La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cahiers rouges, série Marx ou crève

Le PCF et la première d’Indochine

· Cahiers rouges, série Marx ou crève, n° 8, mars 1973 · 26 980 mots

Sommaire (d'après RaDAR)
  • Introduction
  • le parti communiste, parti de gouvernement
  • le parti communiste dans l’opposition
  • la fin du conflit
  • conclusion

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cahiers rouges

série «MArx OÙ CTÈVe»

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Cahiers Rouges Série «Marx ou crève » N° 8

Francis Joucelain

Le Parti communiste français et la première

guerre d’Indochine

FRANÇOIS MASPERO 1, place Paul-Painlevé - V° PARIS

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DANS LES LIVRES ROUGES

Renaissance du bolchevisme en U.R.S.S. Mémoires

d'un bolchevik-léniniste.

Jacob Moxera, La politique coloniale du P.CF. JEDERMAN, La « Bolchevisation » du P.CF. Livio Maïrran, L'Armée, le parti et les masses dans la révolution cultu-

relle chinoise.

Tariq ALt, Dictature militaire ou pouvoir populaire au Pakistan. TROTSKY, PRÉOBRAJENSKY, Rakovsky, De la bureaucratie.

Louis CouTURIER, Les grandes affaires du P.C.F.

Pierre Rousser, Le parti communiste vietnamien.

2. Sur la révolution cubaine

ZZvoonu © BW

me —

Pour

ENPENAN ES

. La guerre d'E

. Léon Trorsky, La Révolution permanente en Russie

. Léon Trorsky, Nature de l'Etat soviétique

. Crosse en l'air. Le mouvement ouvrier et l'armée 1900-1914

. Léon Trotsky, Classe ouvrière, parti et syndicat .

. L'agonie du capitalisme et les tâches de la IV*° Internationale

. L'ennemi est dans notre pays (l'antimilitarisme révolutionnaire |

. Léon Trorsky, Les Leçons d'Octobre | . LÉNINE et Trorsky, Sur la Commune de Paris | . Lénine contre Staline

. Les Etats-Unis socialistes d'Europe

. Léon Trorsky, Discussion sur le programme de transition

DANS LES CAHIERS ROUGES DOCUMENTS DE FORMATION COMMUNISTE

. Eléments de théorie économique marxiste . La médecine confisquée . De la bureaucratie

K. MonzELEWSKY, J. KURON : . Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais

. L'Intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ?

Construire le parti révolutionnaire Construire l'Internationale

I. Théorie et système d'organisation

II. De l'internationalisme à l'Internationale

. III. Dialectique des secteurs d'intervention

. Le Deuxième souffle. Problèmes du mouvement étudiant . Pédagogie et crise de la bourgeoisie

. Vietnam, Laos, Cambodge, un même combat

Spécial : « Le complot trotskyste » en Tchécoslovaquie

. Proche-Orient : de la résistance palestinienne à la révolution

socialiste

. Fascisme et démocratie

SÉRIE INTERNATIONALE U.R.S.S. et pays de l'Est : capitalisme ou socialisme ?

. Réformisme militaire et lutte armée en Amérique latine . Pologne 4 . La Deuxième G: dl : . Afrique noire, impérialisme et révolution

, Révolution permanente en Amérique latine

: le crépuscule des bureaucrates » Guerre d'Indochine

CAHIERS DB LA IV® INTERNATIONALE

Apre (1936-1939), Témoignage d'un combattant trotkyste dans les Brigades internationales

SÉRIE « CLASSIQUE »

(Programme de transition 1938)

après 1918)

SÉRIE « MARX OU CRÈVE » Marxisme et petite-bourgeoisie Denise Avunas, Trotsky marxiste « Lutte Ouvrière » et la révolution mondiale. « Lutie Ouvrii ou la tendance prolétarienne Qu'astou que l'AS, ? Laviut bit POCHE HOUGI Ca que veut lu Ligue communiste Léon Tuorauv, Les Crimes de Nialine . Ilunent MAN, Contrôle ouvrier, conseils ouvriers, autogestion. Mouk COLHMOTION lire « La Révolte de la mar Notre

. André Marty révolutionnaire

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Introduction

Quelques années seulement nous séparent des grandes luttes qui ont abouti à la fin des empires coloniaux formés par les métropoles européennes dans les siècles précédents. Les peuples des pays colonisés ont souvent payé par de lourds sacrifices une indépendance plus ou moins réelle suivant les cas.

Or, le soutien des travailleurs des métropoles aux luttes des peuples colonisés a été limité. Pourtant, fortement organisés ou influencés par des partis et syndicats, ils dépendent essentiellement pour leurs actions de la politique suivie par leurs organisations syndicales et politiques. En général, les appels lancés par ces organisations pour mener des actions de solidarité ont été suivis. Ce sont ces appels qui ont souvent manqué; c'est donc dans la politique de ces organisations qu'il faut en premier lieu rechercher les causes du peu de soutien aux peuples colonisés en lutte pour leur indépendance.

Le problème du soutien aux peuples colonisés se pose dans une moindre mesure pour le Parti socialiste, même si par ailleurs ses positions méritent des explications. En effet, il a la plupart du temps pris la défense des intérêts colonialistes, notamment pendant la guerre d’Indochine et d'Algérie, et à Suez; par contre la politique des Partis communistes pose des problèmes plus complexes.

Afin d’avoir une estimation plus juste de la politique du mouvement communiste à l'égard des problèmes coloniaux, il a semblé plus intéressant de se livrer à l'étude particulière d'un Parti communiste. Avec le sujet choïsi, on se trouve en présence d'un Parti Communiste relativement fort et implanté et d'un grand empire colonial. La démonstration qui peut en résulter acquiert d'autant plus d'intérêt. Mais il est bien évident qu'à travers cette étude du Parti Communiste Français peut être définie l'attitude du mouvement communiste face aux luttes des peuples colonisés.

À ce propos, plusieurs questions se posent : tout d’abord la question-clé, semble-t-il : le Parti Communiste Français a-t-il appliqué les principes d'’internationalisme prolétarien dont il se réclame, s'est-il donné réellement les moyens de soutenir dans les faits la lutte du peuple vietnamien ?

Pour répondre à une telle question, il semble nécessaire au préalable, de rappeler brièvement la position théorique du mouvement communiste concernant la question coloniale lors de la création de la III° Internationale.

Pour les bolchéviks, supprimer la puissance coloniale représente une des conditions de la révolution prolétarienne. D'après leur analyse, les colonies « constituent une des principales sour-

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ces des forces du capitalisme européen » (II° congrès de l'Internationale communiste). Les pays capitalistes souffrant de la surproduction ont besoin de conquérir des territoires coloniaux, marchés supplémentaires pour la vente des produits en surproduction et sources de matières premières pour leur industrie croissante. Les bénéfices obtenus par l'exploitation des colonies sont un des appuis du capitalisme. D'où ils tirent la conclusion suivante : «Aussi longtemps que cette source de bénéfices ne sera pas supprimée, il sera difficile à la classe ouvrière de vaincre le capitalisme.» De cette analyse, il découle que les partis communistes «doivent nouer des relations avec les forces révolutionnaires œuvrant à la destruction de l'impérialisme dans les pays économiquement et politiquement dominés ».

Ainsi la huitième condition d'adhésion à la III° Internationale précise :

«Dans la question des colonies et des nationalités opprimées, les partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou oppriment des nations doivent avoir une ligne de conduite particulièrement claire et nette. Tout parti appartenant à la III° Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les « prouesses » de ses impérialistes aux colonies, de soutenir, non en parole, mais en fait, tout mouvement d'émancipation dans les colonies, d'exiger l'expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies ou des nationalités opprimées, et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux. »

Le parti communiste français a tenté d'appliquer de telles directives lors de la guerre du Rif et ce, avec un certain succès.

À partir de 1925, il engage une grande campagne de propagande contre cette guerre, organise des manifestations dans tout le pays, publie des journaux et des tracts destinés aux soldats français, appelle à la fraternisation entre les soldats français et l’armée du Rif et à l'évacuation du Maroc par la France. Le 12 octobre 1927, le point culminant de la campagne est marqué par une grève de 24 heures assez largement suivie; c’est la première grève politique en métropole contre une guerre coloniale,

Mais bientôt, la politique stalinienne a pour conséquence l’affaiblissement de cette pratique internationaliste, En effet, avec l'avènement du nazisme, l’Internationale Communiste et ses sections opèrent un tournant décisif concernant la question coloniale et la défense nationale en régime capitaliste. Staline se rend compte du danger pour l’Union Soviétique que représente la prise du pouvoir par Hitler. Il cherche alors à conclure des accords avec les démocraties occidentales, à réaliser un front commun des pays occidentaux et de l'U.R.S.S. contre l'adversaire principal : l'Allemagne nazie. C'est à ce moment-là que l'URSS. entre à la S.D.N. (septembre 1934). En 1935, Pierre Laval se rend à Moscou et signe l'accord franco-soviétique (15 mai 1935). Dans la déclaration commune Laval-Staline, ce dernier « comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité ».

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Le Parti communiste français se rallie à ces positions. Les cialistes cessent d'être des «sociaux-fascistes », les radicaux deviennent des «démocrates sincères». Le Parti communiste français choisit de s'allier avec eux afin de défendre la démocratie parlementaire mise en danger par le fascisme. Les problèmes coloniaux sur lesquels les divergences sont nombreuses restent à l'arrière plan du programme du Front populaire qui sur les coloni comprend cette unique revendication : « Constitution d'une commission d'enquête parlementaire sur la situation politique économique et morale dans les territoires d'Outre-Mer, notamment de l’Afrique du nord et de l’Indochine. » Pour le parti communiste français, la revendication de l'indépendance pour les colonies reste théoriquement valable, mais dans la situation politique présente elle ne peut qu'affaiblir la France et favoriser les ambitions fascistes sur les colonies. D'ailleurs, Maurice Thorez explique clairement cette position au IX° congrès du Parti Communiste Français en décembre 1937. I1 faut, selon ce dernier, donner satisfaction aux peuples coloniaux sur certains points comme le relèvement des salaires des ouvriers, l'aide aux paysans, la suppression du code de l’indigénat. Mais « si la question du moment, c'est la lutte victorieuse contre le fascisme, l’intérêt des peuples coloniaux est dans leur union avec le peuple de France, et non dans une attitude qui pourrait favoriser les entreprises du fascisme et placer par exemple l'Algérie, la Tunisie et le Maroc sous le joug de Mussolini ou de Hitler, ou faire de l'Indochine une base d'opération pour le Japon militariste…. Créer les conditions de cette union libre, confiante et fraternelle des peuples coloniaux avec notre peuple, n'est-ce pas remplir la mission de la France dans le monde ? »

Le maintien de la force armée de la France au niveau de sa sécurité contre le fascisme signifie pour les communistes français que la France ne doit pas être affaiblie, ni sur le plan intérieur par l'agitation sociale (cf. : « Il faut savoir terminer une grève » par M. Thorez), ni dans les colonies par les mouvements d'indépendance, Les colonies françaises menacées par le fascisme doivent rester attachées à la France, unies à elle par cette lutte commune contre le fascisme.

Cette politique se poursuit pendant la Deuxième Guerre mondiale et sa position face au problème colonial demeurera inchangée tant qu'il participera au gouvernement.

Aussi, on.peut estimer qu'un soutien pratique aux peuples colonisés a été le fait d'une très courte période dans l’histoire du Parti communiste français, au moment où le conflit indochinoïis éclate, Cette absence d'une tradition internationaliste profondément ancrée dans les rangs du Parti Communiste Français pèse alors de tout son poids lorsque commence la Première grande Guerre coloniale que la France ait à affronter.

Un deuxième problème mérite alors d'être abordé : en quoi la défense de l’Union française peut-elle découler de la participation du Parti communiste français au gouvernement ? Pour répondre à une telle question, il faut d’abord revenir sur ce que représente le Parti communiste français dans la France de l’immédiat après-guerre, sur l'analyse qu'il fait de la situation politique et par-à même des tâches prioritaires qu'il s’assigne.

D'après les accords de Yalta, la France doit rester dans l'orbite occidentale. Malgré la présence en France d'un parti commu-

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niste puissant, la révolution socialiste n'y est pas à l'ordre du jour. À Postdam, l'une des décisions prises concerne le Vietnam qui est partagé en deux : au nord du 16° parallèle les troupes chinoïses du Kuomintang, au sud, les troupes britanniques doivent prendre la relève des forces nippones. Le Vietminh n’est donc pas reconnu comme force nationale de résistance aux troupes japonaises.

Dans ce cadre politique général, quelle attitude le Parti communiste français va-til adopter, comment vatil peser sur la situation ? Pour y répondre, il faut tenir compte de la force du Parti communiste français en 1945. Profondément transformé par 5 années de clandestinité, il dispose d'une organisation bien structurée, d'une audience importante qui font de lui le premier parti de France. Cette audience se reflète au niveau des élections. Le nombre de ses voix croît entre 1945 et 1946. En octobre 1945, le Parti communiste français recueille 5 millions de voix et a 150 députés. Le 10 novembre 1946, il dispose de 5 millions et demi de voix et de 156 députés à l'Assemblée. Ses effectifs quoique difficiles à évaluer, s'élèvent approximativement selon Annie Kriegel à :

1945 : 775.342 (nombre de cartes placées)

1946 : 804.229 (nombre de cartes placées)

1947 juin : 895.130 (nombre de cartes délivrées :le pourcentage entre cartes placées et cartes délivrées est 80 %).

L'Humanité en 1945, est le journal le plus lu : il a, selon G. Elgey 456.000 lecteurs.

Tous ces chiffres traduisent une implantation réelle du Parti communiste français, plus seulement limitée à la classe ouvrière, mais aussi aux classes moyennes, Dans les campagnes, grâce à l'organisation des maquis, le Parti communiste français est influent, par exemple, dans les régions de Toulouse, Montpellier, Limoges. Cependant les communistes ne cherchent pas à prendre le pouvoir car cette prise du pouvoir ne s'inscrit par dans la stratégie mondiale du mouvement communiste. Le Panti communiste français se fixe pour objectif d'assurer «la renaissance de la France », Une telle renaissance passe par :

— «le relèvement économique et moral » ;

— «la paix mondiale à laquelle s'opposent les cartels in ternationaux » ;

— «le maintien de l'union entre les grandes puissances » ; — «le châtiment des responsables de la ruine de la France‘».

«L'unité nationale » représente «la condition absolue de la renaissance de la France ». Le Panti communiste français se déclare prêt à participer à un large gouvernement d'union nationale et démocratique. La question de la révolution socialiste n'étant pas à l'ordre du jour, tous les groupes armés réguliers doivent être dissous. Tel est le sens de la fameuse déclaration de Maurice Thorez : «Un seul gouvernement, une seule armée, une armée républicaine, une seule police, » Il s'élève contre «les prétendus

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maquis qui se réorganisent, contre de nouvelles excitations aux attentats, contre les exécutions sommaires». Le Parti communiste français prône le retour à la légalité républicaine. Cet objectif est d’ailleurs clairement formulé au Comité Central de janvier 1945 : « Nous qui sommes des communistes, nous ne formulons pas précisément des exigences de caractère socialiste ou communiste, Nous disons cela au risque de paraître tièdes, aux yeux de ceux qui ont constamment à la bouche le mot de révo- Jution.» Il ne faut pas effrayer les classes moyennes afin de ne pas remettre en cause l'unité nationale.

Le retour à la légalité républicaine doit cependant s'accompagner d'une large démocratisation : il faut doter la France d'institutions nouvelles et, en particulier, élire une Assemblée constituante souveraine, qui établisse une constitution nouvelle et démocratique,

Une autre condition de la renaissance de la France est la bataille de In production. Selon les dirigeants communistes, les trusts, les éléments vichyssois, les traîtres veulent la ruine de la F «, Dans cette logique, Maurice Thorez peut affirmer que grève est l'arme des trusts » et Benoît Frachon que « produire est un devoir national et un devoir de classe». Pour lutter contre les trusts efficacement, il faut donc gagner la bataille de la production; il faut aussi procéder à la nationalisation des grands monopoles.

Pour mettre en pratique une telle politique, pour ne pas rompre l'unité nationale, le Parti communiste français fait des concessions : il accepte le gouvernement tripartite alors qu'il aurait préféré un gouvemmement socialiste-communiste. Il se plie aux exigences de ses partenaires qui refusent de lui accorder de grands ministères (Guerre, Affaires Etrangères, Intérieur). Au nom du développement économique, le Parti communiste français s'emploie à freiner les revendications ouvrières, bien qu'au blocage des salaires, celui des prix ne fasse pas contrepartie.

Connaissant les objectifs du parti communiste au cours de cette période, il sera alors possible de mieux comprendre son attitude face au conflit indochinois et d'ébaucher une explication des raisons qui l'ont poussé à défendre l'Union française.

‘Avec le début de la guerre froide, alors que tombent tous ses espoirs de participation gouvernementale, le Parti communiste français durcit considérablement son opposition. Il affirme alors son appui aux mouvements d'indépendance dans les colonies. Vatil organiser un soutien pratique, prolongé, aux combattants du Vierminh ? Quelle place occupe le conflit indochinoïis par rapport à ses différents objectifs politiques ? Autant de questions qu'il faut se poser et auxquelles il faudra essayer de répondre.

Ensuite, on pourra se demander, lors de la fin du conflit, dans quelle mesure le soutien du parti communiste à la lutte du peuple vietnamien a contribué à sa victoire.

Énfin, pour tenter d'expliquer les raisons de telle ou telle position du Parti communiste français concernant la question étudiée, il s'est avéré constamment nécessaire de ne pas oublier que le Parti communiste français a toujours suivi fidèlement les orientations politiques que Moscou voulait lui voir suivre.

Quelques remarques méthodologiques doivent être faites, afin de délimiter les buts de cette étude.

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Basée sur la lecture de la Presse du Parti communiste français, l'analyse qui va suivre comporte toutes les limites et les insuffisances d’une étude de presse,

Ainsi il est possible d'analyser les idées développées par le pes communiste, de repérer ses changements d'orientation.

pour les actions des dockers et la campagne en faveur d'Henri Martin, qui, de plus, n'ont fait l'objet d'aucune étude historique.

S Sondages dans la presse parisienne ont été effectués à propos de ces deux actions. Mais de tels sondages sont loin d’ap- Porter satisfaction. Le climat de guerre froide ne favorise guère des jugements très crédibles d’un côté comme de l'autre. Aussi, à défaut d'avoir recours aux Archives, il a semblé plus intéressant d'essayer, à partir de ce que peut nous livrer l'étude de presse, de caractériser, de façon très générale de telles actions, d'en tirer un bilan, À titre d'hypothèse de travail plutôt qu’à titre de certitude. Pour cela, les critiques faites par les membres du parti communiste eux-mêmes, constituent de très utiles indications. Cependant, l'étude de presse est irremplaçable pour

objectifs. Elle Permet aussi de comprendre le rôle, la place, l'importance que le Parti communiste accorde au conflit indo-

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Le Parti communiste, parti de gouvernement

1. Défense de l’Union française

Lors de la participation du parti communiste français au Houvernement, et même après son éviction, il prend la défense de l'union française. De l'analyse du rôle de l'union française, découle toute sa politique face à la question vietnamienne.

Le parti communiste ne nie pas l’acuité du problème colonial. La situation dans les colonies met à l'ordre du jour le problème des rapports à instaurer entre la métropole et les colonies. Après la Deuxième Guerre mondiale, les peuples coloniaux qui ont lutté contre le fascisme espérent voir leur sort s'améliorer. Cet espoir se traduit par l'essor du mouvement national dans ces pays. Pour le parti communiste français, ces mouvements reflètent une aspiration légitime et invincible à plus de libertés, à un large développement de leurs facultés : ils désirent l'application de la Charte des Nations Unies. Il est certain que l'ère des dominations coloniales est révolue et qu'il faut trouver des solutions nouvelles. « Des réformes essentielles s'imposent » (Lozeray) pour le parti communiste français, la plus grande revendication commune, c'est l'avènement de la liberté et de la démocratie, mais il n’est pas question de l'indépendance par rapport à la France. 6

En effet, pour réaliser la démocratie aux colonies la nation française a un rôle décisif à jouer. Raymond Barbe, dans Les Cahiers du Communisme, d'octobre 1946, l'explique : « On commettrait une lourde erreur en ne discernant pas, parmi les diverses puissances capitalistes, celles qui, les plus avancées dans la voie de la démocratie, permettront aux peuples coloniaux, d'aller, dans les conditions les plus favorables, vers la liberté et le progrès, de celles qui représentent, dans la conjoncture actuclle, le danger essentiel pour les chances de libération des populations coloniales. »

Selon le parti communiste français, les colonies françaises sont l'objet de convoitises impérialistes, dont il faut les défendre. Barbe continue ainsi : « Dans un monde. où les grandes puissances mondiales cherchent de nouvelles proies, toute tentative

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de sortir de l’Union française ne pourrait qu'amener, avec une pseudo-indépendance, illusoire et momentanée le renforcement de l'impérialisme.» Par crainte de renforcer un autre impérialisme, les communistes défendent le leur en s'opposant fermement à toute indépendance des colonies françaises. Bien sûr, ils ne renient pas formellement les principes léninistes qu'ils affirment toujours valables : «A croire ceux qui nous accusent d'abandonner la doctrine marxiste-léniniste, nous aurions renoncé aux principes du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, jusque et y compris le droit à la séparation. Rien n'est plus faux. Nous sommes et nous restons partisans de ce grand principe, mais là encore, fidèles à la doctrine marxiste-léniniste, … nous devons tenir compte des situations nationales et internationales » (Loseray). Or, pour le parti communiste, les conditions de l'indépendance ne sont pas remplies. Les colonies sont menacées par des «agissements anti-français ». Les trusts, qui voudraient revenir aux temps du colonialisme le plus féroce, les féodaux indigènes exploitent le désir de liberté des peuples coloniaux pour les conduire à des « aventures anti-françaises ». En fait, ils veulent affaiblir la France démocratique qui lutte contre les trusts, pour une démocratie véritable, en essayant de séparer les peuples coloniaux du peuple français : mais, en agissant ainsi, ils font le jeu de l'impérialisme. Car les colonies, si longtemps dominées sur le plan économique et politique «sont absolument incapables d'exister économiquement et par conséquent, politiquement comme nations indépendantes » (Loseray). L'indépendance des colonies, selon Loseray, est impossible à concevoir autrement «que comme passage sous une domination diffé. rente ».

Il est à remarquer que les exemples pris à ce sujet concernent surtout l'Afrique du Nord; la question du Vietnam est, en général, passée sous silence.

Aussi, les nationalistes qui réclament l'indépendance « sont des agents conscients ou inconscients d'un autre impérialisme » Caballero, secrétaire du parti communiste algérien le 18 juin 1945). Le parti communiste n'hésite pas à appeler à la répression contre les nationalistes. À propos des manifestations de Sétif, le Comité Central publie dans L'Humanité du 12 mai 1945 le communiqué suivant : « Il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de mains qui ont dirigé l'émeute.» Les militants du Parti Populaire Algérien sont traités « d'agents hitlériens» et de provocateurs dont il faut exiger le châtiment rapide et impitoyable. La répression ne manqua pas de l'être. Les dirigeants du Vietminh ne sont certes pas traités de cette manière. Ho Chi Minh est connu comme dirigeant communiste et le parti communiste français ne peut se permettre d'avoir une position si tranchée. De plus, les dirigeants du Vietminh, tout en restant profondément attachés à la réalisation d’une indépendance complète, ne rejettent pas l’Union française ; au contraire, ils font maintes et maintes déclarations sur la nécessaire union entre les peuples de France et du Vietnam.

Cependant, la démarche du parti communiste reste fondamentalement la même. Son opposition à la guerre du Vietnam est due essentiellement à la volonté de ne pas mettre en péril la cohésion de l'Union française, C’est l'intérêt national qui exige

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la fin de la guerre. Les hostilités entre la France et le Vietnam ne peuvent qu'aboutir à ruiner les positions des intérêts, l'influence de la France en Extrême-Orient. « Le développement de la guerre impliquerait le recours prochain de la France à l'aide financière et militaire de l'étranger, c’est-à-dire l'aliénation de notre indépendance nationale.» Là encore, on retrouve le souci du parti communiste de ne pas affaiblir la France par la perte de ses coloni de ne pas la faire tomber sous l'influence de l'étranger. « L'intérêt de la France exige qu'il soit mis un terme à la dissociation de l'Union française au profit de certains impéri mes.» (Appel du comité central le 3 mai 1947.)

Si le parti communiste français refuse l'indépendance pour les peuples coloniaux, il ne peut pas cependant n'avancer aucune solution pour améliorer leur sort. Il en va de son audience dans les colonies mais aussi de la réalisation de ses objectifs : s’il ne proposait rien, les populations coloniales auraient tendance à croire que ln France se désintéresse de leur sort et que leur seul intérêt est de lutter pour l'indépendance. C'est pourquoi le parti communiste insiste tant sur le fait que la France doit apparaître aux peuples coloniaux comme une France démocratique et rénovée, La mission nouvelle des autorités doit être de « faire aimer la France». «Une politique de confiance et de collaboration loyale » doit permettre de donner à cette union la « cohésion et la force ». D'où la défense de l'Union française doit elle s'accompagner de réformes sinon on risque le détachement des peuples des colonies vis-à-vis de la France. Pour le parti communiste, il y …n identité d'intérêts entre les peuples des colonies et le peuple : tous deux luttent contre un même ennemi : les trusts, a démocratisation des institutions, pour davantage de lirurté ; les peuples coloniaux « réalisent que leur avenir est lié nu triomphe de la France nouvelle populaire, débarrassée des trunts ». « La lutte entreprise par le peuple français pour l'instauration d’une démocratie réelle est la garantie de leur accession à une vie meilleure, à une vie libre, car ils bénéficieront des avantages de cette démocratie » (Lozeray). Aussi, les peuples coloniaux ont-ils tout intérêt à rester attachés à la France.

Le rôle de la France nouvelle doit être de supprimer «les ts du colonialisme ». Le parti communiste français ne revient pas sur l'analyse du colonialisme, mais, pendant toute une wrioce, ses dénonciations se font très rares. C'est seulement vers e début de l’année 1947 que des critiques, des analyses sur la “ituntion économique des colonies apparaissent, et, encore, dans lou revucs peu diffusées comme « Les Cahiers du communisme ». Cette analyse du colonialisme explique, en partie, comment le parti communiste français entend procéder à des réformes écohomiques et sociales aux colonies. Prenons un exemple : le Vietnam.

mic

Le Vietnam est source de matières premières et de produits

nurivoles, débouchés de produits industriels. C'est la Métropole qui détermine les prix, les salaires, les conditions d'exploitation dun richesses. La production est organisée en fonction des besoins

1e In Métropole ; on ne développe pas ce en quoi la Métropole est rlohe, mais ce dont elle a besoin. Elle s'approprie les terres les plua riches pour les grandes plantations d'hévéas. Les conséquenven nocinles sont les suivantes :

H

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— la diminution de la superficie moyenne des propriétés familiales ;

— Ja transformation de nombreux propriétaires en tenanciers ; — l'accusation des contrastes de richesse ù

— d'apparition d’un prolétariat agricole et industriel très misérable.

Les trusts, qui dominent les colonies, comme la Banque d’Indochine, sont responsables d’une telle orientation et leur toute puissance barre la route au progrès social. Il faut donc « soustraire l’économie coloniale à l'emprise des trusts». Le même programme économique prôné par le Parti communiste français en France doit être appliqué aux colonies : les nationalisations sont conçues comme la condition de la marche vers la démocratie élargie. Il faut donc nationaliser la Banque d’Indochine, les secteurs clés de l'économie. À cela il faut ajouter des réformes propres aux colonies : la redistribution des terres aux Paysans sans terre, la suppression du travail forcé.

Ces réformes ne sont concevables que dans un cadre démocratique : il faut donc définir un statut de l’Union française.

Le principe fondamental qui doit régir l’Union française est le suivant : «Il ne peut y avoir d'union durable si elle n'est pas librement consentie de part et d'autre, ce qui suppose l'abandon des méthodes de contrainte et de force.» Comme en France, le parti communiste français lutte pour un renforcement de la démocratie dans les colonies. Mais il serait dangereux et faux politiquement selon lui de s tenir à cette affirmation d’Aimé Césaire : «le problème colonial ne sera pas résolu tant que le capitalisme ne sera pas abattu », Car «dans la mesure où le peuple français développe la démocratie en l'élargissant aux territoires d'outre-mer, il crée des conditions plus grandes pour une solution satisfaisante de la question coloniale », (Lozeray, Les Cahiers du Communisme, avril 1946). Comme en France l'heure n'est pas au socialisme, mais à une étape démocratique où de grandes réformes doivent être mises sur pied. C'est de cette manière que le parti communiste français pense résoudre la question coloniale.

Maïs la constitution de 1946 permet-elle d'appliquer une telle politique? Le parti communiste français adopte vis-à-vis de cette constitution une attitude mitigée. L'idée générale développée par R. Barbe en octobre 1946 dans Les Cahiers du Communisme est la suivante. La constitution est démocratique et le respect des principes qui y sont énoncés aura « des incidences déterminantes pour l'évolution ultérieure des peuples d'outremer même si, à première vue, la constitution n'apporte pas aux peuples d'outre-mer tout ce qu'ils étaient en droit d'attendre ». Est positif le principe selon lequel on doit écarter tout système de colonisation fondé sur l'arbitraire. Et même «si cette affirmation ne comporte pas de sanctions et ne se traduit pas dans les institutions », elle n'en semble pas moins significative pour Raymond Barbe, |

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La Constitution, certes, assure à tous les ressortissants de l’Union française l'égal accès aux fonctions publiques, l'exercice individuel ou collectif des droits et libertés, ainsi que la qualité de citoyen pour les peuples des Départements et Territoires d'Outre-mer ; elle institue, dans chaque territoire, une assemblée élue et, quelles que soient l’imperfection de leur mode d'élection et l'insuffisance de leur pouvoir, ces assemblées constituent pour le parti communiste «un pas ntiel dans la voie de la démocratisation de ces territoir la constitution prévoit que les emblées locales seront obligatoirement consultées pour la fixation du statut, l'organisation ultérieure de chaque territoire, ainsi que pour la modification du statut». Voilà pourquoi, le parti communiste français a accepté de voter cette Constitution. Toute l'argumentation du parti communiste français repose donc sur l'idée suivante : toutes les mesures prises ne sont pas satisfaisaubes, mais on doit estimer qu'elles ouvrent la voie vers de plus grandes réformes, et, en ce sens, elle sont positives. Elles permettront aux mouvements démocratiques de se renforcer dans les colonies.

Cependant la Constitution aussitôt votée est aussitôt violée. La situation au Vietnam le prouve rapidement. Cela n'empêche pas le parti communiste français de s'affirmer toujours partisan « d'une véritable politique de l’Union française (R. Barbe, L'Humanité, mai 1947). Ce n’est pas la notion même d'Union française telle que la conçoit le parti communiste qui s'avère illusoire. Raymond Barbe explique dans le même article les raisons de celle atteinte aux principes de la constitution : selon lui, la situation économique dans les colonies n’a pas changée. Les grandes banques comme la Banque d’Indochine ont retrouvé tous leurs privilèges, aucune nationalisation n’a été ébauchée, il n'y pas eu de transformations du régime agraire. Il reconnaît que «les responsables de l’action coloniale ont tout fait pour maintenir et renforcer les privilèges des trusts… Ils se sont appuyés sur les éléments les plus réactionnaires qui, aujourd’hui, glissent vers des positions anti-françaises ». Pourtant, les eflorts des peuples français et vietnamien peuvent permettre de parvenir à une Union française libre et fraternelle. En mai 1947, à la veille de son éviction, alors que la guerre d’Indochine dure depuis quelqus mois, le parti communiste français croit encore à la possibilité de redresser la politique française au Vietnam.

On peut se demandèr, si, finalement, cette politique de l’Union française, telle que la concevait le parti communiste était réalisable. D'ailleurs, Raymond Barbe dans le même article de mai 1947 reconnaît qu'elle était difficilement applicable . « C'eût été faire preuve d'illusions particulièrement dangereuses de croire que, dans le domaine colonial, particulièrement cher aux monopoles impérialistes, des éléments de progrès ne subiraient pas l'assaut organisé des forces de réaction.» On peut se poser la question de savoir si le parti communiste n'a pas contribué à entretenir de telles illusions lorsqu'il affirmait pendant plusieurs années que la France démocratique pouvait faire bénéficier les peuples coloniaux de progrès appréciables. En effet, comment le parti communiste français pouvait-il s'assurer que la constitution était appliquée aux colonies, comment pouvait-il exercer un contrôle sur les trusts coloniaux ?

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Cette Union française, entre des colonies dominées économiquement et politiquement, et une Métropole qui n'avait rien perdu de ses privilèges, reflétait de fait, quoiqu'en ait voulu faire le parti communiste français, la domination des colonies par la Métropole. La diplomatie, l’armée, restaient aux mains de la Métropole; les finances, l’ensemble de l'économie demeuraient soumis aux intérêts de la Métropole. Dans ce cadre-là, comment croire que des réformes, qui devaient enlever aux monopoles, les secteurs clés de l’économie, et donner aux peuples coloniaux le droit de s'exprimer sur leurs propres statuts, pouvaient être appliquées par le Gouvernement ? N'étant pas maître des décisions concernant les colonies le parti communiste ne pouvait guère contrôler ce qui se passait au Vietnam même. Alors pourquoi cette défense de l'Union française ? On peut supposer que par une participation aussi massive que possible au gouvernement en France mais aussi en Italie, le mouvement communiste pensait empêcher la division du monde en deux blocs antagonistes, maintenir l'union entre les grandes puissances, en particulier entre la France et l’Union Soviétique, éviter une agression des Etats capitalistes contre l’U.R.S.S. qui avait besoin d’un répit pour reconstruire son économie durement touchée par la guerre. Pour qu'une telle politique puisse se réaliser, les partis commu. nistes au gouvernement devaient inspirer confiance aux autres partis politiques, en se faisant les principaux promoteurs et réali- Sateurs d'une politique nationale ayant pour but de renforcer le prestige et l'autorité de l'Etat, de relever l'économie par l'effort soutenu des travailleurs.

Ainsi, les communistes français ont affirmé à maintes reprises que la France avait une mission à jouer dans le monde. Ils étaient opposés à ce que le rôle de la France soit affaibli, notamment si elle tombait sous la dépendance de l'étranger. La France devait avoir les moyens d'affirmer son indépendance sur la scène politique internationale et devait adopter une politique de bonne entente avec les grandes puissances, sans excepter l'Union Soviétique. Soucieux du prestige de la France et de Ja diplomatie soviétique, les communistes français s'efforcèrent d'empêcher qu'un impérialisme plus fort que la France et dangereux pour l'Union soviétique, ne s'empare des territoires coloniaux français. Ceci peut expliquer pourquoi il se refusèrent à exiger l’indépendance pour les colonies. En ce sens, on peut dire que la défense de l’Union française s'adaptait à la politique extérieure de l’Union soviétique.

Cette défense de l'Union française va se heurter au Vietnam, à un mouvement d'indépendance dirigé par les communistes. Comment le parti communiste français va-t-il concilier la défense de l’Union française et l'impossibilité de désavouer le Vietminh ? Quel rôle quelle signification accorde-til à ce mouvement ? Quel soutien il y apporte ? autant de questions qu'il s'agit d'aborder maintenant.

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II. De la proclamation de la R.D.V.N. au déclenchement de la guerre

A. La Reconquête

Le 2 septembre, 1945, Ho Chi Minh proclame l'indépendance du Vietnam, Cette proclamation est le résultat d’une lutte prolongée contre l'occupation japonaise et le colonialisme français. 1941, date de création du Front Vietminh marque une étape importante de cette lutte. La tactique des communistes vietnamiens consiste alors à prendre la tête du mouvement national de libération et à grouper dans la lutte contre «l'impérialisme fasciste » le maximum d'organisations nationalistes et sociales. Le 25 octobre 1941 le Vietminh lance son premier manifeste : « Union de toutes les couches sociales, de toutes les organisations révolutlonnuires, de toutes les minorités ethniques. Alliance avec tous les autres peuples opprimés de l’Indochine, collaboration avec tous les éléments antifascistes français. Un but : la destruction du colonialisme et de l'impérialisme fasciste. »

Craignant d'être dépassé par la bourgeoisie nationaliste le parti communiste indochinois fait passer au deuxième plan son programme de lutte de classe, et porte son effort sur la lutte nationale antifasciste. Le programme du Vietminh peut se résumer ainsi : il faut :

1) chasser les fascistes français et japonais, rendre le Vietnam indépendant ; cette indépendance doit se reconquérir contre la minorité de colonialistes voulant à tout prix maintenir leur domination pour en tirer le maximum de profits. Mais rien n'empêche l'amitié franco-vietnamienne ;

2) il faut édifier une république démocratique du Vietnam qui garantisse les libertés démocratiques, qui supprime l'administration mandarinale et permette au peuple de participer à la vie politique au sein des comités du peuple ;

3) le programme agraire modéré, tout en ménageant la propriété privée, vise à améliorer le sort du paysan (baisse des taux d'usure et de fermage...).

Sur un tel prograrnme, le Vietminh développe considérablement son influence. S'il met l'accent sur le caractère antifasciste de la lutte, la revendication de l'indépendance et les mesures agraires mettent en cause la domination coloniale de la France.

Après la bombe d'Hiroshima, et la capitulation japonaise (6 août 1945) alors qu'aucune troupe alliée n'a encore débarqué en Indochine, le mot d'ordre d'insurrection générale est lancé par Ho Chi Minh. En quelques jours, le Vietminh domine tout le pays. Le 20 août, il est maître de toute l'administration de Hanoï. Le 23 à Saïgon, un comité exécutif provisoire du sud Vietnam est créé, sous la présidence du communiste Tran Van Giau. Le 25, à Hué, Bao Daï abdique. Enfin, le 29 août, un gouvernement provisoire est constitué à Hanoï, présidé par Ho Chi Minh.

Cependant, en France, « On ignore à peu près tout de ce qui se passe au Vietnam» (Devillers). Pour le Gouvernement fran-

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çais, il n’est pas question d'accorder l’indépendance. Le 24 mars 1945, il a publié un plan de fédération entre les cinq pays d’Indochine (Cochinchine, Annam, Tonkin, Laos, Cambodge) : ce plan perpétue donc la division entre les 3 Ky. Le gouvernement fédéral indochinois serait présidé par le gouverneur général représentant de la France et assisté par une Assemblée et des ministres dont la moitié serait des autochtones. Le pouvoir de l’Assemblée serait limité au vote du budget et à la délibération des projets de lois préparés en Conseil d'Etat.

Après la capitulation du Japon, le gouvernement décide d'envoyer les unités disponibles. Leclerc est nommé commandant supérieur des Forces terrestres d'Indochine, Thierry d’Argenlieu, Haut Commissaire de France pour l'Indochine, et commandant en chef des Forces de Terre, de Mer et de l'Air en Extrême- Orient ; cependant, les premiers contacts avec le Comité exécutif provisoire de Saïgon montrent que le Vietminh est prêt à reconnaître à la France des avantages économiques et culturels à offrir des compensations pour les biens nationalisés. Mais il est un point sur lequel le Vietminh est intraitable : la reconnaisssance par la France de l'indépendance du Vietnam. C’est là-dessus que buteront toujours Français et Victnamiens, quels que soient les accords et les compromis,

Le 6 septembre 1945, la première mission britannique arrive à Saïgon. Le maréchal Terauchi (Commandant en chef japonais dans le Sud-Est asiatique) est chargé de rétablir l’ordre. Dans la nuit du 22 au 23 septembre, le contrôle de la ville est repris avec l’aide de soldats franç Le Comité exécutif s'enfuit. C'est le premier acte de la reconquête. Enfin, le 5 octobre, Leclerc entreprend la reconquête, les troupes françaises occupent les villes et les grands axes routiers jusqu'au 16° parallèle,

Pourtant cette occupation n ire ne règle en rien le problème politique soulevé par l'existence de la R.D.V.N.

Quelle attitude le parti communiste français va-t-il adopter face à cette reconquête visant À garantir les intérêts des colonia listes français menacés par la proclamation de l'indépendance ? Alors que cette reconquête constitue une violation du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, une agression contre un gouvernement dont le parti communi français reconnaît le caractère démocratique et populaire, celui-ci prand une position très ambiguë.

Tout d'abord, la presse du parti communiste français garde le silence au moment de la prise du pouvoir par le Vietminh sans doute par manque d’information, Ce n'est que dans L'Humanité du 24 septembre 1945 que l'on apprend qu'il existe un nouveau gouvernement au Vietnam. Une partie de la déclaration d'un représentant indochinois en France (M. Trau Duc Tho) est reproduite : une partie seulement ; celle où Trau Duc Tho expose le programme du Vietminh est omise. Cette seule phrase est publiée afin de rassurer les Français : « Le Vietminh entend respecter les droits des étrangers et les traiter sur un pied d'égalité avec les nationaux. »

Par la suite, de petits articles assez fréquents évoquent les hostilités au Vietnam. Le parti communiste français loim de dénoncer la présence même des troupes françaises au Vietnam, est beaucoup plus scandalisé par l’utilisation faite de l'armée japonaise par les troupes alliées britanniques et françaises. Pour

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s'en convaincre, il suffit de récapituler les différents titres des articles :

— 11 octobre : « Les alliés font appel aux nippons contre les indochinois » ;

— 13 octobre : « La gestapo nipponne subsiste sous contrôle britannique » ;

— 18 octobre : « Le commandement franco britannique utilise des avions et pilotes japonais contre les indochinois » ;

…— 20 octobre : «Des marins nippons gardent les batteries lrançgaises de Saïgon » ;

- 25 octobre : «Troupes anglaises et nipponnes, soutenues qe des blindés français, engagent de violents combats contre us annamites » ;

- 2 novembre : «Les Japonais, avant-garde des troupes britanniques et françaises en Indochine. »

Pour le parti communiste français attaché à «liquider tous los vestiges du fascisme » cette utilisation de l’armée japonaise prouve que « l’on est disposé à revenir sur la politique scandaleuse des jours précédents ». Cette politique « défigure la France démo-

antique ». Ces critiques s'arrêtent là. Le parti communiste françuis se garde bien de remettre en cause l'intervention des forces urmées françaises. Il essaie de minimiser le plus possible leur rôle dans le déroulement des hostilités. Il insiste surtout sur les notivités des armées britanniques et japonaises.

Cette politique de force « ni fidèle aux déclarations du général de Gaulle, ni au visage de la France démocratique » inquiète le purti communiste. La situation est grave, car « les position essentelles de la France en Extrême-Orient » sont en jeu. Pour justilier ses dires, le parti communiste se réfère constamment aux événements de Syrie où, à cause d’une politique anti-démocratique, la France a perdu ses positions. Il poursuit ainsi son argumentation : «la perte récente des positions françaises en Syrie devrait inciter les gouvernants français à ne pas répéter les mêmes erreurs vis-à-vis de l’Indochine... Il est urgent de reconsidérer notre attitude en Extrême-Orient si nous ne voulons pas que les mêmes erreurs conduisent aux mêmes néfastes résultats ». (L'Humanité, 13 octobre 1945.)

Le parti communiste français s'oppose donc à la force employée en Indochine et propose l'arrêt des hostilités, non pas tellement parce qu'il soutient les peuples indochinois, maïs parce que la France risque de perdre ses positions en Extrême-Orient. Certes, le parti communiste se fait le défenseur de la présence français en Indochine, mais il ne peut condamner le Vietminh avec lequel il propose de négocier. Il insiste alors sur tout ce qui peut paraître rassurant ; on ne peut condamner, d’après lui, «les peuples qui demandent qu'on en finisse radicalement avec cette politique vichyssoise dont ils ont tant souffert ». Le parti communiste français veut démontrer que la lutte du peuple vietnamien est identique à celle menée par le peuple français : c'est

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une lutte antifasciste. Il n'insiste pas sur son caractère anti colonial. 11 cite les déclarations les plus modérées du Vietminh ainsi celle d'Ho Chi Minh (L'Humanité, 31 octobre 45) «le gouvernement et le peuple vietnamien seraient prêts à accorder à la France tous les avantages économiques désirables et à assurer la sauvegarde des intérêts français ».

Ainsi, dès les premières hostilités, le parti communiste français ne soutient pas la lutte pour l'indépendance du peuple vietnamien. En janvier 1946, il vote le budget de guerre qui permettra de renforcer les moyens militaires des troupes françaises. Nulle action n'est entreprise en France pour freiner l'activité des commandements militaires français. Rien n'est fait pour alerter l'opinion, pour organiser une vaste protestation qui aurait permis aux ministres communistes de s'opposer à la reconquête compte tenu de l'influence du parti communiste français en 1945.

On peut estimer qu'en laissant faire la reconquête de la Cochinchine le parti communiste porte une part de responsabilité dans la généralisation du conflit un an plus tard. De fait, il a renoncé aux principes de solidarité envers les peuples coloniaux et cela, afin de protéger les positions françaises menacées par les «convoitises extérieures »,

B. Les accords du 6 mars

La France s'est donc réinstallée en Cochinchine. Mais au Nord, la présence des troupes chinoises et l'existence d'un gouvernement vietnamien, représentant un puissant mouvement national, font obstacle à la pénétration des troupes françaises. La reconquête militaire s'avère d'autant plus difficile que l’armée française dispose de faibles moyens. Pour les représentants du Gouvernement en Indochine, pour les militaires, la présence française doit être assurée sur le Vietnam tout entier. Le problème est alors de savoir quels moyens utiliser pour ÿ parvenir. Finalement, on choisit la négociation pour régler le départ des troupes chinoises et le retour des troupes françaises au Tonkin. Pour Leclerc, ce retour doit s'effectuer pacifiquement, sinon le gouvernement Ho Chi Minh pourrait reprendre le maquis, ce qui rendrait la conquête militaire plus difficile, Mais de toute manière, quelle que soit l'issue des négociations avec le Vietminh, Leclerc est prêt à débarquer ses troupes au Tonkin. Dès le 1* mars 1946, la flotte française navigue vers les côtes du Tonkin avant même la signature d'un accord, C'est sous la menace de la flotte que l'accord est signé.

Par cet accord :

1) «Le gouvernement français reconnaît la République du Vietnam comme un état libre ayant son gouvernement, son Parlement, son armée et ses finances, ant partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française.

En ce qui concerne la réunion des trois Ky, le gouvernement français s'engage à entériner les décisions prises par la population consultée par référendum.

2) Le Gouvernement du Vietnam se déclare prêt à accueillir

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amicalement l'armée française, lorsque, conformément aux accords internationaux, elle relèvera les troupes chinoises. »

Cet accord est-il entièrement conforme aux vœux des dirigeants vietnamiens ? La réflexion d’Ho Chi Minh à Sainteny après gnature de l'accord révèle bien que non «et moi, j'ai de la

ar au fond, c'est vous qui avez gagné; vous savez très + voulais plus que cela... enfin, je comprends qu'on ne peut tout avoir en un jour ».

Cet accord semble positif pour le gouvernement vietnamien, dans ln mesure où il reconnaît l'existence de la R.D.V.N. et son autonomie interne. Mais il ne peut le satisfaire complètement. Le gouvernement vietnamien fait trois concessions importantes :

L'indépendance totale de la R.D.V.N. n'est pas reconnue ; elle reste intégrée à l’Union française ;

…u réunion des 3 Ky est envisagée, mais non fixée à une date p

e ;

Enfin et surtout, les troupes françaises peuvent s'installer 1 Tonkin.

Le discours de Giap, prononcé à Hanoï le 7 mars, éclaire les raisons de cette signature. Les dispositions qui satisfont le gouvernement de la R.D.V.N. sont les suivantes :

la reconnaissance de la R.D.V.N. comme pays libre; mais, ujoute Giap, «ce n’est pas encore l'indépendance. Une fois la liberté atteinte, nous irons jusqu’à l'indépendance, l'indépendance complète » ;

- le principe d'un référendum pour la réunion des trois Ky inis Giap est très conscient que «la France veut garder la Covhinchine.. le gouvernement, poursuit-il, l’a fermement déclaré : »i on sépare la Cochinchine, l’Annam et le Tonkin, nous sommes résolus à résister jusqu’au bout ».

La présence des troupes françaises au Tonkin ne satisfait pas ‘lu tout le gouvernement vietnamien. Giap explique ainsi une telle concession : «s’il ne leur avait pas été accordé, elle serait quand rnême venue ». Le gouvernement a refusé l'épreuve de force dans l'immédiat et le début «d'une résistance de longue durée ». Car dit Giap : «la situation internationale ne nous était pas favorable. La France a signé un traité avec la Chine, l'Amérique est entrée dans le clan de la France, l'Angleterre est avec la France depuis plusieurs mois. Ainsi, nous étions presque isolés. Si nous avions résisté, nous aurions eu contre nous toutes les puis- Nances ».

On peut ajouter que l'absence de soutien de la part du mouvement communiste international, et plus particulièrement de la part du parti communiste français, contribue à renforcer cet isolement des Vietnamiens.

Ce qu'il faut retenir du discours de Giap, c'est que pour la R.D.V.N. cet accord n'a rien de définitif. L'indépendance totale et complète, la réunion des trois Ky, restent les buts à atteindre.

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«Nous avons choisi de négocier pour créer les conditions favorables à la lutte pour l'indépendance complète pour pouvoir attendre l’occasion d'aller jusqu’à l'indépendance totale Nous avons surtout négocié pour protéger et renforcer notre position politique, militaire et économique. » (Giap.)

De fait, cet accord est conçu par les Vietnamiens comme un répit nécessaire qu'ils mettront à profit pour se préparer à une lutte prochaine. Cet accord ne constitue pas un succès décisif, il ne met pas un terme à la lutte. Il est à remarquer que l'intégration de la R.D.V.N. à l’Union française n'est pas une seule fois mentionnée dans le discours de Giap devant la foule de Hanoï.

Toute autre est l'interprétation que donne le parti communiste français de l'accord du 6 mars dont il ne retient que les aspects positifs. Cet accord constitue une base de cette union libre et fraternelle dont le parti communiste français désire Ja mise en place. C'est une victoire des forces démocratiques contre « celles de la réaction qui voudrait faire croire aux Français que la conclusion de l'accord avec le Vietnam signifie l'abandon des positions traditionnelles de la France». Pour le parti communiste, cet accord correspond aux intérêts de la France, car l'amitié franco-vietnamienne est «la condition indispensable pour le maintien de l'influence et de l'autorité de la France en Indochine et dans tout l’Extrême-Orient » (L'Humanité, 31 juillet 1946).

Beaucoup d'obstacles à la réalisation de l'accord apparaissent rapidement. Dès le 30 avril, Pham Van Dong proteste contre les violations de l'accord, La constitution du gouvernement autonome de Cochinchine révèle le peu de considération donnée à l'accord du 6 mars et la volonté d'opposer à la R.D.V.N. une force politique fidèle à la France, Cette politique suscite l’indignation du parti communiste français: il démontre dans sa presse que les Vietnamiens veulent la paix et qu’ils sont profondément attachés à l'Union française. Il est cependant obligé de reconnaître que « tout s'est passé comme si l'accord du 6 mars avait été une feinte consistant à renforcer les forces colonialistes en abusant la bonne foi des négociateurs», Cette constatation critique ne l'empêche pas d'exiger que les accords du 6 mars soient appliqués.

On peut se demander si l'entente et la paix que le parti communiste français voulait voir instaurées entre la France et le Vietnam pouvait durer. En effet, comment concilier deux positions aussi contradictoires, celle du gouvernement français et celle du gouvernement vietnamien à propos de l’Union française ?

La conception française de l'Union donne à la France un rôle prééminent. La solidité de l'ensemble de l'Union doit être assurée par une mise en commun de tout le potentiel militaire et

économique. La défense extérieure du Vietnam ne peut être or-

ganisée que conjointement par les forces vietnamiennes et celles de l’Union française. Le Vietnam ne peut avoir de diplomatie propre. Le Haut-Commissaire, dépositaire des pouvoirs de l’Union française, nommé par le gouvernement français, a un rôle dirigeant sur le plan politique, diplomatique, économique, financier et militaire. Il dispose d’un vrai gouvernement. Dans ce cadre, la souveraineté de la R.D.V.N. se trouve très limitée.

Toute autre est la conception vietnamienne de l’Union française. Celle-ci doit être une communauté d'Etats associés, égaux en droits et en devoirs. Le Vietnam est un véritable Etat ayant li-

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berté totale de ses relations diplomatiques. Les bases des rapports entre la France et le Vietnam doivent être les suivantes : — libre association, — égalité de statut, solidarité pour la sauvegarde des intérêts communs. Aucun Etat ne doit primer sur l’autre. La Fédération indochinoise ne doit pas être un Etat primant sur les Etats nationaux. La R.D.V.N. refuse la mise en commun du potentiel militaire. L'association avec la France se fait sur le plan économique et culturel. La liberté des entreprises françaises doit être soumise aux mêmes restrictions que celles des entreprises vietnamiennes.

Jamais le parti communiste français ne fait état de ces divergences. Jamais il n’explique la conception vietnamienne de l'Union française qui a fait l’objet de déclarations publiques lors des entretiens de Fontainebleau. Pendant les négociations de Fontainebleau, le parti communiste français se retranche derrière la diplomatie des Vietnamiens. Il n'essaie pas d'alerter, de mobiliser l'opinion sur les agissements de l’armée française au Vietnam : pillages, arrestations, bombardements, massacres. La déclaration d'un membre de la délégation vietnamienne à Paris lon laquelle le parti communiste français «n'avait pas de position bien nette sur les problèmes d’Outre-mer » illustre la contradiction des positions du parti communiste : contradiction entre la théorie : une Union française libre et pacifique, et la réalité : des intérêts inévitablement divergeants entre un gouvernement qui revendique l'indépendance et un autre qui se refuse h abandonner ses possessions coloniales. Aussi, lors de la généralisation du conflit, le parti communiste français se trouve dans l'impossibilité de s'y opposer et de faire appliquer ce qu'il propose : le retour à la paix et aux accords du 6 mars.

C, Le début de la guerre d'Indochine

Au moment où la guerre éclate, le parti communiste français voit toute sa politique d'entente voler en éclats. Cependant, il continue à faire les mêmes analyses de la situation et à avancer les mêmes propositions.

Lorsque le 20 décembre 1946, le général Giap appelle à la lutte générale la presse se montre très violente. Aucune information émanant du Vietminh ne parvient en France. La presse du parti communiste français, mal informée (le bombardement de Haïphong n’est pas connu dans l'immédiat) demeure réservée. Une extraordinaire confusion règne au sein même du gouvernement qui ne paraît pas très maître des événements.

Tout d’abord, le parti communiste français semble espérer en la reprise des négociations. Il appuie toutes les déclarations des autorités allant en ce sens. De plus, les Vietnamiens euxmêmes se montrent favorables à l’arrêt des hostilités.

Mais, très vite, le M.R.P. et la S.F.I.O. adoptent une attitude de fermeté. Marius Moutet, déclare à Hanoï en janvier 1947 : « Avant toute négociation, il est nécessaire d’avoir une décision militaire. On ne commet pas impunément des folies pareilles à celles du Vietminh.»Tout espoir de négociations s'avère vain. À partir de ce moment, et ce tout au long de la guerre, le parti communiste français est l'unique parti à s'affirmer partisan de la négociation immédiate avec le gouvernement représentatif du

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peuple vietnamien. Son opposition avec les autres partis gouvernementaux sur l'issue à donner au conflit ne l'incite pourtant pas à remettre en question ses positions au sein de l'appareil gouvernemental. Le 22 janvier un nouveau gouvernement est formé par Ramadier et est composé de cinq ministres communistes : Thorez, Tillon, Croizat, Billoux, Marrane. Il espère toujours faire appliquer sa propre conception de l'Union française. Il n'est question ni d'abandonner le Vietnam, ni de retourner au régime du passé. Le départ de la France servirait d’autres puissances qui viendraient la remplacer. On doit accepter la présence des troupes françaises au Vietnam, mais le régime colonial n’est plus acceptable : «il faut aller au-delà du colonialisme tout en maintenant la présence française au Vietnam et pratiquer une politique de libre association » (Pierre Cot, 18 mars 1947). Certes, le chemin: est difficile, car le gouvernement vietnamien « a tous les défauts de la jeunesse Nous sommes en présence d'un peuple qui n’est pas encore parvenu à la maturité politique » (P. Cot). Malgré ces: difficultés, il faut prendre l’Union française au sérieux, appliquer les principes de la constitution selon lesquels la France à la mission « de conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires ».

Lors du débat à l'Assemblée nationale sur le vote des crédits militaires en mars 1947, malgré son opposition à la guerre, et: par là même, au M.R.P. et à la S.FIO. le parti communiste français essaie de rassurer l'opinion, de prouver que sa politique est conforme à l'intérêt de la Nation : « Nos actes et nos paroles sont dictés par une seule volonté : celle de servir Ja France. » L'opposition du parti communiste à la guerre ne doit pas être interprétée comme une atteinte aux intérêts de la France, encore moins comme un soutien à la lutte du Vietminh. La résolution du Comité central du 19 mars éclaire les raisons pour lesquelles les députés communistes ont choisi l'abstention : l'intérêt national exige la fin de la guerre car celle-ci :

— ruinerait les positions françaises en Extrême-Orient ;

— impliquerait le recours à l'aide étrangère et aliénerait l'indépendance nationale ;

— épuiserait la France en hommes et en argent, et remettrait en cause la reconstruction nationale.

Cette abstention des députés communistes ne doit pas être comprise comme une remise en question de la politique gouvernementale, comme une atteinte à l'Union nationale : « Le vote ne met nullement en cause les autres aspects de la politique générale du gouvernement» (L'Humanité, 23 mars). Ainsi les ministres communistes votent les crédits militaires pour ne pas rompre la solidarité ministérielle. Le parti communiste français veut toujours un gouvernement « rassemblant toutes les énergies républicaines pour maintenir l’ordre à l'intérieur et interdire aux factieux de se dresser contre les institutions républicaines, contre un gouvernement capable de faire valoir nos exigences à la Conférence de Moscou » (L'Humanité, 23 mars). Cette allusion à la Conférence de Moscou signifie que pour le parti communiste,

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l'entente entre les Alliés — d'où son maintien au gouvernement — le règlement du problème allemand, sont prioritaires. La guerre d'Indochine ne mérite pas qu’on risque en rompant avec le gouvernement français, de faire obstacle à la coopération entre les grandes puissances et à la résolution du problème allemand.

Même si le parti communiste français n’a pas voulu provoquer de crise à propos de la guerre d’Indochine, celle-ci n’en a pas moins cristallisé une opposition entre les communistes et le gouvernement dont l’origine véritable est la naissance de la guerre froide. Le parti communiste français n’a pas compris, comme il le reconnaîtra plus tard, le tournant opéré par le MR.P. et la S.F.I.O. ce qui peut expliquer son attitude. En refusant de faire de la guerre d’Indochine un point de rupture, le parti communiste français s'est ainsi refusé à développer une oppositon efficace à la guerre, puisqu'il pensait pouvoir, par ses positions, au sein du gouvernement, influer sur la politique de ce gouvernement.

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Le Patti communiste dans l’opposition

I. Naissance de la guerre froide : stratégie du Kominform

Avec le début de la guerre froide et la division du monde en deux blocs hostiles, le mouvement communiste adopte une stratégie politique nouvelle. La résolution qui accompagne la création du Kominform (septembre 1947), révèle l'analyse faite par le mouvement communiste de la situation internationale et détermine les tâches prioritaires des partis communistes, notamment ceux du bloc occidental.

Dans cette résolution, la division du monde en deux blocs est reconnue. Le camp « antiimpérialiste et démocratique » s'oppose au camp «impérialiste et antidémocratique ». Le camp démocratique se renforce chaque jour ; aussi le camp impérialiste a-t-il une politique agressive sur le plan militaire, économique et idéologique. II prépare les agresseurs d'hier, « magnats allemands et japonais », à jouer le rôle d'instruments de la politique impérialiste en Europe et en Asie. « Il utilise la politique de trahision des socialistes de droite de type Blum-Bevin-Saragat qui, derrière une phraséologie socialiste, ne sont que les auxiliaires dèles des impérialistes en suscitant la division dans les rangs de la classe ouvrière. »

La tâche des partis communistes consiste à s'unir contre l'impérialisme américain, contre ses alliés français et anglais, contre les socialistes de droite. Les communistes doivent prendre cn main le drapeau de l'indépendance nationale, «se mettre à la tête de la résistance dans tous les domaines, gouvernemental, politique, économique, idéologique, aux plans impérialistes d'expansion et d'agression... Ils doivent rallier autour d'eux les forces nes et patriotiques du peuple» (Résolution du Kominform).

Cette ligne générale se concrétise en France, où lors du Comité central du 30 octobre 1947, Maurice Thorez définit ainsi les tâches du Parti communiste. Celui-ci doit s'élever contre l'intégration de la France dans le camp impérialiste, contre «la coloition de la France par les U.S.A.». La direction du parti communiste reconnaît ses erreurs. Elle n’a pas compris tout de suite la portée des changements internationaux, le regroupement des forces impérialistes sous la direction des U.S.A. : « Dès lors, nous n'avons pas souligné dès le début et avec la vigueur nécessaire

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que nous avions été écartés du gouvernement sur l’ordre express de la réaction américaine. Nous avons laissé l'impression qu'il s'agissait d’une crise ministérielle plus ou moins ordinaire. Nous n'avons pas, dès le début, démasqué impitoyablement la conduite des dirigeants socialistes comme étant une honteuse trahison des intérêts nationaux Il faut maintenant se placer à la tête du mouvement populaire avec hardiesse et esprit de responsabilité. »

Dans les faits, le parti communiste répond à cette rupture et utilise la vague de grève de 1947 à des fins politiques. Parties de revendications économiques des travailleurs, le parti communiste français essaie de donner à ces grèves un caractère politique en développant à l’occasion une propagande anti-américaine et antigouvernementale. En septembre 1947, en pleine période de grèves, le parti communiste français dresse un bilan de faillite du gouvernement, et donne, comme seule issue aux grèves, la constitution d’un gouvernement démocratique changeant résolument de politique. Ce gouvernement devrait élever le niveau de vie des masses, mettre fin à la politique de subordination de la France aux forces capitalistes américaines au profit d’une politique de bonne entente avec tous les alliés.

Le parti communiste français sort très diminué de ces grèves. Ein juin 1947, le parti communiste français atteint d’après Jacques Fauvet, le nombre record de 809.030 membres. Mais, après les grèves de 1947, il est coupé d'une partie de la classe ouvrière (scission de FO.) et surtout des classes moyennes effrayées. L'échec des grèves entraîne une diminution de son audience dans quelques-uns de ses bastions : Bassin minier du Nord, Gard, Loire, Région parisienne. Depuis 1947, les effectifs du parti communiste français ne cessent de diminuer : ils s'élèvent, selon Annie Kriegel, à

— 798.459 en 1948 (nombre de cartes délivrées) ; — 786.855 en 1949 (nombre de cartes délivrées) ; — 506.250 en 1954 (nombre de cartes délivrées).

Aux élections de 1953, le parti communiste français au lieu de 183 députés, n’en a plus que 101. Si l’on tient compte que les upparentements lui ont fait perdre 47 sièges, il y a cependant un net fléchissement de son audience, à mettre au compte du contexle général de la guerre froide, au cours «ultra-gauche » suivi de février à mai 1952, notamment lors de la grève du 12 février et «des manifestations contre Ridgway. Après ces manifestations et l'échec de la grève générale illimitée pour faire libérer Jacques Duclos, la répression s’abat sur les militants politiques et syndicaux; les arrestations et les licenciements se comptent par milliers.

La baisse d'audience du parti communiste français, son isolement, constituent une donnée importante de cette période. L'opposition du parti communiste français au bloc américain comprenant les socialistes, sa fidélité inconditionnelle à la politique de l'URSS. lui interdisent de s ‘intégrer à la société politique française. Le climat de guerre froïde, l’anticommunisme virulent, conditionnent de façon négative les mobilisations qu'il peut effectuer, notamment contre la guerre d'Indochine, perçue le plus souvent comme un conflit opposant l'Est à l'Ouest, et non comme une guerre opposant colonialistes et colonisés.

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Le terme « guerre froide » évoque tensions et conflits, Cependant, le but du Kominform n'est pas de remettre en cause le statu quo né de la Seconde Guerre mondiale par des guerres civiles, mais plutôt de trouver un compromis négocié entre pays capitalistes el pays socialistes. Tel est le sens donné à la création du Mouvement de la Paix en avril 1949. Il s'agit, par la pression des masses sur les gouvernements occidentaux, d'empêcher la politique agressive du bloc occidental et l'amener à un compromis. Dans son manifeste de fondation, le Mouvement de la Paix s'affirme hostile à l'opposition entre un bloc d'Etats et un autre, partisan de la collaboration pacifique entre les peuples et de l’indépendance nationale de chaque peuple. Dès octobre 1952, Malenkov évoque la nécessité d'une cocxistence pacifique entre les deux camps. «Le développement du mouvement populaire pour la Paix doit empêcher la politique agressive des Etats-Unis de se développer et doit rendre aux pays curopéens colonisés par les U.S.A. leur indépendance nationale. Ce Mouvement n’a pas pour but la liquidation du capitalisme, La ligne générale du Parti communiste de l’Union soviétique en politique extérieure est une politique destinée à assurer la paix entre les peuples et la sécurité de notre patrie socialiste. L'ULR.S.S. est pour le règlement pacifique des conflits. Elle est prête à négocier avec ces Etats (France, Grande-Bretagne, États.Ur . Dans cette compétition pacifique avec le capitalisme, le système socialiste prouvera chaque année sa supériorité sur le tème capitaliste. L'exportation de la révolution est une absurdité, Chaque pays, s’il le veut, fera lui-4 même sa révolution, et s'il ne le veut pas, la révolution n'aura pas lieu ».

Ces quelques phrases, qui résument la politique extérieure de l'Union soviétique, aident à comprendre dans quel cadre s'inscrit la politique du parti communiste français ; le rôle qu’il attribuera au conflit indochinois est très dépendant de cette analyse.

IT. Le tournant sur la question coloniale

Le tournant opéré par le panti communiste français avec l'établissement de la guerre froide, a une répercussion directe sur sa position vis-à-vis de la question coloniale, indochinoise tout particulièrement. Ce tournant s'effectue pourtant avec une extrême lenteur. Au XI° congrès du parti communiste français, Maurice Thorez explique encore que le parti doit être conscient de ses responsabilités vis-à-vis de la France et de l'Union française. Cette référence à l'Union française apparaît toujours jusqu'en août 1948. Mais elle est de moins en moins utilisée comme thème de propagande. Peu à peu, la question coloniale et la guerre du Vietnam sont analysées différemment.

En mars 1948, Raymond Barbe, dans Les Cahiers du Communisme, explique que la lutte des peuples coloniaux occupe une place toute particulière «dans la lutte actuelle des forces de démocratie contre le camp impérialiste ». Ainsi la R.D.V.N. lutte pour l'indépendance nationale contre les colonialistes français inspirés de Washington. Elle fait partie du camp antiimpérialiste,

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Cependant Raymond Barbe ne remet pas en cause l’Union française. La solidarité entre le peuple français et le peuple vietnamien doit se développer, car «elle est la condition d'une Union française durable et féconde ».

Peu à peu l'aide américaine à l'effort de guerre français s’accroît, surtout à partir de 1950 : Théodore Dresse dans Les pièges de la Puissance cité par G. Elgey, a calculé que de juin 1950 à mai 1954, les U.S.A. ont consacré 2.600 millions de dollars à l’assistance économique et militaire dont bénéficièrent les Français en Indochine, c’est-à-dire qu'ils financèrent 80 % du coût total de cette guerre.

Le parti communiste français face à l'aide militaire accrue des U.$.A. interprète ainsi les visées des Etats-Unis : ceux-ci veulent faire du Vietnam une base stratégique d'intervention contre les pays socialistes : «la poursuite de la guerre du Vietnam fait partie du plan américain de préparation de la Troisième Guerre mondiale, dans le but d'établir des bases d'agression contre la Chine populaire et l’'U.R.S.S.

Un autre thème est aussi repris maintes et maintes fois dans la presse communiste : il est dans l'intérêt de la France de mettre fin à la guerre, contraire à l'intérêt national car :

— le peuple français qui lutte pour son indépendance est enchaîné davantage à l'impérialisme américain par la continuation de la guerre;

— c'est une guerre de reconquête au profit de l'impérialisme ;

— elle représente une ponction quotidienne d'hommes et d'argent.

Pour ces raisons, le peuple de France doit tout mettre en œuvre pour que cesse la guerre au Vietnam. À partir de 1949, une autocritique perce dans la presse du parti communiste sur l'insuffisance de l’action contre la guerre. C'est à ce moment-là que le terme de « sale guerre » apparaît et qu'il est clairement fait appel à l'action. Dans deux articles parus dans Les Cahiers du Communisme, celui de J. Guillon, en septembre 1949, et celui d'André Marty, en mars 1950, des critiques contre l'inaction du parti communiste français sont faites. Selon J. Guillon, par rapport à l'action menée contre la guerre du Rif, l’action contre la Guerre d'Indochine ne peut se comparer; il ne faut pas rester au seul stade de la propagande ; il faut « convaincre le Parti que la lutte anticolonialiste est l'affaire de tout le Parti et non pas de quelques spécialistes. Il faut entraîner à l’action, pas seulement les communistes et les sympathisants. que dans tout le Parti nous examinions la guerre du Vietnam d'un point de vue économiste comme on l’a fait pour la guerre du Maroc ».

En mars 1950, André Marty va encore plus loin dans ses critiques. Il explique que le parti communiste français doit renouer avec les traditions internationalistes. Il dira plus tard (après son exclusion) qu’il a été le premier au Comité central et dans le Parti à préciser la position internationaliste que devait adopter le parti communiste dans la guerre d’Indochine : «de 1946 à 1949 nos propagandistes, nos journalistes, nos députés, en parlant des atrocités commises en Indochine, les mettaient sur le compte

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d'anciens S.S. et miliciens engagés dans la Légion. En ne parlant que de leurs responsabilités, on esquivait celles des troupes {| françaises. En les cachant, le Parti avait pris une position chauvine… C'est moi qui ait établi la juste position au Comité central de septembre 1949, en parlant de l’article de Lénine : « de l'orgueïl national des Grands-Russiens » (André Marty, L'affaire Mar- M ty). Dans ce même article Marty démontre pourquoi les travailleurs français doivent être solidaires des Vietnamiens. Ils luttent contre le même ennemi : les grands capitalistes français. Par leur lutte, les Vietnamiens «aident les travailleurs français dans leur action propre contre leurs exploiteurs». Par conséquent, «les Vietnamiens sont les alliés naturels de la classe ouvrière française». En conclusion, André Marty propose un plan d'action concret contre la guerre du Vietnam. De la pétition jusqu'aux manifestations, toutes les initiatives sont bonnes « si elles arrivent à convaincre la masse du peuple ». L'action entreprise par les dockers en novembre 1949 doit continuer et s'élargir aux entreprises fabriquant et transportant du matériel de guerre.

À partir de ce moment-là également, il est clairement affirmé que le peuple vietnamien lutte pour son indépendance. Le livre écrit par Léo Figuières en 1950 : « Je reviens du Vietnam Libre » apporte des informations sur la lutte du peuple vietnamien mal connue en France. C'est la première fois que le parti communiste français décrit de façon détaillée cette lutte, vue du côté vietnamien. Le livre de Léo Figuières tend à démontrer que la guerre d’Indochine, dès 1950, est perdue pour la France, et, ce, pour les raisons suivantes :

.— des réformes économiques et sociales (réforme agraire, batailles de l'alphabétisation et du ravitaillement) donnent une assise populaire au gouvernement de la R.D.V.N. ;

— la lutte est menée par une armée populaire régie selon des principes démocratiques. Cette armée se renforce chaque jour et est prête à passer prochainement à la contre-offensive générale. Elle contrôle déjà la plus grande partie de territoire, elle est donc supérieure au corps expéditionnaire car, avant tout, elle bénéficie du soutien de la population ;

— enfin, l'ardent patriotisme et l'extraordinaire union du peuple vietnamien constituent les données essentielles de cette lutte. Le peuple fait bloc avec les autorités parce que, la démocratie règne à tous les échelons. Les comités d'administration et de résistance dans les villages, les districts, les provinces et les zones de guerre, sont désignés par des conseils populaires et révocables par eux. La lutte est menée par la Nation toute entière : les paysans, la classe ouvrière, mais aussi les industriels et les propriétaires fonciers patriotes. Léo Figuières s'appuie sur des déclarations de Pham Van Dong : « Notre gouvernement d'Union nationale n’est que le reflet d’une coalition des forces avant tout attachées à l'indépendance.» Différents courants politiques et confessions religieuses sont représentés dans ce gouvernement. Il s'agit d’une lutte patriotique où les catholiques et les bouddhistes ont le même sentiment que les communistes, de la nécessité de l'union et de la collaboration,

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De ce voyage, Léo Figuières tire la conclusion qu'il faut faire la paix car rien ne pourra venir à bout de la résistance vietnamienne : leur lutte pour l'indépendance est juste et invincible. Un pas considérable est donc franchi par le parti communiste : il reconnaît la justesse du mot d'ordre d'indépendance pour le Vietnam. Mais il limite la lutte du peuple vietnamien à son aspect national et insiste très peu sur son caractère social. Certes, le programme du Vietminh, les déclarations des dirigeants vietnamiens n’aident pas à accéder à cette compréhension de la lutte. Mais de fait dans la pratique, par-delà les déclarations officielles, la politique des dirigeants vietnamiens dépasse les limites d’une lutte uniquement nationale, de par les forces sociales qui constituent le moteur de cette lutte, à savoir la paysannerie pauvre. Ainsi, le type de démocratie mis en place s'appuie essentiellement sur les paysans pauvres. Les mesures économiques et sociales, sans avoir un caractère socialiste, tendent à favoriser la paysannerie sans terre : la réforme agraire, modérée au départ, prend un cours plus radical à partir de décembre 1953, où le partage des terres est décidé au profit essentiellement de cette couche sociale. Enfin, le parti communiste vietnamien joue un rôle essentiel dans cette lutte, que ne peut contrebalancer la présence d'autres courants politiques et de diverses confessions religieu- Mais ni les mesures économiques et sociales, et encore moins le rôle des communistes vietnamiens, ne font l’objet d'articles dans la presse du parti communiste. Il insiste sur l'identité de la lutte menée au Vietnam à celle menée en France. Il s’agit pour le per communiste d’une lutte patriotique pour l'indépendance et la paix.

Cependant, de cette évolution du parti communiste face au conflit indochinois, découle la volonté d'organiser une propagande, et une mobilisation contre la « sale guerre ».

III. Les mobilisations contre la « sale guerre »

Cette volonté apparaît après deux ans de quasi inactivité. L'année 1948 se passe sans qu'aucune mobilisation ne vienne troubler le déroulement de la guerre, si ce n’est quelques proteslations lors de l'arrestation de Tran N’Goc Danh, président de la Délégation permanente de la R.D.V.N. en France, le 29 janvier 1948. Les diverses mobilisations des travailleurs vietnamiens en France (appels, manifestations, grèves), font également pression sur le gouvernement qui libère Danh le 24 février 1948. Mais, la répression qui s’abat sur les Vietnamiens en France (ainsi 126 d'entre eux sont envoyés dans les bagnes indochinoïis), est laissée sans réponse. Sinon, pendant plus de deux années, le parti communiste français se contente d'articles attaquant violemment le gouvernement, responsable de la guerre et surtout les socialistes parce qu'ils ne respectent pas leurs idées. Le parti commute français se trouve dans une situation assez difficile. I1 Tirme partisan de l'indépendance pour le Vietnam mais ne rejette toujours pas l’Union française. Une telle position est relativement contradictoire avec celle des Vietnamiens qui, dans leurs déclarations ne font plus référence à l’Union française :

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ils insistent surtout sur leur volonté de lutter «dix ans s'il le faut pour obtenir l'indépendance et l'unité nationale». Pendant ces deux années, le parti communiste français n’a donc pas de position très nette ni très précise ; cela a peut-être pu freiner l'organisation d'une campagne contre la guerre.

Dès janvier 1949, le ton change : un procès-verbal d’une réunion du Bureau Politique accorde une place importante à la nécessité de dénoncer da guerre. Le parti communiste français essaie alors de mobiliser ses organisations de femmes, de jeunes, sous forme de délégations et de pétitions. En avril 1949, dans un article des Cahiers du Communisme, de telles actions sont jugées insuffisantes.

On peut penser que le durcissement de la politique gouvernementale (envoi de renforts pour le corps expéditionnaire, signature d’un accord avec Bao Dai en mars 1949, ratification du Pacte Atlantique en juillet 1949) incite le parti communiste à intensifier son opposition à la guerre et au gouvernement. Il dénonce vigoureusement dans sa pi et à l’Assemblée le budget militaire et propose de la réduire à 150 milliards de francs, et de donner la priorité à l'équipement, Enfin, des articles publiés par Témoignage Chrétien, dénonçant les crimes, les tortures, les massacres commis par l’armée française au Vietnam, repris ensuite dans L'Humanité, montrent souci du parti communiste français de ne plus vouloir imputer de tels actes aux seuls anciens nazis, Le 8 août 1949, un éditorial de L'Humanité appelle à débuter une campagne contre la « sale guerre ».

a) L'action des dockers

En novembre 1949, une sernaine d'action menée par les dockers marseillais marque le point de départ d'un mouvement plus général contre la guerre. Cette action a pour thèmes le refus du travail au rendement, et le refus de charger le matériel de guerre destiné à l'Indochine, Le 7 novembre a lieu une grève pour protester contre la présence des C.R.S. à Marseille, Bastia, et Port-St-Louis-du-Rhône. Des mouvements de solidarité s'organisent le même jour dans les ports méditerranéens,

Très rapidement, le parti communiste français et la CGT. appellent à l'extension du mouvement, Le discours de clôture, prononcé par Maurice Thorez au comité central du 10 décembre 1949 est significatif de l'état d'esprit des dirigeants communistes : «La question la plus importante est celle du transport et de la manutention du matériel de guerre, C'est notre devoir de développer la bataille de la paix sans aucune crainte et avec le sentiment de ce que cela peut exiger de sacrifices.» La C.G.T. un peu plus tard, le 30 décembre 1949, fait des déclarations semblables lors de la réunion de sa commission administrative. 11 faut «renforcer l'action commencée par les dockers, élargir la campagne pour la Paix au Vietnam et le rappel immédiat du corps expéditionnaire, et dans ce cadre, participer à la journée nationale d'action du 25 janvier 1950, développer dans toutes les corporations les actions pratiques contre la guerre ».

Dans quelle mesure ces consignes ont-elles été suivies ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre avec précision, si l'on se réfère uniquement à la presse. Il est possible néan-

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moins de caractériser, schématiquement sans doute le déroulement de ce mouvement, et d'en tirer un bilan, ceries, très ap proximatif,

Tout d'abord, il faut noter le rôle essentiel joué par les dockers marseillais. C'est à Marseille que le mouvement dure le plus longtemps, où les grèves sont les plus nombreuses. Le parti communiste français prend toujours l'action des dockers marseillais en exemple. De novembre 1949 à avril 1950 à Marseille, de façon plus ou moins continue, les dockers refusent de charger le matériel de guerre. L'intervention de la police ou de l’armée, pour briser la grève, les arrestations de dirigeants syndicaux, créent une atmosphère très tendue. Ainsi, le 10 janvier 1950, les marins du navire « le Pasteur » se mettent en grève ; des débrayages de solidarité ont lieu dans diverses entreprises et chez les dockers, enfin une manifestation se termine par des heurts violents avec la police. Ces incidents percent le mur du silence qui, jusqu'alors entourait l'action des dockers marseillais. La presse, en général, évoque les événements de Marseille avec une indignation sans borne.

«Le Gouvernement se trouve devant une grève politique à l'état pur dont l'objet final serait, si elle était réussie, de désarmer nos soldats, de les affamer et de contraindre la France à subir da loi de l'étranger. À Marseille. l'ordre de réquisition est bafoué.. L'autorité du gouvernement est mise en jeu. Nous pensons bien que les pouvoirs publics ne cèderont pas et que les sanctions indispensables seront prises, sans quoi les mêmes débordements se produiraient ailleurs » (Le Monde, 11 janvier 1950).

Ce court passage n'est qu'un exemple parmi d’autres révélaleurs du ton et des critiques que porte la presse qui insiste aussi sur le caractère minoritaire de ces actions. Cependant, pardelà de telles critiques, il n'en reste pas moins vrai que le mouvement connaît une certaine ampleur :

À Marseille, des comités d'action contre la sale guerre sont créés. Dans d’autres ports, les dockers s'engagent dans des actions ponctuelles. Les ports suivants sont touchés : Toulon, Sète, Portdle-Bouc, Port-St-Louis, Bastia, Alger, Oran, Bordeaux, La Rochelle, St-Nazaire, Lorient, Brest, Le Havre, Boulogne, Dunkerque. Des comités d’action se créent dans certains ports comme Brest, Le Havre, Dunkerque. Des manifestations locales se déroulent à Brest, La Pallice, Le Havre. les heurts avec la police et les arrestations sont fréquents. Il semble que la forte implantation de la C.G.T. chez les dockers ait permis à ce mouvement de s'étendre (voir la carte).

Mais le parti communiste français ne réussit pas à élargir le mouvement à d'autres secteurs de façon significative, notamment les secteurs de fabrication et du transport du matériel. Il n'est qu'à voir le peu de répondant des journées nationales d'action.

— Le 10 novembre 1949, journée d'action pour la région parisienne, seules quelques entreprises de la « banlieue rouge » sont touchées. Peu de monde se mobilise : 400 personnes à Gennevilliers, 200 à Saint-Denis, 190 à Pierrefitte, 100 dans le XX° arrondissement, 80 à la S.N.E.C.M.A. à Colombes (chiffres donnés par L'Humanité). Cette journée passe complètement inaperçue dans la Presse.

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Le 25 janvier 1950, l'agitation doit toucher les dockers, mais aussi les entreprises fabriquant du matériel de guerre et la S.N.CF. En fait, des débrayages ont lieu dans quelques bastions du parti communiste français ; comme Renault-Billancourt, dans les banlieues « rouges », dans quelques villes de province (Lyon, Le Havre, Toulouse, Marseille). Les cheminots ne se mobilisent pas. L'échec de cette journée revêt une certaine ampleur, car le mouvement qui allait croissant jusque-là marque très nettement le pas à partir de février.

Le 9 février 1950, l'appel à la grève dans les arsenaux, et les établissements militaires est très peu suivi. L'Humanité n'en parle pratiquement pas d’ailleurs. Les chiffres donnés par Le Monde sont assez significatifs :

— à Cherbourg, 250 ouvriers manifestent ;

— à Brest, quelques débrayages ont lieu ;

— à Toulon, la grève est suivie par 7 % du personnel.

Le mouvement se poursuit alors de façon sporadique chez les

dockers. Bientôt le dockers marseillais continuent seuls à lutter.

La solidarité financière s'organise à l'échelon national. Ils luttent

alors essentiellement contre la volonté du gouvernement de sup:

primer la carte professionnelle qui leur accorde le droit de pro-

priété à l'embauche et un salaire de garantie en cas de non travail. Maïs, c'est au moment où l'action des dockers connaît un!

certain fléchissement que la pre accorde une importance

beaucoup plus grande à l'agitation dans les ports. Deux événe-

ments contribuent en eflet à tendre le climat social et politique :

— le 1* février 1950, l'Union soviétique, après la Chine, re“ connaît la R.D.V.N.;

— des grèves pour des augmentations de salaires (3.000 F pour. tous) éclatent dans les grands secteurs de la production à partir! de la mi-février.

De nombreux quotidiens interprètent la reconnaissance de la R.D.V.N. comme une escalade de la guerre froide, et par conséquent, ils prévoient un renforcement de l'action des dockers. Il est intéressant à cette occasion de citer quelques phrase de Paris- Presse du 2 et du 3 février 1950 :

«Tout semble indiquer que la reconnaissance d'Ho Chi Minh par l'Union soviétique sera le signal d’une campagne visant à couper les lignes de ravitaillement vers l’Indochine et destinée à avoir le plus grand retentissement sur la politique intérieure de la France et le mouvement syndicaliste français » (2 février)... « Il est à craindre que les communistes redoublent d'efforts afin d’empêcher l'envoi des troupes et de matériel français en Indochine, de contrarier l’arrivée en France des premiers bâtiments apportant des Etats-Unis les armements prévus par les accords du Pacte Atlantique. Ces deux objectifs qui répondent à la politique de Moscou résument les consignes données au parti communiste français (3 février). »

La plupart des quotidiens accusent les communistes guidés

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par le Kominform de vouloir se servir des revendications professionnelles et politiques pour paralyser l'Etat, pour créer une vaste agitation et l'orienter dans «un sens insurrectionnel » ; «Qu'importe les millions de salaires perdus pourvu que l'on puisse présenter aux maîtres du Kominform un tableau de désordre satisfaisant » (Le Monde, 1* mars).

Face à l'agitation sociale et politique, toute la presse se montre favorable à une politique plus ferme : «le gouvernement doit faire respecter la liberté de travail, doit sanctionner les délits; ce ne sont pas des faits de grève, mais des atteintes à la souveraineté nationale ». (Le Monde, 27 janvier 1950.) Le gouvernement s'émeut des «Manœuvres communistes destinées à paralyser la livraison d'armes » et souligne «l'importance et la nocivité de l’action entreprise par les dockers et les marins cégétistes ». Il prend les premières mesures le 17 février 1950 : il se déclare prêt à remplacer les dockers défaillants par la troupe ; il rappelle aux ouvriers des arsenaux qu’ils seront licenciés sans indemnité s'ils refusent les tâches qui leur sont ordonnées.

Enfin, la loi du 8 mars punit de réclusion celui qui se sera rendu coupable :

— de malfaçon volontaire dans la fabrication du matériel de guerre;

— de détérioration ou de destruction volontaires de matériel ou de fournitures destinés à la défense nationale ;

— d’entrave violente à la circulation de ce matériel ;

— de participation en connaissance de cause à une entreprise de démoralisation de l'armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale.

Est également puni de réclusion la préparation d’une action ayant pour résultat les crimes prévus ci-dessus. Le vote de cette loi le 8 mars 1950 qui suscite à l’Assemblée des incidents violents met fin réellement à toute agitation significative dans les ports.

Si l’on essaye de tirer un bilan de cette campagne, on peut faire une première constatation. Le mouvement contre la guerre d'Indochine est resté localisé aux grands ports, aux dockers. Malgré les appels au renforcement du mouvement, à son exten- “ion aux cheminots, aux travailleurs fabriquant du matériel de kuerre, aux soldats et aux marins, dans ces secteurs, l’action est restée très faible.

Les entreprises qui ont débrayé, fait des motions de solidarité, ont été finalement assez peu nombreuses : elles se localisent dans les bastions du parti communiste français (exemple Nanterre, Renault Billancourt, Saint-Denis, Gennevilliers, Colombes) ce qui tend à prouver que les travailleurs peu influencés par le parti communiste français ne se sont pas mobilisés.

Le parti communiste français a essayé de sensibiliser les recrues au problème de la guerre. De nombreuses lettres de soldats décrivant dans L'Humanité l'horreur de la guerre, sont publiées régulièrement. Le parti communiste français a organisé une journée d'action des rapatriés le 16 décembre 1949 qui s’est soldée par une conférence et une délégation auprès du Président du Conseil.

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Quelques manifestations peu massives ont eu lieu contre le départ de soldats, à Avignon, Paris (exemple 250 personnes dans le XII° arrondissement le 28 décembre 1949). Les marins de ports en grève se sont quelquefois solidarisés avec les dockers, à Marseille, Brest, Le Havre.

Enfin, le mouvement n’a presque pas touché les cheminots. Ceux-ci ont quelquefois empêché le départ de trains à Lyon, Toulouse, Marseille, Grenoble. Mais l'action reste localisée et éphémère.

Pour conclure, on peut affirmer que les masses ne furent pas largement entraînées. Il y eut pendant trois-quatre mois quelques actions de dockers plus ou moins suivies et quelque peu montées en épingle par la presse du parti communiste français : mais il n'y eut pas de vastes manifestations de rue, dans les grandes villes, qui auraient été déterminantes pour influer sur le déroulement de la guerre. Cependant, il faut reconnaître que l'attitude de fermeté du gouvernement prouve que même peu suivie, la lutte contre la «sale guerre» à eu un certain retentissement. Agissant directement contre la guerre, cherchant à porter atteinte au moral de l’armée, à gêner la livraison d'armes en Indochine, cette campagne représentait un danger plus potentiel que réel, mais une menace certaine pour la politique du gouvernement en Indochine, Appu; plus massivement, l'action des dockers, des marins, des soldats, aurait eu un rôle plus important qu'elle ne l'a eu.

b) L'affaire Henri Martin

Henri Martin second maître mécanicien à l'atelier de la flotte de Toulon, est enfermé le 14 mars 1950 à la prison maritime pour avoir distribué des tracts contre la guerre d'Indochine. Il est également accusé d'avoir participé à un sabotage contre un navire de guerre : Le Dixmude, D'après la loi du 8 mars 1950 il risque 20 ans de réclusion. Ainsi commence l'affaire Henri Martin.

Quel en a été le retentissement dans l'opinion publique, quel rôle a joué à l'occasion le parti communiste français ? En quoi cette affaire a-t-elle permis de populariser les thèmes communistes sur la guerre d'Indochine ? Autant de questions qui méritent d'être posées à propos de la campagne en faveur d'Henri Martin.

Lors du premier procès à Toulon (le 18 et 19 octobre 1950) le personnage d'Henri Martin n'a pas acquis la popularité qu'il connaîtra plus tard. Il est présenté comme un saboteur dans la presse. Aussi, qu’il risque une lourde peine peut paraître plus «normal». Maïs surtout, la campagne pour sa libération n'a pour ainsi dire pas commencé. Le mur du silence autour de Henri Martin n'est pas brisé. La presse n'en parle que le jour du procès. Certes le parti communiste français a lancé sa campagne dès juillet 1950 : «Il est urgent qu'un courant de masse se lève pour sauver le premier militaire qui proclame le refus de continuer la guerre en Indochine. Cette libération immédiate sera un coup important à l'envoi de nos garçons en Indochine » (André Marty, L'Humanité du 17 juillet 1950). Mais cet appel reste sans conséquence pratique jusqu'en octobre. Seuls quelques comités pour da libération d'Henri Martin se créent dans la région de

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Toulon et Marseille. Hélène Parmelin, membre du parti communiste français, le reconnaît d’ailleurs :

« Ce jour-là, seulement (le jour du procès), Henri Martin et le peuple de France allaient faire connaissance. Il n’y avait pas vraiment de campagne, mais un mouvement d’admiration et de solidarité. Ce mouvement sous l'impulsion du Petit Varois prend une certaine force à Toulon et dans les environs, sans presque jamais s’en écarter» (H. PARMELIN, Matricule 2078).

Lors du procès, des pétitions, des télégrammes sont envoyés au tribunal; quelques manifestants restent en permanence sur la place devant le tribunal. Même si le procès se déroule dans l'indifférence générale, le gouvernement ne peut se permettre, alors que la situation en Indochine n’a jamais été aussi grave, pour le Corps Expéditionnaire, de faire preuve de clémence.

Dès le début, Henri Martin fait figure de symbole pour les uns comme pour les autres. Même acquitté du chef de sabotage, pce aux révélations du deuxième accusé Heimburger, Henri

artin est condamné à 5 ans de réclusion. Un acquittement ou une peine légère aurait été comprise comme une victoire pour les opposants à la guerre d’Indochine, comme une preuve de faiblesse de la part des partisans de la guerre. Il fallait une condamnation exemplaire. À partir du procès de Toulon, Henri Martin peut apparaître pour ses partisans comme victime d'un procès d'opinion. La sévérité du verdict contribue à la notoriété du second maître.

Symbole de l'opposition à la guerre d'Indochine, c'est ainsi que cherche à apparaître Henri Martin lui-même. Sa défense se place d'emblée au niveau politique et les thèmes qu’il reprend sont les mêmes que ceux de la propagande communiste. Pourtant, il refuse de reconnaître son appartenance au Parti Communiste. Car toute sa défense vise à démontrer qu'en agissant contre la guerre d’Indochine, il a agi en bon Français, soucieux de l’indépendance et de l'honneur de sa patrie bafoué en Indochine : « En me battant contre la guerre injuste du Vietnam, je défends l'honneur de la France » (Henri Martin au procès de Toulon). Il n'a pas trahi en incitant à la lutte contre la guerre, mais a agi conformément à la constitution selon laquelle un peuple libre ne sauraît l'être s’il en opprime un autre. Ce n'est pas lui, Henri Martin, qui a trahi mais.le gouvernement : « Si l'on me traîne devant le tribunal, c'est parce que les hommes qui dirigent mon pays le trahissent comme au temps de l'occupation ». Depuis la Résistance, Henri Martin mène le même combat pour la liberté du peuple français. Il n’a pas cherché à démoraliser l’armée mais à sauver l'honneur de sa patrie.

Le récit de sa vie montre en quoi Henri Martin a toujours lait preuve de patriotisme. Engagé dès l'âge de seize ans dans les ET.P. il se bat pour libérer son pays du nazisme. Pour les mêmes raisons, il s'engage dans le Corps Expéditionnaire pour aller combattre les Japonais, pour rendre leur liberté aux peuples d'Indochine. S'apercevant du rôle qu'on lui fait jouer, à savoir écraser un peuple qui lutte pour son indépendance, il demande la résiliation de son contrat, trois fois de suite, sans résultat. Les nombreuses lettres qu'il écrit à sa famille témoignent de sa

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prise de conscience sur le caractère injuste et criminel de la

IETTE.

a il revient finalement en France, le 11 décembre 1947, il organise la lutte contre la guerre au sein de la marine. Dé nombreux tracts reprenant les thèmes du parti communiste français sur la guerre sont distribués. La thèse du parti communiste français et de la défense est alors la suivante : pour mettre fin aux distributions de tracts, la Sûreté navale a recours à une machination policière; Liebert, marin employé par la Sûreté Navale, inspire à Heimburger, opposé à la guerre, l'idée d’un sabotage. Le sabotage découvert Heimburger accuse Henri Martin d’avoir participé à son élaboration, alors que ce dernier ne serait jamais monté à bord du navire saboté, Le Dixmude. Inculper. Martin seulement pour des distributions de tracts n’aurait pas été intéressant, La peine risquait d’être trop légère.

Après le procès de Toulon, la campagne pour Henri Martin reprend les mêmes thèmes utilisés par Henri Martin lors du procès. Héros national, il a cherché à défendre sa patrie ; il est victime d'une injustice de «la part des gouvernants qui trahissent la nation » : « Henri Martin, entre Toulon et Brest, en était venu à symboliser, par son attitude, par son action, par les mots qu'il avait prononcés, ce qu'on appelle «l'esprit national »… Il apparaissait comme un représentant du peuple français dressé face à des gouvernements de trahison » (Hélène PARMELIN).

Il faut pour les partisans de Henri Martin casser le verdict de « déshonneur national », C'est en effet, un déshonneur pour la! France qu'un «Patriote défenseur de la Paix» soit en prison alors que d'anciens nazis et collaborateurs sont libérés. De même, que le parti communiste franç axe propagande contre la «sale guerre » sur le thème : l'intérêt national exige la fin de la guerre, de même l'action d'Henri Martin est présentée comme une preuve de patriotisme ; la notion de solidarité avec le peuple vietnamien dans les deux cas passe à l'arrière-plan. Le parti communiste français pense ainsi pouvoir rallier à cette campagne des catégories sociales qu'il n'influence pas d'ordinaire, et de la: rendre plus large et la plus massive possible.

Le développement de la campagne :

Des comités de défense se créent dans de nombreux départements. Les départements du Midi semblent les plus actifs : Vaucluse, Bouches-du-Rhône, Gard, Hérault, Var. Mais au moment de la cassation du procès pour vice de forme, le 21 mai 1951, les défenseurs d'Henri Martin ne sont qu'une minorité selon Hélène Parmelin elle-même. A partir du 21 mai 1951, le parti communiste français intensifie la campagne. Dans L'Humanité les articles sur Henri Martin sont quotidiens. L'un des thèmes de la campagne électorale de juin 1951 est le suivant : « voter communiste c'est voter contre la sale guerre ».

Le deuxième procès a lieu à Brest le 17 juillet 1951, I1 ne se passe pas dans la même indifférence que celui de Toulon. Il est précédé d’un agitation et d’une propagande plus intense du fait de l'activité de nombreux comités, d’une pièce de théâtre créée, sur Henri Martin, par une jeune troupe, qui, chaque soir, joue la pièce Drame à Toulon dans des villes différentes. Le parti commu-

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niste français met dans la batailles ses différentes organisations : l'Union des Femmes françaises, l'A.R.A.C. (Assocation d'anciens combattants), le Secours Populaire, l’Union de la Jeunesse Républicaine de France, la C.G.T. Le journal Paris-Presse reconnaît à la campagne une certaine ampleur : « Depuis le 14 mars 1950, le parti communiste français, les journaux d'extrême gauche, ne cessent de poursuivre une campagne active de tracts, affiches, articles, pétitions, manifestations en faveur de Martin» (17 juillet 1951). Sur la solidarité qui s'organise à Brest pendant les trois jours du procès, les avis demeurent partagés suivant les journaux. La présence massive de C.R.S. barrant les abords du tribunal ct dans la ville empêchent toute manifestation significative ; les délégations sont refoulées ; quelques débrayages chez les dockers ont lieu.

Ce n'est qu'après le deuxième procès alors qu'il n'y a plus d'espoir de faire libérer Henri Martin par les voies judiciaires, que la campagne prend un véritable essor. Le verdict de Brest, après une cassation et portant sur les tracts seulement, met en lumière le fait que Martin est frappé pour délit d'opinion. Son transfert au bagne de Melun, le 8 août 1951, les conditions de détention (amplement décrites dans la presse communiste) ne peuvent laisser insensibles les hommes attachés au respect des libertés démocratiques.

Le parti communiste français voit dans le cas Henri Martin la possibilité de briser le mur de l'anticommunisme. Par esprit de justice, pour défendre la liberté d'expression, de larges couches de l'opinion peuvent, selon le parti communiste se rallier à la cause du second-maître. Par tous les moyens de la propagande, le parti communiste popularise la figure d'Henri Martin; il fait connaître la vérité sur cette affaire, déformée ou passée sous silence par la grande presse. Un Comité national comprenant essentiellement des membres du parti communiste, est créé; son rôle consiste à organiser la campagne. La pièce Drame à Toulon occupe une place importante dans le développement de la campagne. Lorsque des préfets interdisent sa représentation (exemple dans le Nord et le Pas-de-Calais), cette interdiction suscite des réactions (manifestation, délégation), qui contribuent à accroître le succès des représentations.

Les premières formes d'action, les plus répandues, consistent à faire signer des pétitions, puis, à faire des délégations auprès des élus. Des élus socialistes, radicaux, signent en faveur d'Henri Martin, et même quelques députés S.FIO., MR.P. R.P.F. Le monde chrétien est également touché. En janvier 1952, trenteneuf personnalités protestantes lancent un appel en faveur d'Henri Martin. La revue Esprit prend position en la personne de Jean- Marie Domenach : « Communiste ou pas, le second-maître Henri Martin est coupable d'avoir diffusé des tracts qui contiennent en substance ce que nous répétons depuis 1947. Est-il juste qu'il soit en prison pour cela et que nous soyons libres ? » Par la suite, des journaux catholiques parlent d'Henri Martin en termes favorables : Témoignage Chrétien, La Quinzaine, Le Semeur.

En janvier 1952, le monde des intellectuels et universitaires prend parti : une lettre signée par trente personnes (écrivains, journalistes, médecins) réclamant la grâce pour Henri Martin, fait grand bruit. C'est à ce moment-là que le gouvernement réagit en demandant que cesse la campagne, « Si l'on veut qu'une me-

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sure de grâce intervienne pour Henri Martin.» En janvier 1952, également, quatre cent-cinquante-trois universitaires de Lyon, dont le doyen des la Faculté des Lettres, le président des Universitaires Catholiques de Lyon, le Président de l'Ecole Réformée, s'engagent dans la campagne. À la fin du mois de janvier, le Comité Universitaire de Défense de Paris est créé, à l'appel de trente-cinq universitaires, qui se veulent « fidèles aux traditions de l'Université, qui, depuis l'affaire Dreyfus, s'est toujours élevée contre les excès de la raison d'Etat ». Des peintres ot artistes prennent position en faveur d'Henri Martin. L'ampleur de la campagne se révèle à plusieurs indices :

— des milieux très divers sont touchés .

— la répression tentée par le Gouvernement à l'égard des partisans d'Henri Martin, est mise en échec : soit les militants sont relâchés aussitôt après leur arrestation, soit ils sont acquittés ou bénéficient de peines avec sursis. Ainsi le procès de quatre militants à Rennes, accu d'injures à magistrat, ils sont acquittés ou ont des condamnations avec sursis.

— Enfin, les Comités de défense, les délégations sont si nombreux qu’il serait fastidieux ici de les énumérer. La plupart des arrondissements parisiens ont leur comité, sans compter ceux qui se créent sur les lieux de travail (hôpitaux, entreprises). De nombreuses petites villes ont leur comité (exemple : Angers, Romainville, Longeau, Aubenas, Saint-Tropez, Port-de-Flandres). Dans les grandes villes les comités se comptent par dizaines, Les délégations, notamment à Paris, sont quotidiennes pendant quelques mois.

Le 13 mars 1952, doit être une journée d'action pour les comités parisiens. Ce jour-là, des manifestations suivies de délégations, sont organisées par quartiers. Mais aucun bilan chiffré n'est tiré dans L'Humanité : ce qui tendrait à prouver qu’il n’est guère satisfaisant. Par la suite le mouvement s'essouffle. La presse communiste se fait de moins en moins l'écho de la campagne. Certains comités continuent à organiser des pétitions et des délé- 1 gations, mais l’activité dans l’ensemble devient beaucoup moins intense. Il n’est qu’à voir les différents appels du Comité national Pour que tous les comités se réunissent sans tarder, impulsent la formation de nouveaux comités et que tous les moyens de pro- 4 pagande et d'action soient utilisés. |

Si, à partir de la mi-1952, il existe une démobilisation réelle sur l'Affaire Henri Martin, si les formes d'action sont restées limitées essentiellement aux pétitions et aux délégations, il n'en reste pas moins vrai que, sans la campagne qui s'est développée en 1951 et 1952, Henri Martin n'aurait pas été libéré le 12 août 1953, deux ans avant l'expiration de sa peine. Cette campagne a contribué à populariser l'idée que la Paix en Indochine devait être recherchée. En 1953, l'opposition à la guerre se renforce. Mais à travers cette campagne, le parti communiste n’a pas essentiellement poursuivi cet objectif. La campagne n'a pas été # utilisée par le parti communiste pour développer des mobilisations contre «la sale guerre». Il s’est surtout servi de l'affaire Henri Martin pour des buts de politique intérieure, La conclusion du livre d'Hélène Parmelin (Matricule 2.078) est significative à |

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cet égard. Voici les principales leçons qu'elle retient de la campagne :

«La campagne dénonce la guerre du Vietnam, mais aussi la justice trahie, la Résistance bafouée, les libertés muselées, donc les gouvernements qui se succèdent et leur politique. Pour bien des couches, les classes moyennes surtout, la campagne de libération à fait comprendre que l'orientation politique de guerre du gouvernement constitue une menace pour la liberté, que le chemin de la lutte et de l'union peut y opposer barrage. »

Donc, pour l'auteur, la caractéristique de cette campagne est l'apparition d’un mouvement d'unité. Elle a « renforcé le sentiment national chez tous ceux qui y participent ».

À travers la campagne, Henri Martin, le parti communiste français a voulu rassembler derrière lui les forces patriotiques et démocratiques. L'objectif de cette campagne fut, non de développer un mouvement de solidarité en faveur de la paix au Vietnam, et des combattants du Vietminh, mais de réaliser les objectifs de politique intérieure du parti communiste français.

IV. Le conflit indochinois et le Mouvement de la Paix

Après cette brève analyse des deux seules mobilisations du parti communiste contre la sale guerre, il convient de les relativiser, par rapport aux tâches prioritaires qu'il s’assigne.

De 1949 à 1954, l'animation du mouvement de la Paix constitue la principale préoccupation des militants communistes. Chaque programme électoral, chaque rapport fait au Comité Central ou à un Congrès, chaque manifestation du 1* mai, ou du 14 juillet, et même chaque première page de L'Humanité, mettent au premier plan le rôle principal accordé au Mouvement de la Paix. Au cours de cette période, le leitmotiv est : « la lutte pour la Paix est la bataille décisive du moment.» Des progrès du Mouvement de la Paix dépendent les progrès sur le plan économique social et politique. Lutter pour la paix, c'est lutter «pour la réduction des dépenses militaires, pour le réajustement des salaires, des retraites, contre le Plan Marthall, contre le chômage, le marasme des affaires, l'effondrement des prix agricoles, l’alourdissement de la fiscalité : les ouvriers, les fonctionnaires, les retraités, les paysans, les classes moyennes, tous sont touchés » (DucLos, Les Cahiers du Communisme, 1949). Donc, il y a possibilité de rassembler les larges masses sur un programme de paix et ainsi, de se donner les moyens d'un changement de politique et de gouvernement. Telles sont les idées forces développées par le parti communiste pendant ces cinq années. Est-ce à dire que, la nécessité de lutter pour la paix va se concrétiser en France par une lutte décidée pour la Paix au Vietnam? Certes, dans la presse communiste, on reconnaît que la lutte pour la paix au Vietnam peut affaiblir le gouvernement fauteur de guerre et donc, aider à atteindre les objectifs du parti communiste. Mais ces déclarations restent purement platoniques.

Aucun effort n’est fait pour impulser une mobilisation réelle

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sur l’Indochine après le mouvement des dockers. Le mouvement de la Paix se fait principalement le défenseur de la diplomatie soviétique. Il n’est qu’à voir les thèmes de ses Principales cam-

pagnes :

— le 19 mars 1950, le Comité Mondial des Partisans de la Paix lance un appel pour l'interdiction de la bombe atomique. C’est le principal mot d'ordre de la manifestation du 1% mai 1950. Tous les efforts des militants sont orientés vers la création de Comité de la Paix ayant pour tâche de récolter des signatures, Le refus d'organiser des mobilisations contre la guerre apparaît clairement au moment du « désastre » de Cao-Bang. L'ampleur de la défaite pour le corps expéditionnaire est minimisée à l'extrême dans les colonnes de L'Humanité. Jamais le mot de victoire pour le Vietminh n'apparaît, Les communiqués des agences de presse sont reproduits sans commentaire la plupart du temps, alors que la défaite du corps expéditionnaire fait la Une, des grands journaux comme France-Soir, Paris-Presse, Le Figaro, Le Monde, et est l'objet de nombreux commentaires.

— l'année 1951 est placée sous le signe de la lutte contre le réarmement allemand, « La lutte contre le réarmement allemand est, Sans conteste, le problème cs entiel du combat général pour la paix » (comité central de février 1951), C'est le principal thème de la manifestation du 12 février 1951, Le parti communiste français se veut très unitaire et offre à tous les patriotes de s’associer à cette campagne, Il fait bien remarquer à ses militants « qu'aucune tâche n’est plus essentielle et plus urgente, dans la période actuelle que leur participation active à la campagne nationale de signatures contre le mement allemand » (Comité central de février 1951) Marty, lors de ce même Comité central intervient sur la nécessité de placer dans les tâches de l'heure, la lutte contre la « sale guerre ». Ses propositions ne sont pas suivies.

— Une autre Campagne est organisée au même moment, en mars-avril 1951 : celle pour la conclusion d’un pacte de paix entre les Cinq Grands, conformément aux propositions des diplomates soviétiques, La Campagne électorale de juin 1951 se fait sur un programme dont les points principaux sont, dans l'ordre, les suivants :

— pour le pacte entre les Cinq Grands ;

— pour la dénonciation des accords aliénant l'indépendance nationale ;

— Pour le départ des troupes US. ;

— pour le vote d'une loi interdisant la Propagande de guerre et la bombe atomique ;

— Pour un traité de paix avec l'Allemagne démilitarisée, uni- | fiée, démocratique et pacifique ; |

—— Pour une paix immédiate au Vietnam, le rapatriement du corps expéditionnaire,

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Cependant, André Marty continue à expliquer au Comtié central du 7 septembre 1951 que les possibilités existent pour impulser une grande campagne contre la guerre d’Indochine. Selon lui, le parti communiste français doit rester fidèle à l'esprit d’internationalisme prolétarien ; il estime que, pour faire reculer le Gouvernement, il faut continuer l’action des dockers, mais leur lutte, pour être efficace, doit être appuyée par la population. Il semble qu’encore une fois, Marty n'ait pas été écouté.

— En février 1952 le parti communiste français lors d'un comité central, adopte une ligne politique beaucoup plus dure. D'après lui, «le socialisme est à l’ordre du jour dans le monde entier pour un proche avenir. Le régime capitaliste en difficulté, ne peut supporter le maintien de la paix et se refuse à une confrontation pacifique des deux systèmes car l'exemple du camp socialiste ne peut que faire apparaître la supériorité de ce dernier ». Du fait de ces difficultés, il y a possibilité en France de faire échec à «la menace aiguë de la guerre et la menace sérieuse du fascisme» et d'imposer un changement de politique avec les perspectives de «la lutte pour le socialisme P l'ordre du jour ». Dans ce contexte, la lutte pour la paix reste «la question décisive ». I1 faut liquider le «retard inadmissible dans les actions de masse concrètes contre la guerre, contre l'occupation américaine, contre le transport et la fabrication du matériel de guerre ». L'objectif principal est la lutte directe contre l'impérialisme américain : il se concrétise lors des manifestations de mai 1952 contre la venue du Général Ridgway. La deuxième tâche énoncée lors de ce comité central de février 1952 est la lutte contre la guerre du Vietnam. Le comité central remarque la faiblesse de cette lutte : Billoux explique que si l'on tient compte de la «protestation presque unanime » que cette guerre suscite », il «est possible d'engager une action viciorieuse pour sa cessation immédiate. L'action des dockers doit devenir une affaire des masses les plus larges ». Cependant, malgré ces belles paroles, Léon Feix reconnaît, dès juin 1952, que le courant grandissant d'hostilité à la sale guerre ne se manifeste pas avec la vigueur nécessaire : «les actions pratiques de masse sont aujourd'hui inférieures à ce qu'elles étaient en 1949 et 1950 ». Il explique ce retard par l'insuffisance d'explications sur le contenu de la sale guerre, par la tendance à oublier qu'il existe une guerre au Vietnam. k

Quoi qu’il en soit, entre les idées énoncées et la pratique, il y a une marge que le parti communiste ne franchit pas. D'aillerus, après l'échec des manifestations contre Ridgway le parti communiste français, isolé, adopte une politique beaucoup plus modérée. Commence alors la période du « front national Uni » où le parti communiste français appelle tous « les bons français » à s'unir «sans distinction d'opinion politique, de croyance religieuse, de situation sociale » pour la paix, contre la remilitarisation de l'Allemagne, pour l'indépendance nationale. Alors que le Vietminh et le Pathet Lao à partir d'octobre 1952 jusqu'à juillet 1954 sans discontinuer lancent une vaste offensive et étendent leur contrôle au Vietnam et au Laos, le parti communiste français se contente de faire des articles assez détaillés dans L'Humanité sur la situation au Vietnam. Tous ses efforts mililtants portent en 1953 sur la lutte contre la ratification des accords sur

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la Communauté Européenne de Défense. Il organise à partir de novembre 1953 une série de meetings en France, une manifestation à Paris le 11 novembre devant la statue de Clemenceau et un meeting avec des radicaux, des gaullistes (René Capitant), des socialistes, des républicains populaires.

Après la mobilisation des dockers rien de significatif ne fut organisé contre la « sale guerre ». Pourtant la situation du Corps Expéditionnaire devenait chaque jour plus difficile. Depuis Cao Bang, l'issue de la guerre ne paraissait plus pouvoir être victorieuse pour la France; l'échec du nationalisme vietnamien attaché à la France semblait patent; l'intervention des Etats-Unis dans le conflit grandissait. Autant de raisons, semble-t-il pour impulser un mouvement contre la guerre.

Mais la direction du parti communiste français s'est borné à une simple propagande. Les nombreuses déclarations sur la nécessité de lutter contre la guerre d’Indochine ne changent rien. Les efforts du parti communiste français portèrent essentiellement sur l’organisation du Mouvement de la Paix dont les différentes campagnes visaient à régler des problèmes européens, les problèmes des relations entre l'Est et l'Ouest dans un sens favorable à l'Union soviétique. Par les différentes campagnes du Mouvement de la Paix, le parti communiste a cherché à faire pression sur le gouvernement français pour qu'il adopte une attitude plus conciliatrice face aux propositions de l'U.R.S.S. S'il a accordé tant d'importance au réarmement allemand, c’est qu’il pensait emmener le gouvernement à distendre ses liens avec les Etats- Unis sur cette question. Son souci prioritaire de défendre la patrie du socialisme se traduisit dans la pratique aux dépens d’un mouvement de solidarité internationaliste avec la lutte du peuple vietnamien.

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La fin du conflit

I. La fin de la guerre froide

À. La situation internationale

C'est dans un contexte de détente internationale entre l'Est et l'Ouest que s'inscrit la fin du conflit indochinois et que s'ébauche la possibilité d’une solution négociée. De part et d'autre, on assiste en effet, à partir de 1953 (notamment après la mort de Staline en mars 1953) à une volonté de régler par la négociation tous les litiges. Déjà l'armistice de Corée en juillet 1953 marque un premier pas important en ce sens.

Après la guerre de Corée, les U.S.A. sont désireux de régler les problèmes avec l'U.R-S.S. En décembre 1953, les U.S.A., la France, la Grande-Bretagne, se réunissent aux Bermudes. Eisenhower impose à Laniel et Bidault l'idée d'une conférence à cinq en avril 1954 pour le règlement des problèmes asiatiques. En Grande-Bretagne, Churchill fait en mai 1953 des déclarations selon lesquelles il est possible de combiner la sécurité de l'URSS. et celle des pays occidentaux.

L'abandon de l'opération «Vautour» qui aurait consisté à faire intervenir les bombardiers nord-américains sur le camp retranché de Dien Bien Phu se traduit par le désir de trouver une solution par la négociation de la part du bloc occidental : le refus de la Grande-Bretagne de- cautionner une telle opération avant que toutes les chances de compromis ne soient épuisées à Genève, incite le gouvernement des U.S.A. à renoncer à ce projet. Les U.S.A. reculent devant le risque d’une internationalisation du conflit. La solution pour le gouvernement des U.S.A. apparaît être celle de la coexistence avec le communisme sans pour autant vouloir accepter un compromis qui leur semblerait défavorable.

Du côté de l'Union soviétique, la volonté de négocier tous les litiges apparaît dans nombre de déclarations. Dans un éditorial de La Pravda publié dans L'Humanité du 25 mai 1953, l'accent est mis sur la volonté de l’U.R.S.S. d'apporter « une solution aux problèmes internationaux sur la base d’une entente mutuelle des pays intéressés ». Les différences entre les systèmes sociaux ne doivent pas faire obstacle à la possibilité de trouver des points communs «vers lesquels convergent les intérêts des peuples ». « L'Union soviétique est prête à examiner sérieusement toutes les

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propositions susceptibles d'assurer la paix et les plus larges rapports économiques et culturels entre les Etats.»… Dans ce même article, on explique «qu'en reconnaissant la cause des mouvements toujours croissants de libération nationale en Asie », il y aura plus de chances « de parvenir à une compréhension mutuelle entre l'Est et l'Ouest» et de plus grandes possibilités « d'éviter les complications inutiles et les effusions de sang ».

Le Conseil Mondial de Ja Paix réuni en juin 1953 affirme que «les peuples prennent conscience de la possiblité d'aboutir à un règlement pacifique de tous les problèmes internationaux ». Ilya Ehrenbourg déclare même : « On peut mettre fin à la guerre froide. L'esprit de négociation l'emporte sur la politique de guerre. »

Si, lors de la conférence de Berlin réunissant la Grande-Bretagne, les U.S.A, la France et l'URSS. en janvier 1954, aucun accord ne s'avère possible sur le problème allemand, la décision de tenir une conférence à Genève, à partir du 26 avril 1954 «constitue un succès de l'esprit de négociation » (L'Humanité, 19 février 1954),

Enfin, la déclaration de Ho Chi Minh (29 novembre 1953) au journal suédois Expressen manifeste le désir du gouvernement de la R.D.V.N. d'offrir des possiblités de négociations. Il s’affirme prêt à discuter des problèmes et Propositons de paix « à condition que le gouvernement français suspende les hostilités. La base d'un tel armistice devrait être le respect véritable de l’indépendance du Vietnam». La discussion d'un armistice devrait être

«une question à régler entre le gouvernement français et celui de la R.D.V.N. ».

B. La situation en France

Cette évolution du climat politique au niveau international se traduit également en France, où la situation politique peut se caractériser de la manière suivante :

— dans les milieux dirigeants, dans l'opinion publique, l'opposition à la guerre d'Indochine grandit ;

— le parti communiste français adopte une attitude nouvelle Pour essayer de sortir de l'isolement dans lequel il se trouve depuis 1947.

À partir de 1953, les milieux dirigeants politiques et militaires reconnaissent, de façon à peu près unanime, qu’une victoire militaire sur le Vietminh s'avère impossible, L'essentiel désormais consiste à créer une situation militaire relativement favorable permettant une solution politique honorable. Faute de pouvoir envoyer le contingent, le plan Salan, comme le plan Navarre, s'appuient sur l’idée qu’il faut développer les armées des Etats associés et sur la nécessité d’une aide militaire accrue des Etats- Unis. À son retour d’Indochine (février 1954) le Ministre de la Défense nationale, Pleven, reconnaît qu'aucun progrès politique spectaculaire, ni même militaire, n'est envisageable, que le temps travaille pour le Vietminh. Le seul espoir de mettre fin à la guerre réside dans la Conférence de Genève. Mais, au préalable, il s'agit de remporter quelques succès militaires. Dans cette optique, le

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camp retranché de Dien Bien Phu investi le 3 décembre 1953, doit être conservé à tout prix.

Cependant, les opérations militaires n'apportent pas les résultats espérés, si bien que l'opposition parlementaire s'accentue. D'octobre 1953 à juin 1954, les différents votes de confiance révèlent l'opposition grandissante de l'Assemblée à la politique indochinoise du gouvernement Laniel. Désormais, des socialistes et des radicaux refusent la confiance du Gouvernement! Pierre Mendès-France, qui depuis 1950 a dénoncé l’incohérence de la politique française, avance comme seule solution, la négociation directe et immédiate avec les représentants du Vietminh, précédée d'un cessez-le-feu, alors que le Gouvernement reste partisan d'une confrontation internationale avec les grandes puissances.

Si, de 1947 à 1950, le climat de guerre froide a conduit à une certaine indifférence de l'opinion publique vis-à-vis de la guerre, ce n'est plus le cas en 1953. Le scandale des piastres a porté un discrédit sérieux au régime. Un sondage d'opinion, réalisé par l'LF.O.P. publié dans Le Monde du 23 novembre 1953, révèle le degré d'impopularité de la guerre d'Indochine. Parmi les personnalités interrogées :

— 35 % désirent traiter avec Ho Chi Minh; — 15 % désirent le rapatriement du corps expéditionnaire ; — 15 % veulent rétablir l’ordre ;

SRE % sont favorables à l'intervention des U.S.A. ou de

— 5 % souhaitent soit une politique plus énergique, soit l'abandon ;

— 23 % sans réponse ;

— 2 % autres réponses.

Face à la crise parlementaire et à l'état d'esprit de l'opinion publique, le parti communiste français essaie de tirer avantage de cette situation nouvelle, favorable pour lui puisque ce qu'il propose depuis sept ans semble être repris en compte par une grande partie de l'opinion et par un nombre important de parlementaires.

C. L'attitude du parti communiste français

Conscient du changement de climat politique et donc, de la

1. Différents votes de confiance sur la question indochinoise

contre pour 1950 337 187 octobre 1953 315 257 mars 1954 326 286 mai 1954 311 262 juin 1954 293 306

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posiblité de trouver un terrain d'entente entre l'Est et l'Ouest, sur le problème indochinois mais aussi sur le problème de l'Europe, le parti communiste français s'applique à prouver sa volonté de conciliation ; il cherche à rassurer l'opinion et le gouvernement.

Dès le mois de juin 1953, il se déclare prêt à soutenir un gouvernement qui prendrait «une position claire en faveur de l’ouverture de négociations de paix immédiate avec les représentants du peuple vietnamien » (L'Humanité, 25 juin 1953). Lors de la manifestation du 14 juillet 1953, six travailleurs algériens meurent sous les balles de la police. Le parti communiste se contente de faire observer quelques minutes de silence dans les entreprises en guise de riposte. Face aux grèves spontanées déclenchées à la base en août 1953, et qui touchent quatre millions de salariés, le parti communiste français minimise les possiblités de ce mouvement. Il appelle à la solidarité, seulement quatorze jours après le début des grèves et fait reprendre le travail le 26 août. Il ne cherche ni à généraliser ni à durcir les grèves. Enfin, il soutient la candidature de Pierre Mendès-France à la présidence du Conseil : «Malgré les plus extrêmes réserves, sur la plupart des autres questions. nous considérons que la fin des hostilités en Indochine constituerait un pas en avant effectif pour une nouvelle politique ». (Billoux le 18 juin 1954.) Les réserves du parti communiste français portent sur les mesures économiques et sociales, sur la CED. sur la politique du gouvernement en Afrique du Nord. En clair, le parti communiste français vote la confiance à Mendès- France, membre de la commission des Comptes et représentant de la France au F.M.I. sur la simple promesse de ce dernier de faire la paix alors que par ailleurs, sur des problèmes essentiels aux yeux du parti communiste français, comme la C.E.D. Mendès- France se montre très vague.

Le parti communiste français manifeste également sa volonté de conciliation, par son attitude à l'égard des problèmes internationaux. I1 reprend les thèmes développés par l'Union soviétique et conformément au Conseil Mondial de la Paix, qui a décidé d'engager une «campagne universelle d'action pour la négociation», il s'efforce de convaincre les Français de la possibilité de changer la politique extérieure de la France et de résoudre pacifiquement les problèmes indochinois et européens. Il s’applique à démontrer que la paix au Vietnam est «une exigence nationale » conforme aux intérêts de la France.

Le cessez-lefeu, les négociations directes avec Ho Chi Minh, et la reconnaissance de l'indépendance et de l'Unité du Vietnam, ne peuvent nuire aux intérêts français. Bien au contraire, les propositions de paix de la R.D.V.N. sont « raisonnables et honorables » pour la France, elles vont « au devant des intérêts de notre pays ». Pourquoi ? Voilà comment l'explique Léon Feix au congrès du parti communiste français de juin 1954. Le plan de paix du Vietminh donne des assurances pour le corps expéditionnaire, il reconnaît l'existence d'intérêts français au Vietnam, il envisage de maintenir et d'étendre les relations économiques et culturelles entre nos dexu pays : « Mieux encore le gouvernement vietnamien proclame l'intention d'examiner la question. d’une adhésion librement consentie de la R.D.V.N. à l'Union française ». Aussi, accepter ce plan est «une occasion de garantir et d’asseoir solidement les intérêts de la France dans cette partie du monde. »

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La guerre affaiblit la France, car elle la maintient sous la domination des Etats-Unis et facilite, par conséquent, «la domination de la nouvelle Werhmacht en Europe ». Par contre, la paix ne peut que renforcer la France en la libérant de l'emprise des Etats-Unis et facilite la solution du problème allemand. Dans la guerre «les intérêts français ont subi des dommages irréparables » mais ils « peuvent encore être préservés » si on fait la paix car « la paix offerte à la France est une paix honorable en ce sens qu'elle respecte les intérêts français au Vietnam, y compris les intérêts privés » (L'Humanité, 2-07-1954).

Ainsi le parti communiste veut prouver que la paix au Vietnam ne signifie pas une défaite française; au lieu d'expliquer que cette paix représente une victoire pour le peuple vietnamien, signifie son accession à l'indépendance et la perte d'une partie de l'empire colonial français, le parti communiste français démontre que la Nation française a tout à gagner à cette paix : son indépendance, son honneur, sa place dans le monde. Se voulant le meilleur défenseur des intérêts de la France, cherchant en particulier à rassembler les Français, soucieux de l’indépendance nationale pour lutter contre le réarmement allemand, il ne peut ouvertement se montrer solidaire d’un gouvernement qui a vaincu la France, ni fêter sa victoire. Engagé depuis trois ans dans la lutte contre le réarmement allemand, n’hésitant pas à l’occasion à s’allier avec des gaullistes, le parti communiste ne tient pas à remettre en cause toute sa politique face au problème allemand, parce qu’il affirme en théorie mais aussi en pratique sa solidarité avec le peuple vietnamien.

Aussi, l’année 1954 ne se place pas sous le signe de la lutte contre la sale guerre, mais sous celui de la lutte contre le réarmement allemand. Ce problème est l’objet principal des discussions des différents comités centraux et du congrès national de juin. Le comité central de mars 1954 met au premier plan la campagne pour la collecte des signatures contre la ratification des accords de Bonn et de Paris : « Aucun effort ne doit être épargné pour renforcer la protestation populaire contre la C.E.D.» Par rapport à ce combat contre le réarmement allemand, la lutte pour la paix en Indochine a un rôle à jouer. Celui de faciliter par la suite la résolution du problème allemand. Les principales mobilisations du parti communiste français sont axées contre la C.ED., notamment en mars 1954 où des démonstrations « d’union patriotique» sont organisées devant les monuments aux morts de nombreuses villes de France.

Au même moment, les combats de Dien Bien Phu se trouvent au centre de l'attention internationale. Les Etats-Unis hésitent à se lancer dans la bataille. La direction du parti communiste français minimise alors la question indochinoise. À la lecture de L'Humanité on aperçoit un repli dans les jours qui ont précéde l'ouverture de la Conférence de Genève. L’interdiction de la manifestation du 1* mai 1954, justifiée par le ministre de l’Intérieur par l'argument qu'il ne voulait pas permettre une manifestation où pourrait être acclamé le Vietminh, ne suscite aucune riposte de la part du parti communiste.

Pendant la bataille de Dien Bien Phu, alors que les soldats du Vietminh se lance à l'assaut du camp retranché, les colonnes de L'Humanité évoquent d’abord le sang qui coule (celui du corps expéditionnaire) le nombre de morts qui s’allonge, et en second

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lieu ies combattants vietnamiens. Voici quelques titres de L'Humanité :

— 3 avril : «assez de sang. Il faut immédiatement négocier un cessez-le-feu » ;

— 24 avril : «le sang doit cesser de couler ».

La chute de Dien Bien Phu n'est pas évoquée en termes de victoire pour le Vietminh, elle est considérée comme un « désastre», un « drame », une «issue tragique ». Pour le parti communiste français, Dien Bien Phu signifie, d'abord et avant tout, l'échec d'une politique de reconquête : « Dien Bien Phu a mis en relief le caractère aventurier des opérations faites en Indochine et le mépris de la vie humaine qui caractérise nos gouvernants. »

Même au moment de la capitulation de Dien Bien Phu, aucune action ne fut organisée. Cependant le désarroi était grand au sein du gouvernement. « Il n’y eut même pas une campagne de meetings. Le parti communiste français avait une occasion magnifique de lancer une campagne de masse dans toute la France. Des centaines de meetings auraient pu et dû se tenir suivis de manifestations de masse» (André Marty, L'affaire Marty). Le seul geste fut celui des députés communistes qui ne se levèrent pas avec le reste de l’Assemblée nationale lorsque fut annoncée M la prise de Dien Bien Phu. La seule solution fut d'envoyer des délégations à Genève pour y tirer les cordons de sonnette des diverses délégations. Mais, il n'y eut aucune mobilisation en France même de soutien au peuple vietnamien, pour exiger la cessation immédiate de la guerre, le retrait des troupes et l’indépendance complète du pays. Une telle politique neutralise une grande partie des moyens dont dispose le parti communiste. Il n'a pas utilisé son implantation dans la classe ouvrière, ni l’impopularité de la guerre, pour soutenir le peuple vietnamien.

II. La Conférence de Genève

A.Le déroulement de la conférence

Lors de l'ouverture de la conférence, les risques d'internationalisation du conflit ne sont pas tous écartés. Le gouvernement des Etats-Unis hésite un certain temps avant de renoncer à une intervention directe dans le conflit. Cependant, bien que chaque nation en présence poursuivie des objectifs différents, la volonté de négocier finit par l'emporter.

Les USA. hostiles au départ à cette Conférence, qui leur semble inutile et vouée à l'échec, sont longtemps partisans de continuer la guerre. Maïs devant la situation militaire au Vietnam, ils acceptent l’idée d'un cessez-le-feu, permettant de gagner le temps nécessaire pour équiper l’armée vietnamienne et mettre N en place un système de défense du Sud-Est asiatique.

La position du gouvernement Laniel consiste, tout en acceptant la conférence, à tenter de gagner du temps pour marquer des

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points sur le plan militaire et obtenir une aide accrue des U.S.A. La diplomatie française change avec l'investiture de Mendès- France, qui veut à tout prix éviter l'intervention des U.S.A. et est partisan d’un compromis. Cette volonté est liée à la situation militaire après la chute de Dien Bien Phu.

Le corps expéditionnaire a alors perdu ses meilleures unités, ses forces sont dispersées. Il est menacé d’une catastrophe sans précédent « Hanoï était indéfendable, la route de Haïphong en péril, l'armée française si désorganisée, qu'il faudrait des années et des années pour la reconstituer » (Ph. DEVILLERS, La fin du’une guerre). Mendès-France résume ainsi la situation lors de sa déclaration du 22 juillet 1954 à l’Assemblée Nationale : « si dans trente jours nous n'avions pas conclu le cessez-le-feu, nos jeunes gens (le contingent) auraient dû en effet partir sans pour que cela nous fussions certains, jusqu'au moment de leur arrivée en Indochine, que notre corps expéditionnaire ne demeurerait pas exposé au plus grave danger ».

La venue de Mendès-France au gouvernement permet aux pourparlers de faire des progrès décisifs. Le camp occidental, le 29 juin, se met d'accord sur un plan de paix (resté secret lors de la conférence) « dont les lignes générales préfigurent les accords du 20 juillet » (Devillers).

L'attitude du camp socialiste (et par là même celle du parti communiste français) par sa modération, va jouer également un rôle essentiel dans la conclusion du conflit.

Le plan de paix proposé par le Vietminh le 10 mai 1954 se caractérise de la manière suivante :

= ce plan accorde la priorité au règlement politique du conflit ;

= le principe de la souveraineté, de l'indépendance et de l'inlégrité territoriale du Vietnam, du Laos et du Cambodge, doit être reconnu par la France ;

— le retrait des troupes étrangères doit être effectif dans ces Lrois pays ;

— des élections générales libres doivent être organisées dans les trois pays, en vue de constituer un gouvernement unique dans chacun d'eux; :

— un accord sur ces trois principes essentiels peut permettre alors de régler les problèmes militaires et d'aboutir à :

— un cessez-le-feu général et simultané ;

— l'arrêt de l'introduction en Indochine d'armes et de troupes nouvelles ;

— l'établissement d'un système de contrôle constitué par des commissions mixtes composées des représentants des parties belligérantes de chacun des trois pays ;

— ce plan est modéré par deux affirmations destinées à ménager le gouvernement français ;

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— les intérêts économiques et culturels de la France seront reconnus et réglés après les élections, conformément aux principes d'égalité et d'intérêts réciproques ;

— la R.D.V.N. déclare son intention d'examiner le problème de sa libre association à l’Union française.

Le parti communiste français approuve ce plan de Paix et insiste sur ses aspects modérés (intérêts de la France et Union française) pour expliquer que la France peut l'accepter : « Ces dispositions n’affaiblissent aucune des forces en présence : elles préparent la voie à la consolidation de l'armistice et à l’établissement de la paix parce qu'elles tiennent compte de la situation militaire réelle, et sont conformes à l'équité et aux intérêts des parties en présence » (L'Humanité, 11 mai 1954).

Cependant, dès le 14 mai, Molotov admet que le plan du Vietminh n'est pas le seul valable. I1 parle de Commission internationale du contrôle du cessez-le-feu, il accepte aussi que prio-

rité soit accordée aux problèmes militaires. Le Vietminh s’alignew

sur cette position un peu plus tard (24 mai).

Le 16 juin, le Ministre soviétique accepte qu’au sein des organismes de contrôle, la représentation des pays communistes soit inférieure à celle des pays non communistes.

Enfin, Chou En Lai semble admettre la possibilité de régler différemment le cas du Laos et du Cambodge; cette concession est, par la suite, approuvée par Molotov et Pham Van Dong.

Sur ces différentes concessions, aucun commentaire ne paraît dans les colonnes de L'Humanité.

Quand Pierre Mendès-France prend la relève de Bidault à Genève, deux problèmes clé restent à régler :

1) le partage militaire; 2) la date des élections.

Le partage militaire

Dans un premier temps, le Vietminh est opposé à un partage en deux zones. Mais peu à peu sa position évolue. Le 25 mai, Pham Van Dong s'affirme partisan de la constitution « de zones d'un seul tenant relativement étendues » et déclare que « la ligne de démarcation de ces zones doit, autant que possible, suivre les accidents géographiques ou d’autres repères faciles à reconnaître sur le terrain ».

À cette époque, il n'est pas question pour le Vietminh, du moins officiellement, de partage en deux zones ; le correspondant à Genève de L'Humanité, Pierre Courtade, se fait l'écho d’une telle position : «il serait absurde et vain d'espérer que le Vietnam accepterait la coupure de son territoire en deux Etats rivaux. Ce n'est pas tenir compte de la réalité militaire et politique, comme si on voulait transformer la guerre ouverte en guerre larvée ». (Le 8 juillet 1954.)

Par la suite, le Vietminh accepte l’idée du partage en deux zones. Lors de la première entrevue, Pierre Mendès-France - Pham

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Van Dong, ce dernier propose que le partage se fasse au niveau du treizième parallèle, et que la moitié du Laos soit sous le contrôle du Pathet-Lao. Ces propositions correspondent à la situation politique et militaire, du moins en ce qui concerne le Vietnam. Cependant, sous la pression de l’U.R.S.S. et de la Chine, le Vietminh fait des concessions importantes. Il accepte le seizième parallèle, puis lors de l'ultime négociation dans la nuit du 20 juillet, Molotov propose le dix-septième parallèle c'est-à-dire à deux douzaines de kilomètres près, ce que proposait le Memorandum du camp occidental du 29 juin.

La date des élections

Cette question, comme celle du partage, n'est réglée que dans la nuit du 20 juillet. La encore, sous la pression de l’U.R.S:S. et de la Chine, le Vietminh accepte un délai de deux ans, alors que jusqu’à la dernière minute, Pham Van Dong réclamait un délai de six mois. Un tel délai est accepté avec satisfaction par la France et l'Angleterre, car il permet d'établir et de renforcer un gouvernement anticommuniste au Sud.

Jusqu'au 20 juillet, L'Humanité défendait les arguments du Vietminh en ce qui concerne le partage et les élections. Dans un article du 13 juillet, Pierre Courtade s'oppose « aux tentatives de repousser le plus au Nord possible la ligne de démarcation et de reculer le plus possible la date des élections, dont on sait très bien qu'elle ne pourrait que consacrer la victoire politique de la résistance vietnamienne ». Il explique ainsi les raisons de ces tentatives : « On espère qu'il sera possible de regonfler les baodaïstes et de faire du Sud Vietnam une Corée du Sud intégrée à un système militaire américain. » Il ajoute : « Un tel délai (plus de dix-huit mois) pourrait évidemmené créer une situation telle que les zones de regroupement envisagées ne feraient que préparer une division durable et peut-être définitive du Vietnam.»

B. Bilan

Toutes ces remarques sont vite oubliées lorsque sont signés les accords dont le parti communiste français tire un bilan qui mérite la discussion.

La signature des accords de Genève signifie, pour le parti communiste, «une victoire du peuple français, avec la classe ouvrière à sa tête, et un succès de la volonté de paix de l’Union soviétique, de la Chine et de la R.D.V.N.». Le parti communiste français met surtout l'accent sur la juste politique qu'il a suivie et fait ressortir que le mérite de ce succès lui revient en grande partie. Ainsi, il déclare dans L'Humanité du 21 juillet :

« Dès le premier jour, et longtemps seul en tant que Parti, le parti communiste français sans reculer devant les persécutions et Ja répression, a dénoncé et combattu cette guerre injuste et criminelle.

Dès le premier jour, il s'est élevé contre les charges ruineuses

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qu'elle comportait pour notre pays et il a montré la nécessité de substituer une politique de négociation aux solutions de force.

Dès le premier jour, il s’est dressé contre la politique de dé- He nationale et de préparation d’une troisième guerre mon-

iale.

Dès le premier jour, le Parti, prenant en mains la cause de la Paix et des intérêts de la Nation, a mis en évidence quels rapports pacifiques établis sur un pied d'égalité et avantageux pour les deux pays pourraient exister entre la France et le Vietnam. »

Suit un hommage à ceux qui ont lutté contre la « sale guerre ».

Pour le parti communiste, cette conférence est «un important succès de la cause de la Paix », mais il existe des risques de violation de l'accord. Aussi, l’action populaire aura encore son rôle à jouer. Le texte se termine sur les possibilités ouvertes par cette Conférence : «La Conférence de Genève souligne la possibilité de résoudre les autres problèmes, les plus urgents, dont dépend le sort et l'avenir de notre Nation », c'est-à-dire la C.E.D.

Dans cette déclaration, pas un mot pour les combattants du Vietminh qui ont infligé une défaite cuisante à la France et dont l'action a plus joué dans cette défaite que celle du peuple français. Les limites mêmes de l'accord ne sont pas évoquées. Au contraire, Pierre Courtade dans L'Humanité du 21 juillet n'insiste que sur les aspects positifs :

— «la fixation d’une date pour les élections ruine les plans de ceux qui auraient voulu transformer la ligne d'armistice en une frontière et perpétuer en Indochine un partage qui eût fait du Vietnam une autre Corée ». Cependant, on peut se demander si l'Etat du Sud acceptera de respecter l'accord.

— «L'assurance que la partie Sud du Vietnam, le Laos et le Cambodge n'entreront pas dans une coalition militaire garantit la paix dans cette région.» Mais Courtade ne parle pas de la clause selon laquelle le Laos et le Cambodge peuvent faire appel à une aide militaire étrangère, en cas d’un danger mal précisé. N'est-ce pas, de fait, accepter l'éventualité d’une intervention américaine ?

— l'application de l'accord sera contrôlée « par une Commission dont la composition équilibrée donne des garanties sérieuses à toutes les parties ». Mais, au sein de cette Commission, se trouve un seul représentant communiste sur trois délégués.

Le problème de savoir si les dispositions de l'accord « tiennent compte de la situation militaire réelle » (cf. L'Humanité, 11 mai) n'est plus posé. Le plus important, pour le parti communiste, est qu'un accord soit intervenu entre les grandes puissances. C’est un succès de la coexistence pacifique qui ouvre la possibilité de régler les problèmes européens de la même façon.

L'attitude du parti communiste, lors des négociations, le bilan qu'il tire des accords, montrent en quoi il s'est complètement adapté aux considérations diplomatiques des deux grands du camp socialistes. Il n'a pas conçu son soutien aux propositions du Vietminh comme devant être basé sur l’action des masses qu'il influence. Il a agi en force d'appoint à la politique des deux Grands du camp socialiste. Les délégations à Genève avaient

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pour rôle d'exercer une pression savamment dosée sur le gouvernement français, mais, il évita délibérément d'organiser des manifestations en France même. Il ne riposta même pas à l'interdiction de la manifestation du 14 juillet. On peut penser qu'il voulait ainsi ménager le nouveau Président du Conseil dont il avait voté l'investiture.

Contrairement au bilan entièrement positif tiré par le parti communiste sur les accords, on peut se demander s'ils tenaient compte de la situation politique et militaire. Il faut d’abord constater qu’ils consacrent une victoire importante du Vietminh puisqu'ils délivrent du joug du colonialisme français douze millions d'hommes : plus de la moitié de la population vietnamienne accède à l'indépendance.

Cependant, ces accords constituent aussi une solution de compromis et ce, sur deux points essentiels :

— la date des élections donne un délai suffisant pour créer un Etat nationaliste au Sud, et, par là même, pour remettre en question la réunification ultérieure. Elle enlève aux vainqueurs de Dien Bien Phu la possibilité de réaliser une unité qui ne pouvait être qu'en leur faveur ;

— Ja situation politique et militaire permettait d'obtenir une solution beaucoup plus avantageuse pour le Vietminh (voir la carte). L'avis d’un haut fonctionnaire cité par Devillers est significatif à cet égard :

«Les accords du 20 juillet constituent une manière de transposition sur la carte de la situation militaire existant à cette date. Cette transposition nous est favorable à plus d'un titre. La situation militaire existant au 20 juillet était des plus précaires. Nous étions hors d'état de tenir Hanoï, le Commandement nous a fait savoir que l'envoi même de deux unités du contingent n'eût pas permis de conserver la capitale du Tonkin. La ville pouvait être coupée de Haïphong en un jour. La retraite de la garnison, sous le feu du canon eût été très onéreuse. La base de Haïphong même, sur laquelle nous eussions dû nous replier, était minée par l'existence d'une Cinquième colonne, grossie de nombreux éléments réfugiés. En outre, toutes nos forces étaient concentrées dans le Nord. Nous étions dans le Sud à la merci d’un incident ; compte tenu de ces indications vérifiées, il est permis de penser que la séparation au treizième parallèle serrait la réalité de plus près que ne le fait le choix du dix-septième parallèle obtenu par nous. »

Aussi, on peut penser que Mendès-France a obtenu pour la France le moins mauvais des compromis possible. Le jugement d'André Marty, en 1955, vaut par sa lucidité :

«Devant le désastre imminent, Mendès-France a obtenu un armistice qui préserve les intérêts colonialistes essentiels et surtout qui a jeté des bases pour une nouvelle reprise de la guerre avec, cette fois, l'intervention américaine ouverte. Après Dien Bien Phu, le corps expéditionnaire était menacé d'un nouveau Dunkerque. Dès lors, il n’y avait plus que deux solutions : ou bien l'intervention militaire américaine, c'est-à-dire la guerre mondiale, les Américains refusèrent.. Pierre Mendès-France a obtenu un ar-

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mistice. Quel armistice ? Exactement celui que Laniel a présenté le 8 avril 1954 à l'Assemblée Nationale. Laniel avait déclaré qu'il exigeait la division en deux du Vietnam, l'évacuation des forces de l'Armée démocratique du Vietnam, des zones du Sud et du Centre À ce moment-là, les conditions de Laniel furent considérées comme l’ultimatum d'un vainqueur (Laniel) à un vaincu (le Vietminh) alors que c'était exactement le contraire, Or, c'est cela que Mendès-France a obtenu à Genève. De l'avis de tous les experts militaires, à très brefs délais, les armées de la R.D.V.N. étaient maîtresses de tout le pays. Mendès-France a bien travaillé pour les colonialistes. Il a donné ce qui était déjà perdu. Il a conservé ce qu'il allait perdre. Enfin, et surtout, une ligne de démarcation divise le pays au moins pour deux ans. Quel sera le résultat ? Voyez la Corée. La paix de Mendès-France porte en elles les germes d'une nouvelle guerre. Les impérialistes américains vont accélérer leur intervention directe dans les affaires du Vietnam. Ils vont profiter de la présence du corps expéditionnaire français pour s'implanter ouvertement sans le Sud Vietnam, au Cambodge, et au Laos, par leurs méthodes habituelles : main mise financière, économique, militaire, politique, sur chacun des trois pays. Bien entendu, ils ne s'inquièteront en rien des accords de Genève. L'Indochine va être leur base militaire dans le Sud Est asiatique. L'Indochine, divisée comme la Corée, comme l’Allemagne, va être germe de guerre en même temps qu'enjeu de marchandages diplomatiques. »

Un deuxième enseignement peut être tiré des accords de Genève sur la signification de la politique de coexistence pacifique prônée par le mouvement communiste,

Le déroulement des négociations montre que, pour éviter un affrontement direct avec les Etats-Unis, l'URSS. et la Chine ont incité les représentants du Vietminh à modérer leurs exigences. Le Times du 25 juillet 1954 écrivait : « des membres de la délégation vietminh ont ouvertement déclaré que la pression du premier ministre chinois Chou En Lai et du ministre des Affaires Etrangères soviétique, V.M. Molotov, a forcé leur pays à accepter moins que ce qu'ils auraient pu obtenir ici».

. L'Union soviétique était désireuse d'éviter l'intervention américaine et de ménager le gouvernement français en pensant toujours à la partie qui lui restait à livrer en Europe contre la C.E.D. Elle avait intérêt à trouver un compromis qui ne soit pas trop déshonorant pour la France espérant ainsi que le Gouvernement français prendrait une position sur la C.ED. conforme à ses vœux. Elle ne pouvait ignorer qu’elle perdrait toute chance de voir sa politique triompher si elle se montrait systématiquement négative à propos de l’Indochine, si elle appuyait des exigences « inadmissibles et déshonorantes » de ses alliés asiatiques.

Quant à la Chine, bien qu’elle ne jouât pas le rôle essentiel de l'Union soviétique lors des négociations, elle avait intérêt, elle aussi, à trouver une solution de compromis, afin de pouvoir en toute sécurité développer son économie.

Les Vietnamiens finiront, avec certaines réticences par s’aligner sur les positions de Pékin et de Moscou.

La conférence de Genève représente une étape importante dans la détente internationale. Elle révèle, de la part des deux Grands du camp socialiste, le souci prioritaire d'assurer la sécu-

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rité de leur propre Etat, en essayant de parvenir à un statu quo entre le camp socialiste et le camp capitaliste. Cette Conférence a montré comment la politique de coexistence pacifique a, pour conséquence, de privilégier les intérêts des deux grands Etats socialistes sur ceux des forces révolutionnaires anticolonialistes.

É]

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Conclusion

Quelle que soit la période envisagée, celle de la participation du parti communiste français au Gouvernement, ou celle de l'opposition, «il n’y a pas eu en France le centième de l’action que le parti communiste de 1925 mena contre la Guerre du Rif. En 1953-1954, la campagne a même été plus faible qu'en 1948-1949 ». Ces paroles sévères émanent d'André Marty, qui a tenté, lorsqu'il était membre du parti communiste, de redresser la politique suivie par la direction.

En effet, derrière une phraséologie générale anticolonialiste qui s'étalait largement dans la presse communiste, le parti communiste français n’a pas incité les travailleurs à soutenir le mouvement de libération du peuple vietnamien par des actions directes et suivies. Tout au long de ces sept années, d’autres tâches politiques lui ont semblé prioritaires.

De 1945 à 1947, le parti communiste français, au nom de l’Union nationale, n'a pas voulu rompre la solidarité ministérielle sur le conflit indochinois. Bien plus, en s'efforçant d'empêcher que les colonies françaises ne tombent sous une dépendance étrangère, ce qui aurait pu nuire à l'URSS. en soutenant l’Union rançaise et en laissant faire la reconquête militaire de l’Indochine par la France, le parti communiste français porte une part de responsabilité dans le déclenchement de Ja guerre en décembre 1946.

Rejeté dans l'opposition, il fut le seul Parti à réclamer la paix et la négociation immédiate avec le Vietminh. Pourtant, même quand il adopta des positions très dures face au Gouvernement comme en 1952, il n'a pas popularisé ses idées sur la guerre d’Indochine, par une campagne anticolonialiste conséquente. L'absence de tradition anticolonialiste en France a pu jouer contre le développement d'actions de solidarité avec le peuple vietnamien. Mais le parti communiste français, après l’action des dockers, n'a pas tenté de mobiliser ses propres militants et sympathisants, de briser cette passivité par un effort prolongé. C'est de façon délibérée qu'il s'est refusé à toute mobilisation significative. De 1947 à 1954, le principal objectif pour le parti communiste français fut d'affaiblir l'impérialisme américain, en essayant notamment d'empêcher le réarmement en Allemagne. La République fédérale Allemande, considère comme lalliée la plus proche des Etats-Unis, représentait la principale menace en Europe pour l’Union soviétique. Conformément à la politique extérieure de l'U.R.S.S., le parti communiste français essaya d’influer sur la politique du gouvernement français afin que celui-ci rompe avec la politique atlantique et s'oppose au réarmement de l'Allemagne. Ne pouvant espérer une solution de participation gouvernementale, le parti communiste français organisa des mobilisations reprenant les thèmes de la politique extérieure de l'UR.S.S. par l'intermédiaire du Mouvement de la Paix. Pour ce faire, il devait briser son isolement, rallier à lui les masses les plus larges. C'est pourquoi il chercha à apparaître comme le meilleur défenseur des intérêts de la Nation. Pour ne pas entraver sa politique de pression sur le gouvernement français et

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d'union des forces patriotiques, il mit toujours au second plan la lutte contre la guerre d’Indochine. En privilégiant les intérêts de «sa politique nationale » sur un soutien actif du peuple vietnamien, le parti communiste français a agi conformément à la politique de l’Union soviétique, plus soucieuse de régler les problèmes européens, d'assurer l'équilibre entre l'Est et l'Ouest.

La volonté de l’U.R.S.S. de trouver un compromis avec les Etats-Unis a pesé d’un poids considérable lors de la conférence de Genève. Les révolutionnaires vietnamiens furent soutenus par le mouvement communiste, mais ce soutien ne fut pas sans condition. Il ne devait pas contrarier les intérêts de la politique extérieure de l’Union soviétique. C'est pourquoi les Vietnamiens durent accepter un accord qui reflétait infidèlement le rapport de forces réel entre le Vietminh et le corps expéditionnaire. Ils ont payé le tribut de la coexistence pacifique qui commençait à s’instaurer entre les Grands. Certes, la division du Vietnam était considérée comme provisoire par les signataires des accords de Genève. Mais, en 1956, elle fut de fait reconnue par l'U.R.S.S. qui, au moment où le régime de Diem refusait d'organiser les fertons générales, demanda l'admission des deux Vietnam à

Il convient aussi de douter de l'affirmation selon laquelle le «cessez-le-feu fut une victoire du peuple français » (L'Humanité, 21 juillet.) Certes, l'opinion publique était satisfaite que le conflit soit enfin terminé, mais celle-ci n’a pas manifesté son opposition à la guerre du fait de l’inactivité du parti communiste français. C'est pourquoi on peut affirmer que «le peuple français» a joué un rôle vraiment infime dans le dénouement du conflit. C'est l’action des combattants vietnamiens qui, seule, a forcé le gouvernement français à négocier. Comme il n’y a pas eu de véritable campagne de masse contre la guerre, le parti communiste français, premier partisan de la paix au Vietnam, peut difficilement revendiquer la responsabilité de la victoire du cessez-le-feu.

En 1954, on peut considérer que le peuple français a été peu « concerné » par le conflit indochinois. Après sept ans d'une longue guerre coloniale, aucune tradition de lutte anticolonialiste profondément ancrée n'existe en France, alors que, bientôt, les premiers coups de feu se feront entendre en Algérie.

P.S. — Le Parti Communiste Français et la première guerre d’Indochine a été rédigé dans le cadre d'un travail universitaire. Le style, comme la conception générale de ce qui est devenu une brochure de formation communiste, sont les témoignages des contraintes inhérentes à un tel cadre. Mais inversement n'est-ce pas un signe des temps que l'université, pièce maîtresse de l'idéologie communiste, aît dû faire place à des travaux « engagés» produits jadis uniquement par quelques militants marginaux et ignorés ? Le marxisme révolutionnaire ne dédaigne aucun terrain de lutte et surtout pas celui de l'idéologie. Nous ne sous-estimons pas non plus le plaisir souriant d'acquérir certains diplômes utiles à la survie quotidienne en contribuant par nos écrits — et par les actes dont ils sont indissolubles — à la mise à bas du vieux monde bourgeois et de son université...

Mars 1973 La Commission édition de la Ligue communiste.

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Sources

1) PRESSE DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS

— essentiellement : | — L'Humanité (1945-1954). — Les Cahiers du Communisme (1945-1954).

— Compte-rendu des congrès et des comités centraux.

— Quelques articles dans d’autres revues : France Nouvelle, Dé. mocratie Nouvelle.

— Brochures de propagande, et plus particulièrement :

La Guerre ou la Paix, discours à l'Assemblée des députés commu nistes en mars 1947.

Au Service du Peuple de France, par M. Tnorez en juin 1947.

Les problèmes de l'Union française par E. Faro en 1947.

Pour di velopper et gagner la bataille de la paix par M. THOREZ

Paix immédiate au Vietnam par J. Vermersen (1950).

Le mouvement de la libération des peuples opprimées et la lutte anti-colonialiste par L. Feix en 1952.

Henri Martin, marin de la liberté.

2) SRGES DANS QUELQUES QUOTIDIENS PARISIENS ont :

Le Monde, Le Figaro, Paris-Presse, France-Soir, L'Aube, Le Po pulaire.

3) PUBLICATIONS DE LA RDV.

Memorandurm sur l'origine du conflit franco-vietnamien, 1941. Pour le respect des accords de Genève.

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Bibliographie

OUVRAGES GENERAUX

1) La IV° République

ELcey G., La République des illusions. ELcey G., La République des contradictions. JuzLiarD J., La IV° République.

Fauver J., La IV° République.

2) Le parti communiste français

FAUVET J., Histoire du Parti Communiste Français.

Groupe Unir-Débat, Histoire du Parti Communiste Français.

Histoire du Parti Communiste Français par le Parti Communiste Français.

MoneraA J., Le Parti Communiste Français et la question coloniale.

Marty À. L'Affaire Marty.

KRIEGEL À., Le Pain et les Roses.

KRIEGEL et PERROT, Le Socialisme français et le pouvoir.

3) Le Vietnam

DEVILLERS P., Histoire du Vietnam 1940-1952.

SAINTENY J., Histoire d'une paix munquée.

LACOUTURE J., Ho Chi Minh.

Mus P., Le destin de l'Union française.

Fricuères Léo, Je reviens du Vietnam libre.

Fournrau, Le Vietnam face à la guerre (1966).

Ho Car Mix, Œuvres choisies.

Vo NGuyeN Gap, Guerre du peuple, armée du peuple. Rousser P., Le Parti Communiste Vietnamien.

4) L'affaire Henri Martin

PARMELIN H., Matricule 2078 la campagne pour Henri Martin, vue par le Parti Communiste Français.

SARTRE J.-P. L'affaire Henri Martin.

THEoLLEYRE J.-M, L'affaire Henri Martin dans Ces procès qui ébrantèrent la France.

Page 61 de la numérisation

5) Les accords du 6 mars 1946

Notes et études documentaires, n° 115.

6) Les accords du 8 mars 1949 Notes et études documentaires, n°* 1176, 1295, 1325 et 1429.

7) Les accords de Genève

Notes et études documentaires, n°* 1909 et 1973. DEVILLERS et LACOUTURE, La fin d'une guerre.

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Table

INTRODUCTION

1. LE PARTI COMMUNISTE, PARTI DE GOUVERNEMENT I. Défense de l'union française ..........................

II. De la proclamation de la R.V.D.N. au déclenchement de la guerre a) La Reconquête b) Les accords du 6 mars 1946 .................,.... c) Le début de la guerre d'Indochine ................

2. LE PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS DANS L'OPPO:- SITION" este À M M TE

I. Naissance de la guerre froide : stratégie du Kominform II. Le tournant sur la question coloniale ,,,,,,,,,,,,,,,

III. Les mobilisations contre la « sale guerre» ,,,.,,,,,,

a) L'action des dockers . b) L'affaire Henri Martin

IV. Le conflit indochinois et le mouvement de la paix .

3. LA FIN DU CONFLIT 4.448, 0008 000 0800 0 n MR ITR

1; La fin de là guerre froide 43 22 sossmeanmmemtaaumns a) La situation internationale b) La situation en France ...............

c) L'attitude du Parti Communiste Français

IT, ES conférence de’ Genève: sun de su moesamannbnee

a) Déroulement de la conférence 5 D).Blam saone scene capes d

CONCEUSION mom de ina enhiamsees LPS

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N° IMPRIMEUR : 9959, N° ÉDITEUR : 629 TIRAGE : 3 000 EXEMPLAIRES

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