Sommaire (d'après RaDAR)
- Introduction du Peter Buch
- Lettre à "Klorkeit" et aux travailleurs juifs de France
- Salut à "Unser kampf"
- A propos du "problème juif"
- Réponse à une question sur le Birobidjan
- Interview accordé aux correspondants juifs à Mexico
- Thermidor et l’antisémitisme
- Impérialisme et antisémitisme
- Appel aux juifs américains menacé par le fascisme et l’antisémitisme
- A propos du procès Grynszpan
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léon trotsky sur la question Juive et le _____ SIOnISmME
Classique «Rouge »
Léon Trotsky
Sur le sionisme
FRANÇOIS MASPERO 1, place Paul-Painlevé, V° PARIS
© Librairie François Maspero, 1974
Introduction de Peter Buch
Les jeunes révolutionnaires de notre époque, surtout ceux d'origine juive que préoccupe bien souvent l'actuel conflit israélo-arabe, liront avec intérêt les écrits de Trotsky sur la question juive.
Parmi la jeunesse radicalisée du monde entier, le passage au marxisme a amené bien des jeunes en révolte et bien des combattants pour la libération du tiers monde à découvrir l'actualité des écrits de Trotsky dans la période révolutionnaire que nous vivons aujourd'hui. Trotsky fut le premier à mener la lutte contre la révision du marxisme-léninisme entreprise par Staline. Il soutenait que la révolution permanente était la seule voie de passage au socialisme pour les pays sous-développés, et il se battit pour donner une nouvelle direction internationale à la révolution socialiste mondiale. La jeunesse qui a rallié la lutte de libération des Vietnamiens et acclamé l'appel du Che pour « deux, trois, de nombreux Vietnams » réalise que Trotsky a combattu de son temps pour deux, trois, de nombreuses révolutions russes. L'optimisme révolutionnaire et l'esprit combattif qui émanent de ses écrits s'adressent directement à la nouvelle génération de militants de notre époque.
Dès son expulsion d'U.R.S.S. en 1929 et jusqu'à son assassinat par un agent de Staline en 1940, Trotsky consacra les années de son exil définitif au combat qu'il mena pour arracher le drapeau du léninisme aux usurpateurs staliniens. Les extraits présentés dans cette brochure ont été écrits au cours des dix dernières années de sa vie alors qu'il était au faîte de ses facultés, engagé dans
l'œuvre qu'il considérait comme la plus importante de sa vie, plus importante encore que son rôle d'organisateur de l'insurrection d'octobre 1917 et de fondateur de l'Armée rouge.
Au cours des dix dernières années de sa vie, Trotsky s'adressait à une génération très différente de celle de notre époque, une génération qui n'avait connu le plus grand soulèvement de toute l'histoire de la classe ouvrière que pour assister à un écrasement féroce comme en Espagne, ou tout au moins à un retour sous le joug comme aux Etats-Unis.
Le mouvement ouvrier, dirigé soit par les P.C. staliniens soit par les sociaux-démocrates réformistes, semblait incapable de résister à la progression continue de la réaction capitaliste et de la barbarie qui s'abattaient sur l'Europe. La position de repli adoptée par la bureaucratie soviétique et par celle du Komintern sous la direction de Staline, avait abouti au désarmement politique et à la défaite physique du puissant P.C. allemand, à la liquidation de la vieille garde bolchévique lors des simulacres de procès montés à Moscou, et finalement en France et en Espagne à l'étranglement de révolutions ouvrières pleines de promesses qui auraient pu repousser et écraser la racaille fasciste.
Face au reflux du courant révolutionnaire et à l'approche de la guerre mondiale, des millions de gens profondément désorientés sombraient dans la démoralisation. Ils ne croyaient plus aux possibilités du socialisme mondial ni à la capacité de la classe ouvrière à prendre le pouvoir. Au nom du « réalisme », on déterrait de vieilles formules mises au rebut depuis longtemps pour les fourbir et les brandir comme des icônes, en guise de garantie infaillible de survie. Dans cet univers mythique de plans de démembrement, de « sécurité collective », de conférences pour le désarmement, d'accords de Munich, de « paix de notre temps », de « sanctions » de la Société des Nations, et de pactes de paix « éternelle », le sionisme lui aussi cherchait à se poser en alternative à la révolution socialiste.
Il est vrai qu'avec la réapparition des variétés
les plus pernicieuses d'antisémitisme dans l'Allemagne nazie, la question juive se posait à nouveau de la façon la plus aigüe, alors que les juifs d'Europe étaient en danger d'être exterminés.
« Et maintenant, que devraient faire les juifs ? » se demandaient bien des gens confondus par les événements. « Peuvent-ils se permettre d'attendre la révolution socialiste ? Et si elle n'a pas lieu à temps ? Et si elle n'a pas lieu du tout ? Et si elle a bien lieu, qu'est-ce qui va empêcher l'ascension d'un autre tyran comme Staline, instigateur de la répression exercée contre des nationalités entières, y compris les juifs ? Où peuvent se réfugier les juifs si ce n’est en Palestine, puisque les portes de toutes les nations leur sont fermées ? La menace d'un anéantissement par les nazis n'est-elle pas la preuve de la nécessité d'une patrie juive où les juifs puissent être en sécurité ? »
Pour Trotsky, le péril nazi dont il saisit l'énormité mieux et plus tôt que quiconque, prouvait plus que jamais que les juifs ne seraient pas en sécurité tant que le socialisme ne remplacerait pas le capitalisme à l'échelle mondiale. Il remonta aux origines de la catastrophe imminente :
« Avant d'anéantir ou de noyer le genre humain dans un bain de sang », écrivait-il en 1938, «le capitalisme empeste l'atmosphère mondiale des vapeurs empoisonnées de la haine nationaliste et raciste. L'antisémitisme représente aujourd'hui l'une des convulsions les plus pernicieuses de l’agonie du capitalisme. » La tâche stratégique des révolutionnaires authentiques était claire :
« Révéler sans compromission les racines du préjugé racial et de toutes les formes et nuances d'arrogance nationale et de chauvinisme, particulièrement de l'antisémitisme, voilà ce qui doit désormais faire partie du travail quotidien de toutes les sections de la Quatrième internationale, comme étant la part la plus importante du combat contre l'impérialisme et la guerre. Notre mot d'ordre fondamental demeure : Travailleurs de tous les pays, unissez-vous. » (L'agonie du capitalisme et les tâches de la Quatrième Internationale, pro-
gramme de transition adopté par la Conférence de Fondation de la Quatrième Internationale, 1938.)
Mais pour Trotsky il n'était pas question « d'attendre » le socialisme. Des mesures immédiates et concrètes s'imposaient pour arracher les juifs aux griffes des bouchers nazis. Face à la défaite de la révolution socialiste en Europe, un seul recours : une puissante campagne internationale pour mettre en lumière les véritables intentions d'Hitler et forcer les portes des pays occidentaux les plus susceptibles d'offrir un asile, principalement les U.S.A. et l'Angleterre. Trotsky appelait à une action de masse sur le thème de la revendication du droit d'asile immédiat pour les juifs menacés. Une telle revendication était susceptible de rassembler tous les adversaires authentiques du fascisme, socialistes ou non, dans un mouvement de masse qui aurait pu épargner la chambre à gaz à des millions de gens.
Il n’est pas de chapitre plus glorieux dans les annales du trotskysme que la campagne énergique pour construire un tel mouvement de masse impulsée en unité d'action avec de nombreux inorganisés avant le début de la guerre. La campagne fut particulièrement intense aux U.S.A., où les lois d'immigration racistes de 1924 interdisaient de fait l'entrée à la plupart des juifs.
« Ouvrez les portes », tel était le mot d'ordre que les militants de la Fondation américaine pour les prisonniers politiques et les réfugiés venaient lancer dans les bourses du travail, les bureaux de chômage, les campus, les associations des communautés et autres organisations de masse ; et nombre d'entre elles adressèrent à Washington des demandes pressantes et organisèrent des manifestations.
Les dirigeants des mouvements travailliste, stalinien, réformiste et sioniste se tinrent pour la plupart à l'écart de cette campagne et de ce fait la condamnèrent à l'échec. Leurs objectifs « réalistes », à atteindre avec des méthodes « réalistes », autrement dit : sans remettre en cause le capitalisme, les paralysèrent singulièrement, quand il s'agit de mener à bien une tâche concrète «non
socialiste », sur le seul thème de la solidarité avec les juifs.
Le bloc radico-libéral de Roosevelt répugnait à déranger son administration dont les plans de guerre secrets risquaient de se trouver compromis par un mouvement de masse déclenché par la revendication du droit d'asile. Les sionistes et les dirigeants des communautés juives qui se rangeaient aussi aux côtés de Roosevelt ne voulaient ni gêner leur protecteur éventuel en protestant contre les lois d'immigration racistes, ni compromettre la colonisation juive en Palestine en laissant les juifs s'installer ailleurs. Quant au P.C., après la signature du pacte germano-soviétique en 1939, il se tint coi, et pour cause, face au danger que représentait pour les juifs le nouvel allié de Staline. Après l'abrogation de ce pacte par Hitler en juin 1941, le P.C. se joignit au chœur des supporters de Roosevelt, en se posant comme le plus fervent et le plus zélé d'entre eux. Staline, pour sa part, avait tendance à étouffer la question. C'était là sa façon de neutraliser la propagande d'Hitler qui disait que les Russes n'étaient mobilisés que pour défendre les seuls intérêts des juifs.
Trotsky ne lisait pas la presse juive et ne suivait pas de près le cours des affaires politiques juives. Mais il était lui-même d'origine juive et avait grandi dans le pays ou fut inventé le mot pogrom et où l'antisémitisme était officiel. Dès le départ, il participa aux débats sur la juste voie de l'émancipation des juifs, ne serait-ce qu'en raison du succès de la cause révolutionnaire auprès des juifs qui y adhéraient en nombre supérieur au pourcentage qu'ils représentaient dans la population.
La Russie tsariste devait sa réputation de « prison des nations » à son système brutal d'oppression nationale qui frappait particulièrement les juifs, en tant que boucs émissaires commodes des souffrances du peuple. À l'instar de nombreux jeunes juifs qui rejoignirent le mouvement révolutionnaire, Trotsky considérait le renversement du tsarisme comme un premier pas vers la libération des peuples captifs, qui fraierait la voie à l'instau-
ration du socialisme sur le continent européen tout entier. On rejeta le sionisme sans autre forme de procès parce qu'au lieu de renverser le tsar, il proposait de collaborer avec lui au cas où il accepterait de patronner la colonisation juive en Palestine.
L'organisation politique la plus influente au sein des communautés juives de l'Europe de l'Est était, à cette époque, la Confédération syndicale des juifs de Lithuanie, de Pologne et de Russie, connue sous le nom de Bund. Le Bund revendiquait l'égalité des droits pour les juifs sur leurs lieux de travail et d'habitation, et s'opposait farouchement au sionisme qu'il considérait comme un projet utopique et réactionnaire, une forme d'auto-expulsion, prônée par les nationalistes bourgeois juifs qui faisaient le jeu des antisémites et renforçaient les divisions au sein de la classe ouvrière.
Jusqu'à l'ascension d'Hitler et l'approche de la Deuxième Guerre mondiale, le sionisme représentait un courant nettement minoritaire chez les juifs, surtout les ouvriers juifs qui y étaient violemment opposés. Pendant la guerre, le Bund disparut dans les incendies où périt la population juive de l'Europe de l'Est mais, dans la Russie prérévolutionnaire, il joua un rôle capital auprès des travailleurs juifs. Pour éclaircir certaines remarques de Trotsky ainsi qu'une grande part des écrits de Lénine sur la question juive. il faut s'ap- LL. un peu sur le débat qui les opposa au Bund.
Au deuxième congrès historique des sociauxdémocrates, en 1903, où s'effectua le clivage entre les bolchéviques (Majoritaires) et les menchévi ques (Minoritaires), le Bund s'opposa à la conception léniniste du parti révolutionnaire professionnel et multinational, régi par le centralisme démocratique. Les bundistes étaient en faveur d'un parti fédéré et insistaient pour être seuls chargés des relations du parti avec les travailleurs juifs. Ils soutenaient la position d'une autonomie nationale et culturelle qui réunirait les juifs dispersés dans tout le pays, non pas sur un territoire qui leur fût propre, mais dans des écoles et autres institu-
tions, idée empruntée au théoricien social-démocrate Otto Bauer. Par une ironie du sort, le réformiste Bauer s'opposait au droit à l'autodétermination nationale dont l'essence était le droit de faire sécession, et à la place proposait son projet comme le substitut le plus acceptable pour la bourgeoisie libérale soucieuse de conserver intact l'empire austro-hongrois.
Trotsky, qui n'avait alors guère plus de vingt ans, soutint Lénine dans ce débat et en fait, à ce congrès, il fut le porte-parole de la majorité contre le Bund qui finalement partit rejoindre les rangs des mencheviques.
Ultérieurement, dans un article de l'Iskra dirigé contre le Bund intitulé « La décomposition du sionisme et ses successeurs éventuels », en janvier 1904, Trotsky citait la dernière brochure du Bund qui traitait du VI° congrès sioniste de Bâle. Le Bund écrivait que la liquidation du sionisme avait commencé, mais que les intérêts véritables cachés sous le nom de sionisme demeureraient et trouveraient des successeurs. Trotsky convenait que le sionisme avait épuisé son contenu appauvri et que le congrès de Bâle... était une démonstration de sa décomposition et de son impuissance. Mais il poursuivait en soulignant que la prétention du Bund à se comporter comme s'il était l'unique représentant des travailleurs juifs au sein du parti, au lieu d'agir en représentant du parti parmi les travailleurs juifs, était une concession faite à l'esprit nationaliste bourgeois du sionisme, en dépit du farouche antisionisme du Bund. Sa ligne politique se révélerait incapable de gagner et d'éduquer les courants des sionistes de gauche déçus qui rejoi-
ient alors les rangs des révolutionnaires. C'était le Bund lui-même, avertissait-il, qui pourrait bien devenir ce successeur redouté du sionisme dont le rôle serait de « détourner le prolétariat juif de la voie de la social-démocratie russe ».
Trotsky se trompait, bien sûr, tout comme le Bund et les bolchéviques, quand il considérait le sionisme comme une cause morte et enterrée. Le retard imprévisible de l'avènement du socialisme mondial allait lui donner un regain de vie dont les
juifs paieraient le prix exhorbitant. Mais Trotsk ne se trompait pas au sujet du Bund. En 1917, le Bund fit bloc avec les mencheviques contre la Révolution socialiste d'Octobre, en plaçant une confiance injustifiée dans la capacité du régime de démocratie nationale mis sur pied en février à accorder l'égalité des droits et la libération des nationalités qu'il avait promises.
« Pour les nationalités opprimées de la Russie, écrivait Trotsky en 1932, fe renversement de la monarchie impliquait aussi inévitablement leur propre révolution nationale. Cependant, dans ce domaine comme dans tous les autres, on constate le même phénomène sous le Régime de février : la démocratie officielle, tenue en laisse par sa dépendance vis-à-vis de la bourgeoisie impérialiste, fut totalement incapable de briser ces liens. En conservant intact son droit de régler le sort de toutes les autres nations ce régime continua de préserver jalousement ces sources de richesse, de pouvoir et d'influence qui avaient assuré à la bourgeoisie grand-russe sa position dominante. »
Ce régime dirigé par Kerensky, chercha bien à annuler les lois répressives et à établir une égalité formelle entre les peuples devant l'Etat. « Cette égalité formelle servait surtout les juifs, écrivait Trotsky, car les lois limitant leurs droits avaient atteint le nombre de 650. De plus, habitant dans les villes et appartenant à la plus dispersée de toutes les nationalités, les juifs ne pouvaient aucunement prétendre soit à constituer un Etat indépendant, ni même à acquérir l'autonomie territoriale. Quant aux projets d'une prétendue autonomie nationale et culturelle, cette utopie réactionnaire fondit comme neige au soleil en ces premiers jours de liberté.
« Mais ce qui caractérise une révolution, c'est précisément qu'elle ne se contente pas d’allocations chômage ni de délais de paiement. L'abolition des plus honteuses restrictions nationales établit une égalité formelle des citoyens, sans distinction de nationalité, ce qui ne révélait qu'avec plus d'acuité la situation d'inégalité des nationalités en tant que telles, en laissant la majeure partie d'entre
elles dans une situation d'enfant adoptif de l'état grand-russe'. »
Pour établir la base sociale d'une véritable égalité des nations, tout en préservant les acquis, la révolution démocratique nationale devait rompre avec le capitalisme et « transcroître » en une révolution socialiste, comme disait Trotsky en expliquant ce processus de révolution permanente. Les bolchéviques formaient le seul parti préparé à prendre la direction d'une telle révolution et à ia défendre au cours de la guerre civile qui s'ensuivit, quand les anciennes classes dirigeantes lancèrent une violente campagne pour le renversement du nouveau gouvernement des travailleurs.
Les couches les plus avancées des nationalités opprimées, y compris les juifs, se mobilisèrent pour appuyer et défendre cette nouvelle phase de la lutte, souvent sous forme de leurs propres bataillons militaires. Trotsky, alors commandant de l'Armée Rouge, exposa son point de vue sur ces formations dans un télégramme qu'il envoya le 10 mai 1919 au quartier général de Kiev :
« Puisque le parti socialiste révolutionnaire juif, « Poale Zion », et d'autres organisations de travailleurs juifs ont annoncé leur intention d'organiser des sections de travailleurs juifs pour la défense de la révolution, je propose d'organiser ces formations sous l'autorité de l'état-major. Outre cette proposition, je suggère que les bataillons juifs rejoignent les régiments où il y a aussi des ba. taillons d'autres nationalités. De cette façon, on peut éviter le chauvinisme qui résulte de la brouille régnant entre les différentes nationalités, et qui, malheureusement se fait jour quand sont formées des unités militaires complètement indépendantes, constituées d'une seule nationalité”. »
Trotsky ne se départit jamais de la convic*ion que la lutte pour l'émancipation des juifs était indissociablement liée au sort de la lutte pour le socialisme. L'attitude de Lénine et des bolchéviques
1. Histoire de la Révolution russe, vol. 3, 1932. 2. Cité par Elias TCHERIKOWER, Les pogromes en Ukraine en 1919, Yivo Press, 1965.
vis-à-vis de la question nationale découlait du méme genre de perspective que Trotsky opposait, dans l'un de ses derniers ouvrages, à la position libérale des réformistes autrichiens :
« L'un des buts que se fixait le programme autrichien d'autonomie culturelle était la préservation et le développement des particularités nationales des peuples. Pourquoi et dans quel but? s'étonnaient les bolchéviques. Quant à nous, nous n'avons jamais cherché à établir une ségrégation entre les différentes nationalités qui composent l'humanité. Certes les bolchéviques insistaient sur le droit de chaque nation à faire sécession — le droit, mais non l'obligation — en tant qu'ultime garantie et la plus efficace contre l'oppression. Mais l'idée de préserver artificiellement les particularités nationales était profondément étrangère au bolchévisme. La suppression de toute oppression nationale, de toute indignité, fût-elle déguisée, fât-elle la plus subtile et pratiquement imperceptible, doit contribuer à l'unification révolutionnaire plutôt qu'à la ségrégation entre les travailleurs des différentes nationalités. Partout où existent les privilèges et les préjudices nationaux, les nations doivent avoir la possibilité de se séparer, afin de pouvoir ainsi faciliter la libre unification des travailleurs au nom d'un rapprochement étroit entre les nations, avec la perspective lointaine d'une éventuelle fusion complète de toutes. Telle était la tendance fondamentale du bolchévisme qui révéla la pleine mesure de sa force dans la révolution d'octobre.»
Cependant, le parti de Lénine ne proclama pas le droit des nations à l'autodétermination comme une garantie bienveillante que les peuples opprimés devaient recevoir avec reconnaissance et prendre pour argent comptant. Trotsky souligna ce point en ces termes :
« Ce qui caractérise le bolchévisme, sur le plan de la question nationale, c'est son attitude à l'égard des nations opprimées, même les plus ar-
3. Léon TRroTsky, Staline, 1940.
riérées ; c'est qu'il les considère non seulement comme l'objet mais aussi comme le sujet de la politique. Le bolchévisme ne se contente pas de reconnaître leur droit à l'autodétermination et aux Protestations parlementaires au cas où ce droit serait foulé aux pieds. Le bolchévisme pénètre au cœur des nations opprimées ; il les dresse contre leurs oppresseurs ; il rattache leur lutte au combat du prolétariat des pays capitalistes ; il apprend à lutter aux opprimés : aux Chinois, aux Hindous, aux Arabes, et il assume pleinement la responsabilité de son œuvre, face aux bourreaux du monde civilisé. Ici seulement commence le bolchévisme, c'est-à-dire le marxisme révolutionnaire en action’. »
Malheureusement, la Révolution russe ne fut Pas suivie de révolutions socialistes victorieuses dans d'autres pays qui auraient pu aïder le premier Etat ouvrier à surmonter son héritage d'arriération, les ravages de l'après-guerre, et l'embargo capitaliste qui l'isola du marché mondial, Née et fortifiée de cette situation, une bureaucratie privilégiée d'esprit nationaliste, dirigée par Staline, usurpa la direction du parti et s'empara du gouvernement. Tout en déclamant une rhétorique léniniste, les nouveaux dirigeants staliniens n'apprenaient plus à lutter aux opprimés mais ordonnaient au contraire de les sacrifier pour obtenir des puissances impérialistes des concessions sans lendemain, tout pénétrés qu'ils étaient de l'idée ridicule que le « socialisme dans un seul pays » pouvait être construit pacifiquement dans le contexte de l'impérialisme mondial. La Troisième Internationale communiste, ou Komintern, fondée en 1919 par Lénine, qui voyait en elle le parti mondial de la révolution socialiste, fut graduellement réduite au rôle d'agence de pression contrôlée par Moscou et destinée à servir les intérêts immédiats du régime de Staline.
En Union soviétique, l'Opposition communiste de gauche, dirigée par Trotsky, fut écrasée après une longue lutte interne au parti, Trotsky partit
4. Et maintenant ? Questions vitales pour le prolétariat allemand, 1932.
pour un exil forcé en Turquie d'où il adressa immédiatement un appel aux communistes de l'étraner. Parmi ceux qui lui répondirent, se trouvaient es travailleurs communistes de langue yiddish de France et des U.S.A.
Les premiers textes de cette brochure sont des lettres aux journaux de langue yiddish produits par ces organisations : Klorkeït (Clarté) à Paris et Unser Kampf (Notre Combat) à New York. Trotsky écrivit ces lettres à l'époque où il espérait encore rallier des forces au sein du Komintern pour renverser le courant stalinien et exploiter les situations révolutionnaires qui se présentaient à nouveau avec la crise capitaliste des années 1930. Les trotskystes étaient encore regroupés dans l'opposition de gauche à l'intérieur des partis communistes et c’est à la base des partis qu'ils adressaient leurs protestations contre d'injustes exclusions et leurs appels à un retour aux principes authentiques du bolchévisme. Aux U.S.A. ils étaient à l'époque organisés dans la Ligue communiste d'Amérique, dont l'organe de langue anglaise était le Militant, et qui s'adressait aux travailleurs juifs par l'intermédiaire d'Unser Kampf.
Les sionistes de gauche soutenaient la position de l'émigration en Palestine, parce que, à leur avis, les travailleurs juifs radicalisés ne pouvaient jouer un rôle efficace dans la lutte des classes de leurs propres pays où ils étaient considérés comme des étrangers. Comme on le voit dans ces lettres, Trotsky, au contraire, pensait que la « condition de parias » des travailleurs juifs ou appartenant à d'autres minorités nationales représentait une force révolutionnaire spécifique au sein de laquelle une direction appropriée pouvait jouer un rôle décisif dans la lutte pour le socialisme.
Tous les autres extraits publiés dans cette brochure sont postérieurs à 1933, quand l'infâme capitulation sans combat du P.C. allemand devant Hitler amena Trotsky à conclure qu'il ne restait aucun espoir de régénérer le Komintern, et à lancer un appel pour le remplacer par la fondation d'une nouvelle internationale, la Quatrième.
« À propos de la question juive » est une interview réalisée en France en 1934. C'est l’une des
premières déclarations de Trotsky concernant le conflit qui opposait les juifs et les arabes en Palestine. À cette occasion, Trotsky répond aussi au nouvel argument selon lequel la montée du fascisme allemand obligeait les marxistes à revenir sur leur opposition traditionnelle au sionisme.
Plus tard, au cours de l'année 1934 (« Réponse à une question sur le Birobidjan »), Trotsky répondit à une enquête sur la prise de position correcte à adopter face au projet de création d'un territoire au Birobidjan, destiné à l'installation des juifs qui souhaitaient se regrouper pour développer leur culture en tant que communauté ethnique.
Lors de son arrivée à Mexico en janvier 1937, un groupe de journalistes juifs soumirent une série de questions à Trotsky au sujet de sa position sur l'assimilation des juifs et leur identité nationale, sur l'antisémitisme en U.R.S.S. et sur le Birobidjan. Dans l'« Interview accordé aux correspondants juifs à Mexico », Trotsky admit qu'il était revenu sur sa prévision première d'une disparition quasi automatique de la question juive par le processus d'assimilation. Il reconnaissait que, grâce au développement de la langue juive, une nation juive s'était vraiment constituée, bien que manquant d'une base territoriale. Certains ont interprété à tort cette déclaration de Trotsky comme un revirement vis-à-vis du sionisme, maïs l’interview est suffisamment éloquente sur ce point.
Dans «Thermidor et l'antisémitisme», écrit en 1937, Trotsky prenait position contre l'antisémitisme à peine voilé de la faction stalinienne. À l'étranger, les admirateurs libéraux de Staline restaient aveugles à cette réalité ; quant aux adversaires du marxisme, ils s'empressaient de la monter en épingle, comme une preuve que le socialisme était incapable de résoudre le problème juif.
D'après le nouveau calendrier promulgué par la Révolution bourgeoise en France, Thermidor fut le mois où les Paliote jacobins dirigés par Robespierre furent renversés par une aile réactionnaire du mouvement révolutionnaire qui n'alla pas cependant jusqu'à restaurer le régime féodal. Trotsky utilisait ce terme comme une analogie his-
torique, pour désigner la prise du pouvoir par la bureaucratie stalinienne conservatrice à l'intérieur du cadre fixé par la nationalisation des moyens de production. Puisque les rapports de production capitalistes n'étaient pas restaurés, Trotsky soutenait la position de défense inconditionnelle des Etats ouvriers contre les gouvernements impérialistes, tout en appelant à une révolution politique pour renverser la bureaucratie stalinienne dont la ligne politique désastreuse renforçait le danger d'une restauration capitaliste.
En décembre 1938, quelques mois après la fondation de la Quatrième Internationale, Trotsky adressa un pressant « Appel aux juifs américains menacés par le fascisme et l'antisémitisme ». C'était une mise en garde contre l'extermination physique qui menaçait les juifs non seulement en Europe mais aussi aux U.S.A. En Amérique, les démagogues antisémites, comme le père Coughlin, avaient déjà obtenu un soutien de masse et se tenaient prêts à inciter leurs bandes fascistes à passer à l'action contre les juifs et contre le mouvement ouvrier au premier soubresaut de la crise économique rampante qui paralysait le pays.
Trotsky réclamait un soutien et surtout un soutien financier pour la Quatrième Internationale qui ne s'était pas contentée d'affirmer la nécessité de la révolution socialiste pour assurer le salut des juifs, mais avait également entrepris l'élaboration d'un programme de transition qui pouvait être appliqué immédiatement.
Le destin des juifs est lié au sort de la classe ouvrière déclarait Trotsky. Aidez l'avant-garde révolutionnaire à faire progresser l'assurance, l'activité et l'audace des opprimés, aidez-là à mobiliser la résistance physique des ouvriers face aux fascistes, et à endiguer la vague réactionnaire qui menace de submerger les juifs du monde entier. Les sections de la Quatrième Internationale avaient déjà lancé cette puissante campagne pour accorder l'asile immédiat aux réfugiés juifs, surtout aux juifs allemands confrontés à un péril imminent.
La Deuxième guerre mondiale s'abattit sur l'Europe dans tout son horreur alors que les années trente touchaient à leur fin. En mai 1940.
une Conférence extraordinaire de la Quatrième internationale fut convoquée d'urgence, malgré de grandes difficultés pour apprécier la tournure nouvelle des événements et donner une orientation à l'avant-garde révolutionnaire. La conférence élabora un manifeste ébauché par Trotsky qui s'adressait à la classe ouvrière mondiale, et qui traitait de la nature de la guerre impérialiste et des facteurs qui pouvaient contribuer à la transformer en un combat pour la révolution socialiste, En même temps, le manifeste appelait à l’action suivant les lignes stratégiques et tactiques élaborées à la conférence. Les parties charnières du manifeste analysaient les sources et le rôle de l'antisémitisme ; on les trouve reproduites ici dans « Impérialisme et antisémitisme ».
Un mois avant sa mort en août 1940, Trotsky évalua une fois de plus les chances de salut que la Palestine offrait aux juifs. Dans un fragment, retrouvé par la suite parmi ses papiers, il écrivait :
« La tentative de résoudre la question juive grâce à l'émigration des juifs en Palestine révèle à présent sa vraie nature : c'est une tragique mystification pour les juifs. Soucieux de S'attirer la sympathie des arabes qui sont plus nombreux que les juifs, le gouvernement britannique a profondément modifié son attitude vis-à-vis des juifs et il a de fait renoncé à les aider à fonder leur propre patrie dans un pays étranger. Les développements futurs de la guerre pourraient bien transformer la Palestine en un piège meurtrier pour des centaines de milliers de juifs. Jamais aussi clairement qu'aujourd'hui le salut des juifs n'est apparu si indissociablement lié au renversement du capitalisme. » (Juillet 1940.)
Seul un renversement fortuit du rapport de forces arrêta finalement la progression de l'armée allemande en route pour la conquête du Moyen- Orient, et empêcha la Palestine de se transformer en un champ de bataille dévasté. En revanche, le programme sioniste fut d'un maigre secours pour arracher les six millions de juifs européens au piège meurtrier, et contribuer abondamment à obscurcir la véritable issue du problème juif. Les
sionistes s'employèrent à détourner l'attention de la véritable cause de la persécution des juifs, à savoir les contradictions pernicieuses du capitalisme, en soutenant que c'était plutôt le déracinement des juifs, autrement dit leur propre « atavisme » national, qui engendrait les passions malsaines déchaînées contre eux.
Le rapport de force au Moyen-Orient a changé depuis que Trotsky a écrit ces lignes, Israël est une puissance solide, apparemment invincible. Son peuple, jadis au nombre des principales victimes de la doctrine impérialiste de «l'espace vital », a encore une fois été contraint de jouer le rôle du « revendeur » — vieux cliché dont le sionisme promettait de les débarrasser — en transmettant cette odieuse doctrine raciste aux arabes palestiniens. Ce sont ces derniers qui sont aujourd'hui privés de patrie, expulsés pour faire place aux colonisateurs juifs. Israël représente l'allié le plus stable et le plus sûr — pour l'instant — des intérêts américains au Moyen-Orient. Et pourtant, au fond c'est une petite nation subordonnée aux intérêts qui ont fait d'elle un instrument contre les arabes. Haïe par des millions d'ouvriers, de paysans et d'étudiants arabes, à l'intérieur comme à l'extérieur de ses frontières, Israël peut se retrouver laissée pour compte à la première occasion, dès que l'impérialisme U.S. jugera qu’elle a épuisé son rôle. Israël demeure... « un piège meurtrier ».
L'idée de départ du sionisme de créer une nouvelle et unique identité juive librement déterminée par les juifs ayant retrouvé leur patrie et engagés dans le travail productif, ne peut se réaliser dans un état militaire subordonné à l'impérialisme américain.
D'autre part, la fondation d'Israël n'a pas procuré plus de sécurité aux juifs à l'étranger. Dans les pays capitalistes, une crise économique sévère risque de produire les mêmes conditions de chômage massi}, de ruine pour la petite-bourgeoisie, et de désespoir national, qui ont encouragé la réaction hitlérienne et l'hystérie antisémite en Allemagne. Une société gouvernée par le profit, qui concentre les richesses nationales et les moyens
de production entre les mains d'une poignée d'oligarchies capitalistes concurrentes, est incapable d'éviter de telles crises et continuera à engendrer la guerre, la dépression, le racisme et enfin l'antisémitisme.
Quant au bloc soviétique, la bureaucratie qui y détient le pouvoir ne répugne pas à recourir à un antisémitisme à peine voilé pour renforcer sa domination et étouffer le mécontentement.
« Le salut du peuple juif ne saurait dépendre du chauvinisme sioniste, de l'impérialisme américain ou de la bureaucratie stalinienne. Tout recours à des expédients sans mener la lutte pour le socialisme, tout substitut à cette lutte n’aboutiront qu'à un désastre pour les juifs. » Ainsi parle l'éminent marxiste américain George Novack:.
« Il faut que les juifs, conclut Novack, rattachent leur combat aux forces de leur propre pays et à celles du monde entier qui luttent pour renverser le capitalisme et s'efforcent de construire une société nouvelle, La solution du problème juif est indissolublement liée à l'émancipation totale de l'humanité qui ne peut être accomplie qu'en suivant la voie du socialisme international. »
La génération des jeunes révolutionnaires de notre époque, juifs ou non juifs, a déjà amplement fourni la preuve de sa détermination à suivre cette voie.
Avril 1970.
5. George Novack, Quelles sont les chances de survie des juifs? Une réponse socialiste au sionisme, Merit Publishers, 1969.
Lettre à «Klorkeit » et aux travailleurs juifs de France
Cette lettre du 10 mai 1930 fut publiée dans le numéro 3 de Klorkeït, à Paris, en mai 1930, sous le titre « le rôle des travailleurs juifs au sein de l'ensemble du mouvement ouvrier français ».
Chers camarades,
Je vous remercie vivement de votre intéressante lettre qui m'a pour la première fois donné un compte-rendu complet et approfondi du mouvement ouvrier juif d'Europe occidentale. Je me réjouis du ton d'optimisme militant qui émane de ces lignes et qui reflète certainement l'esprit de votre organisation. D'ailleurs, le camarade Fr. [Pierre Frank] m'a déjà fait part avec beaucoup de sympathie de l'esprit militant du Groupe d'Opposition juive de Paris.
L'idée de transformer Klorkeit en un organe juif international est intéressante. Mais pour l'instant, je n’ai encore aucune idée précise des relations que cet organe entretiendrait avec les mouvements nationaux et les organisations d'opposition concernés. Plus Klorkeit deviendra « international » d'un point de vue technique, et plus il devra assumer un caractère théorique et propagandiste car il ne pourra bien entendu traiter des questions politiques spécifiques à chaque pays.
Je maintiens que c'est sans aucun doute une obligation très importante pour les travailleurs juifs de France, comme pour ceux de tous les autres pays, que de prendre part au mouvement ouvrier du pays où ils vivent, travaillent et luttent.
Les travailleurs juifs de France, dans leur majorité, se considèrent-ils comme des immigrants définitifs ou envisagent-ils de quitter le pays dans un proche avenir ? Je crois que c'est la première supposition qui est la bonne. Si tel est le cas, il est très important de connaître la langue française. Dans la situation présente, il y va non seulement de l'intérêt individuel de chacun mais aussi de l'intérêt politique de la classe ouvrière française et internationale, Les 60 000 travailleurs juifs de Paris constituent une force importante. Les travailleurs étrangers en France représentent avant tout un facteur très important dans le développement du pays, et plus puissant encore que les Noirs en Amérique, avec lesquels ils n'ont de commun que leur statut de parias.
Traditionnellement, les organisations purement françaises n’ont pas un caractère de masse, Dans une certaine mesure, elles ont pour base l’aristocratie politique et syndicale de la classe ouvrière. L'écrasante majorité de celle-ci demeure inorganisée et à l'écart des activités des organisations politiques et syndicales. En France, c’est la question cruciale. Il me semble que le rôle joué aujourd’hui par les travailleurs étrangers en France secouera le conservatisme profond de ce pays. Puisque les travailleurs étrangers appartiennent dans leur grande majorité aux couches inférieures du prolétariat de ce pays, ils sont de ce fait liés à ces couches et proches d'elles. Ils partagent la condition de la lie du prolétariat français qui, pour sa part, reste à l'écart des organisations officielles. Les travailleurs étrangers ont une mentalité différente, tout simplement parce que ce sont des étrangers, une mentalité d'émigrants, plus mobile, plus réceptive aux idées révolutionnaires. Voilà pourquoi l'idéologie communiste peut gagner le respect des travailleurs étrangers et en faire un puissant instrument de pénétration dans l'ensemble de la classe ouvrière française.
Votre organisation, tout comme les autres, doit avoir une claire appréciation de cette grande mission historique. Naturellement, non pas dans l’esprit de je ne sais quel chauvinisme messianique — il ne saurait en être question — mais dans l'esprit
d'une grande obligation internationale. C'est dans cette perspective que j'ai posé le problème de la nature de Klorkeit. Bien entendu, son rôle ne sera pas de tenir les travailleurs juifs à l'écart des mouvements ouvriers de leurs pays respectifs, comme c'était auparavant le cas pour la presse du Bund juif, mais au contraire de les amener à participer à la vie de la classe ouvrière de ces pays.
En ce qui concerne l'Opposition dans son ensemble, elle doit trouver chez les travailleurs étrangers un secteur d'intervention non seulement important mais aussi très opportun. Le bureaucratisme de l'organisation du parti officiel [le parti communiste — N.D.L.R.], qui exerce partout ses ravages, doit tout d'abord attaquer la partie la plus vulnérable que constituent naturellement les travailleurs étrangers. Puisque ceux-ci sont, du fait de leur position d’infériorité sociale, plus enclins à adopter une position critique, je crois qu'il est possible, à travers une grande action menée consciemment dans un esprit de sacrifice sincère, de construire une Opposition qui soit le point de cristallisation de la majorité des travailleurs étrangers.
J'envoie mes salutations sincères à tous les membres du groupe.
L. TROTSKY (Prinkipo, Turquie).
Salut à «Unser Kampf»
Trotsky adressa ce salut à Unser Kampf, Le journal, en langue juive de l'Opposition publié à New York, le 9 mai 1932, et la traduction parut dans The Militant (11 juin 1932).
Chers camarades,
La parution de votre journal constitue en soi un pas en avant très important. Les premiers succès de ce journal prouvent que c'était une nécessité. D'ailleurs, pouvait-on en douter un seul instant ? Les travailleurs juifs des U.S.A. représentent une part importante de l'ensemble du prolétariat de ce pays. Les conditions historiques ont rendu les travailleurs juifs réceptifs aux idées du communisme scientifique. Leur dispersion même en de multiples pays devrait les pénétrer et les pénètre effectivement des idées internationalistes. En tenant compte de cette seule considération, l'Opposition communiste de gauche à toutes raisons d'espérer trouver une large audience parmi les travailleurs juifs des U.S.A. Ce qui caractérise essentiellement l'Opposition de gauche, c'est son caractère profondément international. C’est précisément pour cela qu’elle doit s'exprimer dans chaque langue nationale. L'existence d’une publication juive indépendante contribue non pas à isoler les travailleurs juifs, mais au contraire à mettre à leur disposition les idées qui rassemblent tous les travailleurs en une seule grande famille internationale. Quant à vous, cela va sans dire, vous rejetez résolument et avec intransigence le vieux principe bundiste d'une organisation nationale fédérée. Il faut que les travailleurs juifs acquis à
notre cause par votre journal luttent dans les rangs de la Ligue Communiste et des organisations de masse du prolétariat américain. Dans la mesure où votre journal se développera et se renforcera, il pourra trouver une audience par-delà les frontières des U.S.A. et du Canada : en Amérique du sud, en Europe et en Palestine. Du point de vue économique et du point de vue des droits civiques, les travailleurs juifs constituent un maillon faible du prolétariat. La politique du Komintern bureaucratisé se reflète de façon tout à fait désastreuse dans le secteur du prolétariat le plus opprimé et le plus dépouillé de ses droits : en Pologne, dans les régions de la Baltique, en France, et aussi bien sûr, en Palestine. La classe ouvrière ne peut se mettre en marche vers sa libération sur commande. On ne peut renforcer l'audace révolutionnaire et la détermination politique qu’au moyen des idées créatrices que les travailleurs doivent acquérir indépendamment, en pratiquant la critique, le débat et la confrontation à l'expérience. Sans cela, les sources mêmes du mouvement se tarissent inévitablement. C'est ainsi que nous voyons de très importantes sections nationales du Komintern subir défaite sur défaite, malgré des circonstances exceptionnellement favorables.
Les travailleurs sont capables d’encaisser les revers politiques les plus sévères s'ils ont la possibilité de réfléchir sur les raisons de leur échec et d'en tirer les conclusions qui s'imposent pour l'avenir. Mais le drame, c'est que non seulement la bureaucratie du Komintern est incapable de mener les travailleurs à la victoire, mais elle n’est même pas capable de leur permettre de réfléchir aux causes de leurs défaites. Après chaque nouveau coup porté par l'ennemi, la bureaucratie centriste [stalinienne], de son côté, matraque le cerveau des travailleurs et les empêche de penser, de critiquer et d'apprendre. Ces pratiques criminelles constituent la principale source de déception et d'apathie. Les premières victimes des coups portés aussi bien par l'ennemi de classe que par la bureaucratie centriste, comme je l'ai déjà dit, sont les maillons faibles de la classe ouvrière.
Votre journal est l'organe de la Ligue commu
niste. Sa tâche immédiate est de rassembler les travailleurs juifs d'Amérique sous le drapeau de Marx et de Lénine. Plus grand sera le succès de cette entreprise, plus tôt elle s'élèvera à un niveau international, et plus les idées de l'opposition de gauche pénétreront au sein des travailleurs juifs du vieux monde, y compris l'U.R.S.S.
De tout mon cœur je salue votre journal et j'essaierai de vous aider dans votre tâche dans toute la mesure de mes moyens.
Fraternellement
L. TROTSKY (Prinkipo, Turquie).
À propos du «problème juif»
Cette interview fut publiée dans Class Struggle, en février 1934. Ce journal était l'organe d'un groupe éphémère, la Communist League of struggle, dirigée par Albert Weisbord.
Quesrion : L'Opposition de Gauche doit-elle présenter des revendications spécifiques pour rallier la classe ouvrière juive des Etats Unis ?
RÉPONSE : Les travailleurs juifs d’origine étrangère joueront un rôle important et, par certains aspects, décisif dans la révolution américaine. Il va sans dire que l’Opposition de gauche doit faire tout ce qu’elle peut pour s'intégrer à la vie des travailleurs juifs.
Quelle est votre position sur la langue juive ? Pourquoi, dans votre autobiographie, l'appelezvous un « jargon » ?
Ma position sur la langue juive est la même que pour toutes les autres langues. Si j'ai effectivement utilisé dans mon autobiographie le terme de jargon, c’est parce que du temps de ma jeunesse à Odessa, la langue juive ne s'appelait pas yiddish mais jargon. C'était le terme employé par les juifs eux-mêmes, sans aucune nuance péjorative. C'est au cours des 15 ou 20 dernières années, que s’est répandu l'usage du mot yiddish, et ce, même en France à ce que je puis voir.
Dans les milieux juifs, on vous considère comme un assimilationniste. Quelle est votre position sur l'assimilation ?
Je ne vois pas pourquoi on me considérerait comme un « assimilationniste ». J'ignore la signification que l’on prête à ce terme. Je suis, cela va sans dire, un adversaire du sionisme et de toute attitude isolationniste de la part des travailleurs juifs. J'encourage les travailleurs juifs en France à se familiariser davantage avec les problèmes de la classe ouvrière française. Sans cela il leur est difficile de prendre part au mouvement ouvrier du pays où on les exploite. Etant donné que le prolétariat juif est réparti dans différents pays, c'est une nécessité pour le travailleur juif que de s’efforcer de connaître, outre sa propre langue, celle des autres pays, car c'est une arme dans la lutte des classes. Qu'y at-il de commun entre cela et l’« assimilation » ?
Le parti communiste officiel a caractérisé sans hésitation les événements qui opposèrent les juifs et les arabes en Palestine en 1929, comme le soulèvement révolutionnaire des masses arabes opprimées. Que pensez-vous de cette analyse ?
Malheureusement, je n’ai pas une connaissance suffisante des faits pour me risquer à formuler une opinion catégorique. Pour le moment, je suis en train d'étudier la question. Ensuite, il me sera plus facile de juger dans quelle mesure se trouvaient en présence des éléments tels que les forces de libération nationales anti-impérialistes, les mahométans réactionnaires, et les antisémites fauteurs de pogroms. À première vue, il me semble que tous ces éléments étaient présents.
Que pensez-vous de la Palestine en tant que patrie éventuelle pour les juifs et que pensez-vous d'un pays en général pour les juifs ? Ne croyezvous pas que l'antisémitisme du fascisme allemand contraint les communistes à envisager différemment la question juive ?
L'Etat fasciste allemand tout comme le conflit judéo-arabe confirment avec évidence le principe que la question juive ne peut être résolue dans le cadre du système capitaliste. J'ignore si la popu-
lation juive sera reconstituée en tant que nation. En tout cas, il ne fait aucun doute que les conditions matérielles nécessaires à l'existence des juifs en tant que nation indépendante ne pourraient être offertes que par la révolution prolétarienne. L'idée qu'une nation peut prétendre plus qu’une autre au droit à un pays nous est complètement étrangère.
On ne peut concevoir cette installation de base territoriale pour les juifs en Palestine ou dans tout autre pays qui ne s'accompagne de migrations d'importantes masses humaines. Seul le socialisme victorieux peut se charger de pareille tâche. On peut prévoir que cela se produira soit sur la base d'une compréhension mutuelle, soit avec l’aide d'une sorte de tribunal prolétarien international qui pourrait prendre en main cette question et la résoudre.
La voie sans issue où se trouve engagée la population juive en Allemagne, est, tout comme le sionisme, indissolublement liée à la voie sans issue du capitalisme mondial dans son ensemble. Les travailleurs juifs ne seront préservés du pessimisme et du désespoir que lorsqu'ils auront une vision claire de cette interrelation.
Réponse à une question sur le Birobidjan
La traduction de ces deux lettres a été retrouvée parmi les papiers de John G. Wright après sa mort. Ce questionnaire fut envoyé au bureau de rédaction parisien du Bulletin de l'Opposition, organe des bolchéviques léninistes russes, par un groupe d'oppositionnels juifs qui signaient « Ykslagor» et qui militaient à l'intérieur de l'Union Soviétique, dans des conditions de sévère répression. La réponse de Trotsky fut écrite en octobre 1934. La réponse signée « Schwartz » (pseudonyme de Léon Sedov, le fils de Trotsky), fait allusion au « Gezerd ». nom yiddish de l'O.Z.ET. ou Association pour le placement rural des travailleurs juifs, fondée en 1926 pour s'occuper de l'installation des juifs au Birobidjan, et dissoute par Staline en 1938-1939 sous prétexte que c'était un «repaire» de trotskystes et autres oppositionnels.
LETTRE DE LÉON TROTSKY
Suite à la lettre de Ykslagor : la caractérisation du Birobidjan comme sionisme de gauche me semble tout à fait incorrecte. Le sionisme détourne les travailleurs de la lutte des classes en faisant miroiter l'espoir irréalisable de fonder un état juif sous le régime capitaliste. Mais un gouvernement des travailleurs est lié par l'obligation d'assurer aux juifs, comme à toute autre nation, les meilleures conditions pour leur développement
culturel; ce qui implique, entre autres, d'offrir aux juifs qui le désirent leurs propres écoles, leur propre presse, leur propre théâtre, etc. et leur propre territoire avec une administration autonome pour leur développement. Le prolétariat international n’agira pas autrement une fois qu'il se sera rendu maître de la terre entière. Dans le domaine de la question nationale, on ne doit souffrir aucune restriction ; au contraire il faut pourvoir aux besoins culturels de toutes les nationalités et de tous les groupes ethniques. Si tel ou tel regroupement national est condamné à dépérir (d’un point de vue national), alors, que ce soit le résultat d’un processus naturel, mais jamais la conséquence de quelconques difficultés d'ordre territorial, économique ou administratif.
L. TROTSKY.
BUREAU DE RÉDACTION DU BULLETIN DES BOLCHÉVI- QUES LÉNINISTES
Chers camarades,
Nous avons bien reçu votre lettre, et si nous n'y avons pas répondu immédiatement, c'est seulement parce que nous travaillons dans des conditions extrêmement difficiles. En ce qui concerne votre question sur le Birobidjan, nous voulions vous fournir une réponse de source bien informée. Comme vous savez, l'auteur de cette réponse vit et travaille dans des conditions extrêmement difficiles. Voilà la raison de notre retard à vous répondre. En ce qui concerne votre autre question sur l'adhésion au Gezert, nous ne sommes pas en mesure de vous donner notre opinion, faute d’information suffisante, Nous tâcherons au mieux de vous répondre sur ce point dès que nous recevrons l'information nécessaire.
Salutations fraternelles, SCHWARTZ.
Interview accordée aux correspondants juifs à Mexico
Cette interview, réalisée le 18 janvier 1937, est reproduite ici telle qu’elle parut dans la revue Quatrième Internationale, en décembre 1945. Les correspondants représentaient l'I.T.A. (Agence Télégraphique Juive) et Der Weg, un journal juif édité à Mexico. Une traduction en viddish de cette interview fut également publiée dans le quotidien libéral juif Der Tog, et dans le quotidien socialiste Forwaerts, le 24 janvier 1937.
Avant d'essayer de répondre à vos questions, je dois vous avertir que malheureusement, je n'ai pas eu l'occasion d'apprendre la langue juive dont l'usage d’ailleurs ne s'est répandu que depuis que j'ai atteint l’âge adulte. Je n'ai pas eu et je n'ai toujours pas la possibilité de suivre la presse juive, ce qui m'empêche de donner une opinion précise sur les différents aspects d’un problème si important et si tragique. Je ne peux donc prétendre à aucune autorité particulière pour répondre à vos questions. Cependant, je vais essayer de donner mon avis sur ce point.
Pendant ma jeunesse j'inclinais plutôt à présumer que les juifs seraient assimilés dans leurs pays respectifs et que la question juive devait donc disparaître de façon quasi automatique. Le développement historique du dernier quart de siècle n’a pas confirmé ce pronostic. Le capitalisme en déclin a opéré un brusque tournant vers le nationalisme exacerbé dont l’une des composantes est l’antisémitisme. Le spectre de la question juive a
surgi dans le pays capitaliste le plus développé d'Europe, en Allemagne.
D'autre part, les juifs de divers pays ont créé leur propre presse, et développé la langue juive en tant qu'instrument adapté à la culture moderne. On doit donc escompter que la nation juive se maintiendra pour toute la période à venir. Maintenant cette nation ne peut avoir une existence normale tant qu’elle n’a pas un territoire commun. C'est de cette idée-même que naît le sionisme. Mais chaque jour nous apporte la preuve que le sionisme est incapable de résoudre la question juive. Le conflit entre les juifs et les arabes en Palestine prend une tournure de plus en plus tragique et menaçante. Je suis absolument convaincu que la question juive ne peut être résolue dans le cadre du capitalisme en décomposition et sous le contrôle de l'impérialisme britannique.
Et, me demandez-vous, comment le socialisme peut-il résoudre cette question ? Sur ce point je ne peux avancer que des hypothèses. Une fois que le socialisme sera devenu le maître de notre planète, ou tout au moins de sa majeure partie, il disposera de ressources inimaginables dans tous les domaines. L'histoire humaine a connu l’époque de grandes migrations fondées sur la barbarie. Le socialisme offrira la possibilité de grandes migrations fondées sur la technique et la culture les plus développées. Il va sans dire qu'il ne s’agit pas ici de déplacements forcés, autrement dit de la création, de nouveaux ghettos pour certaines nationalités. mais de déplacements librement consentis, ou plutôt revendiqués par certaines nationalités ou partie d’entre elles. Les juifs dispersés qui voudraient se rassembler dans une même communauté trouveront place au soleil avec suffisamment d'espace et de richesses. On offrira aux arabes la même possibilité qu'aux autres nations dispersées. La topographie des nations fera désormais partie de l'économie planifiée. Voilà la grande perspective historique que j'envisage. Travailler pour le socialisme international signifie aussi travailler à résoudre la question juive.
Vous me demandez si la question juive demeure posée en U.R.S.S. Oui elle demeure, tout
comme les questions ukrainienne, géorgienne et même la question russe. La bureaucratie, toute puissante étouffe le développement de la culture nationale, ainsi que le développement de toute forme de culture. Pis encore, la patrie de la grande révolution prolétarienne traverse à présent une période de profonde réaction. Si la vague révolutionnaire a réveillé les plus nobles sentiments de la solidarité humaine, la réaction thermidorienne a attisé tout ce qui est bas, obscur et arriéré dans ce conglomérat de 170 millions de gens. Pour renforcer sa domination, la bureaucratie n’hésite pas à recourir de façon à peine voilée aux tendances chauvines et surtout à l'antisémitisme. Le dernier procès de Moscou par exemple a été monté dans le but à peine caché de faire passer les internationalistes pour des juifs sans foi ni loi capables de se vendre à la Gestapo allemande.
Depuis 1925 et surtout depuis 1926, la démagogie antisémite bien camouflée, inattaquable, va de pair avec des procès symboliques contre les fauteurs de pogroms avérés. Vous me demandez si l’ancienne petite bourgeoisie juive d'U.R.S.S. a été assimilée par la nouvelle société soviétique. En vérité je suis bien en peine de vous répondre nettement. Les statistiques sociales et nationales en URSS. sont extrêmement tendancieuses. Elles ont pour fonction non pas de présenter la vérité mais avant tout de glorifier les dirigeants, les chefs, les bienfaiteurs. Une partie importante de la petite bourgeoisie a été absorbée par les formidables appareils de l'Etat, de l'industrie, du commerce, et des coopératives, etc. surtout aux échelons inférieurs et moyens. Cette réalité engendre un état d'esprit antisémite que les dirigeants exploitent avec une habilité perfide, dans le but de canaliser et de diriger contre les juifs le mécontentement qui existe contre la bureaucratie,
En ce qui concerne le Birobidjan, je ne puis que vous communiquer mes appréciations personnelles, Je ne connais pas cette région et encore moins les conditions dans lesquelles les juifs s’y sont installés. Quoi qu'il en soit ce ne peut être qu'une expérience très limitée. L'U.R.S.S. à elle seule serait encore trop pauvre pour résoudre son
propre problème juif, même sous un régime socialiste beaucoup plus avancé qu’à présent. La question juive, je le répète est indissolublement liée à l'émancipation totale de l'humanité. Toute autre réalisation dans ce domaine ne peut être qu'un palliatif et même bien souvent une arme à double tranchant, comme le montre l'exemple de la Palestine.
Thermidor et l’antisémitisme
Cet article, écrit le 22 février 1937, fut publié dans The New International, en mai 1941.
À l'époque du dernier procès de Moscou je faisais remarquer, dans une de mes déclarations, que Staline, dans la lutte contre l'Opposition expur les tendances antisémites latentes dans le pays. À ce sujet, j'ai reçu une série de lettres et de questions qui étaient — il n’y a aucune raison de dissimuler la vérité — extrêmement naïves. « Comment peut-on accuser l’Union soviétique d’antisémitisme ? Si l’'U.R.S.S. est un pays antisémite, c'est vraiment à désespérer.» Telle était la note dominante de ces lettres. Ceux qui les ont écrites poussent des hauts cris et demeurent perplexes, parce qu'ils ont l'habitude d'opposer l'antisémitisme fasciste et l'émancipation des juifs accomplie par la révolution d'Octobre. Ils ont l'impression que je les arrache à un envoûtement. Une telle façon de raisonner est typique des gens qui sont familiers des idées reçues et d’une réflexion non dialectique. Ils vivent dans un monde d'abstractions immuables. Ils ne voient que ce qui leur convient : l'Allemagne d'Hitler est le royaume absolu de l'antisémitisme ; l'U.R.S.S., au contraire est le royaume de l'harmonie nationale, Les contradictions vitales, les changements, les transitions d'une étape à une autre, en un mot les véritables processus historiques échappent à leur attention superficielle.
On n'a pas encore oublié, je pense que, du temps de la Russie tsariste, l'antisémitisme était monnaie courante chez les paysans, la petite bourgeoisie des villes, l’intelligentsia, et les couches les
plus arriérées de la classe ouvrière. La « Mère » Russie était renommée non seulement pour ses pogroms juifs répétés, mais aussi pour l'existence d'une muliitude de publications antisémites qui, à cette époque bénéficiaient d’une large diffusion. La révolution d'Octobre a aboli le statut de hors la loi qui stigmatisait les juifs. Ce qui ne signifie pas cependant, qu'on peut balayer l'antisémitisme d'un seul coup. Une lutte prolongée et acharnée contre la religion a échoué à empêcher les fidèles de se presser en foule dans des milliers et des milliers d'églises, de mosquées et de synagogues. Il en va de même pour les préjugés nationaux. La législation à elle seule ne change pas les gens. Leur mentalité, leur affectivité sont conditionnées par la tradition, leur mode de vie, leur niveau culturel, etc. Le régime soviétique est âgé d’à peine vingt ans. L'ancienne génération a été éduquée sous le régime tsariste. La nouvelle génération a beaucoup hérité de l’ancienne. Ces conditions historiques générales devraient faire comprendre à tous ceux qui réfléchissent que, en dépit de la législation modèle de la révolution d'Octobre, il est impossible que les préjugés nationaux, le chauvinisme, et surtout l'antisémitisme n'aient pas fortement persisté parmi les couches les plus arriérées de la population.
Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. En réalité, le régime soviétique a déclenché une série de phénomènes nouveaux, qui, à cause de la pauvreté et du faible niveau culturel de la population, étaient susceptibles de susciter à nouveau, et ont effectivement suscité des accès d’antisémitisme. Les juifs constituent une population typiquement citadine. Ils représentent un pourcentage considérable de la population des villes en Ukraine, en Bielo-Russie et même en Grande-Russie. Les soviets, plus que tout autre régime au monde, ont besoin d'un grand nombre de fonctionnaires. On les recrute parmi la population la plus cultivée des villes. Tout naturellement, les juifs ont occupé une place disproportionnellement importante dans la bureaucratie, surtout aux échelons intermédiaires et inférieurs. Bien sûr, nous pouvons fermer les yeux sur cette réalité et nous contenter de vagues
généralités sur l'égalité et la fraternité de toutes les races. Mais la politique de l’autruche ne nous fera pas avancer d'un seul pas. La haine des paysans et des ouvriers pour la bureaucratie est une réalité fondamentale de la vie soviétique. Le despotisme du régime, la persécution qui frappe toute critique, l'étouffement de toute pensée vivante, enfin l'appareil judiciaire, ne sont que le reflet de cette réalité fondamentale, Même en raisonnant a priori, il est impossible de ne pas conclure que la haine de la bureaucratie se teinte d'antisémitisme, au moins dans les régions où les fonctionnaires juifs représentent un pourcentage élevé de la population, En 1923, à la conférence du Parti bolchévique ukrainien, j'ai suggéré que l'on exige des fonctionnaires la connaissance écrite et parlée du dialecte de la population locale. Que de remarques ironiques saluèrent cette proposition, surtout de la part de l'intelligentsia juive qui parlait et lisait couramment le russe et n'avait aucune envie d'apprendre l’ukrainien. 11 faut reconnaître que sur ce point, la situation s’est considérablement améliorée. Mais la composition nationale de la bureaucratie a peu changé et, fait infiniment plus important, l’antagonisme entre la population et la bureaucratie s'est monstrueusement exacerbé au cours des dix ou douze dernières années. Tous les observateurs honnêtes et sérieux, surtout ceux qui vivent parmi les masses laborieuses depuis longtemps se portent témoins de l'existence non seulement de l’ancien anti-sémitisme héréditaire, mais aussi de sa nouvelle variante « soviétique ».
La bureaucratie soviétique a l'impression de se trouver dans un camp retranché. De toutes ses forces, elle tente de rompre son isolement. La politique de Staline, pour 50 % au moins, est dictée par ce besoin. Elle consiste :
1) en une démagogie pseudo socialiste (« Le socialisme est déjà accompli, Staline nous a donné, nous donne et nous donnera une vie heureuse », etc.) ;
2) en des mesures économiques et politiques
visant à rassembler autour de la bureaucratie la large couche d'une nouvelle aristocratie (salaires disproportionnellement élevés des stakhanovistes, grades militaires, titres honorifiques, nouvelle « mobilité », etc.) et
3) à favoriser le chauvinisme et les préjugés des couches arriérées de la population.
Le bureaucrate ukrainien, s'il est lui-même originaire d'Ukraine, essaiera inévitablement, au moment critique, de souligner qu'il est le frère du moujik et du paysan, et non pas une espèce d'étranger, en tout cas pas un juif. Bien entendu, il n'y a hélas pas un soupçon de socialisme, ni même de démocratie élémentaire dans une pareille attitude. Mais c’est là précisément le cœur de la question. La bureaucratie privilégiée, craignant pour ses privilèges et par conséquent complètement démoralisée, représente à présent /a couche la plus antisocialiste et la plus antidémocratique de la société soviétique. Dans sa lutte pour survivre, elle exploite les préjugés les mieux ancrés et les instincts les plus ténébreux. Si à Moscou, Staline a monté des procès où on accuse les trotskystes de comploter l'empoisonnement des travailleurs, alors il n’est pas difficile d'imaginer quelles profondeurs immondes la bureaucratie peut atteindre dans une masure d'Ukraine ou d’Asie centrale.
En suivant attentivement la vie soviétique, ne serait-ce qu’à travers les publications officielles, on verra de temps en temps mises à nu, en différents endroits du pays, les monstrueux abcès de la bureaucratie : pots de vin, corruption, détournement de fonds, assassinat de personnes dont l'existence est gênante pour la bureaucratie, viol de femmes, et la pareille. Si l’on pratiquait une incision verticale, on verrait que ces abcès ont poussé sur la couche bureaucratique. Parfois, Moscou est contraint de recourir à des procès pour amuser la galerie. Dans tous les procès de ce genre, les juifs sont inévitablement représentés dans une proportion importante, en partie parce que, comme nous l'avons déjà dit, ils constituent une grande part de la bureaucratie, et sont marqués par la répro-
bation qui l'entoure, et en partie parce que, poussé par l'instinct de conservation, le cadre dirigeant de la bureaucratie dans le centre et en province, fait de son mieux pour détourner l’indignation des travailleurs sur les juifs. Tout observateur critique de l’UR.S.S. était déjà au courant de cette réalité, il y a dix ans, alors que le régime de Staline avait encore à peine révélé ses traits fondamentaux.
La lute contre l'opposition était pour la clique dirigeante une question de vie ou de mort. Le programme, les principes, les liens avec les masses, tout fut rejeté à cause de l'impatience de la clique dirigeante à assurer sa préservation. Rien n’arrête ces gens-là quand il s’agit de conserver leurs privilèges et leur pouvoir. Récemment, on à informé le monde entier, que mon fils cadet Serge Sedov était inculpé d’avoir comploté l'empoisonnement en masse des travailleurs. Tout individu normal concluera : des gens capables de proférer une pareille accusation ont atteint le dernier degré de la dégradation morale. Est-il possible dans ce cas de douter, ne serait-ce qu'un instant que ces mêmes accusateurs sont capables d'encourager les préjugés antisémites des masses ? Précisément, en ce qui concerne mon fils, ces deux perversions se trouvent conjuguées. Son cas vaut la peine d'être pris en considération. Depuis le jour de leur naissance, mes fils ont porté le nom de leur mère (Sedov). Ils n’ont jamais utilisé aucun autre nom — ni à l'école primaire, ni à l’université, ni plus tard. Quant à moi, depuis 34 ans, je porte le nom de Trotsky. Pendant la période des Soviets, personne ne m'a jamais appelé du nom de mon père (Bronstein), de même que personne n’a jamais appelé Staline Djougachvili. Afin de ne pas obliger mes fils à changer de nom, j'ai. pour me conformer aux exigences de la « citoyenneté », pris le nom de ma femme (ce qui, d’après la loi soviétique, est rigoureusement légal). Et pourtant, lorsque mon fils Serge Sedov fut frappé de l’incrovable accusation d'avoir comploté l'empoisonnement des travailleurs, la Guépéou annonça dans la presse soviétique et étrangère que le véritable nom de mon fils n'était pas Sedov mais Bronstein. Si ces falsificateurs avaient voulu souligner les liens
de l'accusé avec moi, ils l’auraient appelé Trotsky puisque, politiquement, le nom de Bronstein ne dit rien à personne. Mais ils avaient une autre idée derrière la tête : en fait, ils voulaient souligner mon origine juive, et celle, à demi-juive, de mon fils. Je me suis arrêté sur cet épisode parce qu'il a un caractère essentiel et cependant nullement exceptionnel. Toute la lutte contre l'opposition est pleine d'épisodes de ce genre.
Entre 1923 et 1926, quand Staline était encore, avec Zinoviev et Kamenev, membre de la troïka, on jouait sur l'antisémitisme discrètement et avec précaution. Les orateurs zêlés en particulier (Staline menait déjà une lutte en sous-main contre ses associés) disaient que les partisans de Trotsky appartenaient à la petite bourgeoisie des « petites villes », sans préciser leur race. En fait, c'était faux. Le pourcentage d'intellectuels juifs n'était nullement plus élevé dans l'Opposition que dans la bureaucratie ou dans le parti. Il suffit de citer les dirigeants de l’Opposition dans les années 1923- 1925 : Smirnov, Serebryakov, Rakovskv, Piatakov, Preobrajensky, Krestinsky, Muralov, Beloborodov, Mrachkovsky, V. Yakovlev, Sapronov, V.M. Smirnov, Ichtchenko — tous russes de pure souche. À cette époque, Radek n'était encore qu'à demi sympathisant. Mais, tout comme dans les procès de fonctionnaires véreux et autres coquins, de même, au moment où l'opposition fut exclue du parti. la bureaucratie mit délibérément l'accent sur les noms de simples membres juifs de l'opposition qui n'y jouaient qu’un rôle secondaire. On discuta très ouvertement de cette attitude dans le parti et, dès 1925, l'Opposition vit dans cette situation le symptôme infaillible du déclin de la clique dirigeante.
Après le ralliement de Zinoviev et Kamenev à l'opposition, la situation empira du tout au tout. A ce moment, s'offrait une excellente occasion d'annoncer aux travailleurs que, à la tête de l’opposition, se trouvaient trois «intellectuels juifs mécontents ». Sous la direction de Staline, Ouglanov à Moscou et Kirov à Léningrad appliquèrent systématiquement et presque ouvertement cette ligne. Afin de démontrer plus clairement aux
travailleurs les différences entre le cours « nouveau » et l’« ancien», on élimina les juifs, des postes de responsabilité dans le parti et dans les soviets, y compris ceux qui étaient dévoués à la ligne de la majorité. Non seulement dans les campagnes, mais aussi dans les usines de Moscou, le harcèlement de l'opposition prit souvent, dès 1926, un caractère tout à fait ouvertement antisémite. Nombre d'agitateurs affirmaient effrontément que «les juifs s'ameutaient». Je reçus des centaines de lettres qui déploraient les méthodes antisémites utilisées dans la lutte contre l'Opposition. Lors d'une session du bureau politique, je fis passer un mot à Boukharine : « Vous n'êtes pas sans savoir que même à Moscou, on utilise dans la lutte contre l'opposition les méthodes démagogiques des Cent Noirs (antisémitisme, etc.).» J'écrivais encore : « Il s'agit non pas de cas individuels, mais d'une agitation systématique parmi les secrétaires du parti dans les grandes entreprises de Moscou. Acceptez-vous d'aller enquêter avec moi sur un cas de ce genre à l'usine « Skorokhod » (J'ai connaissance d’une multitude d'autres exemples de ce genre). » Boukharine répondit : « D'accord, allonsy. » C'est en vain que j'essayai de lui faire tenir sa promesse. Staline lui interdit formellement de le faire. Au cours des mois où se préparait l’exclusion de l’Opposition de gauche des rangs du parti, les arrestations, les déportations (dans la seconde moitié de 1927), l'agitation antisémite, prirent un rythme effréné. Le mot d'ordre «il faut écraser l’Opposition » avait souvent la résonnance de l’ancien mot d'ordre «il faut écraser les juifs pour sauver la Russie ». L'affaire alla si loin que Staline fut contraint de prendre position dans une déclaration écrite et publiée où il affirmait : « Nous nous battons contre Trotsky, Zinoviev et Kamenev non parce qu'ils sont juifs, mais parce qu'ils sont dans l'Opposition », etc. Pour tout individu qui raisonnait politiquement, il était absolument clair que cette déclaration volontairement ambigüe, dirigée contre les excès de l'antisémitisme, était délibérément destinée à l’entretenir. « N'oubliez pas, que les dirigeants de l'Opposition
a
sont des juifs. » Telle était la signification de la déclaration de Staline, publiée dans tous les journaux soviétiques. Lorsque l'opposition, pour faire face à la répression, s’engagea dans une phase plus décisive et plus ouverte de la lutte, Staline, dans une boutade significative, dit à Piatakov et Preobrajensky : « Vous, au moins, vous vous battez contre le C.E. à visage découvert. Cela prouve votre « orthodoxie ». (Le terme utilisé par Staline en russe fait allusion à l’église orthodoxe grecque — ND.T.) Trotsky lui, travaille dans l'ombre et sans se découvrir. » Piatakov et Preobrajensky me rapportèrent ces paroles avec un profond dégoût. Des dizaines de fois, Staline tenta de m'opposer le noyau « orthodoxe » de l'opposition.
Le journaliste radical allemand bien connu, exrédacteur de Aktion, Franz Pfemfert, à présent en exil, m'écrivait en 1936 :
« Peut-être vous souvenez-vous que, il y a plusieurs années, dans Aktion, j'ai écrit que bien des actes de Staline peuvent s'expliquer par son antisémitisme. Le fait que, dans ce procès monstrueux, il ait réussi, par l'intermédiaire de Tass à « rectifier » les noms de Zinoviev et de Kamenev représente en soi un geste d’un style typique de Streicher. À sa manière, Staline a donné le signal à tous les éléments antisémites sans scrupule. »
En fait, il était évident que les noms de Zinoviev et de Kamenev étaient plus connus que ceux de Radomyslyki et Rozenfeld. Quel autre motif poussait Staline à faire connaître les « vrais » noms de ses victimes si ce n'est la volonté de jouer sur la corde antisémite ? On en fit de même, et sans la moindre justification légale, comme nous l'avons vu pour le nom de mon fils. Mais le plus étonnant est que les quatre terroristes qu’on m'accusa d’avoir envoyés de l'étranger se révélèrent être des juifs et en même temps des agents de la Gestapo antisémite. Etant donné que je n'ai jamais vu aucun de ces malheureux, il est clair que la Guépéou les a choisis délibérément à cause de leur origine raciale. Et la Guépéou n’agit pas par la seule vertu de sa propre inspiration.
Encore une fois : si on pratique de pareilles
méthodes au sommet — et là la responsabilité personnelle de Staline ne fait aucun doute — alors il est facile d'imaginer ce qui transpire à la base, dans les usines et surtout dans les kolkhozes. D'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? L'extermination physique de la vieille garde bolchévique n'est, pour tout individu capable de réfléchir, que l'expression incontestable de la réaction thermidorienne à son stade le plus avancé. L'histoire n’a encore jamais connu l'exemple d’une réaction succédant à un soulèvement révolutionnaire qui ne donnât libre cours aux passions chauvines et à l'antisémitisme entre autres.
De l'avis de certains « Amis de l'U.R.S.S. », quand je parle de l'exploitation des tendances antisémites, qui est le fait d'une grande partie de la bureaucratie, ce n'est qu'invention malveillante de ma part pour combattre Staline. Il est difficile de discuter avec les « amis » professionnels de la bureaucratie. Ces gens-là nient l'existence d’une réaction thermidorienne. Ils prennent même les procès de Moscou pour argent comptant. Il y a des « amis » de l’U.R.S.S. qui visitent ce pays avec l'intention bien arrêtée de rester sourds aux fausses notes dans le concert. Nombre d'entre eux sont payés pour leur bonne volonté à ne voir que ce que la bureaucratie leur montre du doigt. Mais malheur à ceux-là, à ces travailleurs, ces révolutionnaires, ces socialistes et ces démocrates qui, selon les paroles de Pouchkine, préfèrent « une illusion exaltante » à l’amère vérité. Un optimisme révolutionnaire sain n’a pas besoin d'illusions. Il faut voir les choses telles qu'elles sont. C’est dans la réalité même qu'il faut trouver la force de surmonter ses aspects barbares et réactionnaires. Voilà la leçon du marxisme.
De soi-disant « pontifes » m'ont même accusé de soulever « tout à coup » la « question juive » et d'avoir l’intention de créer une sorte de ghetto pour les juifs. Je ne puis que hausser les épaules de pitié. J'ai vécu ma vie en dehors des milieux juifs. J'ai toujours travaillé au sein du mouvement ouvrier russe. Ma langue maternelle est le russe. Malheureusement, je n'ai même pas appris à lire la langue juive. Par conséquent, la question juive
n'a jamais été au centre de mon attention. Ce qui ne signifie pas d’ailleurs que j'ai le droit de rester aveugle au problème juif qui existe et exige une solution. Les « Amis de l'U.R.S.S. » se satisfont de la création du Birobidjan. Je ne m'arrêterai pas ici à considérer si on l’a établi sur des bases saines ni quel type de régime on y trouve (le Birobidjan ne saurait éviter de refléter tous les vices du despotisme bureaucratique). Mais il n’est pas un seul progressiste doué d’entendement pour trouver à redire à l'attribution par l'U.R.S.S. d’un territoire spécial à ceux de ses citoyens qui se considèrent comme juifs, qui utilisent la langue juive de préférence à toute autre et qui souhaitent vivre regroupés. S'agit-il ou non d’un ghetto ? Pendant la période de démocratie soviétique, quand les migrations étaient absolument volontaires, il n'était pas question de ghettos. Mais la question juive, en vertu de la façon même dont s'est effectué l'établissement de colonies juives, prend une dimension internationale. N'est-il pas correct d'affirmer qu'une fédération socialiste mondiale se devrait de rendre possible la création d'un « Birobidjan » pour les juifs qui souhaiteraient avoir leur propre république, pour théâtre de leur culture ? On peut présumer qu'une démocratie socialiste ne recourra pas à l'assimilation forcée. Il se peut très bien que, dans deux ou trois générations, les frontières d'une république juive indépendante, tout comme celles de bien d’autres nations, soient abolies. Je n'ai ni le temps ni le désir de méditer sur ce sujet. Nos descendants sauront mieux que nous ce qu'ils auront à faire. Ce qui me préoccupe, c’est la période de transition au cours de laquelle la question juive en tant que telle se posera encore de façon aigüe et exigera des mesures appropriées de la part d'une fédération mondiale des Etats ouvriers. Les méthodes utilisées pour résoudre la question juive qui, sous le capitalisme en déclin, ont un caractère utopique et réactionnaire (sionisme), prendront sous un régime de fédération socialiste, une signification pleine et salutaire. Voilà ce que je voulais souligner. Comment un marxiste ou même un démocrate cohérent peut-il y trouver à redire ?
Impérialisme et antisémitisme
Voici des extraits de La guerre impérialiste et la Révolution prolétarienne mondiale, manifeste de la Conférence d'urgence de la IV* Internationale qui se tint en mai 1940. Ce manifeste fut publié dans Socialist Appeal du 29 juin 1940 et, à nouveau, dans les Ecrits de Léon Trotsky (1939-1940) (Merit Publishers, 1969),
Le monde du capitalisme en décomposition est surpeuplé. L'admission d'une centaine de réfugiés supplémentaires devient un problème majeur pour une puissance mondiale telle que les Etats-Unis. A l'ère de l'aviation, du télégraphe, du téléphone, de la radio et de la télévision, les voyages d'un ee à l'autre sont paralysés par les passeports et es visas. Cette période de déclin du commerce extérieur et du commerce intérieur, connaît en même temps une exacerbation monstrueuse du chauvinisme et surtout de l'antisémitisme. À l’époque de son essor, le capitalisme sortit les juifs des ghettos pour en faire les instruments de son expansion commerciale. Aujourd’hui, la société capitaliste en décomposition s'efforce de rejetter les juifs par tous ses pores. 17 millions d'individus sur les 2 milliards qui peuplent le globe, c’està-dire moins d’un pour cent, ne peuvent plus trouver de place sur notre planète ! Au milieu de vastes étendues de terres, parmi les merveilles de la technologie qui a conquis pour l’homme le ciel comme la terre, la bourgeoisie a réussi à transformer notre planète en une prison abjecte...
La lutte pour « l’espace vital » n'est rien qu'un camouflage de l'expansion impérialiste, c’est-à-dire de sa politique d’annexion et de pillage. La justi-
fication raciale de cette expansion n'est qu'un mensonge ; le national-socialisme modifie ses sympathies et ses antipathies raciales en fonction de considérations stratégiques. Une composante un peu plus stable de la propagande fasciste est l'antisémitisme auquel Hitler a donné une forme zoologique, en découvrant le véritable langage de la « race » et du « sang » dans l’aboiement du chien et le grognement du porc. Ce n'est pas pour rien que F. Engels appelait l'antisémitisme le « socialisme des imbéciles » ! L'unique trait du fascisme qui soit authentique, c'est la volonté de dominer, de subjuguer et de piller. Le fascisme est une distillation chimiquement pure de la culture impérialiste.
… Après avoir rampé devant les démocraties occidentales pendant 5 années où tout le « communisme » se réduisait à la sempiternelle dénonciation des agresseurs fascistes, le Komintern découvrit soudain, à l'automne de 1939, l’impérialisme criminel de ces démocraties. Dorénavant, plus un mot pour condamner l'anéantissement de la Tchécoslovaquie et de la Pologne, la conquête du Danemark et de la Norvège, et les traitements d’une bestialité révoltante que les bandes de Hitler infligèrent aux Polonais et aux juifs On faisait passer Hitler pour un végétarien pacifique sans cesse provoqué par les impérialistes occidentaux...
Appel aux juifs américains menacés par le fascisme et l’antisémitisme
Cet appel rédigé le 22 décembre 1938, fut pu- Hi dans la revue Fourth International, en décemre 1945.
Cher ami,
Le père Coughlin qui, apparemment, essaie de démontrer qu’une morale idéaliste n'empêche pas l’homme d’être le plus grand des coquins, a déclaré à la radio que, par le passé, j'ai reçu de la bourgeoisie juive des U.S.A. d'énormes sommes d'argent destinées à la révolution.
J'ai déjà démenti dans la presse. Je n'ai pas reçu cet argent, non pas bien sûr parce que j'aurais refusé un soutien financier à la révolution, mais parce que la bourgeoisie juive n'a pas offert ce soutien. La bourgeoisie juive reste fidèle au principe de ne rien donner quand bien même sa vie est concernée comme à présent. Etouffant sous ses propres contradictions, le capitalisme dirige des coups redoublés contre les juifs; bien plus, une partie de ces coups retombe sur la bourgeoisie juive malgré tous les « services » rendus au capitalisme par le passé. Les mesures philanthropiques en faveur des réfugiés deviennent de moins en moins efficaces en comparaison de la dimension gigantesque du fléau qui pèse sur le peuple juif.
A présent, c'est le tour de la France. La victoire du fascisme dans ce pavs entraînerait un puissant renforcement de la réaction et une pous-
sée monstrueuse de violence antisémite dans le monde entier et surtout aux Etats-Unis. Le nombre de pays qui expulsent les juifs croît sans cesse. Le nombre de pays susceptibles de les accueillir diminue. En même temps, le combat s’exacerbe et s’intensifie, On peut sans peine imaginer ce qui attend les juifs dès le déclenchement de la guerre mondiale à venir. Mais, même si la guerre est écartée, le prochain développement de la réaction mondiale implique avec certitude l’extermination physique des juifs.
La Palestine apparaît comme un mirage tragique et le Birobidjan comme une farce bureaucratique. Le Kremlin refuse d'accueillir les réfugiés. Les congrès « anti-fascistes » de vieilles dames et de jeunes arrivistes n'ont pas la moindre influence. Aujourd’hui plus que jamais, le sort du peuple juif — non seulement son destin politique mais aussi son destin physique — est indissolublement lié à la lutte pour l'émancipation du prolétariat mondial. Seules une mobilisation audacieuse des travailleurs contre la réaction, la création de milices ouvrières, la résistance physique directe aux bandes fascistes, l'assurance grandissante et l'activité de tous les opprimés peuvent renverser le rapport de forces, endiguer la vague mondiale du fascisme et ouvrir un nouveau chapitre de l'histoire de l'humanité.
La Quatrième Internationale a été la première à dénoncer le danger fasciste et à indiquer la voie du salut. La Quatrième Internationale appelle les masses juives à ne pas se bercer d'illusions et à affronter carrément la réalité qui les menace. Le salut réside dans la lutte révolutionnaire et pas ailleurs. L'argent est le nerf de la guerre, mais aussi du combat révolutionnaire. C'est aux éléments progressistes et clairvoyants du peuple juif qu’il appartient de venir en aide à l'avant-garde révolutionnaire. Le temps presse. Un jour équivaut à présent à un mois ou même un an. Il faut agir et vite!
À propos du procès de Grynszpan
Cet article — inédit en langue française — a été écrit en 1939 lors d'un procès du terroriste juif Herschel Grynszpan qui avait abattu le 7 novembre 1938 à Paris un membre de l'ambassade de l'Allemagne nazie. Hitler devait se servir de cet acte de terrorisme pour déclencher la «nuit de cristal », gigantesque pogrom organisé contre les juifs allemands. L'article a paru dans Socialist Appeal, le 14 février 1939.
Il est clair pour tous ceux qui ont, ne fut-ce qu'une connaissance minime de l’histoire politique, que la politique des gangsters fascistes provoque directement, ct parfois délibérément, des actes terroristes. Le plus étonnant est qu’il n'y ait eu qu'un seul Grynszpan jusqu'ici. Indiscutablement le nombre de ces actes va en s’accroissant. Nous autres, marxistes, considéront que la tactique de la terreur individuelle est inefficiente s’agissant des tâches de la lutte pour la libération du prolétariat tout comme pour celle des nationalistes opprimés. Un unique héros isolé ne peut remplacer les masses. Mais nous ne comprenons que trop bien le caractère inévitable de pareils actes convulsifs de désespoir et de vengeance. Toutes nos émotions, toutes nos sympathies sont du côté des vengeurs qui agissent au sacrifice de leur vie bien qu'ils n’aient pas été en mesure de trouver la voie juste. Notre sympathie s'accroît parce que Grynszpan n'est pas un militant politique mais un jeune inexpérimenté, presque un jeune garçon, qui n'a eu pour seul conseillé que son sen-
timent d’indignation. Arracher Grynszpan des mains de la justice capitaliste, laquelle est capable de le guillotiner pour servir les besoins de la diplomatie capitaliste, est la tâche élémentaire, immédiate, de la classe ouvrière internationale ! Et n’en est que plus révoltant dans sa stupidité policière et sa violence inexprimable la campagne menée actuellement contre Grynszpan sur ordre du Kremlin dans la presse stalinienne internationale. Il tente de le décrire comme un agent des nazis ou un agent des trotskystes alliés aux nazis. Pratiquant l’amalgame entre les provocateurs et sa victime, les staliniens attribuent à Grynszpan l'intention de créer un prétexte favorable pour les mesures pogromistes d'Hitler. Que dire de ces « journalistes » vénaux qui n’ont même plus des vestiges de pudeur ? Depuis le début du mouvement socialiste, la bourgeoisie a de tout temps attribué toutes les manifestations violentes d’indignation, et particulièrement les actes de terrorisme à l'influence néfaste du marxisme. Les staliniens ont hérité, en cela comme dans d’autres domaines des traditions les plus immondes de la réaction. La Quatrième Internationale peut trouver, à bon droit, des raisons d’être fière dans le fait que la pègre réactionnaire — staliniens y compris — lie maintenant automatiquement à la Quatrième Internationale toute action ou protestation intrépides, toute flambée d'indignation, tout coup porté contre les bourreaux, Ce fut également le cas pour l’Internationale du vivant de Marx lui-même. Nous sommes naturellement tenus par les liens d’une solidarité morale ouverte à Grynszpan et non à ces geôliers « démocratiques » ou aux calomniateurs staliniens qui ont besoin du cadavre de Grynszpan pour étayer, ne fut-ce que partiellement et indirectement, les verdicts de la justice de Moscou. La diplomatie du Kremlin, dégénérée jusqu’à la moelle, tente en même temps d'utiliser cet incident « heureux » pour renouveler ses machinations en vue d’un accord international entre les divers gouvernements, y compris ceux d'Hitler et de Mussolini, pour l'extradition mutuelle des terroristes. Prenez garde, maîtres faussaires ! L'application de cette loi nécessitera la remise immédiate de Sta-
line à une douzaine de gouvernements étrangers au moins.
Les staliniens hurlent aux oreilles de la police que Grynszpan assistait aux «meetings des trotskystes ». Malheureusement ce n’est pas vrai. Car s’il avait emprunté la voie de la Quatrième Internationale, il aurait découvert un exutoire différent et plus efficace pour son énergie révolutionnaire. On peut ramasser à la pelle ceux qui ne sont capables que de fulminer contre l'injustice et la bestialité. Mais ceux qui, comme Grynszpan, sont capables d'agir tout comme de concevoir en sacrifiant leur vie s’il le faut constituent le levain précieux de l'humanité.
Du point de vue moral, non par son mode d'action, Grynszpan peut servir d'exemple à tout jeune révolutionnaire.
Notre solidarité morale avec Grynszpan nous accorde un droit additionnel de dire à tous ceux qui rêvent d'imiter Grynszpan, à tous ceux qui sont capables de se sacrifier dans la lutte contre le despotisme et la bestialité : cherchez une autre voie !
Ce n'est pas le vengeur solitaire qui peut libérer les opprimés, mais seulement un puissant mouvement révolutionnaire des masses qui ne laïssera subsister aucun vestige de l’ensemble de la structure de l'exploitation de classes, d'oppression nationale et de persécutions raciales. Les crimes sans précédent du fascisme engendrent une soif de vengeance absolument justifiable, Mais l’ampleur de leurs crimes est telle que cette soif ne peut être assouvie par l'assassinat de bureaucrates fascistes isolés.
Pour y parvenir, il est nécessaire de mettre en mouvement des millions, des dizaines et des centaines de millions d’oppressés sur la surface de la terre entière et de les mener à l'assaut contre les bastions de la vieille société. Seul le renversement de toutes les formes d'esclavage, seul la destruction complète du fascisme, seul le peuple rendant une justice impitoyable contre les bandits et les gangsters contemporains peut réellement satisfaire l'indignation de la population. C'est précisément cette tâche que s’est fixée la Quatrième
Internationale. Elle nettoyera le mouvement ouvrier du fléau du stalinisme. Elle ralliera à ses rangs la génération héroïque de la jeunesse. Elle ouvrira la voie vers un avenir plus digne et plus humain.
Table
Introduction de Peter Buch .............. 3 Lettre à « Klorkeït » et aux travailleurs juifs
de LEA e rm rmerenemene bre ee 20 Salut à « Unser Kampf » .................. 23 À propos du « problème juif» ............ 26 Réponse à une question sur le Birobidjan .. 29 Interview accordée aux correspondants juifs
FN Lea lee RTE) NS ere LEO 31 Thermidor et l'antisémitisme .............. 35 Impérialisme et antisémitisme ......... .. 45
Appel aux juifs américains menacés par le fascisme et l'antisémitisme ............ 47
DANS LES LIVRES ROUGES
Renaissance du bolchevisme en U.R.S.S. Mémoires d'un bolchevik-léniniste.
Ernest MANDEL, Contrôle ouvrier, conseils ouvriers. autogestion.
Jacob Monera, La politique coloniale du P.C.F.
JEDERMAN, La « Bolchevisation » du P.CF.
Livio MarrAN, L'Armée, le parti et les masses dans la révolution culturelle chinoise.
Tariq ALr, Dictature militaire ou pouvoir populaire au Pakistan.
TROTSKY, PRÉOBRAJENSKY, RAKOVSKY : De la bureaucratie.
Louis COUTURIER, Les grandes affaires du P.CF.
Pierre RoussET, Le parti communiste vietnamien.
DANS LES CAHIERS ROUGES DOCUMENTS DE FORMATION COMMUNISTE
. Eléments de théorie économique marxiste La médecine confisquée De la bureaucratie . K. MODZELEWSKY, J. KURON : Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais . L'Intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ? Construire le parti révolutionnaire Construire l'Internationale 67. I. Théorie et système d'organisation 89. II. De l'internationalisme à l'Internationale 10-11. III. Dialectique des secteurs d'intervention 12. Le Deuxième souffle. Problèmes du mouvement étudiant 13. Pédagogie et crise de la bourgeoisie 14. Vietnam, Laos, Cambodge, un même combat Spécial : « Le complot trotskyste » en Tchécoslovaquie 15. Proche-Orient : de la résistance palestinienne à la révolution socialiste 16. Georg Jungolas, Fascisme et démocratie
um BURE
SÉRIE INTERNATIONALE
. U.R.S.S. et pays de l'Est : capitalisme ou socia-
lisme ?
. Réformisme militaire et lutte armée en Amériue latine ologne : le crépuscule des bureaucrates
La Deuxième Guerre d'Indochine
. Afrique noire, impérialisme et révolution
. Révolution permanente en Amérique latine
Qu D mm
CAHIERS DE LA IV° INTERNATIONALE
1. La guerre d'Espagne (1936-1939). Témoignage d'un combattant trotkyste dans les Brigades internationales
2. Sur la révolution cubaine
SÉRIE « CLASSIQUE »
. Léon TRorsky, La Révolution permanente en Russie
. Léon TRoTskY, Nature de l'Etat soviétique
. Crosse en l'air. Le mouvement ouvrier et l'armée, 1900-1914
. Léon TRoTsky, Classe ouvrière, parti et syndicat
. L'agonie du capitalisme et les tâches de la IV°< Internationale (Programme de transition, 1938)
. L'ennemi est dans notre pays (l'antimilitarisme révolutionnaire après 1918)
. Léon TRorsky, Les Leçons d'Octobre
. LÉNINE et TROTSKY, Sur la Commune de Paris
. Lénine contre Staline
. Les Etats-Unis socialistes d'Europe
+ Léon TRoTsky, Discussion sur le programme de transition
MOWSN O U1 BB WN +
ni te
SÉRIE « MARX OU CRÈVE »
. Marxisme et petite-bourgeoisie
. Denise AVENAS, Trotsky marxiste
. « Lutte Ouvrière» et la révolution mondiale
. « Lutte Ouvrière » ou la tendance prolétarienne
. Qu'est-ce que l'A.I.S. ?
. Sur le centrisme
. La question coloniale et la section française de la IV* internationale
. Le P.CF. et la première guerre d'Indochine
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LIVRE DE POCHE ROUGE
1. Ce que veut la Ligue communiste
2. Léon Trorsky, Les crimes de Staline, I
3. Léon Trotsky, Les crimes de Staline, II
4, Ernest MANDEL, Contrôle ouvrier, conseils ouvriers, autogestion, 1
5. Ernest MANDEL, Contrôle ouvrier, conseils ouvriers, autogestion, II
6. Ernest MANDEL, Contrôle ouvrier, conseils ouvriers, autogestion, III
7. Pierre FRANK, La Quatrième Internationale
8-9. L'école de Jules Ferry est morte
HORS COLLECTION
Pour lire « La Révolte de la mer Noire », André Marty révolutionnaire
A crevé D'IMPRIMER EN MARS 1974, SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE CH. CORLET, 22-26, RUE DE VIRE, A 14110 CONDÉ-SUR-NOIREAU DÉPÔT LÉGAL : 1Î* TRIMESTRE 1974 N° IMPRIMEUR : 10661. N° ÉDITEUR : 663 PREMIER TIRAGE : 5.000 EXEMPLAIRES
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la jeune garde socialiste / belgique
rouge / france
la ligue marxiste révolutionnaire / suisse
la ligue communiste révolutionnaire / luxembourg groupe marxiste révolutionnaire / québec
Frassois Maspéro, éditeur 1, place Paul-Painlevé, Paris-Vè 4,00 F