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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cahiers rouges, Cahiers de la IVe Internationale

Sur la Révolution cubaine

Cahiers rouges, Cahiers de la IVe Internationale, n° 2, novembre 1971 · 34 961 mots

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SUR LA

RÉVOLUTION. CUBAINE

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SOMMAIRE

Introduction : Cuba, un bilan nécessaire .. 3

Post-scriptum : cinq mois après ............ Z 1. Sur la nature de la Révolution cubaine .. 9 2. Les leçons de la Révolution cubaine ...... 12 3. Le grand débat économique ............ 21

4. Une étape cruciale pour la Révolution cu- DaÎne ssaonienras se ummteseemétersaus

Annexe I. Cuba, aile marchante de la 3° ten- ACER menaces sarshereneeson-romens 31

Annexe II. Vers un renouveau de l'interna- THONALISNE. sas dues se en GO a à

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La révolution cubaine a joué un rôle déterminant dans la dégradation du rapport de forces à l'échelle mondiale au détriment de l'impérialisme, ouvrant une période d’explosions révolutionnaires, notamment en Amérique latine.

Mais la révolution cubaine a contribué également de manière décisive à l'accentuation de la crise du stalinisme, y compris par l'intervention consciente de sa direction dans les débats du mouvement communiste international.

Voilà pourquoi les nouvelles avant-gardes jeunes surgies avec la montée révolutionnaire des années soixante se sont reconnues dans la direction cubaine. Comme elles, cette direction révolutionnaire s'est développée en dehors du cadre des organisations traditionnelles.

Les militants de la IV* Internationale, qui ont joué un rôle de premier plan dans l'apparition et dans l’évolution de ces nouvelles avant-gardes, ont été dès le début des défenseurs intransigeants de la révolution cubaine. En France comme aux U.S.A., en Bolivie comme au Japon, ils ont fait connaître largement les positions de la direction castriste.

Avant mai 1968, la grande presse désignait la nouvelle génération de militants trotskystes comme « guévaristes ». Nous pouvons en être fiers. Car il n'y a pas de plus grand honneur que de continuer le combat du commandant Ernesto Che Guevara, symbole héroïque de notre époque révolutionnaire.

Introduction

Cuba, un bilan nécessaire

4 février 1971.

La publication d’une série de textes que le mouvement trotskyste international a consacrée à 12 révolution cubaine a pour but non seulement de fournir aux militants une documentation utile, mais i de mettre en relief l'influence que la victoire Fidel Castro et les luttes qui s'ensuivirent en érique latine, eurent sur le développement et le renouveau des organisations qui se réclament du sme-révolutionnaire. étape où, dans de larges milieux d'avant-garde, Cubz était l’objet d'une admiration incondition- , est désormais dépassée; malheureusement, plus souvent, des gens qui s'étaient adonnés à pologétique préfèrent maintenant les condamnas sommaires, pour ne pas parler de ceux qui tout simplement tourné la page, Cuba n'étant considéré à la mode. C'est donc, encore une au mouvement trotskyste qu'il appartient de des analyses et de dresser des bilans d’une nce révolutionnaire qui, quelles que puisre les vicissitudes de l'avenir, restera dans Histoire comme une expérience capitale de notre cpoque. 4

I

enèse de la révolution cubaine, sa victoire, nements de la première décennie de l'Etat , ont constitué un test capital pour les orienles conceptions du mouvement révolue. Comme tous les grands tournants histo- , la révolution cubaine a balayé nombre de communs, de positions fausses ou ambiguës, 1émas désuets et a permis de mieux saisir

dans leur complexité et leur richesse, les tendances fondamentales de cette étape. En même temps, elle a fait ressortir plus clairement les limites et les contradictions auxquelles ne peut échapper un Etat ouvrier dans le contexte international donné, dans le cadre du rapport de forces existant non seulement entre l'impérialisme et la révolution, mais au sein même du front non capitaliste.

Les écrits que nous publions, analysent avec précision la signification et les leçons fondamentales de la révolution cubaine. Îl nous suffira donc ici de les récapituler brièvement.

1) La révolution cubaine marque un tournant capital pour un continent tout entier, et en ce sens, malgré les dimensions du pays, sa portée est comparable à celle de la révolution russe et de 1a révolution chinoise. L'existence même d’un Etat ouvrier à Cuba a représenté et ne cesse de représenter, en dépit des difficultés actuelles, un élément puissant de crise et d’affaiblissement de l'impérialisme et une aide objective exceptionnelle à la lutte révolutionnaire. Sans la victoire de Fidel Castro, dix années d'histoire de l'Amérique latine auraient été radicalement différentes : la crise très profonde des classes dominantes et des groupes dirigeants, le déclin irréversible des mouvements nationalistes petits-bourgeois réformateurs, l'essor et la maturation d'avant-gardes nouvelles, ou bien ne se seraient pas encore produits, ou bien n’auraient pas connu une telle ampleur et des rythmes aussi rapides. Même en Asie et en Afrique, les leçons de la révolution cubaine ont laissé des traces considérables et ont contribué à la formation et au développement de mouvements et de

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cadres révolutionnaires. C'est encore plus vrai pour les pays capitalistes développés, notamment d’Europe occidentale, où, c'est bien connu, les mobilisations pour la défense de la révolution cubaine ont marqué une étape de la montée des avant-gardes dans les nouvelles générations qui ont déferlé plus tard sur l'arène politique en mai 1968 en France et en 1968-1970 en Italie.

La Quatrième Internationale n'a aucune raison de minimiser ce que Cuba a signifié pour elle : notamment en France, sans Cuba et sans Guevara, la J.C.R. n'aurait pas connu un essor aussi rapide et la Ligue Communiste ne serait pas ce qu’elle est actuellement.

2) Grâce à la révolution cubaine, non seulement des couches d'avant-garde relativement restreintes, mais surtout de larges masses d'ouvriers, de paysans, de petits-bourgeois radicalisés et de plébéiens en marge du processus de production ont pris conscience des différenciations et des opposi: tions politiques et sociales fondamentales et de la possibilité de battre l'ennemi numéro 1, le toutpuissant impérialisme nord-américain. Une telle affirmation peut paraître aujourd'hui un lieu commun, mais aucun militant, qui a vécu l'expérience latino-américaine avant Cuba, ne minimisera la portée du changement intervenu.

En même temps, la révolution cubaine a soumis à une vérification pratique tous les débats sur la nature de la révolution en Amérique latine, que pas mal de philistins considéraient comme stériles et scolastiques. Contrairement aux conceptions défendues par les staliniens, les réformistes et les centristes de tout acabit, l'expérience vivante a démontré le caractère fallacieux et arbitraire de l'hypothèse d’une étape démocratico-bourgeoise, nettement distincte de l'étape socialiste de la révolution, ainsi que de la nécessité et de la possibilité d'une alliance avec la bourgeoisie dite nationale. La révolution cubaine a révélé très rapidement sa nature de révolution permanente qui, en rompant non seulement avec l'impérialisme, mais aussi avec les classes dominantes indigènes, y compris la bourgeoisie «nationale », transcroissait sans solution de continuité dans une révolution socialiste. Paradoxalement, mais le paradoxe n'est qu'apparent, cette transcroissance se produisait avant même que ceux qui la stimulaient, en aient eu clairement conscience.

3) La victoire de l'Ejercito Rebelde était une confirmation supplémentaire de l’absurdité de toute théorisation sur les « voies démocratiques » ou « pacifiques» (encore plus risible pour des pays où n'existaient même pas de véritables institutions parlementaires, dont la présence en Europe occidentale peut fournir des justifications aux tenants des conceptions opportunistes). Elle impliquait aussi des enseignements plus précis sur les formes possibles d’une rupture révolutionnaire dans le contexte latino-américain donné. Sur ce terrain, les discussions ont été vives dès le début et se poursuivent maintenant, même si la polémique est entrée dans une nouvelle phase.

C'est à juste titre que les dirigeants cubains, Che Guevara en premier lieu, ont repoussé la thèse de l'exceptionnalité de la révolution cubaine. En pratique cette thèse était l'écran derrière lequel se cachaïient non seulement staliniens, réformistes et

centristes, dont les constructions s'étaient lamentablement écroulées, mais aussi tous ceux qui, sur le papier et dans des termes très généraux, se déclaraient pour la lutte armée sans en tirer, toutefois, les conclusions qui s’imposaient sur les tâches militaires spécifiques du mouvement et sur le choix concret des méthodes. Autrement dit, étaient mises en échec toutes ces attitudes routinières et conservatrices qui, en dernière analyse, se fondaient sur une utilisation mécaniste d'analogies historiques et sur une conception spontanéiste de la montée révolutionnaire des masses et de l'insurrection pour la prise du pouvoir.

L'issue victorieuse de la lutte révolutionnaire à Cuba, en dépit de toutes les interprétations superficielles et unilatérales, a confirmé en outre que l'existence d’une avant-garde même faible au début, mais qui, dans un contexte pré-révolutionnaire ou révolutionnaire, est capable d'exprimer clairement les intérêts et les aspirations des masses et d'établir des liens effectifs avec au moins certaines couches, est la condition décisive du succès. Sous des formes tout à fait spécifiques et qui pourront s’avérer dans une large mesure uniques, la révolution cubaine, au-delà des apparences, s'inscrit en faux contre toute négation du contenu essentiel de la conception léniniste du parti.

4) L'attaque de l'impérialisme a stimulé très vite la dynamique de révolution permanente de la révolution cubaine sur le plan international. C'est surtout à partir de cette attaque en effet, que le groupe dirigeant a compris que seulement en s'intégrant dans le processus mondial de la révolution, Cuba pouvait échapper à l'étouffement et au danger d’une agression militaire. Par conséquent, il a commencé à établir les alliances indispensables avec les autres Etats ouvriers, en s’efforçant de faire bloc avant tout avec des pays comme le Vietnam et la Corée du Nord, eux aussi en première ligne dans l'affrontement avec l'impérialisme, et en gardant substantiellement son indépendance politique face aux plus puissantes directions bureaucratiques. En même temps, ce qui est encore plus significatif, il a assumé vigoureusement le rôle de porte-drapeau de la révolution latino-américaine dans son ensemble. L'entreprise de Che Guevara en Bolivie, au-delà des appréciations sur les choix et les méthodes spécifiques, a été l'expression la plus spectaculaire de l'orientation internationaliste des révolutionnaires cubains, lucidement conscients que leur sort est indissolublement lié au sort de la révolution à l'échelle du continent.

Il

La portée historique de la révolution cubaine et les mérites incontestables de Fidel Castro et du groupe dirigeant autour de lui, ne sauraient amener les révolutionnaires à mettre une sourdine sur les limites, les contradictions, les tendances potentielles négatives qui, elles, découlent des conditions objectives ou de carences d'ordre subjectif. Encore une fois, limitons-nous à des rappels synthétiques.

1) En règle générale, les nouveaux rapports de production ont assuré un développement économique considérable, permettant une amélioration très substantielle du niveau de vie global des

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masses, entre autres par l'élimination du fléau du chômage, du sous-emploi et par l'alphabétisation et la scolarisation généralisée. Toutefois, le sousdéveloppement au départ, toutes les séquelles des conditions typiques d’une société arriérée (insuffisance du niveau technique, culturel, nombre limité des cadres et des spécialistes, survivance de mœurs propres à une société pré-industrielle, etc.) et le blocus impérialiste ne pouvaient pas ne pas provoquer des difficultés et des tensions très graves, déterminant en même temps une dépendance économique inévitable par rapport à l’Union soviétique. Les insuffisances dans l'élaboration systématique de projets et de plans économiques, l'accent excessivement mis, surtout à certaines périodes, sur des conceptions volontaristes, l'adoption de certaines mesures outrancières d’expropriation dans le secteur de la distribution, dont les conséquences sérieuses sur le plan économique sont incontestables et dont la justification socio-économique semble douteuse, quelques concessions à l’utopisme dans la conception de la phase de transition du capitalisme au socialisme et au communisme, la sousestimation des stimulants matériels, tout cela a aggravé les conditions objectives, contribuant à la faillite de la zafra des dix millions de tonnes et aux tensions qui se sont créées plus généralement au cours de la dernière année.

2) Cuba n’a pas subi un processus de dégénérescence bureaucratique semblable à celui dont ont souffert — sous des formes variées — les Etats ouvriers d'Europe orientale et d'Asie et le régime a pu se baser sur des puissantes mobilisations des masses. Mais la tendance qui s'est manifestée dès le début à prolonger et même à théoriser des rapports politiques et institutionnels fluides — dont le rapport direct entre le leader et les masses était le couronnement — ne pouvait pas ne pas avoir à la longue des implications très négatives. En d’autres termes a fait défaut à Cuba une structuration du pouvoir révolutionnaire de nature soviétique, à savoir un pouvoir fondé sur des organismes élus et révocables à tout moment, coordonnés de la base au sommet, de la périphérie au centre, tels qu'ils assurent effectivement la gestion du pouvoir par les masses ouvrières et paysannes. En outre, le groupe dirigeant a permis pendant de longues années que les syndicats — instrument irremplaçable pour la défense des intérêts des travailleurs même dans la phase de transition — restent sous l'emprise des vieux bureaucrates du P.S.P., en les reléguant même dans des généralisations hâtives à une fonction essentiellement productiviste-propagandiste. Finalement, l'affirmation de la nécessité de construire un parti marxiste-léniniste, accompagnée au commencement par des tentatives originales pour contrecarrer les dangers de bureaucratisation, ne s'est traduite dans la pratique que dans une mesure absolument insuffisante : il est entre autres symbolique que, douze ans après la conquête du pouvoir, le premier congrès du parti n'ait pas eu lieu. Dans ces conditions il était difficile pour l'avant-garde du prolétariat d'accomplir réellement ses tâches ; plus généralement, la classe ouvrière n’a pu jouer que très partiellement et par des médiations multiples son rôle hégémonique.

3) L'absence de structures politiques démocratiques révolutionnaires d'ensemble, la carence des

syndicats, les limites graves dans le fonctionnement du parti, ont laissé des vides qui, sous une forme ou sous une autre, allaient être remplis. Ainsi, s’est créée progressivement une couche de dirigeants et de fonctionnaires aux différents niveaux qui en pratique a élaboré ou appliqué, sur la base de ses propres interprétations et de ses intérêts plus spécifiques, les décisions prises en principe par le groupe dirigeant au sommet. Dans une situation qui, malgré les progrès historiques ques nous avons rappelés, restait caractérisée par la pénurie, il était inévitable que les fonctions de direction étant confiées à une couche restreinte, se produisent des conditions privilégiées et une mentalité liée à ces conditions. Il n’y a pas de doute que les différenciations sociales et les prin lèges sont encore très limités, et en tout cas, qualitativement différents de ceux d'Union soviétique, des démocraties populaires et même de Chine. Mais un décalage existe et une dynamique sociale et politique dangereuse opère. Elle est d'autant plus dangereuse que les couches embryonnaires de la bureaucratie cubaine peuvent exploiter en leur faveur le rapport de forces au niveau international, plus précisément la convergence entre leurs intérêts, leurs aspirations et les intérêts et les aspirations de la caste bureaucratique de l’U.R.S.S. qui, pour des raisons bien connues, est actuellement en condition d'exercer sur Cuba toutes sortes de pressions, sinon de véritables chantages.

4) Les orientations révolutionnaires et antibureaucratiques du groupe dirigeant cubain, ses initiatives en Amérique latine, ses polémiques avec les partis communistes et la direction soviétique elle-même, ont contribué puissamment à la crise du stalinisme et des organisations bureaucratiques du mouvement ouvrier international. Toutefois, aussi bien à cause de leur formation que des conditionnements qu'ils subissaient, les dirigeants cubains n’ont pas acquis — ou n'ont pas exprimé — une compréhension globale du phénomène de bureaucratisation des partis communistes et de dégénérescence des sociétés de transition. Cette carence théorique a eu des implications pratiques sérieuses et, si elle n’est pas surmontée à temps, en aura d’autres dans l'avenir. C'est pourquoi les marxistes révolutionnaires de la IV° Internationale posent nettement le problème. Ainsi, le manque de clarté sur la nature des partis communistes a amené à plusieurs reprises les dirigeants cubains à nourrir des illusions sur l'apport possible de ces partis au développement de la lutte révolutionnaire en Amérique latine : l'exemple le plus dramatique en fut donné par les tentatives d'accord avec les commurnistes boliviens lors de la guérilla du Che. Ainsi, les carences d'analyse et de méthode en ce qui concerne la nature des Etats ouvriers bureaucratisés ont beaucoup contribué à la prise de position sur l'invasion de la Tchécoslovaquie qui s’est traduite, pratiquement, par un alignement aux côtés de Moscou et des partis communistes les plus conservateurs et les plus anticastristes'. Nous n'avons pas besoin de rappeler ici combien une

1. Comme la IV* Internationale n’a pas manqué de le souligner à l'époque, le discours de Fidel Castro d'août 1968 contenait aussi une critique assez serrée des méfaits de la bureaucratie, ce qui explique pourquoi il n’a pas été publié à Moscou malgré le soutien qu’il apportait à l'invasion.

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telle attitude a nui au prestige et à l'influence des cubains aussi bien chez les masses des Etats ouvriers opprimées par la domination bureaucratique que dans les avant-gardes jeunes qui ont animé la nouvelle montée dans les pays capitalistes plus industrialisés. En ce qui concerne plus spécialement ces avant-gardes, l'attitude réticente du groupe dirigeant castriste face aux événements de mai 1968 en France a aussi joué négativement.

5) L'impulsion historique que la révolution cubaine a donnée à la révolution latino-américaine et l’aide que l'Etat ouvrier cubain a assurée aux révolutionnaires de ce continent ne sauraient faire oublier les données négatives qui sont à la base de la crise des rapports entre la direction castriste et une série de mouvements qui s'étaient inspirés du castrisme à l'époque de leur formation.

Sur le terrain des généralisations et des indications stratégiques, les cubains ont donné un aval à des interprétations erronées ou du moins unilatérales de l'expérience révolutionnaire cubaine ellemême, par exemple les interprétations qui mettaient une sourdine sur l'influence de masse que Fidel Castro avait déjà avant le débarquement, sur l'influence qu'a eu sur le développement de la lutte armée la présence d'un mouvement anti-Batista dans les villes, etc. En même temps, dans le but de rejeter — à juste titre — les théorisations opportunistes sur l’exceptionnalité de la voie cubaine, ils allèrent jusqu’à ignorer ou à sous-estimer sérieusement les traits spécifiques réels qui fort probable ment ne se trouveront plus réunis dans la lutte révolutionnaire d’autres pays ; il suffit de rappeler, encore une fois, l'attitude d’une partie de la bourgeoisie latino-américaine qui considérait sans avenir le régime de Batista et qui espérait que Fidel Castro suivrait la courbe d’autres leaders de mouvements révolutionnaires petits-bourgeois d'Amérique latine dès son arrivée au pouvoir.

D'une façon analogue, tout en partant d'une appréciation fondamentalement correcte des tensions révolutionnaires au niveau du continent et de la nécessité incontestable de repousser les analyses des réformistes et des centristes, les Cubains formulaient la théorie schématique et ambiguë du foco, alimentant chez de nombreux militants courageux mais dépourvus de formation politique et coupés des masses l'illusion que l'expérience de la Sierra Maestra pourrait se répéter dès qu'un minimum de conditions « techniques » serait rempli. Il est vrai que cette théorie a été exprimée sous sa forme la plus systématique et la plus explicite dans le petit livre de Régis Debray. Il est vrai aussi que des textes cubains plus ou moins de la même époque, notamment le rapport de la délégation cubaine à la conférence de l’O.L.AS., sont sensiblement différents de ce texte, sur lequel d’ailleurs Guevara avait beaucoup de remarques à faire. Il n'empêche que le succès de Revolucion en la revolucion ? fut déterminé par la publicité et par le soutien cubain, qu’il était légitime d'interpréter comme une approbation. Ici, nous touchons encore une fois du doigt les conséquences négatives des carences dans l'élaboration des dirigeants cubains, de leur empirisme aussi bien dans la critique dec partis communistes que dans la formulation du problème capital du parti révolutionnaire. Le livre de Régis Debray, que presque personne ne défend aujourd” ‘hui, mais qui a provoqué au moment de sa parution de véritables ravages, était de nature à

encourager au maximum les tendances aventuristes et spontanéistes qui s'étaient déjà répandues en Amérique latine après la victoire de Fidel Castro. Le prix payé par le mouvement révolutionnaire à la suite de ces erreurs ne peut pas encore être apprécié dans toute son ampleur, maïs il s'agit, en tout cas, d’un prix élevé.

IIT

Comme le souligne l’un des articles inclus dans ce volume’, la révolution cubaine est entrée dans une phase cruciale où s'affrontent des conceptions et des forces opposées. Cette lutte a une dimension internationale, puisque le rapport de forces entre les masses et les couches bureaucratiques embryonnaires à Cuba est influencé aussi par le rapport de forces au niveau mondial. À ce niveau, la force bureaucratique la plus puissante, la caste qui domine à Moscou, dispose encore de très grandes ressources et de marges de manœuvre considéra-. bles. Seuls des bavards ou des ignorants peuvent sous-estimer les difficultés terribles d’une édification socialiste dans le contexte donné; il ne faut pas oublier un seul instant qu'au-delà de toute dissimulation tactique éventuelle, l'impérialisme yankee reste sur le pied de guerre. Mais pour ceux qui rejettent la perspective d'une résignation à la dégénérescence bureaucratique et d’un fléchissement opportuniste qui, en dernière analyse, isoleraient le régime des masses et rendraient l’île plus vulnérable à des attaques impérialistes éventuelles, les solutions sont presque dictées. Il est nécessaire de prolonger un effort productif exceptionnel — c'est la seule voie pour garantir que les besoins du peuple soient progressivement satisfaits, ce qui implique une rationalisation dont l'augmentation de la productivité du travail est une condition sine qua non. Il est nécessaire de miser sur une mobilisation et une activisation constantes des masses, ce qui ne sera possible que par une restructuration profonde de l'Etat ouvrier dans un sens démocratique révolutionnaire, qui permettra que la classe ouvrière et les masses en général participent effectivement à la gestion économique et à la direction politique du pays.

Les prises de position de Fidel Castro, surtout à partir du moment où il a dû enregistrer l'échec de la zafra des dix millions, indiquent qu’une partie au moins du groupe dirigeant est consciente des tendances qui opèrent et de la nécessité de mener une dure bataille dans la direction sus-mentionnée. La réorganisation des syndicats par des élections aux différents niveaux représente un premier pas : un renouvellement s’est produit justement dans le secteur où s'étaient retranchés des bureaucrates anciens et nouveaux. Sur le plan des formulations, ce qu'a dit Castro dans un discours récent (7 décembre 1970) en évoquant les expériences historiques de la Commune de Paris et des soviets pendant la révolution russe, est significatif : il y affirme notamment l'exigence de «formes de représentation multiples grâce auxquelles le citoyen est représenté dans des formes différentes » et la perspective d’une structuration institutionnelle qui permette au peuple de «participer par ses repré-

2, CE cubaine ».

«Une étape cruciale pour la révolution

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sentants directs à l'élaboration des lois et des mesures du gouvernement révolutionnaire ». Si le groupe dirigeant œuvre résolument dans cette direction, sans remettre les échéances et en valorisant beaucoup plus que par le passé l'expérience historique désormais longue du mouvement ouvrier sur l'échelle mondiale, il contribuera à bloquer des tendances dangereuses et à créer les prémisses d'une construction exemplaire du socialisme.

Il va de soi qu’une évolution positive sera conditionnée en même temps par l'adoption d'une orientation correspondant aux nécessités du mouvement révolutionnaire latino-américain à cette étape. L'attitude des dirigeants cubains à ce sujet semble confirmer qu'ils s'imposent une conduite prudente qui prolonge la pause de réflexion. De toute façon il paraît d'une part que certaines conceptions « débrayistes » ont été abandonnées ou mises de côté, d'autre part qu'il y a un effort très clair pour exploiter la situation créée à la suite du tournant au Pérou, de la victoire d’Allende au Chili, de l'avènement du pouvoir de Torres en Bolivie.

Aucun révolutionnaire ne saurait critiquer le gouvernement cubain pour ses tentatives d’exploiter les différenciations et les crises dans le front de l'adversaire et de briser le blocus économique, militaire et diplomatique. Ce qui serait très négatif, c'est tout penchant à des théorisations allant dans le sens de concessions opportunistes et, pis encore, toute subordination des exigences d’une stratégie révolutionnaire à long terme à des nécessités conjoncturelles de la politique de l'Etat cubain. Dans le cas du Pérou par exemple, il est normal que les cubains exploitent les marges que leur offre l'orientation du régime militaire actuel, mais il est inacceptable que l'armée péruvienne soit

caractérisée de « révolutionnaire » et qu’en fait soit oublié tout ce qu'avaient expliqué les textes de J'OL.AS. et Che Guevara sur la nature de la révolution en Amérique latine et sur l'impossibilité de miser sur des alliances avec la bourgeoisie dite nationale.

En ce qui concerne plus directement la lutte des révolutionnaires latino-américaine, la presse cubaine, après une période de réticence partielle, réserve de nouveau beaucoup de place à l’activité des organisations qui mènent la lutte armée, en premier lieu en Uruguay, en Argentine et au Brésil, et le discours de Fidel Castro du 26 juillet de l'an passé est allé dans le même sens. Mais c’est une redéfinition de la position cubaine à propos des orientations et des méthodes de lutte que les révolutionnaires latino-américains attendent. Une attitude d'attente — qui, en fin de compte, si elle devait durer encore longtemps, signifierait le choix de l’'empirisme et du spontanéisme — ne peut aucunement être la solution d'une direction dont les responsabilités sont directement proportionnelles à son prestige et qui est elle-même vitalement intéressée à des victoires révolutionnaires en Amérique latine à des échéances proches.

Nous sommes convaincus que la révolution cubaine n’a pas encore exprimé toutes ses potentialités. C'est pourquoi nous avons attiré l’attention sur les tâches qu’à notre avis doivent accomplir les dirigeants cubains. C'est pourquoi aujourd’hui plus que par le passé, en fixant leurs perspectives et leurs orientations, les marxistes révolutionnaires latino-américains seront inspirés par la conscience que leur devoir est de défendre par leur action anti-impérialiste l'Etat ouvrier cubain, qui ne cesse de représenter le défi le plus audacieux et le plus narquois à l'impérialisme le plus puissant de l’histoire du capitalisme.

Post-scriptum : cinq mois après

Dans les cinq mois qui se sont écoulés après la rédaction de Cuba : un bilan nécessaire, des polémiques virulentes ont été déclenchées sur la situation à Cuba, surtout en relation avec l'affaire Padilla. Des militants s'interrogeront pour savoir s'il n'est pas nécessaire d'apporter des changements au bilan esquissé, Aussi nous paraît-il utile d'ajouter ce qui suit.

Tout d'abord en ce qui concerne les tendances économiques, les difficultés qui subsistent — même pour la réalisation des objectifs réduits de la campagne du sucre — ne sauraient étonner. Les tensions et les contradictions énoncées lors de l'échec de 1970 avaient des racines si profondes que personne ne pouvait sérieusement escompter de spectaculaires changements à court terme. ”

Certains ont critiqué les dirigeants cubains pour avoir mis l'accent sur l'augmentation de la productivité et adopté la ley contra la vagancia pour frapper l'absentéisme. Ces objections proviennent le plus souvent de gens qui oscillent entre l’ultra-gauchisme le plus irresponsable et l'utopisme pré-marxiste. Il est difficile de concevoir

comment Cuba pourrait développer son économie et surmonter les conditions arriérées héritées de la période capitaliste sans élever substantiellement son potentiel de production et sans accroître la productivité du travail. D’après les comptes rendus officiels, ce but est poursuivi, à cette étape, avant tout par l'élimination des gaspillages de ressources et par une utilisation plus rationnelle de la maind'œuvre. La ley contra la vagancia aussi a opéré dans ce sens, avant même d'entrer en application : selon des chiffres donnés par Castro le 1* mai, plus de 100000 personnes ont été nouvellement intégrées dans la production. Cela confirme que le problème était réel. Pour notre part, nous estimons que les explications données par les Cubains sur les causes du phénomène sont en gros correctes. Le recours à des mesures administratives même modérées, implique toujours des dangers (par exemple des abus pourraient découler de l’application de l’article 12, qui prévoit pour tout citoyen le droit de dénoncer les oisifs). Mais cette considération générale ne peut aucunement faire ignorer la réalité du problème de la discipline du travail,

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qui est particulièrement sérieux dans des sociétés de transition où l'essor de l’industrialisation implique l'intégration dans la production moderne de contingents massifs de travailleurs d’origine paysanne.

Certains passages de discours récents de Castro suggèrent que le groupe dirigeant autour de lui a maintenant une compréhension plus lucide et plus réaliste des problèmes qui se posent dans la phase de transition. Castro a notamment expliqué qu'il ne fallait pas confondre phase socialiste et phase communiste, en attirant l'attention sur l’impossibilité d'assurer une égalité des salaires et sur la nécessité d'utiliser «certains ressorts» (determinados resortes). En d'autres termes c'est une utilisation des stimulants matériels qui est acceptée, sans renoncer aux stimulants politico-idéologiques. Cela implique non seulement la survivance d’inégalités de salaires, mais aussi la concession de certains avantages aux travailleurs plus actifs et plus disciplinés, dont les familles ne jouiraient pas d’un revenu supérieur à un certain plafond (par exem-

le, l'exemption du paiement du quota prévu

a loi urbaine pour le logement). Le danger de bureaucratisation inhérent à de telles différenciations sera limité au maximum dans la mesure où des limites et des critères seront fixés et respectés et où un contrôle démocratique réel d'en bas sera introduit.

Toujours au sujet des problèmes cruciaux de la phase de transition, les dirigeants cubains s. sont posé à plusieurs reprises au cours des derniers mois le problème de méthodes nouvelles d'éducation, surtout sous l'angle de l'unification entre la formation scolaire et la participation à la production. Des expériences remarquables sont en cours et Castro a évoqué le 25 avril les termes essentiels du problème : « Notre pays — at-il dit — doit adopter l'éducation universelle conjointe au travail universel. Il est clair que l'éducation universelle existe déjà à un niveau déterminé : cela concerne notamment la masse des jeunes. Maintenant, elle devra donner de grandes possibilités aux ouvriers. Si nous allons élargir de plus en plus les niveaux de l’enseignement et rendre l'enseignement de plus en plus universel, il est logique que la participation à la production doit aussi être universelle. C'est pourquoi nous affirmons qu'il faut réaliser la participation à la production à partir de la Secundaria Basica. C'est à partir d’un âge tel que nos jeunes doivent participer aux activités productives, parce que dans un pays comme le nôtre, les biens matériels dont le peuple a besoin ne peuvent être que le produit de l'effort, de la sueur et de l'intérêt du peuple tout entier!. »

Quant à la restructuration politique et organisationnelle qui fut l'objet de plusieurs discours de Castro après l'échec de la zafra de 1970, la ligne reste essentiellement celle que nous avons analysée dans un article précédent’ : le but est de revaloriser et d'élargir les organisations de masse. Dans ce cadre, la réorganisation des syndicats a été poursuivie, avec un effort pour les réanimer à la base (33815 sections syndicales ont été organisées, d’après Fidel Castro) et la Fédération des Etudiants Universitaires a été formée. À d'importantes occasions, de larges consultations populaires ont eu lieu avant l'adoption définitive de projets de lois (par exemple, dans le cas de la ley contra la vagancia).

L'orientation internationale cubaine s’est précisée davantage selon les lignes suivantes :

@ consolidation de bons rapports avec l’U.R.S.S. et d’autres pays de l'Europe orientale et, en même temps, effort pour améliorer davantage les rapports avec la Chine;

@ recherche d'une alliance de plus en plus ouverte non seulement avec le Chili d'Unidad Popular, mais aussi avec le Pérou de Velasco Alvarado (attitude prudente envers la Bolivie : « En Bolivie aussi il y à un processus révolutionnaire. Nous n'avons pas pris position en ce qui concerne la direction de ce processus », a dit Fidel le 19 avril) ;

@ solidarité exprimée aux mouvements qui luttent en Amérique latine, notamment en Uruguay, au Brésil, en Argentine, mais en même temps, abstention de toute appréciation politique précise et, à plus forte raison, de toute suggestion stratégique ou tactique,

Comme nous le disions au début, c'est surtout le cas de Padilla qui a attiré l'attention des commentateurs politiques et nourri les polémiques les plus âpres. À ce sujet, il faut avant tout répéter une fois de plus que nous constatons la légitimité non seulement des critiques des avocats de la bourgeoisie, mais aussi de celles qui proviennent d'intellectuels qui subissent l'emprise du maoïsme. En effet, avec quel sérieux peut-on se scandaliser de l'affaire Padilla lorsqu'on a accepté sans fléchir aussi bien la ligne culturelle néo-jdanovienne des Chinois que les condamnations pendant la révolution culturelle de vieux dirigeants, accusés des pires forfaits, dénoncés formellement comme espions et agents du Kuomintang et de l'impérialisme depuis le commencement de leur activité politique ? Pourquoi devrait-on accepter par exemple, les sermons d'un homme comme Bettelheim qui pontifie sans vergogne, prétendant assommer les dirigeants cubains, lui qui à l'époque de Staline avait avalé les procès de Moscou et toutes les «autocritiques » des années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale et qui même aujourd’hui n'élève aucune objection contre les méthodes utilisées par le groupe dirigeant maoïste ?

Cela étant clair, il faut dire très nettement que l'affaire Padilla est de nature à susciter des préoccupations légitimes. Nous avons une opinion négative sur ceux des poèmes de Padilla que nous connaissons, aussi bien du point de vue de leur valeur artistique que de leur contenu idéologique. Mais il ne s’agit pas d’un problème qui soit à régler par des mesures administratives, des arrestations et des autocritiques lamentables. La pratique stalinienne qui consiste à distribuer généreusement l’épithète d'agent de la C.I.A. ne se justifie pas non plus. Que les dirigeants cubains aient estimé devoir utiliser de telles méthodes, voilà ce qui est alarmant, très alarmant, principalement pour ceux qui avaient salué avec enthousiasme leurs prises de positions contre le bureaucratisme et leur dénonciation des pratiques propres du stalinisme. Nous ajouterons que certains passages de quelques textes récents, dont la résolution du Congrès de l'Education et de la Culture, soulèvent aussi des problèmes. Nous faisons allusion, par exemple, à la déclaration de guerre à toute

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expression culturelle considérée comme étrangère à la société révolutionnaire cubaine. Nous faisons allusion aussi à la façon d'aborder le problè-

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qi

des homosexuels ou celui des extravagances adoptées par une partie de la jeunesse.

La polémique contre les intellectuels d'Europe occidentale est elle aussi menée dans des formes très discutables. Nous n'avons pas besoin de dire que l'effort pour émanciper la culture cubaine de e emprise impérialiste est entièrement justie et qu'il est juste de repousser la prétention de rtains intellectuels de s’ériger en «conscience critique de la société » à l'échelle mondiale. Mais ce qui n'est pas légitime, c'est de fourrer tout le monde dans le même sac, d’estomper ou d'oublier L distinction capitale entre culture impérialiste ou néo-capitaliste et culture d'avant-garde ; entre intellectuels qui suivent la mode et intellectuels révolutionnaires qui sont sincèrement consternés

par la perspective que des méthodes qui ont provoqué de terribles ravages dans le mouvement ouvrier international, s'imposent aussi à Cuba : entre exilés professionnels qui ne veulent pas revenir dans les lieux chauds et militants obligés de quitter leur pays temporairement pour échapper à une répression implacable. Dans un cas au moins, celui de José Revueltas, Fidel et ses amis devraient savoir que les critiques ne proviennent pas d'un bistrot parisien, mais d’une prison de Mexico.

De cette analyse rapide, la conclusion à tirer est que la lutte qui caractérise cette étape cruciale de la révolution cubaine reste ouverte et sera très serrée dans le proche avenir. Les données essentielles du problème — et du bilan que nous avons dressé — n'ont subi aucun changement qualitatif.

Livio MaïTAN.

1. Sur la nature de la Révolution cubaine

1. — Cuba d'avant la révolution était caractérisé au plus haut degré par les contradictions typiques d'un pays semi-colonial sous l'emprise de l’impérialisme développement industriel très limité et nditionné par les nécessités économiques des mpérialistes ; production agricole du type mono-

lture, dominée directement par les trusts étran- ; chômage massif ; non-exploitation d’un pourcentage très considérable de la force de travail ; eau de vie très bas des masses en général; rgeoisie « nationale » restreinte, incapable d’un eloppement tant soit peu autonome, essentielment parasitaire et corrompue; pouvoir politique dictatorial basé sur une répression féroce en l'absence de toute garantie ou de tout droit démocratique bourgeois.

Dans le contexte de la situation internationale + latino-américaine donnée, ces conditions objeces de base étaient éminemment favorables à nitiative révolutionnaire de l'avant-garde fidéte. Malgré les difficultés très sérieuses auxquelles tte avant-garde eut à faire face au commencement, ses liaisons avec des secteurs de paysans pauvres de la Sierra Maestra ont déterminé des changements profonds dans les perspectives initiales du mouvement. Dans ces conditions Fidel tro à commencé à avancer une esquisse de ogramme de réforme agraire et l'avant-garde liste a été capable de se lier assez rapidement à des secteurs des masses paysannes, d'élargir progressivement son influence en gagnant le soutien des autres couches de la population travailleuse, de s'installer dans une région du pays et de préparer ainsi dans des délais relativement courts l'insurrection victorieuse. C’est fondamentalement la naissance, le développement, la maturation d'un mouvement de masses très puissant, sans précédent dans cette partie du monde, qui a déterminé la défaite de la dictature de Batista, qui a rendu possible successivement l'offensive de plus en plus ample contre l'impérialisme et les forces capitalistes indigènes et qui représente le barrage nu-

méro 1 contre l'agression au moyen de laquelle les impérialistes voudraient essayer de renverser une situation de plus en plus désastreuse pour leurs intérêts.

2.— La révolution cubaine a grosso modo connu jusqu'ici trois phases : la première dans laquelle après avoir limité ses buts et ses méthodes à un programme de «moralisation du régime » et d'action armée par un groupe restreint qui tâchait de gagner un secteur de l’armée, le mouvement fidéliste sous la pression de couches de plus en plus amples de paysans pauvres, a développé un programme de lutte contre le régime, axé surtout sur des revendications démocratiques bourgeoises et des revendications paysannes de plus en plus avancées ; la deuxième, caractérisée par les premières conquêtes révolutionnaires et surtout par la réforme agraire; la troisième, qui a eu comme points culminants les coups mortels contre la propriété impérialiste dans l'été 1960 et la vague décisive des nationalisations, y compris des propriétés capistes indigènes, au mois d'octobre de la même année.

Sur le plan plus proprement politique, dans une première phase les forces révolutionnaires populaires avaient signé un pacte avec les représentants de la démocratie bourgeoise et petite-bourgeoise (juillet 1958). Une deuxième phase était caractérisée par la formation d’un gouvernement avec participation d'éléments libéraux-conservateurs et par la présidence d’Urrutia (janvier 1959). Finalement se produisit la rupture inévitable avec ces derniers, qui fut provoquée surtout par la promulgation de la réforme agraire.

Dans ces premières phases, la révolution cubaine s’est donc développée en tant que révolution démocratique anti-impérialiste radicale, tandis que dans la troisième, elle a réalisé sa transcroissance en une révolution socialiste qui a éliminé non seulement les bases économiques impérialistes mais

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aussi les propriétés capitalistes indigènes. Sur le plan de la direction politique, l’évolution a été beaucoup plus de forme que de fond, le pouvoir réel ayant été dans les mains de l’Ejército rebelde et l'équipe fidéliste même dans la période de dualité de pouvoir sui generis allant de la prise du pouvoir à la chute d’Urrutia.

La révolution cubaine représente une nouvelle confirmation éclatante du caractère permanent que la révolution ne peut qu’avoir dans un pays colonial ou semi-colonial si elle veut triompher vraiment de ses ennemis, réaliser ses buts fondamentaux et répondre aux exigences économiques, politiques et sociales élémentaires des masses.

3. — Dans la période éminemment transitoire que traverse actuellement la révolution, Cuba a cessé d'être un Etat capitaliste et est effectivement devenu un Etat ouvrier par l'application des mesures d'étatisation d'octobre 1960. Cette caractérisation sociologique se base essentiellement sur les trois facteurs suivants :

a) Après les mesures de nationalisation des entreprises et des propriétés étrangères, la bourgeoisie cubaine, tout en ayant perdu son pouvoir politique, gardait sa position économique, et la nouvelle Structure post-révolutionnaire lui permettait méme de continuer à accumuler sa plus-value. Mais après les décisions gouvernementales du 14 octobre, le pouvoir économique de la bourgeoisie indigène est aussi éliminé et la propriété capitaliste, Y compris des sucreries, disparaît pratiquement dans l’île, Il est vrai que des secteurs de moyenne et de petite propriété devraient en principe subsister et même jouir d'une certaine aide, mais ils représentent, surtout dans un pays comme Cuba, un élément économique et social tout à fait secondaire qui, dans les conditions données, ne saurait être décisif du point de vue de la caractérisation sociale.

b) La réforme agraire n’a pas impliqué et n’impliquera probablement pas à une échéance courte une socialisation véritable des rapports à la campagne, qui d’ailleurs jusqu'ici n’a pas été réalisée non plus en U.R.S.S. et dans les autres Etats ouvriers. Mais il s’agit quand même d'une réforme très avancée qui a éliminé la propriété impérialiste et les latifundia capitalistes et créé une structure coopérative très large, en voie de développement rapide. Par l'intermédiaire de l'INRA, l'Etat a d'autre part toute possibilité d'intervenir et de jouer un rôle de contrôle, en évitant que des éléments petits bourgeois potentiellement capitalistes puissent exploiter à leur avantage les contradictions inévitables à cette étape dans la structure agricole nouvelle (différenciation économique des coopératives, conflits d'intérêts entre les paysans membres des coopératives et ceux qui ne le sont pas, hiatus entre la structure coopérative agricole et celle où la propriété paysanne subsiste, etc.).

c) L'Etat a établi essentiellement un monopole du commerce extérieur et peut exercer aussi par cette voie une influence décisive dans la vie économique du pays. (Cette mesure est d'autant plus importante que Cuba est un pays où le commerce extérieur à joué et joue encore un rôle capital.)

Par conséquent à Cuba s’est formé un Etat ouvrier d’origine particulière et de type nouveau.

4. — L'appareil du vieil Etat bourgeois a été essentiellement détruit par la révolution. Cette destruction s’est exprimée surtout sous la forme d'une destruction de l'appareil de répression militaire et policier.

Mais le vieil appareil n’a pas été remplacé par un appareil correspondant aux nouveaux rapports de force, par un appareil démocratique basé sur des Conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats, ct cette carence représente à l'étape actuelle la faiblesse principale de la révolution. Mais, du point de vue du fond, l’Ejército rebelde — dont le rôle est loin d’être purement militaire — et les milices ont assuré une forme spécifique, bien que tout à fait insuffisante, de rénovation de l'appareil, sur une base de classe paysanne, ouvrière et petite bourgeoise radicale.

D'autre part, malgré les limitations bureaucratiques importantes, les masses participent de plus en plus activement à la vie politique par l’intermédiaire des syndicats, des coopératives — dont la direction est élue — du mouvement politique du «26 juillet» et des autres groupes politiques. La participation massive aux meetings monstres, l’attention prêtée aux discours télévisés, etc., sont une autre forme de mobilisation des masses, une forme de «démocratie plébiscitaire» qui, bien au'essentiellement paternaliste et grosse de dangers, a eu toutefois une signification concrète pour les masses par rapport à ce qu'était la condition politique pré-révolutionnaire.

5. — Le caractère avancé de la révolution cubaine est confirmé par toute une série de réformes qui ont soit précédé soit suivi les réformes structurelles de base. Des réformes comme celle de l’instruction, celle des loyers et des logements, celle concernant les conditions de certaines catégories déshéritées ou déclassées, etc., ont une portée sociale vraiment révolutionnaire et représentent une rupture complète avec un passé barbare.

6. — La révolution cubaine contient aussi bien des traits communs à d’autres révolutions de notre époque que des traits spécifiques du pays (ou d’une catégorie de pays). Les traits communs sont a) le poids prépondérant des paysans, surtout jusqu’à la prise du pouvoir ; b) le fait que le prolétariat des villes, malgré les traditions politiques et syndicales assez importantes, a joué un rôle moins décisif que celui de l’armée révolutionnaire à composition sociale surtout paysanne; c) le rôle joué par des cadres issus de l’intelligentzia et des couches petites bourgeoises.

Pour expliquer la victoire de la révolution, il faut cependant tenir compte de certains facteurs spécifiques :

a) Le rôle des paysans a pu être éminemment révolutionnaire non pas tant à cause de leur prépondérance numérique (qui était à Cuba très inférieure à celle d’autres pays analogues), qu’à cause de leur composition sociale particulière (poids décisif des ouvriers agricoles, pauvreté extrême des petits propriétaires). Il faut ajouter que, dans les conditions des campagnes cubaines, les facteurs

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idéologiques retardataires (par exemple l'influence de l'Eglise) ne jouaient que dans une mesure très limitée.

b) La présence d’un nombre important d’ouvriers des industries sucrières qui travaillent à la campagne et qui ont des liaisons multiples avec les paysans, a facilité une alliance de fait entre ces derniers et le noyau prolétarien de loin plus concentré.

c) La lourde emprise de l'impérialisme yankee a assuré aux motifs anti-impérialistes une portée explosive parmi les couches populaires les plus larges, tandis que l’existence de la dictature féroce de Batista a facilité la mobilisation de la petite bourgeoisie et même de certains secteurs bourgeois libéraux.

Il faut préciser finalement que si le rôle du prolétariat n’a pas été décisif pour le renversement de Batista, il a été nécessaire pour empêcher l'emprise petite-bourgeoise ou bourgeoise libérale sur le nouveau régime, et a fortiori rour le développement conséquent anti-impérialiste et anticapitaliste de la révolution.

Tous ces facteurs réunis ont rendu possible Ja ire de la révolution, étant donné aussi la faisse extrême de la bourgeoisie indigène et sa pendance complète envers l'impérialisme, et dans un contexte mondial où l'impérialisme n’a pas été en condition d'intervenir directement pour souteles vieilles classes dominantes plus que jamais pables de faire face à elles seules au puissant mouvement des masses paysannes et prolétariennes.

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7. — La direction fidéliste est née comme une équipe jacobine à la composition sociale et à l’idéo- 1 non prolétariennes et petites-bourgeoïises, elle s'est liée dès le début avec les masses nnes puis successivement, surtout après la e du pouvoir, aussi avec les masses prolétannes. Dans une situation telle que celle de Cuba dans le contexte international donné, elle devait subir de plus en plus l'influence puissante de ces masses, se libérer des éléments petits-bourgeoïs et e bourgeois conservateurs, avec qui elle avai: uvé un accord temporaire, s'adapter empiriquent mais audacieusement à la logique de la révo- } n permanente, en allant bien au-delà des buts qu'elle avait conçus.

Même dans l'estimation de la nature et du rôle la direction fidéliste, il ne faut pas oublier le ctère radical de la paysannerie à qui elle s’est D'autre part, sur le plan idéologique, malgré irs théorisations, imbues d'éclectisme fondamentalement petites-bourgeoïises (« l'humanisme »), Fidel et ses compagnons n'ont jamais exprimé une idéologie carrément capitaliste, et surtout ils ont démontré assez tôt avoir une conscience politique nette des forces motrices de la révolution. Cela a réduit beaucoup la portée négative de leurs procédés empiriques.

Il ne faut pas non plus sous-estimer le fait indéniable que dans la direction fidéliste, un rôle important a été joué par des hommes qui ont connu et compris les leçons fondamentales du marxisme.

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8. — [L'importance de la révolution cubaine ne

saurait être limitée à sa portée intérieure pourtant immense. La révolution de 1959-60 a donné un coup formidable au prestige de l'impérialisme américain et a représenté pour lui une défaite politique majeure. Elle a contribué à une détérioration ultérieure des rapports de forces à l'échelle mondiale au désavantage du capitalisme. Elle est destinée à avoir une influence très grande sur l’évolution des mouvements des masses dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux, avant tout d'Amérique latine, où elle exerce déjà une force d'attraction puissante.

Elle a permis d’ailleurs une concrétisation ultérieure de l'alliance de fait entre les Etats ouvriers et la révolution coloniale.

9. — De l'expérience cubaine, le mouvement marxiste révolutionnaire pourra et devra tirer toute une série de leçons politiques et théoriques de première importance.

La IV° INTERNATIONALE devra consacrer toute son attention à ces problèmes, en saisissant une occasion si précieuse pour enrichir son patrimoine théorique et devra élaborer une stratégie qui lui permette de se préparer pour intervenir dans des phénomènes similaires qui pourraient se produire dans des pays de structure analogue et dans des situations analogues.

Les leçons à tirer concernent en particulier le rôle des couches paysannes avancées dans certaines situations spécifiques ; la portée d’une guérilla à base surtout paysanne comme forme de révolution anticapitaliste ; le rôle des cadres issus de la petite bourgeoisie radicale ; la généralisation rapide d’une expérience coopérative à la campagne ; l'organisation des milices et le rôle que l'armée révolutionnaire peut avoir dans certaines périodes exceptionnelles, même pour l'organisation économique. Avant tout cependant se pose le problème de la genèse, de la formation et de la maturation d'une direction révolutionnaire nouvelle, dans des conditions qui sont spécifiques sans être probablement uniques. Car l'élément le plus original d'une révolution pourtant si originale par plusieurs de ses aspects, c'est que pour la première fois, un régime capitaliste a été abattu par un mouvement dont la direction n'était pas liée aux partis ouvriers traditionnels ni influencée par la bureaucratie soviétique.

10. — Si les succès de la révolution cubaine peuvent sans exagération aucune être qualifiés d’historiques, les tâches qui restent à accomplir sont gigantesques.

Dans l'immédiat, Cuba doit faire face à la menace, même militaire, de l'impérialisme. Mais outre la défense militaire éventuelle, le sort de la révolution dépend de sa capacité d'assurer au pays un développement économique harmonieux, qui soit basé avant tout sur une réelle industrialisation. Sur le plan politique, il y a une nouvelle structure démocratique prolétarienne à bâtir dès le début.

La révolution jouit maintenant d’un soutien populaire total. Cela est dû aussi bien aux résultats politiques révolutionnaires atteints qu'aux progrès économiques déjà réalisés et à l'amélioration du niveau de vie des masses. Mais il est nécessaire de renforcer cette situation, de progresser constamment, d'éliminer progressivement les contradictions qui subsistent.

C'est la tâche surtout de nos camarades cubains

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de mettre au point un programme de transition détaillé à proposer aux ouvriers, aux paysans et aux intellectuels cubains.

Nous nous limitons à en souligner en général les points suivants :

a) La révolution devra assurer la solidarité active des masses des autres pays coloniaux et semi-coloniaux, avant tout d'Amérique latine, et du prolétariat des pays capitalistes avancés, 2 compris le prolétariat américain. C’est un devoir fondamental des sections de l'INTERNATIONALE de stimuler et d'organiser dans tous les pays toute forme de solidarité avec les révolutionnaires cubains, l'envoi de techniciens, la formation de comités de défense de la Révolution cubaine et de brigades de volontaires.

b) Dans une situation qui sera de toute façon difficile sous plusieurs angles pour une période assez longue, le nouveau régime ne peut se renforcer et devenir inébranlable qu'en organisant une démocratie ouvrière et paysanne véritable qui assure aux ouvriers et aux paysans l'exercice réel et direct du pouvoir politique et le rôle dirigeant dans la gestion économique. Une telle structure démocratique prolétarienne n'aurait évidemment rien à avoir avec la démocratie bourgeoise traditionnelle regrettée par les capitalistes.

c) La planification économique en vue de l'industrialisation devient une nécessité objective de plus en plus pressante. Elle ne pourra être réalisée sans la mise en place de toute une série d'organes démocratiques de planification, composés de techniciens, d'ouvriers et de paysans.

d) Les masses populaires soutiendront sans faiblesse la révolution si elle sait éviter toute déformation bureaucratique dans un esprit égalitaire socialiste. I] faudra éviter que des privilèges économiques reviennent aux administrateurs, aux techniciens, aux dirigeants politiques, économiques et militaires en général.

e) Les ouvriers ont le devoir de faire les sacrifices que le développement économique de la révolution impose, maïs ils doivent avoir la garantie que leurs intérêts spécifiques seront suffisamment défendus. Cela veut dire qu'ils devront garder leur plein droit d'organisation syndicale et que les syndicats doivent rester indépendants de l'appareil

d'Etat, tout en assurant leur collaboration à l’édification socialiste et à la défense de l'Etat révolutionnaire.

f) Tous les partis, les groupes et les tendances politiques prolétariennes et paysannes qui acceptent la nouvelle légalité révolutionnaire devront garder le droit de s'organiser et de s'exprimer librement.

Dans les phases ultérieures de la révolution, dans le processus d'industrialisation et de planification économique, la classe ouvrière est destinée à jouer un rôle décisif. En même temps, la nécessité d'un appareil étatique, économique et administratif, beaucoup plus organique et articulé, s'impose de plus en plus objectivement. Sur ce plan soi le rôle de la classe ouvrière sera irremplaçable.

Ainsi, en même temps s'accentue l'exigence d'une direction révolutionnaire marxiste conséquente, apte à surmonter l'empirisme, les limites et les contradictions de la direction actuelle, et se créent des conditions plus favorables pour sa formation.

Le rôle du parti révolutionnaire sera fondamentalement d'assurer à la révolution, dans ses étapes ultérieures, cette direction consciente des buts ultimes de la révolution, et capable aussi bien de fixer les objectifs transitoires que de choisir les moyens adéquats.

Cette direction devra en même temps réaliser la destruction des derniers vestiges de l'impérialisme et du capitalisme indigène, et veiller au danger d’une bureéaucratisation qui, bien que limitée aujourd’hui par le dynamisme des masses, existe fondamentalement partout où se retrouvent les conditions objectives présentes à Cuba (état économique arriéré, bas niveau culturel et technique, pression de l'extérieur sur la révolution).

Le parti révolutionnaire devra d'autre part insister particulièrement sur la perspective d’une Fédération socialiste de l'Amérique latine comme véritable solution aux problèmes économiques et sociaux de cette région du globe, en commençant par mettre en avant la tâche stratégique de la Fédération socialiste pour l'ensemble de l'Amérique centrale, comme élément puissant de mobilisation des masses.

Résolution approuvée au 6° Congrès mondial de la IV* Internationale (janvier 1961).

2. Les leçons de la Révolution cubaine

La révolution cubaine et l'Etat ouvrier qu'elle a créé sont des réalités concrètes historiques, comme les révolutions russe, chinoise, expression des aspirations de toutes les masses coloniales et semi-coloniales à se libérer de l'exploitation impérialiste et à une vie meilleure.

Maïs Cuba n'est pas un cas unique, exceptionnel; c’est le point culminant d’un processus qui est parti d'un niveau commun à tous les pays sous-

développés, combiné à des particularités nationales. Ceci signifie que les autres peuples peuvent aussi suivre les lignes générales de la voie cubaine, adaptées aux caractéristiques nationales, régionales ou locales.

C'est pour cela, parce que Cuba est un exemple de ce que peuvent faire les masses révolutionnaires d’un pays semi-colonial conduites par une direction correcte, qu'il est nécessaire et utile d'en

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es enseignements, les expériences et les leafin qu'elles soient assimilées par les avants révolutionnaires du monde colonial et semionial.

Le chemin de la civilisation pour les pays sous-développés

Le développement inégal a partagé le monde en avancés, industrialisés et en pays arriérés. remiers se sont développés en dominant les ds, en en faisant des colonies et des semi- Mais celles-ci, dès le début, cherchèrent bérer de cette domination. L'idée de leur on était liée à celle de rattraper leur retard s pays avancés. deux guerres mondiales et la victoire de la on russe, yougoslave et chinoise élargirent mulèrent les soulèvements et les révolutions euples coloniaux. Aujourd’hui, la grandiose isation du monde colonial qui ébranle les fons du monde capitaliste et qui ouvre les chedu progrès illimité des Etats ouvriers, suit ours. De grandes masses, retardées économent et culturellement, manifestent leurs dé- 2 profiter des biens de la civilisation contem- 2. Dans leurs luttes permanentes, marquées rs et de succès, elles ne cherchent pas seulel'égalité politique des droits avec les nations loppées dans une indépendance formelle, mais quent et exigent une égalité des conditions nce. La libération nationale de la dominapérialiste est liée aux idées de développede diversification économique et d'amélioraes conditions de vie des masses. bourgeoïisies et les petites bourgoisies na- , se faisant l'écho de ces larges courants se, ont avançé quelques revendications de e, préconisant un développement économis toucher les structures capitalistes. Les s de ces directions se heurtèrent violemment éalité mondiale de notre époque ; il ne pouen être autrement. z développement d'un pays arriéré exige des ux et un fonds d’accumulation nécessaire au cement des travaux de développement, dont t précisément privé parce qu'il est un pays olonial et arriéré. Les bourgeoïisies et petites geoisies ne veulent pas enlever aux impériat=s la plus-value qu'ils tirent de ces pays, elles zulent pas confisquer les revenus des terres ns une indemnisation. Elles ne favorisent pas non une planification de l'économie, pour exploiressources naturelles sous contrôle de l'État. Le besoin de capitaux, sans modification de la ure du pays sous-développé, ne peut être it, exclusivement ou en partie, que grâce à = capitaux étrangers. Les directions bourgeoises tites-bourgeoïises qui suivirent au départ les es mobilisées contre l'impérialisme, se retrouprisonnières de celui-ci. Mais l'importance rédes crédits accordés par l'impérialisme, leur ion à des travaux secondaires, les conditions qu les accompagnent, s'opposent aux désirs de déw=loppement économique et d’industrialisation des es arriérés. Telle est l’histoire des peuples latino-américains t la dette à l’impérialisme yankee augmente que jour, mais qui ne peuvent sortir de leur érable retard | Les bourgeoisies et petites bourgeoisies natio-

nales, politiquement, tournent en rond. Sous la pression des masses mobilisées, désireuses d'en avoir le contrôle, elles prennent la tête de la lutte d'indépendance nationale et brandissent les drapeaux du développement économique; mais, comme elles ne sortent pas des cadres capitalistes, elles retombent sous la domination impérialiste, ce qui signifie : oppression nationale et retard. Sous la domination impérialiste, jamais aucun pays sous-développé ne pourra progresser et atteindre le niveau de développement des pays industrialisés. C'est ce que nous apprend l'histoire. Les directions bourgeoises, dans la situation mondiale actuelle, ne peuvent pas remplir les tâches d'indépendance nationale, économique et politique ; elles ne peuvent pas développer l'industrialisation, réaliser l'unité nationale, planifier leur développement ni faire une véritable réforme agraire. C'est dire qu'elles ne peuvent pas ouvrir, comme l'avaient fait les bourgeoisies des xvII‘, XVIII et x1x° siècles, une période de développement des forces productives qui transforme les colonies et les semi-colonies en pays capitalistes avancés. La bourgeoisie des pays sous-développés, à l'étape actuelle d’agonie et de pourrissement de l'impérialisme, est incapable de remplir les tâches propres de sa classe, réalisées dans les pays métropolitains pendant la période de montée du capitalisme.

Face à cette voie bourgeoise sans avenir qui a consolidé les chaînes de l’oppression et augmenté le retard des pays sous-développés au lieu de les libérer et de les faire progresser, nous, marxistes révolutionnaires et trotskystes, avons avancé la voie révolutionnaire d'expropriation de l'impérialisme, de liquidation des exploiteurs nationaux, d’une réforme agraire radicale, de réalisations des tâches démocratiques bourgeoises ajournées, combinées aux tâches proprement socialistes culminant dans la construction de l'Etat ouvrier.

Les grandes mobilisations de masses coloniales ont suivi deux voies. Sous une direction bourgeoise, elles sont allées à la stagnation et à la défaite, les aspirations au développement et à l'amélioration du niveau de vie restant insatisfaites. Sous une direction révolutionnaire, elles triomphèrent, montrant que le chemin de la civilisation pour les pays sous-développés passe par la destruction de l'ordre capitaliste et impérialiste et mène à la coristruction du socialisme.

Cuba et la Bolivie : deux voies, une seule victoire

La révolution cubaine a suivi la voie révolutionnaire et c'est pour cela qu'elle à été capable de construire le premier Etat ouvrier latino-américain. Nous affirmons qu'il n'y a là ni fatalisme, ni processus unique et exceptionnel, nous affirmons que n'importe quel pays latino-américain, dans <s conditions objectives continentales et mondiales actuelles, peut arriver à la fin victorieuse de Cuba. Pour comprendre cela, rien de mieux que de comparer le processus cubain et le bolivien afin de comprendre les causes des résultats différents.

Pour commencer, reconnaissons que la Bolivie comme Cuba, avant leur révolution, étaient des pays typiquement semi-coloniaux, formellement indépendants, mais entièrement dominés par l'impérialisme. Comme toute semi-colonie, elles étaient monoproductrices : Cuba, le sucre et la Bolivie, l'étain. Ces sources de richesse étaient contrôlées

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par les entreprises impérialistes. Dans chaque pays, la terre est aux mains des latifundistes et, pire, en Bolivie existait un servage de type féodal.

Le commerce, les banques, les transports et les principales activités économiques étaient contrôlées par l'impérialisme. Dans aucun de ces pays, on n'avait diversifié et développé l’industrie manufacturière ; en conséquence la bourgeoisie nationale, impuissante et parasitaire, dépendait des miettes laissées par les entreprises impérialistes au service desquelles était organisée toute la vie économique et politique nationale. Les gouvernements successifs, loin de représenter les intérêts nationaux, étaient des agents de l'impérialisme.

Le peuple — la classe ouvrière, les paysans, la petite bourgeoisie pauvre — vivait dans une situation de misère, d’arriération et d’humiliation. Ils étaient des étrangers dans leur propre patrie, discriminés et sans droits, face à l'étranger : l’agent impérialiste tout-puissant et exploiteur.

Les révolutions cubaine et bolivienne se sont donc développées à partir de cette même situation de dépendance, de pauvreté et d’arriération.

Le 9 avril 1952, en Bolivie, les masses ont renversé le gouvernement oligarchique du général Hugo Ballivian. Le projet initial de coup d'Etat des militaires, des carabiniers et du M.N.R: se transforma en insurrection populaire avec l'intervention du prolétariat des usines de La Paz et celles des secteurs paupérisés de la petite bourgeoisie. Le coup d'Etat échoua, l'insurrection à laquelle participa le P.O.R? triompha. Mais à cause de l’organisation insuffisante du P.OR. le pouvoir politique, au lieu de tomber entre ses mains, échoua dans celles du parti petit-bourgeois du M.NR. Ceci signifie que les masses triomphèrent de l’armée et de l'oligarchie, mais ce ne sont pas elles qui prirent le pouvoir. Le parti petit-bourgeois soidisant de gauche et anti-impérialiste, leur déroba la victoire.

Dès le début de la révolution bolivienne, s'opposèrent deux lignes politiques différentes, deux conceptions contraires, la position marxiste-révolutionnaire exprimée par le P.OR. et la position bourgeoise capitaliste du M.NR. La première réclamait la lutte radicale contre l'impérialisme, la participation active et organisée des masses au gouvernement et, dans l'économie, une véritable révolution agraire, enfin la substitution de la direction petite-bourgeoise par la direction du prolétariat afin de former le gouvernement ouvrier et paysan. Le M.NR. au pouvoir, affirmant le caractère démocratique-bourgeois de la révolution, avait pour but la formation d'une bourgeoisie nationale forte, développant un capitalisme indépendant en Bolivie.

Dans la lutte et l'affrontement de ces deux conceptions durant les premières années de la révolution, le M.NR. se vit contraint de faire des concessions aux masses. Pour ne pas tomber, il dut ordonner la réforme agraire, nationaliser les mines, établir le contrôle ouvrier, etc. Mais, alors que le M.NR. cédait à la pression des masses, il dénaturait ces conquêtes, les vidant de leur contenu révolutionnaire. La réforme agraire fut réduite à une distribution de titres, sans résoudre les problèmes techniques et économiques. La nationa-

1. Mouvement Nationaliste Révolutionnaire. 2. Parti Ouvrier Révolutionnaire, Section Bolivienne de la IV* Internationale.

lisation des mines, au prix de fortes indemnisations, priva de tout capital l'industrie extractive ; le contrôle ouvrier fut délégué à un seul mandant

ayant des pouvoirs que la

constamment.

ureaucratie diminuait

Le commerce, les banques, les autres entre-

prises impérialistes ou n. touchées.

ationales ne furent pas

À peine engagé, le processus révolutionnaire s'arrêtait. Peu à peu, les conquêtes des masses étaient récupérées ; l'impérialisme était libre de pénétrer dans le pays et devenait l’allié du M.NR.

et de son gouvernement.

L'armée fut réorganisée et mise, ainsi que la

police, sous le contrôle

yankees. Quand le M.NR.

de missions militaires et le gouvernement de

Paz Estenssoro se révélèrent incapables de contenir les masses, cette armée exécuta le coup d'Etat

préventif du 4 novembre

964 et assuma le contrô-

le total du pouvoir politique. Le gouvernement militaire, d'abord sous la forme de” junte militaire, puis sous la présidence de

Barrientos poursuivirent par le M.NR. : la destruct

œuvre laissée inachevée ion de toutes les conqué-

tes des masses et le démantèlement des syndicats, accompagnée d’une diminution des salaires, d'atta-

ques contre la propriété

e l'Etat ; ils convertirent

ainsi le pays en colonie yankee.

. La révolution, sous la sie, aboutit au désastre.

direction de la bourgeoi- L'économie ne s'est pas

développée, la production minière a baissé de

50 %, frisant la faillite; nouveau accès au pétro

l'entreprise d'Etat de la Y.P.F.B:; paralysée ; la production

nufacturière est à moitié agraire est en baisse; le

les yankees, ayant de e, étouffent aujourd'hui l'industrie ma-

chômage est en hausse;

les conditions de vie du peuple sont aggravées par

la misère : voici les résu gouvernement du M.NR.!

tats de douze années de

La révolution bolivienne, sous la direction du MNR, n'a pas mené à l'indépendance nationale,

n’a pas développé l’écon.

omie, n’a pas amélioré

l'existence des masses. Enfin elle finit par redonner le pouvoir aux militaires et aux oligarchies renversées par l'insurrection de 1952.

Le chemin suivi par la

révolution cubaine, sous

la direction de Fidel Castro, Che Guevara et le

mouvement du 26 juillet, ne fait aucun doute naires de la Sierra

leurs déclarations au départ limitées,

fut bien différent. S'il

qe début, les révolutionaestra proposaient, dans

« d’humani-

ser » le capitalisme, d'organiser un gouvernement

démocrate national, très

vite, poussés par les

exigences de la lutte et par leurs contacts avec les paysans sans terre, ils se virent obligés d'esquisser un programme avancé de réforme agraire. Puis, alors qu’ils étaient au pouvoir, et pour s’y maintenir, ils répondirent aux attaques de l'impérialisme et des exploiteurs nationaux par des mesures de liquidation de l'appareil économique, politique et militaire du régime capitaliste. Pour affronter ses

ennemis, Castro encourag, vrières, paysannes et pop

ea les mobilisations ouulaires ; il s’'appuya sur

elles et approfondit la révolution. À la réforme agraire commencée dans la Sierra Maestra, succédèrent les nationalisations des entreprises impérialistes et du capital national, puis la réforme

urbaine, la réforme monét:

3. Yacimientos Petroliferos Fiscales Bolivianos

aire, la réforme de l’édu-

entreprise d'Etat du Pétrole.

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mm {5

la planification de l’économie, l’industriadiversifiée de la production et l'élévation = mwsau de vie des masses paysannes ct urbaines. olution de la vieille armée succéda l’orgam=2nion armée du peuple, dans les milices et l’arme rebelle. processus mena inévitablement à la formal'Etat ouvrier cubain, le premier d’Amérie. Mais, pour arriver à ce stade, la direcla révolution a dû s'épurer : à mesure que volution avançait et que les masses conquéleurs droits, les éléments bourgeois et petitss abandonnaïent ses rangs et rejoignaient impérialiste contre-révolutionnaire. La n cubaine fut dirigée contre l'impériala bourgeoisie nationale. Pour vaincre, le ment de Fidel s'appuya sur les masses , sur les masses coloniales du monde et Etats ouvriers. Au contraire, en Bolivie, le nement du M.NR, s’alliant à l'impérialisme les masses, se trouvait internationalement tés du monde occidental impérialiste, contre p de la révolution socialiste. % sept années d'intervalle, les révolutions cuet bolivienne sont parties à peu près du niveau, mais ont suivi des chemins diffé- L'attitude de leurs directions fut aussi oppodirection castriste s’allia d'abord aux massannes, puis ouvrières, en les mobilisant = l'impérialisme et le capitalisme national; rection du M.NR. s'écarta des masses, les et s'unit à l'impérialisme et à l’oligarchie enne. conséquence, la révolution bolivienne fut e à l'échec, à la crise et à la plus grande endances possibles, alors que la révolution ne triomphante développa son économie, assubération nationale et sociale et améliora le de vie du peuple. Nous voyons là que, de deux révolutions ayant mes possibilités de vaincre, mais qui suivent es différentes, une seule finit par triompher, ses du fait de la fatalité, mais en raison de conceptactiques et stratégiques différentes de leurs ions.

LES LEÇONS QUI SE DEGAGENT DE LA VICTOIRE CUBAINE

Sans doute, cette conclusion générale n'est pas sante; il faut tirer concrètement les leçons révolution cubaine. Il faut apprendre ce aut faire pour conduire les masses à la vicet quelles sont les erreurs qui mènent à la e, comme dans le cas de la Bolivie, afin de mouvoir les éviter.

_ A notre avis, les principales leçons qui confir- =<at la théorie trotskyste sont :

z) Le processus révolutionnaire est permanent et sans étapes.

La première leçon théorique et pratique de la on cubaine nous apprend que le processus lutionnaire, dans les pays coloniaux, ne se dims= pas en étapes, pas plus qu'il ne s'arrête à une “zpe intermédiaire. . Dans un processus ininterrompu, la révolution se l'impérialisme et liquide le régime capita- Es national. C'est la condition de la victoire, de

la libération politique et du développement économique.

Le processus cubain ne s'arrêta à aucune étape intermédiaire : il aboutit à la construction de l'Etat ouvrier. C'est la raison de son triomphe. En Bolivie, au contraire, après un premier pas, la révolution fut arrêtée et c'est pour cela précisément qu'elle se décomposa et qu’elle fut battue : les militaires prirent le pouvoir, après douze années de luttes. À Cuba, au bout de deux ans, il existait un Etat ouvrier. Ïl fut démontré que, pour progresser et devenir un pays libre, en voie d'industrialisation, tout pays arriéré, colonial ou semicolonial, doit lier la lutte contre l'impérialisme et la lutte contre le capitalisme national, en passant des tâches démocratiques bourgeoises nationales aux tâches d'ordre socialiste, en accord avec les intérêts de la classe ouvrière. La réalisation ininterrompue et combinée de ces tâches assure la victoire politique et ouvre le chemin du développement économique. Dans ce processus, la direction de la révolution doit s’épurer, se séparer des éléments bourgeois ou petits-bourgeois qui accompagnèrent la révolution ; elle doit devenir une équipe marxiste-révolutionnaire, qui est l'avant-garde de la classe ouvrière, de la paysannerie et des secteurs pauvres des classes moyennes.

Ce processus fut net à Cuba : le 1“ janvier 1959, Batista tombe et un gouvernement présidé par Manuel Urrutia, dont le chancelier est Miro Cardenas, est constitué, Le 16 février, ce dernier s’en va et Fidel Castro entre au gouvernement; le 18 juillet, après une crise, Urrutia quitte le gouvernement ainsi que ses ministres; Raul Castro et Che Guevara les remplacent. Enfin, le 16 avril 1961, Fidel Castro proclame le caractère socialiste de la révolution. Cette décantation de la direction révolutionnaire naît des progrès du processus et des mesures radicales adoptées.

Les premières mesures du nouveau gouvernement visèrent à améliorer les conditions de vie du peuple : on décréta la baisse des tarifs de l'éleciricité le 3 mars 1959; la baisse des loyers le 6 mars de la même année; la réforme agraire le 17 mai. La loi de TnRerAAOn des biens mal acquis du 13 décembre 1959 est déjà plus avancée, car elle signifie l'expropriation des expropriateurs. L'année suivante, aux mois de juillet et d'août, commence la nationalisation des entreprises impérialistes yankees ct l'Etat instaure le monopole du commerce extérieur. Le 13 octobre 1960, on nationalise les banques et 383 entreprises industrielles et commerciales du capital financier et national ; le 14 du même mois, c’est-à-dire le jour suivant, on proclame la loi de réforme urbaine ; puis on nationalise le commerce intérieur, etc. Ainsi, le pouvoir économique impérialiste et la bourgeoisie nationale sont éliminés. La propriété capitaliste disparaît pratiquement de Cuba révolutionnaire. La petite propriété subsiste, mais constitue un élément secondaire et ne change pas la situation générale socio-économique de l’île, bien que la direction doive se préoccuper de la faire disparaître peu à peu.

Les faits cités sont inséparables les uns des autres. Les mesures de caractère national-démocratique vont de pair avec celles de caractère soc'aliste. Quels que soient les efforts qu’on fasse, il est difficile de distinguer deux étapes dans le processus cubain, chacune avec des mesures spécifiques et différenciées. Le schéma de la révolution par étapes existe seulement dans la mentalité

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LG

réformiste et opportuniste des staliniens et des petits bourgeois qui prétendent freiner tout processus révolutionnaire.

Comme nous le voyons, les masses des pays arriérés se refusent à diviser leur révolution en étapes, elles ne veulent pas seulement combattre l'impérialisme pour l'indépendance nationale, elles veulent en plus régler les comptes de leurs exploiteurs nationaux. Les masses n’acceptent pas de sortir de l'exploitation impérialiste pour rester sous l'exploitation des bourgeoisies nationales.

En Bolivie, la direction du M.NR. n’a pu être écartée et remplacée par une direction ouvrière marxiste. Le M.NR. arrêta le processus à mi-chemin, à un point satisfaisant pour ses intérêts de classe, en créant une caste de nouveaux riches, oubliant les intérêts nationaux et ceux des classes exploitées. Ceci serait arrivé à Cuba si la première crise politique s'était résolue en faveur de Miro Cardona et de Manuel Urrutia et si ceux-ci s'étaient maintenus au gouvernement.

La révolution bolivienne n’a pas liquidé le capitalisme national; au contraire, elle l'a appuyé en cherchant à développer une bourgoisie forte et, devant la mobilisation indépendante des masses, elle appela à l’aide l'ennemi de la veille, l'impérialisme. Les capitalistes nationaux s’allièrent à l'impérialisme contre les masses.

C'est négativement que la Bolivie confirme la leçon cubaine. On arrive à la victoire et à l'édification d’une société nouvelle, socialiste, uniquement par la lutte permanente, ininterrompue, en chassant l'impérialisme et en liquidant le capitalisme national.

Les deux expériences, positive à Cuba et négative en Bolivie, confirment la thèse trotskyste de la révolution permanente, selon laquelle toute révolution dans les base d’un large front unique, mais doit, pour réussir, se donner une direction prolétarienne, marxiste révolutionnaire, qui ne s'arrête pas aux tâches démocratiques et assène des coups de plus en plus violents au capitalisme, tout en réalisant les tâches socialistes.

La révolution cubaine est l'exemple vivant de ce que donne, dans la pratique, la théorie trotskyste.

Les trotskystes luttent pour amener la classe ouvrière au pouvoir avec ses alliés naturels, la paysannerie et les classes moyennes pauvres, et pour la formation de gouvernements ouvriers et paysans. Les réformistes et les révisionnistes staliniens, ainsi que les tendances bourgeoises, opposent à la thèse trotskyste la théorie de la révolution par étapes : dans une première étape, la classe ouvrière doit appuyer la bourgeoisie pour qu'elle prenne le pouvoir et industrialise le pays. Au cours de l'autre étape, plus lointaine, le nouveau prolétariat postule le pouvoir politique. Cette théorie s'est appliquée en Bolivie et s'est révélée fausse,

arce que la bourgeoisie au pouvoir ne libéra pas e pays de l'impérialisme et ne le développa pas ; unie à l'impérialisme, elle s’appliqua à exploiter les masses. En revanche, la théorie trotskyste s'est appliquée à Cuba et a amené la défaite complète de l'impérialisme et des exploiteurs nationaux, ouvrant la voie de la construction du socialisme.

b) Le rôle de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie.

Il faut insister. Il se dégage de ce qui a été

ays arriérés commence sur la .

dit antérieurement que le sort d’un processus révolutionnaire dépend de la nature de la direction. Si la bourgeoisie capitaliste ou la petite bourgeoisie ne peuvent être écartées, comme en Bolivie, la révolution est condamnée à l'échec ou, du moins, à la stagnation et à la paralysie et les conquêtes des masses ainsi que les conquêtes démocratiques courent le danger d'être récupérées.

À l'étape impérialiste actuelle, ces classes sont incapables de diriger le processus révolutionnaire. À Cuba, après les premiers succès de la Sierra Maestra, de nombreux secteurs petits-bourgeois se sont joints à la lutte. Après la victoire et la prise du pouvoir, d’autres se rallièrent au gouvernement. Mais quand on décréta la réforme agraire, puis les nationalisations, ces éléments commencèrent à critiquer et à saboter la révolution, à se battre dans leurs propres rangs, prenant même les armes, comme ce fut le cas dans l’Escambray. Très vite, tous ces éléments révélèrent leurs liens avec les entreprises étrangères et les agents de la tyrannie batistienne. Les leaders de la pente heure, à commencer par Urrutia, Hubert Matos, etc. passèrent à la contre-révolution.

Ainsi dans la pratique et plus seulement en théorie, l'incapacité de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie en tant que classe est apparue : impuissance à accompagner la révolution jusqu'à son dénouement final. Si elle peut se maintenir au pouvoir, elle freine le processus et le dévoile, si elle en est chassée, elle passe à l'ennemi avec armes et bagages.

c) La lutte armée et les guérillas

Quand la dictature capitaliste bouche toute perspective démocratique, quand les méthodes normales de lutte se heurtent à l'appareil de répression inébranlable du gouvernement, quand l'exercice le plus simple des droits démocratiques conduit au chômage, à la prison, à l'exil, il n'y a plus d'autre possibilité, pour le peuple, pour les masses et pour leur avant-garde que de prendre les armes et d'organiser l'insurrection.

Les théories révisionnistes, élaborées par le stalinisme, sur le passage pacifique au socialisme, sont non seulement fausses et sans application dans les pays sous-développés, mais, en plus, elles sont très utiles aux oligarchies et leurs gouvernements qui s'en servent habilement pour endormir les masses et combattre « l'extrémisme » de l'avantgarde révolutionnaire.

Dans la plupart des pays coloniaux et semicoloniaux, particulièrement en Amérique latine, le pouvoir politique se trouve entre les mains de cliques militaires ou d'oligarchies minoritaires issues d'élections truquées imposées par l'armée et la police. Dans la plupart de ces pays, les libertés démocrarquee ont été abolies pour les masses et l'avant-garde, La crise du régime parlementaire n’a pas d’issue. Pratiquement, le Parlement n’a plus aucun sens, même pour l'utiliser en tant que tribune, car la fraude électorale est telle que ce n'est plus qu'un instrument inconditionnel du gouvernement.

Dans tous les pays d'Amérique latine et dans la plupart des pays dominés, il n’y a que la lutte armée qui permette de lutter correctement contre les cliques gouvernementales. Tout le reste n'est que pur charlatanisme. La critique, verbale ou

rite, limitée par la répression, n’est qu’une farce,

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Les masses peuvent écouter les critiques mais elles ne sont pas convaincues car elles ne voient pas de volonté organisationnelle et militante dirigée contre le régime; elles perçoivent ces critiques comme une façon de s'adapter aux conditions créées par les dictateurs.

Cuba a prouvé que, dans ces conditions, la lutte armée est une réponse qui permet de libérer le peuple. À Cuba, l'action armée sous forme de guérillas a détruit l’armée la mieux équipée d'Amérique latine et engendré une extraordinaire mobilisation des masses.

D'une façon générale, la guerre de guérillas cubaine a eu les résultats suivants :

1) Elle a provoqué la décomposition des sphères gouvernementales et amplifié la crise.

2) Elle a sapé le moral de l’armée : cette armée, sans foi et sans moral, s’est effondrée comme un château de cartes, en dépit de son armement, de son aviation, de son artillerie et de ses bombes au napalm.

3) Elle a affermi la confiance des masses populaires en leur propre force et stimulé leur esprit combatif. Le scepticisme et la méfiance provoqués par l'opposition verbale à la dictature et par les combines des partis traditionnels avec Batista ont été remplacés par un esprit nouveau, radical et Éambeti Les masses, face à la décision et à la fermeté des combattants, ont été gagnées à la lutte et l’action révolutionnaire : elles ont été stimulées, leur confiance s’est accrue, leur force Jatente s’est déchaînée et de façon irrépressible et indomptable, elles ont soutenu les combattants de la Sierra Maestra.

Dans les conditions actuelles, les résultats de Ja guérilla cubaine peuvent se reproduire dans n’importe quel pays d'Amérique latine. C'est pour cela que nous disons que la guérilla est indiscutablement le chemin que les révolutionnaires doivent nécessairement parcourir pour libérer les peuples de l'exploitation capitaliste et impérialiste.

On a beaucoup critiqué l'action armée et la guérilla. Il y a deux critiques qui méritent d'être analysées : 1) les partisans du passage pacifique au socialisme accusent les guérillas de constituer une tentative aventuriste et putschiste; 2) on affirme qu'il est contraire aux enseignements de Marx, Lénine et Trotsky de prétendre créer des conditions objectives avec quelques fusils et un petit groupe d'hommes téméraires, en se substituant de plus à l’action des masses et à celles du parti révolutionnaire.

La première critique est tendancieuse et manque de fondement. Les partisans du «passage pacifique au socialisme » devraient nous indiquer dans quel pays la bourgeoisie et l'oligarchie ont aban- Eine, le pouvoir à l'amiable et sans lutte. Cet argument ne mérite pas qu'on s’y attarde.

Les révolutionnaires cubains ont avancé la lutte armée à une époque caractérisée par la faillite de la démocratie bourgeoise, une époque de dictatures impitoyables, où les directions syndicales sont bureaucratisées et les partis marxistes traditionnels très faibles, une époque de crise des directions révolutionnaires. Si nous reconnaissons la valeur, actuellement, de la lutte de guérillas, c'est que nous partons d'une vérité indiscutable : les conditions objectives pour faire la révolution

sont plus que müres. Le capitalisme et l'impérialisme sont pourris et ils attendent depuis longtemps leurs fossoyeurs.

La guerre de guérillas ne crée pas les conditions objectives, ces conditions existent. La guérilla, en tant que mouvement politique, social, militaire, part de la situation sociale actuelle. Sa justification est d'autant plus grande qu'alors que ces conditions objectives sont müûres, les partis ouvriers marxistes traditionnels ne peuvent mobiliser les masses vers une grève insurrectionnelle pour prendre le pouvoir, forme classique de lutte du prolétariat.

I] n’est pas vrai que la guérilla diminue le rôle du parti révolutionnaire, au contraire elle le renforce, le développe, le perfectionne. En Yougoslavie, en Chine, au Vietnam, ce sont les partis communistes qui ont dirigé la guerre de guérillas. A Cuba et en Algérie, où les partis ouvriers traditionnels étaient incapables de sortir de leur passivité, de leur déviation et de leur conservatisme, ils ont été remplacés par des groupes nouveaux qui ont joué le rôle de partis.

La guérilla ne peut être considérée seulement en tant que lutte armée, il faut la considérer comme étant inséparable de la lutte politique globale du peuple pour sa libération nationale et sociale. La guérilla est le bras armé de ce peuple, destiné à miner les forces armées des oppresseurs, forces qui permettent au capitalisme de se maintenir. Par conséquent, la guerre de guérillas n'est destinée à remplacer ni l’action de masses, ni d’autres formes de lutte. Nous pouvons dire que la guérilla est la continuation de la lutte des classes au moyen des armes, à un moment particulier, sans exclure les autres formes de lutte qui doivent plutôt la compléter.

L'une des erreurs les plus graves que la guérilla pourrait commettre serait de se couper des masses urbaines. La lutte armée à la campagne et la mobilisation des villes doivent se combiner pour assurer le triomphe final.

La guérilla en tant que méthode, telle que la revendiquent les Cubains, peut s'appliquer dans tous les pays sous-développés, même si la forme qu'elle prend varie suivant les particularités de chaque pays. Là où il y a une paysannerie nombreuse, où le problème de la terre n'est pas résolu, ce sont les paysans qui la mettent en mouvement afin de résoudre, les armes à la main, le problème agraire, comme cela s’est passé à Cuba dans la Sierra Maestra. Mais dans d’autres pays, ce seront le prolétariat et la petite bourgeoisie radicale des villes qui constitueront les contingents guérilleros.

En Bolivie, par exemple, on a réalisé une réforme agraire qui, bien que limitée, a résolu le problème fondamental de la terre. Pourtant la guerre de guérillas est le chemin nécessaire pour renverser la dictature militaire. Dans ce cas ce sont les mines et les bidonvilles de banlieue qui seront propices à la formation de guérillas, ainsi que certaines régions agraires où les conditions de vie sont très difficiles. Les paysans des régions très peuplées qui ont reçu un titre de propriété de terrain, mais dont le retard social et A misère n'ont pas changé, pourront participer, eux aussi, à la lutte sous l'influence du prolétariat. Les réformes agraires capitalistes, comme celle qui a eu lieu en Bolivie par exemple, ou celles du même type à venir, sont si limitées qu'elles ne peuvent faire de la paysannerie une force conservatrice ; cette transformation ne pourrait concerner que les

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directions vendues, bureaucratisées des organisations paysannes. En Bolivie, les paysans ne seront pas des ennemis de la guérilla. Au début, ils la regarderont et ensuite deviendront des révolutionnaires actifs car la misère et le retard social dans lequel ils vivent continuent à en faire des révolutionnaires potentiels.

Le processus cubain a définitivement enseveli les théories révisionnistes du stalinisme sur le passage pacifique au socialisme et la coexistence pacifique.

d) Le rôle du parti révolutionnaire.

On a répété avec insistance que le processus cubain remettait en cause les thèses marxistes sur la nécessité d'un parti. On a même dit qu'un parti n'était pas nécessaire parce que les masses peuvent prendre le pouvoir sans lui. Il est vrai que l’une des caractéristiques les plus remarquables de la révolution cubaine tient au fait qu’elle s'est réalisée sans la participation de ce qu'on appelle les partis ouvriers et même malgré leur désaccord. C'est ce qui explique qu'on aït pu en tirer une conclusion simpliste : les masses pourraient prendre le pouvoir sans la direction d'un parti marxiste-révolutionnaire.

A Cuba, le travail révolutionnaire socialiste remonte au début de la deuxième moitié du siècle dernier. À la fin du xix° siècle, les idées de Marx étaient assez connues dans l’île. Au cours des premières années de notre siècle, les premiers partis ouvriers sont nés avec une orientation marxiste clairement définie. Après la dégénérescence de la Troisième Internationale et la bureaucratisation stalinienne, le mouvement ouvrier cubain n’est pas resté étranger aux luttes soutenues par l'opposition de gauche et ensuite par la Quatrième Internationale.

Le Parti Communiste, après d'innombrables fusions et beaucoup de manœuvres, adopta le nom de Parti Socialiste Populaire, nom qu'il a gardé jusqu'à la révolution castriste. En dépit de l’ancienneté et de l’influence de ce parti, la révolution dirigée par Castro n’en fit guère de cas. Le P.S.P. combattit même la guérilla de la Sierra Maestra, en qualifiant Fidel d’aventurier et de putschiste.

Cette expérience a une grande valeur. À notre époque, nous assistons à la marche révolutionnaire tumultueuse des peuples coloniaux et semi-coloniaux. La force des masses secoue les fondements de la société capitaliste. L'avalanche révolutionnaire laisse de côté la bourgeoisie des pays sousdéveloppés et construit ses propres instruments pour la lutte, dans un climat idéologique et politique grandement influencé par les idées marxistes et par le triomphe objectif des pays socialistes.

À Cuba, alors que sévissait une dictature insupportable, les partis ouvriers traditionnels n'ont pas pu jouer leur rôle et diriger les masses, parfois à cause de leur faiblesse organisationnelle et, d’autre part, d’une position politique erronée qui les amena à collaborer avec Batista, comme le fit le parti communiste stalinien. C’est dans ces circonstances qu'un groupe de jeunes décidés à lutter, créent le Mouvement du 26 Juillet, expression des besoins historiques du moment et organisent ensuite dans la Sierra Maestra l'Armée Rebelle en s'appuyant sur de larges couches de la paysannerie. Ces formations politiques nouvelles ont, de manière exceptionnelle, joué le rôle du parti

1. Organisations Révolutionnaires Intégrées,

marxiste révolutionnaire, en se substituant, dans les faits, aux partis traditionnels qui n'avaient pas pu se montrer à la hauteur des tâches politiques du moment.

Il n'est pas évident que, sans parti, les masses cubaines auraient pris le pouvoir et commencé une révolution socialiste. L'Armée Rebelle et le Mouvement du 26 Juillet ont joué le rôle du parti. Cette expérience peut se renouveler dans tous les pays où les partis ouvriers et communistes ne sauront pas diriger les masses et commencer la lutte armée insurrectionnelle et tomberont dans le conservatisme et la stagnation politique. Si un parti marxiste ne joue pas son rôle historique, il est élémentaire qu'il soit remplacé par de nouvelles forces politiques. Penser le contraire serait tomber dans le fatalisme ou le messianisme.

Dans les conditions actuelles où le rapport des forces est favorable à la révolution et la faiblesse des bourgeoisies semi-coloniales est extrême, ces partis pourront être remplacés par d’autres, comme à Cuba. La révolution et les masses ne peuvent attendre et dans des circonstances déterminées, elles suivront ceux qui, par leur audace et leur courage, 1 PDRRON le plus fort leurs ennemis, ceux qui s’efforceront des afin de mener jusqu'à son terme le processus historique. D'autre part, si autrefois la formation d'une équipe politique pouvait durer plusieurs années, de nos Jours, la mobilisation tumultueuse des masses coloniales, les progrès des Etats ouvriers et la conscience sociale grandissante permettent de former des équipes politiques en peu de temps.

Il est vrai que le Mouvement du 26 Juillet et ensuite les guérillas de la Sierra Maestra n'ont pas eu, au début, une conception théorique définie et ont été victimes de confusions et d'erreurs. Mais, après le ralliement des paysans sans terre et des ouvriers agricoles des plantations profondément mobilisés, suivis plus tard par le prolétariat des villes, la direction du Mouvement du 26 Juillet et de l'Armée Rebelle allait adopter des conceptions marxistes-léninistes, suivant dans la pratique le chemin de la révolution permanente formulée par Léon Trotsky.

La direction fidéliste, à travers son action ct son Speenees confirme la thèse selon laquelle les problèmes des pays arriérés ne peuvent être résolus que par le socialisme et non par de simples mesures démocratiques bourgeoises.

Le mérite indiscutable de la direction fidéliste du Mouvement du 26 Juillet et de l'Armée Rebelle est d’avoir su réussir la jonction et l'union avec les masses dans le cadre actuel de la situation mondiale et latino-américaine.

Pendant la période de construction du socialisme, après la victoire, ces directions ne furent plus suffisantes et le besoin d'un grand parti marxiste révolutionnaire se fit sentir. C'est alors que le stalinisme a joué un rôle : cessant de s'opposer à la révolution, il adopta une politique contraire en essayant de s’en emparer. La naissance des OR, du P.U.RS. et finalement du P.CC. reflète à la fois la nécessité d'un parti et la lutte entre la direction qui avait fait la révolution et les staliniens. Ceux-ci, aidés par la pression soviétique, tentent d’influencer le processus et encouragent la formation d'une tendance droitière et conserva-

Parti Unifié de la Révolution Socialiste, Parti Communiste de Cuba.

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trice. Le dénouement de ces frictions, qui devaient provoquer une crise, lors de l'affaire Escalante, sera très important pour l'avenir de l'Etat ouvrier cubain.

e) Le rôle de la paysannerie dans les pays arriérés.

L'existence d'un problème agraire dans la plupart des pays arriérés, explique la présence d’une importante masse paysanne, représentant une majorité écrasante de la population, qui se caractérise par son potentiel révolutionnaire extraordinairement explosif. Trotsky, dans la théorie de la révolution permanente, assigne à cette paysannerie un rôle important, exceptionnel dans la révolution, et déclare de façon catégorique que le prolétariat ne pourra vaincre sans son alliance.

La révolution cubaine a prouvé que dans les pays arriérés, les paysans peuvent jouer un grand rôle révolutionnaire en luttant pour la terre et pour se libérer de l'exploitation féodale et capitaliste, stimulant ainsi de manière très importante la classe ouvrière. La paysannerie des pays arriérés est étroitement liée au prolétariat. À Cuba, les ouvriers de l'industrie sucrière étaient extrêmement liés aux paysans. En Bolivie, les parents et la famille des ouvriers des usines et des mines vivent à la campagne. Ces mêmes ouvriers travaillent la terre avec eux pendant les vacances, mais quand ils sont à la campagne, ils amènent l'esprit de la classe ouvrière.

En cette époque de désintégration capitaliste et impérialiste, la rébellion paysanne est une caractéristique des pays arriérés. Cependant, le rôle de cette paysannerie a des limites et l'on ne peut parler de «révolution paysanne» ni de « gouvernement paysan ». Lorsque le capitalisme était dans une phase ascendante, la rébellion paysanne n'a pas donné le pouvoir à la paysannerie, elle a installé la bourgeoisie au pouvoir, faisant ainsi état des limites qui sont les siennes, lorsqu'elle doit assurer la direction du processus révolutionnaire. Aujourd’hui, face à un prolétariat qui constitue la classe la plus dynamique et la plus progressiste, la rébellion paysanne amène les représentants de la classe ouvrière au pouvoir sur la base de l'alliance des ouvriers et des paysans, alliance qui naît et se consolide au cours de la lufte.

Dans la victoire de la révolution castriste, la paysannerie a joué un rôle moteur. C'est à la pointe de ses baïonnettes que l'Armée Rebelle a réalisé la réforme agraire, mais elle a combiné cette tâche, qui relève de la démocratie bourgeoise, avec d’autres tâches de caractère socialiste, en fusionnant avec le mouvement ouvrier des villes et des centrales sucrières. C'est la présence du prolétariat qui à fait obstacle à l'influence libérale et bourgeoise et petite-bourgeoïse du régime et qui 2 ensuite impulsé la révolution dans une voie antiimpérialiste et anti-capitaliste.

f) Le fatalisme géographique.

Chaque fois que les révolutionnaires posaient le problème de la lutte pour le pouvoir ouvrier avant la révolution cubaine, on leur répondait que les conditions n'étaient pas réunies et que du fait qu'ils vivaient, d’un point de vue géographique, dans les domaines de l'impérialisme yankee, ils

ne pourraient même pas rester au pouvoir pendant 24 heures. À Cuba, les timorés, les réformistes et les opportunistes affirmaient que leur situation insulaire portait préjudice à la révolution, car la mer qui entourait le pays était un inconvénient qui favorisait l’invasion et le blocus. En Bolivie, c'est le non-accès à la mer qui était un inconvénient, car l'impérialisme pouvait encourager les pays voisins à intervenir et à mettre en œuvre un blocus économique. C'est sur ces critères fatalistes que l’on fondait la théorie selon laquelle les pays arriérés devaient attendre que la révolution se réalise d'abord dans les métropoles impérialistes pour pouvoir se libérer ensuite. Les peuples latinoaméricains devaient attendre que la révolution sociale triomphe aux Etats-Unis et, une fois l’oppresseur détruit, mener à bien leurs propres révolutions.

Le triomphe de la révolution cubaine a détruit le fatalisme géographique. Si Cuba, à 140 kilomètres à peine de la plus grande puissance impérialiste mondiale, a pu se libérer en liquidant le régime d'exploitation capitaliste, les autres pays latino-américains peuvent le faire aussi. Si Cuba avec 8 millions d'habitants, a pu surmonter le blocus économique et triompher de l'intervention militaire, les autres peuples du continent peuvent aussi le faire. Tout peuple peut se libérer et défendre son gouvernement révolutionnaire, quelle que soit sa situation géographique.

La révolution cubaine a enseveli le fatalisme géographique qui servait d’argument aux faux révolutionnaires.

g) L'exportation de la révolution.

Le fatalisme géographique n'existe plus parce que la révolution dans n'importe quelle partie du monde engendre une force interne et internationale contre laquelle l'impérialisme est impuissant.

Devant la révolution cubaine, les masses latinoaméricaines et mondiales ont vibré d'enthousiasme. Non seulement parce qu’elle a balayé les fausses conceptions opportunistes de la révolution par étapes, des voies pacifiques, des fronts nationaux démocratiques avec les bourgeois indigènes, non seulement parce qu’elle a mis au pied du mur ceux qui prêchaient l'impossibilité du triomphe de la révolution socaliste, etc., mais parce que de surcroît elle a puissamment impulsé la mobilisation des masses latino-américaines et accru rapidement leur maturité politique. Dans tous les pays, on a pris pour mot d'ordre de «lutter à la cubaine», voulant dire par là qu’il fallait commencer la lutte armée et la guérilla, la lutte sans quartier contre l'impérialisme et le capitalisme indigène, pour réaliser une réforme agraire approfondie, pour nationaliser les exploitations étrangères et nationales, pour affirmer le caractère socialiste de la révolution.

Mais il n’y a pas que les masses coloniales qui furent secouées par la révolution cubaine, il y a aussi les Etats ouvriers. Pour la première fois dans l'histoire, un Etat ouvrier naissait au nez et à la barbe de la forteresse impérialiste la plus puissante et sans l'intervention de l’Union soviétique ou des partis communistes.

La direction fidéliste eut la sagesse et le mérite de s'appuyer sur ces forces internationales. Et ce furent précisément ces forces mises en mouvement qui paralysèrent l'impérialisme. Les Etats-

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Unis possèdent des ressources militaires suffisantes pour écraser Cuba mais ils ne le font pas par crainte de cette puissante force internationale que sont les masses mobilisées en faveur de Cuba. Les Etats-Unis pourraient facilement bombarder Cuba, mais ils s’abstiennent de le faire à cause des conséquences que cette attitude aurait sur les masses latino-américaines qui se soulèveraient contre eux avec une force colossale. Cuba fait trembler les Etats-Unis, non pas à cause de sa force militaire ou économique, mais à cause de l'extraordinaire force sociale dont elle dispose auprès des masses.

C'est cela que les bourgeois et les impérialistes appellent «exporter la révolution» alors qu'il ne s'agit que de la dynamique propre, normale de tout processus révolutionnaire. La révolution s'étend grâce à son propre rayonnement ;. la réalité mondiale est une, et de telles victoires sont les victoires de tous ceux qui sont opprimés par l'ennemi commun : l'impérialisme. Une direction révolutionnaire, par nécessité interne, est obligée de diriger et de poursuivre le processus naturel; c'est ce qu'a fait Cuba avec la Deuxième Déclaration de La Havane et la Tricontinentale, en appuyant les luttes et les intitiatives révolutionnaires de tous les pays. Il est encore plus nécessaire de réaliser un front unique latino-américain de masses avec toutes les tendances politiques marxistes, ouvrières et populaires, qui dirige et coordonne la lutte de notre continent pour la libération nationale et sociale.

La révolution cubaine a une valeur latino-américaine et doit déboucher sur une fédération soviétique socialiste d'Amérique latine.

La défense de la révolution cubaine

La révolution cubaine est devenue le patrimoine des révolutionnaires et des masses latino-américaines et mondiales. La défendre est par conséquent un devoir pour ces masses et ces directions. C’est ainsi que la conférence Tricontinentale l’a interprété en approuvant une résolution de soutien à la révolution cubaine. Mais ce qu'il est important de savoir, est comment rendre cet appui effectif pour qu'il ne s'agisse pas seulement d’une simple déclaration de bonnes intentions.

Nous pensons que la défense de la révolution cubaine doit s'effectuer sur deux plans : sur le pen intérieur, à Cuba même, et en dehors de

uba.

a) À Cuba même

Les dangers internes de toute révolution sont principalement, d'une part la stagnation et le ralentissement de la révolution, d'autre part la bureaucratisation du parti et de l'Etat. Tous deux compromettent le soutien des masses à l'égard du régime révolutionnaire, à l'intérieur comme à l'extérieur.

Depuis Marx, tous les révolutionnaires savent qu'une fois mis en marche le processus révolutionnaire, il faut toujours avancer sans jamais s'arrêter. Les masses ont constamment besoin de nouvelles victoires aussi petites soient-elles pour conserver leur foi. Si la révolution n'avance pas, elle recule.

C'est pourquoi les masses et leurs directions révolutionnaires doivent se méfier des théories

visant à freiner leur élan impétueux, de ceux qui prêchent la conciliation et la coexistence des forces en lutte, de ceux qui prétendent diviser le processus en étapes distinctes.

Au début de la révolution cubaine, les risques de voir le processus révolutionnaire ruiné ou compromis étaient assez éloignés. Mais aujourd’hui, depuis la fusion des staliniens avec les révolutionnaires de la Sierra Maestra, ce danger est réel, car le stalinisme et ses conceptions révisionnistes de la coexistence pacifique se développent et peuvent même donner naissance à des tendances conciliatrices avec l'impérialisme, afin d'arrêter les progrès de la révolution. Il faut prendre garde à ce danger et le combattre avec énergie, comme ce fut fait avec Escalante.

Quant à la bureaucratisation du parti et de l'Etat, qui sont les dangers les plus menaçants pour une révolution, surtout dans les pays arriérés, on peut les éviter en faisant participer les masses à toutes les activités du nouvel Etat. Une véritable démocratie socialiste est le meilleur antidote contre les déformations bureaucratiques, tant dans le parti marxiste qui contrôle le pouvoir que dans l'appareil de l'Etat ouvrier,

uand la révolution a triomphé, la direction révolutionnaire doit détruire l’ancien appareil capitaliste et construire sur ses ruines une organisation politique nouvelle, l'Etat ouvrier.

C'est sur ce plan, celui d’une organisation politique nouvelle, que la révolution cubaine a le moins progressé. Nous ne nions pas la vigilance effective de la direction fidéliste, quant au danger de la bureaucratisation; elle a institué des «assemblées consultatives ou plébiscitaires » où les masses sont représentées et informées, mais où elles n’ont pas pouvoir de délibération ni de décision. Cette démocratie paternaliste est, à notre avis, insuffisante. D'un point de vue trotskyste, le fait que Cuba n'ait pas jusqu'à présent l'organisation politique et sociale qui correspond à un Etat ouvrier est une faiblesse de la révolution.

La structure de l'Etat ouvrier a été exposée par Lénine, dans son ouvrage fondamental «L'Etat et la Révolution», structure qui repose sur des organismes démocratiquement créés par les masses.

Il manque à Cuba des soviets ou des conseils ouvriers. Nous ne discutons pas de la forme qu'ils peuvent prendre, mais du fond ; ils doivent résulter d'une élection démocratique, à partir de laquelle les masses peuvent intervenir, délibérer et décider des questions administratives, économiques et politiques du pays. Il ne faut pas oublier que l'Etat qui remplace le régime capitaliste n'est que l'organisation démocratique des masses participant à la production.

Mais les organismes politiques de l'Etat ouvrier cubain ne pourront vivre ni se développer sans le libre jeu des différentes tendances politiques qui se placent dans le cadre du respect et de la défense de l’organisation socialiste du pays.

À Cuba, après une période de tâtonnements, le nouveau parti communiste a été organisé sous la direction de Fidel Castro. Les relations politiques sont régies par l'existence de ce parti unique et l'activité d’autres tendances n'est pas permise. C'est une erreur qui recèle un grave danger, et même l’un des plus sérieux, car il restreint la libre initiative des masses, freine leur enthousiasme et fomente la division.

Pour défendre la révolution cubaine, nous

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mme 2f

trotskystes, prônons d'une part l'organisation soviétique du gouvernement cubain et d'autre part le droit à la pluralité des tendances politiques, organisées, soit à l'intérieur du parti communiste avec toutes les garanties de fonctionnement, soit à l'extérieur dans un système pluraliste des partis révolutionnaires.

Ce sont les masses qui par leur action, leur initiative, leur volonté, leur courage, doivent, en confrontant leurs idées sur la forme et le chemin que doit suivre le socialisme cubain, empêcher le conservatisme et la stagnation de la révolution et extirper à temps toute forme de bureaucratisme afin de préserver la vigueur de la révolution.

b) Hors de Cuba

Nous, trotskystes, sommes convaincus que seul le développement de la révolution, en dépassant ses frontières nationales et en s'étendant à l'échelle continentale et mondiale, assurera le triomphe total et définitif du socialisme.

La direction fidéliste de la révolution cubaine a, en partie, adopté cette compréhension, typiquement trotskyste et contraire à la théorie erronée du « socialisme dans un seul pays ». Nous en avons un exemple dans la Deuxième Déclaration de La Havane qui exhorte les masses latino-américaines à prendre le pouvoir, ainsi que dans les résolutions

de la Tricontinentale. Mais, pour stimuler la révolution internationale, il est indispensable, qu’en plus des résolutions et des appels, la révolution cubaine progresse constamment, qu'elle s’approfondisse, qu’elle remporte victoire sur victoire, qu'elle soit objectivement un élément moteur pour les peuples latino-américains. Il existe ainsi un rapport dialectique dans ce processus. La révolution cubaine stimule les peuples et ceux-ci, à leur tour, stimulent la révolution cubaine. Les directions politiques doivent comprendre le processus, le rendre conscient et le développer au maximum, en intervenant de façon décidée et planifiant leur révolution socialiste.

Défendre Cuba sur le plan international exige une attitude énergique qui permette aux masses de bénéficier un jour des conquêtes du socialisme. Il faut gagner à la révolution cubaine le prolétariat des métropoles impérialistes, en particulier celui des Etats-Unis afin d'en miner les fondations et de préparer sa chute à court terme en ouvrant ainsi définitivement la voie au triomphe de la révolution socialiste mondiale.

La lutte révolutionnaire audacieuse, inébranlable est la meilleure défense de Cuba socialiste.

Bolivie, première semaine de février 1967.

Hugo GonzaLes Moscoso.

3. Le grand débat économique

Le débat économique qui s’est déroulé à Cuba en 1963 et en 1964 comporte une vingtaine d’articles, dont une demi-douzaine due à la plume de Guevara'. Charles Bettelheim et nous-même y avons également apporté notre contribution, à

1. Voici la liste des principaux articles de «Che»

ra publiés durant cette période :

— «Consideraciones sobre los costos de produccion como base del analisis economico de las empresas sujetas a sistema presupuestario », Nuesae Industria — Revista Economica n° 1, juin

— «Sobre el sistema presupuestario de financiamiento », Trimestre — Suplemento del Directorio financiero n° 7, juillet-septembre 1963.

— «Sobre la concepcion del valor», Nuestria Indusiria — Revista Economica n° 3, octobre 1963.

— «La banca, el credito y el socialismo», Cuba Socialista n° 31, mars 1964.

La planificacion socialista, su significado », Cuba

Secialista n° 34, juillet 1964.

Il faut aussi mentionner des articles d'autres cama-

les cubains qui, durant cette période, ont défendu

thèses analogues à celles d'Érnesto « Che» Gue-

a : Luis Alvarez Rom : « El Contenido Politico y

nomico del Presupuesto Estatal», Trimestre, Su-

mento del Directorio Financiero, n° 6, mai-juin 1963.

== Mario Rodriguez Escalona : « La Concepcion Gene-

ral de las Finanzas en la Historia y el Sistema Presupuestario de Financiamiento en el Periodo de Transi-

n», Nuestra Industria — Revista Economica n° 10,

embre 1964.

l'invitation des camarades cubains. 1 serait sans doute utile de rassembler un jour l’ensemble de ces articles, et d’en dresser le bilan, à la lumière de la théorie marxiste et de la pratique économique cubaine. En attendant, il faut bien reconnaître que ce débat, encore mal connu en Occident, occupe une place particulière dans l’histoire de la pensée marxiste, surtout en fonction des contributions du camarade Guevara. L'originalité pratique de la révolution cubaine a largement précédé son apport original à la théorie marxiste contemporaine. Mais « Che » Guevara a exprimé cet apport original, non seulement en ce qui concerne la guerre de guérilla, mais encore dans le domaine de la théorie économique.

C'est pour cela que, du point de vue international, défendre Cuba, c’est faire la révolution dans chaque pays d'Amérique latine, lutter pour chasser l'impérialisme et liquider le capitalisme en commençant par son propre pays.

Nous, trotskystes boliviens, voulons faire en Bolivie ce qu'a fait la direction fidéliste à Cuba, c'est-à-dire construire un Etat ouvrier bolivien, un gouvernement ouvrier et paysan. Les trotskystes des autres pays ont la même attitude. Nous comprenons tous que la défaite de l'impérialisme et du capitalisme dans n'importe quel pays d'Amérique latine serait la meilleure façon d'aider la révolution cubaine.

Ce ne sont pas les discours, les accommodements et les écrits vides et flatteurs qui sauveront

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la révolution cubaine. Nous, trotskystes, sommes contre les opportunistes et les charlatans qui soutiennent que la révolution convient à Cuba et l’appuient, mais prétendent l’éluder dès qu'il s'agit de la Bolivie, du Chili, de l'Argentine, etc. Les staliniens s'efforcent de remplacer l'action révolutionnaire des masses par des comités de soutien à Cuba où entrent même les exploiteurs nationaux, ce qui aboutit à détruire les perspectives de la révolution.

Quatre questions cruciales

Le débat économique de 1963-1964 à Cuba concerne quatre questions principales, à côté de pas mal de questions subsidiaires. Deux questions sont d'ordre pratique, c'est-à-dire qu'elles relèvent de problèmes de politique économique du gouvernement révolutionnaire : l’organisation des entreprises industrielles ; l'importance relative des stimulants matériels et moraux dans la construction du socialisme. Deux autres questions sont de nature théorique : le rôle exact de la loi de la valeur à l'époque de transition du capitalisme au socialisme ; la nature exacte des moyens de production étatisés à cette époque (sont-ils des marchandises ou ne le sont-ils pas? Représentent-ils une propriété sociale, ou ne sont-ils qu’en partie socialisés, restant partiellement propriété des entreprises ? etc.,etc.).

Les rapports entre les questions pratiques et les questions théoriques sautent aux yeux. L'unité dialectique entre la théorie et la pratique, qui doit caractériser toute activité authentiquement socialiste, révolutionnaire, se réalise à un niveau supérieur à l'époque de transition du capitalisme au socialisme — époque de construction du socialisme. Seule la théorie marxiste prise comme un tout peut guider la pratique sur un terrain encore vierge, qu'aucune action humaine antérieure n’a débroussaillé ; mais seule l'expérience pratique permet de trancher en définitive entre diverses hypothèses théoriques qui ne peuvent, par elles-mêmes, et indépendamment de l'épreuve de la pratique, prétendre exprimer une connaissance acquise.

L'unité de la théorie et de la pratique révolutionnaires se trouve donc constamment menacée par les risques parallèles du pragmatisme d'une

art et du dogmatisme de l’autre; il faudra une ongue série d'expériences socialistes valables — ayant abouti en pratique ! — avant que la théorie puisse codifier de manière définitive les «lois économiques » de la construction du socialisme, que nous ne pouvons découvrir, à l'étape actuelle de l'expérience, qu’à travers de multiples tâtonnements et de multiples erreurs, selon la méthode de l'approximation successive. Il en découle que l'unité entre la théorie et la pratique à l'époque de transition doit nécessairement inclure un degré déterminé d'autonomie de la théorie, sans laquelle la pratique elle-même risque d’être mal éclairée et mal guidée, et de voir se multiplier les risques de déviation et d'égarement. Un des méfaits du stalinisme — et non le moindre — c’est précisément d’avoir aboli cette autonomie relative, sous prétexte d’« efficacité », d'avoir dégradé la théorie au niveau d'un pragmatisme vulgaire et apologétique, ce qui s'est traduit, en définitive, par une énorme perte d'efficacité pratique également.

Les participants au débat économique de 1963- 1964 n'ont pas été tous conscients de ces rapports

dialectiques réciproques entre la théorie et la pratique révolutionnaires. Mais on peut affirmer sans hésitations qu'ils ont, d’instinct, cherché à concilier l'impératif d'autonomie relative de la théorie et celui d'efficacité pratique immédiate. C'est ce qui donne au débat un ton de sincérité et de sérieux qui lui fait honneur, même si dans certaines contributions on reconnaît les balbutiements d'une pensée qui se cherche, plutôt que l'expression mûre d'une pensée qui a déjà pleinement pris conscience de la réalité sociale dont elle est surgie.

Le débat à Cuba et le débat économique à l'échelle de tout le « camp socialiste »

Le débat économique de 1963-1964 à Cuba s’insère par ailleurs dans un débat beaucoup plus large, qui se déroule aujourd’hui dans l’ensemble du mouvement ouvrier international, et plus spécialement dans les pays qui ont renversé le capitalisme. Ce débat concerne le « modèle économique » le plus approprié à appliquer dans la construction du socialisme. Là encore, nous sommes confrontés avec deux impératifs parallèles mais qui ne se recouvrent pas toujours : la volonté de surmonter le marasme dans lequel s'était enfoncée la « théorie économique du socialisme» à l’époque stalinienne ; la nécessité de dépasser des formes de gestion de l'économie et des méthodes de planification,

ui étaient devenus des freins de la croissance des orces productives’.

Par plusieurs aspects, le débat économique à Cuba surgit spontanément de la réalité cubaine ; par d’autres, il semble en partie « importé ». Dans ce dernier cas, il reflète moins le résultat d’une analyse minutieuse de la réalité économique cubaine et des tâches du gouvernement révolutionnaire, que le désir de tenir compte des résultats du débat international, et de transposer — quelquefois mécaniquement — sur le sol cubain ce qui avait été proclamé comme acquis par les dirigeants de l'URSS. ou de certains pays d'Europe orientale. Cela s'applique particulièrement au problème des «stimulants matériels ».

Le mérite de la contribution du « Che » Guevara, c'est d’avoir nettement exprimé la particularité de la révolution cubaine, sans jamais tomber dans un pragmatisme vulgaire. La révolution cubaine se distingue par le fait qu’elle a réussi à acquérir et à maintenir l'appui de la grande majorité des masses populaires à l'œuvre révolutionnaire. Ses dirigeants ont choisi l'objectif prioritaire de conserver, dans toute occasion, cet appui actif. La ligne de la mobilisation des masses pour résoudre une série de tâches — rappelons simplement celle de l’alphabétisation ! — ; la ligne de faire choisir les cadres et jusqu'aux membres du Parti par les masses elles-mêmes ; la ligne d’information constante des masses des problèmes avec lesquels la Révolution est confrontée ; l'énorme sensibilité de Fidel Castro et de son équipe pour tout ce qui préoccupe les masses’ : voilà ce qui constitue sans doute la

« La réforme de la

2. Voir à ce sujet notre article : « La réf implications», Les

planification soviétique et ses Temps Modernes, juin 1965.

3.« Aucun homme ne peut se considérer comme un cadre politique s'il ne possède pas une sensibilité lui permettant de comprendre profondément le peuple et ses problèmes. N'importe quel défaut est pardonnable, sauf le manque de sensibilité» (Fidel Castro : « Un

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EEE à

particularité principale de cette révolution, après = renversement de l’ancien régime.

Il n'est pas très difficile d'expliquer que cette ularité résulte des conditions historiques parières dans lesquelles la Révolution a triomphé, son contexte géographique exceptionnel, et de racines socio-économiques propres. Ce n'est

le moment d'approfondir ces aspects de la stion. Il suffit de retenir le fait, — et de remarr que les dirigeants en sont particulièrement cients.

Il y a cependant une contradiction entre cette gne de masses » et la pratique politique quotienne du gouvernement révolutionnaire cubain. Le domaine de la gestion de l’économie — et ence plus nettement : la gestion de l'industrie — æ été largement immunisé contre toute intervenm directe des masses. Ce n'est donc pas par rd que le débat économique de 1963-1964 a 3 avant tout autour des problèmes posés par gestion, et que différents camarades, intervement dans le débat, ont indirectement soulevé la estion des rapports entre la gestion des entreses et le comportement des masses. La question &s stimulants matériels et moraux y est directement rattachée.

Fe]

L'autonomie financière des entreprises et la question des stimulants matériels

L'industrie nationalisée à Cuba était en grande partie organisée selon le système des trusts (emgresas consolidadas) par branche d'industrie, assez comparable à celui qui a servi de modèle à l'orgazisation de l'industrie soviétique pendant toute une æriode. Le financement de ces trusts se faisait par = budget; le contrôle financier s’effectuait au niu des ministères (celui de l'Industrie et celui des Finances). La Banque ne jouait qu’un rôle d’'intermédiaire d'importance secondaire.

Un des objectifs pratiques de la discussion écozomique de 1963-1964 était donc celui, soit de défendre ce système d'organisation — ce fut le cas du camarade Guevara et de ceux qui ont zppuyé en gros ses thèses —, soit de le remplacer par un système d'autonomie financière des entreprises (ce qui rejoint le principe de la rentabilité largement supérieurs à ceux d’autres pays connaissant un niveau de développement des forces productives comparable à celui de Cuba; nécessité individuelle de celles-ci), — thèse défendue par Carlos Rafael Rodrigues et plusieurs intervenants dans le débat. .

La position du «Che » Guevara paraissait assez pragmatique en l'occurrence. Il n’affirmait pas que la gestion centralisée était un idéal en soi, un modèle à appliquer partout et toujours. Il défendait simplement l'idée que l'industrie cubaine d'aujourd'hui pouvait être gérée de cette manière de la manière la plus efficace. Les arguments avancés furent essentiellement ceux-ci : nombre réduit d'entreprises (moins que dans la seule ville de Moscou en U.R.S.S.!); nombre encore plus réduit de cadres industriels et financiers capables ; moyens de télécommunication assez développés,

seul remède contre les abus de pouvoir : la ligne des masses |» — Discours prononcé le 29 août 1966, à la clôture du XII° Congrès de la Centrale des Travailleurs Cubains).

d'une très stricte économie de ressources et de contrôle sur ceux-ci, etc., etc.

La plupart des arguments d'ordre général qu'on lui a opposés étaient sans rapport avec l'état de fait ainsi décrit. Lorsque la décentralisation financière implique l'accroissement du pouvoir de bureaucrates médiocres, tâtillons, incapables et inefficaces, la tendance à la bureaucratisation augmente et l'efficacité économique diminue avec l’autonomie financière des entreprises. Du bien-fondé de certains arguments en faveur de « l'autonomie financière» des entreprises, on pouvait tout au plus déduire la nécessité d'une certaine décentralisation de gestion lorsque l'industrie cubaine connaîtrait un nombre et une complexité d’entreprises beaucoup plus grands. On ne pouvait en déduire la nécessité de cette décentralisation Hic et nunc.

Mais certains adversaires des thèses du « Che » Guevara lièrent la question de l'efficacité majeure de la gestion décentralisée (et de l'autonomie financière qui s'y rattache) à celle des stimulants matcriels. Des entreprises obligées d’être rentables, ce sont des entreprises qui doivent soumettre toutes leurs opérations à un calcul économique très strict, et qui peuvent, de ce fait, utiliser les stimulants matériels de manière beaucoup plus large, intéressant directement les travailleurs à l'accroissement de la productivité du travail, à l'amélioration de la rentabilité de l'entreprise (par exemple par l'économie des matières premières) et au dépassement des objectifs du plan.

À ce propos encore, la réponse du «Che » Guevara est essentiellement pratique. Il ne rejette point la nécessité d'un calcul économique strict dans le cadre du plan. Il ne rejette pas non plus l'emploi de stimulants matériels. Mais il subordonne cet emploi à deux conditions. D'abord, il faut choisir des formes de stimulants matériels qui ne réduisent pas la cohésion interne de la classe ouvrière, qui ne dressent pas les travailleurs Jes uns conire les autres ; c’est pourquoi il préconise un système de primes collectives (d'équipes ou d’entreprises, plutôt qu’un système de primes individuelles). Ensuite, il s'oppose à toute généralisation abusive des stimulants matériels, parce qu'il craint leurs effets désagrégateurs sur la conscience des masses.

Il désire éviter que toute la société ne soit saturée d’un climat d'égoïsme et de poussée à l’enrichissement individuel. Cette préoccupation s'inscrit dans la tradition de Marx et surtout dans celle de Lénine qui, s'il comprenait que l'emploi de stimulants matériels est inévitable à l'époque de transition du capitalisme au socialisme, soulignait en même temps les risques de corruption et de démoralisation qui résulteraient fatalement de l'emploi de ces stimulants, et appelait le parti et les masses à combattre vigoureusement ce péril.

Nous ignorons quelle solution a été donnée à Cuba au problème de l’organisation de la gestion des entreprises, et il nous semble qu’on est de toute manière loin d'un « modèle économique » définitif dans ce pays. Nous restons, quant à nous, partisan d'un système d’autogestion démocratiquement centralisé, où le double danger de bureaucratisation, celui qui émane d’une centralisation excessive et celui qui émane d’un recours excessif aux mécanismes du marché, peut être largement neutralisé par la prise en main de la gestion par les travaileurs, sur les lieux du travail, soumis à une disci-

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pline stricte imposée par une autorité centrale issue directement de ces conseils ouvriers.

Mais si Fidel Castro ne semble pas encore avoir tranché le problème de la gestion des entreprises’, il s'est prononcé de manière très nette concernant le problème des rapports entre stimulants matériels et stimulants moraux, et il s'est prononcé en faveur des thèses du « Che ». Dans le discours qu'il a prononcé le 28 septembre 1966, à l’occasion du sixième anniversaire de la fondation des « Comités de Défense de la Révolution», et dans lequel il a annoncé qu’à partir de 1970, la majorité du peuple cubain ne payera plus de loyer, il a tourné en dérision ceux qui n'ont que «des pesos en tête », qui ne comprennent pas la nécessité de garder les masses soudées à la révolution — objectif qui doit avoir la priorité sur toute considération de « caleul économique » — qui ne comprennent pas la nécessité de satisfaire par priorité certains besoins fondamentaux des masses, et qui sous-estiment la valeur des stimulants moraux, des conquêtes morales de la Révolution cubaïne :

«Ces choses que fait la Révolution, ces idées en rapport avec le logement, les services médicaux, l'éducation, en rapport avec tout ce que désire le peuple — sans avoir besoin de pesos, sans avoir besoin de ces signes en tête et de ces papiers dans le portemonnaie — tendent à créer progressivement dans le peuple une conscience sociale plus avancée, tendent à créer dans le peuple un sentiment différent de celui de la propriété, une attitude différente devant les biens matériels, une attitude différente à l'égard du travail humain.

» Nous ne sommes pas des utopistes. Nous ne croyons pas qu'il soit possible de réaliser cela du jour au lendemain. Nous ne croyons pas que cette conscience se crée dans l’espace de quelques années. Mais nous croyons que cette conscience ne se créera jamais, si nous ne menons pas une lutte incessante dans ce sens, Si oh ne progresse pas constamment sur cette voie. »

À notre avis, cette position du «Che» Guevara et de Fidel Castro est conforme à la tradition et à la théorie marxistes. Ceux qui posent le postulat absolu du développement préalable des forces productives, avant que ne puisse s'épanouir la conscience socialiste, sont tout aussi coupables de pensée mécaniste que ceux qui croient pouvoir susciter, par des moyens purement subjectifs (l'éducation, la propagande, l'agitation, etc.) pareille conscience dans l'immédiat. Il y a une interaction constante entre la création d’une infrastructure matérielle nécessaire à l'épanouissement de la conscience socialiste, et le développement de cette conscience elle-même. C’est effectivement une utoie que de croire que celle-ci pourrait surgir, toute aite, par un effort de pure volonté subjective, d’une situation matérielle qui ne lui est pas adéquate. Mais c'est tout aussi utopique de croire que cette conscience socialiste pourrait naître brusquement, comme par enchantement, du seul fait que son infrastructure matérielle ait mûri, si entre temps le climat social reste dominé par les « stimulants matériels » (le désir de chaque individu d'améliorer son sort individuel).

4. Il faut cependant signaler que le ministère des Finances avait été dissous et le système budgétaire de financement des entreprises industrielles semble avoir été démantelé, Nous manquons de renseignements à ce propos.

Nature des moyens de production et loi de la valeur dans la société de transition du capitalisme au socialisme.

On comprend dès lors mieux les rapports entre ces problèmes pratiques et les questions théoriques soulevées par le débat de 1963-1964. À notre avis, il est clair que les moyens de production dans le secteur étatique ne sont pas des marchandises, car la notion de marchandise implique celle d'échange, c'est-à-dire de changement de propriétaire. Une entreprise d'Etat ne « vend » pas plus une machine à une autre entreprise d'Etat qu'un département du trust Ford ne «vend » la carrosserie au département de montage. La nécessité d'une stricte comptabilité des dépenses, y compris d'une stricte comptabilité sous forme monétaire, n’a rien à voir avec cette question. Celle-ci touche un aspect fondamental de la théorie marxiste : pour Marx, la nature marchande des produits du travail, et la forme de valeur d'échange que prend la logique de leur circulation, ne sont que des formes historiques passagères, propres à une économie fondée sur des producteurs individuels, séparés les uns des autres, de la comptabilité économique fondée sur le travail qui est universel pour toute société humaine*.

Mais la pression en faveur d’une autonomie plus grande des entreprises peut évidemment trouver son expression idéologique dans la thèse selon laquelle, à l'époque de transition du capitalisme au socialisme, les moyens de production restent des marchandises. De même la lutte pour l’autonomie financière des entreprises peut s'exprimer idéologiquement par la thèse selon laquelle la circulation des moyens de production à l'intérieur du secteur d'Etat est une suite d'opérations d'échanges au sens réel du terme. Dans les deux cas, la volonté des directeurs d'entreprises de disposer librement de ces moyens de production, de pouvoir en vendre ou en acheter librement une partie sur le marché, n’est pas étrangère à ces querelles théoriques, d'apparence byzantine.

Quant au rôle de la loi de la valeur dans la période de transition du capitalisme au socialisme, le commandant Mora a défendu l’idée selon laquelle, dans cette phase du développement historique, la loi de la valeur continue à régler la production, mais ne la règle plus seule ; son action régulatrice opérerait à côté de celle du plan, et par son intermédiaire*. Il a même déduit de cette thèse que la loi de la valeur «opère» dans les relations entre entreprises étatiques.

Ernesto « Che» Guevara a répondu qu’à l'époque de transition du capitalisme au socialisme, il

5. Voir Le Capital, I, pp. 39-40 dans l'édition allemande d’Engels (Meissner, Hamburg, 1890

6. L'article du commandant Alberto Mora « En torno a la cuestion del funcionamiento de la ley del valor en la economia cubana en los actuales momentos », a d’abord paru dans le n° 3 de la revue Comercio Exterior. Il a été reproduit dans le n° 3 (octobre 1963) de la revue Nuestria Industria — Revista Economica. L'article de Bettelheim : « Formas y metodos de la planificacion socialista y nivel de desarrollo de las fuerzas productivas », a d’abord paru dans la revue Cuba Socialista, n° 32 (avril 1964). Il a été reproduit dans la revue Trimestre, Suplemento del Directorio Financiero n° 8 (octobre-décembre 1964), et dans la revue Nuestra Industria — Revista Economica n° 7 (juin 1964). Notre article « Las Categorias Mercantiles en el Periodo de Transicion» a paru dans le même numéro de ces deux revues.

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y a survivance des catégories marchandes, dans la mesure où le développement insuffisant des forces productives ne permet pas encore de satistaire tous les besoins fondamentaux des producteurs, mais que cette survivance n'implique pas du tout que ce soit la « loi de la valeur » qui règle la production. Celle-ci est réglée par le plan, qui peut et doit utiliser le calcul en valeur, mais dont la logique est foncièrement en contradiction avec celle de la loi de la valeur. Nous croyons que cette vue est conforme à la théorie marxiste, et nous avons exprimé un point de vue analogue dans notre contribution au débat économique de 1963-1964 à Cuba.

Ici aussi, il y a un rapport évident entre le débat théorique et les divergences concernant la planification économique à Cuba. Ceux qui confondent urvivance des catégories marchandes et rôle réguteur de la loi de la valeur doivent nécessairement attribuer un rôle majeur aux mécanismes du marché dans le cadre de l'économie planifiée, 2on seulement en ce qui concerne les moyens de consommation — où cela se justifie largement à os yeux — mais encore et surtout en ce qui oncrne les moyens de production industriels. De d’ailleurs, l'insistance avec laquelle ils cherchent introduire le jeu de la loi de la valeur dans les lations entre entreprises étatiques (dont les < échanges» se rapportent en grande partie aux yens de production). Et ce « jeu » entraîne éviemment la nécessité de l'autonomie financière entreprises, de même qu'il ouvre une évolution :s laquelle les directeurs réclameront de plus en s d'autonomie en matière d'investissements, frmant ainsi à leur manière qu'il y a un antame historique entre les impératifs d’une placation réelle et les impératifs d'une économie marché (fût-elle baptisée socialiste).

Ceux qui contestent que la «loi de la valeur » nue à régler la production, directement ou inment, à l'époque de transition du capita- 2 au socialisme, ne nient point que les catégomarchandes survivent inévitablement à cette oque. Ils ne nient pas non plus que dans pluzurs domaines, les planificateurs puissent tran-

quillement abandonner à des mécanismes de marché certains ajustements entre l'offre et la demande. Mais ils comprennent le caractère fondamentalement contradictoire entre le marché et le plan, et accordent ainsi une large place à l'établissement de prix administrés dans de nombreux domaines, soit pour assurer le développement de certains services sociaux par priorité, soit pour assurer certains impératifs de développement économique national. C'est pourquoi il soulignent que l’influence de la loi de la valeur est plus limitée que dans le mode de production capitaliste, et que certains secteurs — notamment la circulation des moyens de production au sein du secteur étatique — peuvent déjà y échapper’.

Des mobiles politiques évidents ont partiellement inspiré les options de «Che » Guevara et de Fidel Castro en l'occurrence : avant tout le mobile d'éviter une démoralisation des masses populaires cubaines, une déception par rapport à l’œuvre de revalorisation morale que la Révolution a représentée à leurs yeux. Mais quel que soit ce mobile, la discussion économique de 1963-1964 à Cuba et ses prolongements actuels s'inscrit valablement dans le long processus au cours duquel l'humanité, grâce à la construction du socialisme à une échelle internationale de plus en plus large, finit par découvrir les lois économiques qui président à l’épanouissement de la société sans classes.

Ernest MANDEL (Partisans, n° 37, avril-juin 1967).

7. Cela ne signifie évidemment pas que la société peut dépenser les produits de plus d'heures de travail qu’elle n'a globalement fournies. Une comptabilité globale des dépenses en travail reste nécessaire, et elle peut s'effectuer sous une forme monétaire pour faciliter les comparaisons. Le plan peut utiliser des prix «subventionnés » à côté de prix «accrus d'impôts indirects ». Ce qui importe, c'est que la somme des subventions et la somme des «impôts indirects » s'équilibre, et qu’une double comptabilité rende le système des prix constamment transparent, qu'on sache distinguer à chaque étape les coûts de production réels dans le miroir déformant des prix administrés.

4. Une étape cruciale pour la Révolution cubaine

Les échecs et les contradictions économiques

L'année 1970 marquait pour la révolution cubaine une échéance majeure : la conquête des millions. de tonnes de production sucrière. dant une année, tout — aussi bien sur le teréconomique que sur le terrain politique — fut bordonné à la réalisation de cet objectif prioritaire.

Cet objectif n'avait pas été fixé de façon arbitraire ou pour l'ambition de surmonter une épreu- = importante. Il correspondait à des nécessités nomiques et politiques bien précises. Dans le cadre de la nouvelle orientation élaborée à partir de 1963, les dirigeants cubains avaient estimé que la

production sucrière était la seule qui pouvait, à court et moyen terme, assurer par son exportation les ressources nécessaires pour l'achat des matières premières, des produits alimentaires et des équipements industriels sans lesquels l’édifcation d’une économie socialiste n'aurait pas effectivement démarré. Justement parce que nous sommes convaincus qu'il s'agissait dans une très large mesure d’un choix inévitable, nous ne saurions minimiser maintenant la portée de l'échec, qui aura comme conséquence de retarder sérieusement la croissance économique et en même temps de prolonger une dépendance dangereuse envers l'Union soviétique.

La situation est d'autant plus grave que l'échec

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ne se limite pas au secteur sucrier. Rappelons notamment que la production de lait a baissé de 25 % par rapport à 1969 (les comparaisons concernent la période janvier-mai) ; la production de la viande a stagné ou reculé — sans qu'il y ait de perspectives d'augmentation à court terme — ; malgré une augmentation en termes absolus, les niveaux atteints dans la production de riz sont loin d'être «satisfaisants en ce qui concerne aussi bien la qualité que la quantité »; le plan pour la pêche n'a été réalisé qu’à 78 % ; les disponibilités en ciment, tout en dépassant le niveau de 1969, sont inférieures de 23 % à celles de 1968 ; pour l'acier en barres, la chute a été de 38 %, pour les engrais de 32 %. Les plans concernant les machines agricoles n'ont été réalisés que dans une mesure dérisoire ; la production d'électricité, tout en enregistrant une augmentation de 11 %, a été inférieure de 17 % à l'expansion de la demande; des retards très graves se sont produits dans la production de biens de consommation aussi indispensables que les chaussures et les produits textiles!,

Quelles sont les causes d’un tel bilan ?

Tout d’abord, le goulot d’étranglement dans la production sucrière ne s’est pas produit là où les dirigeants cubains le craignaient. D’après leurs prévisions, l'effort maximum devait être fait dans la production de la canne; la difficulté majeure dans le passé ayant été le plus souvent la sousutilisation de l'appareil industriel de transformation à la suite de l'insuffisance de la matière première agricole. En fait, la canne a été produite, en gros comme on l'avait prévu (les rendements escomptés ne se sont pas avérés excessifs), mais au niveau de la molitura, ce fut la faillite (les rendements furent largement inférieurs à ce qu'on avait prévw). Cela doit être attribué aussi bien à une utilisation peu rationnelle des investissements qu'à l'entretien insuffisant de certaines centrales de transformation et au mauvais fonctionnement de ces centrales en général. D'après Fidel Castro, c'est le troisième facteur qui a joué le rôle le plus néfaste.

La stagnation ou le recul dans les autres secteurs que nous avons mentionnés sont imputables avant tout aux déséquilibres provoqués par la concentration de tous les efforts dans la production du sucre, par l'emploi peu rationnel de la maind'œuvre, qui est parfois indiqué comme la cause principale de échec (c'est ainsi que la mobilisation massive pour le sucre a contribué à aggraver la situation des transports). Mais plus généralement, l’économie cubaine souffre d’une carence dans l'application des critères économiques, indispensables dans tout système de planification. Cela est lié, d'autre part à l'insuffisance aussi bien qualitative que quantitative des cadres. Dans ce contexte, la désorganisation bureaucratique fait des ravages, tels que ceux qui furent dénoncés à l'assemblée plénière syndicale tenue au commencement de septembre à La Havane. Pour ne citer que quelques exemples, 400 tonnes de matière première plastique, débarquées au mois de janvier,

1, Les chiffres sont tirés du discours de Fidel Castro du 26 juillet. Nos références, que nous ne précisons pas pour ne pas alourdir le texte, concernent aussi les discours suivants : 20 mai, 23 août et 3 septembre.

2. Ces rendements ont été inférieurs aux rendements optima de la période pré-révolutionnaire (10,85 pee d’après les calculs officiels jusqu’au mois

le mai).

étaient encore sur les quais en septembre et des milliers de sacs de jute subissaient le même sort, avec un perte évaluée par le docker Raimundo Perez à 70 000 dollars. Même la priorité pour les dix millions n’a pas empêché que 45000 tonnes métriques de matériels de réparation destinés à l’industrie sucrière restent inutilisées dans les dépôts. Ces phénomènes ne sont en dernière analyse qu'une expression du phénomène plus général de la sous-utilisation ou de l’utilisation irrationnelle

‘ des ressources existantes. Cela a eu comme consé-

quence, entre autres, que dans certains cas, on n'a pas exploité à temps les potentialités de secteurs particuliers qui auraient pu aider à obtenir les devises nécessaires pour les importations.

Un autre grave problème est celui du rendement du travail. La productivité du travail — dans le contexte esquissé — reste en général assez basse, malgré l'enthousiasme qui a souvent caractérisé la mobilisation pour la zafra géante ; et cette tendance est particulièrement accentuée dans les services (Castro a mentionné l'exemple des ports qui travaillent avec un effectif correspondant à la moitié de celui des ports britanniques, dont l’activité est 40 à 50 fois plus grande). Il est clairement apparu en même temps, que le travail volontaire, puissamment stimulé pendant la zafra, a souvent donné des résultats bien modestes, impliquant des gaspillages absurdes et des sacrifices somme toute inutiles',. La situation est devenue plus dramatique à la suite de l’accentuation ultérieure du phénomène de l’absentéisme, qui entrave l'effort productif du pays, provoque une grave désorganisation cet introduit des éléments de démoralisation parmi les masses. Les dirigeants cubains s’en préoccupent à juste titre, et stimulent des discussions visant à contrecarrer cette tendance dangereuse. De la réunion plénière syndicale de La Havane déjà mentionnée, il ressort que les mauvaises conditions de travail, les problèmes du ravitaillement et des transports et les méthodes bureaucratiques de direction, contribuent à provoquer l'absentéisme, et que la solution est maintenant recherchée sur le terrain tant de l'amélioration des conditions de travail et des transports et de la propagande politique que de l’adoption d’une législation répressive.

Ce bilan négatif et la nécessité d'en préciser les causes à tous les niveaux ne doivent aucunement nous amener à perdre de vue — comme semblent le faire les impressionnistes de tout acabit — deux considérations qui, pour être élémentaires, n'en sont pas moins fondamentales. La première considération est que les tensions et les contradictions de Cuba à cette étape sont dans une large mesure liées aux conquêtes de la révolution. Fidel

3. Voir des cas cités par R. Dumont dans son livre Cuba est-il socialiste ?

4, C'est Fidel Castro lui-même qui a indiqué en outre que la participation des étudiants à la zafra a eu des conséquences négatives sur leur préparation, et entraînera un retard dans la formation des techniciens, pourtant tellement nécessaire, Voilà un élément qui devrait faire réfléchir tous ceux qui abordent le problème du lien entre l’école et le travail productif de façon utopiste ou excessivement désinvolte.

En ce qui concerne sa propre participation à la zafra, Castro explique qu’il lui fut impossible de s’engager tous les jours, comme ïil l'aurait souhaité : « Nous avions l'illusion, dit-il, d’être en condition de couper la canne pendant toute la zafra quatre heures par jour, de vivre l'utopie du partage entre travail manuel et travail intellectuel. »

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À

Castro a, au fond, raison de dire que, si «la révolution traverse une période de crise, ce n'est pas

une crise de recul, mais une crise d'avancement ».

(« peut-être, ajoute-t-il, avons-nous trop avancé »). Les problèmes qui existent par exemple au niveau de l'alimentation et du logement se posent non parce que s'est produite une restriction de la consommation, mais pour la raison exactement opposée. De même, les difficultés au niveau de la productivité du travail et des phénomènes tels que l'absentéisme s'expliquent, au moins en partie, par le changement radical de la condition du travailleur, qui n'est plus menacé par le chômage, jouit d'assurances sociales assez généreuses, n'a pas à payer certains loisirs, dispose parfois d'argent excédentaire (étant donné la pénurie relative de biens de consommation). Même le rationnement, qui pèse pourtant lourdement sur la vie quotidienne des Cubains, est en dernière analyse, de loin préférable au rationnement beaucoup plus barbare qui istait dans le régime capitaliste du fait de la iblesse ou de l’inexistence du pouvoir d'achat de l'écrasante majorité du peuple.

La deuxième considération est que Cuba doit développer son édification socialiste en partant d'une base arriérée, dont les dirigeants n'apprécient probablement que maintenant toutes les implications négatives. Cela détermine l'utilisation de méthodes dans une très large mesure encore tisanales, tandis que ni les cadres ni les travailleurs ne sont libérés de toutes les déformations propres à une société sous-développée. Le contexte international aggrave sensiblement cette situation. Cuba se trouve encore soumis à un blocus économique par son puissant voisin du Nord; pour en comprendre les conséquences, il suffit de rappeler s entraves et la paralysie que subissent les secteurs industriels antérieurs à la révolution : diffité, voire impossibilité, de résoudre le problème tal des pièces de rechange nécessaires.

Les déformations bureaucratiques

En esquissant une analyse sommaire de la ituation à Cuba, il y a quelques mois, nous insisns sur les tendances poussant à une différention sociale, à la cristallisation d’une couche privilégiée. Ce problème est, en dernière analyse, le problème majeur de la révolution à l'étape actuelle. S'il existe à Cuba un vide en ce qui concerne <s structures politiques du pouvoir, ce vide a été outefois partiellement comblé par l'intervention d'un appareil composé de cadres moyens et supéurs, soit fournis directement par l’armée — dont poids n'a cessé d'augmenter dans les dernières ées’, soit appartenant à l'administration de

Etat et au parti. Ce sont ces cadres qui exercent les fonctions réelles de direction à tous les niveaux, a utilisant de plus en plus des méthodes administives, essentiellement paternalistes ou autorires. Derrière l'écran d’une adhésion inconditionzelle au leadership de Fidel Castro et aux directis du centre, cette couche a tendance à se consoer dans ses positions de pouvoir, qui impliquent inévitablement des positions de privilèges au niweau social. En termes absolus et par rapport à

5. La pratique de l’utilisation croissante de l’armée dans tous les domaines et notamment dans la production, a été théorisée par Castro dans son discours du 4 novembre de l'an passé.

ce qu'est la réalité des Etats ouvriers dégénérés d'autres parties du monde, il s'agit de privilèges assez modestes ; mais l'essentiel est que les membres de cette couche jouissent de conditions de vie sensiblement différentes des conditions moyennes des masses. Dans ce sens, les privilèges au niveau de biens de consommation alimentaires, du logement et des moyens de transport (en plus des avantages multiples liés à la condition de dirigeant, tels que les voyages à l'étranger, la participation aux fêtes, etc.), ont une signification qui va au-delà de leur portée intrinsèque et par conséquent, sont ressentis comme une injustice par les masses. Si l'on tient compte, en plus des limites susmentionnées, de la fluidité relative des structures politiques et de la cristallisation relative des appareils, si l’on n'oublie pas les orientations et attitudes du noyau dirigeant autour de Castro et ses liens persistants avec les masses, il faut incontestablement en conclure qu'un saut qualitatif ne s'est pas produit et que Cuba ne doit pas être caractérisé comme un Etat ouvrier dégénéré au même titre que les autres Etats collectivistes. Toutefois, les déformations bureaucratiques se sont dangereusement accentuées et le rapport de forces à évolué en faveur de tendances bureaucratiques plus ou moins conscientes. Cela explique d’ailleurs les cris d'alarme lancés par Fidel Castro, qui vient de reprendre dans plusieurs discours des thèmes de la polémique de 1962 et de l'offensive antibureaucratique de 1967. Par rapport à la période d’Escalante, du point de vue social, la situation apparaît objectivement plus difficile.

Nous avons déjà mentionné les causes des échecs économiques. Il faut reconnaître aux dirigeants cubains le mérite de ne pas avoir cherché des échappatoires ou des boucs émissaires. Non seulement ils ont reconnu l'ampleur de la défaite — sans recourir à des manipulations statistiques —, mais ils n’ont pas hésité à déclarer par la bouche de Fidel : « La bataille des dix millions n’a pas été perdue par le peuple, c'est nous, c'est nous qui l'avons perdue. Elle a été perdue par l'appareil administratif et par nous, les dirigeants de la révolution.» Ils ont admis plus précisément que les méthodes administratives avaient eu le dessus sur les méthodes de direction plus proprement politiques, et que la participation des masses à la gestion économique avait été absolument insuffisante. « Les organisations de masse font défaut — a dit Castro — et elles sont fondamentales. »

Voilà donc le fond de la question. Nous ne sommes pas des idéalistes, nous sommes des marxistes, des matérialistes : nous n'idéalisons aucunement les masses. Nous savons que, quelle que soit la solution spécifique adoptée, surtout en partant du niveau d'un pays condamné à une condition arriérée par l'exploitation impérialiste, il est difficile de créer rapidement tous les cadres nécessaires ; les limitations culturelles des masses représentent un obstacle majeur à leur participation effective à la gestion de l'économie et de la société en général. Mais, si l’on veut briser le cercle vicieux, il n'y a pas d'autre voie que de s'efforcer par tous les moyens d'exploiter dès le début le potentiel créateur des masses. C'est seulement par l'expérience qu'elles pourront acquérir les capacités et notions nécessaires et créer les cadres indispensables pour les tâches écrasantes d'une édification socialiste véritable. C'est justement pour cette raison — et non par un attachement fétichiste à des textes ou à des expériences

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du passé — que nous avons toujours affirmé la nécessité pour la révolution, à Cuba comme ailleurs, de se traduire dans la création de structures politiques issues de la base, seules susceptibles d'assurer le maximum de démocratie pour les ouvriers et les paysans.

L'absence de telles structures a été le talon d'Achille de la révolution cubaine ; répétons-le encore une fois. Maintenant, les implications de cette carence devraient apparaître nettement à tout le monde. Si ces structures avaient été construites, si les dirigeants cubains, au lieu de faire surtout confiance à leur instinct et à leurs expériences directes, avaient davantage assimilé les leçons fondamentales du dernier demi-siècle de luttes du mouvement ouvrier dans les pays où le capitalisme a été renversé, il aurait été moins difficile de réaliser une planification cohérente, d'éviter les ravages du désordre bureaucratique, d'accroître beaucoup plus substantiellement la productivité, d'assurer une affectation plus rationnelle des ressources. Qui plus est, on aurait dressé des barrières incomparablement plus solides que l'esprit combatif d'un noyau dirigeant devant ces tendances à la bureaucratisation qui, dans un contexte tel que celui de Cuba, sont inhérentes à la phase de transition. Parmi les causes des échecs économiques et des développements sociaux dangereux, l'absence d'une structuration démocratique-révolutionnaire de l'Etat doit donc être mise à la première place. Sur ce terrain, les responsabilités subjectives sont d'autant plus réelles qu'à certaines étapes — notamment à l'époque de la bataille contre le groupe d'Escalante —, le problème aurait pu être abordé dans des conditions relativement favorables.

L'importance capitale de ce problème apparaît encore plus évidente si l’on considère que, dans le cadre de sa solution, il est possible de donner des réponses valables à des questions très controversées, dont celles des stimulants matériels. Les dirigeants cubains n’ont pas attendu la révolution culturelle de Mao pour critiquer ces stimulants par des arguments dont on ne saurait contester le fondement. Récemment, Castro est revenu, dans des termes plus généraux, sur le problème, en disant : «Si nous utilisons les ressorts capitalistes pour résoudre nos difficultés, comment pourrons-nous par cette voie créer l’homme communiste, l'homme doué d'une mentalité, d’une culture, d’une conscience supérieure ? Nous ne pouvons pas être des socialistes avec des méthodes capitalistes. » En principe, c'est correct; mais en même temps il ne faut jamais oublier — les Cubains paraissent l'oublier parfois — qu'un des traits essentiels de la société de transition — société contradictoire par excellence — réside dans le fait que des normes bourgeoises subsistent dans le cadre d'un régime qui n'est plus capitaliste. Ce n’est que maintenant, après toutes les expériences dramatiques des dernières décennies, que cette indication théorique, qui existait déjà chez Marx et chez Lénine avant octobre, peut être saisie dans toute sa richesse et sa portée concrètef.

6. « Peut-être, a dit Castro le 3 septembre, notre idéalisme le plus grand a-til été de croire que dans une société qui vient de sortir de sa coquille, dans un monde qui, pendant des millénaires, a vécu sous la loi du talion et la loi du plus fort, la loi de l’égoisme, la loi de la tromperie et la loi de l'exploitation, il serait possible de sauter d'un coup à une société où tout

Si l'on réfléchit sur les analyses de certains phénomènes (tels que l’absentéisme, l'irresponsabilité, etc.) qui sont esquissées dans les derniers discours de Castro et dans des débats récents, on peut légitimement en conclure que ces phénomènes sont causés, entre autres, par l'impossibilité ou l'incapacité de satisfaire des besoins élémentaires des masses (au niveau des conditions de travail à l’entreprise, de la consommation, des transports, etc.). D'ailleurs, certaines des mesures envisagées pour surmonter une situation grosse de tensions dangereuses rentrent, en fin de compte, dans le cadre des stimulants matériels ; ce qui est d’après nous parfaitement correct. Personne ne conteste la valeur de la formation idéologique, des appels à l'esprit de sacrifice et à l'enthousiasme révolutionnaire, irremplaçables aux moments cruciaux. Personne ne conteste non plus que les cadres et les couches de l'avant-garde du prolétariat et des paysans pauvres doivent œuvrer surtout en fonction de la conscience qu'ils ont des tâches historiques qu'ils accomplissent. Mais, dans une société qui vient de sortir de la barbarie du capitalisme et où l'on est loin de pouvoir assurer une satisfaction égalitaire des besoins, il ne faut pas confondre les stimulants valables pour l'avant-garde et les stimulants susceptibles de déterminer les attitudes de couches sociales dans leur ensemble.

Il est facile de « dénoncer » les dangers qu'implique l'adoption de certains critères. Mais il faut comprendre ce qui suit : l'adoption, par exemple, des stimulants matériels acquiert une signification et une portée tout à fait différente selon qu'elle se situe dans un régime bureaucratisé qui favorise la dépolitisation des masses et la formation d'une mentalité de consommation petite-bourgeoise, ou qu'elle se réalise dans une société révolutionnaire démocratiquement structurée où les masses participent de plus en plus à la gestion économique et à la direction politique. Dans ce sens donc, la solution du problème des structures

olitiques est la condition pour résoudre d'une açon plus correcte d’autres problèmes cruciaux. Dans le cas où les masses détiennent effectivement le pouvoir et peuvent, en premier lieu, déterminer, par l'intermédiaire d'organismes démocratiques, les choix économiques de base, les orientations fondées sur des priorités opposées aux intérêts des masses et les tendances à créer des privilèges croissants POLILOUE non seulement être « dénoncées » ou flétries, mais réellement combattues et contrecarrées.

Une confrontation serrée et la nouvelle campagne antibureaucratique

Cuba est entré sans aucun doute dans une phase difficile. Sur le plan économique, il serait absurde d’escompter des changements substantiels à court terme. Les goulots d’étranglement ne pourront pas être éliminés sans une restructuration de longue haleine. Des problèmes comme ceux de la production textile ou du logement sont « terribles », pour reprendre une expression de Castro (qui, en ce qui concerne plus particulièrement le logement, a parlé d'une situation « supercritica », et pour une pério-

le monde aura un comportement moral.» S'agit-il 1à d’une autocritique voilée ?

7. La situation s’est détériorée par rapport au lendemain de la prise du pouvoir, car la population a augmenté dans une proportion beaucoup plus forte que la construction de nouveaux logements.

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de allant de deux à quatre ans, on ne saurait y trouver que des « palliatifs ». Quant aux biens de consommations alimentaires, les Cubains devront se résigner à une prolongation de la pénurie actuelle. Dans un tel contexte, le danger de tensions entre le régime et les masses est loin d'être imaginaire ; en fait le mécontentement est maintenant beaucoup plus fort que jamais dans le passé. Cette situation devait se refléter dans le parti, notamment dans sa direction : des discussions très vives sont en cours depuis quelques mois. Tout en ne disposant de sources d'information particulières et en étant donc obligés de nous en tenir aux maigres informations de la presse officielle, nous pouvons dire que deux solutions peuvent être, en principe, envisagées ; et c'est autour de ces solutions (ou d'une combinaison éventuelle) que se situe le débat. La première solution serait de type technocratique et autoritaire : pour mettre de l'ordre dans la maison, pour réorganiser l’'économie, il faut faire confiance avant tout aux techniciens, aux spécialistes, aux dirigeants censés être les plus compétents, et en même temps imposer une discipline beaucoup plus stricte aux travailleurs, y compris par des mesures administratives. La deuxième solution miserait par contre sur une mobilisation des masses, sur leur participation beaucoup plus effective que par le passé à la gestion économique et à la direction politique tout en n’excluant pas des mesures disciplinaires, la discipline au travail, l'élimination du fléau de l'absentéisme, seraient obtenues surtout par la maturation de la conscience des travailleurs. L'enjeu de cette confrontation qui s'annonce extrêmement serrée est, en fin de compte, capital pour l'avenir de la révolution cubaine. Cuba sera-t-il condamné à une bureaucratisation croissante, ou sera-t-il possible d'ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de la lutte des masses contre la bureaucratie ? La réponse dépend dans une très large mesure de l'issue de la confrontation actuelle. Jusqu'ici il faut enregistrer des développements positifs sur deux plans. En premier lieu, l'orientation de Fidel Castro et du groupe qui l'entoure ; les discours que le dirigeant révolutionnaire a prononcés au cours des derniers mois et ses interventions dans des assemblées importantes indiquent nettement qu'il n'est pas disposé à accepter la solution technocratique. Il veut en réalité apparaître encore une fois comme le porte-parole des masses, comme celui qui est le premier à dénoncer tous les abus bureaucratiques et les tracasseries administratives dont les masses souffrent et à revendiquer pour elles le droit de faire valoir leur volonté et leurs besoins. C'est pourquoi il a déclenché une nouvelle campagne anti-bureaucratique, renouant avec la problématique des campagnes précédentes (de 1962 et 1967 notamment), mettant sur la sellette les nouveaux « exploiteurs » qui jouissent de conditions de vie privilégiées par rapport aux masses. Il a esquissé des solutions allant dans le sens de la formation d'organismes de direction collective dans les entreprises et d’une intervention directe des ouvriers pour résoudre le problème de la distribution des logements disponibles. C’est pourquoi il a expliqué, en général, qu'il fallait développer «une société nouvelle et basée sur des

8. Fidel Castro en a parlé à plusieurs reprises, en soulignant à juste titre qu'il ne faut pas confondre le mécontentement des contre-révolutionnaires avec le mécontentement «au sein de la révolution ».

principes vraiment démocratiques — des principes vraiment démocratiques ! — qui remplacent. les mœurs purement administratives des premières années de la Révolution. Remplacer par des procédés démocratiques les procédés administratifs qui courent le risque de se transformer en procédés bureaucratiques » (23 août).

Deuxièmement, des réactions très encourageantes se sont produites au niveau des masses. Non seulement celles-ci soutiennent Castro dans sa campagne, mais elles le devancent parfois en prenant l'initiative d'actions directes contre les bureaucrates. Des manifestations ont eu lieu pendant le carnaval de Santiago et dans quelques villages. Des responsables qui étaient logés trop confortablement ont été tout simplement chassés. Le débat de l'assemblée syndicale de La Havane que nous avons plusieurs fois mentionné, représente une autre expression éloquente de l’état d'esprit existant au moins dans certaines couches des masses”.

On ne saurait toutefois oublier d’autres éléments de poids. Nous avons déjà parlé de certains phénomènes tels que l’absentéisme qui reflètent en dernière analyse une dépolitisation et une démoralisation qui ne concernent pas seulement quelques individus asociaux. Si des changements ne sont pas introduits à court terme dans les structures politiques et donc dans les rapports entre le pouvoir et les masses, les réactions négatives pourraient s'accentuer au lieu de régresser.

Mais le principal point d'interrogation concerne la portée des modifications envisagées par Castro. L'affirmation du principe de l'élection de comités pour contrôler l’approvisionnement alimentaire ou la distribution des logements, est évidemment importante, de même que l’énonciation du critère de la révocation («à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit »). Il est également important qu’une séparation nette soit établie entre le parti et l'appareil administratif, et qu'on envisage une réelle démocratisation des syndicats qui, malgré les changements intervenus au congrès de 1966, sont restés en général sclérosés et passifs. Mais en ce qui concerne les nouvelles structures aptes à assurer la mobilisation des masses et leur participation à la gestion économique, la clarté est loin d'être faite. Si l’on juge sur la base de ce qui a été dit entre mai et septembre, il faut en conclure qu'on envisage une revalorisation et une expansion des organisations de masse, auxquelles reviendrait le rôle fondamental. Castro est allé jusqu’à indiquer comme objectif pour l’organisation du mouvement ouvrier — dont il ne cesse de dénoncer Ir retard très grave — d'atteindre le niveau de 1? Fédération des Femmes ou des Comités de défense de la révolution, dont l'efficacité au cours des dernières années est pourtant pour le moins contestable et qui n’ont joué aucun rôle véritable de direction. Soyons clairs : nous ne contestons pas la fonction des organisations de masse, notamment des syndicats (à condition cependant que soit brisé le carcan bureaucratique actuel, héritage du

9. D'après certaines informations, des gens participant à la manifestation de Santiago auraient été arrêtés, mais ensuite relâchés sur l'intervention de Castro. À l'assemblée de La Havane, une travaillleuse a relaté un épisode qui en dit long sur les rapports entre la base, les bureaucrates petits et movens et Fidel, Un bureaucrate lui avait imposé brusquement de se taire alors qu'elle signalait un gaspillage absurde; elle lui Onde : «Un jour, j'aurai l’occasion d'en parler à

idel!»

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23. oo

contrôle exercé par les anciens staliniens du P.S.P.). Mais ce dont Cuba a besoin, c'est d’une structure démocratique-révolutionnaire généralisée, basée sur des comités à tous les niveaux qui soient les véritables organes du pouvoir, élus directement par les masses et révocables à tout instant. En d'autres termes, il s'agit d'une réorganisation de l'Etat et de l'administration sur des bases soviétiques.

En même temps la démocratisation devra s'étendre à l'instrument de l'avant-garde politique organisée qui est le Parti. Sur ce terrain, des initiatives prometteuses avaient été prises après l'affaire Escalante ; mais ensuite, on a procédé très empiriquement, d’une façon inégale et en remettant les échéances (il est symptomatique que le premier congrès du parti n'ait jusqu'ici pas eu lieu). Si les dirigeants cubains veulent rester fidèles au léninisme, comme ils l’affirment, ils doivent tenir compte du fait que l’un des piliers du léninisme een la conception du parti, un parti structuré et fonctionnel, discipliné dans l’action, mais profondément démocratique dans l'élaboration et la vérification de sa ligne. Cela implique la plus ample liberté de critique, le rejet de tout privilège pour les dirigeants, y compris celui de l'information! et, lorsque des positions différentes s’opposent, le droit d'organiser des tendances. La vieille objection d’origine stalinienne, selon laquelle cela méttrait en question l'efficacité du parti, avait été d'avance démentie par l'expérience du parti bolchevik à l'époque de Lénine, qui débattait ouvertement ses problèmes et autorisait les tendances dans les années les plus dramatiques de la révolution et de la guerre civile.

Finalement, il faut tenir compte du fait qu'il

a à Cuba même et dans le monde, des forces intéressées à favoriser un processus de bureaucratisation. Tout l'appareil dont nous avons parlé, composé d'un nombre important de cadres moyens et supérieurs qui jusqu'ici ont géré pratiquement le pouvoir, ne sont pas prêts à y renoncer au nom des principes : ils s’efforceront, au contraire, de stabiliser leur pouvoir, de défendre et d'élargir les privilèges dont ils jouissent. Dans la mesure où des changements structurels importants ne seraient pas introduits à échéance relativement courte et où se produirait une pie grande dépolitisation des masses, la tendance bureaucratique-autoritaire gagnerait du terrain ; elle pourrait même obtenir le soutien de certaines couches ouvrières susceptibles de réagir contre l'absentéisme, le manque d’enthousiasme et de discipline au travail, par un appel aux mesures administratives, et de considérer les partisans des méthodes autoritaires comme des révolutionnaires intransigeants. À l'échelle internationale d'autre part, la bureaucratie de l’U.R.S.S. et des autres pays d'Europe orientale, dont l'influence à Cuba a augmenté pour les raisons bien connues, apportera inévitablement un soutien important — camouflé ou ouvert — aux forces qui représentent des intérêts analogues aux siens et recherchent des solutions conformes à ces intérêts.

La Quatrième Internationale et la Révolution cubaine

La IV* Internationale n'a jamais subordonné

10. L'extrême pauvreté de la grande presse cubaine empêche les masses de disposer de tous les éléments de jugement dont disposent les dirigeants, qui suivent des bulletins spéciaux et la presse étrangère.

ses analyses des Etats ouvriers et de leur évolution à des considérations tactiques. C'est pourquoi aujourd’hui nous esquissons une critique des tendances opérant à Cuba et signalons — à côté des aspects positifs — une série d'éléments qui nous alarment., Mais en même temps nous n'oublions pas un seul instant que pour nous il s’agit toujours de poser le problème sous l'angle d'une organisation révolutionnaire qui comprend à quel point son sort est lié au sort des révolutions dans tous les pays du monde, et qui a le devoir d'y apporter sa contribution pratique, dans la mesure de ses possibilités, afin de favoriser certaines issues.

Depuis quelque temps, dans certains milieux intellectuels et même dans les rangs de l'extrêmegauche européenne, Cuba ne soulève plus d’enthousiasme ni même d'intérêt : tout simplement, c'est passé de mode. Dans ce contexte, les difficultés et échecs récents serviront de prétexte commode à certains pour prendre davantage leurs distances et justifieront toute sorte de critiques, plus ou moins impressionnistes ou fantaisistes. Ceux qui s'inclinent devant le mythe de la révolution culturelle et du maoïsme seront parmi les plus heureux de s'adonner à cette besogne, et ils disposent déjà de quelques textes sur lesquels fonder leurs polémiques”.

La IV* Internationale n'a rien à voir avec de telles attitudes. De même, elle rejette comme erronées les appréciations de ceux qui, en extrapolant un peu vite à partir de tendances que nous avons nous-mêmes indiquées, ou en généralisant sans justification la portée de certaines attitudes considèrent que Cuba a renoncé. à sa politique de soutien aux mouvements révolutionnaires d'Amérique latine, et adopté une optique égoïste et conservatrice. Cuba reste un rempart de la révolution mondiale et son existence ne cesse de représenter une cause de faiblesse pour l'impérialisme américain et un élément objectif d'aide à la révolution latino-américaine dans son ensemble. Toutes les indications autorisent l'hypothèse que les dirigeants cubains seront aux côtés de tout mouvement révolutionnaire qui se développera, car ils n'ont pas oublié que le sort de leur révolution reste, en dernière analyse, lié au sort de la révolution au niveau du continent tout entier”.

11. Je fais notamment allusion au livre de Dumont — qui pourtant contient sur des points spécifiques des informations et des jugements — ct plus encore au livre de Karol qui, après avoir « découvert » Cuba seulement en 1961, s'en éloigne maintenant, séduit par les sirènes de la révolution culturelle, assaisonnée à la sauce mao-spontex. La conclusion de Karol, d'après lequel Cuba aurait adopté les conceptions staliniennes des années trente, est tout simplement aberrante et frise la mauvaise foi. Que dire, d’ailleurs, du front d'airain d'un auteur qui critique le rôle débordant de Fidel ou les tracasseries dont furent parfois victimes à Cuba des intellectuels, et en même temps dresse l'éloge du maoïsme qui, comme chacun le sait, ne pratique aucunement le culte de la personnalité et n’admet aucune restriction à la liberté d'expression des artistes ?!

12. Le problème de l'orientation actuelle des dirigeants cubains en ce qui concerne l'Amérique latine a été examiné dans notre article « Cuba, réformisme militaire et lutte armée en Amérique latine», daté du 15 mars 1970 et paru dans le numéro spécial de juin 1970 de la Quatrième Internationale. Nous ne reprenons pas ici les critiques et les conclusions que nous dégagions quant à l’évolution de la politique international cubaine, et qui nous paraissent toujours valables. [Cet article a été publié également dans la bro-

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C'est donc notre devoir d'expliquer sans réticences tactiques ou diplomatiques les résultats de nos analyses et d'indiquer par quels moyens il serait possible, en tenant compte des expériences capitales du mouvement ouvrier international et de la lutte des révolutionnaires contre la bureaucratie, de surmonter des contradictions dangereuses. Mais aussi et surtout, nous devons contribuer pratiquement à renforcer ceux qui luttent contre la bureaucratisation à Cuba; y contribuer par le moyen le plus efficace : en propulsant les luttes révolutionnaires et en préparant des victoires de la révolution dans les autres pays d'Amérique

latine. 8 octobre 1970. Livio MaïTaN.

P.S. — On sait qu’au cours des deux dernières années se sont développées des polémiques, parfois âpres, entre les dirigeants cubains et certains mouvements révolutionnaires latino-américains. En général, comme conséquence de revers graves, d’erreurs de méthode de la part des Cubains et de la disparition pratique de l'O.L.AS., la tendance de nombreux groupes et mouvements a été de faire un effort d'élaboration politique et théorique autonome et d'établir des rapports entre eux indépendamment des rapports avec les révolutionnaires cubains. Ce développement, en plus du rapprochement entre Cuba et l'U.R.S.S. et de certaines prises de position du groupe dirigeant castriste (en premier lieu, l'appui au gouvernement militaire péruvien et les concessions à l'hypothèse d'une voie différente de la lutte armée dans le cas du Chili), ont mené certains à conclure que les dirigeants cubains étaient en train de s'intégrer au bloc dirigé par l'URSS. et donc en train de réviser leur attitude, même en ce qui concerne la révolution en Amérique latine. Nous disons tout de suite qu'une telle interprétation, dans l'état actuel des choses, ne nous semble pas fondée. Il suffit de

chure Réformisme militaire et lutte armée en Amérique latine, à laquelle nous renvoyons nos lecteurs.]

penser aux déclarations explicites de Fidel Castro à partir du discours du 22 avril (« Cuba n'a pas nié ni niera jamais le soutien au mouvement révolutionnaire »), aux manifestations de solidarité internationaliste pendant la célébration du 26 juillet et à la large place que la presse cubaine consacre aux actions des mouvements révolutionnaires (notamment les Tupamaros) ainsi qu'aux déclarations de ses dirigeants, même quand de telles déclarations ne sont pas en accord avec certaines déclarations traditionnelles cubaines. Il est vrai que, dans le nouveau contexte, il est peu probable que les Cubains s'investissent directement dans des initiatives du type de celles prises dans le passé en Bolivie ou, à une échelle plus réduite, au Vénézuéla ; ils chercheront nécessairement à exploiter les nouvelles possibilités offertes à l'Etat ouvrier par les contradictions que des événements comme ceux du Chili, du Pérou et de la Bolivie elle-même approfondissent dans le front de l'ennemi. Mais, face à une nouvelle montée de la lutte révolutionnaire et de la lutte armée dans un pays du continent, les dirigeants cubains — tout mène à le supposer — ne manqueront pas de remplir leur devoir de solidarité, imposé, en dernière instance, par une compréhension correcte des intérêts de la révolution cubaine elle-même.

Une autre question est celle de ses orientations en ce qui concerne les méthodes de lutte, les formes possibles de la lutte armée. Sans doute un processus de réflexion critique sur les expériences faites est en cours depuis quelque temps; mais nous ignorons si cette réflexion a déjà produit des résultats. Ce qui semble donc prévaloir est une attitude prudente.

Il faut enfin ajouter seulement que l’évolution de la politique cubaine vers l'Amérique latine est étroitement liée à l'évolution sociale et politique interne, dont nous avons parlé dans cet article. Si les tendances négatives prévalaient et si Cuba subissait un processus de bureaucratisation, il est clair que les orientations actuelles seraient abandonnées avec l'adoption d’une stratégie analogue, dans ses grandes lignes, à celle de l'actuelle direction de l'Ü.R:SSS.

Annexe

I. Cuba, aile marchante de la 3° tendance

«Au début de 1960, les pays sous-développés qui se sentent inquiets devant chacun des deux super-grands pouvaient regarder avec espoir du côté de Cuba où une voie nouvelle était en train de s'ouvrir » : c’est ainsi que Claude Julien terminait son livre La Révolution Cubaine en 1961, mais il doutait de la possibilité pour Cuba, de maintenir son indépendance et son originalité tout en restant dans l'orbite soviétique ; cependant il n’y a jamais eu à proprement parler de lune de miel cubano-soviétique. Provocatrice pour les dirigeants des démocraties populaires, la question « Qui t'a

fait roi » amène Fidel Castro à répondre : « Notre patrie révolutionnaire et socialiste existe non pas parce que nous y avons importé une révolution de quelque part, mais parce que nous l'avons engendrée sur notre propre terre et sous notre propre ciel.» La première révolution socialiste dans l’hémisphère occidental s'est effectuée sans la participation du parti communiste et même au début contre lui. Mais la révolution cubaine disposait

1. En 1953, après l'attaque de la caserne du Moncada, première action armée de Fidel Castro, le P.S.P.

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232. REP

d'un capital précieux au départ et historiquement ineffaçable : l'existence d’une avant-garde révolutionnaire dont la tactique et la stratégie s'étaient révélées justes avant la prise du pouvoir, et plus Smpotans encore après la prise du pouvoir en refusant tout compromis avec l'impérialisme et en se proclamant révolution socialiste en 1961, précisément au moment où les Américains débarquaient à Playa Giron.

C'est de cette situation qu'il faut partir pour comprendre l'évolution de la révolution cubaine ; son authenticité devait lui permettre (comme pour la Chine d’ailleurs) de garder une certaine indépendance face au « camp socialiste » en dépit de l’aide économique considérable de l’Union soviétique ; les critiques adressées aujourd’hui à la direction soviétique par le P.C. cubain ainsi que la rupture avec le P.C. vézézuélien ont été précédées de crises nombreuses tant sur le plan intérieur (démêlés avec les anciens communistes cubains) que sur le plan extérieur au travers de polémiques voilées avec l'UR.S.S.

Un passé chargé La construction du Parti

Après la prise du pouvoir en 1959, la rupture de fait qui intervient dès 1960 avec les U.S.A. amène la direction cubaine à se tourner vers l'U.R.SSS. pour.contrecarrer le blocus américain ; les problèmes de la construction du socialisme se posent de manière ardue, non seulement parce que les difficultés économiques sont grandes étant donné le sous-développement de l’île et son isolement, mais aussi parce que la nécessité d’un parti se fait sentir pour mener à bien les tâches de la période de transition. Ce parti, que peut-il être ? L'avant-garde révolutionnaire qui a été le pivot, le moteur de Ja lutte et l’auteur de la victoire ? Une première raison s'y oppose : le «26 Juillet » n’est pas un parti structuré de type bolchevik; deuxièmement, le Directoire du 13 mars (organisation étudiante qui a lutté contre la dictature de Batista) doit être une des composantes de ce parti; troisièmement, reste le P.S.P. (parti communiste) : il est discrédité aux yeux du peuple mais c’est pour l'Union soviétique une garantie car il fait partie de la « famille ». Compte tenu de cette situation, l'embryon du parti révolutionnaire englobe les trois mouvements dans les O.R.I. (Organisations Révolutionnaires Intégrées). La coexistence était dès le début difficile ; il eût fallu pour qu'elle soit viable que le P.S.P. fût autre chose que ce qu'il était. Très vite ses antécédents historiques l’amènent à tenter d'imposer dans les O.R.I. des méthodes bureaucratiques et staliniennes que Fidel Castro qualifiera gentiment de «sectaires »; la cooptation des cadres, l'éloignement des postes de direction de combattants de la Sierra, amènent la crise; elle éclate en 1962 et se termine par le limogeage de Anibal Escalante, dirigeant du P.S.P. qui prend l'avion pour Moscou; les OR.I. sont mortes, le

(Parti Communiste) écrivait : «Nous répudions les méthodes putschistes de l'action entreprise à Santiago de Cuba et à Bayamo pour s'emparer des deux postes militaires, comme étant des tentatives aventurières propres à des factions bourgeoises, L'héroïsme déployé par les participants à cette action est factice et stérile, inspiré qu’il est par des concepts bourgeois erronés. » (Daily Worker, 5 août 1953.)

P.URS. (Parti Uni de la Révolution Socialiste) est né; la construction du Parti n’est pas au bout de ses peines.

De cette première expérience, la direction fidéliste tire une leçon : le futur parti cubain doit être un parti d'avant-garde, minoritaire, qui regroupe les meilleurs éléments du prolétariat agricole ou urbain et qui soit profondément lié aux masses pour éviter sa sclérose; des assemblées d'usine, des assemblée populaires sont réunies qui choisissent les travailleurs les meilleurs, les futurs membres du parti; à la base le processus vise à supprimer le «noyautage» des anciens communistes pour garantir la « pureté» du parti, mais à la direction le problème reste entier : Jes vieux staliniens sont toujours présents et ils ont des responsabilités importantes ; le procès Marcos Rodriguez provoque une nouvelle crise et précipite une nouvelle étape : la dénonciation de jeunes révolutionnaires à la police de Batista pendant la lutte contre la dictature met en cause d'anciens communistes accusés d’avoir couvert cette trahison; peu après le procès, Joaquim Ordoqui, membre de la direction du Parti, haut responsable des forces armées est destitué de son poste ainsi que sa femme Edith Garcia Buchaca, dirigeante du Conseil de la Culture ; ils étaient tous deux membres du P.S.P., aujourd'hui, on ne sait rien d’eux, sinon qu'ils sont probablement en prison; la rumeur publique les accuse de haute trahison et méme de complicité avec la C.I.A.; leur procès n'a pas eu lieu, vraisemblablement parce qu’il implique des accusations trop graves pour l’ancien P.C. que l'actuelle direction ne juge pas opportunes. En 1965, un an après, le P.U.R.S. prend le nom de Parti Communiste Cubain (P.C.C.); le Bureau politique est en majorité fidéliste ; en 1966, le Congrès des syndicats écarte de sa direction le vieux dirigeant P.S.P., Lazaro Peña ; enfin, en 1967, la revue théorique «Cuba Socialista » suspend sa parution sur proposition du Bureau politique du P.C.C. : elle était dirigée par Blas Roca et quelques autres vieux staliniens. Ainsi peu à peu, tous les anciens staliniens sont écartés ; cette évolution ne s'est pas faite de façon linéaire; l'ex-P.C. n’a pas été mis au banc des accusés et l'on a célébré en 1965 son 40° anniversaire avec faste; mais les Cubains ont tiré de cette expérience des conclusions plus générales ; nous pensons que les éditoriaux de « Granma » sur la bureaucratie sont entre autres le résultat de cette expérience concrète.

L'évolution des rapports avec l’'U.R.S.S.

La crise des Caraïbes en 1962, les transactions et les accords entre Khrouchtchev et Kennedy décidés sans l’avis des Cubains amenèrent Fidel Castro à proclamer publiquement que des divergences s'étaient manifestées entre l’U.R.S.S. et Cuba ; pour le gouvernement révolutionnaire, il faut sauvegarder la paix mais pas n'importe comment et pas à n'importe quel prix. Or les accords Kennedy- Khrouchtchev entérinaient le droit pour les U.S.À. de décider des armes qu'un petit pays peut ou ne peut pas posséder ; le règlement entre les deux grands faisait bon marché de la souveraineté cubaine. Cette crise des Caraïbes, rappelée par Che Guevara dans sa lettre de démission, a été pour les Cubaïins une leçon : il est des événements historiques qui ont presque force de loi : depuis, se sentant les mains libres à la suite du retrait pra-

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tiquement inconditionnel des fusées, les U.S.A. internationalisent la répression et exportent la contre-révolution : la crise des Caraïbes n'a pas provoqué de guerre mais elle n'a pas garanti la paix; les coups d'Etat militaires se succèdent, en Argentine, au Brésil et Saint-Domingue est directement attaqué.

L'intensification de la guerre au Vietnam et la politique opportuniste des Soviétiques qui laissent pour la première fois bombarder un pays socialiste est un second avertissement décisif pour Cuba qui évolue dans ce qu'on pourrait appeler un espace stalinien à trois dimensions nationale avec le P.S.P., internationale avec l’U.R.S.S., latinoaméricaine avec les partis communistes du continent.

L'expérience latino-américaine

La critique voilée adressée par Fidel Castro aux partis communistes latino-américains est ancienne. Il leur a reproché souvent de ne pas engager — en dépit de conditions objectives favorables — la lutte armée pour prendre le pouvoir ; et la 2° Déclaration de La Havane a longtemps traîné dans les tiroirs avant d'être diffusée. Malgré cela, la direction fidéliste est restée sinon silencieuse du moins réservée ; le conflit sino-soviétique n’a pas été abordé jusqu'en 1966; quand le sujet était effleuré, c'était pour souligner la nécessité de renforcer l'unité du camp socialiste « sur la base des principes » sans que Cuba prenne parti.

La Confrence Tricontinentale dont le but était de déterminer une stratégie révolutionnaire pour l'Afrique, l'Asie et l'Amérique latine supposait de la part des participants le respect des textes adoptés, notamment ceux concernant la lutte armée reconnue comme forme de lutte nécessaire dans la plupart des pays du continent; dans la mesure où les dirigeants cubains ne se faisaient guère d'illusions sur l'adhésion des P.C. à de tels principes, la présence nombreuse de ces partis, l'absence de certaines organisations révolutionnaires latino-américaines à la Conférence, laissent à penser que la Tricontinentale a fait l'objet d'un compromis; avaitil pour but de démasquer les « pseudo-révolutionnaires » en les mettant au pied du mur ? C’est possible. Si ce n'était pas le cas, la suite des événements aura été pour la direction cubaine une douche écossaise : à peine rentrée, la délégation chilienne déclarait que la Conférence n’obligeait pas tous les partis à prendre les armes et qu’au Chili, la conquête du pouvoir par des voies pacifiques et électorales était possible. En févriermars 1966, la délégation du P.C.F. qui visite Cuba émet un communiqué conjoint avec le P.C. cubain où les deux parties font part de «leur accord le plus large quant à l'ensemble des problèmes traités au cours des conversations »; le P.C.F. donne «son appui chaleureux aux accords et aux déclarations de la Tricontinentale ». Il n'y est pas fait mention explicite de la lutte armée comme instrument privilégié pour la prise du pouvoir. Un an après, L'Humanité du 4 avril commente sournoisement l'échec de Frei aux élections municipales au Chili : « Elles montrent (ces élections) que la mitraillette n’est pas forcément ni partout le seul instrument d'action politique efficace.» Toujours dans L'Humanité (16-1-67), dans une interview étonnante (évidemment dirigée contre le P.C. cubain), Luis Carlos Prestes, secrétaire général du

P.C. brésilien, déclare : « Rien de pire que la phraséologie pseudo-révolutionnaire qui contribue à isoler les communistes des grandes masses des travailleurs.» La solution qu'il faut au Brésil ? « Unifier ioutes les forces hostiles à la dictature. » La déclaration est si ambiguë que Lacerda, homme politique d'extrême-droite, semble faire partie de ces « forces hostiles ».

Autre déception : la Tricontinentale proclamait « le droit et le devoir... pour les Etats et les gouvernements progressistes du monde d'appuyer matériellement et moralement les peuples qui luttent pour leur libération ou qui sont attaqués directement ou indirectement par des puissances impérialistes ». Ce qui, réciproquement, signifie ne pas appuyer matériellement ou moralement les pays qui sont directement ou indirectement liés à ces mêmes puissances, par exemple le Chili et son président Frei, « laquais de luxe de l'impérialisme américain ». Fidel Castro s'en était déjà pris avec violence au dirigeant de la bien-heureuse « révolution dans la liberté», mais la nouvelle collaboration entre les gouvernements soviétique et chilien a donné lieu, dans « Granma », à une mise en page pour le moins surprenante : dans la partie gauche du journal un entrefilet « anodin » annonce la signature d'accords « qui seront une base importante pour le développement des relations économiques et commerciales entre l'U.R.S.S. et le Chili », et un crédit soviétique « à des conditions avantageuses» sera accordé à la partie chilienne. La partie droite oppose à cette nouvelle un entrefilet symétrique du premier qui définit ainsi le gouvernement chilien : «Le gouvernement de Frei représente les intérêts oligarchiques et pro-impérialistes qui s'opposent à la révolution et aux transformations sociales et politiques du pays frère chilien. » I1 mène une politique de soumission aux « diktats de Washington» et c'est «l'un des principaux alliés de l'impérialisme ». Symboliquement, entre les deux colonnes, un titre «La semaine au Vietnam» et en dernière page, un avertissement à « ceux qui, par leur soutien, contribuent à aiguiser les griffes de l'ennemi le plus dangereux du peuple chilien’ ». Che Guevara avait déjà déclaré, dans son discours d'Alger : «Les pays socialistes ont le devoir moral de liquider leur complicité tacite avec les pays exploiteurs de l'Ouest», mais il ne faisait allusion qu'aux conditions inégales d'échange entre pays socialistes et pays sous-développés. Il n'avait même pas considéré que des subsides directs puissent être accordés à une oligarchie pro-américaine. Les Cubains ne sont pas les seuls à protester, l'E.L.N., armée de libération nationale de Colombie, vient d'appuyer les déclarations de Fidel Castro : la signature d'un accord commercial, culturel et financier avec le gouvernement colombien de Lleras Restrepo, qui mène la répression contre les mouvements révolutionnaires, l'a amenée à déclarer : «Nous estimons qu'une aide quelconque que le camp socialiste apporterait à ces pays. ne pourra que contribuer à four-

2. Cependant, en ce qui concerne le Mexique, les déclarations cubaines peuvent prêter à confusion Fidel Castro a dit du gouvernement mexicain qu'il est le seul « dont la position internationale mérite notre respect » : il est vrai que c'est le seul gouvernement latino-américain à ne pas avoir rompu les relations diplomatiques avec Cuba; mais la déclaration en elle-même semble oublier qu'il reste lié aux U.S.A. et qu'il mène sur le plan intérieur une politique répressive à l'égard des militants révolutionnaires.

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A PI

nir à l'oligarchie des moyens supplémentaires pour écraser la lutte révolutionnaire. »

La rupture avec le P.C. vénézuélien

Il y a une continuité relative de la politique cubaine ; cependant la situation présente est caractérisée par un événement appelé à avoir, en Amérique latine et dans le mouvement communiste international, un retentissement considérable : il s'agit de la rupture publique du P.C. cubain avec la direction du P.C. vénézuélien. S'il est difficile d'en apprécier avec exactitude les conséquences, on peut déjà dire qu'il ne peut s'agir là d'un événement passager et accidentel, précisément à cause de ceux qui l'ont précédé et parce que les divergences sont trop profondes. Le contexte explosif de l'Amérique latine aujourd’hui ne permet pas les atermoiements ; la révolution latino-américaine est à l’ordre du jour et les problèmes de stratégie et de tactique sont cruciaux ; or, si les conditions objectives sont réunies, les conditions subjectives ne le sont pas toujours ; le problème déterminant est celui de la direction qui va prendre la tête du processus révolutionnaire dans chaque pays et à l'échelon continental.

Pour la direction cubaine, l'extension de Ja révolution en Amérique latine est une question de vie ou de mort. L'expérience du Vietnam lui a prouvé que si, dans un communiqué, le P.C.USS. pouvait déclarer que la «solidarité de l'U.R.S.S. envers Cuba est ferme et décidée », la meilleure garantie pour sauvegarder la révolution est d’être partie intégrante d’une révolution continentale.

Il est certain que la nécessité d’opposer à l'impérialisme «une stratégie globale, une stratégie commune » est un acquis pour le P.C. cubain. Si les Américains ont déjà dû envoyer au Vietnam 500000 hommes pour combattre le F.NL., «ils devraient en envoyer 50 fois plus» pour affronter une lutte coordonnée en Amérique latine. Et lorsque les Cubains déclarent que les Vietnamiens meurent pour eux aussi, il ne s’agit pas d’une simple rhétorique : Cuba a aujourd'hui atteint une compréhension politique et militante de par sa situation concrète de l'internationalisme prolétarien ; et cette intelligence de la situation va bien plus loin que les banalités sommaires des Chinois : au IV*° Congrès latino-américain d'étudiants, A. Hart a déclaré : « La ligne de la Tricontinentale ne se limite pas et ne se réduit pas aux trois continents.…» «L'union entre la classe ouvrière et les secteurs progressistes des pays capitalistes et le mouvement révolutionnaire d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine est nécessaire. car pour nous les frontières disparaissent et la lutte atteint une dimension universelle. »

Mais malgré tous ses efforts pour rallier les P.C. latino-américains à cette perspective révolutionnaire, qui implique une lutte armée (même si les formes qu'elle peut prendre sont diverses et soumises à discussion), le P.C. cubain s’est heurté à une «incompréhension» profonde, Pour la direction fidéliste, l'expérience vénézuélienne a révélé l’incompatibilité qu'il y avait à développer la lutte révolutionnaire et à maintenir une étroite amitié avec des partis frères, quand celle-ci constitue une gêne ou un frein. La ligne dite de « paix démocratique » défendue par le P.C. vénézuélien (contradictoire avec les décisions de son 3° Congrès !) et son abandon de la lutte armée ont provoqué la

rébellion du guérillero le plus célèbre : le commandant Douglas Bravo. Expulsé du Bureau politique, décidé à continuer la lutte, il obligeait Cuba à choisir entre un « groupe anti-parti dirigé par un ancien membre du Comité central de tendances militaristes et caudillistes » (Douglas Bravo et ses guérilleros) et les partisans de la «paix démocratique», ceux qui réclament «un repli sur le front militaire et la suspension des actions armées » et qui, comme l’a écrit avant de mourir le dirigeant Fabricio Ojeda, «étranglent économiquement les foyers de guérillas ». Et Fidel Castro ajoute : « Cette paix démocratique nous paraît absurde. car seul un mouvement révolutionnaire qui est en train de gagner la guerre peut parler de paix parce qu'il commence alors à mobiliser tout le sentiment national en faveur d’une paix qui ne peut être obtenue que par la victoire de la révolution ».

C'est un appui total que les Cubains ont donné à Douglas Bravo, car «au nom de quels principes, de quelles raisons. sommes-nous obligés de donner raison aux défaitistes, aux courants de droite et aux hésitants ? … Au nom du mouvement communiste international ? Y sommes-nous obligés du fait qu'il s'agit de la direction d’un P.C.? … Pour nous, le mouvement communiste international est en premier lieu ceci : un mouvement de combattants révolutionnaires, ef ceux qui ne sont pas des combattants révolutionnaires ne pourront jamais prétendre être communistes ».

Désormais, de nombreux P.C. latino-américains vont pratiquer un anti-castrisme militant. Les déclarations de L'Humanité que nous avons citées plus haut en sont le reflet. Le P.C. mexicain, le P.C. chilien, le P.C. brésilien, le P.C. colombien sont, à des degrés divers, concernés ; ils ne resteront pas sans réagir. Ils n’ont plus la possibilité, comme le P.C. dominicain, de faire une auto-critique formelle. Après le discours du 13 mars, le clivage est irréversible : « Aucun de ceux qui ont le droit de se considérer comme communistes n’'appuiera la direction officielle de droite contre Douglas Bravo. Les P.C. devront prendre position soit pour les guérilleros qui combattent au Vénézuéla, soit pour les défaitistes qui veulent renoncer, qui veulent pratiquement livrer le mouvement guérillero.» Et ce qui définira les révolutionnaires sera «leur attitude face au mouvement révolutionnaire armé ».

Ceci signifie qu'en juillet 1967, lors de la Conférence de l'Organisation Latino-Américaine de Solidarité (O.L.A.S.), qui veut être l'état-major général de la lutte révolutionnaire en Amérique latine, seuls seront invités, en principe, les mouvements révolutionnaires engagés dans la lutte armée ou qui la préparent effectivement (ce qui pose d’ailleurs de nombreux problèmes quant à la détermination des tactiques de lutte). Par ailleurs, le choix des organisations participantes permettra de préciser les intentions fidélistes en Amérique latine. Mais d'ores et déjà, l'OLAS. s'annonce différente et moins hétéroclite que la Triconti

De nouvelles scissions risqu à la suite des prises de posits se dessine en Amérique latine, c'es de cette « troisième tendance = la RD.V.N. et la Corée du N les éléments moteurs ; la déclara F.N.L. à La Havane sur l'aide le Vietnam le déclenchement de k vie témoigne qu’une nouvelle 2w2x tionnaire est peut-être en train de

rde révolu- S constituer

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mm

sur le plan international. Quelle sera l'attitude de J'UR.S.S. face aux attaques, directes ou indirectes, dont elle est l’objet? Un rupture avec Cuba est improbable. Le moment choisi par le P.C. cubain pour lancer cette offensive n'est pas dû au hasard. L'URSS. est en proie à des difficultés nombreuses : avec le Vietnam, avec la Chine; la cohésion est de plus en plus difficile à maintenir avec ses meilleurs alliés : l'établissement de relations diplomatiques entre la Roumanie et Bonn crée de nombreuses tensions ; et une fois de plus, la Conférence internationale des P.C. ne pourra certainement pas avoir lieu cette année.

Cuba, par contre, se trouve dans une position politique solide ; la troisième tendance est potentiellement une force : l'unité de vue avec le Vietnam est incontestable ; en Amérique latine, le mouvement révolutionnaire, après des moments difficiles, connaît un nouveau départ qui ne doit rien aux P.C., dont la plupart sont discrédités. Les menaces impérialistes contre Cuba se précisent : se joignant aux attaques du P.C. vénézuélien, le gouvernement Léoni accuse Cuba « de promouvoir le réveil du terrorisme dans ce pays ». « Il faut faire quelque chose contre Cuba », déclare le Président du Nicaragua. Des guérillas en Bolivie, et c'est Cuba que l'on accuse. Après la Conférence de Punta des Este (Sainte Alliance qui a réuni Johnson et les chefs d'Etats américains), une Conférence des ministres des Affaires étrangères doit avoir lieu pour lutter contre la « subversion castriste ». On peut être certain que sera fait le procès de Cuba.

ais toute la question est de savoir si la sentence pourra être exécutée...

Dans ces conditions, les P.C. latino-américains, qui craignent de perdre leurs forces les plus militantes, si des scissions analogues à celle du Vénézuéla se renouvellent, feront pression sur la direction soviétique « raisonnable », pour qu'elle tempère l’ardeur révolutionnaire de Cuba. Et il est clair pour tous que l'autonomie de La Havane est directement liée au développement de la révolution latino-américaine. D'ailleurs, la crise avec le P.C. vénézuélien a une dynamique propre : l'E.L.N. de Colombie a déclaré « justes et opportunes les positions adoptées par le gouvernement révolutionnaire de Cuba » et estime que « c’est un droit de la Révolution cubaine de démasquer ses détracteurs, même si ces derniers se dissimulent sous le nom d’un parti révolutionnaire ».

La lutte contre la bureaucratie

Cette évolution historique a une autre conséquence : elle a permis une maturation théorique très grande dans le P.C. cubain. Pour la première fois depuis la mort de Lénine, un parti communiste au pouvoir tente de donner une explication sérieuse du rôle de la bureaucratie pendant la période de transition au socialisme, de son origine, de sa fonction sociale et des moyens de la limiter. Citons seulement les passages suivants (Granma des 5 et 12 mars 1967, Ed. françaises) :

« Si le Parti ne gagne pas cette bataille contre »la bureaucratie, le Parti finira par se bureaucra- » tiser lui-même. Et un parti qui stagne est un parti »qui pourrit. Et que se passe-t-il alors ? Que se » passe-t-il si l'organisme du Parti s’asphyxie dans

» cette torpeur bureaucratique ? Une couche sociale »à part, dont l'ambition est de se perpétrer, se » consolide à l'administration et à la direction de » l'Etat, ainsi qu’à la direction politique, couche qui » s'éloigne de plus en plus des masses, qui se coupe » du travail fécond et productif et de ceux qui le » réalisent ; elle se transforme en un corps privi- » légié, incapable de faire progresser le peuple, in- »capable de faire développer la conscience du » peuple jusqu'à des niveaux supérieurs. »

Il existait bien sûr à Cuba des conditions objectives — dues au sous-développement du pays, en partie — favorables au développement de cette bureaucratie; mais ce qui en a accentué le développement, c'est «l'introduction de certains systèmes administratifs et formes d'organisation empruntés à des pays du camp socialiste minés par la bureaucratie ».

Comment lutter contre cela ?

«La lutte contre la bureaucratie constitue »une véritable révolution dans la révolution, une »révolution qui n'a peut-être encore jamais été » réalisée ailleurs. La lutte sera longue, nous ne » pourrons relâcher notre vigilance un seul instant, »mais nous conjurerons le danger de l'instaura- »tion d’une couche à part dans notre société révo- »lutionnaire… Pour y parvenir, il faut élever la » conscience de tout notre peuple. C'est seulement » grâce à une conscience élevée et approfondie des » jeunes cadres et des travailleurs en général que » nous pourrons gagner cette bataille décisive, c'est- » à-dire que nous pourrons faire la révolution qui » n'a pas encore été faite : La révolution anti-bureau- » cratique. »

Ces déclarations représentent une évolution considérable : il y a seulement quelques mois, la bureaucratie ne représentait qu'une seule chose : la pléthore du personnel administratif, c'est-à-dire l'excès de bureaucrates...

Démagogie, disent certains. Soit. Qu'ils nous expliquent alors pourquoi cette forme de démagogie et à ce niveau théorique : il serait naïf de sousestimer le danger que représenterait une telle « démagogie » pour une bureaucratie qui chercherait à s'affirmer.

La politique de Cuba, souvent empirique, a quelquefois suscité des doutes et des inquiétudes ; mais sa situation est pour le moins contradictoire ; face à la terrible menace que fait peser l'impérialisme, il s’agit de maintenir la permanence de la révolution avec l'aide du camp socialiste. C'est seulement après avoir compris la dialectique des problèmes qui se posent à Cuba de nos jours, que l'on peut juger la politique de la direction cubaine. Aujourd'hui, par son rôle en Amérique latine et dans le mouvement communiste, ses prises de position récentes, Cuba œuvre à la renaissance d’une avantgarde internationale.

J. SELLIER.

Publié dans Avant-Garde Jeunesse N° 5 (avril-mai 1967) Organe de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire.

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Il. Vers un renouveau de l’internationalisme

Les victoires remportées par la révolution mondiale depuis 20 ans n’ont pas simplement modifié le rapport des forces international entre les classes aux dépens de l'impérialisme. Elles ont également provoqué un processus de profonde différenciation politique au sein du mouvement communiste international.

Après les décennies de monolithisme stalinien, une première tendance s'est cristallisée dans les années 60 autour des positions critiques énoncées par le parti communiste chinois. Cette tendance, assez puissante pour faire échec aux manœuvres soviétiques d'excommunication, s’est disloquée en 1965. Ün grand nombre de P.C. pro-chinois ont désapprouvé alors les outrances sectaires des maoïstes. En particulier les principaux partisans de Pékin ont refusé d'admettre que l’'U.R.S.S. soit subitement devenue une puissance impérialiste secondant les agresseurs américains au Vietnam. Ils ont rejeté les conséquences pratiques qui découlent de cette analyse : le refus de contraindre l'URS.S. au front unique contre l'agression, sur la base d'une défense effective de la révolution vietnamienne. Les uns après les autres, les principaux P.C. pro-chinoïis ont pris leurs distances (P.C. nord-vietnamien, P.C. nord-coréen, P.C. japonais, P.C. indien, etc.).

Aujourd'hui, la différenciation et la restructuration politiques au sein du mouvement ouvrier international se poursuivent. Un troisième pôle du mouvement révolutionnaire mondial s’est constitué à Cuba. Que ceux qui affectent d'en douter encore considèrent la préparation, le déroulement, les répercussions de la première conférence de l'OL. A.S. Il leur sera facile de se persuader que les thèses développées à La Havane du 31 juillet au 10 août se différencient également du maoïsme et du khrouchtchévisme. Elles évoquent jusqu'en leurs formulations les analyses et les mots d'ordre du marxisme révolutionnaire.

L'O.L.ASS. et la « coexistence pacifique »

La déclaration de l'OL.AS. constitue une condamnation sans appel de la stratégie de « coexistence pacifique » chère aux Soviétiques. Contre la politique de rapprochement avec les U.S.A., contre l'esprit de conciliation et la volonté de compromis («l'esprit de Glassboro »), la conférence préconise une stratégie de lutte à outrance contre l'impérialisme yankee, ennemi n° 1 des peuples.

Cette opposition radicale se manifeste de façon éclatante au niveau des mots d'ordre. « Paix au Vietnam», bêlent les dirigeants soviétiques dans le chœur mal famé des pacifistes ; « soutien à la révolution vietnamienne » et pour cela «créons 1, 2, 3, plusieurs Vietnam », répliquent les révolutionnaires d'Amérique latine. Et ce mot d'ordre n'est pas une phrase creuse de propagande. Il indique la tâche pratique de l'heure :

« En Amérique latine, le premier point de l'ordre du jour est la révolution du peuple travailleur. Les conditions sont mûres pour l'entreprendre avec

confiance, sécurité, décision et succès. Le Vietnam nous apprend que la victoire est possible. »

L'O.L.A.SS. et les « voies de passage pacifique au socialisme »

Le rejet des ïillusions réformistes sur la « coexistence pacifique entre Etats à systèmes sociaux différents» entraîne le rejet des mêmes illusions réformistes sur «la possibilité de la conquête pacifique, électorale et parlementaire du pouvoir ».

La déclaration de l'O.L.A.S. proclame hautement le nécessaire recours à la violence révolutionnaire pour mettre fin au règne de la violence contrerévolutionnaire.

« Il n'y a pas un seul acte d'intervention directe ou indirecte de l'impérialisme dans nos pays que la bourgeoisie latino-américaine n'ait appuyé et justifié. Elle est intrinsèquement invalidée pour faire face aux impérialistes. Plus encore : elle est son obséquieux serviteur et son intermédiaire profiteur. Les problèmes posés par cette structure complexe et figée d'intérêts anti-populaires, antinationaux et anti-historiques, basée sur l'exploitation de l’homme par l’homme, maintenue par la force et dont, principalement, l'impérialisme yankee retire les bénéfices. ne peuvent être résolus par des « réformes de structure » académiques et par «l'exercice effectif de la démocratie représentative ». L'unique voie réelle pour les résoudre est la lutte révolutionnaire des peuples. »

Mais les thèses de l'O.L.AS. ne constituent pas simplement une réfutation en règle de la stratégie capitularde de l'U.R.S.S. Elles s'inscrivent en faux également contre tout ce que la stratégie maoïste comporte de confusion et d’héritage stalinien. Elles représentent un net progrès sur la «pensée de Mao-Tsé-Toung » sur trois points décisifs.

L'O.L.A.SS. et la révolution par étapes

Les thèses chinoises classiques reprennent (en la modifiant) la théorie menchéviko-stalinienne de la «révolution par étapes» : la révolution coloniale est une révolution démocratique bourgeoise. Elle a pour objectif l'émancipation nationale et l'instauration d'un régime de « démocratie nouvelle», à base économique capitaliste. En conséquence, la révolution peut être menée en alliance avec «la bourgeoisie nationale» qui a tout à y gagner. Ce n'est qu’une fois le nouveau régime instauré et consolidé que se développent progressivement les antagonismes de classe entre beourgoisie et prolétariat.

C'est en se fondant sur cette «théorie» que le P.C. indonésien collaborait avec sa « bourgeoisie nationale» dans le front Nasakom, jusqu’au jour où cette bourgeoisie «anti-impérialiste» a jugé bon de mettre un terme sanglant à cette « coopération ».

La déclaration de l'O.L.ASS. lève toute ambiguïté

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DEEE 977

en ce qui concerne le contenu de classe de la révolution coloniale :

« Le premier objectif de la révolution populaire dans le continent est la prise du pouvoir au moyen de la destruction de l'appareil bureaucratique et militaire de l'Etat et son remplacement par le peuple armé pour changer le régime social et économique existant.

Le contenu essentiel de la révolution en Amérique latine nous est donné par son affrontement avec l'impérialisme et les oligarchies bourgeoises et foncières. Par conséquent, le caractère de la révolution est celui de la lutte pour l'indépendance nationale, l'émancipation de nos peuples du joug des oligarchies et la voie socialiste pour son plein développement économique et social. »

L'O.L.ASS. et le bloc des quatre classes

La conférence de l’O.L.A.S. repousse énergiquement toute idée d'alliance avec la bourgeoisie dite nationale. Elle fonde ce refus sur l'analyse marxiste de la bourgeoisie latino-américaine :

« La faiblesse organique de la bourgeoisie latinoaméricaine pour écraser le latifundium' — supposé indispensable au développement de la production agricole et du marché intérieur — et l’entrelacement de ses intérêts de classe avec ceux des gros propriétaires fonciers devaient l’obliger à former avec les latifundiaires une oligarchie compacte, directement liée à la caste qui domine l'armée professionnelle et dans les mains de laquelle se concentrent les positions décisives du pouvoir poitique.

Ïl serait absurde de supposer que dans ces conditions ladite bourgeoisie puisse mener une action politique indépendante de l’oligarchie et de l'impérialisme pour défendre les intérêts et les aspirations de la nation. »

Et plus loin :

« La polarisation des forces est chaque jour plus claire : d’un côté la classe ouvrière urbaine, les travailleurs agricoles, les paysans, les étudiants, les couches moyennes les plus progressistes, les secteurs sous-employés, les chômeurs, les Indiens et les Noirs. de l’autre les oligarchies, les gouvernements fantoches et l'impérialisme yankee. »

La renaissance de l'internationalisme

Les délégués de l'OLAS. sont conscients par ailleurs que la trahison des principaux partis communistes et l'extrême faiblesse de l'avantgarde révolutionnaire constituent l'obstacle essentiel au développement des luttes :

«L'énorme potentiel révolutionnaire des peuples attend seulement d’être canalisé par une direction conséquente, par une avant-garde révolutionnaire, pour étendre ou entreprendre la lutte. »

Le but de l'O.L.ASS. consiste précisément à stimuler l'édification de partis révolutionnaires authentiques et à coordonner leur action.

Enfin, les militants réunis à La Havane soulignent le caractère nécessairement international de leur combat. Ils proclament leur lutte partie intégrante de la Révolution socialiste mondiale et s’affirment désireux d’opposer une stratégie révolutionnaire commune à «la stratégie contre-révolutionnaire internationale que dirige l'impérialisme yankee ».

Dans ce sens, il faut :

«que la lutte en Amérique latine renforce ses liens de solidarité avec les peuples d'Asie, d’Afrique et des pays socialistes et avec les travailleurs des pays capitalistes, en particulier avec la population noire des Etats-Unis qui souffre à la fois de l'exploitation de classe, de la misère, du chômage, de la discrimination raciale. et qui constitue une importante force à considérer dans le contexte de la lutte révolutionnaire ».

Cette référence à la fonction nécessaire de la lutte révolutionnaire en Amérique latine et des luttes des prolétaires des centres impérialistes est riche de promesses pour l'avenir. Il incombe aux militants révolutionnaires des pays avancés d'en définir le contenu.

Henri WEBER.

Publié dans Avant-Garde Jeunesse N° 7 (octobre 1967) Organe de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire.

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DANS LES LIVRES ROUGES

Renaissance du bolchevisme en U.R.S.S. Mémoires d'un bolchevikléniniste

Ernest MANDEL, Contrôle ouvrier, conseils ouvriers, autogestion.

Jacob Moxgra, La politique coloniale du P.C-F.

JEDERMAN, La « bolchevisation » du P.CF.

Livio er L'armée, le parti et les masses dans la révolution culturelle chimoise,

Tariq ALr, Dictature militaire ou pouvoir populaire au Pakistan.

DANS LES CAHIERS ROUGES DOCUMENTS DE FORMATION COMMUNISTE

1. Eléments de théorie économique marxiste 2. La médecine confisquée 3. De la bureaucrafie 4. K. MopzELEWSKY, J. KURON :. Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais 5. L'intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ? Construire le parti révolutionnaire Construire l'Internationale 6-7. I. Théorie et système d'organisation 8-9. II. De l'internationalisme à l'Internationale 10-11. III. Dialectique des secteurs d'intervention 12. Le deuxième souffle. Problèmes du mouvement étudiant 13. Pédagogie et Crise de la Bourgeoisie 14. Vietnam, Laos, Cambodge, un même combat Spécial : « Le complot trotskyste» en Tchécoslovaquie sis POCHE ONE : de la résistance palestinienne à la révolution socialiste

CAHIERS DE LA IV® INTERNATIONALE

1. La guerre d’Espagne (1936-1939). Témoignage d'un combattant trotskyste dans les Brigades internationales

SÉRIE « CLASSIQUES »

. Léon Trorsky, La révolution permanente en Russie

Léon Trorsky, Nature de l'Etat soviétique

. Crosse en l'air. Le mouvement ouvrier et l'armée 1900/1914 Léon Trorsky, Classe ouvrière, parti et syndicat È

. L'agonie du capitalisme et les tâches de la IV* Internationale (Programme de transition 1938). ; É ; s pesé dans notre pays (l'anti-militarisme révolutionnaire après

,. Léon Trorsky, Les leçons d'Octobre :

. LÉNINE et TRorsky, Sur la Commune de Paris

. Lénine contre Staline.

SÉRIE « MARX OU CRÈVE »

DEN D VIBRWN EE

. Marxisme et petite-bourgeoisie

, Denise AVENAS, Trotsky marxiste

. « Lutte Ouvrière » et la révolution mondiale

. «Lutte Ouvrière» ou la tendance prolétarienne.

PURE

HORS COLLECTION Pour lire « La Révoite de la Mer Noire», André Marty révolutionnaire SÉRIE INTERNATIONALE . U.R.S.S. et pays de l'Est : capitalisme ou socialisme ?

. Réformisme militaire et lutte armée en Amérique latine. . Pologne : le crépuscule des bureaucrates.

HR

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A crevé D'IMPRIMER EN NOVEMBRE 1971 SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE CH. CORLET, 22-26, RUE DE VIRE, A 14 - CONDÉ-SUR-NOIREAU DÉPÔT LÉGAL : 4° TRIMESTRE 1971 N° IMPRIMEUR : 8875. N° ÉDITEUR : 492 PREMIER TIRAGE : 3.300 EXEMPLAIRES

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