Sommaire (d'après RaDAR)
- Une belle façade...
- ... Qui masque une exploitation féroce
- l’eau bout dans la marmite
- une grève qui démarre sur les chapeaux de roues
- les flics
- les flics à l’école !
- La lutte se renforce
- la première grosse mobilisation
- choisir son camp
- troisième semaine de grève
- quatrième semaine de grève
- le jour le plus long
- les grenades de flics en tête de manifestations
- cinquième semaine
- le patron prend la plume
- l’escalade de la solidarité
- le sixième semaine : nouvelle mobilisation régionale
- « l’espoir d’une solution »
- solidarité : de plus en plus forte, toute la Bretagne avec le joint
- le boomerang
- la colère monte
- nouvelles négociations, nouvelles manoeuvres
- 1er mai pour le joint, 1er mai des luttes ouvrières
- coup de théâtre
- on continue
- à nouveau on négocie
- la reprise
- premières leçons : contre qui se battaient les travailleurs du joint ; patron et pouvoir à l’épreuve de la grève ; le PCF la CGT et la grève du joint français ; la CFDT et la grève ; et la ligue ?
- Pour continuer : ce n’est qu’un début... ; Un comité de grève, pour quoi faire ? ; Le rôle du comité de soutien ; la violence ; la « colère bretonne » ; les revendications ; oui, mais... Les cadres ? ; Le fond du problème
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joint f pe: snavril/mai 72
C3
une belle façade...
A l'entrée de St Brieuc, plantées dans le remblai au-dessus de la miniautoroute du Pont d'Armor, treize grandes lettres blanches : JOINT FRANCAIS. Le paquet de subventions qu’ont reçu les patrons leur a permis de soigner la présentation : une belle usine blanche, des pelouses bien tondues, le tout entouré d’une agréable gérie d’arbustes parfaitement taillés. Et si vous feuilletez le prospectus de présentation patronal, les fleurs semblent pousser jusque dans les couloirs et les ateliers de l’entreprise.
qui masque une exploitation féroce
Mais derrière ce décor tape-à-l'œil, il y a la vie quotidienne des ouvriers du Joint, les salaires misérables, les conditions de travail épuisantes, les horaires qui n’en finissent pas.
Le Joint est une des usines qui payent le moins de toute la région : de 75 à 85 000 francs par mois pour près de 47 heures de travail par semaine. A qualification égale, on y gagne 2 F de moins de l’heure que sur les autres boîtes de la région. C’est tellement peu que le Joint est souvent l’entreprise d’appoint, celle où l’on va bosser en attendant de trouver mieux. Le patron pratique d’ailleurs dans ce domaine une politique de division systématique ; entre deux ouvrières des presses, par exemple, il peut y avoir des écarts de salaires incroyables :
« Nous faisons le même travail, sur les mêmes machines, et nous sommes payées différemment ; la plus ancienne de nous deux gagne 19 centimes de moins par heure que l'autre. Il faut avoir une tête qui plaît au chef d'équipe pour être bien payée... »
En 2 ou 3 x 8,c'est un travail souvent très sale, toujours éreintant sous les cadences et dans le bruit. Dans le hall No 2, au mélange, c'est là que dans la poussière on dose les produits de base (noir, souffre, craie, ete.) qui donneront la gomme. C’est le coin le plusdégueulasse: d’ailleurs les ouvriers bouffent à part ! Ensuite on passe au boudinage : là la gomme est débitée en éléments finis ou semi-finis : une cinquantaine d'hommes et de femmes triment dans le bruit et le tale. Toujours dans le même hall, et la même ambiance de talc et de bruit, l’'UMC, c’est l’atelier de tronçonnage et de la chaîne des aérosols (joints pour « bombes ») : là, il faut respecter la cadence. Enfin l’Adiant : c'est la fabrication des joints d'amiante. On y manipule des produits toxiques et le boulot est particulièrement salissant : on l’a surnommé d’ailleurs l’« atelier de la mort ».
C’est dans le hall 3 et 4 que bosse le gros du personnel dans la chaleur des presses, le bruit et la poussière des soufflettes à air comprimé. Selon que vous travaillez devant une presse moderne ou une vieille presse portefeuille, vous bénéficiez de vos 40 © en été ou de vos 40 0 en hiver et de 50° en été:
«en été 71, le patron était obligé de tolérer des pauses exceptionnelles : on tombait comme des mouches ! »
Ce travail se fait debout et certaines charges font leur poids !
Il y a bien sûr l'entretien : là c’est la panique pour avoir du matériel adapté. Et au”bout du cycle c’est le SIMAB : c’est là que s'effectuent les vérifications à la loupe. Courbé sur des milliers de pièces pour le plus grand « bien » de ses yeux et son dos, il faut vérifier son compte par jour. Pour limiter les conversations, il y à une musique d’ambiance qui accompagne les grognements du contremaître sorti du rang. Pour souffler et pisser, vous avez vos deux pauses par équipe !
C’est contre cette exploitation forcenée que les travailleurs du Joint ont engagé et en grande partie gagné une première grande bataille de 8 semaines. 4
l'eau bout dans la marmite
Malgré ces conditions de salaire et de travail, il était communément admis que le Joint était une entreprise « calme » : en Mai 68, c'était Sambre et Meuse qui était venue la faire débrayer. Et ce n’est que depuis ce moment que des sections syndicales avaient pu s'implanter. La CGT avait été jusqu’en 70 largement majoritaire : mais depuis deux ans la CFDT dominait aux élections professionnelles et par l’activité de ses militants. La syndicalisation restait faible et de toutes façons le patron faisait tout pour ignorer ces organisations ! Un jeune turc, le directeur Donnat, avait annoncé la couleurdès son arrivée : « J'ai mâté les gars du Nord, ce sera la même chose avec les bretons ! ». Mais ces rodomontades de gardechiourme ne vont durer qu’un temps : il se prépare une cuisante leçon.
Déjà en 71, deux petites luttes avaient témoigné de la combativité qui s’accumulait dans l’entreprise : à Adiant, puis au Boudinage, deux grèves spontanées sur des objectifs très catégoriels avaient éclaté : les revendications n’intéressaient pas l’ensemble du personnel. Le patron fit jouer la division et réussit à faire échouer ces mouvements. (1).
Mais, vers la mi-février 72, la température recommence à monter sérieusement dans l'usine : pour beaucoup les primes de fin d'année avaient déjà été maigres, et en plus le patron semblait vouloir tabler sur ses soi-disant mauvais résultats de 71 pour limiter au maximum les rallonges de salaires de 72. Alors, on n’attend pas l’échéance de l'augmentation d'avril : on s’en inquiète de suite.
Comme le patron fait la sourde oreille, à partir du 23 février les délégués réunissent chaque équipe une demi heure dans le hall, sous le bureau de Donnat. Et on discute : il n’y a pas de raison qu'on soit en retard sur l’usine-sœur de Bezons et sur les autres boîtes de la région ; il n'y a pas de raison que notre pouvoir d’achat fonde comme neige au soleil avec la hausse des prix. Voilà pourquoi on a avancé la revendication de 70 centimes pour tous (40 pour le rattrapage, et 30 pour la progression). Dès le départ les débrayages sont massifs, et les jeunes donnent le ton !
Mais visiblement, face à une direction aussi butée, une demi-heure par jour, même appuyée par des meetings devant les grilles avec coups de gueule des responsables départementaux, ça ne fait le poids. Donnat d’ailleurs le prend de haut : Après avoir expliqué le 23 aux délégués que leurs revendications étaient inadmissibles (pensez donc, ça équivaudrait à une progression de 27 à 29 % de la masse salariale.) il raconte à qui veut l’entendre que tout ça c’est du « folklore » !
En tout cas, ça continue : le vendredi 25, à 11 H30, un meeting devant les portes de l'usine a voté à main levée la poursuite du mouvement. On semble done à ce moment s’acheminer vers une « grève d’usure ». La plupart des agents de maîtrise après avoir hésité se rallient. Et les
(1) La Ligue était déjà intervenue à ce moment avec une Taupe Rouge pour poser le problème d'objectifs capables de mobiliser l'ensemble du personnel.
débrayages se poursuivent.
Mais, le vendredi 10 mars, après 15 jours de grèves partielles, les délégués donnent la réponse de la direction générale : c’est NON !
Il est clair à présent qu'il faut passer à un autre stade de la lutte. Les délégués évitent de parler de grève générale, mais c'est bien ça que votent les travailleurs à bulletins secrets par 504 voix contre 196. (Seule l’équipe de nuit, peu nombreuse, n’a pas voté).
Pour ne pas bousculer cette équipe et ne pas se mettre un week-end sur le dos, la grève est décidée pour le lundi 13 mars. Les échecs de l’Adiant et du Boudinage ont servi de leçon ! Ce coup-ci il faudra faire respecter le « tous ensemble » et il n’est pas question de tolérer le travail de jaunes. Dans ce cas, la meilleur méthode c'est l’occupation. Tout le monde sent qu'on va occuper et beaucoup s’y préparent.
une grève qui démarre surles chapeaux de roues
Lundi matin, dès 5 heures, les militants syndicaux et des jeunes travailleurs décidés sont là : l’usine est bouclée et des piquets de grève sont installés. Pour l’équipe de 6 heures, il y a peu de problèmes. Ça tire un peu plus avec la normale à 7 h 1/2, mais devant la détermination des occupants les agents de maîtrise n’insistent pas trop.
Entre temps Donnat s’est présenté aux deux portes ; rien à faire, on ne lui ouvre pas. Alors, en catimini, il a dû faire le mur, pour rejoindre son bureau !
Dès lundi les militants de la Ligue sont là avec : la Taupe Rouge : Elle insiste sur l’organisation de la grève, l'élection d’un véritable comité de grève démocratique. Elle appuie la revendication de 70 centimes d’augrentation pour tous. Enfin elle souligne combien il est inadmissible de travailler 47 heures, alors que le chômage sévit dans la région et dans tout le pays.
Au meeting de 14 heures, le délégué est clair : « la direction a pris nos débrayages pour du folklore. Aujourd'hui, plus que jamais nous sommes décidés à faire aboutir nos revendications ! ». Les dés sont jetés : il ne reste plus qu’à voir qui va céder le premier.
Le mardi le ton monte entre patron et ouvriers. A huit heures le directeur Donnat arrive et demande qu’on lui ouvre les portes. Devant le refus catégorique du piquet, il se retire, furieux.
A 10 heures, puis à 16 heures, direction et délégués s'affrontent à l’Inspection du Travail.
Les délégués n’ont pas de peine à démonter l’argument des fameuses difficultés financières : l’entreprise a embauché une centaine de personnes. Un mouvement important de nouvelles machines est en cours. La productivité est en hausse. La santé du capital ne semble donc pas si mauvaise !
Mais la direction ne veut rien savoir. Fourt descendu de Bezons refuse de négocier sous la pression « inadmissible » des grévistes : cessez l’occupation, respectez la « liberté du travail » et on négociera. En d’autres termes : « jetez vos armes, qu’on garde les nôtres » !
Elle ira jusqu’à publier dans Ouest France un commüniqué pleurnichard essayant de mettre la population de son côté, en montrant à quel point ses grévistes ne sont pas raisonnables :
« Ils ont toujours voulu anticiper. Ils anticipent toujours. Nous les avons réunis à leur demande, ils sont arrivés en demandant : « c'est quand et combien ? ». Nous les avons à nouveau réunis ; ils ont quitté la salle. Nous avons annoncé une augmentation pour le 3 avril ; ils ont commencé à débrayer. J'ai annoncé la venuede M. Fourt ; ils ont décidé la grève et l'occupation des locaux !.… » (Ouest France :le 15 mars).
F Pauvre Donnat ! Ça devient difficile de négocier avec les grévistes dans le os !
En réalité la direction a déjà choisi d’adopter la manière forte. On sait que Marcellin-la-matraque préconise une intervention rapide en cas d'occupation d'usine (2) ; la direction du Joint va suivre ses conseils. È
Les choses ne traînent pas : ce mardi, vers 17 H, 4 délégués (2 CGT Mevel et Gloagen et 2 CFDT : Geslin et Gaubert) reçoivent une citation à comparaître pour le mercredi à 10 H. Ils doivent se présenter devant le Tribunal des référés pour : « … s'entendre faire défense de porter entrave au libre accès des locaux par le personnel qui désire reprendre le travail ».
Le but de cette manœuvre patronale est évident : Donnat tente de saper la force et la cohésion du mouvement en agitant l’épouvantail des juges et des CRS ; il espère ainsi semer la peur et la démoralisation, attirer à lui des hésitants et créer un mouvement en faveur de la reprise du travail.
Mais la réaction ne sera pas du tout celle qu’il espèrait. D’emblée Le Faucheur (permanent départemental CFDT) déclare : « Quelle que soit la décision du tribunal des référés, cela ne changera rien au caractère légitime de ce moyen de lutte, surtout lorsqu'il répond en fait à la provocation patronale ».
Et le lendemain, après le meeting de 9 heures, on organise la descente en masse au Palais de Justice. Les grilles sont fermées et protégées par des gardiens de la Paix. Mais la clôture est bien vite escaladée et tout le monde se précipite à travers les pelouses jusqu'aux portes du Palais de Justice gardées elles aussi par d’autres policiers. Alors or attend les résultats. Donnat et Richet ont le malheur de se pointer. Ils sont copieusement hués.
Finalement les délégués sortent, mais la nouvelle attendue ne tombera que l’après-midi : l’évacuation de l’usine est ordonnée avec menace d'intervention des flics.
Cette fois-ci c’est bien l’épreuve de forces qui commence.
» 7 DS
" DAME
(2) Cf. une circulaire confidentielle de Marcellin révélée dans Rouge No149.
l'A
Le préfet essaye de s’entremettre. Il prend contact avec la direction qui maintient son préalable. La tension monte et le moral se renforce : Ouest France notera non sans étonnement que les grévistes ne semblent pas du tout impressionnés par une éventuelle intervention des flics sur l'usine.
Le jeudi un nouveau meeting se tient devant le Joint : c’est décidé, l’occupation continue.
Encore une fois les cadres essaient de jouer les médiateurs : nouvelle réunion ; nouveau refus de la direction qui maintient son préalable sur la « liberté du travail ». Les délégués ajournent leur réponse. A vrai dire à ce moment là personne ne croit vraiment à une intervention immédiate des flics. Beaucoup pensent que la direction y regardera à deux fois avant de les « lâcher ».
Bien sûr le lundi 13 mars les forces de l’ordre ont fait évacuer l'usine Paris à Nantes : mais elle était occupée depuis le 28 février et le jugement remontait au 6 mars ; et surtout une masse d’anti-grévistes s'étaient acti vement manifestés et regroupés dans un « comité de défense ».Ce n’est pas le Cas ici ; de plus on est dans une « municipalité démocratique ». Tout cela explique un peu l’impréparation du lendemain.
Durant ces journées les militants de la Ligue n’ont pas chômé : chaque matin ils distribuent la Taupe Rouge sur le Joint et souvent aussi sur les deux autres grandes usines (Chaffoteaux, Sambre et Meuse). Sur les bahuts le bulletin lycéen « l’Antidote » est distribué régulièrement. La Taupe sortira pratiquement tous les jours et finira par jouer le rôle de véritable journal de bord de la grève : chaque fois elle tire le bilan des événements de la veille, donne des informations, fait le point de la situation et avance les propositions que font les militants de la Ligue Communiste pour la poursuite du mouvement.
Ainsi mercredi elle insistait à nouveau sur la nécessité d'élire un véritable Comité de grève, et elle popularise la grève sur les autres entreprises de St-Brieuc en appelant à la soutenir.
Jeudi, elle explique que face à l’intimidation patronale, il faut développer au maximum la solidarité. Ce jour-là une feuille est distribuée sur les lycées de la ville (« l’Andidote ») : elle donne l'information sur la grève et appelle à une réunion de tous les bahuts pour discuter de la participation des lycéens à un Comité de soutien.
Toute la journée du jeudi, la Ligue prend contact avec toutes les forces susceptibles de constituer rapidement un Comité de soutien large et unitaire. C’est là la meilleure voie pour que la grève ne reste pas isolée face à la répression patronale et policière. Au départ le PSU se montre réticent («il y a le comité intersyndical ! »..), mais une réunion est tout de même prévue pour le vendredi. Nous contactons le parti socialiste et surtout les responsables paysans FDSEA et CDJA.
Pour finir nous portons à la presse un communiqué qui insiste sur l’auto-défense ouvrière et l'importance de créer un Comité de soutien. Mais les forces de la Ligue à St-Brieuc sont encore très limitées. C’est pourquoi les militants de cette ville ont pris contact avec la direction nationale pour présenter l’importance de la lutte qui s’engage et demander du renfort : dès jeudi un camarade de la commission ouvrière nationale est sur place, une aide nationale sera apportée pendant toute la grève.
les flics
Ils ont osé : à 4 heures du matin un escadron de flics s’est présenté aux
portes de l’usine pour faire son sale boulot. Le commissaire fait un peu de cinéma : avec quelques gendarmes il s’avance et somme les grévistes d'ouvrir. Les occupants, peu nombreux, refusent. Alors il ceint son écharpe tricolore et cisaille dignement le collier qui ferme la grille. L'évacuation s'opère sans gros incidents. (3) ns (3) Cette intervention des flics relativement aisée doit nous faire réfléchir. Il est clair qu'un minimum de résistance un tant soit peu préparée aurait été tout à fait éducative et aurait de plus immédiatement assuré à la grève un retentissement national. On ne les attendait pas de sitôt !.. mais après les moteurs Beaudoin, Pennaroya, Girosteel on savait qu'ils interviendraient, on pouvait donc et on devait s'y préparer !
Sans perdre une minute les militants de la Ligue rédigent une Taupe pour faire connaître la nouvelle : une heure après elle commence à être distribuée. Ainsi l'intervention de la police sera très rapidement connue sur Chaffoteaux, Sambre et Meuse, et les lycées. Elle fait très vite le tour de la ville. Cette information rapide renforce le moral des grévistes qui sentent qu'ils sont soutenus.
Les lycéens, la veille avaient constitué leur comité de soutien inter-lycées et s'étaient donné rendez-vous le vendredi matin : ainsi ils peuvent immédiatement porter dans les bahuts un tract d’information appelant à des assemblées pour discuter de la solidarité : il y aura des réunions au Vau Meno à Renan et à Rabelais (cette première activité sera présentée le lendemain samedi dans un autre tract du comité de soutien lycéen, qui appelle à une réunion de lycéens à 14 heures).
Au Joint, après l'évacuation, les travailleurs restent massés devant l’entreprise. a
Donnat avait gagné son bureau avec l’entrée des flics. Richet se présentera à 8 H15 et sera copieusement hué. Donnat propose alors des négociations à l’intérieur pourvu que soient libérés les accès de l'usine. La réponse des délégués ne se fait pas attendre : pas question de négocier sous la « protection » des gardes mobiles. Quant à la liberté d'accès, que les casques et les bottes quittent plutôt l’entreprise !
A nouveau les cadres s’entremettent et obtiennent une discussion sans condition à l'Inspection du travail : de 11 H45 à 16 H30 les délégués n'obtiennent que 3 % avec un minimum de 16 centimes plus 1/2 heure en moins en octobre ! C’est la première concession de la direction : elle est franchement dérisoire. Autant dire carrément qu’on se moque du monde !
Après la rupture, Donnat et Richet osent se présenter à la grille principale en 3 CV : la 3 CV se transforme rapidement en cerf-volant et les deux occupants pénètrent à pied gaillardement « assaisonnés ».
Maïs la riposte à l'intervention des flics commence à s'organiser dans un cadre qui dépasse celui de l’usine. Le soir même un meeting intersyndical, CGT, CFDT, FEN, FO de toutes les entreprises briochines, est décidé pour le mardi 21 à 17 H30 avec débrayage à 16 H30. C’est une première riposte de masse aux provocations policières et à l’intransigeance patronale !
L’'UD CFDT diffuse un tract sur toute la ville :
« travailleurs, vous êtes tous concernés, soyez prêts à répondre massivement aux appels que les syndicats seront amenés à faire pour soutenir la lutte des travailleurs du Joint Français ».
Le Conseil Municipal de son côté, réuni en séance extraordinaire, proteste contre « l'emploi de la force armée à l'égard des travailleurs ».
Finalement, en envoyant la police évacuer les locaux Donnat a obtenu l'inverse de ce qu’il recherchait : il a renforcé la détermination des grévistes et il a soudé derrière eux toute une population scandalisée par ces méthodes.
Le soir, toutes les organisations et associations contactées la veille par la Ligue se retrouvent au PSU et tout le monde se trouve maintenant d’accord pour constituer un comité de soutien et entamer une campagne de solidarité : des collectes sont immédiatement organisées pour les marchés du lendemain et un gala prévu pour le mardi 21
tract d'appel du comité de soutien
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SO) cire rtirdes mobiles ont occupé vendredi ñatin à 4 H le JOINT los grévistes les ares à la main. u coup &e force «les petrons fe la CGE, &u pouvoir ntre bien quols soyex:s lés profiteurs de ce n oouvre pour s'opsoser aux fevondications ot ail HOTÉUR HEAUDULN:ÿ PENARROYA: + CAIS le régime montre son vrai.visage contre la classe ouvrièro en lutte,
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Cotie agre les travailleurs.
Tous sentont bien que le patron e& le pouvoir veulent faire un exemple et casser lo mouvomont du JUIRT pour décourager les revendications et les luttes dans les autres entreprises.
Los” or’anisations 6t associntions qui suivent , consciontos de l'enjeu de cotée lutie,-non seulement pour Les travailiours mais pouc toute la porulation laborieuse de la région, constituent un COMITE DE GOUTIEN À LA LUTTE DES TRAVAILIEURS DU JOINT.
Ce cômits développera toutes les initiatives susceptibles &o populariser la lutie et de lui assurer le plusrlar?e soutien £finan — cier et politique. Co comité est ouvert à toutes les orranisations qui souhaitent s'y associer.
Tous les fonds collectis soront versés au CCP de l'intersyn
dicale : JR PEÉRENNEZ. CCP n° 2)5-U9,. REMIES.
Les orsanisetions invitent tous lours militants à participer nombreux au neeting intersyndical AND] I? HARS,
Cos orsanisations invitent la population briochine à assis— ver à la soirce qu'ol'es organisont le nême jour au théâtre municipal à PI H. Cette soirée gora précodoe d'une projection de filns sur los lut tes ouvrières.
I - PAT SOCIALISTE UNITIE, e Comité de 7 IT SOCIALISTE,
Adoutien e3E kce À - tou cons. 2 'F.DS.E.A a bnctrotiue Le At
> - C.D.J.A. - AMIS DE POLITIQUE HE8DO.
- COHITES IXCEENS. - FOYER PAUL-BERT.
[parhcipez : « inihahves |
Dans ce vaste effort de solidarité qui s'engage, seul le PCF manque à l'appel ; mal remis de l’affaire Overney, il multiplie les tracts et les communiqués « antigauchistes » : vendredi un tract sur la jeunesse (« nous ne cautionnerons jamais les groupes gauchistes, les irresponsables »..), le lendemain un communiqué des sections de St-Brieuc (« vigilance », « calme », « sang-froid », rejeter « les formes d'action de caractère aventuriste »).
Mais le plus grave sans doute est que la fraction du PCF qui dirige le CGT embarque ce syndicat dans la même obsession antigauchiste : vendredi, le jour même où les flics viennent d’occuper le Joint, la CGT distribue sur St-Brieuc... le tract imbuvable de G. Séguy sur
« Gauchisme, Opportunisme et lutte de classe ».
Au même moment, la Taupe appelle à l’unité d’action pour la riposte. Inutile de dire comment l’un et l’autre sont accueillis par les travailleurs. Ce jour-là plus d’un colporteur d'antigauchisme se sentira mal dans sa peau.
Durant tout le week-end les collectes vont se multiplier : sur le marché et même... à la porte des églises. Les quéteurs sont bien accueillis : après une semaine de lutte le gros de la population est déjà du côté des grévistes. En même temps la Ligue va poursuivre un travail d’information et de popularisation de la grève.
Elle avait déjà couvert la ville de grandes affiches sérigraphiées appelant à la solidarité pour le Joint. Elle en sort une seconde série contre les flics dans les boîtes !
A l'appel du Comité de Soutien aux grévistes, la population verse régulièrement et massivement
les flics à 1 ècole!
C'est à ce moment que le scandale éclate : la CFDT révèle la réquisition d’une école privée d’horticulture pour l'hébergement des gardes mobiles ui se relaient au Joint : elle diffuse un tract avec deux photos des camions devant les hangars de l’école de St-Ilan. Inutile de dire que l'affaire fait du bruit : non seulement on envoie les flics contre les travailleurs mais on prend une école pour les loger ! A quand la réquisition des hôpitaux ou des églises pour loger les matraqueurs d'ouvriers ? Le personnel, les élèves et même la direction de l’école protesteront vigoureusement dans un communiqué de presse .
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la lutte se renforce
Lundi 20 mars : c’est déjà la deuxième semaine qui commence.
Le lundi, c’est toujours un moment difficile pour une grève. Et les travailleurs du Joint savent bien que les flics ne sont pas venus dans l’usine pour y prendre racine, mais pour assurer ce que les patrons appellent la « liberté du travail ». D'ailleurs Ouest France joue les oiseaux de mauvais augure : «.… Certains craignent que des incidents ne se produisent ce malin lors de l'embauche entre grévistes et non grévistes, les grilles devant être ouvertes ».
Et de fait, ce matin-là, dans les deux camps on se lève de bonne heure : les ouvriers ont pris leurs précautions et beaucoup de monde se rassemble au piquet de grève. Mais la police elle aussi s’est levée tôt : à 6 heures, puis à 7 heures le « diable » sort de sa boîte : ce ne sont même plus les gardes mobiles avec leur bel uniforme, mais une douzaine de pauvres flics briochins, d’ailleurs fort connus des travailleurs. Ils semblent tout gênés d'être là ! Trois commissaires en civil les disposent devant la porte. Ils s’attendent sans doute à trouver quelques centaines de jaunes gémissant pour obtenir la « liberté du travail ».
Mais ils se retrouvent avec deux solides rangées bien enchaînées de piquet de grève scandant les mots d'ordre qui animeront toute la grève : « On ne travaille pas le fusil dans le dos » ; « contre les flics et les patrons, unité dans la lutte » ; « Le Joint—St-Brieuc c’est l'Espagne » ; « A bas la répression patronale et policière ».
En vain ils essaieront de disloquer le piquet. Leur grande victoire sera d’infiltrer trois pauvres filles qui cherchaient à rentrer. D'ailleurs, si l’on en croit Ouest France : «.…. Ces 3 non-grévistes et le directeur de l'usine seraient ressortis peu après par une autre porte à bord d’un véhicule des forces de l’ordre » ! (O.F. 21 mars).
Il ne faut quand même pas laisser passer ça : un camarade prend "
parole pour dénoncer la sale besogne que les patrons du Joint ont demar aux ‘« forces de l’ordre ». Après son intervention, le commissaire range prudemment ses flics, jusqu’à la rentrée de 14 heures...
Ainsi, au grand dam des flics et des patrons, les jaunes manqueront à l'appel ! Pendant 8 semaines, aucune voix discordante ne s’élèvera dans les rangs des ouvriers. L'organisation ferme de la grève et aussi la présence des gardes mobiles dans la boîte souderont à la frange la plus combative l’ensemble des travailleurs du Joint. Même les inactifs ou les hésitants suivront le mouvement avec sympathie (5)
(5) Le lendemain et les jours suivants, on verra se répéter sans plus de succès le même ballet rituel : les képis sortent de l'usine et s'installent devant les grilles ; un piquet dynamique se place devant les képis, Comme sœur Anne, les flics attendent l'armada de jaunes qu'on leur avait promis et ne voient rien venir. Bredouilles, ils se retranchent une fois de plus dans leur camp pour ressortir à l’heure de la prochaine équipe, sans plus de résultat. Le moral des flics à qui on impose ce grotesque manège va baisser rapidement: Certains commenceront même à ne plus se prendre très au sérieux .
Ce jour-là CFDT et CGT distribuent un tract commun appelant à poursuivre la lutte, et annonçant le meeting du lendemain. Le ton est ferme :
DEPUIS VENDREDI MATIN, à 4 H.30 : 12 CARS DE PCLICIERS ARMES JUSQU'AUX DENTS CNT ENVAHI L'USIME DU JUINT FRANCAIS
LA BOITC ET LE: FUSIL DA"S L'ENTREPRISE, C'EST UN ACTE FASCISTE.
PERSONNE EM CONSCIENCE NE PEUT ACCEPTER DE TRAVAILLER DANS UNE USINE CONVERTIE EN CASERNE DE FLICS.
L'opinion publique, scandalisée par le comportement insoutenable de votre Direction et par cette inqualifiable intervention policière,est maintenan solidaire de votre combat pour la justice.
SAS CS
NS
Votre Direction vous a contraint à une lutte qui Va maintenant être soutenue aussi longtemps qu'il le faudre,
À.
Le pate a k farce pubkque Cain SOL dispusition : C'EST, SA HONTE
# ue TRAVAILLEURS DU JOINT FRANCAIS,
%, VOUS AVEZ TOUTE LA CLASSE OUVRIERE ET L'OPINION PUBLIQUE ue. C ESTNOIRE, FORCE le CON TINUONS LE COMBAT
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Mais le PCF et sa fraction dans la CGT ne sont pas satisfaits : manifestement il y a dans cette grève quelque chose qui les inquiète :
« Le bureau départemental CGT met par ailleurs en garde les travailleurs contre toute tentative de diversion et de provocation qui détournerait le mouvement revendicatif actuel de son véritable but ». Daniel (permanent départemental CGT) poursuit sa croisade contre les provocations ! On aurait préféré le voir au piquet de grève s’opposer physiquement à celle des gardes mobiles !
Dès ce lundi après-midi, les paysans font une première livraison de produits gratuits aux grévistes. « C’est un premier petit geste symbolique », déclare André Etesse, le responsable cantonal ! L'engagement qu’avaient pris les responsables CDJA et FDSEA dans le comité de soutien leur vaudra bien des critiques. Pourtant la base va suivre au-delà de tout ce qu’on pouvait prévoir. Dans les semaines qui suivent, les cantons se relaient pour la collecte des produits et c’est tous les deux ou trois jours que les camions de viande ou de légumes vont arriver au centre Charner !
la première grosse mobilisation
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Le mardi, chacun sent que ça va être une journée importante : une manifestation et des débrayages sont prévus pour l'après-midi. Toute cette solidarité, cette sympathie que la grève avait su tisser autour d’elle va s’affirmer pour la première fois dans la rue, à l’échelle de toute la ville.
Le matin le préfet rapporte un coup de téléphone à Dubart, le PDG du Joint : il accepte de venir négocier, mais il veut « La liberté du travail ». La réponse des grévistes est déjà connue : pas question de céder là-dessus ; on prépare la manif.
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ÉCIALE JUIN! FRANÇAIS
MARDI 21
Sn NOTRE LUTTE RENFORCE
TROIS ECHECS DU PATRON ler échec : l’intimidation, le jugement, la menace des CRS. LA GREVH CONTINUE ! 2ème échec : agression et investissement armé du Joint Français par le: gardes mobiles.
LA GREVE CONTINUE
LA POPULATION EST RE VOLTEE
LA SOLIDARITE S'ORGANISE. 3ème échec : pendant que les « troupes spéciales » paradent et se pavanen dans l’entreprise, on veut faire faire le sale boulot au petit flic de basc de St-Brieuc : on veut leur faire briser les piquets de grève pour faire casser la grève générale par deux tondus de cadres et trois pelés de travailleur: manipulés.
LA GREVE CONTINUE
LES PIQUETS DE GREVE SE RENFORCENT
Les travailleurs encore hésitants refusent de TRAVAILLER LE FUSIL DANS LE DOS.
ARS
QUEL JEU VA JOUER LE PATRON ?
Il espère que nous allons nous lasser au piquet de grève. Il espèrce| regrouper quelques cadres qui n'ont rien à perdre et quelques travailleurs encore inconscients du sale boulot que le patron veut leur faire faire. 1! pense ainsi de jour en jour avec l'aide des flics faire pénétrer dans la boite quelques jaunes et hurler ensuite à la division des travailleurs. Il espère! aussi qu'il y aura des affrontements entre travailleurs : ça permettrait de faire intervenir les flics pour matraquer et maintenir l'ordre !
METTRE TOUS LES ATOUTS DE NOTRE COTE
Nous sommes parfaitement conscients des grosses ficelles que le patron va essayer de tirer et nous avons parfaitement les moyens de retourner! contre lui ses grossières manœuvres.
a) Nous éviterons au maximum les affrontements entre travailleurs. Nous n'avons aucune haine envers les travailleurs qui ne comprennent pas
encore que pour imposer nos revendications il faut rester unis et dans notre lutte : le patron ne cède qu'au rapport de forces, jamais au bla bla bla sans mobilisation ouvrière.
Ça, nous prendrons le temps de l'expliquer à ceux qui ne le comprennent pas encore : et la plupart seront persuadés.
b) Nous maintiendrons des piquets de grève nombreux, calmes mais déterminés. Pourquoi ?
Nous ne connaissons pas la « Liberté du travail » du patron et de quelques cadres privilégiés : ce que nous connaissons, ce sont les conditions de travail et de salaires, la loi des patrons que nous subissons tous les jours.
Ce que nous connaissons, ce sont les centaines d’« hommes en armes » que nous subissons quand nous voulons exiger et prenons les moyens d'imposer nos revendications élémentaires et essentielles. Ce que nous connaissons, ce sont tous les moyens de pression (promesses et menaces) que le patron peut utiliser pour pousser grévistes et non grévistes, et bien sûr les cadres à s'opposer.
Ce que nous connaissons, ce sont les manœuvres de division que prépare le patron.
Après trois semaines de petits débrayages dont le patron se moquait, ce que nous avons, c'est une forme de lutte efficace, démocratiquement décidée par la majorité des travailleurs, £t que le patron a sauvagement cassée avec ses « hordes policières ».
Nous disons donc : la violence vient de votre système qui ne peut survivre qu'avec notre exploitation maintenue à coups de crosses, de matraques et de bottes.
Êt nous sommes décidés à prendre les moyens de limiter les dégâts. d'améliorer notre situation en attendant de vous foutre dehors et de prendre le pouvoir, nous les producteurs.
Voilà pourquoi nous avons besoin d'une grève fermement organisée. Voilà pourquoi il faut des piquets de grève bien organisés, pour que chaque travailleur se sente bien protégé et fort dans cette lutte, pour que les hésitants ne soient pas victimes des promesses et des menaces du patron et de ses fantoches.
— aux patrons et à leurs flics, nous disons : « Taisez-vous, vous les violents, les casseurs, les profiteurs légaux et protégés ».
— aux travailleurs hésitants, nous disons : « Discutons, réfléchissons et voyez qu'il faut que nous soyons unis dans la lutte ».
NOUS PRENDRONS NOS RESPONSABILITES
Chaque travailleur ne doit pas être un pêcheur à la ligne ou un jardinier, mais un gréviste actif. Nous serons tous au piquet de grève, aux équipes de diffusion de tracts, aux collectes, aux manifestations ; nous serons tous là aux assemblées du personnel pour discuter des moyens de renforcer notre action.
NOUS SERONS A LA HAUTEUR DE LA SOLIDARITE QUI SE DEVELOPPE
Nous sommes d'autant plus déterminés qu'un vaste mouvement de soutien se développe autour de nous. Les collectes continuent, les paysans nous appuient concrètement. Un arrêt de travail général sur toutes les entreprises doit donner cet après-midi à la manifestation intersyndicale une importance considérable. .
NOTRE VICTOIRE SERA CELLE DE TOUS LES TRAVAILLEURS !
Les militants de la Ligue font leur boulot : communiqué de presse sur la situation, Taupe Rouge sur le Joint et les autres entreprises, préparation de la manif dans les lycées.
La mobilisation de l'après-midi dépassera toutes les prévisions : les lycéens
sont descendus à plus d'un millier ; la plupart des grosses entreprises ont débrayé à 100 % (Chaffoteaux, Sambre et Meuse, le Livre, Forges et Laminoirs, Chalos).
C’est d'abord le meeting intersyndical place Robien. Tous les orateurs insisteront sur la nécessité de poursuivre la lutte et l'importance de la solidarité. Daniel, responsable départemental CGT éprouve quand même le besoin de justifier le comportement de son organisation : Nous affirmons très calmement que la CGT, et par conséquent notre UD est favorable à toute forme d'action des plus élémentaires jusqu'à la plus importante comme la grève générale de durée indéterminée ! ». Mais ce genre de cocorico ne nous renseigne pas beaucoup sur ce qu'il pense exactement de la grève du Joint !.…
Puis la manifestation démarre ; le cortège est énorme : 6000 personnes au moins vont défiler. Les militants de la Ligue se sont efforcés de contribuer à son dynamisme. Des drapeaux rouges ont été pris avec enthousiasme par les travailleurs du Joint et les lycéens. Ces derniers se sont regroupés derrière la banderole du Comité de soutien (6).
Le matin, nous avions ronéoté une série de mots d'ordre combatifs et de chants, qui collent à la situation :
— Chant sur l’air de « L’Etat policier » :
Au Joint Français, nous vaincrons
Malgré les flics des patrons Au Joint Français nous vaincrons
— Joint Français vaincra et la CGE paiera
— On ne travaille pas le fusil dans le dos
— Nos revendications, oui, les flics des patrons : Non ! — Les flics occupent l’usine, nous occupons la rue
— La lutte du Joint, est celle de tous les travailleurs.
— Chant sur l'air de « El Condor Pasa »
Ce n’est qu'un début, continuons, continuons le combat (bis) Joint Français vaincra, et la CGE paiera (bis).
Ils seront massivement repris, surtout en fin de parcours devant lPUPIA, la succursale locale du CNPF.
La manifestation, exceptionnellement combative, sera animée en grande partie par l’ardeur des jeunes travailleurs et des lycéens.
Le soir, un gala de solidarité couronnera cette journée bien remplie : 700 personnes se retrouvent salle Robien, pour écouter des artistes du cru : ils chantent bénévolement pour soutenir les grévistes. Les chanteurs bretons Kergurduff, Servat,.Gallet, Glenmor et Kirjuel font un véritable malheur ! Le gala rapporte plus de 200.000 francs. Comme le dit le Télé gramme du lendemain : « Chansons « engagées », drapeaux rouges accrochés aux murs, il y avait dans tout cela comme des échos lointains d'un, certain mai 68 » !
(6) Le PSU et les maos voulaient au départ la faire disparaître, les premiers pour « éviter les frictions », les seconds pour « ne pas couper les lycéens des travailleurs ». Après la manif, les uns et les autres se mantrèrent ravis du résultat.
choisir son camp
Le lendemain mercredi tout le monde est regonflé par la manif ; et les cadres qui se pointent aux portes de l'usine choisissent mal leur jour !
Ils viennent à 3, aimables comme tout, et font une proposition «honnête » au piquet de grève : « Ecoutez ! Si vous nous laissez passer, vous savez bien qu'on ne travaillerait pas ! Et on pourrait affirmer au patron que la « liberté du travail » est respectée ! Alors il n'y aurait plus de préalable, et les négociations reprendraient ! » Et d'expliquer avec un air convaincu : « Vous comprenez, nous on approuve tout à fait vos revendications, mais dans notre situation on doit s'efforcer de rester neutres. Ça nous empêche pas de tout faire pour arriver à une conciliation »…
Les réactions sont plutôt vives ; un camarade de la Ligue les prend à partie pour tirer au clair leurs intentions :
« On n'a pas besoin de pont de singe entre les patrons et les travailleurs ! Les revendications sont connues. Les travailleurs sont capables de désigner des délégués pour en discuter avec le patron. Pas besoin d'intermédiaires : ou bien tu es du côté du patron, ou bien tu es du côté des travailleurs. Tu dis que tu es avec nous ; eh bien prenez donc publiquement position dans un communiqué et rejoignez-nous au piquet de grève et aux collectes ! Sinon vous n'avez rien à faire ici à semer la zizanie parmi nous ! ».
Il s'ensuivit un débat animé au cours duquel les grévistes prése_ trouvèrent d'accord avi
Choisir son camp
Hier matin, à l'heure du rassemblement quotidien devant l'usine, une proposition des cadres fut fort mal accueillie par les grévistes.
Ces cadres manifestèrent en effet l'intention d'entrer dans l'établissement et d'y reprendre (théoriquement) le travail, espérant ainsi dégeler le climat ét provoquer une réaction positive de la direction. Tout en objectant que la liberté du travail était assurée par les gendarmes
Le Foe de M. _« Bons
êtes avec nous, ou vous êtes CON
et évolution des esp traduit bien l'ambiance qui règne actuellement à la porte du « Joint Français ». Se refusant à toute initiative qui pourrait être inter-
prétée comme un signe de fai- !
blesse, et en attendant que la | direction se manifeste à nouveau,
mobiles, les grévistes ne cachèrent pas leur hostilité à ce
les grévistes entendent compter projet. leurs alliés.
La presse rapporte le débat le lendemain ; et vendredi les cadres prenaient position sur les revendications des travailleurs et l’attitude de la direction, tout en attaquant les « éléments extérieurs » qui les avaient mouchés ! On ne les a plus guère revus auprès des grilles ! (7).
a nnnee nn s M7) Ce mercredi, c'est aussi la « grande journée nationale d'action » de la direction CGT « contre la répression et les provocations gauchistes » Nous n'en parlons pas ici car ce fut un bide retentissant : un meeting de 400 personnes à Renault et un communiqué à St Brieuc ! A Billancourt, comme en Bretagne, l'hystérie anti-gauchiste ne
paie pas !
En fin de semaine, au piquet de grève, c’est un peu la roütine : 4h 1/2, Th 1/2, 14 h... Les courageux commencent à se compter ! La Taupe Rouge de vendredi explique que Donnat, après avoir échoué dans ses différents coups de force, risque maintenant de jouer la lassitude ; c’est pourquoi, sans relâche, il faut renforcer la grève et développer la solidarité.
Dans Pensemble, le mouvement tient bon. Et le soutien se renforce sans cesse : pendant le week-end, sur les marchés et dans les rues, la population de la ville, déjà plusieurs fois sollicitée, ne semble pas se lasser de notre insistance. L'argent rentre toujours.
Toutefois, chez les enseignants, la solidarité se heurte à l’inertie et au sectarisme des membres du PC qui dirigent la FE Ainsi, au congrès académique du SNES à Rennes, il a fallu toute une bagarre pour faire passer une motion présentée par un camarade du Vau Méno demandant un « front uni sans exclusive » de toutes les organisations progressistes. face à l'offensive des patrons et du pouvoir. Le « sans exclusive » irritait ces dirigeants !
Seuls les militants enseignants révolutionnaires de la Tendance « Ecole Emancipée » et ceux de « Rénovation Syndicale » prennent une position publique de soutien ferme et militant (cf. un communiqué publié le samedi).
Durant ce week-end, les militants de la Ligue vont prendre contact avec les groupes catholiques et diverses organisations, pour faire des propositions sur l'affaire de St Ilan : le prochain week-end, c’est Pâques. Cette trêve de trois jours risque d'être relativement éprouvante pour. les grévistes. Nous proposons donc une intervention massive et spectaculaire contre le stationnement des Gardes Mobiles dans cette école privée subventionnée par la loi Debré. Cette initiative aurait été largement répercutée dans l’opinion publique et aurait ainsi apporté un appui indirect considérable pour la grève du Joint. Mais tous, les uns par crainte, les autres par arrière pensée politique, refusent en expliquant qu'il s’agit d’une diversion. Et nous n'avons pu mettre sur pied qu’un comité de protestation avec une affiche dénonçant l’utilisation d’un établissement scolaire comme base d’appui contre une lutte ouvrière !
Après deux semaines de grève, faisons à nouveau le point : — la direction continue à faire la sourde oreille. Soulignant cet entêtement patronal, un tract CGT-CFDT révèlera qu'une grève de trois semaines
coûterait plus cher au patron que deux années et demi de l'augmentation demandée !
— après l'échec de l'intervention policière, la manifestation de mardi a donné à la grève un coup de fouet en révélant l’ampleur de l’appui local.
— la tentative patronale de s'appuyer sur des jaunes a raté.
— la magouille des cadres s’est soldée elle aussi par un échec.
— l'effort de solidarité se développe régulièrement.
— c'est pourquoi, comme le constate la presse, « il n'apparaît pas que la détermination des grévistes soit particulièrement entamée. On peut méme dire qu’elle s’est renforcée au cours de cette semaine » (O.F. 25-26 mars).
Mais maintenant que la grève semble partie pour durer, tout le problème est de tenir bon et d’appuyer la lutte du Joint sur la mobilisation des travailleurs de la région. C’est pourquoi, dès lundi, la Taupe Rouge propose qu'on discute d’une nouvelle initiative inter-entreprises et lance l’idée
d’une grève régionale de 24 heures, susceptible de déboucher sur une énorme manifestation.
3eme semaine de greve
Lundi : comme en chaque début de samaine, on craint que le patron tente un coup de force. Ce lundi matin, le piquet de grève est donc particulièrement nombreux et animé. Des militants CFDT d’autres entreprises sont venus prêter main forte. Tout se passe bien ! La troisième semaine de grève est partie d’un bon pied.
L’après-midi, à l'inspection du travail commencent deux heures de nouvelles discussions délégués-direction. Aucun résultat : la direction maintient son préalable ! Les délégués le refusent comme ils l’avaient fait savoir le matin même. C'est l'impasse. Ils ressortent furieux : « c’est du cirque, on se fiche de nous » !
Mais à son tour le soutien paysan s’élargit. Le CDJA annonce dans la presse « qu'il prend des dispositions nécessaires afin que les autres agriculteurs du département prennent le relai des syndicalistes agricoles de la région de St Brieuc ».
Et dans l'après-midi, 250 plaquettes de beurre apportées par les paysans sont distribuées gratuitement aux grévistes.
Le lendemain, deux assemblées de militants syndicaux sont prévues (une CGT et une CFDT). Par ailleurs, les directions syndicales s’accrochent assez durement sur les perspectives à donner au mouvement. Pour que la grève trouve son second souffle, il est clair qu'il faut relancer l’action sur le plan local avec le cap des vacances de Pâques. La Taupe avait défendu la proposition d’une grève régionale de 24 heures ; la CFDT, reprenant ce qui venait d’être fait lors du voyage en Lorraine de Pompidou, lance l’idée de deux journées : « Saint Brieuc ville morte » à la veille du week-end pascal.
Mais les autres directions syndicales contrôlées par le PC (CGT et FEN) ne veulent rien entendre et demandent du temps pour réfléchir ! Finalement, devant cette fin de non-recevoir, la CFDT et les militants du comité de soutien décident de faire une journée d'information le jeudi 30 mars.
Ce jour-là, après la réunion d’information au piquet de grève, ce sont 200 à 300 grévistes qui descendent en ville : on « visite » le local du CNPF, on tient deux sit-in aux deux principaux carrefours pour parler de la grève à la population. L'accueil est tout à fait favorable. On remonte au Joint pour une distribution de vivres et on se donne rendez-vous pour l’aprês-midi aux entrées de la ville : il y aura des collectes et des distributions de tracts.
Les flics interviendront près du magasin Escale pour « libérer » la circulation !
Cette journée a fait du bruit. Et les formes de mobilisation utilisées montrent que la détermination des grévistes n’a pas faibli. La presse parle même de « durcissement ». Mais ces activités sont restées limitées aux seuls grévistes du Joint et le problème d’une initiative régionale reste toujours posé.
Vendredi, c’est la « bombe Sabouret », un épisode un peu inattendu marquant déjà certaines inquiétudes du côté du pouvoir. Sabouret, le directeur du cabinet de Fontanet, est maire d’une petite commune voisine, St Cast-le Guilda. Il a reçu les délégués ce vendredi matin. Après une entrevue, il a donné à la presse un communiqué qui critique indirectement l’intransigeance de la direction : « devant cette situation, les pouvoirs publics considèrent que des négociations doivent s'engager le plus vite possible, sans aucun préalable ». Manifestement, le pouvoir et ses représentants locaux commencent à s'inquiéter de cette grève trop longue et trop populaire. Ils souhaitent y mettre un terme.
Mais Richet, le représentant de la direction, malgré tous les efforts de l'Inspection du Travail, « prête à sacrifier son week-end pascal » (!!...), refusera la discussion et regagnera Paris vendredi soir.
On arrive donc à Pâques sans le moindre espoir de débloquer la situation.
Le week-end est long, mais il sera bien rempli par toutes les activités de solidarité.
Samedi, les grévistes reçoivent leur première distribution de fonds
(50F). De son côté, le comité de soutien a décidé une apparition plus spectaculaire sur la marché. Une énorme banderole est tendue sur la place du Théâtre : « Le Joint, 4 semaines de grève. SOLIDARITE ». Elle y restera tout le week-end de Pâques.
Une voiture haut-parleur parcourt la ville, appelant à la solidarité et aux 6 heures pour le Joint avec Paco Ibanez, le mardi 3 avril.
Faisons le point .
— On est maintenant bien installé dans la grève. La direction ne démord pas de ses positions. Mais en face, les travailleurs du Joint ont durci leur mouvement. Les sit-in en ville et les « visites » du CNPF ont révélé une frange de 200-300 grévistes, très décidés, qui n’hésiteront pas devant des actions spectaculaires susceptibles de dynamiser la grève et de la faire connaître. Personne ne semble prêt à céder dans l'immédiat.
— Les représentants locaux du pouvoir commencent à s'inquiéter et jouent la conciliation.
— Mais les premiers tiraillements sur les perspectives de lutte appa: raissent avec le PC et les organisations qu'il contrôle (CGT, FEN). Ces divergences s’approfondiront tout au long de la grève.
— Le problème de l'élargissement régional de la grève se pose avec acuité : si elle reste isolée, la grève risque de pourrir et la solidarité de se tasser.
4eme semaine de grève
Mardi 4 avril :
C’est devenu rituel en début de semaine, on se prévient la veille : « il faudra être nombreux demain au piquet de grève, ils pourraient bien tenter un mauvais coup ». On se retrouve donc à 5h 30.
Au piquet on discute de l'intervention de Sabouret, mais aussi de la nécessité d'envisager un nouveau gros coup régional. Inlassablement, dans la Taupe Rouge comme dans toutes les discussions, nous défendons l’idée de la grève de 24 heures avec manifestation.
Le moral est bon, surtout qu’on sait qu'au magasin Mammouth, les débrayages commencés samedi se poursuivent. Ceux du Joint ne sont plus les seuls à se battre à St Brieuc ! Les grévistes se rendent visite et viennent s'épauler aux cris de « Mammouth-Joint Français, SOLIDARITE ! ».
Le soir, le comité de soutien organise un spectacle : 6 HEURES POUR LE JOINT, avec Paco Ibanez. C’est un succès
le jourle plus long
Mercredi 5 avril : 4 La presse annonce l’arrivée d’un plénipotentiaire de la CGE ! L’intervention de Sabouret semble avoir porté. Mais il faut rester méfiant.
Ce matin, un nouveau défilé est prévu avant la distribution des vivres. On part donc en ville. Place Duguesclin, on fait un sit-in, puis on repart vers le CNPF. Certains proposent de l’occuper. Les camarades de la Ligue expliquent que çà n'offre pas grand intérêt d’enfermer les militants les plus actifs de la grève seuls dans un local pratiquement vide ! Finalement, on remonte au Joint. Là, Le Faucheur prend la parole et invite les grévistes à descendre dans l’après-midi à l'Inspection du Travail pour venir « s’informer » du résultat des négociations.
Mais la distribution des vivres s’est faite à 14 heures. Si bien que la masse des grévistes est rentrée à la maison. Il n’y avait plus qu’une petite dizaine de voitures pour descendre à l'Inspection. Là, on commence à attendre. Une heure après le début des négociations, un délégué sort : ils n’accordent que 19 centimes ! 3 centimes de plus que prévu !!
Alors, très vite, çà commence à bouillir. Le désir se répand d'aller demander aux patrons s'ils ne se foutent pas de notre gueule ! On n’est qu’une trentaine au départ. C’est peu et certains d’entre nous hésitent. Mais finalement, la détermination des autres l'emporte : on commence par envahir l’escalier et le hall, et bien vite on pénètre dans la salle des négociations. Les patrons, les « crassous » comme on les a surnommés ici sont bloqués et ne peuvent plus sortir.
Alors, pour tous ceux qui arrivent, qu’ils soient du Joint ou pas, militants d’autres entreprises, lycéens, tous ceux qui suivent et aident cette grève, c’est un grand moment : on peut enfin directement causer avec les patrons. La frousse et le respect tombent. Tout ce qu'on a sur le cœur, tout ce qu’on doit supporter dans la boite et à la maison parce qu’on n’est qu’un ouvrier, un ouvrier à 80 000 F par mois pour 47 heures de boulot, eh bien, çà sort : il n’est plus question de marchander sur les 3 centimes que Fourt a osé rapporter de Paris après 4 semaines de grève. Les vraies questions surgissent :
— « Dites donc, la grève elle vous coûte pas cher à vous : vous bouffez comme si de rien n’était et pas du chou-fleur depuis 3 semaines à tous les repas ! Pourquoi est-on encore à 47 heures de boulot au Joint? ».
— « Comment tu expliques qu'il y ait tant de différence avec les salaires de Bezons et de chaffoteaux ? ».
— « Dites, monsieur Fourt, est-ce que vous pourriez vivre avec 85 000 F
mois ? ».
Il bredouille que c’est la même chose dans d’autres entreprises ! La colère et l’indignation éclatent devant ces visages constipés qui trouvent encore le moyen de sortir des choses pareilles !
Pendant des heures et des heures, pendant toute la nuit, le « dialogue » va se poursuivre. Toutes celles et tous ceux qui dans les ateliers n’ont que le droit de la fermer, ouvrent la bouche aujourd’hui pour crier à la face des patrons ce que c’est qu’une vie d’ouvrier dans leurs entreprises. L'heure de la revanche a sonné pour tous ceux qui sont victimes des brimades quotidiennes dans l'usine :
— « Tu veux aller pisser ? Demande la permission ! »
— « Tu veux roupiller ? Non, répond à nos questions ! »
Régulièrement, on sort pour laisser les délégués et quelques grévistes discuter : peut-être que cela aura ramolli les directeurs. Mais ils sont butés sur leurs trois centimes !
Vers huit heures du matin, ils réclament un petit dejeuner :
« T'as faim ? Tiens ! Voilà un beau chou-fleur, c’est ce qu'on mange ici depuis trois semaines, alors faut pas faire le difficile ! ».
Et la nuit se passe très vite : devant les patrons ahuris et apeurés, les travailleurs scandent les mots d'ordre de lutte qui ont marqué la grève. Les poings levés, on chante les chants révolutionnaires. Entre temps, on écoute les disques que les copains sont allés chercher.
A dix heures, on apprend que Dubart a demandé au préfet de libérer ses directeurs : les flics vont arriver dans une demi-heure si les patrons ne sont pas relâchés. Une rapide discussion s’engage : est-ce qu’on reste ici pour attendre d'être violemment virés par les flics ou est-ce qu’on descend ? L'idée est lancée de faire un piquet de grève en bas de l'Inspection du Travail. Certains veulent rester avec les « crassous ». La majorité, sur intervention des délégués, descend et se place en chaîne devant l’Inspection. &
Alors arrive un paquet de képis : c’est une première bousculade dans le souterrain de l'Inspection. Puis, c’est un détachement de Gardes Mobiles qui se placé devant l'immeuble. Alors arrive une nouvelle estafette de flics qui passe devant nous et recule devant un couloir à côté : c’est par là qu'ils veulent libérer les 3 directeurs !
On nous avait promis que les négociations continueraient et voilà que les flics essaient de nous enlever les « crassous » ! Une rude colère s'empare de tous ceux qui sont là : des gars se jettent sur la camionette, d’autres s’interposent entre elle et la porte. Çà commence à bousculer ferme.
Alors apparaissent les CRS harnachés de pied en cap (casque, visière, matraque). Cette fois-ci, c'en est trop ! Beaucoup regrettent « d’en avoir pas fait des compteurs à gaz » des trois directeurs. « Si maintenant c'est comme çà qu'ils viennent les chercher !.. Vraiment, ils ne reculent devant rien ! Ils seraient prêts à vous tirer dessus... ». D'ailleurs un délégué CFDT, ramasse un coup de crosse qui lui ouvre le cuir chevelu. Filles et gars sautent à la gorge des CRS en pleurant de rage ! Un gréviste reconnaît son ancien copain d'école et se met à le secouer comme un prunier !...
Le commissaire sent qu’il faut faire vite : la population et les flics du coin se connaissent trop ! Alors, ils embarquent à toute allure les directeurs dans la camionette. Le Faucheur réussit en force à monter dedans avec les « crassous ». Il laisse sa veste entre les mains du commissaire.
Les flics du coin connaissent trop de monde par ici pour être arrogants. Ils refluent très vite devant les injures des grévistes et de la population.
Un camarade prend la parole : « pour affronter les patrons et leurs hordes armées, nous avons besoin de la solidarité des autres travailleurs » : Alors un cri est lancé : à Sambre et Meuse ! Les grévistes partent à Sambre et Meuse. Des délégués CFDT alertés ont convoqué une assemblée des travailleurs : ils débrayent à l'unanimité et reviennent avec le Joint jusqu’à la Préfecture. Mafart nous rejoint aussi bientôt. C’est l’enthousiasme. Les pelouses de la Préfecture sont envahies. Les discussions devaient continuer à la Préfecture. Mais les directeurs traumatisés se sont envolés vers Paris ! La manifestation repart en ville et tient plusieurs sit-in d'explication !
La matin, une Taupe a été diffusée sur les entreprises : face au nouveau piège du patron, une nuit de négociations collectives actives. Les grévistes n’ont pas toléré d’être lanternés par des négociations sur quelques centimes. Leur intervention à l'Inspection du Travail a fait déboucher leur lutte sur le plan national. C’est un tremplin pour une importante mobilisation régionale.
les grena des de flics en tete de manif
Vendredi, les flics sont nerveux au Joint : pour la première fois, ils dispersent le piquet de grève de l’intérieur de l’entreprise à coups de grenades lacrymogènes. Toute la matinée, les jeunes travailleurs les harcèlent. Une gréviste recevra une grenade en plein front : au meeting, elle dénoncera les brutalités policières.
Avec ces enveloppes de grenades, nous constituerons un panneau contre la répression patronale et policière qui sera porté en tête de la manifestation de l'après-midi.
Le cortège est très nombreux. Malgré l'absence des lycéens et des enseignants, il y a plus de monde que le 21 mars. La manifestation se termine Place de la Mairie. Là, aucune prise de parole n’est prévue, seulement une intervention de Le Faucheur pour prêcher la modération aux camarades maoistes qui décident d’un seul coup, comme çà, en fin de manif, de monter au Joint. Les débats vont bon train. Les camarades de la Ligue expliquent qu’il faut maintenant préparer une grève prolongée sur les entreprises de la région et sur le trust :la période est très favorable pour imposer une victoire exemplaire au Joint : c’est une époque pré-électorale et de nombreux conflits durs éclatent par toute la France.
Pour ce qui est de la montée au Joint, oui, il faut l’envisager, mais préparée, organisée. Il faudra saisir l’occasion favorable et y préparer la population par une agitation sur l'opposition même physique à l’intervention des flics contre la grève, sur l’auto-défense ouvrière.
On va maintenant entamer la 5ème semaine de grève :
— le mouvement s’est considérablement durci : après les simulacres de négociations et la provocation des 3 centimes, la réaction ouvrière a été violente.
— l'occupation de l’Inspection du Travail et la séquestration des directeurs n’ont pas fait plier la direction. Mais elles ont donné à la grève une formidable poussée en avant. Alors que les directions de la CGT et de la FEN tergiversaient pour entreprendre une action sur le plan local, Sambre et Meuse et Maffart ont débrayé après l'intervention des flics. Et la manifestation de vendredi a été un gros succès.
— la presse et la radio ont relaté l'événement, brisant ainsi l'isolement relatif dans lequel se trouvait la grève.
— même les cadres ne peuvent s'opposer aux formes plus dures du mouvement. Alors que la CGC nationale avait dès lundi matin protesté contre les mauvais traitements infligés aux trois directeurs, de même que l'UPIA (antenne locale du CNPF), l'UD-CGC des Côtes du Nord a refusé que plainte soit portée contre la « séquestration ». Selon Fortin, responsable CGC local : « il ne s'agissait pas à proprement parler d'une séquestration ».
— le patronat et le pouvoir commencent à prendre l’affaire très au sérieux : ils ne vont pas tarder à contre-attaquer.
Le pouvoir s'inquiète de notre influence dans le mouvement. Ce lundi, il tente une grossière manœuvre d'intimidation : au petit jour, alors qu’ils sortent de chez eux, des camarades sont interpellés et conduits sans ménagements, menottes aux mains, au poste. Mais, arrivés au poste, ils commencent à faire un fameux raffût : « j'exige qu'on me retire tout de suite ces menottes », « j'ai pris des coups, je veux voir un médecin pour qu'il m'examine ». L'un d'eux, reconnaissant un tas de flics de base déjà vus au Joint, se met à les haranguer sur leur rôle de briseurs de grève. Le commissaire perd les pédales, après une fiche d'identité et un grossier interrogatoire, ils sont relâchés. Visiblement, les ordres n'étaient pas très précis ou alors la réaction des militants a été trop énergique ! La nouvelle fait très vite le tour du Joint et de St Brieuc : les protestations affluent. C’est une connerie de plus de Jannin et de ses flics. Un jeune militant CFDT avait subi le même sort quelques heures plus tôt : mais il avait dû rester beaucoup plus longtemps au poste et subir les brimades primaires du 9ème classe : « au trou, ôte des lacets ! ». On retrouvera régulièrement toute la fange en civil de ces poulets aux trousses des militants syndicaux et politiques. Certains tenteront sans succès quelques provocations dans les cafés. Mais c'était surtout très difficile de s’en prendre aux animateurs d’un mouvement d’une telle ampleur. Ce ne sera pas toujours le cas !
Malgré ces tentatives d'intimidation, la Taupe Rouge sort ce matin-là et fait le point de la situation : c’est toute la région qui est aux prises avec les patrons du Joint. Et à ce niveau, il y a trois formes d’action essentielles : la solidarité, la démonstration de rue et la lutte sur les entreprises de la région et du trust. Elle pose aussi le problème des flics au Joint. Il faudra saisir l'occasion d’une démonstration de force exemplaire contre les flics occupant les usines. Enfin, la Taupe révèle — deux heures après — l’arrestation des 2 militants de la Ligue.
Ce lundi, l’UD-CFDT lance l'idée d’une nouvelle initiative régionale et propose aux autres directions syndicales de se réunir dès aujourd’hui pour en discuter. L
Mais le PC n’est pas chaud du tout : la veille, il avait lancé dans ia presse des mises en garde contre les « provocations »
Aujourd’hui, dans la réunion inter-syndicale, sa fraction qui dirige la CGT et la FEN va refuser toute initiative pour la semaine.
Le Faucheur a claqué la porte. Un communiqué inodore est sorti de cette réunion : «décident le principe d'une manifestation départementale pour le début de la semaine prochaine, si une solution positive n'est pas intervenue ».
Le Télégramme commente çà avec pas mal de cynisme : «en fait, il semble que les partisans d'une action modérée et différée l'aient emporté ».…
Brieuc “ontre les arrestations arbitraires S® LV Ÿ aù
le patron prend la plume
Le 11 avril, la direction tente une nouvelle manœuvre de division : ce mardi, tous les grévistes reçoivent une lettre personnelle de Dubaîf : il proteste contre les mauvais traitements infligés à ceux qu’il avait envoyés négocier ; il disqualifie les délégués qui n’ont pu empêcher ces violences ; il fait des propositions directes : 20 centimes maintenant, 20 centimes en octobre au personnel qu’il consultera dès que cela sera possible,
La réaction est unanime : il se fout de nous ! Après 5 semaines, il nous offre à peu de choses près ce qui était prévu de toutes les façons ! La manœuvre de court-circuitage des dirigeants syndicaux échoue ; en masse, les travailleurs remettent les lettres aux délégués. La Taupe Rouge dénoncera cette nouvelle manœuvre patronale et proposera de faire un feu de joie avec ces lettres.
A 10 heures, il y a une réunion des militants CGT. La séance va être orageuse : les jeunes travailleurs connus pour leur combativité sont virés s’ils n’ont pas la carte ! Toute l’artillerie du PC est donnée. Alain Covet et Liliane Thune de la Fédé Chimie sont descendus. Cette dernière n’est d’ailleurs pas une inconnue : au tout début de la grève, elle avait pointé incognito son nez au piquet de grève pour débiner cette forme de lutte. On ne l’a plus revue en public !.. Beaucoup de militants sortent de cette réunion complètement écœurés : on ne leur a parlé que de lassitude, de négociations, de reprise du travail ! Ils viennent furieux à l’'UD-CFDT : certains changent de carte sur le champ ! Le lendemain, le communiqué qui sortira de cette réunion sera éloquent : pas l'ombre d’une proposition concrète ; deux tiers pour dénoncer les « soi-disant défenseurs des travailleurs » ; un tiers pour glorifier l’action de la CGT.
Dans le même esprit, l'Humanité, parue le matin commentait à sa manière la lettre du patron :
« La direction s’en est tenue à rappeler pratiquement les propositions déjà formulées : 3,5% d'augmentation avec un minimum de 20 centimes de l'heure auxquels pourrait s'ajouter une augmentation semblable en octobre (cette deuxième mesure paraît plus ferme cependant que les éventualités formulées jusqu'à présent) ».
Ainsi la proposition patronale est « plus ferme » que ce qui avait été proposé auparavant ! La direction du PC serait tellement heureuse de voir s’arrêter le conflit, même sur des miettes qu’elle guette dans les déclarations patronales la moindre chose qui pourrait ressembler à un progrès.
Mais la réaction des grévistes sera heureusement beaucoup plus énergique. Mercredi, un meeting est prévu en début d'après-midi à Charner sil est demandé à chacun d’apporter sa lettre.
A 14 heures, les grévistes sont nombreux : ils sont venus apporter leur lettre, mais aussi. au ravitaillement. Le Faucheur commente la lettre de la direction : «cette direction se contente une fois de plus d'octroyer 8 centimes supplémentaires par rapport à deux échéances minimum d'augmentations qui sont déjà connues par l'ensemble des travailleurs ».
Alors, pour bien montrer le peu de cas qu’on fait de la prose de Dubart, on se rend à la Préfecture pour remettre tout le paquet de lettres au préfet. Il pourra aussi faire la commission aux patrons : s’ils veulent voir s'arrêter le conflit, il faudra qu'ils fassent des propositions diantrement plus con-
Après la manifestation, il y a la plus importante distribution de viande de la grève. Les délégués CGT étaient absents de cette journée : la CFDT les avait mis au pied du mur pour cette « marche » sur la Préfecture.
Toutefois, le soir, une intersyndicale se réunit et décide enfin pour le 18 avril une manifestation avec débrayage à partir de 16 heures.
l'escalade de 1a solidarité
De tous les coins de la région affluent les collectes, les vivres et les communiqués de solidarité :
— au lycée Vau Meno , des enseignants décident de verser un minimum de 1000 F par jour et par personne pour la grève du Joint. L'Ecole Emancipée et Rénovation Syndicale appeleront à suivre cet exemple qui sera repris dans d’autres établissements.
— Le SGEN-CFDT lance un mot d’ordre de débrayage pour la manifestation du 18, mais la FEN ne suivra pas.
— Les lycéens (malgré le blocage de quelques militant maos) lancent l'opération « carte de soutien » : la petite carte aura un rw ».4nd succès. Les grévistes la colleront sue leur voiture. Elle ser: reprise ptus tard pour l'intervention le jour du referendum.
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— Chez les paysans, le CNJA annonce qu'il lance une campagne d'information et de mobilisation pour le soutien au Joint dans tous les « centres cantonnaux » ; et il appelle les jeunes agriculteurs à se préparer à une éventuelle manifestation intersyndicale.
— De son côté, la FDSEA les invite à rentrer dans les comités de soutien et à participer à la manifestation du 18.
La presse reprend une importante déclaration de Jean Le Floch, responsable FDSEA, parue dans le « Trait d'Union » :
«— Pouvons-nous accepter de voir nos frères et demain nos enfants avec des salaires tels que ceux du Joint Français ? (...)
— Pouvons-nous accepter de voir les patrons du Joint Français trainer les délégués syndicaux devant les tribunaux et par ailleurs utiliser la force publique pour casser cette grève ?
En nous déclarant solidaires des ouvriers du Joint Français, nous avons répondu NON ! ».
— Le Parti Socialiste, lui aussi, annonce dans son journal, « L'Unité », qu’il entend lancer une campagne de solidarité.
— On apprend même que 50 prêtres ont fait une déclaration en faveur des grévistes : «ous appelons les chrétiens à un effort réel de compréhension et de solidarité ».
— Mais une drôle de voix va se mêler elle aussi au chœur de la solidarité ; elle vient du camp d’en face et sera accueillie avec surprise : c’est celle. du comité local de l’UDR :
« L'attitude de la direction nous paraît insoutenable (sic), puisqu'au lieu de tout mettre en œuvre pour résoudre le conflit, il semble bien que son action n'ait contribué qu'à jeter de l'huile sur le feu » !
Et on verra Charles, le député godillot du coin, qui venait de rencontrer Sabouret et Dubart déclarer qu’il comprenait à la fois :
« les souffrances et les difficultés. des familles et les difficultés que l'entreprise doit surmonter pour rester compétitive » !!
Ainsi, à l'approche du referendum, les canailles de l’'UDR prennent gentiment à partie leurs grands copains de toujours : les patrons de la CGE. Cela montre à quel point cette grève combative et populaire les inquiète et risque de les gêner dans leurs visées électorales. Mais les grévistes ne sont pas dupes des déclarations de ces faux amis de la Ilème heure : qui a envoyé les flics contre le Joint? Qui dirige les matraqueurs d'ouvrières ? …
La solidarité a donc connu un développement prodigieux : le 13 avril, le CCP Perennez a reçu 13 millions. Et le chiffre va monter très vite.
Mais la grève apparait deplus en plus comme un événement national : l'occupation de l'Inspection du Travail, les heurts entre les grévistes et les flics ont sensibilisé l’opinion publique. Il s’est donc crée un terrain favorable pour un élargissement national de la solidarité : le mardi 11 avril, le Comité de soutien de St-Brieuc décide d'élargir la solidarité en diffusant un appel au niveau national. La direction nationalede la Ligue Communiste appuie l'initiative et prend tous les contacts unitaires en vue de constituer un Comité National de Soutien aux travailleurs du Joint Français.
Mais ses efforts vont se heurter à l’incompréhension flegmatique de Lutte Ouvrière et aux préoccupations boutiquières du PSU déchiré par ses conflits internes. La proposition reste donc au point mort.
la solidarité paysanne
Del gran qu prete fn tement normales ; elle brandit toujours la menace de fermeture de la boite ! |
* Mais cette fermeté cache mal les problèmes auxq: elle confrontée ; où le pontqols, où RENNES A OU ons,la
d'en finir, et donc de
* Du côté des grévistes, mort ne HDI pu. Interriewé par le Télégramme, l’un d'eux déclare « c'est ur mais pas fait 5 semaines de grève.pour rien ».
PT à PE uen * Mais maintenant le problème de l'élargissement est posé ::
on"
— popularisation at de la lutte sur le trust. La presse elle-même en effet s'étonne : « le mouvement de solidarité qui se développe à travers le pays curieusement n'a pas encore gagné Bezons ! », l’autre usine du Joint Français (Télégramme 17 avril).
6ème semaine: nouvelle
mobilisation régionale
Lundi 17 avril, le piquet de grève est là de bonne heure comme en chaque début de semaine. Mais tout est calme. Les grévistes vont recevoir leur troisième billet de 50 F. : le fonds de solidarité capitalise 18 millions.
On commente la prose du ministre Pleven, parue dans sa sublime feuille de chou régionale : « le petit bleu des Côtes-du-Nord ». Il faut dire qu’elle est particulièrement gratinée : il en appelle à la « majorité silencieuse » :
«.… le personnel parait scindé en deux tendances numériquement inégales. Une première tendance, qui semble nettement minoritaire, mais qui est bruyante, active répond avec ardeur à tous les mots d'ordre, qu'ils viennent de M. Le Faucheur, responsable départemental de la CFDT, ou de fractions politiques telles la Ligue Communiste qui, depuis son début, cherchent à utiliser la grève à leur profit, repousse tout compromis.
L'autre tendance qui, pour être silencieuse, parait cependant majoritaire déplore la politisation de la grève, les excès de langage, les actions irresponsables (...) ».
« Il faudrait trouver le moyen, de consulter les « silencieux » car ils ont aussi leur mot à dire, et un mot qui pourrait s'avérer décisif» !!
Mais laissons Pleven à ses rêves bleus, et revenons au piquet de grève où l’on discute activement de la manifestation du lendemain. Chacun la prépare à sa façon :
— la direction de la CGT appelle une nouvelle fois à la vigilance
— quant à la direction de la FEN, soucieuse... de la bourse des enseignants, elle explique qu’ « il ne lui apparaît pas souhaitable » de faire grève ce jour-là et elle les invite à « ne pas perdre une journée de travail » !.…
Mais , quelles que soient les manœuvres de la fraction du PC les appels à la manifestation venus de tous les secteurs annoncent un rassemblement d’une étonnante ampleur : même le CID UNATI s’est décidé à y appeler !
Mardi, la réalité dépasse les promesses. C’est bien entre 12 000 et 15 000 participants qui se pressèrent place Robien et. jusqu’à la mairie ! Les grévistes du Joint partirent de l’entreprise, firent un détour pour accrocher les lycéens de Rabelais, récolteront au passage ceux de Renan et
uchérent sur une place déjà noire de travailleurs et de jeunes.
La situation politique pre-referendum, la mobilisation exceptionnelle, les expériences de deux manifestations au CNPF et à la mairie offraient l'occasion d’asséner au pouvoir et à ses flics des coups redoutables : l’occasion était là de faire payer cher au pouvoir l’occupation de l’usine, l’occasion était là d'engager les travailleurs dans un affrontement avantageux contre les flics intervenant systématiquement contre leur lutte. Deux Taupes Rouges avaient expliqué sur le Joint et sur les autres entreprises la nécessité et l'intérêt pour le renforcement du mouvement et l'expérience des travailleurs d’une montée au Joint : en effet face à 12 000 manifestants encerclant le Joint, le pouvoir était confronté à deux solutions également catastrophiques. Soit, soucieux de la paix sociale à la veille du referendum il terrait ses flics : et g'#tait une sacrée grande première d’une opération de masse des travailleu# contre les bandes armées du capital :la
leçon aurait été lourde de conséquences pour les luttes à venir. Soit, il interdisait les accès au Joint et il prenait alors le risque et la responsabilité d’affrontements difficilement « supportables » à la veille du referendum : c'était cette grande expérience de riposte de masse contre les flics oceupant les usines qu’une brochette de dirigeants syndicaux a sabotée par quelques décisions de couloir dans le dos des grévistes et de tous les travaïfleurs. La direction CGT était bien sûr violemment hostile à cette épreuve de force ; les militants CFDT les plus liés à la lutte sentaient bien qu’il y avait là une escalade nécessaire à prendre en charge. Mais ils furent balayés par l’aile capitularde qui se rallia aux positions des directions CGT et FEN.
Le cortège échouera donc une fois de plus place de la mairie : mais les mots d’ordre pendant une demi-heure imposent le silence aux dirigeants syndicaux perchés sur le balcon. Le Faucheur lui-même se tait ! C’est le « non-gréviste » Corre, responsable de la FEN, qui essaiera de raisonner les jeunes qui appellent au Joint !
Finalement, la campagne paniquarde menée par les directions syndicales aura raison de la combativité ouvrière : les travailleurs hésitent et nous pensons qu'il est faux de déborder avec la seule jeunesse scolarisée !
Les discussions seront longues et chaudes sur la place de la mairie : nous avons manqué une grande occasion de coincer le pouvoir en cette semaine du referendum. Toutefois patron et pouvoir n’en sont pas moins impressionnés par l’ampleur de la manifestation !
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LIMITES DE SOU
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idum Pompidou ! ale au Joint !
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L'incroyable mouvement de solidarité qui s'est développé depuis six «maines a donc débouché hier sur la plus grosse manifestation de rue que S/ Brieuc ait connue :
et si les responsables syndicaux avaient su profiter de l'impasse dans uquelle se trouve le pourvoir jusqu'à dimanche, nous pouvions lui infliger ine baffe monumentale. Hier, le pouvoir était obligé de laisser encerclé le Joint Français par 12 000 manifestants :
— il ne pouvait pas intervenir violemment sans risquer une riposte natioiale à cette nouvelle agression, catastrophique pour sa campagne ‘lectorale ;
— nous avions donc la possibilité de faire la démonstration de notre l'orce là où le patron veut faire un exemple de répression.
Nous avions la possibilité de renforcer ainsi la détermination de 12 000 ravailleurs contre l'intransigeance patronale et la répression policière. ‘’était un avertissement formidable aux petits copains des patrons de la °GE ! Forts de 12 000 travailleurs et jeunes, nous pouvions faire du Joint- Français : un premier point de résistance victorieux, aux agressions armées des patrons et du pouvoir contre les grèves. Alors au Joint, 12 000 travaileurs et jeunes disaient : « Non, vous ne casserez pas nos luttes avec la imple menace de vos flics. Oui, nous nous préparons à résister à vos bandes armées ».
— et nous disons à certains responsables syndicaux, qui s'échinent beau- -oup plus à cultiver la peur du gendarme qu'à préparer les travailleurs à k'organiser contre les attaques policières qui menacent leurs revendications t leurs luttes :
« Oui, les patrons devant la nouvelle combativité ouvrière qui a éclate hier encore dans la rue, seront tentés d'utiliser l'intervention de leurs CRS : ls les « élèvent » pour ça !
Si nous ne nous préparons pas à résister à ces bandes armées, si les vatrons et le pouvoir ne sentent pas que des méthodes policières risquent l'entrainer des affrontements très dangereux pour eux pourquoi s'arréteraient-ils ?
Si nous ne nous préparons pas à mettre le oh là à ces agressions il suffira bientôt aux patrons de montrer leurs flics pour nous faire taire ! ».
l'OUTE FAIBLESSE CONTRE LA REPRESSION RENFORCE LA RE- PRESSION *
Encore une fois, hier nous étions dans la meilleure situation pour obliger les patrons à cacher leurs flics ou à risquer le déclenchement d'un extraordinaire mouvement national contre les méthodes policières. C'était surtout faire prendre conscience à ces 12 000 travailleurs et jeunes de leur force. force même face aux flics : c'était renforcer leur volonté de se préparer à la résistance contre ces chiens du capital : et voilà des « leçons de chose » qui marquent les patrons.
LA LUTTE CONTINUE JUSQU'A LA VICTOIRE
Jusqu'à présent le développement du mouvement a été plus fort que les erreurs et les capitulations de certains responsables ouvriers. Et sans négliser les indispensables critiques de ces capitulations, travailleurs et militants ‘lonneront la priorité aux nouvelles tâches qui s'imposent pour que ce formidable mouvement fasse plier la CGE.
LA LANGAGE DE LA GREVE
Seguy vient de révéler que le patronat se dotait d'un « fond anti-grève ». Cette initiative de nos exploiteurs montre que eux savent se serrer les coudes pour défendre par tous les moyens leurs intérêts scandaleux de maîtres du capital. Elle montre que, dans une lute, la solidarité matérielle est indispensable pour pouvoir tenir, mais qu'elle demeure bien insuffisante pour vaincre. Mais fric contre fric, nous ne faisons pas le poids ! La seule arme qui neutralisera les fonds anti-grèves et les interventions policiè res, c’est bien la grève, susceptible de s'étendre sur toute une région ou sur toutes les ramifications d’un trust selon la puissance ou les liaisons de l'ennemi ! C'est ce que n'ont pas compris les dirigeants du syndicat enseiynant FEN qui opposent la possibilité de collectes à la nécessité de débrayages de solidarité. Les collectes, il faut les continuer, les manifesta tions, il faut les développer en leur donnant des objectifs qui consolident notre rapport de force sur les patrons et leurs flics. Mais le véritable rapport de force, il se créera sur les entreprises : l’arme des travailleurs, c’est bien la grève. Notre objectif est donc bien toujours de préparer une grève générale reconductible sur la région et sur le trust CGE.
NOUS NE TOMBERONS PAS DANS LE PANNEAU ELECTORAL
L'Europe des travailleurs, nos revendications sortiront de luttes efficaces comme celle du Joint contre les trusts internationaux comme la CGE, et pas d’un oui ou d'un non à la farce du plébiscite de Pompidou. La lutte du Joint est devenue celle de tous les travailleurs : tous les travailleurs, dimanche, opposeront au piège grossier du referendum leur solidarité à la lutte du Joint. Toutes les organisations, tous les militants qui sont partie prenante de la lutte exemplaire du Joint préparent dès maintenant le « Boycott Joint-Français » de la farce Pompidou.
Les militants de la Ligue Communiste prennent tous les contacts pour CRT un « Boycott actif Joint-Français » à St Brieuc et sur toute la ‘rance.
DCE P AE « BOYCOTT JOINT FRANCAIS» DU REFERENDUM
BI
RER LA GREVE GENERALE SUR LA REGION ET SUR LE
LIGUE COMMUNISTE-ST BRIEUC
l'‘‘espoir d'une solution’?
Le lendemain après-midi, le préfet reçoit les délégués. Il leur fait alors savoir qu’il est chargé (depuis vendredi !..) de rétablir les contacts entre grévistes et direction. Il propose un plan « miracle » aux deux parties : 20 cts tout de suite plus 10 en juillet plus 10 en octobre ! Ce sont les propositions faites par la direction dans sa « lettre individuelle » la semaine dernière : il y a juste 10 centimes qui se sont avancés d’un mois ! Et il demande un vote là-dessus. « S'il n'a pas lieu, pour moi il n’y aura plus de médiation. C’est à chacun de décider si les propositions sont ou ne sont pas acceptables. Si la majorité se prononce en faveur de la reprise du travail, il ne restera qu'à s'incliner ! ». Jannin (Ouest France : 20 avril).
Pour essayer de faire passer la pilule, il ajoute qu’il... ne croit pas à la fermeture. (Merçi patron !)
Les délégués sortent furieux de chez Jannin et convoquent les travailleurs pour le lendemain à 10 heures.
Et le lendemain matin, la presse publie une interview de Dubart qui affirme : « 50 centimes d’un seul coup ? il ne peut en être question, ni même en deux fois... il ne faut pas attendre de concession impor tante » (Jeudi 20 avril). On verra ça !..
Ainsi la manœuvre apparait dans toute sa splendeur : l'initiative de Jannin n’est qu’une vulgaire opération électorale visant à démobiliser l’opinion en faisant croire que des négociations sont ouvertes. (Vous voyez bien : là-bas les choses sont en train de s'arranger : ils vont négocier.). En réalité la déclaration de Dubart montre bien ce qu’il en est !
A 10 heures au meeting : Le Faucheur est ferme : « On ne vote pas sur du vide » ; Le Mevel et Daniel (CGT) sont plus ambigus : Le Mevel explique que peut-être finalement, on pourrait considérer que 40 centimes — à condition de les avoir tout de suite — ça ne serait déjà pas si mal...
Daniel rappelle qu'il faut tenir compte de l’opinion de tous les grévistes : c’est un appel déguisé à une consultation des grévistes passifs (comme Pleven venait de la demander la veille) : mais ce passage de son discours se perd dans le brouhaha. Malheureusement la presse et le préfet s’empareront des 40 centimes pour forcer les grévistes à discuter sur un minimum.
Quelqu'un demande un vote : ce n’est qu’un hurlement de tous les présents ! Le Faucheur propose alors d’aller en discuter à la préfecture. Les délégués CGT comme depuis le début se font tirer l'oreille. La manif s'organise et, comme à chaque fois, ils rattrapent le cortège en courant ! Aujourd’hui elle est particulièrement combative pour affirmer le refus des propositions patronales transmises par le préfet.
Jannin ne peut pas nous recevoir immédiatement : on se donne rendezvous pour 14 heures. L’après-midi, devant le préfet, les délégués CGT réin-
troduiront leur proposition de 40 centimes tout de suite. Non contestée par la CFDT, ça va devenir la coqueluche de toute la presse !.. Enfin ça y est, on entrevoit « l'espoir d’une solution » !
Le télégramme reprend une déclaration de Le Mevel :
« Ce genre de proposition trouverait un large écho auprès du personnel et des discussions valables pourraient alors s'engager ».
Que s'est-il donc passé, pour que les délégués — sans la moindre concession patronale, sans le moindre fait nouveau — proposent eux-mêmes de négocier, sur la base de 40 centimes en réduisant de leur propre chef les revendications des grévistes ?
C’est malheureusement facile à comprendre :
— La direction de la CGT veut en finir avec cette grève qu’elle ne contrôle pas et qui la dépasse. Fait significatif : pendant les 4 jours qu’a duré le congrès CGT qui s’est tenu à ce moment PAS UNE SEULE FOIS ON N’A PARLE DE LA GREVE DU JOINT, alors qu’elle remplissait les colonnes des journaux. C’est pourquoi elle est à l’affût de la moindre occasion d’en finir. Et quand il n’y a pas d'occasion elle est prête à en fabriquer une elle-même.
— La direction de la CFDT a cédé, et elle a accepté de cautionner cette proposition qui sera présentée comme celle des directions syndicales.
Or châtrer soi-même — en cours de grève — une partie de sa revendication, cela ne peut-être interprêté que comme un signe de faiblesse. Cela n° correspond pas du tout au rapport de forces qui s’est créé dans la lutte
(8) La preuve en est que le résultat final de la grève dépassera largement cette proposi tion syndicale de compromis.
solidarité: de plus en plus fort toute 1a bretagne avec le joint
La solidarité continue régulièrement à s’étendre.'Les sommes collectées -sont.-de plusen plus importantes :
* Au meeting de la Ligue Communiste à Paris, vendredi dernier un camarade est venu expliquer le sens de la grève du Joint, et des diapos sur la grève ont été projetées. À la sortie, plus d’un demi-million a été collecté.
* Une délégation est arrivée de Morlaix en apportant 1 million
* Une délégation de l’usine Girosteel du Bourget a, elle aussi, apporté 1/2 million. Les ouvriers de cette usine viennent de sortir d’une grève victorieuse de 7 semaines, où la solidarité a joué un rôle décisif. Ce geste prend valeur de symbole de la solidarité ouvrière.
Partout les initiatives se multiplient : galas de solidarité, tournois sportifs inter-écoles, surboums..
* Dans toute la Bretagne, les Comités de soutien fleurissent. Samedi après-midi se tient une réunion des responsables des Comités de soutien de toute la région : elle décide d'organiser un énorme gala régional : mais cela restera à l’état de projet, faute d’artistes nationaux disponibles
Dans ce contexte il est plus que jamais possible et vital d'élargir au plan national la campagne de solidarité : Samedi le Comité de Soutien de St- Brieuc a lancé un deuxième appel :
«… Le Comité de soutien de St-Brieuc fait appel à toutes les organisations participant déjà localement à la solidarité pour constituer un Comité de soutien national pour la victoire du « Joint ». Il va de soi que les organisations non encore impliquées localement dans le Comité de soutien sont invitées à s'associer à cette initiative ».
Mais les directions des différentes organisations contactées en ce sens par le f sent *
trois travailleurs de Girosteel amenant 500.000 francs à St-Brieuc
le boomerang
SAINT-BRIEUC ER:
Les Briochins davantage préoccupés par le conflit du «Joint-Français » que par le « référendum >»
Le referendum de Pompidou c'était au départ une grossière manœuvre digne d’un politicien de sous-préfecture : l'unité de la « gauche » semble se ressouder : je vais les faire voter sur un point où ils ne sont pas d’accord ! Le chômage augmente, les prix grimpent, des luttes ouvrières éclatent un peu partout : je vais faire voter tout le monde sur l’Europe, ça leur changera les idées. s
Un tract de la Ligue, diffusé dans la rue commerçante de St-Brieuc dénoncera le piège grossier de Pompidou. Une affiche opposant le soutien aux luttes ouvrières à la farce électorale a été collée toute la semaine.
+ À St-Brieuc' le Comité de soutien se réunit et décide de préparer une présence sur tous les bureaux de vote sur le thème : « pas de trève électorale pour la solidarité ».
La carte de soutien signée du Comité de grève et du Comité de soutien sera réimprimée par l’atelier municipal.
Le dimanche, 6 bureaux de vote sont couverts par le Comité de soutien l’accueil est très favorable. Près de 700 000 A. Francs seront récoltés
Le soir, on apprendra avec plaisir la claque monumentale ramassée par Pompidou, ce monarque trop sûr de lui et de ses grosses ficelles !
Ce week-end électoral a été celui de la solidarité .
— Vendredi le Fonds de solidarité totalisait 26 millions — Lundi, il dépasse le cap des 36 millions !
Entre 6.500 et 7.000 F
récoltés pour les grévistes du « Joint »
devant les bureaux de voie
Le comité de soutien aux grévistes du « Joint Français » avait organisé, hier, une vaste opération destinée à collecter des fonds.
C'est ainsi que, à la porte de nombreux bureaux de vote, les électeurs ont été sollicités per des quêteurs, parmi lesquels on remarquait l'écrivein Leuis Guilloux.
L'opération a rapporté entre 6.500 et 7.000 francs.
la colère monte
Mardi 25 avril. Ce jour-là, comme chaque jour désormais amènera sa foule de témoignages de soutien : * les travailleurs de la Delle Alsthom à St-Ouen envoient un communiqué de solidarité militante face à la direction du même trust :
«Les travailleurs de Delle Alsthom à St-Ouen (usine du trust CGE), menacés de licenciement, occupant les bureaux de la Direction depuis le 20 avril pour obtenir 4 mois d'indemnisation pour ceux qui quittent l'usine, adressent à leurs camarades du Joint Français à St-Brieuc un fraternel salut.
A St-Ouen comme à St-Brieuc, nous ferons reculer la CGE.
Vive les travailleurs qui luttent pour le maintien de leurs revendications
et le maintien de leur établissement » St-Ouen, le 24 avril 1972 ».
* le fonds de solidarité atteint maintenant 40 millions.
* les témoignages de soutien prennent parfois des formes modestes, mais qui chauffent le cœur : comme les élèves du CET Victor Rault, qui — faute d’argent de poche — se privent du pain et du chocolat de leur 4 heures et les expédient aux grévistes « en espérant que notre modeste geste, associé à toutes les aides vous aidera à passer cette période difficile »…
Les grévistes sont conscients de l'immense sympathie qui porte leur mouvement. Mais l’action stagne. Ça barde encore avec les directions CGT et FEN : on ne voit pas se préparer la grande mobilisation régionale qui pourrait frapper un grand coup face aux patrons et au pouvoir.
Alors encore une fois les grévistes sentent qu’il faut prendre l'initiative qui va forcer l'élargissement ou faire réfléchir la Direction.
Ecoutons un camarade raconter ces deux journées mouvementées :
« On est descendu encore une fois en ville : l'ambiance y était : Rue de Couedic, ça tourne vers le C N.P.F.. Ce coup- ci on sent qu'on ne fera pas du lèche-vitrines ! Tout le monde s’est engouffré dans la belle salle de réunions des patrons. C'est terrible pour tenir un meeting. Monsieur Henry, le responsable de l'endroit est arrivé alors, encadré à la tribune par 4 grévistes, il a essayé d'expliquer qu'il avait fait tout ce qu ‘il avait pu !
Alors on a commencé à l'interpeller :
— « ben alors Henry tu baratines ! Tu brasses du vent ! À quoi tu sers ici? ». Il n’y avait pas grand chose à tirer de lui, mais on était là eton y est resté un moment ! On est allé chercher les diapos sur la grève. Kerjuil était là ; il est allé chercher sa guitare !.… Mais voilà Monsieur Henry qui se fâche, parce qu'on laisse tomber de la cendre sur sa moquette !
— 4 va chercher des cendriers ! eh Joseph ! ».
— « et puis dis, c'est nous qui la payons la moquette ! ».
Il parle d'aller chercher les flics. Alors qu'est-ce qu'on fait ? On ne va pas réveillonner ici ! Une idée est lancée : il doit y avoir une intersyndicale l'après-midi : pourquoi est ce que les responsables syndicaux ne viendraient pas discuter là avec nous de la suite de l'action ? Les délégués CFDT présents ont pris prétexte de ce que les responsables CGT n'accepteraient jamais, pour appeler à sortir. C'était pourtant une bonne occasion
de discuter ensemble de la poursuite du mouvement ou de faire la preuve que les directions CGT et FEN refusaient vraiment le débat devant les grévistes, et avaient peur d'occuper le CNPF parce que c'était « illégal » !
Le lendemain, on a senti que l'athmosphère de la grève se tendait de plus en plus. Depuis des semaines les patrons ne voulaient rien savoir, et amusaient régulièrement tout le monde avec des propositions-bidon. Alors la colère commençait à monter.
Une fois de plus le préfet Jannin a raconté que Sabouret avait établi un nouveau « plan de médiation ». Les délégués devaient aller en discuter. Mais cette fois-ci tout le piquet de grève les a accompagné...
Au bout de deux heures, ils sont ressortis la mine défaite : Sabouret proposait d'avancer les 20 centimes d'octobre en juillet ! Et voilà ! Et encore il n'était même pas sûr que la CGE accepterait…
— « ils se foutent vraiment de notre gueule ! » — « ils veulent que ça barde, mais ils vont être servis ! »
La rage commence à s'emparer des militants qui portaient cette grève depuis 7 semaines. Et des idées ont commencé à germer, des discussions sur ce qu'il fallait faire. On s'est donné rendez-vous à Charner.
Mais des voitures avaient circulé. Des copains étaient venu nous prévenir qu'on avait reconnu celle de Donnat et de ses secrétaires devant le CNPF.
Et s'ils étaient là-dedans ces pourris ? C'est vite vérifié ! Et dix voitures dégringolent vers l'U.P.L.A..
Henry se pointe.
— « tu héberges Donnat et les jaunes ? ». — « tu brises notre grève ? Ordure ! ».
Il n'a pas retenu longtemps la porte. D'autant plus que Donnat est rappliqué à son secours ! Alors on a commencé à lui poser des questions :
— « Ah, te revoilà ! Alors qu'est-ce qu'on fouine ici ?
— c'est mon syndicat !
— ah bon ! Et qu'est-ce qu'il pense de notre grève ton syndicat ?
— je ne peux rien !
— c'est peut-être vrai, mais tu vas nous servir d'otage, en attendant quelqu ‘un qui peut quelque chose... ».
Le Faucheur et Nicolo arrivent : « On n'a plus le temps de bouffer nom de Dieu». Et très vite on a vu pointer les crosses des gardes mobiles !Ilsne perdaient pas de temps ! Ils étaient persuadés qu'il n'y avait que quelques excités et des « éléments extérieurs » à faire un coup pareil !
Alors Le Faucheur a piqué son coup de sang. Il a foncé droit sur le capitaine : « vous allez me foutre le camp, ou me passer sur le corps ! ».
Henry et Saüer ont voulu éviter le vinaigre et ils ont dit qu'ils ne les avaient _pas appelés - alors les casques se sont retirés.
Mais Donnat avait perdu la parole : on l'a assis à une table ; on s'est assis autour ; mais c'était le mutisme complet ! Les délégués CFDT se sont réunis alors à part et sans consulter personne ils sont venus chercher Donnat et l'ont libéré ».
On pouvait effectivement discuter s’il était juste ou pas dans ces conditions de continuer la séquestration (11). Mais la méthode utilisée fait bon marché de l'avis des grévistes.
Donnat pourra donc s’en aller... à pied, car un pneu de sa voiture a été dégonflé !
Darant de tels « événements » la presse briochine du lendemain s'inqu .
« la grève dure maintenant depuis près de sept semaines et, après la déception d'hier matin, on imagine mal comment elle s'achèvera ».
nouvelles négociations nouvelles manoeuvres
Le pouvoir est maintenant pressé d’en finir : les demi-propositions de Jannin n’ont fait que renforcer la détermination des grévistes et l’exaspération de la population ! L'argent de la solidarité arrive à flots. Des manifestations du premier Mai vont se faire sous le signe de la grève du Joint... Il est temps d’« arrêter les dégats » : après la giffle du referendum, le gouvernement n’est pas tenté par une nouvelle épreuve.
Alors c’est Jacques de Montalais, qui ouvre le feu jeudi 27 avril dans la Nation, organe central de l’UDR : dans son éditorial il dénonce « la funeste et incompréhensible attitude des dirigeants de l'usine le Joint Français à St-Brieuc ». Quand on sait qu’à cette direction se trouvent des ténors du CNPF Ambroise Roux et plus récemment Paul Huvelin, on mesure l’importance de l'affaire ! La grève du Joint a divisé les capitalistes sur l'attitude à adopter. Les uns et les autres sont guidés par les mêmes intérêts ; c'est sur la tactique qu'ils diffèrent : les uns veulent faire un exemple de fermeté les autres pensent que le moment est mal choisi et ont peur des répercussions sociales et politiques de la prolongation d’un tel conflit.
Vendredi on va voir le ministre Pleven emprunter les sabots de Montalais : devant le Conseil général à St-Brieuc, et l’attaque en règle des « élus démocratiques ». Un résolution est présentée condamnant l’intransigeance patronale et accordant 100 F. à chaqüe gréviste. Pleven votera cette motion ! Dans les couloirs il est harponné par Quimper (PC) et Le Foll (PSU). Il prend contact avec son copain Fontanet qui accepte d'offrir ses locaux parisiens pour une discussion directe délégués-patrons !
Décidément, ce vendredi, il y a de la négociation dans l'air. Cette agitation dans les milieux dirigeants prouve que la détermination des grévistes est entrain de porter ses fruits. Mais en même temps, si l’on semble s'approcher du but, il ne faut pas se relâcher. Attention aux risques de démobilisation.
La Taupe Rouge distribuée à la Maison du Peuple ou doit se tenir un meeting d’information, insiste sur la nécessité de faire peser sur les négociations qui s'engagent la préparation d’une nouvelle mobilisation. En même temps pour la première fois elle critique sévèrement l'attitude de la direction CGT : la veille en effet, un responsable CGT au piquet de grève avait ostensiblement insisté sur la nécessité de négocier sur la base de 40 centimes tout de suite, et se répandai! «n propos démobilisateurs.
(AUDE FOUT
Supe Rouge 1°454. Direct puble:£ Michaloux
Tod de négocia lions va la bla
Aan com obidation cle notre fresition
ÇA S'AFFOLE DU COTE DES GODILLOTS
Oui Monsieur Sauer (petit coq local du CNPF) la patience des grévistes et de tous ceux qui les soutiennent a des limites : le Pouvoir vient subi tement de le comprendre : le boycott du referendum lui a infligé déjà une rude baffe électorale : il redoute à présent que le Joint renforcé par la lutte de l'Alsthom (St-Ouen) reprise par les manifestations du ler Mai ne relance l'offensive ouvrière ; alors, ça fait machine arrière à toute berzingue. « Jannin la matraque » tout surpris d'avoir été une pauvre marionnette entre la CGE, le pouvoir et la force déterminée des travailleurs a beau déclarer — l'inconscient ! — qu'il « comprend les patrons », le Pouvoir et ses ministres comprennent eux qu'ils courent à une épreuve de force qu'il vaut mieux éviter parce que la colère et la solidarité sont telles maintenant dans la région qu'il a de grandes chances de la perdre !
Alors de Montalais, le plumitif du canard des godillots : « la Nation ». pond une déclaration hallucinante : « la funeste et incompréhensible atti. tude des dirigeants de l'usine le Joint Français à St-Brieuc ». Il reprend tous les arguments des grévistes : ça sent la récupération à plein nez mais ça nous donne raison ; l'UDR a bien réalisé que toute une région lui échappait.
GRACE À LA DETERMINATION DES GREVISTES
Il ne fait aucun doute que le nouveau ton du pouvoir est une nouvelle victoire des actions directes des grévistes de mardi et mercredi. Elles ont montré notre volonté de passer, avec l'appui et la compréhension de l'opinion publique à un nouveau stade de la lutte. Il fallait en effet faire la preuve de notre détermination intacte, forcer l'élargissement du soutien et acculer le gouvernement à une épreuve de force redoutable. Pendant toute notre lutte, à chaque phase critique, c'est bien ainsi en prenant leurs responsabilités que les grévistes ont sauvé le rapport de forces.
PAS DE NEGOCIATIONS VALABLES SANS UNE NOUVELLE MENACE SUR LA TETE DES PATRONS !
Mais attention ! négociations n'égale pas victoire. Ce n'est pas la première fois que les négociations sont dans l'air! Le patron a intérêt au moment où nous entamons la huitième semaine, à la veille du grand weekend du ler Mai à nous démobiliser, à démobiliser l'opinion pour nous faire le coup du lapin mardi matin :
Si la CGE sentait que mardi nous ne sommes plus prêts à continuer une lutte très dure, eh ! bien ce sera le vote sur des clopinettes.
Nous entamons une derniére et dure bataille, la seule façon de la gagner c'est de nous tenir et de tenir l'opinion publique mobilisés. Aujourd'hui, demain, avec tous les touristes du 1er Mai nous avons des initiatives spectaculaires à prendre.
Le 1er Mai ne peut se passer à St Brieuc sans quele Joint descende dans la rue.
Ceux qui prétendent que toute action va géner les négociations sont des menteurs ou des naïfs: sans action c'est le patron qui va mener nos délégués par le bout du nez. Alors, nous disons à la direction CGT : « les « plaisanteries » démobilisatrices d'hier, ça suffit ! Parce qu'il estcomplè td ment irresponsable de préparer des négociations très dures avec un patronat de combat en commençant à suggérer aux travailleurs de reprendre le le boulot sur des miettes.»
Mais nous disons à certains camarades anti-cégétistes forcenés : « Attention, vous êtes en train de jouer le même jeu de démobilisation !. Se ontenter de critiquer la direction CGT sans insister sur le plus important, a dynamique du mouvement, ses possibilités et surtout sans tout faire pour le renforcer en lui donnant des perspectives malgré cette direction CGT. c'est aussi irresponsable ».
ALORS METTONS-NOUS BIEN D'ACCORD
Les revendications sur lesquelles doivent commencer les négociations sont claires et connues :
— 70 centimes
— Réduction importante du temps de travail !
Nous y ajoutons le paiement des jours de grève dont le patron porte l'entière responsabilité (c'est Montalais, l'homme de l'UDR qui l'avoue).
C’est donc bien là-dessus qu'on entame les négociations !
Et l’on appuie ces négociations sur les actions d'aujourd'hui de samedi et de lundi.
Mardi nous refusons un vote sur du vide : il nous faut des propositions substancielles.
ET NOUS SOMMES PRETS POUR LA GRANDE MOBILISATION RE- GIONALE DE MERCREDI !
LIGUE COMMUNISTE,
A cette distribution les dirigeants de la CGT, piqués au vif, réagissent violemment. Ils croient le moment venu de couper les militants de la Ligue des grévistes. S'appuyant sur la mise au point de la Taupe contre les manœuvres de démobilisation, ils veulent nous sortir de la Maison du Peuple. Il s’en suit une discussion assez dure où Daniel se fait clouer le bec par les jeunes travailleurs, qui lui rappellent l’attitude inadmissible de la direction CGT tout au long de la grève !
Mais deux heures après, la direction CGT sort un communiqué très défensif tentant de répondre à la Taupe : non, nous ne démobilisons pas, oui il faut accentuer la pression à la veille des négociations, oui il faut préparer la mobilisation régionale de mercredi. Et ils appellent à venir nombreux à la manifestation du premier Mai !
La Taupe fait mouche. Et dans le piquet l’avis général est que la direction CGT a fait ce retournement pour sauver la face.
Les négociations sont maintenant confirmées. Ça va vite : le soir même 8 délégués ont mis leur chemise blanche et leur cravate ; ils montent au Ministère du Travail.
La radio et la télé jubilent : cette fois-çi c’est la fin. Et pendant tout le week-end sur les ondes on parlera des négociations et d’une probable reprise du travail pour mardi. sl
1er mai pour le joint
1er mai des luttes ouvrières
Le 1er Mai c’est la fête internationale des travailleurs.
Après l'échec du referendum, avec le développement des grèves dures qui s’affirmait, il était possible de marquer cette journée par une énorme manifestation unitaire sur des mots d’ordre anticapitalistes pour le soutien aux luttes ouvrières.
Mais le PCF et sa fraction dans la CGT en ont décidé autrement : ils refusent un cortège unitaire et posent des exclusives contre les militants révolutionnaires. La CFDT, la FEN et le PS, profitant de l’occasion se retirent et décident de ne rien faire. De leur côté les organisations d’extréme-gauche refusent d'appeler sur leurs propres mots d’ordre à la manifestation qu’organise donc la CGT seule l’après-midi.
Pourtant, après la mort du militant maoïste Overney et celle de Labroche militant du PCF tous deux assassinés par les bandes armées du capital, après l’interventiondes révolutionnaires pour soutenir les luttes de Girosteel, Pennaroya et bien sûr du Joint Français, on pouvait faire une démonstration de masse contre le pouvoir à la manifestation de l'après-midi dans le cadre d’un cortège autonome des révolutionnaires.
Cela n’a pu être réalisé. C’est pourquoi la Ligue a finalement mis tous ses efforts pour assurer le plein succès d’une manifestation de l’extrêmegauche révolutionnaire à Paris, le matin.
Cette manifestation sera une réussite : 30 000 manifestants défileront pendant des heures derrière une délégation d'ouvriers du Joint Français, venue ce jour là à Paris. L'ambiance est chaude, dynamique, les cortèges disciplinés. On scande les mots d’ordre de lutte du Joint Français : « Joint Français vaincra et la CGE paiera », « Joint Français-Delle Alsthom : même patron, même combat », « la lutte du Joint est celle de tous les travailleurs »… Mais aussi d’autres mots d'ordre contre la répression et le pouvoir : .« Ils ont tué Overney, assassiné Labroche : auto-défense ouvrière », « ORTF, Garantie Foncière : il est pourri le régime UDR ». Et, bien sûr, des mots d'ordre de soutien à la lutte des combattants indochinois. Tout au long de la manifestation, des militants collectent pour le Joint dans des drapeaux rouges. cs
A *
L'imposant cortège arrive à la place Gambetta ét là se tient un meeting de gala. Pendant que les manifestants arrivent et s’assoient sur la chaussée, des gars du Joint montent à la tribune et chantent vigoureusement au micro des chansons de lutte de St Brieuc : « Au Joint Français, au Joint Français. les ouvriers bretons disent merde au patron... » Vif succès. Puis une camarade du Joint lit le texte d’une déclaration unitaire.
Cette manifestation aura un impact très important. Elle contraste avec le défilé de la CGT l’après-midi qui sera surtout marqué par le mot d’ordre d’« Unité Populaire ». Dans ce cortège de 40 000 manifestants, beaucoup
Sa Per. | EN (Ed plus calme et traditionnel, une absence est fort remarquée : il n’y a pas un seul mot d’ordre de solidarité avec les travailleurs du Joint !
Ainsi, ce ler mai, on a pu voir clairement ce qu'était l’affirmation de masse dans la rue de la solidarité aux luttes ouvrières. Cela ne fait que mieux éclairer la pratique de diviseurs qu’ont eue les dirigeants de la CGT. Cela donne aussi une petite idée du retentissement qu’aurait pu avoir une
large manifestation unitaire sans exclusives, contre le pouvoir, pour le soutien aux luttes.
A St Brieuc aussi, on a fêté le ler mai : trois cents personnes dans la Maison du Peuple. Le meeting se terminera par l’Internationele et les chants révolutionnaires. On n'avait jamais vu çà... L'après-midi, on se retrouvera à l'invitation des organisations syndicales à quelques uns pour un rassemblement « champêtre et culturel » : visiblement personne n’a eu le temps de le préparer, ce sera en fait un rassemblement de militants autour de vives discussions !
coup de théatre
On apprend brusquement la nouvelle le Ler mai à 20 heures : rompant le silence qui avait entouré ces trois jours de négociations, les dirigeants syndicaux révèlent que l’Inspecteur du Travail voulait faire s'engager par avance les délégations sur le résultat, avant de consulter les travailleurs. Ce préalable est jugé indamissible.
A 11 heures trente du soir, les délégués, les patrons et l’Inspecteur du Travail se sont séparés sans pouvoir aboutir à un accord. Après 27 heures de discussion, les négociations sont définitivement rompues !
Devant ce développement de la situation, beaucoup de journalistes, interloqués, se demandent comment tout çà va finir : on était parti pour s'entendre, tout allait bien... et voilà que les négociations capotent sur un détail, une « broutille » : faut-il que les représentants syndicaux s'engagent par avance ou qu’ils demandent leur avis aux grévistes et se rangent à leur décision ? !
L'Humanité du lendemain, après avoir mentionné les propositions patronales (35 centimes au ler mai et 20 au ler octobre), conclut avec sévérité : «au total, un bien maigre bilan pour ces trois jours de discussions, trop maigre pour espérer une détente aujourd'hui à St Brieuc ».
on continue
Pouvoir et patrons pensaient certainement que ce mardi matin, après le matraquage radiophonique du week-end, une foule de grévistes fatigués allait se presser auprès des grilles pour gémir sur cette grève qui n’en finit
pas.
En fait, devant l'usine, comme au meeting de 10 heures, on ne retrouvera que les travailleurs combatifs qui ont toujours mené la lutte.
Au piquet, ce matin, çà discute sec :
— Les patrons ont encore cédé un peu plus, mais on est loin du compte. Ils ont continué leurs manœuvres avec le fameux préalable. Puisqu’ils persistent, il faut continuer. D'autant plus que la solidarité n’a pas faibli, loin de là. La manifestation du 1er mai à Paris a popularisé encore un peu plus la grève. Et à St Brieuc même, une nouvelle manifestation est prévue pour le lendemain mercredi. Une Taupe générale distribuée sur les usines de la ville et une Antidote lycéenne appellent à assurer le succès de cete mobilisation.
Au meeting de 10 heures, Le Faucheur, du haut de son mur, reste ferme : la solidarité est extraordinaire, la lutte continue. Et nous allons tous chercher les délégués à la gare... A 14 heures, les quais sont envahis avec les banderoles de la grève pour accueillir les délégués. On est heureux qu'ils n’aient pas cédé ! Les délégués, CGT,Gloaguen et Le Mevel.s'éclipsent, les yeux en larmes... On accompagne Gaubert, Jannin, Geslin et Mohert au centre Charner.
Le soir, à « Informations Premières » télévisées, 10 minutes sont.consacrées à la grève du Joint.« On nous prend pour des petites bêtes » dit un gréviste interviewé.
Mercredi, on arrive à un moment décisif de la grève. Deux signes témoignent ce matin du rapport de force qui s’est créé en faveur des grévistes :
— Après l'échec des négociations, Jacques de Montalais, le plumitif de l’UDR, revient à la charge dans la Nation pour tancer vertement l’irresponsabilité de la direction du Joint. Le pouvoir est vraiment décidé à en finir.
— D'autre part, la presse annonce la création d’un COMITE NATIO- NAL DE SOUTIEN qui s’est finalement mis sur pieds : on y retrouve une longue liste d'artistes, d’universitaires, de docteurs et d'hommes de science, auxquels se sont ajoutées des signatures de dirigeants d'organisations politiques.
Un appel en faveur des grévistes
« En grève depuis sept semaines pour une augmentation de 0,70 F, les travailleurs du Joint Français de St Brieuc luttent contre le puissant trust CGE. Face à un patronat de combat qui n’hésite pas à faire occuper l'usine par les CRS, la lutte exemplaire des grévistes du Joint exige un vaste mouvement de solidarité.
» Depuis plusieurs semaines, dans toute la Bretagne, ouvriers, paysans, lycéens et, étudiants se sont unis pour aider les grévistes. Mais la grève a conquis une dimension nationale. Son issue nous concerne; c'est pourquoi, comme l’a souhaité le Comité de Soutien unitaire de St Brieuc (rassemblant notamment le PSU, la PS, la LC, le CDJA, la FDSEA, le FJT-Paul Bert, le comité lycéen, l’UDB, les amis de Politique-Hebdo), nous estimons nécessaire de mettre sur pied un « comité de soutien national » à la grève du Joint, qui prendra dans les jours qui viennent les initiatives de soutien financier et de solidarité qui s'imposent »
(Ad. : Mme Simon, 23 rue Monge, Paris Vème, 325-49-94, CCP « Pour le Joint » J.R.Perennez, 295-99, Rennes). Jean-Louis Barrault, Daniel Bensaid_ ,professeur Bétourné, Simone de Beauvoir, professeur Caire. Robert Chapuis, Françoise Cousin, professeur Dallemagne, J.Droz, professeur Herzberg, Marc Ferro, Juliette Gréco, Daniel Guérin, Pierre Guidoni, Jacques Guyard, Vladimir Jankélévitch, Charles-André Julien, professeur Kahn, Alain Krivine, Michel Izard, Victor leduc, Le Garec, Lortat-Jacob. Jean Maitron, Colette Magny, Michèle Manceaux, Claude Meillassoux, Robert Misrahi, Yves Montand, Maurice Nadeau, Claude Nougaro, Roger Pannequin, professeur Picart-Ledoux, Michel Piccoli, Jean-Claude Passeron, A.Ranou, Madeleine Renaud, docteur Retel-Laurentin, Michel Rocard, Christiane Rochefort, Jean Rostand, Jean Rouch, Jean-Paul Sartre, Catherine Sauvage, Simone Signoret, François Soulage, professeur Touraine, Hélène Védrines, Pierre Vidal-Naquet, docteur Mathieu dx Brunhoff, avec le soutien du Syndicat des Industries Chimiques de la ré parisienne CFDT.
La grève de St Brieuc est devenue maintenant un des faits numéro un de l'actualité. La presse et la radio multiplient les reportages, le plus souvent favorables aux grévistes. On dépasse largement les 50 millions collectés.
Mais, pour que la solidarité continue avec autant d’ampleur, pour que la direction de fa CGE soit vraiment acculée à céder, il faut maintenir le rapport de force sur le terrain : à St Brieuc. Tout le monde sent que l'importance de la manifestation prévue pèsera lourd dans la suite de la grève.
Or, la direction de la FEN refuse d’appeler les enseignants à débrayer. C’est de mauvais augure pour la participation du PC et des forces qu’il influence ! Heureusement, un certain nombre d'enseignants, suivant l'exemple des débrayages de Sambre et Meuse, ainsi que de Maffart, arrêteront le travail pour venir manifester. De leur côté, les comités enseignants-lycéens s’efforceront d’utiliser toute la journée pour obtenir la participation de l’ensemble des lycéens. Les lycéens du Van Merro débrayent dès le matin et envoient des brigades pour appuyer la mobilisation sur les autres établissements. À 14 heures, ils sortent et passent chercher les autres lycées, Renan, Chaptal.
La manifestation lycéenne gagne le Joint par l’ autoroute : un millier de lycéens rejoignent ainsi les grévistes.
Les travailleurs avaient été convoqués à 15 heures devant les grilles du dont pour qu’on puisse faire le point sur les négociations et la suite de action Mais il n'y aura aucune prise de parole ni aucun débat : à 16 heures, tout le monde s’ébranlera vers la place de la Liberté. En cours de route, le ae sera rejoint par un CET du Légué dont les élèves son t montés en stop.
Bientôt les délégations régionales arrivent : Morlaix, Loudéacq, Rennes (au chant de Solidarité Ouvrière). Mais toujours CFDT : c’est clair, les directions CGT et FEN ont pratiquement boycotté le rassemblement. L’indignation gagne beaucoup de militants conscients du sabotage de la grève que çà risque d’impliquer. Alors, quand c’est Corre, le non-gréviste PC responsable de la FEN qui. voudra prendre la parole, pendant 10 minutes il ne pourra pas se faire entendre. Sa voix sera couverte par des cris scandés : « la FEN en grève ! », « Corre non gréviste ! » et le chant de l’Internationale… É
Mais, malgré le sabotage à peine dissimulé des directions FEN et CGT, on ne peut dire que le bilan de la journée soit négatif : la manifestation a regroupé 8000 personnes. C’est un avertissement sérieux pour le pouvoir et les patrons. Ils ne peuvent tabler sur le pourrissement du mouvement. D'autant plus que le même jour d’autres manifestations ont eu lieu en Bretagne : 2000 participants à Brest, 1000 à Lorient, des rassemblements à Vannes. Ponthivv. etc.
a nouveau on négocie
Jeudi matin, le 4 mai, pour la première fois depuis le début de la grève, L'Humanité consacre près d’un tiers de page à la grève du Joint. 3 gros titres : « Joint Français : les travailleurs appelés par la CGT à décider euxmêmes de leur mouvement », «la section CGT: un compromis est possible », « l'Union départementale et la Fédération Chimie (CGT) : déjouer les pièges ».
Ainsi l'orientation de la direction CGT est claire : pressée d’en finir, elle va juger « positif » ce que dans l'Huma — deux jours plus tôt — on présentait comme un maigre bilan : « la démonstration d'un important recul de la direction...», « à travers les dernières négociations, les positions sur les revendications se sont sensiblement rapprochées » (sic), « dans ces conditions, un compromis acceptable par les travailleurs peut être rapidement trouvé ».… (l'Huma 4-5-72).
Mais elle va plus loin encore elle déclare qu’elle est contre « faire la grève pour la grêve » (?) et que, dans ces conditions, elle est prête « à prendre toutes ses responsabilités ». Ce qui signifie en clair qu’elle est prête, si la direction lâche encore une miette, à faire le forcing pour la reprise du travail,quitte à briser l’unité syndicale : elle annonce qu'elle « s'efforcera de faire partager ses positions à la section syndicale CFDT » mais que « de toute façon », elle est bien décidée à « prendre toutes ses responsabilités dans l'intérêt bien compris des travailleurs »…(!)
Face à cette offensive en règle, la direction de la section CFDT réagit violemment. Après s’être étonnée de voir la CGT à un moment aussi crucial de la lutte faire état de divergences, elle rappelle la plate-forme initiale de la grève sur laquelle il y avait au départ unanimité : « les revendications des travailleurs (augmentation en valeur absolue et non en pourcentage) : 70 centimes de l'heure et treizième mois ; la nécessité de négocier ; le refus des différents préalables ; (..) et la consultation des travailleurs après amélioration des propositions actuelles »
Et elle termine son tract en affirmant : « dans l'intérêt général des travailleurs du Joint Français, il appartient à la section CGT de démentir son précédent communiqué afin de rétablir l'unité indispensable pour la victoire des travailleurs du Joint face à un patronat de choc »
« La section syndicale CFDT considère que tout autre attitude, renforçant la position patronale, serait une véritable trahison, non seulement envers les travailleurs du Joint Français, mais également envers l'opinion publique et l'ensemble des travailleurs qui sont solidaires de notre action »
Les rapports se tendent donc à vive allure entre CGT et CFDT, après la manœuvre du matin. Mais, prisonnière de ses contradictions, la CFDT accepte en même temps de signer un communiqué intersyndical contre ceux qui ont couvert la voix du non-gréviste Corre !
Le lendemain, vendredi 5, la Fédération PC entre à son tour dans la danse et sort un communiqué parlant de « net recul » de la CGE et des « nouvelle propositions patronales » qui sont « moins éloignées de celles
des travailleurs » (12).
Ainsi, après l'artillerie négociatrice des directions de la CGT et du PCF, après une nouvelle intervention du maire et du préfet, le terrain est prêt pour de nouvelles négociations. Dubart débarque à nouveau avec Fourt.et Richet (Donnat, le petit caudillo local a apparemment été évincé). C’est maintenant la dernière manche qui va se jouer !
Elle va se jouer assez vite :
Vendredi soir on en est à 40 centimes tout de suite (c’est-à-dire la proposition de la CGT) et 20 centimes en octobre.
Mais les délégués CFDT savent que les grévistes se sont battus pour 70 centimes et qu'il ne sera donc pas facile de faire passer un tel compromis. Alors ils continuent en tenant bon sur 50 centimes tout de suite. Et, malgré tous les écrits de ses deux organisations, Covet devra s’aligner sur cette position dure.
La direction de la CGE, ne pouvant jouer la division, se trouve en situation délicate. Refuser de concéder plus signifierait repartir vers un affrontement de longue durée qu’elle ne peut plus se permettre dans le climat social actuel, après les prises de position du pouvoir et de ses hommes. Samedi, les négociations continuent, non sans tiraillement, mais elle finit par céder, : c’est fait vers 16 heures ! Elle offre 45 centimes, plus 20 en octobre.
Les responsables de la CFDT ont mis un point d'honneur à décrocher 5 centimes de plus que la proposition de compromis faite publiquement par la direction de la CGT avant même la négociation. Malgré des déclarations publiques réservées, la joie règne dans leurs rangs.
Pourtant, à l'annonce de ces résultats, la plupart des jeunes travailleurs
qui ont été les forces vives de la grève réagissent sans enthousiasme. L'atmosphère est morose et on comprend finalement bien pourquoi : A la fin de cette 8ème semaine de grève, l’argent de la solidarité continue à affluer. On atteint maintenant les 80 millions. Et la progression est de plus en plus spectaculaire. Cet extraordinaire réseau de bonnes volontés, d'aides même modestes, ces centaines de collectes sur les marchés, dans les usines et les lycées, tout cela porte le mouvement, lui donne du souffle. Si l’on voulait faire hurler d'éventuels contradicteurs du PC, on pourrait dire : « les camarades sont bien dans la grève » !.. C’est bien sûr faux pour toutes les familles ouvrières un peu nombreuses qui ont dû compter, emprunter, se serrer d’un cran la ceinture. Mais c’est la vérité pour tous les jeunes travailleurs qui sont entrés à fond dans la lutte et pour qui cette grève a été une expérience extraordinaire. Ils ont appris des tas de choses, ils ont voyagé pour expliquer leur lutte et étendre la solidarité. Dans toutes les villes, ils ont vu des copains avec qui ils ont pu discuter de leur vie, de leur travail, de leur bagarre contre le patron. Alors, au soir de cette 8ème semaine de grève, un sentiment domine : « c’est pas possible que çà se termine comme çà ! Qu’on reprenne le boulot mardi ! Qu'on retrouve les gueules des patrons et des chefs et qu’on reprenne le cirque des 47 heures par semaine.….».
(12) Dans le même communiqué, il demande qu'on le distingue de « la Ligue Communiste de Krivine » qui « cherche à coller au mouvement ».
Ce n'est certes pas la critique que nous ferons au PCF !!!
La Ligue ripostera par un communiqué défiant le PCF d'accepter un débat public après la grève sur son comportement durant le mouvement. Nous attendons toujours...
Cette lutte a fait entrevoir qu’une autre organisation de la vie et du travail serait possible. On l’a senti et on n’en a peut-être pas assez discuté d’ailleurs ! Parce que cete bataille gagnée, le patron va vouloir la faire payer cher : bien sûr, on va essayer de limiter les dégâts, mais les emmerdements vont reprendre le dessus. Nom de Dieu, comment on pourrait faire pour que des luttes comme celle-là débouchent sur un véritable changement définitif ? Cette volonté d'aller jusqu’au bout, de ne pas retomber dans « l’avant-grève » et la grisaille de la vie d’exploité fera voter NON à la reprise du travail. Elle fera naître une sourde colère contre ceux qu’on voyait à peine au plus fort de la lutte et qui s'affichent depuis quelques jours pour préparer le tapis vert et la reprise du boulot.
la reprise
Lundi matin, la Taupe Rouge donnera la position de la Ligue sur le vote qui s'ouvre : « Ce n'est pas sur les résultats que l'on va discuter : nous sommes tous d'accord, nous ne sommes pas bredouilles, mais ce n'est pas une victoire digne de notre lutte. Il y a donc une seule chose sur laquelle nous devons nous prononcer : pouvons-nous continuer notre lutte dans de bonnes conditions, renforcer notre mouvement et obtenir plus. La réponse semble malheureusement assez claire. Vu l'attitude de la direction CGT boycottant la manifestation de vendredi et son communiqué conciliateur de jeudi : vu que les Fédérations Chimie et Métallurgie CGT et CFDT n'ont pes envisagé sérieusement une possibilité d'escalade sur le trust, il paraït peu problable que nous puissions maintenant, dans l'unité, passer à une étape supérieure dans la lutte ».. # « La chose importante à discuter: pouvons-nous renforcer notre mouvement et aller plus loin ? … Pour nous prononcer là-dessus, nous n'avons pas besoin d'un vote à bulletins secrets à la mairie, nous pouvons, après discussion en assemblée de grévistes, nous prononcer ici à mains levées. ET MAINTENANT, LA PAROLE ET LA DECISION AUX GREVISTES ! »
A 10 heures, le meeting s'ouvre pour présenter les résultats. C'est Gaubert, CFDT, qui ouvre : « Voilà ce que nous avons arraché par de dures négociations ! Nous avons fait ce que nous avons pu ! C'est à vous d'apprécier ! La CFDT se pliera à votre décision ! ».
Gloagen, de la CGT, lit un petit papier. Couet, le fédéral de la CGT, essaie d’en rajouter en poussant un petit couplet sur la belle lutte des travailleurs du Joint. Il ne va pas plus loin. Les interpellations hostiles et railleuses le coupent dans son élan.
L'après-midi, c’est le: vote à la mairie. La totalité des travailleurs se présente très vite : huit semaines de grève, c’est très lourd pour la plupart des familles ouvrières. Jusqu’à présent, l’arrogance patronale, l'importance de la solidarité et l’écho de la grève les avaient soudés aux éléments les plus actifs de la grève. A présent, les premiers résultats positifs les autorisent à opter pour la reprise du travail et surtout une rentrée de salaire normale.
Ce n’est pas l'avis des jeunes travailleurs et travailleuses qui ont tant fait pour arracher ces résultats ! Ils veulent aller plus loin et supportent mal la présence de responsables CGT plus actifs au moment du vote pour la reprise qu'ils ne l'avaient été autour des piquets de grève pour renforcer la lutte ! D'ailleurs, les responsables CFDT sont aussi nerveux qu’eux et ils ne pourront pas s'empêcher de prendre à partie leurs collègues CGT.
Vers la fin de la soirée, le ton monte. Un jeune ouvrier, excédé, dit à un responsable CGT qui était derrière une urne : « qu'est-ce que tu fous là ? On t'a jamais vu pendant la grève. Tu viens nous narguer parce que tu sais qu'on veut pas reprendre le boulot »… L'autre avec hauteur lui fait une réponse du genre : « Moi, je fais mon boulot syndical, si votre responsable CFDT n'est pas là, c'est qu'il s'est saoûlé la gueule hier ». Le gars prend çà assez mal. al y a une bousculade,des gars qui s’attroupent assez énervés. Il y en a qui commencent à tambouriner sur l’urne. Et dans la mêlée un paquet de bulletins de vote inutilisés a volé.
C’est tout, rien de plus. Mais l'Huma du lendemain transformera cette altercation en racontant qu’un commando gauchiste a essayé de s'emparer des urnes pour saboter le vote (13). s
Finalement les résultats du vote arrivent :
Majorité pour la reprise ; 181 voix contre.
A l'annonce de ces chiffres le climat devient assez houleux dans la salle. Et des cris fusent prenant violemment à partie les dirigeants CGT.
Mais c’est maintenant fini : on se donne rendez-vous le lendemain à 10 heures pour une reprise collective. Le moment est venu de tirer le bilan.
(13) Cette version imainaire et tendancieuse a été attaquée publiquement par la CFDT
G'MAI
Fpubno:€ Micholoux
ce Que Nous avons .'daané|
181 NON
Tout le monde a été surpris par l'importance du « courant des NON » ces 181 vont peser lourd pour l'avenir.
- D'abord tous ceux qui prétendaient que cette grève était l'affaire d'une poignée d'excités manipulés par des éléments extérieurs gesticulant autour de l'usine et dans les rues doivent ranger leurs calomnies. Ces 181-NON, c'est bien le large courant de travailleurs combatifs qui ont réussi à faire plier la CGE.
- 181 NON, c'est bien 181 travailleurs qui ne s'en laissent plus compter sur les résultats d'une grève. Ils savent que 45 plus 20 centimes, surtout pour 46,5 heures de travail, ce n'est pas le résultat attendu d'une lutte comme celle qu'ils ont menée et de la solidarité qu'ils ont forcée.
— Ce sont aussi 181 travailleurs qui ne s'en sont pas laissé compter sur les méthodes de lutte à employer pour faire céder un patron de combat et qui ont su gagner ou forcer l'appui de leurs organisations syndicales.
POUVIONS-NOUS CONTINUER ?
Ce n'est pas une question d'anciens combattants, c'est celle que se posaient hier les « 181 NON ».
Il est clair qu'à partir du moment où nos organisations syndicale: n'avaient pas fait peser sur les dernières négociations une perspectit
claire d'escalade dans la lutte ; à partir du moment où la direction CGT avait annoncé la couleur sur les résultats « très satisfaisants » de Paris, il était prévisible que le vote donnerait le résultat d'hier.
A partir de ce vote, c'était le risque de la division du personnel et c'était le vide pour ceux qui voulaient continuer. En effet, l'étape supérieure de notre lutte qui pouvait imposer plus à la CGE, c'était une menace d'action sur le trust. Ni la CGT, ni la CFDT ne l'ont sérieusement envisagée ni préparée durant ces deux mois de lute: c'était pourtant le meilleur moyen d'améliorer le résultat des négociations et surtout de nous donner une perspective s'il fallait les refuser.
Nous l'avons dit hier, ce vote n'était pas très clair : ce qu'il fallait faire, et à mains levées, après discussions en Assemblée de grévistes, c'élait décider si réellement nous pouvions aller plus loin, renforcer notre mou-
ment pu ee ler butte cum mivectr supérieur
ü+
ET MAINTENANT ?
Nous ne rentrons pas à quatre pattes :
* Nous avons fait plier le mastodonte CGE par notre détermination et le solidarité que nous avons su provoquer.
Flics, juges, lettres individuelles, chantage à la fermeture, lassitude. l'ausses négociations, rien n'y a fait, nous avons tenu deux mois, pouvoir el patrons ont dû négocier et céder sur quelques points importants.
* Nous avons constitué sur l’entreprise une force et un état d'esprit, avec lesquels le patron devra compter : il sera bien difficile à présent de nous faire accepter n'importe quel réglement ou condition de travail.
* Des dizaines de jeunes et de moins jeunes, travailleurs et militants, ont uppris à se battre et à vaincre en prenant leurs responsabilités et en “'appuyant sur leurs alliés.
‘ Enfin, s'est levée dans tout le pays la même force : à présent, dans de: tas d'entreprises et d'établissements, ouvriers, paysans, lycéens, seront en vouragés par l'exemple de la lutte du Joint Français.
ORGANISER LA NOUVELLE FORCE OUVRIERE
Travailleurs et militants qui ont animé cette grève ont compris que les patrons et leur Etat sont parfaitement organisés et solidaires. Face à cet udversaire, il faut une solide organisation ouvrière : les travailleurs ont juge leurs organisations et directions syndicales dans cette lutte,et la leçon de cette grève, c'est bien que nous avons besoin de ces organisations CGT et CFDT, mais qu'il nous faut les prendre en mains pour en faire des utils de lutte à l'échelle des trusts contre lesquels il faut nous battre la section syndicale doit regrouper tous les travailleurs de toutes opinions et courants politiques. Le syndicat est l'arme de tous les travailleurs, il ne peut être l'affaire de quelques dirigeants, si bien intentionnés et habiles soient-ils : nous ferons de nos sections syndicales notre affaire dans la plus +rande démocratie ouvrière.
PARER LA CONTRE-ATTAQUE PATRONALE
Les patrons n'aiment pas des échecs aussi cuisants. Ils préparent la revanche : — « il faudra rattraper le temps perdu », disent-ils. Alors, attenlion, il ne va pas falloir tolérer les cadences infernales. Nous avons appris à nous organiser : il est possible de limiter les cadences. Et ça s'impose, surtout quand on est encore à 46 H1/2 de travail ; — et puis, dans quelques temps, quand le calme sera revenu on pourra peut-être se séparer de quelques « fortes têtes » : alors, soyons vigilants.
— NOUS RENTRONS DONC UNIS ET COMBATIFS
— NOUS NE SOMMES PAS GRISES PAR LES RESULTATS QUI NE SONT ENCORE QU'UNE DEMI-VICTOIRE
— MAIS NOUS SOMMES CONSCIENTS DE NOTRE FORCE.
LA LUTTE CONTINUF
@ Le Mardi 9 Mai, à St-Brieuc, après 8 semaines de grève, le travail reprend à l’usine du Joint Français.
@ Dans la journée, à St-Ouen, un camion de pommes de terre arrivera de St-Brieuc pour les travailleurs de l'usine Delle-Alsthom, occupée depuis 15 jours.
@ Le soir même, à Paris, un gala de solidarité se tient à la bourse du travail, organisé par le Comité National de Soutien et le syndicat parisien des industries chimiques CFDT, avec Paco Ibanez.
@ 10 jours plus tard, à Thionville, une gréviste des Nouvelles Galeries, interviewée à la radio, dira d’une voix ferme : « Nous tiendrons. S’il le faut nous ferons un deuxième Joint Français. Et si ça ne suffit pas : un deuxième Mai 68 »
premières leçons
contre qui se battaient
lestravailleursdujoint?
La CGE c’est un véritable mastodonte : ce trust n'avait pas besoin de fonds anti-grève pour supporter 8 semaines de grève au Joint Francais.La CGE c'est un « petit organisme » « très léger », comme dit Ambroise Roux lui-même son patron. C’est un holding, disent les spécialistes : et dans ce groupe, Ambroise Roux et son « brain trust »avec400 personnes contrôlent 118.000 salariés répartis en 125 unités, elles-mêmes regroupées en secteurs
équipements électronique: 34% entreprise 17% électronique et télécommunications.15% fils et cables... + 10% accumulateurs et 8% matériaux et isolants .71% services total.
Ambroise Roux n'est pas mécontent de son atiaue : c'est la sixième entreprise française selon le chiffre d’affaire et la deuxième affaire privée pour les effectifs. Le chiffre d'affaire était de 10,8 milliards en 71 : il est prevu qu’il augmentera de 68,8% en 5 ans, pour atteindre 16,6 milliards en 1975.
Au sein de ce mastodonte, le Joint s'intègre dans le secteur matériaux et isolants : l’ensemble du secteur ne représente que 7% de l’activité du groupe!
Le Joint Français s'est implanté à St-Brieuc en 63; la municipalité lui a tendu un tapis d’or : elle lui a offert un terrain de 20 hectares à un fran le mètre carré, promis 70.000 francs par emploi créé et établi gracieusement toute l'infrastructure. Sur cette base, de 63 à 70, la CGE a tiré du Joint des profits considérables. Tellement que d’autres requins se sont intéressés au marché : la main d'oeuvre japonaise et maltaise étant plus facilement corvéable encore que la main d'oeuvre bretonne, la concurrence était difficilement tenable dans le domaine des joints élémentaires ; mais il reste tout le champ des joints plus élaborés.
En fait pour les patrons de la CGE, ces difficultés financières passagères étaient une excellente occasion de rester fermes sur les salaires : la CGE en avait les moyens ; ses dirigeants en avaient la volonté. Ambroise Roux , renforcé récemment au conseil d'administration de la CGE par Huvelin, voilà l'avant-garde du CNPF. Et la politique du CNPF, on la voit bien dans
la fameuse assemblée générale de janvier dont l’esprit est parfaitement illustré par cette déclaration d'Ambroise Roux à la dernière assemblée des actionnaires de la CGE ; « une conclusion s'impose : il est nécessaire de revenir aussi rapidement que possible à une politique des salaires et par voie de conséquence des prix, beaucoup plus raisonnable que celle pratiquée depuis maintenant plus de 3ans. Les industriels en ont conscience, les pouvoirs publics également. Mais il serait souhaitable pour que l'ensemble de la nation s'engage avec discipline dans cette nécessaire politique que l'Etat renonce à des mesures nouvelles venant accroître la charge salariale des entreprises, sans profits réels pour notre économie. »
patronset pouvoir à 1’ épreuve dela greve
Pouvoir et patrons marcheront la main dans la main pour écraser vite et bien cette nouvelle grève « gauchiste » En trois jours, les « bretons » du gouvernement, Pleven et Marcellin, offriront à la CGE leurs juges et leurs flics!
Mais très rapidement les élus locaux et les responsables du régime s'inquiétérent des conséquences de cette lutte exemplaire. Ils « échouérent » plusieurs fois à tenter de ramollir la CGE, puis s’engageront à fond surtout après le referendum pour ne pas perdre sur toute une région le peu de crédit qui leur reste.
Les CDR et l’UDR locaux, Sabouret, Fontanet et surtout Montalais s’en prendront à l’« incompréhensible attitude » de la CGE. Au travers du Joint l'équipe au pouvoir a expérimenté les conséquences politiques des objectifs du CNPF en ces années de remontée de la combativité ouvrière. Empiriquement, ils décideront de peser pour ramollir le comportement de la CGE.
Quelle leçon en tirera Ambroise Roux ? Pour le moment il s’est contenté de « remercier » Dubart.Nous pouvons tout de suite lui filer un tuyau : ce n’est pas avec un peu plus de diplomatie qu'il règlera les problèmes posés par les travailleurs du Joint. Ce sont les travailleurs qui les règleront eux-mêmes avec l’expropriation des patrons et la fin de l’anarchie du mode production capitaliste. Il s'en doute et s’y prépare ; nous aussi.
le PCF,1a CGT et 1a grève duJoint
Plus d’une fois durant cette grève, des militants CGT n'ont pas compris l’attitude de leurs dirigeants. Pourquoi Liliane Thune est-elle descendue exprès de Paris pour critiquer la forme de lutte et démobiliser les syndiqués ? Pourquoi la CGT départementale a-t-elle si peu mobilisé lors de la dernière manifestation régionale ? Pourquoi n’a-t-on pas dit un mot sur notre grève — dont parlaient tous les journaux — au dernier congrès de la CGT ? Pourquoi...
La réponse à toutes ces questions n’est pas à St Brieuc. Elle ne tient pas à l'incapacité ou à l'insuffisance personnelle de tel ou tel dirigeant local. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut bien voir que la pratique de la direction CGT pendant cette grève n’est que l'illustration d’une politique d'ensemble définie bien avant la grève du Joint par la direction confédérale. Cette orientation bien précise est dictée à la CGT par une fraction politique majoritaire : celle du PCF. On la retrouvera d’ailleurs dans toutes les organisations de masse qu’il contrôle : SNES (et FEN sur le plan local), MODEPF, etc...
Quelle est cette orientation ?
Elle est définie de façon très claire dans un document intitulé « Pour une action syndicale efficace et responsable », qui est paru à la rentrée 71, après l'échec des grèves Renault, SNCF et RATP.
Dans ce texte, la direction CGT constate que les patrons et l'Etat deviennent de plus en plus intransigeants et que, de leur côté, les travailleurs sont mécontents, ont envie de lutter, et de « changer le cours des choses » ; mais elle souligne que cette volonté de changement « n'a pas de perspectives dans l'immédiat, de perspective concrète en raison de la division...» (autrement dit : Mitterrand et Marchais n'ont pas réussi à se mettre d'accord). C’est pourquoi cette situation est — nous dit-on — « complexe, malsaine et dangereuse », et elle peut donner lieu à des « explosions de colère et à des actions irréfléchies ». Alors, que faire ? Eh bien, commencer par faire attention ; ne pas faire grève systématiquement ; éviter d’effrayer les électeurs des couches moyennes par des « actions irréfléchies » ; bref, en un mot : freiner
Au mois d'avril, alors que la grève du Joint dure déjà depuis trois semaines, la direction dela CGT sort une circulaire interne( Courrier Confédéral numéro 127) pour bien mettre les points sur les i.Elle cite d'abord les conflits récents (Pennaroya, Creusot-Loire Dunkerque, Peugeot-Mulhouse, Paris-Nantes), puis, à nouveau, elle met en garde contre l’aventurisme qui s’y est manifesté et donne un conseil : si une grève de ce genre se produit dans votre secteur, les UD et les Fédérations devront faire bien attention, relire le document «pour une action syndicale responsable. », et prévenir le bureau confédéral.…
vomment cela s'est-il traduit à St Brieuc ?
Pour appliquer cette ligne, le PC ne disposait sur place que de moyens limités. Ses forces étaient réduites (il était surtout présent chez les enseignants). Il contrôlait tout de même la CGT, mais celle-ci, présente surtout sur Chaffoteaux et Sambre et Meuse, était minoritaire au Joint Français. Ces faiblesses de l’appareil vont expliquer les difficultés qu'il aura à faire passer son orientation, obligé de suivre un mouvement qu'il ne contrôlait pas.
Au départ, le mouvement démarre par une suite de débrayages limités et répétés. Il semble que les directions syndicales avaient l'intention de continuer dans cette voie. Puis, la grève illimitée est décidée. Sur les motifs de cette décision, le secrétaire général de l’UD des Côtes-du-Nord donnera d’ailleurs une intéressante explication : « cette décision ayant été prise davantage pour tenter d'infléchir l'attitude de la direction, mais pas avec l'intention de faire grève. »!! (réunion du comité régional du 25 avril 72).
Mais, quelles que soient les intentions au départ, la grève démarre, l’entreprise est occupée et la CGT doit y participer. Très vite cependant, la direction CGT s'inquiète : le patron ne cède pas, la CGT ne contrôle pas le mouvement, les « gauchistes » sont là depuis le début, très bien accueillis par le personnel, et la solidarité a démarré à leur initiative. C’est donc une situation dangereuse : méfiance !
Et cette méfiance se traduit dans les faits :
le PC boycotte le comité de soutien unitaire. et il ne fait pratiquen.ent rien pour assurer la solidarité.
A tel point que, se sentant mis en cause, il sortira vers la fin de la grève un communiqué piteux pour dire que, lui, à la différence de certains, il avait aidé la grève. sans se faire voir ! Le MODEF, syndicat paysan dirigé par le PC, attend près de 3 semaines pour se rallier à une initiative de solidarité (alors que dès le début le CNJA et la FDSEA étaient dans le comité de soutien). De leur côté, les dirigeants PC de la FEN, syndicat des enseignants, ont tenté systématiquement de diminuer l’ampleur des mobilisations régionales, en refusant — 2 fois de suite — d'appeler à faire grève («pour ne pas faire perdre une journée de travail »).
La direction de la CGT a longuement tergiversé pour prendre des initiatives de soutien sur le plan régional. En revanche, elle n’a pas hésité à pousser systématiquement au compromis avec la direction, quitte à décider unilatéralement de réduire en cours de grève la plate-forme revendicative à 40 centimes.
Sur le plan local, les résultats de cette politique ne sont pas glorieux : le PC en a pris un coup ; la CGT a perdu des adhérents et la CFDT s’est renforcée au Joint Français. Corre, militant PC responsable de la FEN, a gagné au cours de la grève deux surnoms : le « jaune » et le « non-gréviste »… &
Comment cette orientation s’est-elle traduite sur le plan national ?
Dans son journal l'Humanité, le PC parle peu de cette grève : alors qu'il avait publié en première page la photo des responsables CGT de Renault-Billancourt, les bras chargés de cartes postales revendicatives (moyen de lutte efficace s’il en est !), les articles sur la grève du Joint sont discrets, sauf à la fin, quand la direction CGT lance la grande offensive de négociations. 7
Du côté de la direction CGT, on n’en parle pas beaucoup non plus : pas un mot au congrès CGT ; pas une banderole, pas un mot d'ordre de solidarité à la manifestation du ler mai à Paris.
On envoie à tous les syndicats des informations tendancieuses pour les braquer contre la grève ; ainsi, ces extraits d’une circulaire racontant la grève envoyée aux militants CGT de Bretagne :
« Dans la nuit du 13 au 14 mars. la CFDT et des groupes gauchistes pénètrent dans l'usine, cadenassent les portes et mettent en place un piquet de grève. L'occupation commence sans qu'elle ait été décidée...»
« séquestration des représentants patronaux avec délégués syndicaux, mais également avec C.E. de l’'UD-CFDT, de la Ligue Communiste et d'autres éléments étrangers au Joint Français ».
Ce type d’« informations », soigneusement ventilées, a des conséquences sur la solidarité dans l’ensemble du pays. Prenons-en deux exemples typiques parmi beaucoup d’autres :
— en Haute-Normandie, un camarade militant CGT d’un CET vient à l’Union Locale avec une collecte de sa section syndicale. Il demande à un permanent le CCP de l’Intersyndicale à St Brieuc. Réponse : «je ne l'ai pas et de toutes façons on n'a pas de consignes ; d'ailleurs, si on pousse à la collecte, ça voudrait dire qu'on cautionne ce type de grève » !
— À Corbeil (dans l'Essonne), des militants de la Ligue distribuent un tract sur l'imprimerie Crété, popularisant la grève du Joint. Réponse : un tract CGT dénonçant les « aventuristes-gauchistes », et contenant cette allusion fielleuse sur la grève du Joint : « nous connaissons comment est menée la grève du Joint Français à StBrieuc, y compris par qui l'occupation est faite ; quant à la participation des travailleurs, évitons d'en parler...» (tract du 12-4-72).
Il ne s’agit encore une fois pas de « bavures », mais d’une politique d’ensemble.
Au bureau national du SNES (syndicat edes enseignants du secondaire), un militant de l'Ecole Emancipée présente une motion de solidarité à la grève du Joint. La direction du SNES (tendance PC : Unité et Action) la refuse. Motif : pour nous, c’est une grève comme tant d’autres, il n’y a pas de raison de la soutenir particulièrement. D'ailleurs, il y a sûrement des arrières-pensées politiques là-dessous….
La fraction PCF dans la CGT va aussi systématiquement bloquer l'extension de la coordination du mouvement sur le trust :
— à l’usine du Joint Français à Bezons, il faudra attendre. le 5 mai pour voir la CGT organiser une grève de 24 heures de soutien. La presse s’étonnera d’ailleurs perfidement de cette « absence » : « le mouvement de solidarité qui se développe à travers le pays curieusement n'a pas encore gagné Bezons...» (Le Télégramme, 17 avril).
— dans les autres usines du trust, y compris celles qui étaient déjà elles-mêmes en grève, il n’y aura pratiquement rien de fait.
Après la fin de la grève, l’attitude du PCF est double : on tente de récupérer, en même temps, on essaie de minimiser et de débiner le mouvement.
— Dans l'Humanité du 8 mai 72, Laurent Salini publie en première page un éditorial sur les leçons de la grève du Joint. A le lire, on est tenté de croire que la victoire est dûe aux efforts de la direction CGT et du PCF («,la solidarité combative du Parti Communiste, sur place et (le seul) au
Parlement » !!!). “ht sait H | : Mais en fait l’article est émaillé d’épithètes restrictives ou péjoratives : cette grève, c’est finalement un phénomène très local (« une grève bretonne »), les travailleurs du Joint « n'étaient guère familiers de la lutte sociale » et leur grève était menée « parfois avec gaucherie ».… Décidément, certains n’ont pas de pudeur ! f — D'autres prendront moins de précautions oratoires et s’en prendront directement à la grève. Ainsi, le SNI des Bouches-du-Rhône (à la direction PCF), écrit sans désemparer : vis à ne CG Andes « le ouvoir a durci sa position en rejetant en bloc leurs légitimes reven FRRTAEN usant même de provocations afin d'essayer de rendre impopulaires les mouvements entrepris pour obtenir satisfaction ! Ceci se traduit par des conflits aboutissant, malgré la volonté de lutte marquée par: les travailleurs, à de véritables impasses — telle celle du Joint Français » (SNI-actualités, No 4), L = rh: Gite « impopulaire », « impasse » et voilà comment on écrira bientôt l’histoire.
la CFDT et la grève
Au Joint Français, la direction de la CFDT a joué un rôle déterminant dans la grève. Mais, là encore, pour bien apprécier sa pratique sur la plan local, il faut partir de données nationales qui dépassent le cadre de St Brieuc.
Les rapports entre la CFDT et la politique sont différents de ceux de la CGT. La direction CGT est directement liée au projet électoraliste du PCF ; c'est ce qui explique son orientation actuelle dans les luttes. La direction réformiste de gauche de la CFDT n’a pas l’équivalent : elle n’a pas pour pendant politique ce parti socialiste « à la chilienne » dont elle rêve. Cette absence la gêne, mais en l’occurence, dans une période pré-électorale, elle lui laisse une marge de manœuvre plus grande sur le plan des luttes sociales que celle de la CGT.
C'est pourquoi la direction confédérale ne s'oppose pas au développement de telles grèves. Elle marque bien un. certain nombre de réticences sur les formes de lutte (attention à l'occupation systématique), l'attitude vis-à-vis des cadres (attention, nous perdons des cadres, il faut veiller à ne pas les léser) et la présence des « gauchistes » (attention à l’ingérence des comités de soutien). Ceci dit, en général, elle les soutient et les fait largement connaître dans la période actuelle, La raison fondamentale est que, syndicat minoritaire, elle y voit l'occasion — vu la politique de la direction CGT — de renforcer ses effectifs et le prestige de son organisation. Le Faucheur dira après la grève : « le Joint Français devient un de nos bastions, l'expérience de la lutte au Joint une image de marque pour notre syndicat ». Edmond Maire, interviewé par un journaliste, expliquera perfidement que la preuve qu’à la CFDT ils étaient unitaires, c'est que, dans les luttes récentes, ils attendaient la fin de la grève pour syndiquer ceux qui quittaient la CGT !
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C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la pratique de la CFDT sur le plan local :
Au Joint, ses forces dépassent celles de la CGT, mais la section syndicale est récente et la direction de la lutte reposera essentiellement sur les épaules du permanent de l’UD : Le Faucheur.
La base militante sur laquelle s’appuiera la grève est composée de jeunes gars et filles très combatifs, sans traditions de lutte et dont beaucoup n'étaient pas syndiqués avant la grève. Ces forces vives du mouvement ne vont pas du tout avoir un rôle passif : elles vont même impulser des initiatives (actions exemplaires, etc.) qui seront couvertes par la direction syndicale. Le Faucheur l'explique d'ailleurs dans une interview : « pendant le conflit, les différentes phases des événements, qui n'ont pas toutes été prévues, qui étaient le fait des travailleurs eux-mêmes, leurs réactions spontanées : occupation des locaux au siège du syndicat patronal, à l'inspection du travail, tous ces événements, nous avons voulu nous inscrire dedans parce que nous estimions que notre responsabilité syndicale, c'était d’être dans l'événement et de donner à chaque événement sa signification, sa portée dans le sens de l'efficacité que nous recherchions dans le cadre de ce conflit »
Mais cette direction de la grève devait compter avec la présence de la CGT : la direction de la CFDT se trouvait devant la nécessité de sauvegarder l’unité syndicale pour maintenir la cohésion de la grève et surtout obtenir les élargissements régionaux (manifs, etc). Mais elle voulait faire cette unité en position de force pour avoir les mains libres au maximum.
D'où un jeu tactique complexe auquel elle s’est livrée pendant toute la grève : ne craignant pas de pactiser avec des militants révolutionnaires pour consolider sa position et, parallèlement, de faire des concessions notables à la direction CGT pour conserver l'unité. Ainsi, elle poussera à la signature de la carte de solidarité avec le comité de soutien et à sa vente sur tous les bureaux de vote le jour du referendum. Elle s’inclinera sur le parcours de la manif et la montée au Joint les 18 avril et 3 mai.
Dans ce cadre, on peut faire à la direction de la CFDT deux critiques essentielles : sur l’organisation démocratique de la grève et sur l’élargissement au trust.
— La base a été régulièrement consultée ; plusieurs de ses initiatives ont même été couvertes et soutenues par la direction CFDT, mais il n’y a eu à aucun moment une direction collective, élue par les grévistes et responsable devant eux. Il n’y a pas eu de véritable comité de grève.
— Mais la carence principale concerne l'élargissement de la lutte sur le trust. Après 5 ou 6semaines de grève, il devenait nécessaire, pour consolider le rapport de forces, d'étendre la lutte sur le Joint Bezons, mais aussi aux autres usines de la CGE. Dans cette perspective, le premier pas à faire était de coordonner entre elles des luttes effectives qui se menaient déjà sur plusieurs usines du trust. É
Or, entre l’Alsthom St Ouen et le Joint Français, des liaisons minimes ont été établies. Mais il y a pire encore : dans l’usine des Câbles de Lyon, à Calais, qui appartient au même trust CGE, une grève de plusieurs semaines s’est écoulée en même temps que celle du Joint. Personne n’en a rien su. L'information n’a été donnée par aucune direction syndicale. Les travailleurs ont repris le travail sans grande satisfaction.
Les objections des militants CFDT durant la grève étaient classiques : «on n’a pas les forces, ailleurs la CGT est majoritaire, etc..». Cette attitude est d'autant plus incompréhensible que —10 jours après la grève — (!) à l’initiative de la seule CFDT, une journée nationale d’action sur le trust CGE avec grève de 24 heures a été lancée.
et la Ligue?
L'usine du Joint Français, c'était
donc un millier de jeunes travailleurs et travailleuses. Ils ne s'étaient pratiquement jamais battus. Et peu de militants syndicaux avaient une expérience de lutte dans l’entreprise. C'était une petite usine parmi l'énorme trust CGE; et nous étions à St-Brieuc, pas le coeur du prolétariat français, même si autour du doint, il y avait deux autres entreprises importantes, Chaffoteaux et surtout Sambre et Meuse, qui avait connu une lutte assez semblable en 1970. Enfin la Ligue y était tout à fait embryonnaire.
Pourquoi la Ligue Communiste at-elle donc décidé d'apporter à cette lutte un soutien assez massif et d’y consacrer les forces nécessaires ? Si la Ligue s'efforce de s’implanter patiemment dans les gros centres ouvriers, dans les gros bataillons de la classe, elle essaie aussi de comprendre comment, par quels canaux, les travailleurs les plus combatifs reprennent l'initiative après Mai 68 contre la nouvelle intransigeance patronale, et malgré le carcan des directions ouvrières réformistes.
Voilà pourquoi comme elle, avait participé de toutes ses faibles forces au succès de Batignolles et de PURES la Ligue Communiste s’est efforcée d'oeuvrer à la victoire du
oint. Comment nous sommes intervenus ? Quels étaient nos objectifs ?
1) populariser une méthode de lutte, la façon d’unifier les travailleurs par un type de revendication le moyen de les imposer au patron par toute une série d'initiatives contraignantes.
2) assurer leur succès, ce qui est presque indispensable pour que les travailleurs y adhèrent et s’en emparent malgré les critiques et l'opposition des réformistes.
3) gagner au travers de cette lutte sur l’entreprise et partout où nous pouvions intervenir militants et travailleurs au projet et à l’organisation révolutionnaire.
4) faire de ces militants et de ces travailleurs des éléments influents dans les organisations de masse, contestant aux réformistes leur hégémonie sur les sections syndicales.
Nous avons mené de front trois types d'activité :
— présence politique dans la lutte
— initiatives de solidarité ..— popularisation nationale *1) La présence politique dans les luttes : Elle s’est fait de deux façons ; d'une part, au jour le jour, une feuille d’agitation politique présentait toutes les données de la lutte et faisait des propositions pour consolider le rapport de forces. La Taupe Rouge touchait quotidiennement le Joint et chaque fois que nécessaire Chaffoteaux et Sambre et Meuse. Des affiches
appuyaient à chaque phase de la lutte les objectifs essentiels (solidarité, résistance aux flics, élargissement régional, extension au trust, boycott du référendum, premier Mai)
D'autre part ce travail par feuilles politiques était relayé par une intervention physique de militants sur le terrain dans toutes les initiatives ouvrières, depuis le piquet de grève, les manifestations, jusqu'aux actions directes (inspection du travail, CNPF, etc.…).
Il est clair qu’il y a derriére ceite présence un danger réel de substitutisme. Il n’y a pas de recette contre cette possible déviation : il faut seulement veiller à laisser effectivement la direction, la responsabilité de la lutte aux travailleurs, en un mot, éviter la manipulation. Une des caractéristiques de la grève du Joint (et ce qui très certainement a fait sa force),ça a été la participation à la lutte de militants syndicaux et politiques extérieurs à l’entreprise : un débat permanent s’est ainsi instauré sur le tas.La conscience politique des militants extérieurs a évité toute ingérence grossière mais _la meilleure garantie contre tout danger substitutiste aurait été une organisation démocratique de la grève. Et là encore nous retrouvons la nécessité des assemblées de grévistes, du comité de grève élu, qui doivent garder en dernière instance la maîtrise de l’action, les travailleurs se déterminant démocratiquement après appréciation de toutes les explications et propositions ;
* 2) les initiatives de solidarité :
Nous avons effectivement veillé à appuyer rapidement cette lutte sur le soutien matériel et politique: de l’ensemble de la population laborieuse. Nous avons été à l'initiative dome de ville et des comités lycéens qui se sont ensuite multipliés par toute a Bretagne. Pour le Comité de ville nous nous sommes efforcés de l’asseoir non pas sur le seul courant révolutionnaire, mais bien sur tous les alliés potentiels des ouvriers en lutte. Nous nous sommes battus pour le maintenir dans ses fonctions de soutien, condition de son élargissement et de son efficacité. 2
Lorsque l’écho national de la grève l’a permis, nous avons tout fait pour mettre sur pied un comité national de solidarité. Toutes les organisations, associations se sont débinées, et il s’est alors constitué à partir d’un collectif de personnalités, auquel s’est joint ensuite le syndicat parisien de la Chimie CFDT * 3) la popularisation nationale : l’importance et l’aspect exemplaire de la grève le permettant, très vite nationalement, dans l’ensemble de nos bulletins d’entreprise et de nos réunions d'agitation, nous avons expliqué le développement de la grève. Les résultats positifs de ce mouvement nous facilitent maintenant une présentation dans les meetings et cercles publics des leçons de cette lutte. Cette brochure continue ce travail.
Cette intervention locale, sa popularisation nationale ont gagné sur place et dans tout le pays au projet et à l’organisattion révolutionnaire nombre de sympathisants et de militants. Certains ont crié à la récupération : toute cette brochure prouve que nous avons toujours mis les intérets des travailleurs et de leur lutte avant le recrutement : nos efforts pour assurer à cette grève régionalement et nationalement, tout l’appui matériel et politique nécessaire en témoigne. Mais si nous avons pu nous acquitter aussi naturellement de toutes ces tâches, c’est bien parce que nous avons su nous doter d’une organisation centralisée.
pour continuer
Quatre camarades de la Ligue ont discuté ensemble pour tirer les leçons essentielles de la lutte du Joint Français. Il l’ont fait devant un magnétophone..
Voici le résumé de cette discussion:
cen est qu un debut...
Alain Au moment du vote sur la reprise du travail, il y a eu 181 NON : c'était très certainement les grévistes les plus combatifs. Est-ce que ça veut dire qu'ils ont repris le travail déçus et démoralisés ? Quelle est l'ambiance du Joint ?
Françoise Tu sais, il y en a beaucoup qui disent que « rien ne sera plus comme avant » au Joint, mais je crois que c’est vrai. Un certain nombre de choses se sont passées dès la reprise du travail qui montrent que tout le monde reprenait relativement gonflé !
Mardi matin par exemple, V.R. (celui qui avait été présenté à la télé à « Informations Premières »)se fait harponner par son chef. Il n’hésite pas ; il pose carrément son tablier et s’en va chercher les délégués ; la direction et les chefs ont compris que ça serait bien difficile de faire régner l’arbitraire et la « discipline » comme avant.
Claude : Il faut parler de la reprise du travail parce que, là aussi ça montre bien que la rentrée s’est faite, la tête haute : lundi soir, après les résultats du vote, Le Faucheur a demandé à tout le monde de se retrouver le lendemain à 10 heures pour reprendre le boulot ensemble. Or, ce mardi matin, la situation avait l'air assez pagailleuse : pas mal de gars avaient rejoint bien avant 10 heures leur poste de travail ! Les jeunes et les délégués qui se sont pointés vers 10 heures étaient assez déçus. Or, à 10 heures, on a assisté à un spectacle assez impressionnant : sur intervention des militants, tout le monde est sorti et s’est entassé dans le garage à vélos pour le dernier meeting. Cette sortie massive de la boîte pour la réunion de bilan était significative : le boulot reprend, .mais il y a désormais dans la boîte, une force cohérente et combative, avec laquelle les patrons devront compter.
Françoise : D'ailleurs tout le monde n’a pas repris le boulot ce jour-là : un certain nombre de jeunes ont remis ça au lendemain : histoire de montrer que pour un temps c'était encore les travailleurs qui décidaient. Et puis il faudrait parler de tout ce climat qui régnait dans l'usine, après la reprise : dans les ateliers, les habitudes de la grève continuaient : on se relançait les mots d’ordre, les chants, l’Internationtale ! Les cadences ont traîné pendant pas mal de jours. x PU
Joël : Mais, si tu veux encore autre chose, il y a un bon indice pour mesurer la combativité acquise et maintenue dans la boîte : C'est le fa
meux 18 juin : Ce jour-là la CFDT toute seule a lancé une journée d’action sur
l’ensemble du trust CGE, avec débrayage de 24 heures. Les responsables CFDT locaux étaient très méfiants vis-à-vis de cette décision et certains la jugeront un peu farfelue : on aurait beaucoup plus apprécié ce genre d'initiative pendant la grève du Joint ! La journée a donc été assez peu préparée par la CFDT ; les responsables CGT l'ont durement critiquée ; ils sont même passés dans les ateliers pour dire de ne pas y participer. Eh bien, sur 900 travailleurs, 40 seulement sont allés au boulot : responsables CGT et cadres compris ! Il est donc vraiment difficile, comme tu vois, de parler de démoralisation !
Françoise : D'ailleurs beaucoup de travailleurs se syndiquent maintenant, surtout à la CFDT. Un délégué CFDT a fait jusqu’à 60 adhésions dans une journée ! Beaucoup de jeunes qui se sont révélés les plus combatifs rejoignent maintenant les rangs de la CFDT. Ça montre bien une large volonté de poursuivre la lutte.
un comite de grève ? pour quoi faire ?
Alain À propos de la direction de la grève, pendant toute la lutte, la Taupe’ Rouge parlait sans cesse de Comité de grève ! Mais est-ce qu'un Comité de grève a vraiment existe ? Ou est-ce que la lutte a été strictement dirigée par les responsables syndicaux ?
Joël: Le déroulement de cette grève a été le résultat de diverses interventions !
En gros il y a eu les militants et jeunes travailleurs combatifs qui prenaient des initiatives chaque fois qu'ils sentaient que la progression de la lutte l’exigeait. Il y avait les responsables CFDT et tout particulièrement Le Faucheur qui encadrait ces initiatives.
Il y avait la direction CGT départementale qui freinait à mort et que la direction CFDT s’efforçait d'entraîner dans des opérations d’élargissement régional.
Et il y avait les interventions variées de plusieurs organisations politiques : Maos divers, Ligue Communiste !... Mais jamais ces diverses forces n’ont pu s'exprimer clairement et décider après débat en assemblée de travailleurs et en comité de grève. En fait les décisions étaient prises par les responsables syndicaux. Au Joint, le Comité de grève c'était en réalité ‘un sigle dont pouvait se réclamer tout travailleur ou tout militant combatif. Mais il n’a jamais été élu, il ne se réunissait jamais : il ne décidait donc rien.
Alain : Mais, il me semble qu’on a vu sa signature avec le Comité de soutien pour le gala Paco Ibanez et pour la carte de solidarité vendue aux bureaux de vote.
Claude : Ça s'est fait naturellement ! Il suffisait que deux ou trois responsables syndicaux soient d’accord pour obtenir la signature du Comité de grève. Mais cela ne signifie pas qu'il ait effectivement fonctionné une structure démocratique de direction de la lutte.
Alain : Ça n'a quand même pas empêché la grève d’être globalement victorieuse ! Qu'est-ce-que ça aurait changé, l’existence d'un comité de grève ?
Claude : Pour te répondre il faut partir de la situation actuelle et des dernières luttes : une des caractéristiques des grèves très combatives comme celle du Joint c'est le rôle important qu’y joue au niveau des formes d’action, des initiatives, une frange de travailleurs souvent jeunes pour une bonne part non syndiqués et la plupart du temps sans expérience de lutte.
Si l’action est entre les mains des seuls responsables syndicaux, ces travailleurs en sont réduits à jouer les masses de manœuvres ou à bouder l’action ; ou alors — à l'inverse — à partir seuls en débordant leurs directions.
Il est bon qu'il y ait des assemblées des travailleurs, mais il est indispensable qu’elles puissent clarifier la responsabilité de la lutte à ceux qui se révéleront comme les meilleurs animateurs de la grève. Il est indispensable que l'assemblée des grévistes puisse élire un comité de grève
regroupant tous ces militants reconnus par les grévistes, militants syndicaux, travailleurs syndiqués ou non ! Lmk
Françoise : A plusieurs occasions pendant la grève on a senti la nécessité de cette direction démocratique de la grève. Quand la direction de la CGT a commencé à déconner avec sa proposition de négociation sur 40 centimes, si on avait eu un comité de grève il y aurait eu immédiatement une prise de position des grévistes. Et les journaux et les patrons n'auraient pas pu jouer aussi facilement sur cette manœuvre de la direction CGT. g
On peut prendre un autre cas : les objectifs des manifestations ont été très discutés ; une heure avant personne ne savait le parcours — même bas les grévistes. Ce qui est inadmissible pour une manifestation de masse! Le 18 avril par exemple on a expliqué l'intérêt que représentait une montée au Joint ! Eh bien s’il y avait eu un Comité de grève c’est une occasion de renforcement de la grève et de défaite du pouvoir qui n’aurait peut-être pas été manquée.
Claude : Tout au long de la grève les responsables CFDT ont dit qu'ils se battaient contre le freinage de la direction CGT. C’est possible mais enfait,ils se sont battus dâns les couloirs en tant que cédétistes. Or, s’il fallait avancer aes propositions de lutte, pourquoi ne pas les avoir discutées et décidées dans une assemblée des grévistes, pourquoi ne pas les avoir fait défendre par un comité de grève. C’est quand elles expriment les décisions prises par l’ensemble des grévistes que des propositions de lutte ont le plus de poids.
Joël : C'est une choses importante parce qu’elle permet de confronter les idées et la pratique : des tas de gens ont plein la bouche de déclarations claironnantes, dans le genre « La parole aux travailleurs », «les travailleurs sont assez grands pour « se faire une opinion », « c’est aux travailleurs de décider», «il faut préparer les travailleurs à l’autogestion ». Nous, nous répondons que tout ça passe par la mise sur pied de structures d'organisation démocratique de la lutte : l'assemblée des travailleurs, le comité de grève sont effectivement des écoles de socialisme pas des meetings passifs dirigés par quelques syndicaux. C’est une plaisanterie de bavarder sur la démocratie, l'autogestion, ou les conseils ouvriers si les travailleurs en lutte n'ont pas la possibilité de diriger eux-mêmes collectivement leurs luttes. dès maintenant. &
le rôle du comité de soutien
Alain : La Ligue a été à l'origine de la constitution du Comité de Soutien. Peux-tu expliquer quel a été le rôle d’un tel comité.
Joël : Ce qu’on peut dire, c’est que ce n’est pas ça l’aspect nouveau de la grève. Il y avait déjà eu plusieurs comités de ce genre dans pas mal de luttes qui avaient précédé le Joint. Les militants de la Ligue avaient pu en faire l'expérience au moment de la grève des Batignolles (à Nantes) et celle de Sovirel (à Bagneux). Il y en avait eu aussi un lors de la grève de Pennaroya (à Lyon). Et maintenant c’est devenu un fait très courant dans toutes les grèves dures, comme celles qui se déroulent aujourd’hui.
Comment définir le rôle d'un comité de soutien ? C’est finalement très simple : pour nous il s’agit d’une forme d'organisation qui permet de regrouper lors d’une lutte ouvrière prolongée tous les alliés naturels du proletariat, pourapporter un soutien à la grève. Dans les comités de soutien qui se sont tréés jusqu'ici on a trouvé régulièrement des organisations de la jeunesse scolarisée, des enseignants, des organisations catholiques (JOC, JEC), et des organisations politiques (PSU, PS, Ligue, CIC etc..). Il s’agit donc d’une structure très large centrée sur des tâches de solidarité. Maintenant, le Comité de St-Brieuc avait réussi en plus à intégrer une force essentielle qui joue un rôle important sur le plan régional : il s’agit des paysans. Et non seulement il y a eu le CDJA, qui est souvent une aile progressiste des organisations agricoles, mais il y avait également la FDSEA.
Alain : Je sais que le Comité de Soutien de St-Brieuc a joué un rôle important pour le lancement de la solidarité à l'échelle régionale. Pourtant, il y a eu des déclarations récentes des directions confédérales de la CGT et aussi de la CFDT où on constate une certaine méfiance vis-à-vis de tels comités. On explique qu'ils risquent d'aboutir à une certaine ingérence d'éléments extérieurs dans le déroulement même de la grève. Sur la base de l'expérience de St-Brieuc, qu’est-ce-que tu en penses ?
Françoise Un comité de Soutien ne peut pas avoir pour but de se substituer à tout ce que peuvent et doivent faire les organisations syndicales pour soutenir un mouvement. Et si une Intersyndicale fait son travail sa tâche est d'organiser le soutien matériel et de préparer l'élargissement de la lutte principalement sur d’autres entreprises. Mais nous pensons qu’actuellement, dans une période d’intransigeance patronale très marquée, et aussi de radicalisation de nombreuses couches de la population, il est tout à fait intéressant de regrouper ces couches pour appuyer les luttes ouvrières importantes. C’est aussi la meilleure façon de montrer à ces couches où est la solution de leurs problèmes, dans la lutte aux côtés du prolétariat. Ça c’est la raison de fond du comité de soutien : 1) mettre aux côtés de la classe ouvrière un maximum de ses alliés dans des tâches de solidarité. 2) préparer des alliances, qui sont véritablement des alliances sur une base de classe dans la lutte autour des travailleurs face à la bourgeoisie.
Et ça nous amène à la façon dont nous posons le problème des voies de passage au socialisme et des alliances de classes à nouer pour y arriver : pour nous l’union du prolétariat et de ses alliés ne se fait pas dans des rassemblements électoraux sur des programmes démagogiques. Elle se
forge au contraire dans la lutte. C’est pourquoi notre pratique des Comités de Soutien est parfaitement cohérente avec le but final que nous nous fixons.
Claude : Mais en ce qui concerne l’ingérence d’un comité de soutien dans le déroulement d’une grève, notre position a toujours été claire : il s’agit pour nous d’une structure unitaire très large, elle rassemble des forces très éloignées politiquement les unes des autres ; elle les rassemble sur une base commune très limitée, mais efficace : la solidarité.
Nous sommes contre le fait qu'un comité de soutien prenne position sur tel ou tel mot d’ordre,sur telle ou telle forme de lutte,
Nous sommes contre cela, et nous sommes déjà battus contre cette orientation dans divers comités de soutien.
Ceci dit quand on parle d’« ingérence d’éléments extérieurs », il faut s'entendre car il se cache souvent derrière ce genre d'expression une autre orientation que nous combattons : si certains ont une ligne politique qui consiste à briser les grèves,si ceux-là pensent que développer la solidaritè financière c’est s’ingérer dans le déroulement de la grève, parce que cela ne leur permet pas de la saboter aussi facilement que prévu ; alors effectivement nous sommes pour l’ingérence.
D'autre part, en tant qu’organisation politique avec un programme et des idées bien précises, nous croyons que la Ligue est parfaitement habilitée à donner son point de vue sur les perspectives d'un mouvement à faire des propositions pour le développement de l’action. Etant bien entendu que ce sont toujours les travailleurs qui tranchent. C’est ce que nœs avons fait à St Brieuc en distribuant régulièrement la Taupe Rouge: ”
Françoise : Il faut quand même parler aussi du Comité é National de Soutien qui s’est créé tout à la fin de la grève. Là aussi le fait que des dizaines de gens connus du spectacle des artistes, des universitaires, et des dirigeants d'organisations politiques s’engagent personnellement pour soutenir une grève, c’est quelque chose d’important. Cela s'était déjà passé d’ailleurs lors de la grève de Pennaroya.
la violence
Alin: Dans cette grève,on peut dire qu'en fait de violence et de flics, les travailleurs du Joint ont été servis : ils ont été délogés de l'usine, leurs délégués ont été traduits devant les tribunaux, ils ont été virés de l'inspection du travail, ils ont essuyé de plein front les grenades lacrymogènes des CRS.
Est-ce que tu crois que cet aspect de la grève a été particulier au Joint ?
Joël : Tous les travailleurs qui prennent les moyens d'imposer leurs revendications savent bien que non ! Aux moteurs Beaudoin, à Pennaroya, Girosteel, à Paris—Nantes, à Peugeot—Mulhouse, à Creusot-Loire, aux Nouvelles Galeries maintenant les patrons emploient systématiquement leurs juges et leurs flics pour défendre leurs intérêts de profiteurs et casser les exigences et l’impressionnante combativité ouvrière !
Comment résister à cette violence patronale ? Ce n’est pas une question née de cervelles gauchistes obsédés de cogne : c’est le problème aui va se poser systématiquement à tous les travailleurs, qui se lancent dans des luttes « dures » (pas par plaisir, comme dirait Krasuki, mais parce que souvent il n’y a pas le choix !).
Après décision du tribunal de référé les flics vont expulser le piquet de grève ! Qu'est-ce qu'on fait? Ils occupent l'usine ; qu'est-ce qu'on fait ? Ils font rentrer les jaunes ; Qu'est-ce qu’on fait ?
Il n’y a pas de réponse toute faite. C’est vrai ! On ne répond pas toujours à l'ennemi sur son terrain, c'est vrai! Mais les patrons et le pouvoir doivent sentir que l'intervention des flics leur coûte très cher et pour cela il faut systématiquement préparer les travailleurs à la résistance. Pourquoi ? Un minimum de résistance assure tout de suite à la lutte un écho régional tout à fait défavorable au patron et au pouvoir : toute occupation doit donc être sérieusement défendue pour qu’elle oblige le pouvoir à un sérieux déploiement de force dans lequel il use le peu de crédit qui lui reste et aussi parce qu'une attitude ferme et résolue suffit parfois à faire céder la direction, comme ça s’est passé à la SCPC (Clermont), où la direction a finalement retiré sa plainte. Il faut tenir compte aussi du contexte politique : il y a certaines occasions tout à fait favorables pour les travailleurs si le pouvoir prend la responsabilité d’un affrontement.
Claude : On a été confronté à une telle situation avec la manifestation du 18 avril : nous étions à quelques jours du référendum, dans une situation politique exceptionnellement propice : nous avons préconisé la montée au Joint pour la manifestation des 12.000 : ce n’était pas un objectif-gadget qui solutionnait tous les problèmes. Mais le pouvoir avait les mains liées : ou bien il cachait ses flics et c'était une défaite considérable ou bien il les interposait et il prenait la responsabilité d’affrontements difficilement supportables à la veille du referendum : ainsi les travailleurs avaient l’occasion de montrer au pouvoir qu'ils n'étaient pas prêts à laisser les patrons faire venir les flics dans leurs entreprises pour casser leurs luttes. Les directions PC et CGT ont hurlé à la boucherie ;etla direction CFDT s'est cachée derrière cette position : tous cultivaient la peur du gendarme. Mais cela revenait à encourager la répression des
patrons et du pouvoir, à désarmer les travailleurs face à la violence patronale
la{colère bretonne)
Alain: Dans IHumanité, Laurent Salini — peut-être pour faire la part du feu — classe la lutte du Joint dans le musée des drôles de grèves, sous l’étiquette « une grève bretonne »! Pourtant tout au long de la grève on a parlé de la solidarité de toute la Bretagne ; est-ce que le Joint n'est pas beaucoup plus une grève régionaliste qu'une lutte ouvrière exemplaire ?
Claude : les organisations « bretonnes » en tant que telles ont assez bien loupé le coche. L'UDB n'a raccroché le comité de soutien qu’à la quatrième semaine. La CFDT et Le Faucheur en particulier ont souvent fait appel à la révolte à la solidarité bretonne. Il est incontestable qu'à travers le réseau de comités de soutien qui a draïné toute la Bretagne s’est exprimé bien plus qu’une simple solidarité à la lutte des travailleurs du Joint. Au travers de la résistance déterminée des travailleurs du Joint à une surexploitation patronale s’exprimait le « ras-le-bol- » de toute une région laissée pour compte et surexploitée par l’anarchie capitaliste.
Joël: paradoxalement les travailleurs du Joint ont affiché leurs drapeaux bretons surtout à la manifestation du premier Mai à Paris, au moment où symboliquement ils s’appuyaient sur l’ensemble de la classe ouvrière
française. Et lorsqu'ils s'inquiétaient de ce qui se passait à Bezons, lorsqu'ils allaient à Delle Alsthom St-Ouen où qu'ils envoyaient aux travailleurs en lutte des produits agricoles récoltés pour eux en Bretagne, lorsqu'ils puisaient dans leur fonds de solidarité pour appuyer les « petites femmes des Galeries de Thionville », les travailleurs du Joint ont bien montré sur quelles forces doit s'appuyer la libération des travailleurs bretons, de leurs alliés bretons , l’ensemble de la classe ouvrière. Et les drapeaux rouges ont toujours dominé largement dans les manifestations!
les revendications
Alain : On a beaucoup insisté sur la revendication de 70 centimes pour tous avancée par les grévistes du Joint. C'était en effet un des aspects importants de la grève de mettre en avant une revendication claire et unifiante qui soude dans la lutte toutes les catégories du personnel autour du même objectif. Mais sur le temps de travail il n’y avait pratiquement rien. Pourtant, au Joint, on travaille encore aujourd’hui jusqu’à 47h par semaine,
François : Tout d’abord, c’est vrai que ce sont les 70 centimes qui ont été l'objectif de la grève. Le mot d'ordre, c'était : « Nous aurons nos 70 centimes ». Cet objectif précis et clair a évité pas mal de magouilles ! Les gars ‘pouvaient contrôler vite et sûrement les résultats des négociations : les calculs compliqués sur les pourcentages n'étaient plus possibles.
Pour ce qui est du temps de travail, c’est vrai que c'était le point faible du cahier de renvendications. La dernière Taupe Rouge de bilan a d’ailleurs insisté sur cet objectif maintenant prioritaire. Cette lacune s'explique par le fait que les gars et les filles originaires de la campagne sont plus sensibles aux faibles salaires qu'au temps de travail : dans l’agriculture, il n’y a pas d’horaires !
oui,mais...lescadres?
Alain: A propos des 70 centimes, se pose toujours le fameux problème des cadres. Certains dirigeants syndicaux racontent que ce type de revendication et des formes de lutte trop dures les coupent des
travailleurs. É ur = Claude Au Joint la détermination des grévistes a été plus efficace
pour s’attirer la sympathie des cadres qu'une revendication en poucentage ! La meilleure preuve c’est ce qui s’est passé après la grève : beaucoup d’entre eux, impressionnés par l'ampleur du mouvement, ont demandé à se syndiquer à la CFDT. Et même, l’un d’entre eux a eu cette phrase significative : « Nous avons vu où étaient les plus forts »…
Par ailleurs, une augmentation uniforme assez substantielle ne lése pas particulièrement les agents de maîtrise et les cadres ; d'autant que le patron veille constamment à les gratifier de tas d'avantages pour les ‘empêcher de basculer trop facilement dans le camp des ouvriers.
Et on peut en dire autant des formes de lutte. La grève a gagné la neutralité des cadres, puis, vers la fin, leur sympathie. Elle a gagné le soutien actif des couches moyennes (paysans, etc….), même après la séquestration qui suvit la provocation patronale des 3 centimes de rab. On a même vu les membres de la CGC locale — qui sont loin d’être des progressistes ! — demander à la CGC nationale de retirer sa plainte contre la séquestration. Le fond de l'affaire, il est donc dans la fermeté et la décision des travailleurs, et dans le rapport de forces qu'ils ont été capables
’imposer.
le fond du problème
Alain : les révolutionnaires ont coutume d'expliquer que la conscience et les exigence des travailleurs progressent dans la lutte : or, si on regarde les tracts syndicaux et même la Taupe Rouge, les explications et les objectifs n’ont pas beaucoup progressé au cours de cette grève.
Françoise : C’est vrai que cette lutte offrait une occasion privilégiée de faire éclater le scandale de l’exploitation capitaliste et d’en révéler ses mécanismes : lorsque Dubart osait déclarer à la presse qu'il ne cèderait jamais 50 centimes, parce que ce serait mettre la baraque sur la paille, lorsqu'on savait que la CGE avait triplé son chiffre d'affaire en 6 ans, la préoccupation des militants aurait dû être de lancer la perspective : faut vérifier; faut ouvrir les livres de comptes, faut étaler au grand jour les profits et donc les incroyables vols et mensonges de ces exploiteurs!
Joël : Et je crois que les travailleurs lancés sur cette voie seraient allés très vite beaucoup plus loin. La C.G.E. se jouait de ses propres hommes politiques bourgeois ; elle manoeuvrait juges et forces de l’ordre. Elle pouvait résister en même temps à 3 grèves de longue durée : au Joint, à Delle Alsthom, aux Cables de Lyon... Dans la même période elle annonçait des licenciements massifs à Rateau, etc. Tout cela parce qu'elle tire des ficelles énormes dans des secteurs clés de l’économie!
Alors assez naturellement est posée la nécessité de l’expropriation d’une pareille puissance. On ne va tout de même pas être éternellement le jouet de pareils monstres! Et ainsi se trouve posée la question de fond ; comment s'attaquer aux maîtres de l’économie, à leurs flics, à leur armée
Françoise :d’ailleurs le « comment lutter » pour l'objectif final nous aurait singulièrement éclairé sur le « comment lutter » pour l'objectif immédiat : les 70 centimes, déjà protégés par les juges et par les flics des patrons!
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