysannerie, balayant les obstacles qui pouvaient le freiner, et créa, comme en Europe, ses conditions d’existence, maïs aussi les armes de sa propre mort. Lénine, s'appuyant sur un nombre impressionnant de statistiques en provenance des régions les plus diverses, montre que la paysannerie non seulement se différencie (inégalités de fortunes), mais encore voit naître en son sein une contradiction, une lutte d'intérêts économiques divergents, et surtout de purs et simples rapports d'exploitation. Apparaissent dans la paysannerie les contradictions de classe que le capitalisme introduit dans la société en général : trois types ruraux se forment, qui réduisent à néant le mythe d'une paysannerie homogène, « types formant la base d’une société où dominent l'économie marchande et la production capitaliste». Ce sont la bourgeoisie rurale, unissant agriculture et petites industries, ce qui nécessite un contingent d'ouvriers ruraux et journaliers, et dont l’infuence économique est sans commune mesure avec la faiblesse numérique. Le prolétariat rural, constituant la majorité de la population formé de petits paysans possédant un lot de terre si infime qu'ils n'en peuvent pas vivre, et qu'ils sont contraints de louer ou vendre au propriétaire foncier, pour après vendre leur force de travail. Enfin {a paysannerie moyenne, coincée entre les deux « classes » extrêmes et qui du fait de sa situation économique précaire est poussée dans les rangs du prolétariat. Lénine conclut ainsi son analyse des « nouvelles transformations de la vie paysanne (: 1893) : l'étude de la
paysannerie du point de vue sccnomique et politique est absolument impossible si on ne classe pas les paysans en groupes en fonction non de l'aisance, mais du caractère économique et social de leur exploitation. Et il montre, en 1898, (Le développement du capitalisme en Russie) que la paysannerie est la base la plus profonde et la plus solide du capitalisme, puisque s'y forment ses éléments mêmes.
Il ressort plusieurs choses de cette analyse ; tout d'abord, le développement du capitalisme a accéléré les contradictions internes de la commune : l'intérêt privé prend le pas sur l'intérêt collectif, la couche paysanne accède à une conscience « petite bourgeoise », voire bourgeoise, plus ou moins claire. L'antagonisme entre une paysannerie plus ou moins homogène et les propriétaires fonciers se transforme en antagonisme latent des diverses couches de la paysannerie.
Mais peut-on dire pour autant que la paysannerie est à proprement parler « petite-bourgeoise » ? Il semble dès l'abord que seule la paysannerie moyenne l'est, dans la mesure où sa ition économique comme sa position idéologique la vouent à l'instabilité : ses aspirations la poussent vers la bourgeoisie rurale, son assise économique la rejette vers les couches inférieures, salariées. Elle incarne la contradiction dans la mesure où, pour reprendre la terminologie de Marx, elle est peuple, mais veut se faire bourgeoise. Elle n'oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie que malgré elle, elle se situe idéologiquement à l'inverse du petitbourgeois urbain dont parlait Marx.
Peut-on étendre ce qualificatif à foute la paysannerie ? la contradiction d'intérêts interne est plus ou moins camouflée par une idéologie globale, que Boukharine traduira plus tard par son fameux « enrichissez-vous ! ». Le koulak, le paysan moyen, et même le prolétaire rural obéissent tous à cette idéologie bourgeoise. Qu'est-ce donc qui permet de caractériser la couche rurale dans sa totalité comme « petite-bourgeoise » ?
Sa composition sociale hétérogène, aucun parti ne peut en naître qui représente des intérêts communs, autres que conjoncturels. Elle incarne la contradiction socialement parlant, puisqu'en elle se trouvent les deux pôles extrêmes, le prolétariat et la bourgeoisie. Tiraïllée entre les deux, elle ne peut être que suiviste, c'est-à-dire qu'en gagnant la paysannerie pauvre, prolétarisée, à la révolution, en montrant à la pavsannerie moyenne où se trouve son véritable intérêt, on peut lui faire abandonner l'idéologie bourgeoise, l'idéologie koulak. Par contre, en favorisant le koulak, on fera basculer l’ensemble dans les bras de la bourgeoisie, aucun intermédiaire n'est possible. Ce que Marx disait dans le 18 Brumaire redevient ici valable : «elles (les familles paysannes) ne constituent pas une classe dans la mesure où il n'existe entre les paysans parcellaires (comme ici entre les communes dégénérées ou leurs membres) qu'un lien local et où la similitude d'intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale ni aucune organisation politique, c'est pourquoi ils sont incapables de défendre leurs intérêts de classe en leur propre nom... Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés. »
Ainsi Trotski montrera qu'en dépit de leur énorme importance, sociale et révolutionnaire, les paysans ne sont capables ni de former un parti véritablement indépendant, ni de concentrer le pouvoir révolutionnaire entre les mains d'un tel parti, la paysannerié.doit choisir, en période révolutionnaire, entre le prolétariat et la bourgeoisie, et choisira pour ces derniers dans la mesure où ses intérêts l'y pousseront. « La petite-bourgeoisie, y compris la paysannerie, n’est capable de diriger la société moderne (même arriérée) ni dans les périodes révolutionnaires, ni dans les périodes réactionnaires.» Elle ne peut que suivre.
La paysannerie 10 ans après la révolution
Il paraît intéressant de rapprocher de l'analyse de Lénine la description que fait Mosche Lewin de la paysannerie en 1927, et de poser à partir de là un certain nombre de problèmes concernant l'attitude historique de la masse rurale dans ses rapports avec le parti.
Qu'en est-il de la peser une dizaine d'années après la révolution ? Paradoxalement, en dépit du bouleversement du régime, elle se présente sensiblement identique à ce qu'elle était lors de l'essor du capitalisme. Il y a à cela plusieurs causes que nous analyserons par la suite, la N.E.P., l'implantation bolchévique dans les campagnes, etc. Dans son étude sur «la paysannerie et le pouvoir soviétique de 1928 à 1930», Mosche Lewin nous montre que la paysannerie, qui constitue toujours l'écrasante majorité de la population, a relativement peu évolué, tant du point de vue économique que des points de vue politique et social. Elle demeure passive face à un régime dont elle n'entrevoit pas très clairement les buts. La révolution, et surtout la N.E.P., lui ont apporté ce à quoi elle aspirait : la liquidation des propriétaires fonciers et la terre. Et elle se mit, selon la formule de Lénine, à secréter le capitalisme chaque jour, à chaque heure. Et la différenciation, les divergences d'intérêts renaquirent entre des couches plus ou moins opposées.
Tout au bas de l'échelle, le batrak; associés de principe avec le prolétariat dans la dictature, les batraki étaient pour l'essentiel des ouvriers agricoles, travaillant pour des salaires de misère chez des paysans aisés, mais aussi dans les sovkhoses. Très peu sont au Parti, et ils sont méprisés des autres couches sociales du village. Parias de la société soviétique, on ne se préoccupe de leur sort qu'en fonction de la ligne politique du moment. « Dans aucun secteur de la vie soviétique l'écart entre la doctrine et la réalité n'était plus criant ni plus compromettant pour l'idéal socialiste », écrit Mosche Lewin.
A l'échelon au-dessus, le bednjak, appui social de la dictature. Il est en gros aussi pauvre que le batrak, ce qui l'aurait amené à collaborer avec le parti, si toutefois on lui avait donné les moyens matériels. Mais, petit producteur, il était traité en tant que tel, lors des collectes, réquisitions, etc. De plus, la politique prokoulak fit que toutes les promesses faites à la bednota restèrent lettre morte.
Les serednjaki formaient le gros de la paysannerie, ils en
constituaient la figure centrale; ils étaient les alliés de la dictature, le type même du paysan petit-bourgeois, ayant deux âmes, oscillant entre le prolétariat et la bourgeoisie. Ainsi Lénine écrivait : « il est en partie un propriétaire, en partie un travail. leur ; pendant des années, il était obligé de défendre sa position eu prix des plus grandes difficultés, il subissait l'exploitation des capitalistes, il a tout supporté. Mais en même temps c'est un propriétaire, c'est pourquoi notre attitude envers cette classe hésitante présente d'énormes difficultés. ». Mais il n'est pas le seul à osciller, la politique du parti, après la mort de Lénine, fut encore plus zigzagante. Serednjaki et bednjaki produisaient 85 % du blé : c'était d'eux, et non des Koulaks, que dépendait le sort du régime. Ainsi se fit jour une contradiction criante entre les principes et les faits : à travers la politique anti-koulak, ce fut le serednjak qui fut visé ne pouvant être, en tant qu'appui de la dictature, directement attaqué.
Les koulaki enfin représentaient aux yeux de tout le reste de la paysannerie, en dépit de la propagande du parti qui n'était pas doublée de l'éducation politique nécessaire, l'idéal à atteindre — l'ennemi de la dictature par-là même. Minorité riche et influente, ils étaient de peu de poids économiquement parlant donc incapables d'être responsables de tous les maux qu'on leur imputa pour les besoins de la cause.
À ceci près que, selon Mosche Lewin, la couche moyenne représente la majorité de la population paysanne — il est important de le noter —, le tableau n'a que peu varié par rapport à celui que dressait Lénine en 1896. Certes, la théorie se fait l'écho de cette diversité, la formule courante et admise de l'alliance est celle-ci : « s'appuyer sur le bednnjak, avoir pour allié le serednjak, combattre le koulak», étant entendu que le batrak est partie intégrante de la dictature. Mais dans la mesure où, comme le dit Carr, c'était la politique qui déterminait quelle forme d'analyse de classe était la plus appropriée, et non l'inverse, cette formule se vida rapidement de tout sens. .
Il semble d'après le tableau que nous dresse Mosche Lewin que la politique du parti a subi un échec total en ce qui concerne la paysannerie. Il convient d'en rechercher les causes, que nous trouverons tant dans l'attitude historique de la paysannerie que dans les rapports que le Parti entretint avec elle, il faut analyser comment la paysannerie s’est comportée de façon « petite-bourgeoise», c'est-àdire implicitement comment elle n'est pas responsable, puisqu'elle n’est, selon l’image de Trostki, qu'un ours immense et sauvage qui, certes, sait danser sur ses ‘deux pieds, mais a besoin d'un maître pour le guider, le prolétariat. Faute de quoi elle retournera à son « maître» naturel, la bourgeoisie.
11) DE LA REVOLUTION COMMUNE A LA LUTTE DE LA PAYSANNERIE CONTRE LE PROLETARIAT
Lorsque Lénine en 1905 écrivait que les intérêts du prolétariat et de la paysannerie coïncideraient jusque et y compris à Ja confiscation des terres, il était conscient du fait que dans ce pays essentiellement paysan, la coïncidence des deux révolutions
agraire et prolétarienne était la source de tous les problèmes qui suivraient. Ainsi, au moment de savoir à qui iraient les terres confisquées, la lutte des classes recommencerait. Prolétariat et paysannerie ne font pas la révolution au même niveau : cette dernièré aspire à une révolution démocratique bourgeoise, seul le prolétariat assure sa transcroissance en révolution socialiste. Mais la transcroissance se fit plus vite que Lénine, fidèle en 1905 à la théorie de la révolution par étapes, ne le pensait alors. Un décalage, voire une incompatibilité d'intérêts s'ensuivirent, entre les deux protagonistes de la révolution. La N.E-P. en est le premier résultat.
Prolétariat industriel — prolétariat rural
Avant d'aborder la révolution proprement dite, il convient d'analyser rapidement comment le prolétariat, issu de fraîche date de la paysannerie, a su rompre avec l'idéologie propre à ce milieu pour mener la révolution à son terme. En même temps, on pourra essayer de voir ce qui rendit si faible la compréhension des perspectives bolchéviques à la campagne, en particulier dans ze prolétariat rural sur lequel Lénine fondait ses espoirs.
Le prolétariat industriel, comme son homologue rural, a vendu sa terre, et n’a plus en sa possession que sa force de travail. Ceci les fait passer l'un comme l'autre, sur le plan économique, du stade petit-bourgeois au stade proprement prolétarien. Mais l’ouvrier qui vend sa force de travail en ville contrairerement au salarié agricole, rompt dans l'exode avec l'idéologie ambiante, avec l'attachement à la terre, avec l'idéal koulak. Il est transplanté dans un milieu d'autant plus propice à l'éveil de la conscience révolutionnaire que l’industrie capitaliste russe a sauté le stade de la fabrique pour en venir tout de suite à celui de la concentration en d'énormes entreprises. Il s'aperçoit bien vite que les conditions de vie, de travail et les salaires ne sont pas meilleurs sinon pires que dans son village natal, mais il est sorti de l'isolement de la campagne, il se trouve dans un milieu d'intense agitation révolutionnaire et est rapidement gagné par les idées développées par les partis d'extrême gauche, en particulier par les bolchéviks (voir la fameuse manifestation de juillet 17). Déjà la manifestation de janvier 1905, et la requête du pope Gapone, si elles ne remettaient pas en cause le régime, témoignaient de la grande détermination de la classe ouvrière russe, qui se raffermit au cours des multiples grèves qui suivirent. Le prolétariat s'y éduqua et sut reconnaître son avant-garde. N'ayant rien à perdre, et confronté à des idées nouvelles qu'il sut faire siennes, ce prolétariat ne pouvait qu'être radicalisé à l'extrême.
Il n’en allait pas de même pour le prolétariat rural, certes tout autant déterminé à faire la révolution, mais pas au même niveau. Il constituait sans doute le potentiel le plus révolutionnaire de toute la couche paysanne, mais Lénine était trop optimiste qui l'alliait de principe avec le prolétariat urbain. L'influence de ce dernier, le passage à l'armée ne marquèrent que conjoncturellement et de façon peu profonde la paysannerie, et sa couche pauvre en particulier. Les causes en sont avant tout idéologiques : la paysannerie reste analphabète, abrutie par les
popes, écrasée de misère, dans sa majorité. L'espoir de mieux vivre n'est pensé qu'en termes d’accession à l'échelon supérieur, lus de terre, plus de pain, plus de liberté. Les populistes et eurs successeurs, les Socialistes révolutionnaires, eurent beaucoup plus de succès à la campagne que les sociaux-démocrates, dont on ne comprenait pas très bien le but final. Il existait ainsi dans les masses rurales une surdétermination idéologique que Lénine sous estima, bien qu'il fut conscient de l'urgente nécessité d'un travail d'éducation politique approfondi. Même le prolétariat rural ne pouvait être d'emblée « social-démocrate », l'idéologie ambiante et la présence du koulak, l'isolement aussi l’empêchaient d'accéder directement à une conscience révolutionnaire nette,
La paysannerie dans la révolution
En 1905, Lénine écrivait que la révolution révèlerait la vraie nature des classes sociales : ainsi, elle dévoilerait les aspirations de la paysannerie, « révolutionnaire dans le sens démocrate bourgeois, porteuse non pas de l'idée de « socialisation », mais d'une nouvelle lutte des classes entre la paysannerie et le prolétariat rural». Il était conscient qu'une telle révolution provoquerait une nouvelle répartition des terres, favorable au développement du capitalisme, ce qui hâterait la différenciation des classes. Dans ces conditions, un parti du prolétariat absolument indépendant était nécessaire, mais le prolétariat ne pourrait vaincre définitivement qu'avec l'appui de la paysannerie, d'où la nécessité de l'alliance, de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie. En effet, la paysannerie mènerait une lutte radi-
e pendant la révolution, il s'agissait pour elle d'en finir avec l'abjection du servage, et seule la révolution lui assurait la terre et la démocratie : elle y a donc tout intérêt, même pour s'en servir plus tard contre le prolétariat.
Pendant la révolution, le prolétariat lui apparut effectivement comme la classe libératrice, qui anéantirait les propriétaires fon: ciers. Les paysans s'y sont ralliés, se sont emparés des terres et des droits réservés aux gros propriétaires. La violence s'étendit, et la révolution agraire prit la forme d'une gigantesque jacquerie. Lénine à ce moment-là pensait qu'une organisation indépendante des paysans pauvres était possible, ce qui n'eut pas d’écho dans les masses : les batraki, comme les autres couches, accomplissaient la révolution démocratique agraire. Certes, les paysans les plus pauvres entraïînaient les autres, et les koulaks qui se sentaient visés usaient de diplomatie, tiraillés entre les paysans révolutionnaires et les propriétaires fonciers. Le mouvement paysan de 17 était dirigé non contre le capitalisme, mais contre es survivances du servage. Les paysans suivaient les Socialistes révolutionnaires plutôt que les bolchéviks, jusqu'à ce que ceux-ci les livrent pieds et poings liés à la grande bourgeoisie. Ils affrontaient leurs propriétaires, mais leur isolement les rendaient impuissants devant l'état, et ils avaient besoin, écrit Trotski, de s'appuyer sur un royaume fabuleux à opposer à l'état réel : le drapeau socialiste révolutionnaire « terre et liberté» leur en tint lieu. Les paysans influencés par les SR. étaient hostiles aux bolchéviks, et cependant ils résolvaient eux-mêmes et contre les SR. le problème de la terre. Les ouvriers et soldats (les dé-
sertions se faisaient en masse) eurent sur ce plan une grande influence, ils radicalisèrent les paysans, les poussèrent à accomplir Jeur révolution jusqu'au bout. Les mots d'ordre bolchéviks parvinrent ainsi au village, car, si le parti était numériquement trop faible;;sa ligne politique était juste. La paysannerie suivit de fait jes mots d'ordre bolchéviks qui allaient jusqu'à la confiscation des terres, mais seulement à cause de cela, elle poussa donc les bolchéviks au pouvoir, mais il restait à ces derniers à se la gagner, à la gagner à la révolution socialiste. « En réalité, dit Trotski, le moujik russe achevait une œuvre entreprise bien avant l'apparition au monde des bolchéviks. Il remplissait sa tâche historique de progrès avec les seuls moyens qui étaient à sa disposition, par la barbarie révolutionnaire, il déracinait la barbarie médiévale. »
Mais la révolution démocratique bourgeoise ne fut pas réalisée en février. « Pour que la paysannerie put nettoyer la terre et enlever les barrières, l'ouvrier devait se mettre à la tête de l'état : telle est la simple formule de la révolution d'octobre » et aussi, « notre révolution bourgeoise ne pouvait accomplir réellement ses tâches que dans le cas où le prolétariat, appuyé sur des millions de paysans, aurait concentré entre ses mains la dictature révolutionnaire » (Trotski). En octobre, le prolétariat accomplissait la révolution socialiste, la paysannerie pensait pue la révolution démocratique bourgeoise. Elle soutint e prolétariat parce qu’elle voyait en lui le garant de cette révolution démocratique. Lénine lui-même le reconnut en 19 : «en octobre 17, nous avons pris le pouvoir avec toute la paysannerie, ce fut une révolution bourgeoise dans la mesure où la lutte des classes ne s'était pas encore développée au village. » C'était incompatible avec la révolution prolétarienne, et la lutte des classes intervint en effet, mais pas sous la forme prévue par Lénine, prolétariat rural contre bourgeoisie rurale : la paysannerie dans sa quasi totalité entra en lutte plus ou moins larvée contre le prolétariat, elle avait encore des intérêts communs à défendre qui n'avaient pas eu le temps de se réaliser, et le parti n'avait pas les forces nécessaires pour battre en brèche l'idéologie régnante, soutenue par la terre si récemment acquise, à laquelle il était impossible de renoncer si vite, la paysannerie s'était appropriée les terres confisquées, et de là devaient naître toutes les difficultés. Marx déjà, dans l'adresse à la ligue, avait écrit qu'après la révolution, les termes devaient rester propriété d'état. Mais le Parti n'avait pas assez « présidé » à la révolution agraire pour la détourner immédiatement vers le socialisme, et les campagnes pour la collectivisation devaient se heurter, sauf pour la frange la plus pauvre, à une incompréhension totale.
La N.E.P.
Lénine en 1921 dut instaurer la N.E.P. Il avait caractérisé le communisme de guerre comme un assaut. Certes, le nouveau pouvoir avait élaboré une politique d'évolution graduelle vers le socialisme, d'intégration de la bourgeoisie à un capitalisme d'état. C'était là une intention naïve que la bourgeoisie renversée, mais pas liquidée, allait réduire à néant en provoquant une guerre civile durement ressentie dans ce pays déjà détruit par la guerre
inpérialiste. On en vint donc à une politique d'accès direct au socialisme, évitant la phase préliminaire d'adaptation de l'ancienne économie à l'économie socialiste — la phase que Préobrajenski appellera d'accumulation socialiste primitive. Lénine reconnut que c'était une erreur. Les paysans sur qui on comptait pour fournir leurs excédents aux villes furent cause en grande partie de cette grave défaite qui rendit nécessaire l'instauration de la N.EP., siège, et non plus assaut. Il fallut tenir compte de l'économie paysanne, les espoirs que les paysans avaient mis dans la révolution étant la terre, la liberté, et une amélioration de leurs conditions de vie. Ainsi, on dut remplacer les prélèvements par des impôts, en laissant libre la vente des excédents, en ouvrant donc la voie, par l'intermédiaire du commerce, à la restauration du capitalisme. Dans cette nouvelle orientation, «toute la question est de savoir qui la Paysannerie suivra», le prolétariat révolutionnaire, ou les capitalistes qui relèvent la tête. « Saurons-nous organiser la petite paysannerie, sur la base du développement de ses forces productives, en soutenant ce développement par le pouvoir prolétarien, ou bien les capitalistes se la soumettront-ls, c'est de cela que dépend l'issue de Ja lutte. » Il faut donc tabler sur l'intérêt personnel du paysan, qui ne peut renoncer à la terre si durement acquise, et en même temps entreprendre un gigantesque travail d'éducation, une révolution culturelle à la campagne, et d'organisation — d'où l'immense tâche qui incombe aux éducateurs politiques, et qui va bien audelà de la nécessaire alphabétisation. Lénine insista longuement sur le rôle de l'éducateur politique, dénonçant déjà la bureaucratisation, les abus, la corruption, etc. Mais ses directives ne furent pas appliquées, tant à cause de la situation objective, de la faiblesse numérique et de l'impréparation des cadres que de la politique du parti.
L'implantation bolchévique dans les campagnes
Nous pouvons en faire ici une esquisse, car elle est lourde de conséquences pour la conduite de la N.E.P. et ce qu'il en ad- Wiendre, et de plus,.elle témoigne assez bien de la réalité de l’al. lance.
Les cellules communistes rurales : en 1928 = 1/6 du parti. De plus, s'y trouvaient les ouvriers des localités rurales plutôt que les paysans eux-mêmes. Leur composition sociale était en contradiction avec la doctrine : les batraki trop pauvres n'y pouvaient entrer, seuls les serednjaki y venaient pour améliorer leur position économique. Elles étaïent très impopulaires, la frontière qui les séparait de la G.P.U. se faisant de plus en plus floue; la bureaucratie aidant, toute la vie rurale s'écoula à côté des communistes ruraux, sans eux, voire contre eux. Mosche Lewin écrit : «le parti, urbain par excellence, ne sut pas profiter de la N.E.P. pour apprendre à se mouvoir dans le milieu rural, pour y forger des outils mieux adaptés et formuler une politique régionale, qui permettrait de lier les buts sociaux aux intérêts et au caractère spécifique de la paysannerie. Au lieu de lutter contre les tendances petites-bourgeoises de la paysannerie, l'incurie des communistes ruraux, qui alla s'aggravant après la mort de Lénine, ne fit que la renforcer.
Les soviets ruraux : le tableau n'est pas moins noir: ils naqui
rent et se développèrent très difficilement, ne sachant pas susciter l'intérêt, Ce bras villageois de la dictature, en collaboration étroite avec la cellule, hérita de ses tares, de sa composition sociale, etc. De plus, il manquait de moyens matériels pour mener à bien la tâche qui lui était dévolue (écoles, routes, santé, etc.), fonctionnait à coups de décrets plus ou moins contradictoires, et Ja porte en était ouverte aux paysans aisés et koulaks.
Les instances économiques étaient négligées autant par le gouvernement que par les masses paysannes.
La coopération : conçue, parallèlement à l'industrialisation, comme le grand chemin devant conduire la paysannerie au socialisme, le Parti devait faire en sorte qu'elle passe du stade de coopérative de consommation à celui de coopérative de production. Mais elle fut vite dénaturée, tant par le communisme de guerre qui en fit l'organe des collectes que par une lourde machine bureaucratique, et aussi le manque de moyens. Le commerce de détail restait le refuge le plus tenace de l'initiative privée. La coopération devint une annexe de l'appareil d'état, qui était bien loin de former les « mercanti civilisés» dont parlait Lénine.
Les kotkhoses, enfin, végétèrent, négligés par le pouvoir, on s'étonne même qu'ils aient survécu, et leur survie prouve le peu de perspicacité ou d'opportunité politique du parti vis-à-vis de la bednota qui, si elle comprenait par la force des choses que son intérêt était dans le kolkhose, n'y était aucunement préparée, ni même encouragée, du moins pendant toute la N.E.P. et la politique pro-koulak.
On comprend que la paysannerie ait été le maillon le plus faible de la dictature, la faiblesse numérique du parti, son impréparation aux tâches nouvelles, l’incurie de la politique stalinienne et de l'appareil qu’elle développa, tout cela fit que la paysannerie s'organisa seule, pour défendre ses intérêts ; on vit renaître, paradoxalement, le mir, avec ses multiples attributions, et, fait plus grave encore, celui-ci s'asservit le Soviet local, dans l'intérêt de la paysannerie aisée et Koulak. Ainsi on avait grandement échoué dans l'organisation de la paysannerie, dont dépendait la victoire de la voie socialiste sur la voie capitaliste. On en était même arrivé à ce que la paysannerie aisée contrôle les instances soviétiques, et non l'inverse. La paysannerie apparaissait pour le moment le grand vainqueur de la révolution, jusqu'à ce que Staline y mette, brutalement, un frein définitif.
Les errements de Staline. Boukharine et l'opposition de gauche
Staline ayant occupé une position centriste, nous profiterons des deux principales phases de sa politique paysanne pour évoquer celles de ses inspirateurs du moment. On ouvrit d'abord toute grande la porte à la N.E.P. la situation économique critique du pays semblant l'exiger. De plus, il ne faut pas oublier que la grande polémique autour de la question paysanne reflétait la division du parti en deux ailes dont Staline se défit successivement, utilisant l'une contre l'autre.
Staline suivit pour un temps Boukharine, en mêlant quand il lui semblait bon quelques slogans « de gauche» à ses conceptions. On poursuivit ainsi la N.E.P. jusqu'en 28, obéissant aux tendances spontanées des masses paysannes.
Boukharine est le théoricien de la NE.P.; pour se placer dans la problématique de l'époque, il « surestime la paysannerie ». En quoi et pourquoi ?
Pour lui, l'alliance doit être la préoccupation essentielle du Pouvoir, sa consigne principale ; il faut abandonner la lutte des classes au village. Ce courant agrarien forma dans le parti une nouvelle aile droite, qui trouve sa justification en ce que la révolution à l'ouest n'étant pas survenue, il est impossible d'admettre que la révolution russe se trouve dans une impasse; les ouvriers s'étant dérobés à l'ouest, il fallait bien se tourner vers le moujik, et faire reposer l'alliance sur un fondement plus large et plus solide. La paysannerie, formée de petits propriétaires n'ayant pas l'expérience politique du prolétariat, est amenée à « hésiter entre le prolétariat et la bourgeoisie qu'elle respecte, car c'est en cette dernière que le paysan voit son idéal naturel ». Pour l'intégrer à la société socialiste, la N.E.P. constituait le point de rencontre indispensable entre les intérêts de l'industrie étatique et ceux des propriétaires privés paysans, par l'intermédiaire du marché. Comme Lénine, il pensait que la coopération était le moyen d'amener, outre une amélioration du niveau de vie, une collectivisation progressive, et un rapprochement du secteur étatique. La paysannerie deviendrait ainsi partie intégrante du prolétariat, et la dictature disparaîtrait. Cette voie graduelle (avancer à pas de tortue) est présentée par Boukharine comme la voie idéale, pour peu que des méthodes adéquates soient employées, et que l'on exclue toute forme de contrainte. C'est par la concurrence sur le marché que la bourgeoisie sera éliminée, il faut donc renforcer l'industrie, mais veiller à ce que le poids n'en retombe pas sur la paysannerie. Il faut organiser même les koulaks, leur avenir est dicté par le mouvement général de l’économie.
Boukharine semble pécher par un optimisme excessif, doublé d'une politique par trop unilatérale : pour préserver l'alliance coûte que coûte, il ne fallait à aucun prix léser la paysannerie. Ceci avait son fondement économique : c'était en effet les paysans riches, et non les autres, qui faisaient vivre le pays, et la dépendance de la ville par rapport à la campagne n'avait jamais été aussi forte. Boukharine pensait qu'en s’enrichissant, les paysans enrichiraient la nation, ne voyant qu'elle s’enrichissait au dépens d'une autre classe. Il fut vite désarmé devant les sombres perspectives qu'ouvrit l'application, stalinienne il est vrai, de sa politique. Son désir de ne pas léser les paysans, traduit par son fameux « enrichissez-vous », à lourdement grevé l'avenir de l'alliance ; seules les couches aisées en ont profité, la différenciation s'est accentuée, la paysannerie pauvre a vu ses espoirs déçus au profit de ceux qu'on lui présentait comme l'ennemi de classe. Boukharine semble avoir oublié que la pente naturelle de la paysannerie allait vers la bourgeoisie, lui qui croyait naïvement que la lutte économique suffirait à la convaincre du bien fondé du régime. Or d'une part les produits manufacturés manquèrent, et la paysannerie stocka, ne trouvant rien contre quoi échanger ses produits: d'autre part, la révolution culturelle au village ne fut, pour l'essentiel, pas faite, même pas au niveau d'éducation politique élémentaire. Or c'était en grande partie d'une éducation politique conséquente que l'on pouvait attendre une amélioration économique.
La N.E-P. avait apporté une certaine amélioration, mais la production restait stagnante, faute de stimulants économiques et politiques. Le problème de la production marchande pesait
lourd, du point de vue de la survie du régime, elle dépendait ‘res campagnes d'achat gouvernementales chez les paysans, et ce fut vite la préoccupation centrale du pouvoir, la menace de ne plus pouvoir nourrir le pays servant de toile de fond. Les ciseaux (rupture entre les prix industriels et les prix agricoles). etc. amenèrent une dislocation de la vie économique, les paysans stockèrent, et en 28 une grave crise des collectes survint. L'ombre du double pouvoir se précisait, les effets de la N.E.P. se combinaient avec la faiblesse de l'appareil industriel et commercial du pays, d'où la pénurie de produits de consommation, et les appareils bureaucratisés tombaient sous l'influence des nepmen.
Dès 27, au XV° congrès, il parut évident que Staline ne croyait plus à la N.E.P. : le mot d'ordre réapparut d'offensive contre le koulak, qui en temps de pénurie redevenait l'ennemi de classe, à la fin du congrès on lança brutalement le mot d'ordre de collectivisation.
La campagne des collectes, devant l'ampleur de la crise, devint un front, avec les mesures d'exception et la mobilisation nécessaires. Elle se fit sous couvert de guerre anti-koulak, et pour s'assurer l'appui de la paysannerie pauvre, on instaura un climat de guerre civile, quiconque refusait de plier se voyait accusé de complicité avec les koulaks. Or les serednjak détenaient le blé, et les cadres du parti le prirent où il se trouvait, en employant tous les moyens pour briser toute résistance ; l'accumulation des actes arbitraires fit que la bednota elle-même passa à l'ennemi, et les paysans ne se contentèrent plus de stocker, ils réduisirent les emblavures, compromettant la prochaine récolte. Staline dédouannait le Parti en proclamant sa ligne politique juste, et dénonçant les exactions des exécutants… La N.E.P. était morte, et la situation catastrophique, et Staline finit par partir en guerre contre «la mauvaise volonté du moujik», prit de nouvelles mesures qui ne firent que provoquer de violentes réactions, et la paysannerie dans son ensemble tourna le dos au régime. La crise céréalière qui allait s’aggravant força le gouvernement pris dans l'engrenage à aller bien plus loin qu'il n'aurait voulu.
On s'appuya sur le fait que la paysannerie « balance », qu'elle n'est pas sûre, que donc il faut s'en méfier. On réaffirma les objectifs de l'alliance : renforcer la position de la classe ouvrière, lui assurer le rôle dirigeant, liquider la société de classe : mais on ne tint plus compte le moins du monde du partenaire considéré comme la dernière classe capitaliste. Staline, disant Koulak, pensait moujik, sans Voir que si la paysannerie avait été amenée à faire bloc contre lui, le principal responsable de cet état de fait était l'appareil érigé par lui. Deux grands remèdes furent alors proposés : la collectivisation et l'industrialisation à un rythme accéléré, C'était là reprendre des thèses avancées depuis longtemps par l'opposition de gauche.
11 semble que la Gauche ait su estimer la paysannerie avec plus de réalisme. Ainsi sur le problème de l'alliance, Trotski explique que son désaccord avec Lénine, en 1905, ne portait pas sur le principe, mais sur le mécanisme : à la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, il opposait la dictature
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du prolétariat appuyé sur la paysannerie. Certes, Lénine laissait l'initiative au prolétariat, mais selon Trotski il accordait trop d'importance aux facultés d'organisation de la paysannerie, essentie]lement suiviste, petite-bourgeoise, « si la révolution agraire a créé les conditions favorables à une dictature du prolétariat, c'est parce que la paysannerie était dans l'incapacité de résoudre son problème historique par ses propres forces et sous sa propre direction. » Lénine d’ailleurs n'a pas gardé longtemps ses « illusions » sur la faculté d'une partie de la paysannerie de s'organiser. D'accord avec Trotski Pour porter la lutte des classes au village, il dut cependant en retarder l'échéance à cause de la N.EP. Trotski était d'accord. Dès le printemps 23 pourtant, lors du problème des ciseaux, il dénonça le déséquilibre néfaste qui s'installait du fait de la faiblesse de l'industrie : l'industrialisation était la tâche fondamentale pour l'édification du socialisme, y compris à la campagne. Pour tourner l'industrie vers les campagnes et maintenir le caractère prolétarien de l'état, il fallait une véritable planification. En fait, Trotski ne « Sous-estimait la PaySannerie» que dans la mesure où, contrairement à Boukharine, il ne se situait pas d'un point de vue unilatéral. L'opposition de Gauche était sensible au danger Koulak, accentué par la fai. blesse de l'industrialisation, mais peut-être accordait-elle trop de foi aux efforts du prolétariat et à son esprit de sacrifice. Mais la gauche anti-moujik ne prétendait pas sortir du cadre de la NE.P, mais harmoniser le développement industriel et celui de la collectivisation, et gagner la paysannerie non par des mesures arbitraires et contradictoires, mais par une ligne politique et économique juste,
Une phase d'accumulation socialiste primitive était nécessaire, et Préobrajenski s'en fit le théoricien. Trotski et lui étaient sur ce point globalement d'accord, mais la thèse de Préobrajenski devait logiquement le conduire à la capitulation, à l'acceptation du socialisme dans un seul pays: ce qui nous intéresse ici, c'est que selon lui, il fallait faire reposer sur les épaules de la paysannerie tout le poids de la phase transitoire, de la lutte entre les deux principes capitaliste et socialiste, la victoire du premier devant se faire aux dépens du secteur privé, donc de la paysannerie petite-bourgeoise. Trotski refusait d'en arriver à l’exploitation de la paysannèrie, comme il refusait le rythme forcené d'industrialisation que préconisait Préobrajenski.
Ainsi Préobrajenski se rallia, mais Trotski dénonça la nouvelle orientation comme il avait dénoncé la précédente, la déformation de ses thèses étant par trop évidente. .
En effet la politique de Staline, qui ne concevait les sovkhoses et kolkhoses qu’en fonction de ce qu'ils pouvaient apporter au gouvernement, ne fit qu'élargir toujours plus la brèche entre le prolétariat et la paysannerie. Il] résolut le problème en renforçant sans cesse son pouvoir, la répression, et en offrant aux masses pour les apaiser le mythe de son infaillibilité. Ayant liquidé toutes les oppositions, il continua à reprendre et à accommoder à sa façon les thèses de l'opposition de gauche : le grandiose plan quinquennal, parfaitement irréalisable, en naquit. Le Gensek annonça que l'on entrait dans la « Troisième période » de l'histoire des luttes prolétariennes, celui de l'exaspération de la lutte des classes : il fallait liquider le secteur privé, et ce au
pire moment ; il n'y avait en fait d'issue que dans la reprise dela N.E.P. d'une main ferme, mais on mit à un rythme accéléré l'URSS. tout entière en chantier, cependant que la crise s’approfondissait, que les paysans exprimaient leur haine en égorgeant le bétail plutôt que de le laisser aux kolkhoses géants qui furent lancés sans préparation aucune. Les aspirations bourgeoises de la paysannérie étaient irrémédiablement anéanties, sur le plan économique, mais elle n'était pas gagnée au régime.
Il nous apparaît, à ce moment du développement, que la politique stalinienne est la grande responsable des agissements contre révolutionnaires de la paysannerie. La N.EP., puis la période à proprement parler boukharinienne ont donné libre cours aux instincts « bourgeois» des masses rurales, et la brutale répression qui s'ensuivit est un constat d'échec plutôt qu'une victoire. Cependant il semble assez vain de se demander si l'opposition de gauche au pouvoir aurait fait mieux, éduqué les masses paysannes, mené de pair et progressivement l'industrialisation et la collectivisation sans attendre qu'il soit trop tard, etc. les conditions objectives étaient telles (en particulier l'isolement) qu'il est difficile de penser que le cours des choses aurait pu être qualitativement différent, même si la politique stalinienne n'a fait qu’aggraver la situation objective. Revenons à la paysannerie : outre les méfaits de la bureaucratie et les errances de la politique, il y avait le problème de sa passivité qui faisait déjà dire à Marx dans le 18 Brumaire : « leurs représentants doivent en même temps leur apparaître comme leurs maîtres, comme une autorité supérieure, comme une puissance gouvernementale absolue, qui les protège contre les autres classes et leur envoie d'en haut la pluie et le beau temps.» C'est cette passivité, aidée des chromos de Staline en guise d'icônes, qui fit réussir malgré tout, dans une certaine mesure, la collectivisation forcée, alors que les efforts de la paysannerie pauvre pour s'organiser en kolkhoses avaient été jusqu'alors négligés. Les multiples émeutes ne contredisent que partiellement cette passivité fondamentale, due à l'isolement, à l'incapacité de la paysannerie de se constituer en classe homogène, au lieu de rester un protoplasme, un chaos infiniment diversifié. Due aussi à l'influence encore trop enracinée de l'idéologie féodale, à base de superstition, de résignation trouée de brutales révoltes.
Conclusion
Peutêtre a-t-on accordé trop d'importance à l'attitude du Parti vis-à-vis de la paysannerie, et pas assez à cette dernière elle-même. Mais il ne nous a guère été possible de faire autrement, la question paysanne ayant été « le pivot de la vie politique en Russie». Pour conclure, nous allons donc dégager les lignes « générales» de la « politique» paysanne, qui aussi peu consciente et clairement définie soit-elle, semble avoir inexorablement poursuivi le même but.
Tout d'abord, il semble que chaque couche de la paysannerie « suive » l’autre, avant que la paysannerie dans sa totalité « suive» l'un ou l'autre protagoniste de la loi de l'accumulation socialiste primitive. La paysannerie pauvre, admise de principe dans la dictature, en fut écartée de fait, nous l'avons vu. Ne
comprenant pas, pendant la phase « pro koulak », que le régime ne fasse d'efforts qu'en direction des couches aisées, elle succomba à son apathie première, et revint peu à peu à l'idéologie ancrée dans le lopin de terre. Les exactions staliniennes contraignirent les bednjaki à se retourner contre la « dictature du prolétariat ». Maïs peut-on taxer cette haine du régime, qui allait conduire les couches pauvres à la révolte, de « petite-bourgeoise » ? Dans la mesure seulement où l'on comprend que la paysannerie pauvre fut rejetée de la dictature du prolétariat, ou on lui fit comprendre en fait sinon en principe que son intérêt n'était pas là.
La bourgeoisie moyenne semble le seul adversaire potentiel du régime. C'est à partir d'elle que Lénine extrapolait, disant que toute la paysannerie était petite-bourgeoise, d'elle que Boukharine parlait, disant qu'elle voyait dans la bourgeoisie son idéal naturel, c'était elle qui s'était renforcée dans la N.E.-P., au lieu de s'éteindre comme une classe transitoire. Lénine pensait que les couches pauvres et les serednjaki pourraient faire front contre les Koulaks, mais b'en vite on traita la paysannerie moyenne comme les koulaks et c'est eux qu'elle suivit, et non ce régime qui la réduisait à la misère. Les koulaks furent donc confirmés dans leur rôle de pôle idéologique.
Ainsi, il faut bien voir que l'étiquette « petit-bourgeois » est relativement simpliste. Il faut se souvenir que la paysannerie, couche hétérogène, est politiquement petite-bourgeoïise, alors qu'idéologiquement elle est bourgeoise, et économiquement à la tois prolétarisée, petite-bourgeoise et bourgeoise.
Aïnsi la notion de « petit-bourgeois » se révèle ici un concept politiquement opératoire, ne recouvrant pas une réalité clairement définie. Il recouvre tout l'intermédiaire, incapable contrairement aux extrêmes d'avoir une politique clairement définie. Cependant il apparaît que la paysannerie a poursuivi un même but politique, qui n'était pas consciemment élaboré, que l'on peut grossièrement résumer ainsi : vers la restauration du capitalisme.
Eléments méthodologiques pour analyser le P.CEF. aujourd’hui
Ce texte a été rédigé par le camarade Abrahamovici, ancien membre du B.P. du P.C. polonais, conseiller politique des brigades internationales de Tanzanie, membre du S.O. de la 4 Internationale, mystérieusement décédé à la suite d'une partie de poker avec un posadiste.
Les quelques réflexions qui vont suivre ont pour point de départ un problème à la fois théoriquement important et politiauement brûlant. Quelle est la nature du P.C.F. aujourd'hui, après Mai et l'invasion de la Tchécoslovaquie ? Les analyses de l'opposition de gauche ne coïncident plus exactement avec la nature du P.C. aujourd’hui, et cette inadéquation est traduite par l'apparition du concept de social-démocratisation. Mais ce concept indique plus un manque qu'il n'apporte une solution. Car si l'existence d'un parti stalinien peut être légitimée par une référence à la nature de l'état soviétique et au stalinisme comme phénomène global, le passage du stalinisme à la social-démocratie, s'il opère de fait comme il est constatable actuellement (le vocable de révisionniste attribué au P.C.F. par les courants chinois n’a d'autre justification que la prise de conscience empirique et superficielle de la social-démocratisation de fait) pose des problèmes théoriques et politiques considérables.
On peut facilement analyser le processus de social-démocratisation de P.C. faibles, peu implantés dans la classe ouvrière, tels les P.C. anglais ou suédois. car cette social-démocratisation se fait au simple niveau nolitique et idéologique, par l'abandon d'un certain nombre de thèmes et l’adionction de certains autres. En ce aui concerne le P.C.F. la question se pose différemment . dans la mesure où les formes d'orvanisation staliniennes imprègnent toute la classe et nar conséauent déterminent un champ politique tel qu'une modification d'un des facteurs de ce chamn le bouleverse tout entier. Il convient donc d'analvser la transition du stalinisme à la social-démocratisation comme un phéno-
mène global qui n'est pas seulement le passage de certains thèmes politiques (dictature de prolctariat) à d'autres (démocratie parlementaire) et le changement des formes d'action qui en découle (de la violence à l'électoralisme) passage qui n'est que la perception immédiate d'un phénomène plus profond. ‘:
Pour analvser correctement cette transition, il convient de disposer d'instruments conceptuels précis : il s'agit donc de présenter Iles critères déterminants du stalinisme et ceux de la social-démocratie, étant donné que lesdits critères seront forcément tributaires de la nature particulière de la formation sociale française, et de ses implications idéologiques et politiques. Les deux critères les plus souvent admis pour caractériser la socialdémocratie sont l'existence d'une bureaucratie ouvrière et l'opportunisme politique lié à la révision théorique, ils sont également applicables au stalinisme. Il nous semble que le critère déterminant pour différencier ces deux formes d'existence de la classe est de nature directement politique : la social-démocratie sert la politique de la bourgeoisie alors que le stalinisme soutient les intérêts de Ja couche dirigeante de l'état soviétique. Ce cratière n'est pas particulièrement éclairant dans l'immédiat, dans la mesure où l'intérêt de la bourgeoisie française et celui de la bureaucratie soviétique coïncident assez souvent et ne sont que rarement franchement antagonistes. (Cf. la politique Gau!liste). On ne peut donc en rester là et pour pouvoir appliquer ces critères qui sont déteminants en dernière analyse, mais en dernière analyse seulement, il nous faut recourir à une démarche historique qui montrera quels sont les traits spécifiques du mouvement ouvrier français et donc quelles seront les apparences concrètes de la social-démocratie et du stalinisme (étant donné que ces apparences seront garanties par des déterminations d'ordre théorique).
Il nous semble qu'historiquement l'idéologie et les formes d'organisation du prolétariat français sont dépendantes de la totalité historique des deux derniers siècles, totalité qui se caractérise schématiquement par deux traits. D'un point de vue économique et social, le prolétariat français a été longtemps dans le prolongement de l'artisanat urbain, sans les énormes concentrations manufacturières qui ont caractérisé très tôt l'Angleterre. Cette relative dispersion, non pas géographique, mais professionnelle, allait de pair avec le poids important de la paysannerie propriétaire. D'un point de vue politique la bourgeoisie française a mené sa révolution avec une énergie et une fermeté rares, si loin qu'elle s'est appuyée sur des couches plébéiennes en poussant jusqu'au bout ses revendications démocratiques. Ce caractère de la révolution bourgeoise a eu certaines conséquences dans l'attitude politique du prolétariat et dans son idéologie. Le caractère radicalement démocratique de la révolution bourgeoise a laissé dans les rangs du prolétariat une tendance à considérer la révolution prolétarienne comme un prolongement des traits radicaux de la révolution bourgeoise, ce qui amène politiquement une tendance à effacer les frontières de classe entre l'aile gauche de la bourgeoisie et le prolétariat, dans la mesure où les deux se réclament de la révolution bourgeoise. («la révolution est un bloc »). De ce fait au lieu que l'expression politique de la classe ouvrière reprenne les revendications démocratiques en les poussant jusqu'au bout, l'aile avancée de la bourgeoisie apparaît de
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fait comme guide politique, l'expression politique du prolétariat se bornant à suivre et à rajouter ses revendications spécifiques. Cette tendance est nette dans l'histoire française depuis 1830 jusqu'à la libération et même jusqu'à maintenant (cf. la laïcité comme plate-forme d'accord avec les radicaux) avec une brève interruption de 1919 à 1934 sous la pression de l'internationale. En bref, la difficulté pour le prolétariat de se démarquer de l'aile avancée de la bourgeoisie, dans la mesure où tous les deux se réclament des aspects démocratiques de la révolution bourgeoise, a marqué profondément la vie politique. Cette tendance politique, ce suivisme du prolétariat à l'égard de la bourgeoisie a eu des conséquences sur l'idéologie même de la classe ouvrière. Il s'en est dégagé notamment une persistance du jacobinisme pendant longtemps et plus profondément un nationalisme prolétarien spécifique mais qui s'est maintenu jusqu'à aujourd'hui. Ces traits politiques et idéologiques issus de la révolution bourgeoise se sont combinés avec d'autres traits produits par l'empreinte artisanale de la classe ouvrière : idéologie proudhonienne fédéraliste et libertaire ainsi que ceux apportés par l'histoire l'expérience de 48, où le prolétariat, influencé par le souvenir de 93, avait suivi la bourgeoisie, a montré à une fraction importante du prolétariat les dangers de suivisme envers la bourgeoisie, mais la conséquence en a été un développement d'une forme d'apolitisme ouvrier qui a nourri et secrété des idéologies différentes : proudhonisme, allemanisme, anarchisme, syndicalisme révolutionnaire, mais qui ont comme thème commun le refus de l'activité politique, c'est-à-dire de penser la forme de renversement de l'état bourgeois. Cette tendance était bien sûr renforcée par le fait que ceux qui comprenant l'importance de l’état étaient historiquement déterminés à suivre l'aile gauche de la bourgeoisie, et idéologiquement et politiquement. L'action proprement politique du prolétariat, c'est-à-dire de l'action consciente vis-à-vis de 1a prise du pouvoir a été entravée par les deux échecs de 48 et de la Commune, où dans les deux cas le prolétariat livré à luimême s'est fait écraser. Ces échecs ont créé deux tendances qui n'ont disparu qu'en 1919 : la première échaudée par l'échec politique du prolétariat se situait à la remorque de la démocratie bourgeoise sans rupture de classe, sans même avoir conscience d'opérer là une alliance tactique ; la seconde refusait toute intervention sur le terrain de l'état bourgeois et pensait l'intervention du prolétariat comme le développement même de ces formes d'organisation propre, qui par leur développement même ferait disparaître le pouvoir de la bourgeoisie. C'est-à-dire que jusqu'en 1919, il n'y a dans le mouvement ouvrier français aucune problématique proprement révolutionnaire, c'est-à-dire ayant conscience de modalités de renversement de l'état bourgeois sur le plan politique, sur le plan des rapports des classes entre elles. Une tendance attendait les 51 % des voix aux élections, l'autre la grève générale et le grand soir.
Sur le plan politique on avait donc une expression réformiste qui ne s'appuyait sur aucune bureaucratie ouvrière puissante (sauf dans le nord) et qui était le fait plutôt des couches semi prolétarisées ou petites-bourgeoises que de la classe elle-même et de l'autre une classe ouvrière assez faiblement organisée (dans la C.G.T.) mais qui n'avait pas d'expression politique; cette
séparation entre la classe et son intervention politique explique le retentissement de la révolution russe. Outre son impact propre, la révolution russe avait une influence spécifique sur le mouvsment ouvrier français. Elle marque un point de rupture entre la séparation de la classe et de sa politique : pour la classe ouvrière française, elle est le symbole de l'intervention politique révolutionnaire de la classe, chose qu'elle n'avait jamais connue depuis la Commune, Elle a montré pratiquement ce qu'était l'intervention politique de la classe et elle a redistribué les cartes sur le mouvement ouvrier : à la séparation apolitique (c'est-à-dire en fait parlementaire) et politique (révolutionnaire) a fait place la distinction réformiste (qui regroupe aussi bien des parlementaires : Blum, que des syndicalistes : Jouhaut) et révolutionnaire (idem Cachin!!! Monatte). Cet impact particulier de la révolution russe sur la classe ouvrière française permet de comprendre la puissance du stalinisme : Octobre a réveillé Ja classe ouvrière française à la politique, c'est-à-dire à la prise d'assaut consciente de l'état bourgeois en fonction des rapports entre les différentes classes et couches sociales. De ce fait l'expérience proprement politique de la classe étant un modèle extérieur dont le système d'explication ne pouvait être rapporté que de l'extérieur, ce qui explique la puissance de l'Internationale et le prestige de l’Union Soviétique.
Un deuxième facteur explique le poids spécifique du stalinisme sur la classe ouvrière française : c'est que le stalinisme a accompli la tâche d'organisation de la classe, organisation qui aurait dû en principe être effectuée par la social-démocratie. Cette tâche d'organisation est allée de pair avec l'introduction de conceptions marxistes et léninistes cohérentes dans la classe. En effet la social-démocratie française d'avant 14, n'ayant pas de base de classe très définie, n'avait pu connaître de courant de gauche un tant soit peu structuré (comme la social-démocratie Allemande où le courant de gauche représentait les intérêts de classe déformés ou trahis par la bureaucratie), du fait que les éléments prolétariens les plus conscients étaient attirés par le syndicalisme révolutionnaire plutôt que par les luttes de fractions dans un parti douteux. Du fait de l'absence d'une fraction de gauche relativement cohérente, même non organisée (comme en Allemagne), le poids de l'Internationale devait être décisif (car les partisans de la III‘ Internationale au sein du P.S. étaient trop insuffisants théoriquement pour être autre chose que les suivistes du bolchévisme). L'intervention de l'Internationale était fonction des appréciations politiques sur la situation. Après une première tentative de regrouper les éléments révolutionnaires les plus divers dans la perspective de la révolution immédiat», l'Internationale adopta une deuxième tactique, à plus long terme, qui visait à constituer à partir d'une alliance avec le centre du PS. et l'ouverture aux éléments syndicalistes les plus conscients, une gauche marxiste révolutionnaire implantée dans la classe ouvrière, et à briser ainsi le hiatus organisation de classe/intervention politique qui marquait la société française d'avant 14. Malheureusement le temps de cette fusion a coïncidé avec un reflux temporaire de la révolution et le début de la dégénérescence de l'état soviétique, ce qui fait que l’organisation de la classe selon les principes léninistes a coïncidé avec la montée du stalinisme, ne laissant pas à la classe ouvriere le temps d'expéri-
menter des formes d'organisation léninistes liées à une politique révolutionnaire.
La période d'organisation de la classe ouvrière selon les prin- -cipes marxistes leninistes sous la pression de l'internationale %e situe après le développement de la grande industrie concentrée qui eut lieu au cours de la guerre, et marqua la fin de l’empreinte de l'artisanat sur la classe ouvrière, empreinte qui commença à s'effacer dès la fin du 1x siècle. De ce fait les traits qui marquent l'organisation de la classe actuellement, cellules d'entreprises, intervention de militants politiques dans les syndicats, institution d'organisations de masses dirigées par le P.C. etc, ont été produits au cours de la période de bolchévisation du P.C. Outre les limites et les outrances que la direction de l'Internationale imposait à cette bolchévisation, le processus de transformation du P.C.F. était également déterminé par les conditions historiques nationales de son apparition. Politiquement la rupture avec la social-démocratie s’accomplit difficilement et de nombreux grenouilleurs municipalistes demeurèrent au PC. même jusqu'en 1939. Cependant à partir de 1923 la rupture s'opère politiquement avec les actions sur la Ruhr et la guerre du Rif, organisationnellement ensuite par la bolchévisation proprement dite. La rupture avec la social-démocratie se fit sur un thème qui était commun aux marxistes révolutionnaires et aux anarchosyndicalistes : l'anti-militarisme, essentiellement pratiqué par les J.C., libérées des idéologies antérieures. C'est à partir de ces actions que se dégagèrent les cadres non sociaux démocrates du P.C.; ce sont eux qui formeront la base de la première direction stalinienne, celle de la 3 période, le groupe Barbé-Celor-Guyot- Loseray. À partir des J.C. qui ont rompu avec la social-démocratie, l'Internationale a construit les premiers éléments d'un appareil qui lui est dévoué, qui a appris à penser et à agir À travers elle. À partir de là se crée une série de cadres qui viennent de la jeunesse ou de la C.G.T.U. et qui formeront l'ossature du parti qui connaît à l'époque une mobilité d'effectifs remarquable, rejetant d'un côté les éléments sociaux-démocrates les plus compromis, de l’autre attirant et repoussant les éléments ouvriers combatifs. Dès ce moment les cadre sorganisationnels du PC. sont fixés : centralisme du B.P., noyautage syndical, présence quotidienne sur les lieux de travail (même si c'est plus un rêve qu'une réalité).
De 1928 à 1933 le cours international du stalinisme prend un virage à gauche connu sous le nom de troisième période. Cette période a un double effet sur la politique ultérieure du P.C. : d'un côté elle a permis de rompre définitivement avec la socialdémocratie au prix de lourdes pertes pour le P.C. et en même temps elle a formé un appareil soumis aux décisions de l’Internationale, même les plus aberrantes par rapport à la situation nationale. Elle a fourni une expérience de rupture avec la socialdémocratie et l'aile gauche de la bourgeoisie, rupture relativement traumatisante et qui aura ses conséquences. D'un autre côté les aspects négatifs de la troisième période ont donné de précieuses leçons à la bureaucratie ouvrière en voie de constitution sous la direction de Thorez : les outrances sectaires de cette période ont permis de voir les deux volets sur lesquels s'articule spécifiquement la politique stalinienne en France depuis
1932; d'un côté la recherche de l'unité non seulement avec le parti socialiste mais aussi avec toutes les couches sociales opposées à l'état bourgeois, ce qui fondera les stratégies de front populaire et de bloc de la résistance, d’un autre côté la référence a l'état soviétique comme modèle économique et politique. Bien sûr la stratégie frontiste et la référence à l'URSS. ont des caractéristiques du stalinisme international, mais la direction thorezienne pousse toujours un peu plus à droite les alliances permises, que ce soit en 36 ou en 45. Ceci est dû non pas à une volonté particulière du seul Thorez, mais à une constante du mouvement ouvrier français : ainsi le domaine politique d'action autonome de la classe n'est pas envisagé du fait de la pression petite-bourgeoise dans la société, du fait du caractère démocratique de la révolution bourgeoise, et du fait que la seule expérience de ce genre a été introduite dans les pires conditions, ultrasectaires, tout ceci indépendamment bien sûr de la direction stalinienne qui n’y a pas intérêt.
Dès lors on peut voir ce qui a fait la solidité du P.CF. pendant des décennies. C'est sous une direction stalinienne, c'est-à-dire attachée d'abord à la défense de l'état soviétique plutôt qu’à la révolution, qu’il a constitué un appareil ouvrier, qu'il a donné à la classe des formes d'organisation cohérentes, une forme de liaison entre la lutte politique et la lutte économique, un type de rapports entre le parti et le syndicat, une stratégie de prise de pouvoir de type frontiste (après 1932), une forme d'intervention politique des masses par le moyen d'organisations de masses qu'il contrôlait, etc. Il a de ce fait, en organisant de façon cohérente les principaux secteurs de la classe, défendu efficacement les intérêts de la bureaucratie soviétique et par là même les siens propres. Ainsi il n'a pas permis de hiatus entre les trois termes classe ouvrière-C.G.T.-P.C.
Le P.C. a dû cette imprégnation de la vie ouvrière à deux facteurs : d'un côté il a rompu, dans la lancée de la révolution russe, avec les deux traits dominants de la société française d'avant 14 : la social-démocratie parlementaire sans base ouvrière organisée, et l'idéologie syndicale qui ne se posait pas consciemment le problème de ses rapports avec l'état bourgeois. Cette rupture, il la doit non à ses mérites propres, mais à l'influence de la Révolution d'Octobre qui a été, de l'extérieur, un révélateur politique pour la classe ouvrière, son intervention politique, chose qu'elle n'avait pas connue depuis la Commune. C'est la Révolution d'Octobre, relayée par le stalinisme, qui a articulé consciemment les divers plans d'existence de la classé : économique, politique, idéologique, qui jusqu'alors évoluaient dans une joyeuse autonomie. D'un autre côté il a conservé en les intégrant les traits d'organisation élémentaires de la classe d'avant 14 : il a conservé et agrandi les municipalités ouvrières, mais en les soumettant à un relatif contrôle, il a conservé les traditions électorales du Jauressisme, mais en contrôlant sa fraction parlementaire, il s'est situé dans la perspective d'alliance avec la petitsbourgeoisie comme le parti «le plus à gauche» et en même temps il a satisfait formellement aux relents syndicalistes révolutionnaires en accordant une indépendance toute formelle à la CGT. par rapport au P.C. (de façade exclusivement mais qui
contraste avec les types de rapports qu'entretiennent les trad: unions et le Labour Party par exemple). La puissance du P.C. vient de ce qu'il a profité de la Révolution d'Octobre pour transmuer les formes d'organisations parcellaires de la classe en une seule forme d'organisation cohérente : le stalinisme.
Dès lors le P.C. devait rester relativement stable à partir de 1932, gardant la même direction il traversa les épreuves les plus dures sans dommages essentiels tant que durait la prégnance du stalinisme à l'échelle internationale. Ce que Sartre appelle l'« intelligence objective » du P.C. n'est en fait que la reconnaissance de la prégnance du stalinisme, à l'échelon national et international. Le P.C. endiguait les débordements de gauche et repoussait les attaques de droite pour la simple raison que le stalinisme avait établi dès l'origine les règles d'un jeu dans lequel tous ses adversaires au sein du mouvement ouvrier étaient perdants d'avance, sauf modification considérable du rapport de forces, laquelle modification était elle-même fortement inhibée, De ce fait l'hégémonie du P.C.F. sur la classe ouvrière n'a pas eu d'adversaires sérieux et dans ses rangs même les velleités d'opposition se sont vite dissipées. Le seul danger qu'il ait couru s'est situé non en 1936, mais à la libération, après que se soit dégagée une fraction importante de cadres militaires ou politiques que la dynamique de l'action risquait de pousser trop loin (bien que cette action ait été fixée elle aussi dans des cadres solides : lutte patriotique et non sociale, bloc de la résistance et non lutte de classe, etc.). Mais entre 1945 et 1952 (Marty-Tillon- Lecœur) ces cadres résistants se sont éliminés plus où moins facilement, d'autant plus facilement que eux non plus ne sortent pas du cadre du jeu politique preetabli. (Cf. Unir débat, héritier de ces cadres qui est le plus droitier que le P.C. en période de calme, et plus gauchiste en période de crise, sans qu'il y ait de liens stratégiques entre les deux positions.)
Cependant il faut voir que cette solidité s'ébranle peu à peu à partir de 1956, date des premiers ébranlements sérieux du stalinisme et début de l’évolution du P.C-F. La solidité et l'hégémonie du P.C-F. sur la classe ne sont pas mises en causes après Budapest, mais la déstalinisation va ouvrir la première brèche. De 1956 à 1968 a lieu la première phase de la social-démocratisation. Qu'en est-il exactement ?
Il s’agit de poser théoriquement, en fonction de ce que nous avons déjà vu, le problème du passage d'un parti stalinien à un parti social-démocrate. L'hypothèse selon laquelle un stalinisme dégénéré peut aboutir à la social-démocratie est peu tenable théoriquement; cela sous-entend que la liaison politique avec les intérêts de la bureaucratie soviétique peut se transférer sans problème à la liaison avec les intérêts de la bourgeoisie autochtone. Cela fait abstraction de la nature de classe de l'état soviétique, car pour que ce processus insensible s'opère, il faudrait que la bureaucratie soviétique cesse d'exister, ou qu'elle soit suffisamment puissante pour se passer d'appui international; dans le premier cas le rapport de forces internationales serait tellement modifs que toutes les données du problème seraient remises en question ; le deuxième cas est peu concevable théoriquement dans le rapport de forces actuel.
D'un autre côté on ne peut penser que le stalinisme a recouvert un substrat social-démocrate qui se redégagerait au fur et à mesure que la crise du stalinisme s’approfondirait, en seraitce que parce que la social-démocratie ainsi enfouie présuppose la démocratie parlementaire, et on voit mal comment la crise du stalinisme ferait refleurir le beau temps des joutes oratoires, De plus le stalinisme aujourd'hui conserve des formes organi- Sationnelles qui hypothèquent la renaissance d'une idéologie et d'une politique social-démocrates, Le glissement à droite du P.C. est freiné par l'idéologie qui sécrète ses formes d'organisation, alors que sa politique prise en elle-même l'entraîne plus à droite. On ne peut donc penser à un glissement linéaire du stalinisme à la social-démocratie,
Cependant il est évident que nous nous trouvons face à un P.C. qui n'est plus le P.C. stalinien des années 50, mais qui n'est pas un parti social-démocrate, même de type nouveau. De 1956 à 1968 on a assisté à un abandon progressif de fait des références verbalement révolutionnaires, à une élaboration plus poussée de la prise du pouvoir parlementaire : la démocratie avancée va jusqu’au bout et se transforme en démocratie véritable ouvrant la voie à une transformation graduelle vers le socialisme. La référence à la révolution d'Octobre et à l'URSS. s'affaiblit au profit de critères nationaux de recrutement : antigaullisme, défense de la classe ouvrière française, tout cela allant de pair avec un affaiblissement de la vie militante des cellules, un passage de la vie politique vers les sections et le syndicat, le dépérissement des organisations de masses, etc. Ceci jusqu'en 68 ne saurait signifier pour autant que le P.C. est lié à sa bourgeoisie plutôt qu'à la bureaucratie soviétique, ce qui est le critère distinctif. Comment envisager correctement la transition ? d’ailleurs y at-il même possibilité d'une transition : l'existence d'un parti social-démocrate s'explique essentiellement par une période économiquement prospère et par l'existence du stalinisme comme repoussoir. Actuellement Ja social-démocratie est une survivance médiée par le retard historique apporté par le stalinisme. Peut-on concevoir une social-démocratie toute neuve Surgissant des décombres du stalinisme ?
L'éclatement du stalinisme a pour corollaire une remontée des luttes révolutionnaires dans le monde, et le polycentrisme qui en découle ouvre une phase de crises à l'intérieur et à l'extérieur du camp socialiste. Dès lors le passage à la social-démocratie est problématique ; la période historique semble peu propice à cette transcroissance. La crise du stalinisme implique également la crise des formes organisationnelles qui moulent la classe ‘de même que ces formes organisationnelles tendent à conserver une idéologie stalinienne. Dès lors les contradictions doivent devenir violentes : on ne peut envisager la bureaucratie soviétique prenant un cours de plus en plus à droite suivie par les P.C. qui deviendraient de plus en plus social-démocrates sans problèmes. Le cours à droite de la bureaucratie provoque des contradictions explosives en son sein, de même que la social-démocratisation des P.C. provoque des contradictions.
Comment envisager l'évolution du P.C.F. dans la crise générale du stalinisme ? deux faits sont à remarquer qui peuvent être l'amorce d'évolutions différenciées : d'abord la place grandis-
sante que prennent les intellectuels et les cadres dans le parti, ensuite la primauté de l’activité syndicale sur l'activité politique de la part des militants ouvriers, ceci n'étant pas contradictoire avec une intégration croissante de l'appareil syndical. La combinaison de ces deux facteurs peut amener une évolution qui n’est
‘pas la transformation en parti social-démocrate, mais une différenciation plus complexe. Le poids de la petite-bourgeoisie dans l'appareil du P.C. peut, en suivant une tendance déjà amorcée, amener celui-ci à sa disparition en tant que parti politique ouvrier, c'est-à-dire qu'il tendrait à représenter les classes moyennes déjà intégrées dans le processus de production tout autant et plus que la classe ouvrière, ce qui l'amènerait à devenir une formation politique classique, tandis que réciroquement les militants ouvriers limités à leur action syndicale développeraient soit une idéologie syndicaliste anarchisante, soit une idéologie réformiste révolutionnaire moderniste (telle qu’elle peut la trouver au P.S.U. et à la C.FD.T.), soit pour une autre part se cramponneraient à des vestiges du stalinisme. Plutôt qu'une social-démocratie de type allemand ou anglais, l’évolution du P.C.F., compte tenu de la situation internationale, semblerait plutôt aller vers son éclatement que vers sa transmutation : le processus peut débuter par des différenciations entre l'aile droite et l'aile ouvrière attachée à l'URSS. pour se poursuivre par des éclatements divers. Il n'est pas exclu que l’on retrouve sous une forme encore plus accentuée (du fait de l'influence profonde du stalinisme) certains courants politiques et infra-politiques que connaît actuellement le milieu étudiant, dans la mesure où ceux-ci ne sont pas le pur produit d'une couche petite-bourgeoïise.
En conclusion :
petite-bourgeoisie et pouvoir politique
Un certain Jean Baechler, auteur d'un infâme opuscule sur Trotski prétend que la petite-bourgeoisie a été « inventée » par les marxistes, Pour rendre compte de la réalité, insaisissable par les seuls concepts de bourgeoisie et de prolétariat, La petitebourgeoisie serait la seule catégorie sociale prégnante, ou plutôt le panier de crabes social dans lequel les marxistes jetteraient tous les groupes inclassables : c’est-à-dire la société entière selon l’auteur.
Jamais aucun classique du marxisme n'a donné une définition extensive de la petite-bourgeoisie (paysanat plus artisanat, plus intellectuels, etc.). Les définitions qui ont été fournies ont toujours été politiques ce qui explique les railleries des tenants des interprétations sociologisantes, incapables de saisir cette instance.
Quelle est cette définition politique ? I] faut rompre avec la simplification abusive qui décrit la petite-bourgeoisie qui oscille entre la bourgeoisie et le prolétariat. Cette conception symétrique témoigne de l'irruption dans le domaine politique de l'interprétation sociologisante: elle demeure en fait peu opératoire. Dans la société capitaliste, la position de la petite-bourgeoisie est déterminée en dernier ressort par son degré d'intégration au système ; elle reste la force d'appoint de la bourgeoisie et l’instrument de sa politique de classe contre le prolétariat : et ceci dans les différents cas de figures; de la démocratie bourgeoise fondée justement sur « l'intégration » des couches moyennes, au régime fasciste, c'est-à-dire au bloc de la grande bourgeoisie sur les thèmes de la petite-bourgeoisie militante.
Le schéma simpliste d'une symétrie réelle opposant la classe dominante et le prolétariat dans leur lutte pour affirmer leur influence sur Ja petite-bourgeoisie, suppose l'égalité de fait de l'idéologie bourgeoise et de l'idéologie prolétarienne, au moins Sur une période historique étendue, Îles flux et reflux de la révolution s'équilibrant ; l’image trop simple de l'oscillation fait ou-
blier le fait de l'échec de la révolution. Elle n'est valable que lors de la crise révolutionnaire, à l'instant même où les deux forces essentielles entrent en lutte pour le pouvoir; la petitebourgeoisie n'est réellement flottante que lorsque la question du pouvoir est posée.
.- Ceci permet d'invalider dès l'abord toutes les stratégies qui
‘"$e fixent pour but une conquête graduelle de la petite-bourgeoisie, même si elles envisagent la possibilité de la crise révolutionnaire après cette conquête même : la petite-bourgeoisie ne peut se rallier au prolétariat que si le prolétariat a fait la preuve de sa capacité au pouvoir.
Dans la situation historique actuelle, caractérisée par l'essoufflement de la bourgeoisie au pouvoir et la faillite des directions ouvrières, il est vrai que la petite-bourgeoisie joue un rôle privilégié; elle doit « participer» au pouvoir, sans ce secours la bourgeoisie voit son système se lézarder ; ce spectacle « fonde» les illusions des réformistes; retirer la petite-bourgeoisie à la sphère d'influence de la bourgeoisie, c'est provoquer l'écroulement du système, l'allier au prolétariat c'est assurer la victoire des « forces anti-monopolistes ».
Mais la domination idéologique de la petite-bourgeoisie est pour la classe au pouvoir une nécessité vitale, une nécessité directement stratégique, tandis que pour la classe ouvrière la question du pouvoir. n'est pas principiellement reliée à son influence sur ces couches ; et le rôle privilégié de la petite-bourgeoisie n'est donc qu'à sens unique.
L'option stratégique de la conquête graduelle du pouvoir par la conversion des classes moyennes s'apparente au fond à la théorie de la symétrie, elle méconnaît la politique, ce qui permet de la caractériser comme révisionniste.
Dire que la petite-bourgeoisie est une catégorie politique c'est la définir dans une perspective révolutionnaire (définition par rapport à la crise révolutionnaire et plus généralement par le rôle qu'elle joue dans la lutte des classes). Il n'y a donc de définition réelle qu'en regard de la nécessité historique, la prise du pouvoir par le prolétariat.
A quel titre le concept de la petite-bourgeoisie demeuret-il donc opératoire ? Il faut insister sur le fait que l'on ne parviendra jamais à cerner cette notion de manière satisfaisante en additionnant des couches parfaitement hétérogènes telles que la boutique, vestige des rapports de production féodaux et les cols blancs, lumpen de la nouvelle technocratie. Si l'on veut que la petite-bourgeoisie soit autre chose que l'auberge espagnole des marxistes fatigués, il faut la définir en référence à la fonction que les couches essentiellement insérées de façon ambiguë dans le mode de production capitaliste (vecteur de l'exploitation, et elle-même exploitée) joue sur le terrain de la lutte des classes la crise révolutionnaire. La crise révolutionnaire se définit par le renversement d'une position d'équilibre. Au sein de cette position d'équilibre la petite-bourgeoïsie à la fois couche tampon, reproductrice et conservatrice de l'idéologie dominante, cheval de Troie idéologique de la bourgeoisie joue un rôle important.
De même la crise révolutionnaire quelle que soit son issue tend à constituer une nouvelle position d'équilibre; le rapport de force est pour ainsi dire déterminé par la position de ce quelque chose qui fonctionne comme une petite-bourgeoisie dans le champ déterminé par l'affrontement des deux classes antagoniques.
La présence insistante de ce quelque chose que l'on nomme petite-bourgeoisie est donc ce qui confère à la lutte des classes son opacité.
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. Misère dé I TéOME sremsmmomemminsnenessse dass Gite
2: Que: faire dé PHOUANON 2 amsnsmmummeesensesemanesuns
. Y a-til une nouvelle petite-bourgeoisie ? ................
4. À nouveau, encore et toujours sur le théorique ..........
5. La paysannerie russe de 1895 à 1929 ....................
6. Eléments méthodologiques pour analyser le PCF. au-
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JOULDRUÉ + sn senmmenses semences nemenoecie 04
. En conclusion : petite-bourgeoisie et pouvoir politique .
Achevé d'imprimer en octobre 1969 pour le compte de François Maspero, éditeur sur les presses de l’Imprimerie Ch. Corlet, à 14 - Condé-sur-Noireau Dépôt légal : 4 trimestre 1969 — N° d’Imprimeur : 7582 N° d'Editeur : 291 — Premier tirage : 5.000 exemplaires