La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Documents Rouge

Lutte armée et lutte de classe en Amérique Latine

Documents Rouge, n° 3, 1969 · 17 826 mots

Sommaire (d'après RaDAR)
  • La guerre révolutionnaire au Brésil et les enseignements de MAO
  • la méthode de Mao
  • la politique et la guerre
  • situation générale
  • guerre populaire ou révolution des travailleurs La Lutte armée dans la révolution latino-américaine
  • Les conditions de la révolution en Amérique latine
  • Révolution socialiste ou révolution populaire ? Les deux axes de la guerre révolutionnaire au brésil

Texte obtenu par reconnaissance optique des numérisations de RaDAR, non relu : il contient des erreurs, et les intertitres sont repérés automatiquement. En cas de doute, la numérisation fait foi.

Page 1 de la numérisation

lutte. armée et

lutte de classe en . . amérique latine

document rouge 6) _m3/1franc

Page 2 de la numérisation

documents cahiers rouge

© Contradictions capitalistes et crise monétaire. 40 pages. 1 F. « Document Rouge » n° 1.

© Les contradictions du capitalisme français et leurs solutions bourgeoises. 30 pages. 1 F. « Document Rouge » n° 2.

® La médecine confisquée. 50 pages. 2 F. « Cahier Rouge » n° 2.

© De la bureaucratie. 50 pages. 2 F. « Cahier Rouge >» n° 3. P

e. Kuron et Modzelewski : lettre ouverte au parti ouvrier polonais. 80 pages. 3 F. « Cahier Rouge » n° 4.

© L'intervention en Tchécoslovaquie -pourquoi ? 50 pages. 2 F. « Cahier Rouge > n° 5.

® Document du premier congrès de la Ligue communiste, « Cahier Rouge >» n° 6-7, 140 pages. 3 F. « Cahier Rouge » n°’ 8-9, 110 pages. 3 F.

© Chants de lutte. « Recueil Rouge » n° 1. 80 pages. F.

© Où va la France ? Léon Trotsky. (écrits 28-40 - Tome 2) - Nouvelle édition. 8 F.

Page 3 de la numérisation

1 — Introduction

2 — La guerre révolutionnaire au Brésil et les enseignements de Mao.

3 — La place de la lutte armée dans la révolution latinoaméricaine.

4 — Les deux àxes de la guerre révolutionnaire au Brésil. {note : 3 et 4 font partie de l'ancien projet de cahier rouge.)

« Par ailleurs, les bourgeoïsies autochtones ont perdu toute leur capacité d'opposition à l'impérialisme, si elles l'eurent une fois — et elles forment maintenant son arrière-cour. Il n’y a plus d’autres changements à faire : ou révolution socialiste ou caricature de la révolution. »

Che Guevara.

Page 4 de la numérisation

Les dix années de la révolution cubaine ont été aussi dix années d'une extraordinaire montée de la lutte révolutionnaire en Amérique Latine. Dans cette période, les questions de la lutte armée et de la lutte de classes ont avancé mille fois plus que dans toutes les décennies précédentes, alors que les groupes staliniens étaient encore hégémoniques au sein de la gauche en Amérique Latine.

L'objet de cette brochure est d'examiner quelques-unes de ces questions stratégiques, telles qu'elles sont discuiées aujourd'hui par les révolutionnaires en Amérique Latine. Il faut être conscient que les stratégies ne sont pas nées toutes faites : Les discussions au sein de la gauche latino-américaine ont avancé parallèlement à l'évolution de la lutte de classes dans le continent et parallèiement au développement d'une nouvelle avant-garde directement inspirée de Cuba, considérée par toute cette génération comme l'avant-poste de la révolution socialiste en Amérique Latine.

‘Le chemin parcouru par la gauche révolutionnaire latino-américaine dans cette période est en effet tout entier marqué de l'exemple cubain et des formulations du camarade Che Guevara : En premier lieu, la lutte contre le réformisme des partis staliniens, indissolublement liée à l'affirmation de la lutte armée en tant que seule voie révolutionnaire ; la compréhension de la spécificité de la construction de l'Armée Révolutionnaire en Amérique Latine, c'est-à-dire, la guerre de guérillas en tant que détachement mobile stratégique ; et finalement, la détermination du caractère socialiste de la révolution latinoaméricaine, à partir de l'analyse de la faillite des bourgeoisies nationales.

Questions politiques et questions organisationnelles sont solidement imbriquées dans l'œuvre révolutionnaire du Che, de « La guerre de guerilla » au < Message à la Tricontinentale » : Quelles: classes et couches faut-il mobiliser, par quel programme est-il possible de les sensibiliser ? Quels instruments organisationnels seront en mesure de donner corps à ce programme et mettre en pratique la stratégie révolutionnaire de prise du pouvoir

Une des conquêtes politiques fondamentales de la stratégie révolutionnaire en Amérique Latine est la démonstration de l'impossibilité d’une « étape démocratique-bourgeoise » avec des tâches spécifiques à accomplir : L'existence d'un passé féodal, l'existence d'une solide alliance au pouvoir entre propriétaires fonciers et bourgeoisie industrielle, cela fait que la solution de la question agraire ne peut venir d'autres classes que des travailleurs armés des villes et des campagnes. Il n'y a pas non plus de lutte de libération « nationale > en dehors du renversement du capitalisme en Amérique Latine : En effet, d'une exploitation « externe » caractérisée par l'importation et le pillage des matières premières,. l'impérialisme y est passé à l'exploitation < interne », caractérisée par l'exportation des capitaux : cela fait qu'actuellement le capital impérialisme constitue l'épine dorsale des structures de tous les pays latino-américains. Il n'est donc pas possible de penser à une « étape » anti-impérialiste de la lutte qui ne soit pas en même temps anticapitaliste. Nous ne pouvons dire que l'Amérique Latine est nécoloniale et sous-développée que si nous comprenons ces modifications qualitatives fondamentales dans les processus de domination impérialiste. Autrement nous risquerions de confondre la révolution latino-américaine et la révolution asiatique.

Dans la partie consacrée à « La guerre révolutionnaire au Brésil et les enseignements de Mao », nous montrons les différences fondamentales entre les

‘ processys révolutionnaires dans les deux continents; nous montrons en quoi la révolution chinoise a trouvé ses voies originales et en quoi beaucoup de pro-chinois contemporains trahissent l'esprit de leur maitre en transposant mécaniquement les leçons de l'expérience chinoise en Amérique Latine (1).

() Sur ce plan, la lecture du document « Guevarisme ou Guerre du peuple », publié récemment dans le supplément au n° 3 de « Ligne Rouge », est très éclairante : on y apprend par exemple que les pays d'Amérique latine sont « semi-féodaux -» et < semi.

Page 5 de la numérisation

La discussion de ces questions politiques ne pouvait pas être séparée des questions organisationnelles. En effet, toute la phase du dépassement des conceptions staliniennes de la < révolution par étapes » a été accompagnée par l'affaiblissement et finalement l'écroulement des PC pro-Moscou en Amérique Latine : De très nombreuses scissions ont marqué ces partis dans les dernières années et l'avant-garde a connu en même temps toute une série de regroupements. Et pourtant, beaucoup de militants, sous le poids de tant d'années d'hégémonie stalinienne n'ont pas pu aller immédiatement jusqu'au bout dans la critique de cet héritage ; ils ont produit souvent des critiques encore déformées du réformisme stalinien, par exemple : Les pro-chinois qui prônent encore l'alliance avec la bourgeoisie nationale, et aussi les « débrayistes > pour qui le seul caractère « armé > suffit pour définir la révolution. Dans la partie concernant « La place de la lutte armée dans la révolution latino-américaine » nous réfutons les conceptions militaristes qui conçoivent la lutte armée détachée de la lutte des classes et sous-estiment le rôle du prolétariat et du parti révolutionnaire (2).

La dernière partie traite des « Deux axes de la guerre révolutionnaire au Brésil ». Il s'agit d'analyser, tenant compte des conditions règnant au Brésil et dans la plupart des pays d'Amérique Latine, par quels moyens se construit le parti révolutionnaire qui pourra combiner la lutte des masses avec la lutte armée de façon à canaliser le formidable essor des luttes que connait aujourd'hui le continent ; il s'agit de se doter des instruments capables de mobiliser les travailleurs des Villes et des campagnes, pour que l'on puisse passer de la révolte spontanée à la lutte armée et finalement à l'insurrection pour la prise du pouvoir. ë :

Ces trois articles ont été rédigés par des camarades du P.0.C. (Parti Ouvrier Communiste du Brésil (3); ils n'ont pas la prétention de donner des recettes, mais ils tentent de clarifier quelques questions qui sont aujourd'hui au centre des discussions de tous les révolutionnaires en Amérique Latine. La première et la dernière partie contiennent quelques précisions qui sont particulières au Brésil, mais l'ensemble des grandes questions posées dans les trois parties sont abordées dans la perspective de la solution d'un problème qui est aujourd'hui commun à tous les pays du continent : Il s'agit de savoir à l'époque des grandes crises sociales et politiques en Amérique Latine, comment résoudre le plus grave de ces crises : La crise de la direction révolutionnaire, et par là, avoir les moyens de diriger l'extraordinaire potentiel de luttes qui se manifeste aujourd'hui dans la direction du renversement révolutionnaire du pouvoir à l'échelle continentale.

coloniaux = et « qu'on ne peut donc pas éliminer l'étape démocratique-bourgeoise de la révolution » (. Ce qui rend très difficile de distinguer la différence entre la sq Le des pro-chi (il s'agit des pro-chinois de Bolivie, dans .ce cas) et la stratégie des P.C. = révisionnistes » d'Amérique latine en général. En ce qui concerne les maoïstes boliviens, il faut souligner qu'ils sont très mal placés pour donner des leçons de révolution, après leur trahison honteuse de la guérilla du « Che », leur politique de « brascroisés » et l'exclusion des militants pro-chinois qui avaient lutté aux côtés du « Che ». Les termes insultants de la leitre de Zamora à Fidel n'essayent même pas de justifier cette attitude.

(2) Un exemple de problématique débrayiste est donné par l'article publié dans les « Temps Modernes » de mai 1969 : « Remarques critiques à Régis Debray ». Ces critiques, Debray lui-même les a déjà acceptées dans la lettre qu'il a adressée à < Monthly Review >» (nouvelle édition des écrits de Debray, petite collection Maspéro) ; l'article en question n'apporte donc rien de nouveau et reste dans le cadre de la problématique débrayiste qui oppose foyer de guérilla et parti révolutionnaire ; à ce niveau, il est effectivement vulnérable au type de critiques des pro-chinois qui consistent à répéter le principe du « parti m.l. », de « la ligne de masse >, etc. Pour répondre à ces arguments, il faut sortir de la problématique militariste et sortir aussi de la simple répétition abstraite des principes pour montrer comment se combine concrètement la lutte armée et la lutte des classes en Amérique latine.

(3 Le P.O.C. a été constitué en 1968 par le regroupement de militants dissidents du P.C. et de l'organisation marxiste révolutionnaire : le « Polop » (Politica Operatia). Consulter la revue « Quatrième Internationale > n° 36 sur ce‘te question. (Mars 1969.)

Page 6 de la numérisation

l LA GUERRE REVOLUTIONNAIRE AU e BRESIL ET LES ENSEIGNEMENTS DE MAO

L'histoire plus récente du mouvement communiste révèle un décalage entre la force de la pensée de Mao en Chine et la pauvreté de celle dé ses partisans officiels dans le reste du monde. Tandis que le P.C. chinois a su déterminer sa stratégie, indépendamment du modèle stalinien, les partis « prochinois >» se sont montrés très inefficaces du point de vue révolutionnaire. Le P.C. indonésien a payé cher sa politique d' « unité nationale » avec Sukarno, le P.C. du Brésil n'a jamais su appliquer au pays une politique adaptée aux conditions locales, les organismes pro-chinois de l'Europe ne se sont pas montrés capables d'établir une stratégie pour le vieux continent, et on peut

dire de même de tous les groupements latino-américains réunis sous le drapeau du maoïsme. :

Or, la grande force de la pensée politique de Mao provient de son effort pour appliquer le marxisme à l'étude de la réalité chinoise. Luttant contre ceux qui ne savaient que « répéter toute une série de phrases étrangères mal digérées > il insistait sur la nécessité pour le parti de s’enraciner dans les conditions nationales. « Un communiste est un internationaliste marxiste, mais le marxisme doit revêtir une forme nationale avant de pouvoir être appliqué. » Compte tenu de quelques déviations possibles dans sa pratique, ce principe est très juste, et c'est ce qui a permis au parti chinois de refuser les voies proposées par Staline, même pendant la période du culte de sa personnalité (1).

Par contre, ce qui n'aurait pas dû être fait, c'était la transposition de ce marxisme « sous une forme nationale » chinoise à tous les autres pays. Les tactiques, les mots d'ordre, les objectifs des chinois pour leur révolution propre Sont devenus ceux des maoïstes de tous les pays, indépendamment des particularités de chacun. C'est ainsi que, fatalité étrange, les disciples de Mao ont commencé à « répéter toute une série de phrases étrangères mal digérées ».

En ce qui concerne nos maoïstes, le P.C. du Brésil, représentant officiel de la tendance « chinoise », caractérise la révolution comme « agraire et anti--impérialiste », la campagne présentant des caractéristiques féodales, et la bourgeoisie nationale ayant un rôle à jouer dans le front uni-national. Son Programme de 1962, substitua à l'analyse de la société brésilienne une simple transposition de l'analyse des classes en Chine pré-révolutionnaire. Après le coup d'Etat de 1964 ses lunettes chinoises lui firent immédiatement penser au programme de Mao pour la guerre sino-japonaise de 1936. Comme si la situation avait été semblable : l'impérialisme japonais qui puisait en Chine les bases matérielles pour le développement de ses industries, fut comparé à l'impérialisme américain, plus mûr, à un autre stade, associé aux bourgeoisies ltino-américaines, qui a pour but d'implanter ses industries et de conquérir des marchés. Comme en Chine la révolution est caractérisée coiïme une « guerre de libération nationale », nos maoïstes lancent le mot d'ordre da guerre

() Il n'est pas inutile de rappeler que marxisme « sous une forme nationale » ne veut pas dire marxisme nationaliste ; l'expression veu: simplement dire qu'il faut rendre compte des particularités nationales, c'est-à-dire de la forme que prennent au niveau national les luttes de classe internationales. En Chine paysanne, envahie par le Japon, le sentiment patriotique constituait une de ces particularités et le fait d'avoir pris en considération ce Sentiment a donné une grande force au parti chinois. En même temps, la transformation de cet aspect idéologique en conception politique nationaliste se trouve d'après nous à la racine des limitations théoriques du maoïsme. C'est à quoi nous nous référons quand nous parlons des déviations dans l'application du principe, qui est juste en soi,

Page 7 de la numérisation

de « libération nationale », patriotique et démocratique. Suivant les dirigeants chinois à la lettre, le P.C. du Brésil lança sa « Dénonciation du plan de recolonisation du pays par les impérialistes nord-américains » en novembre 1965, et appela à la lutte pour la « souveraineté nationale », avec les travailleurs, la petite bourgeoisie, des industriels, des commerçants, et même des latifundistes. Sa déclaration politique de juin 1966 a significativement pour titre « Union des Brésiliens pour délivrer le pays de la crise de la dictature et de la menace néo-colonialiste, »

D'autre part l'Action Populaire (A.P.), issue de l'évolution biarre de l'existentialisme chrétien et passant par de nombreuses scissions, arrive maintenant à un curieux mélange à forte teinte maoïste. Pour ses militants la société brésilienne ressemble d'une façon surprenante à celle de la Chine pré-révolutionnaire; elle est aussi « semi-coloniale » et « semi-féodale ». La révolution est la « libération nationale » avec prédominance des luttes nationalistes sur les luttes de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat. Quant à la guerre révolutionnaire, la paysannerie constitue sa force motrice, tandis que la classe ouvrière ne peut que jouer le rôle de direction idéologique. Les luttes paysannes serviraient à constituer une Armée de Libération Nationale qui finirait par encercler et occuper les villes.

Si, au lieu de transposer mécaniquement les conclusions de Mao, valables uniquement pour une étape déterminée de la révolution chinoise, ces organisations essayaient de reprendre la méthode du dirigeant chinois qui l'avait amené à ces conclusions, elles arriveraient certainement à d'autres visions de la révolution brésilienne. °

LA METHODE DE MAO

Un des textes de Mao est particulièrement important pour nous, il s'agit de « Problèmes Stratégiques de la Guerre Révolutionnaire en Chine >», écrit en 1936, pendant la « seconde guerre civile révolutionnaire », qui va de l'échec de 1927 jusqu'à l'année 1937.

Partant d'une analyse globale du développement des luttes de classe en Chine, Mao aboutit à des directives politico-militaires : l'importance des guérillas paysannes, la guerre prolongée et les campagnes à décision rapide, la guerre de mouvement et les régions libérées, la forme de l'alliance ouvrierspaysans, la lutte anti-impérialiste, etc. En général, nos maoïstes ne font que transcrire ces conclusions de Mao, trahissant ainsi l'essentiel de la pensée politique du responsable de la « Longue Marche >».

Le texte auquel nous nous référons débute par l'exposition de quelques propositions sur « Comment étudier la guerre >», où il explique que « les lois de la guerre sont évolutives », et nie la possibilité de transposer pour la Chine de 1936 les lois de la guerre révolutionnaire en Russie ou même les lois qui avaient régi les campagnes de la « première guerre civile révolutionnaire en Chine » (de 1924 à 1927) même en admettant qu'un puisse y trouver des enseignements valables pour la seconde période de la guerre révolutionnaire.

« Où il y a guerre, il y a une situation militaire globale ». Et la stratégie révolutionnaire doit, avant tout, étudier les « lois de la situation globale de la guerre ». Cela veut dire situer la guerre dans son contexte social puisqu'elle n'est qu'une forme de la lutte de classes. Cette situation globale peut être le monde entier, un pays entier, une région de guérillas ou un grand front d'opérations, tout dépend de la perspective.

Ces idées deviennent plus claires quand elles passent au domaine de la pratique. Quand Mao commence à analyser les « particularités de la guerre révolutionnaire en Chine » nous saisissons bien la signification du terme < situation globale ».

Il y a 4 particularités fondamentales, selon lui qui servent à définir les lois de la guerre révolutionnaire à cette étape de la révolution chinoise

Page 8 de la numérisation

a) la Chine est un immense pays semi-colonial qui se développe de façon inégale dans les domaines économique et politique et qui a connu la révolution de 1924-27; b) « notre ennemi est fort > ; c) - l'Armée Rouge est faible » ; d) le base de la guerre est la révolution agraire, sous la direction du Parti Com muniste.

Le poids concret de ces facteurs (et de leur combinaison) déterminera la stratégie révolutionnaire du pañti chinois pendant la seconde guerre civile. Pour combattre les tendances de ceux qui répètent les formules sans connaître leur contenu, il est inutile d'étudier la façon dont Mao aboutit à l'analyse de la situation globale. || n'y a aucune ressemblance entre l'analyse sérieuse de chaque situation concrète et les « stratégies militaires > transposées pour le Brésil _à partir des modèles de la Chine et de Cuba. Sur la première particularité, Mao s'explique concrètement plus loin : la Chine est un pays où prédomine une économie féodale qui coexiste déjà avec une économie capitaliste faiblement développée, et pour cette raison il y a deux catégories de troupes réactionnaires : une armée centrale dirigée par Tchang Kaï-Chek, et les troupes des seigneurs militaires de chaque province. Il s'agit aussi d'un pays semi-colonial, dominé par plusiéurs pays impérialistes qui se disputent entre eux le marché colonial. Il s'agit aussi d'un pays qui a connu une grande et récente révolution : celle-ci a laissé les bases nécessaires à la création de l'Armée Rrouge. Mao dit que cette première particularité « détermine l'essentiel de notre stratégie et de notre tactique et sur le plan politique et sur le plan militaire ». Quelles sont les conséquences de cette particularité pour la stratégie révolutionnaire ? Premièrement, les communistes se trouvent face à une révolution fondamentalement agraire et antiféodale, qui se combine déjà avec une révolution prolétarienne dans les centres urbains faiblement développés. Deuxièmement, les divisions du bloc impérialiste provoquées par la concurrence des marchés créent des conditions favorables aux offensives communistes ; la possibilité de maintien de « régions rouges » même dans les périodes de reflux révolutionnaire (et pendant longtemps) tient aussi aux contradictions interimpérialistes qui divisèrent et neutralisèrent la réaction externe et interne (1). Troisièmement, l'énorme dimension du territoire de la Chine permettait < un large espace de manœuvre ». Quatrièmement, la révolution de 24-27 avait déjà créé des armées pour la lutte, et la stratégie du parti put ainsi compter sur une force matérielle en exercice depuis longtemps. Il est utile de rappeler qu'en 1931, après une période d'échecs, de pertes et de fuites, l'Armée Rouge était encore constituée de 400.000 hommes prêts à faire face aux « campagnes d’encerclement et d'anéantissement » de Tchang Kaï-Chek. L'Armée Rouge fut constituée au début par les divisions des communistes appartenant au Kuomintang, celles qu'ils réussirent à sauver après l'échec de la révolution. Et ce n'est pas par hasard que Mao nomme toute cette période « guerre civile » : à travers toutes les fluctuations, les forces révolutionnaires ont toujours pu compter sur des forces armées à leur disposition. Naturellement, en dehors des hommes armés, le parti put aussi compter sur d'expérience des larges masses dans la guerre civiles.

De la deuxième particularité — « la force de l'ennemi » — découlera la nécessité d'une stratégie faisant face à un pouvoir réactionnaire consolidé,

(1) Dans une résolution politique rédigée pour une conférence du Parti en 1928, Mao discute des facteurs qui permettent l'existence de régions placées sous le contrôle du « pouvoir rouge » en pleine période de réaction. À côté de la division inter-impérialiste déjà citée et de ses conséquences en Chine semi-colonale, il y a un autre facteur : « l’existence d'une économie agricole locale (nous n'avons pas une seule économie capitaliste pour tout le pays) ». C'est-à-dire : l'agriculture traditionnelle permettait à chaque petite région de survivre dans les périodes de crise. Cette donnée ne devrait pas être oubliée par ceux qui veulent déjà parler de < régions libérées - dans les conditions actuelles du Brésil. Contrairement à l'agriculture féodale, l'agriculture coloniale capitaliste est strictement dépendante des centres urbains et elle n'est pas auto-suffisante.

Page 9 de la numérisation

appuyé par l'impérialisme, utilisant une armée épurée et préparée par la guerre civile et disposant d'un pouvoir politique remodelé par le Kuomintang. De la troisième particularité, la faiblesse de l'Armée Rouge — constituée par des détachements de guérilleros formés après l'échec de la première grande révolution, à une époque d’offensive de la réaction en Chine et dans le monde — découle la nécessité d'une stratégie fondée sur des forces dispersées, isolées dans des régions éloignées et qui manquent de bases solides. Cette composition de l'Armée Rouge fut à l'origine de toute une série de déviations classiques que le parti dut combattre ; d'abord le militarisme, qui lui faisait sous-estimer le rôle des masses, leurs luttes et leurs revendications. La combinaison de la seconde et de la troisième particularité détermina < le caractère prolongé de la guerre », exprimé dans les campagnes « d'encerclement et d'anéantissement » tentées par la réaction et\dans les contre-campagnes de l'Armée Rouge. En opposition aux tactiques d'« assaut à l'ennemi >» et à celle de recul général, Mao établit la défense stratégique combinée avec la contre-offensive stratégique. Les principes tactiques furent popularisés par le parti, comme : « l'ennemi avance, nous reculons ; l'ennemi campe, rious ne lui donnons pas de trève ; l'ennemi se fatigue, nous attaquons ; l'ennemi fuit, nous le poursuivons >. De la quatrième particularité découle le rôle dévolu à la campagne dans la stratégie de la révolution chinoise. Une révolution paysanne se développait dans ie pays, et le parti en pouvait extraire sa force, puisque la bourgeoisie du Kuomintang avait préféré faire alliance avec les grands propriétaires ruraux contre la menace rouge. La paysannerie chinoise se dressait contre l'oppression semi-féodale et luttait pour le droit à la terre. A partir de 1927, quand la bourgeoisie chinoise, dirigée par Tchang Kaï-Chek, se tourna contre les communistes et écrasa violemment la révolution prolétarienne à Changhaï et dans d'autres villes chinoises, ce qui restait de l'Armée Rouge commença à se renforcer en s'appuyant sur les révoltes paysannes. A partir de l'échec de la « révolte de la récolte d'automne > en 1927 (Manchang), le parti s'est développé en liaison avec les luttes paysannes ; dans la région frontalière du Yunhan- Kiangsi, un pouvoir révolutionnaire s'organisa et commença la distribution des terres aux paysan: L'invasion impérialiste japonaise de 1931 doit être expliquée à partir de ce contexte. À partir de 1937, l'intervention japonaise change < la situation d'ensemble .>, de telle façon que les communistes chinois considèrent la troisième guerre civile révolutionnaire comme commencée, celle du « front antijaponais ». Mais l'intervention impérialiste ne peut être comprise qu'à travers la connaissance du terrain social sur lequel elle se développe, à savoir la société chinoise. Le développement capitaliste de la Chine n'offrait pas les conditions nécessaires à une intégration impérialiste. L'invasion japonaise n'avait pas pour but l'absorption de l'industrie chinoise et la promotion d'un développement économique (comme c'est le cas de la politique nord-américaine en Amérique latine actuellement), mais elle visait à détruire les industries chinoises, à piller les propriétés agricoles des paysans, à créer une base territoriale pour l'expansion de l'empire japonais (1). C'est la raison pour laquelle le P.C. peut défendre une plate-forme d'unité fondée sur la « libération nationale », en défense des pro-

(1) L'expansion du capitalisme japonais fut fondée sur la pauvieté des ressources naturelles du pays : peu de terres cultivables, peu de possibilités minérales, et on peut y ajouter encore la surpopulation. Ainsi l'impérialisme japonais eut pour but, à cette époque, la conquête de nouveaux marchés de consommation, mais surtout, la conquête des produits indispensables à son ‘industrie. En arrivant en Chine les japonais ne sont emparés du pétrole, des mines, du soja, ils installèrent des bases industrielles détachées de l’industrie nationale et liées directement au Japon, comme les sidérurgies de Ansham: ils organisèrent l'émigration japonaise en Chine et achetèrent les produits agricoles dont ils avaient besoin, à des prix imposés par les troupes d'occupation. La bourgeoisie nationale chinoise ne s'intégra pas au système impérialiste — au contraire, elle fut écrasée par lui. Toute la masse paysanne — y compris de nombreux grands propriétaires — fut exploitée directement per les envahisseurs.

Page 10 de la numérisation

priétés paysannes attaquées par les Japonais. Le fait est que la bourgeoisie du Kuomintang n'est jamais arrivée à consolider ce front uni, qui disposait pourtant d'une base sociale certaine : les masses paysannes d'abord, mais aussi de larges secteurs de la petite bourgeoisie urbaine se sont placés derrière le seul parti menant véritablement la lutte antijaponaise — le Parti communiste. Quelques secteurs de la bourgeoisie et des latifundistes en ont même été (au moins) neutralisés.

On vient de voir donc que la stratégie révolutionnaire tracée par Mao et ses camarades était fondée sur une analyse concrète de la situation. Les régions libérées, la campagne encerclant les villes, et, plus tard, le front uni japonais, furent les produits de cette analyse.

Aujourd'hui, au Brésil, parler de « guerre de libération nationale de tout le peuple », de «régions libérées », de révolution paysanne qui encerclera les villes, ne représente qu'une liaison formelle et apparente avec les grandes leçons du parti chinois. N'étant pas en conséquence d'une analyse globale de la situation du Brésil dans le monde, ce sont des formules périmées qui trahissent ce qu'il y a de plus important dans l'exemple chinois : la capacité de formuler une ligne révolutionaire à partir des conditions nationales.

Les lois de la guerre sont conditionnées par la situation de la lutte des classes. Finalement, <« la guerre n'est que le prolongement de la politique par d'autres moyens >. reel

LA POLITIQUE ET LA GUERRE

La guerre est un prolongement de la politique. Et la politique du parti est un prolongement de la lutte des classes. Ce qui ne veut pas dire que la politique révolutionnaire se confonde avec les luttes spontanées de la classe. La politique révolutionnaire est une action consciente qui concentre les efforts de la classe, guidée par son avant-garde, sur les points susceptibles de rompre les obstacles politiques à la révolution. La politique du parti est ainsi une action distincte de la lutte spontanée des masses, mais elle maintient avec celles-ci un rapport de continuité fondamentale. Elle vise à briser les obstacles devant lesquels s'arrête la lutte spontanée des masses. Quand notre parti prône la constitution du front des travailleurs de la ville et de la campagne, quand il se bat pour la révolution des travailleurs sous la direction du prolétariat, la guérilla à la campagne et les luttes ouvrières anticapitalistes dans les villes, quand il.soutient les luttes étudiantes dans une perspective de révolution des travailleurs, il se base sur le développement objectif de la lutte des classes dans le pays, et en même temps, il cherche à découvrir une voie que la classe serait incapable de trouver spontanément. ;

La question semble avoir une réponse bien ‘évidente : sa position dans la. lutte des classes détermine la politique d'un parti, ce qui implique dé toute façon une prise de position de celui-ci vis-à-vis de la lutte armée, qu'elle soit déjà une réalité ou seulment une potentialité. Cette continuité a disparu de la conscience de nombreux communistes. La conception abstraite de + lutte armée >», dépourvue de son contenu social et politique, n'est que le produit d'un stade du développement de la lutte idéologique contre le réformisme. Une demicritique a donné la moitié d'une stratégie révolutionnaire, une stratégie amputée.

Après le.coup d'Etat de 1964, une grande partie de la gauche s'est rendue compte du pourrissement de la stratégie politique des communistes. L'aspect le plus évident en était sans aucun doute l'illusion concernant les forces armées et le « chemin pacifique >». Le P.C.B. s'appuyait sur les « secteurs nationalistes » de l'armée pour garantir une politique de « réforme de base ». Bien évidemment, une orientation pareille avait des racines politiques, à savoir la conception d' « alliance avec la bourgeoisie progressiste (ou « nationale ») » d'où découle l'illusion sur les forces armées ou du moins sur quelques secteurs de celles-ci.

Page 11 de la numérisation

Partant de là, pour bien comprendre cette politique à « la traine > du passé, noûs avons remis en cause toute la conception politique qui a guidé le P.C.B. jusqu'à 1964 : la thèse de la révolution démocratique: bourgeoise, la thèse de l'alliance avec la bourgeoisie progressiste, la thèse du gouvernement nationaliste et démocratique, et, partant, la thèse de la voie pacifique. Ainsi, pour l'élaboration d’une ligne correcte, il nous a fallu redéfinir la société brésilienne et le caractère de la révolution possible, celui des luttes de classes dans le monde et de l'impérialisme en Amérique latine et au Brésil, voir la situation et les objectifs du prolétariat, de ses alliés et de ses ennemis.

Ce fut pendant le déroulement de la lutte idéologique qui suivit l'échec de 64 que l'ouvrage de Debray a eu le plus d'impact sur la gauche brésilienne. En systématisant les particularités de la guérilla en Amérique latine, il a devancé les faux disciples de Mao d'une part, et d'autre part, en établissant quelques généralisations sur la guerre révolutionnaire et sur le rôle du parti, Debray a montré qu'il n'avait pas compris les fondements sociaux de ces mêmes particularités de la guérilla latino-américaine. C'est précisément ce que démontre notre camarade Ernesto Martins dans « Lutte Armée et Lutte de Classes » (< Marxismo Militante > n° 1). Et dans la mesure où la stratégie militaire de Debray n'est pas fondée sur une analyse concrète des luites des classes sur le continent, elle constitue un recul politique, ne conduisant à aucune, pratique pour quelque pays du continent. Ses références au « dualisme » de la structure économique latino-américaine (la ville capitaliste et la campagne féodale) ne sont en rien un progrès sur les thèses périmées des vieux P.C. Debray luimême ne prend pas au sérieux ces références, en disant que la discussion sur le. caractère de la révolution ne sert qu'à diviser les révolutionnaires. Ce qui pourrait les unir ce seraient les « tâches de la guerre ». Mais alors, à ce moment-là, la guerre n'est plus la continuation d'une politique révolutionnaire déterminée. Dans la mesure où la politique est indéfinie, la guerre ne peut

. au’assumer des formes volontaires. La transposition d'une forme de lutte prédéterminée par un contexte différent sans la compréhension du rôle qu'elle sens y jouer ne nous donne, .au lieu d'une arme efficace, qu'un pauvre outil rouillé.

Les thèses de Debray ont pris place au sein de la gauche brésilienne au moment. où les idées léninistes progressaient en détruisant les mythes réformistes. Mais elles ont permis à des communistes de rester à mi-chemin entre réforme et révolution. Laissant de côté les questions politiques posées par les alliances, par l'agitation et la propagande parmi les masses, par la définition des objectifs à: court et à. long terme, les partisans de Debray se caractérisent seulement par l'adhésion à la « lutte armée >. Aujourd'hui, le debrayisme orthodoxe est pratiquement dépassé, mais il a cristallisé une tendance, celle de la « lutte armée dans l'abstrait >».

D'autre part, ce qui caractérise les déviations militaristes, c'est le détachement des tâches militaires du processus de la lutte des classes. Sans se rendre compte que la guerre n'est qu'un moyen politique pour l'obtention d'un but politique, leurs défenseurs finissent par tomber dans une politique putschiste qui prône la révolution au lieu de la lutte de classe. Nos maoïstes pensent pouvoir éviter les déviations militaristes en critiquant la théorie du « foco » et en défendant la lutte armée comme l'expression de la lutte des masses. Mais ils attaquent le debrayisme par le mauvais côté. Premièrement, parce que le < foco »insurrectionnel à la campagne, bien qu'éloigné et apparemment détaché du mouvement des masses, peut justement constituer un instrument de liaison entre l'avant-garde et les masses s’il est politiquement dirigé de manière révolutionnaire. L'éloignement initial d'un « foco » n'est pas très différent de celui de n'importe quelle avant-garde révolutionnaire à son début : son attachement aux classes exploitées dépend de la justesse de la ligne politique.

Page 12 de la numérisation

dans les banlieues, facteurs qui alimentent le populisme et sont susceptibles de servir de base aux révoutionnaires ou aux fascistes. Du retard de la campagne les rapports de production y gardent la marque du capitalisme colonial en l'absence d'un marché intérieur — découle une situation explosive dans l'agriculture, déterminant l'existence d'un potentiel révolutionnaire incorporable par la classe ouvrière. De l'intégration impérialiste découle l'alliance entre la bourgeoisie brésilienne et les grands monopoles étrangers. Partant, il n'est plus possible de développer un capitalisme national libéré de l'impérialisme : celuici constitue déjà un phénomène interne et les comportements nationalistes de la petite bourgeoisie et de quelques secteurs des classes moyennes ne trouvent plus de solution dans le régime. Ceux-ci s’accommodent de la dominatior monopoliste, ceux-là oscillent entre le proétariat et la bourgeoisie. De cette première caractéristique découle que: a) la lutte armée au Brésil est le seul moyen pour le prolétariat de vaincre la bourgeoisie, et pour les travailleurs de la campagne de vaincre les latifundistes ; elle intéresse donc les travailleurs des villes et des campagnes ; b) l'intégration impérialiste renforce militairement le régime, ce qui noys oblige à prévoir une guerre prolongée ; c) aux luttes ouvrières qui touchent le cœur du régime doivent se joindre les luttes des travailleurs de la campagne, qui s'attaquant au maillon le plus faible du système, peuvent atteindre plus facilement la forme de lutte armée ; doivent se joindre également les luttes de la petite bourgeoisie urbaine et du sous-prolétariat des villes, instables, sous-employés, chômeurs ; d) alors que ces luttes de masse posent les jalons d'une armée révolutionnaire future, la guérilla dans la campagne déclenchera la lutte armée, accumulant les réserves militaires pour la période d'offensive insurrectionnelle qui ramènera le centre de la lutte dans les villes.

En deuxième lieu, le prolétariat brésilien a traversé une longue période de domination idéologique et politique du populisme, qui a abouti à l'échec de 1964. La domination du populismé, menée avec l'accord du parti communiste, fut facilitée par les caractéristiques du développement capitaliste brésilien (l'inflation comme fondement apparent pour une collaboration entre les classes, l'origine rurale du prolétariat, etc.), par la longue période de développement économique de l'après-guerre et par le comportement capitulard du P.C.B. Ses racines se trouvent dans la tradition réformiste de la classe ouvrière, dans l'acceptation passive des syndicats opportunistes, dans le paternalisme bourgeois, dans l'apolitisme, dans l'électoralisme. L'expérience du coup d'Etat d'avril a apporté des changements notables à ce tableau : début de la critique du réformisme, écroulement graduel du vieux parti, naissance de directions révolutionnaires dans les usines, début d'organisation de la classe ouvrière à partir des usines — les grèves actuelles développent à nouveäu l'idée de lutte indépendante du prolétariat et l'écroulement, ou presque, des illusions sur le développement et le progrès bourgeois. Mais les changements d'après 64 se sont faits à partir de ce qui existait déjà ; le passé ne disparaît pas d'un seul coup. C'est la raison pour laquelle ce qui caractérise la situation actuelle est la dispersion des directions révolutionnaires, l'existence — par inertie même — de plusieurs directions opportunistes et réformistes, la discontinuité entre la nouvelle génération de combattants, issue des grèves, et les directions syndicalistes d'avant 64. Le putsch, la dispersion, l'écroulement du vieux parti, expliquent le rôle important qu'ont joué et que jouent encore les directions étudiantes dans la formation d'une nouvelle avant-garde révolutionnaire dans le pays. De l'absence d'un parti de masses de la classe ouvrière découle l'importance tactique du < foco > gérillero comme catalyseur pour accélérer le travail d'organisation de cette avant-garde. Du poids du populisme découle la nécessité de centrer nos forces sur les luttes prolétariennes dans le but de donner à la classe une conscience anticapitaliste qui la prépare à remplir son rôle d'avant-garde révolutionnaire. Les affrontements actuels avec la bourgeoisie ne constituent que des répétitions de la révolution prolétarienne à venir.

Page 13 de la numérisation

dans les banlieues, facteurs qui alimentent le populisme et sont susceptibles de servir de base aux révoutionnaires ou aux fascistes. Du retard de la campagne les rapports de production y gardent la marque du capitalisme colonial en l'absence d'un marché intérieur — découle une situation explosive dans l'agriculture, déterminant l'existence d'un potentiel révolutionnaire incorporable par la classe ouvrière. De l'intégration impérialiste découle l'alliance entre la bourgeoisie brésilienne et les grands monopoles étrangers. Partant, il n'est plus possible de développer un capitalisme national libéré de l'impérialisme : celuici constitue déjà un phénomène interne et les comportements nationalistes de la petite bourgeoisie et de quelques secteurs des classes moyennes ne trouvent plus de solution dans le régime. Ceux-ci s’accommodent de la dominatior monopoliste, ceux-là oscillent entre le proétariat et la bourgeoisie. De cette première caractéristique découle que: a) la lutte armée au Brésil est le seui moyen pour le prolétariat de vaincre la bourgeoisie, et pour les travailleurs de la campagne de vaincre les latifundistes ; elle intéresse donc les travailleurs des villes et des campagnes ; b) l'intégration impérialiste renforce militairement le régime, ce qui noys oblige à prévoir une guerre prolongée ; c) aux luttes ouvrières qui touchent le cœur du régime doivent se joindre les luttes des travailleurs de la campagne, qui s'attaquant au maillon le plus faible du système, peuvent atteindre plus facilement la forme de lutte armée : doivent se joindre également les luttes de la petite bourgeoisie urbaine et du sous-prolétariat des villes, instables, sous-employés, chômeurs ; d) alors que ces luttes de masse posent les jalons d'une armée révolutionnaire future, la guérilla dans la campagne déclenchera la lutte armée, accumulant les réserves militaires pour la période d'offensive insurrectionnelle qui ramènera le centre de la lutte dans les villes.

En deuxième lieu, le prolétariat brésilien a traversé une longue période de domination idéoldgique et politique du populisme, qui a abouti à l'échec de 1964. La domination du populisme, menée avec l'accord du parti communiste, fut facilitée par les caractéristiques du développement capitaliste brésilien (l'inflation comme fondement apparent pour une collaboration entre les classes, l'origine rurale du prolétariat, etc.), par la longue période de développement économique de l'après-guerre et par le comportement capitulard du P.C.B. Ses racines se trouvent dans la tradition réformiste de la classe ouvrière, dans l'acceptation passive des syndicats opportunistes, dans le paternalisme bourgeois, dans l'apolitisme, dans l'électoralisme. L'expérience du coup d'Etat d'avril a apporté des changements notables à ce tableau : début de la critique du réformisme, écroulement graduel du vieux parti, naissance de directions révolutionnaires dans les usines, début d'organisation de la classe ouvrière à partir des usines — les grèves actuelles développent à nouveäu l'idée de lutte indépendante du prolétariat et l'écroulement, ou presque, des illusions sur le développement et le progrès bourgeois. Mais les changements d'après 64 se sont faits à partir de ce qui existait déjà ; le passé ne disparaît pas d'un seul coup. C'est la raison pour laquelle ce qui caractérise la situation actuelle est la dispersion des directions révolutionnaires, l'existence — par inertie même — de plusieurs directions opportunistes et réformistes, la discontinuité entre la nouvelle génération de combattants, issue des grèves, et les directions syndicalistes d'avant 64. Le putsch, la dispersion, l'écroulement du vieux parti, expliquent le rôle important qu'ont joué et que jouent encore les directions étudiantes dans la formation d'une nouvelle avant-garde révolutionnaire dans le pays. De l'absence d'un parti de masses de la classe ouvrière découle l'importance tactique du < foco > gérillero comme catalyseur pour accélérer le travail d'organisation de cette avant-garde. Du poids du populisme découle la nécessité de centrer nos forces sur les luttes prolétariennes dans le but de donner à la classe une conscience anticapitaliste qui la prépare à remplir son rôle d'avant-garde révolutionnaire. Les affrontements actuels avec la bourgeoisie ne constituent que des répétitions de la révolution prolétarienne à venir.

Page 14 de la numérisation

En troisième lieu, le processus d'industrialisation capitaliste provoque/ des modifications dans l'agriculture, qui se différencient selon l'aire économique. Ces changements, qui avaient déjà provoqué des luttes à la campagne : de < posseiros » dans l'Etat de Rio, Paranä, Goïäs, Säos Paulo, Minas ;.de petits planteurs dans la Zona da Mata du Nord-Est ; de salariés à Säo Paulo et dans la: Zona da Mata du Nord-Est, s'affirmèrent à travers le putsch et la répression sans trouver de résistance nouvelle de la part des travailleurs ruraux. Les transformations capitalistes dans la campagne vont généralement dans le sens de : 4) remplacer les « parceiros » par des « volantes >» ; b) expulser les petits planteurs de leurs terres, soit au moyen des dettes, soit au moyen de pressions économiques (dans le cas des petits propriétaires et des rentiers pauvres), soit par la force brute (dans le cas des « posseiros ») ; c) diminuer la main-d'œuvre employée et augmenter le chômage ; d) faire pression sur les latifundistes afin d'augmenter la productivité de leurs terres ou les obliger à s'en défaire. A la violence qui caractérise les luttes dans la campagne s'ajoute le bas niveau d'organisation des travailleurs ; celle-ci commençait à prendre corps dans la période antérieure au coup de 64, fut paralysée par la suite. Cette situation dans la campagne révèle un immense potentiel de lutte, mais très dispersé, diversifié, incapable de s'organiser seul. Les changements qui ont lieu maintenant ne font qu'accentuer encore l'instabilité et la mobilité territoriales de ces masses paysannes. Expérimenter la forme de lutte adéquate à chaque région et exploiter les possibilités de la guérilla mobile dans les aires les plus propices, voilà a tâche des révolutionnaires à la campagne.

En quatrième lieu, la dictature militaire s'est consolidée après une longue épuration des forces armées, des emprisonnements, des persécutions dans les syndicats, dans les associations rurales, dans les écoles, dans les administrations, etc., après la modification des lois, du système, des partis et de l'autorité de l'armée. Cette consolidation militaire de la dictature fut accompagnée de son discrédit social. C'est-à-dire qu'à côté d'une force concentrée du point de vue de l'appareil militaire et bureaucratique, la dictature militaire au service des grands monopoles présente une grande faiblesse du point de vue de l'appui populaire. De cette caractéristique découle la faible importance de la lutte politique légale, l'inexistence pratique des partis ou des organisations d'opposition légales, et l'importance de la lutte illégale et des organisations de masse clandestines (comités d'entreprise, commandos de grève, l'U.NE. et les ofganismes étudiants en général). Il en découle aussi la continuité des manifestations de rue de la petite bourgeoisie radicalisée à gauche et de ses affrontements avec la police. La défense des luttes de masse contre la répression exige le développement de l'auto-défense comme méthode d'action.

GUERRE POPULAIRE OU REVOLUTION DES TRAVAILLEURS

C'est à travers les luttes actuelles que les diverses classes se préparent pour la guerre révolutionnaire qui divisera le pays. La force politique de chaque classe dépend en grande partie de la capacité de son avant-garde à lui montrer le but et le chemin. Les idéologues de la bourgeoisie travaillent à plein depuis 1964, préparant la guerre contre « l'ennemi interne » et cherchent à se gagner des secteurs de la petite bourgeoisie pour combattre le communisme.

Nous avons l'expérience de ce qui arrive quand une idée fausse sur l'ennemi se répand dans la classe ouvrière : en 1964, le prolétariat s'attendait à Voir une réaction de la part des latifundistes et de l'impérialisme yankee. !l ‘s'attendait à une luté”où tout le peuple brésilien, « à l'exception des latifundistes et des agents de l'impérialisme » s'engagerait à ses côtés. Le résultat, nous le connaissons bien. Nous voyons donc que dire simplement que la guerre révolutionnaire au Brésil sera une guerre « de tout le peuple » mène également à une compréhension erronée de la guerre elle-même.

Page 15 de la numérisation

Nos maoïstes déclarent qu'il s'agit d'une guerre populaire. Même les camarades ‘du P.C.BR. préfèrent la formule « une guerre du peuple ». Mais que peuton comprendre par « guerre du peuple >», « révolution populaire », etc. ? Evidemment toute grande révolution est populaire en ce sens que la plus grande partie de la population lui apporte son soutien. C'est ainsi que Marx parle d'une ‘révolution populaire en Europe. Ecrivant à Kugelman, à propos de la Commune de Paris, il lui rappelle son « 18 Brumaire » pour dire que : « la prochaine tentative de révolution française ne consistera pas à transférer la machine bureaucratique-militaire du pouvoir des uns aux autres, comme ce fut le cas jusqu'à maintenant, il s'égit de la démolir (souligné par l'auteur), voilà la condition préalable de toute révolution populaire véritabe sur le continent. En cela précisément consiste la tentative de nos camarades héroïques de Paris. » Comme nous le savons, Marx considérait déjà à ce stade du développement capitaliste, la révolution française comme une révolution prolétarienne, avec des objectifs socialistes. Partant, l'adjectif < populaire » (mis en rapport avec la Commune de Paris, par exemple) ne se refère pas au contenu de la révolution, mais plutôt à sa forme.

Cependant, quand nous définissons une révolution en lui attribuant un contenu populaire nous ne nous référons plus à la participation des masses dans le processus politique. Une révolution peut ne pas être populaire par 8a forme (c'est-à-dire, elle peut ne pas être le résultat de l'intervention active des masses, mais celui des accords intervenus à l'intérieur des classes dominantes, des putschs successifs qui éloignent peu à peu les secteurs rétrogrades), tout ‘en étant populaire par son contenu. Et quand nous disons qu'une révolution a un contenu populaire, nous nous référons au contenu bourgeois de cette révolution, car les révolutions bourgeoises sont populaires quant à leur contenu dans la mesure où elles visent à l'émancipation du peuple de la domination féodale ou coloniale.

Prenons l'exemple de la révolution russe : Lénine distinguait l'étape de la révolution démocratique bourgeoise et l'étape socialiste. La première était une révolution populaire dans la mesure où ses tâches fondamentales unissaient le peuple, à savoir, la paysannerie, les travailleurs en général, la petite bourgeoisie urbaine, le prolétariat; tandis que la seconde les divisait (il ne faut pas oublier que la paysannerie comprenait alors aussi les propriétaires qui exploitaient le prolétariat rural). Ainsi traita-t-il la question : « Une des objections contre le mot d'ordre « dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et des paysans » consiste en ceci que la dictature présuppose une « union de la volonté » (« Iskra n° 95) et l'unité de la volonté entre le prolétariat et la bourgeoisie est impossible. Cette objection est inconsistante car elle est fondée sur une interprétation absrtaite, < métaphysique » de la notion d'« unité de volonté ». La volonté peut être unanime dans un sens et ne pas l'être dans un autre. L'absence d'unité en ce qui concerne les questions du socialisme, n'exclut pas l'unité de volonté sur les questions de la démocratie <t de la lutte pour la république. Oublier cela signifierait oublier la différence logique et historique entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste. Oublier cela signifierait aussi oublier le caractère populaire de la révolution démocratique ; « populaire » veut dire que l'unité de volonté existe précisément dans la mesure où cette révolution répond aux besoins et aux exigences du peuple en général » (< Deux tactiques de la-social-démocratie dans la révolution démocratique >», les expressions soulignées le sont par Lénine). Par là on voit qu'une révolution peut être populaire quant à .son caractère : quand -ses tâches concernent le peuple en général, sans distinction internes. Le renversement de l’absolutisme féodal est une tâche du < Tiers Etat >» qui n'introduit ‘pas encore la différenciation essentielle entre les classes au sein du peuple. Les différences qui existent — la lutte de classes du prolétariat contre là

Page 16 de la numérisation

bourgeoisie, les différentes dispositions de chaque classe vis-à-vis de la révolution à faire — y sont encore secondaires.

Qu'arrive-t-il :donc quand il s'agit d'une révolution socialiste, duand l'étape démocratique bourgeoise est déjà atteinte ? Dans le même texte, /Lénine dit : Mais en dehors des limites de la démocratie, on ne peut même pas parler d'unité de volonté entre le prolétariat et la bourgeoisie rurale. La Alutte de classe entre eux est inévitable, cependant dans la république démocratique, cette lutte sera plus profonde et plus vaste, il s'agira d'une lutte pour le socialisme. La dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et des paysans a comme tout, dans le monde, son passé et son futur. Son passé c'est l'autocratie, le régime féodal, la monarchie, les privilèges. Dans la lutte contre le passé, dans le combat à la contre-révolution, « l'unité de volonté » du prolétariat et des paysans est possible puisqu'il existe une unité d'intérêts. Son futur, c'est la lutte contre la propriété privée, la lutte de l'ouvrier salarié contre le patron, la lutte pour le socialisme. Ici, l'unité de volonté est impossible. Ici, nous ne sommes plus devant le chemin qui mène de l'autocratie à la république, mais devant celui qui mène de la république démocratique-bourgeoise au socialisme » (souligné par Lénine). Lénine parle de république démocratique-bourgeoise, mais il ne veut pas dire par là que la révolution démocratique-bourgeoise ne puisse s'accomplir que de cette façon. Il laisse sous-enten dre que la révolution démocratique-bourgeoise peut s’accomplir sous une monarchie constitutionnelle qui conduise au passage d'un féodalisme agraire à la latifundia bourgeoise, aussi bien que sous une dictature démocratique des ouvriers et paysans. L'essentiel consiste en ce que, une fois brisés les obstacles du féodalisme et de sa superstructure politique (le tsarisme) vers le capitalisme, la révolution entre dans une nouvelle période. Ces questions deviennent toujours plus abstraites par le fait qu'au XX° siècle, avec l'existence de l'impérialisme, les révolutions bourgeoises sont de plus en plus liées aux révolutions socialistes. Mais la distinction logique reste importante, même dans ce cas.

Pourquoi les défenseurs de la « révolution populaire » et de « la guerre de tout le peuple » tiennent-ils à prouver que notre révolution est bourgeoise ? C'est ce que tentent de faire, en dehors du vieux parti de Prestes, la AP. le P.C. du Brésil, sans aucune relation avec la réalité brésilienne. Mais quand les camaradés du P.CBAR. après avoir constaté que « la structure économique du Brésil actuel est essentiellement capitaliste > (1), parlent d'une révolution populaire qui précéderait la révolution socialiste, ils. sont en train de confondre la forme de la révolution avec son contenu.

Essayons de clarifier la question. La révolution démocratique russe, qui aboutit à son sommet en Février 1917 fut aussi populaire, du point de vue de la forme (c'est-à-dire de la participation populaire) que la révolution socialiste qui atteignit son point de rupture en Octobre. Non seulement, les grandes masses d'ouvriers, mais aussi des soldats, des travailleurs de la campagne et la pétite bourgeoisie urbaine et rurale (paysans) ont appuyé la Révolution d'Octobre. Mais, par son contenu, la Révolution d'Octobre ne fut pas populaire. Par son contenu de classe, elle visait à la destruction du régime

(1) Dans un article publié dans le n° 1 de < Marxismo Militante » nous avons cité une phrase de la Corrente (mouvement à l'origine de l'actuel PCBR) qui affirmait : « La structure économique du Brésil actuel n'est pas essentiellement capitaliste. » Nous avons alors eu des critiques de plusieurs militants du PCBR qui fournissaient le même document avec une phrase opposée. Nous leur avons montré l'exemplaire que nous possédions, où la phrase se trouve exactement comme nous l'avons citée. Il semble qu'il y a eu une erreur dans l'impression de“quelques exemplaires. Et la négation du caractère essentiellement capitaliste de la structure économique brésilienne n'était pas en désaccord avec la négation du caractère socialiste de la révolution. Une certaine indéfinition en ce qui concerne l'aspect principal de la lutte est à l'origine aussi de plusieurs tendances qui se sont manifestées dans la Corrente et qui ont scissionè plus tard (le Agrupamento Comunista, par exemple, qui a rejoint le PCduB). En tout cas, la correction est faite.

Page 17 de la numérisation

Naples, tout en prenant en considération le fait que des tâches bourÿeoïises restaient encore à accomplir. (ll est utile de bien insister sur ce paint pour ceux qui nient le caractère socialiste de la Révolution brésilienne soùs prétexte qu’ « il y a encore des secteurs qui ne comportent pas de socialisation ». Quand Lénine a ouvert le Congrès des Soviets, après l'insurrection d'Octobre en disant « Passons à la contruction de la société socialiste 3, combien de tâches bourgeoises restaient-elles encore à accomplir !)

La Révolution chinoise (de 49) fut une révolution populaire, par son contenu et par sa forme : elle avait pour but de délivrer le pays de la domination semi-féodale et semi-coloniale. Les .tâches de la révolution ne consistaient pas dans la résolution de la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie ; ce problème est apparu de façon décisive après la victoire de la révolution populaire dirigée par un parti communiste. Nous pouvons dire la même chose à propos de la Révolution vietnamienne et de sa guerre de libération nationale.

Enfin, pour finir, quand nous disons qu'une révolution est socialiste et non pas populaire, nous ne voulons pas dire par-là que la classe ouvrière, seule, y prend part. Mais la participation de la masse populaire dans une révolution socialiste est différente de celle qui s'opère dans une révolution bourgeoise. Tandis que dans la première, les masses intermédiaires adhèrent à la lutte du prolétariat, dans la défense de leurs propres intérêts futurs. dans la seconde, elle défendent ces intérêts au même niveau que le prolétariat (1).

Voyons maintenant comment le P.C. du Brésil essaie de transposer la conception de la guerre populaire au Brésil (« union des Brésiliens pour libérer le pays de la crise, de la dictature et de la menace néo-colonialiste >) : < La lutte révolutionnaire dans notre pays prendra la forme de guerre populaire. Cette constatation émane aussi bien de l'expérience internationale que de l'étude de la réalité brésilienne. Quand l'impérialisme nord-américain intervient violemment partout et quand les forces réactionnaires développent l'appareil de répression, seule une lutte menée par le peuple dans son ensemble pourra aboutir à la victoire (..). (La guerre populaire) n'est pas la voie classique de la grève générale politique et de l'insurrection dans les villes, qui a été celle de la Russie, mais elle est le chemin de la lutte armée qui peu à peu se développe jusqu'à à embrasser l'écrasante majorité du peuple (...). La conception de la guerre populaire pré-suppose un travail politique et d'organisation des masses intense. Elle implique la nécessité d'organiser les forces armées du peuple à partir de’ petits noyaux de combattants, avec plein emploi de la tactique des guérillas et création de bases de soutien à la campagne. Elle implique, également, la compréhension du fait que les paysans pauvres et les salariés agricoles constituent la partie la* plus importante des forces armées populaires, que le décor principal des affronte: ments armés est l'intérieur du pays et que cette lutte armée sera dure et prolongée. >

(1) C'est en ce sens qu'il faut comprendre la référence de Marx et Engels au rôle des classes moyennes dans le processus de la révolution prolétarienne : « Les classes moyennes — petits commerçants, petits fabricants, artisans, paysans — combattent la bourgeoisie parce que celle-ci compromet leur existence comme classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires mais conservatrices, car elles veulent faire tourner en arrière la roue de l'Histoire. Quand ces classes sont révolutionnaires, c'est à cause de leur prolétarisation imminente ; elles ne défendent pas leurs intérêts actuels maïs leurs intérêts futurs, et abandonnent leur propre point de vue pour adopter celui du prolétariat. (Manifeste Communiste, souligné par nous) Effectivement, la comp: on moderne des classes moyennes présente une prédominance de salariés, ce qui facilite parfois la transition révolutionnaire. Mais précisément ils ne deviennent révolutionnaires qu'à partir du moment où ils adoptent le point de vue du prolétariat.

Page 18 de la numérisation

La première chose à ‘dire, c'est qu'une telle conception « émane plus des, expériences internationales que d'une étude de la réalité brésilienne ». Leé formes qu'adoptent les luttes de classe dans chaque partie du globe ne peüvent être simplement transposées sans qu'on fasse attention aux conditions nationales dans lesquelles elles le sont. Et la réalité brésilienne ainsi träitée est formée de « recolonisation », de « traits féodaux >», de luttes « patriotiques >, etc. Nous pouvons dire que ce qu'il y a de correct dans cette conception de la guerre pour le Brésil, n'est pas spécifique de la guerre populaire -: la nécessité de mobiliser de larges masses pour combattre l'impérialisme et la réaction, le caractère prolongé de la guerre, etc. Dire que « qand l'impérialisme nord-américain intervient par l'intermédiaire de la violence »… etc. notre lutte doit se définir comme une guerre populaire, c'est raisonner en méprisant toute analyse concrète et ne voir que les facteurs généraux, repérables au Brésil, en Grèce, au Congo, au Pakistan, etc. La spécificité de la guerre populaire se trouve dans le fait que la lutte prolétarienne n'occupe pas une place principale parmi les luttes du peuple, que le peuple se meut avec peu de distinctions internes, que la paysannerie est encore la première force révolutionnaire ; du point de vue stratégique, cela se traduit par l'encerclement des villes à partir de la campagne.

Et c'est précisément à partir de l'étude concrète de la société brésilienne que nous contestons la conception de la guerre révolutionnaire au Brésil, comme étant populaire et paysanne. D'abord parce que la proposition de « bases de soutien dans la campagne » dans ce contexte serait contestée par Mao.Tse-Toung lui-même (voir remarque 2). Deuxièmement qu'est-ce qui fonde dans notre réalité la prédominance des paysans pauvres et des salariés agricoles sur les autres couches sociales ?

Que trouve-t-on dans l'histoire actuelle qui rende compte de la structure sociale du pays? L'histoire récente — et particulièrement la période de 61 à 64, quand les luttes de classe furent plus développées — a démontré que les luttes populaires et surtout les luttes à la campagne avaient pour centre, les luttes du prolétariat. Les luttes violentes des paysans, les revendications radicales des soldats et des marins, ne suffirent pas pour transformer le contexte formé par les luttes de la classe ouvrière: ce furent les grèves, les revendications et les fronts politiques du mouvement ouvrier qui constituèrent la force et la faiblesse du mouvement des masses. Les luttes pour la possession de la terre et pour les revendications des salariés ruraux (ainsi que les insubordinations et révoltes des soldats, sergents et marins, les grèves de la petite bourgeoisie salariée, les manifestations estudiantines) se développaient autour des luttes ouvrières. Quand la bourgeoisie « progressiste » a voulu mobiliser les masses, elle a appelé les ouvriers à faire deux grèves générales et les a convoqués au meeting du 13. Quand les sergents eurent besoin de soutien, ils cherchèrent à rencontrer les directions ouvrières. Et ce fut aussi la faiblesse politique de. la classe ouvrière qui frustra cette « armée révolutionnaire >» potentielle (tout le mouvement des masses exploitées) dans le chemin de la victoire. Si l'histoire ne nous montre pas une prédominance rurale, si l'étude de la structure économique et sociale ne nous mène pas à cette conclusion, même si les luttes à la campagne tendent à être effectivement les plus explosives et peuvent fournir un potentiel révolutionnaire énorme, la structure paysanne ne permet pas la constitution à l'intérieur de celle-ci de bases autonomes par rapport aux centres urbains. L'intégration de la campagne à l'économie urbaine capitaliste, la subordination de l'agriculture à l'industrie impliquent aussi l'intégration des luttes de la campagne aux luttes urbaines. Evidemment, la campagne s'armera et c'est de là que la guérilla commencera à parcourir la longue marche armée de la révolution ; mais, sans aucun doute, cette armée révolutionnaire

F

Page 19 de la numérisation

restera dans la défensive stratégique, ou dans l'équilibre stratégique, jusäu'à ce que plusieurs contingents prolétariens en fassent partie, dont la prédominancé placera la guerre civile au cœur même du régime. Les piliers de la société brésilienne ne pourront être ébranlés qu'à ce moment-là, et ce n'est que quand le développement des luttes du prolétariat atteindra la période insurrectionnelle que nous passerons à l'offensive stratégique.

Cependant les conceptions de la guerre populaire au Brésil partent de quelques prémisses politiques déterminées. Quelles sont les tâches des révolutionnaires à l'heure actuelle? Quels sont les intérêts qui mobilisent les classes ? Le document pour « l'union des Brésiliens » dit qu'il s’agit de « sauver le pays de la menace de récolonisation, de la grave crise dans laquelle il se débat et du système politique ultra-réactionnaire imposé par la dictature ». Ces objectifs unifieraient la nation et laisseraient les contradictions de classe à l'intérieur de celle-ci à un niveau secondaire. Ainsi raisonnent les maoïstes: «Dans une telle situation, aucun objectif ne peut être plus important que celui de délivrer le pays de ce danger. (Il faut que les travailleurs le sachent bien, pour ne pas opposer leurs intérêts de classe à ceux « de la patrie » : au lieu de lutter contre les mesures d'exploitation répressive du patron, ils doivent s'unir à lui dans la défense du pays...) Aveugles pour ce qui concerne les luttes de la classe ouvrière et des travailleurs en général contre l'exploitation capitaliste (la lutte contre l'exploitation salariale, par exemple), les maoïstes proclament « l'union des forces populaires et des courants démocratiques » pour «l'indépendance, le progrès et la liberté ». «Le destin même de la Patrie est en jeu.» (1!) Par-là, nous voyons le résultat de l'attitude qui consiste à fermer les yeux sur la réalité. En transposant « le front-uni national » au Brésil, le P.C. du Brésil, croit suivre l'exemple révolutionnaire chinois, mais en réalité, il reste dans le patriotisme bourgeois, mystificateur et rétrograde. Aux travailleurs Brésiliens, qui reconnaissent la signification du développement capitaliste et qui ont déjà connu les conséquences de l’ «alliance avec la bourgeoisie nationale », qui ont déjà assisté à la magouille au sein de la démocratie bourgeoise, nos patriotes demandent que « devant la menace d'interruption du développement », de « perte des caractéristiques de nation indépendante >», de « vivre longtemps sous un régime dictatorial » qu'ils puissent « s'unir pour une action commune contre les ennemis de la démocratie et de la souveraineté nationale », s'unir avec tous, « quelle que soit la filiation de parti, la tendance philosophique ou religieuse, la classe ou couche sociale à laquelle ils appartiennent ». Et que dirons-nous aux travailleurs quand ils répondront qu'il faut lutter contre leurs exploiteurs ? que dirons-nous aux ouvriers qui se lancent dans les grèves qui « portent préjudice » à l'économie nationale ? Ferons-nous des discours sonores sur la grandeur de la patrie? Et comment est-il possible de parler de démocratie sans expliquer son contenu de classe et de rester ainsi, au niveau même des mystificateurs de l'opposition bourgeoise ? Enfin quel est le sens de ce « danger de perte des caractéristiques de nation indépendante ? >» Dans la mesure où le Brésil est un pays capitaliste arriéré, il ne peut pas être plus indépendant qu'à présent; dans la mesure où il est question d'indépendance « l'union des Brésiliens sans distinction de classe » n'est plus possible, car il n'est pas possible de détruire l'impérialisme sans détruire l'exploitation capitaliste elle-même. Le Brésil s'est développé à l'intérieur du capitalisme mondial comme un pays économiquement dépendant ; l'indépendance politique acquise en 1822 n'a rien changé à la situation de dépendance économique, et le développement industriel n'a pas modifié cette position; on ne peut donc pas perdre ce qu'on n'a jamais eu. Cependant, dans la mesure où tous les secteurs de base du capitalisme brésilien sont associés à l'impérialisme, il n'est pas possible de combattre un

Page 20 de la numérisation

ennemi sans combattre l'autre en même temps. C'est la raison pour laquelle, au Brésil, à Cuba, et dans toute l'Amérique Latine, la lutte anti-impérialiste et la lutte anti-capitalise, son indissolublement liées.

Les absurdités de ce programme patriotique sont évidentes et il serait inutile de perdre du temps à en énumérer des citations et à les contester. Le développemeñt inéluctable du capitalisme au Brésil a pour conséquence visible les contradictions de classe au sein de la société brésilienne. Un programme qui cache ces contradictions est utopique et ne peut que freiner le développement politique des masses travailleuses.

Les prémisses politiques de la guerre révolutionnaire dans notre pays Sont d'une nature différente. Elles ont pour point de départ le caractère anticapitaliste de la lutte. C'est la raison pour laquelle nous nous trouvons devant une révolution des travailleurs de la ville et de la campagne et non pas devant une guerre populaire. Ceci ne veut pas dire que les autres couches ne partipent pas à la lutte. Elles doivent y participer. C'est une des tâches de l'avantgarde communiste que de mobiliser toutes les forces sociales contre le régime des exploiteurs. Mais l'adhésion populaire à la révolution socialiste est différente de l'adhésion à une révolution bourgeoise, comme nous l'avons déjà souligné. Pour cela, au Brésil, les grèves et les insurrections urbaines joueront un rôle décisif, concentrant autour d'elles les actions des paysans et des. autres couches populaires. Le développement de la guérilla à la campagne doit donc déboucher sur une insurrection prolétarienne urbaine.

De l'analyse de la situation générale du pays, nous dégageons les prémisses concrètes de la guerre révolutionnaire au Brésil. Evidemment la stratégie militaire des communistes Brésiliens est loin d'être prête. Mais les prochaines démarches à accomplir ne pourront être dictées par aucun manuel. Quand les tâches actuelles seront accomplies, quand la guérilla mobile à la campagne aura commencé sa longue lutte armée et ‘quand les grèves ou- Vrières auront mobilisé des secteurs décisifs de la classe, nous pourrons étudier les prochains mouvements stratégiques sur le terrain concret de la lutte des classes.

Page 21 de la numérisation

=. LA PLACE DE LA LUTTE ARMEE DANS a LA REVOLUTION LATINO-AMERICAINE

Les thèss de Régis Debray ont été connues et diffusées en Amérique Latine alors que leur auteur était fait prisonnier par les gorilles boliviens et alors que ceux-ci montaient l'énorme farce juridique destinée à discréditer non seulement la guerilla bolivienne mais l'ensemble du mouvement révolutionnaire : latino-américain. Malgré l'importance des questions soulevées dans -le livre de Debray, il n'était alors pas possible de les discuter à fond et sans passion. L'heure était plutôt à la solidarité. Et pourtant, la suite des événements en Bolivie, l'assassinat du Che et les besoins vitaux de la lutte dans tout le continent, tout cela rendait absolument urgente une discussion approfondie. Nous ne croyons pas que la solidarité ne soit plus à l'ordre du jour, mais nous croyons aussi qu'il n'est plus possible d'ajourner ce débat d'un seul pour, Et cela. non pas pour répondre aux livres ou à la personne de Debray en tant que tels, mais surtout parce que ses thèses constituent la théorisation la plus achevée dans certain nombre d'idées présentes à « l'état pratique » dans l'expérience révolutionnaire de ces dix dernières années en Amérique Latine. C'est exactement ces « vérités implicites » qu'il s'agit de dépasser si l'on veut comprendre les raisons des échecs mais aussi des victoires de ces différentes expériences et si l’on veut porter la lutte à un niveau plus élevé.

Il faut dire que Debray a su distinguer un certain nombre de particularités de la guérilla en Amérique Latine qui la différencient d'une façon générale de la guerilla asiatique (expériences chinoises, vietnamiennes) : il n'y a pas de soulèvement paysan à l'origine de la lutte armée latino-américaine, il n'y est pas possible de garder longtemps des < zones libérées », la préparation politique des paysans est impossible avant le déclenchement du foyer, < l’autodéfense armée >» n'est pas réalisable, etc. (1). Et finalement, la guérilla est définie par Debray en tant que « force stratégique mobile >, ce sur quoi nous sommes d'accord, mais pour cela il faudrait avoir de la stratégie une conception bien différente de celle de Debray. En effet, dans sa polémique avec Sweezy à propos de la « stratégie cubaine >», Debray décrit la stratégie en tant que « préoccupation bourgeoise » et préconise une « lente ascension de la tactique à la stratégie ». Nous verrons par la suite à quelles conclusions il est emmené à partir de cette méthode pragmatique d'aborder les questions de stratégie.

Dans la conception débrayiste, la guerilla, transformée en Armée Populaire, devra encercler les villes à partir des campagnes, et cela jusqu'au moment où la’ grève générale dans les villes portera le « coup de grâce » au régime: _e rôle des villes est limité aux actions de sabotage, à l'appui logistique pour la guerilla, et à ce +< coup de grâce >» à l'appareil de répression: le rôle politique joué par la guérilla au sein du mouvement de masse, ainsi que la préparation de ce mouvement sont à tel point négligés dans le schéma débrayiste que l'on est amené à se demander comment une telle grève générale pourrait s'organiser.

Il y a là deux exemples mal assimilés : d'abord celui des révolutions asialiques, auxquelles Debray a emprunté la notion d'Armée Populaire. Aussi bien dans la Révolution chinoise que dans la Révolution vietnamienne, il s'agit ‘ondamentalement d'une lutte paysanne contre les relations féodales à la campagne contre l'occupation impérialiste. Cela a permis la formation d'armées pay- 3annes composées de centaines de milliers et même de millions de combattants, capables en conséquence d'encercler les villes qui étaient restées rela-

(1) 1! faudrait à ce sujet ajouter que l'autodéfense des mineurs boliviens, par exemple,

n'est devenue inopérente que lorsque la classe ouvrière avait perdu l'initiative politique, après le reflux de la révolution.

Page 22 de la numérisation

tivement passives pendant la lutte. En Amérique Latine pourtant, les relations féodales n'existent pas et n'ont jamais existées au cours de l'histoire du continent. Tous les pays latino-américains possèdent des économies bourgeoises — latifundiaires et les contradictions de classe s'y posent à un tout autre niveau En ce qui concerne l'expérience cubaine, elle n'est pas non plus utilisée de façon critique chez Debray. Il y a plutôt un souci constant de la copier telle quelle, ou alors de la décrire de façon unilatérale, ce qui l'amène souvent à en déformer les enseignements.

Le rôle politique joué par la grève générale de décembre 1958, par exemple est négligé par Debray, alors qu'il met tout l'accent sur l'échec de la grève en avril. Or, c'est justement la grève et l'insurrection de décembre qui ônt empêché le coup d'Etat militaire et c'est seulement alors que les colonnes de la guerilla ont été en condition de descendre à la ville et s'emparer du pouvoir. Dans son discours du 27 janvier 1959, le Che reconnait d’ailleurs explicitement que le mouvement avait sous estimé l'importance de la lutte ouvrière et du travail ouvrier : « l'initiative populaire doit nous. servir comme leçon : Nous nous sommes rendus compte de la nécessité de faire lutter les travailleurs des villes eux aussi pour la libération de Cuba; nous avons alors commencé immédiatement à faire: la propagande clandestine dans les centres ouvriers pour préparer la grève générale qui devait aider l'Armée rebelle à prendre le pouvoir ». La démarche de Debray essaye pourtant de minimiser cette grève pour minimiser l'importance du travail révolutionnaire dans la classe ouvrière et pour ‘analyser la guerilla cubaine sans aucun! rapport avec le développement des luttes des classes pendant le processus révolutionnaire. Et pourtant, la classe ouvrière cubaine, bien que numériquement faible, avait un niveau d'organisation: assez élevé et n'était pas sans traditions de luttes offensives : En 1933 elle avait fait sentir son poids social et politique lors de la grève générale qui renversa la dictature de Machado.

Nous ne pouvons pas non plus. analyser les forces sociales qui ont joué dans la révolution cubaine sans considérer le haut degré de la pénétration capitaliste dans les campagnes. En 1953, 28 % de la population active cubaine était constitué par des salariés ruraux contre 11 % seulement de paysans ; Voilà pourquoi il y a eu une grande pénétration du mouvement syndical à la campagne et voilà pourquoi il a été possible de déclencher en 1955 une grève nationale de la production sucrière, en pleine période de la dictature Batista. Si nous voulons comprendre les raisons du succès de la guerilla à Cuba, il ne faut pas oublier d'analyser non plus le moment choisi pour le déclenchement du foyer : Déjà en 1951-52 nous étions en pleine crise de surproduction du sucre, avec 515.000 travailleurs en chômage, ce qui représentait le quart de la main d'œuvre cubaine !

C'est évidemment sur ce fonds social qu'il faut analyser l'évolution de la lutte à Cuba. La question que nous devons nous poser est la suivante : Dans quelles conditions la guerilla peut-elle servir de catalyseur d'un processus révolutionnaire en Amérique Latine ? Il nous faut bien réfléchir sur les particularités de l'expérience cubaine pour vérifier dans quelle mesure et sous quelle forme elles pourraient (ou ne pourraient pas) se reproduire actuellement ailleurs. Cette expérience a été marquée par un spontanéisme qui, à notre avis, a de très faibles chances de se répéter ; non pas un spontanéisme en ce qui concerne le déclenchement de la guerilla, mais plutôt en ce qui concerne la suite des événements. En premier lieu, nous l'avons vu, la compréhension de la:nécessité de combiner _la guerilla avec les luttes ouvrières est venu a posteriori, après l'échec de la grève d'avril. Le -choix du « moment » pour le déclenchement de l'action armée a été également fait « par instinct révolutionnaire ». Cette affirmation peut paraître douteuse après le succès qui a démontré le bien fondé de ce choix : mais les victoires doivent aussi stimuler la réfiexion si j'on veut en gagner des nouvelles. En effet, nous ne trouvons

Page 23 de la numérisation

aucun écrit des dirigeants de la révolution cubaine qui essaÿe d'expliquer les raisons du choix effectué. Le troisième aspect du spontanéisme sur lequel nous voulons insister concerne le développement même de la révolution cubaine : La lutte de guérilla avait été menée sous des mots d'ordre démocratiques radicaux ; le passage de cet humanisme petit-bourgeois au socialisme s'est effectué seulement après la victoire, lorsque cette idéologie humaniste s'est trouvée en contradictions avec les intérêts impérialistes. La dictature du prolétariat a donc été le résultat d'un développement objectif des contradictions qui n'avaient pas été prévu ni préparé par les directions révolutionnaires.

LES CONDITIONS DE LA REVOLUTION EN AMERIQUE LATINE

Quel est donc l'apport de l'expérience cubaine pour la théorie de la révolution en Amérique latine ? Il faut commencer par un certain nombre de généralités qui pour être des généralités n'en sont pas moins vraies pour l'Amérique latine comme on veut souvent l'escamoter. Le caractère de la révo- Jution latino-américaine, comme celui de toute révolution est donné par les forces sociales qui sont à l'avant-garde de la lutte et par la politique du parti Tes sociales qui sont à l'avant-garde de la lutte et par la politique du parti qui dirige cette lutte. De toute façon, une révolution ne peut être qualifiée de prolétarienne si la classe ouvrière ne devient pas la classe dominante. Evidemrienne si la classe ouvrière ne devient pas la classe dominante. Evidem ment, le degré d'industrialisation du pays détermine la nécessité plus ou moins grande d'une alliance ouvriers-paysans en vue de la prise révolutionnaire du pouvoir. Dans la Russie..de 1917, les 80% de la population vivaient à la campagne ét cela n’a pas diminué le caractère prolétarien de la révolution. En Chine, le prolétariat ne comptait que 1 % de la population et le déroulement de la lutte a démontré qu'il n'était pas en condition de la diriger physiquement ; il l'a fait idéologiquement, par l'intermédiaire du Parti Communiste, ce qui a assuré les objectifs socialistes. Le retard économique n'a pas été sans avoir des conséquences politiques et idéologiques après la prise du pouvoir. Mais de toute façon, la révolution chinoise a été essentiellement une révolution paysanne. En Amérique latine pourtant, il y a toute une gamme de pays . dont le degré de développement capitaliste est assez inégale : en passant par des situations presque coloniales comme en Amérique centrale, avec. des économies agraires (monocultures) orientées vers l'exportation, jusqu'à des pays comme l'Argentine, l'Uruguay, le Brésil, le Mexique et le Chili où nous sommes en présence d'une classe ouvrière assez nombreuse et dont le poids social et politique est absolument décisif pour la révolution. Le salariat agricole, lui aussi, se développe de plus en plus, ce qui doit être bien évalué lorsqu'on envisage les formes de lutte à la campagne et les couches rurales les plus susceptibles de faire l'alliance avec le prolétariat. De toute façon, la grande leçon à tirer sur ce point de l'expérience cubaine est la suivante : la guerilla ne remplace pas la lutte ouvrière et l'insurrection ouvrière ; au contraire, elle constitue un des facteurs qui rendent possible cette insurrection.

Nous savons aussi que la prise révolutionnaire du pouvoir présuppose l'existence d'une situation révolutionnaire objective, c'est-à-dire, une crise économique, sociale et politique de l'ancien pouvoir. Cela n'est pas moins vrai pour l'Amérique latine, ce que l'exemple cubain nous a d'ailleurs très bien montré. Pouvons-nous dire, par contre, que les conditions objectives > ‘Pour la révolution existent déjà et à tout moment en Amérique latine ? Pouvons-nous dire qu'il manque seulement une avant-garde courageuse et disposée à lutter ? Nous répondrons évidemment par la négative. En effet, lorsqu'on parle de ces < conditions objectives », on veut se référer à la <crise de structure» du

Page 24 de la numérisation

capitalisme sous-développé en Amérique latine, la crise qui le rend potentiellement vulnérable aux irruptions révolutionnaires. Mais l'existence de cette crise générale ne doit pas nous faire oublier l'existence cyclique des crises de conjoncture. C'est à partir de ce problème que nous devons analyser le rôle que peut jouer le foyer de guerilla. Le Che avait dit que «nous n'avons pas toujours à attendre que toutes les conditions soient remplies pour la révolution ; le foyer insurrectionnel peut les créer... » Nous devons poser la question suivante : dans quelles conditions, à quel moment le foyer peut-il exercer ce rôle de catalyseur de la situation révolutionnaire? Nous répondrons à cette question en reprenant notre argumentation sur la nature des crises : la guerilla ne pourra jouer ce rôle que si elle renforce un certain nombra de tendances existantes objectivement à l'époque des crises conjoncturelles du système. Cela ne doit pas être interprété mécaniquement et dans un sens économiste : il faut comprendre que c'est exactement pendant ces crises cycliques qu'apparaît en toute netteté la «crise de structures» existante à la base du système. C'est en ce moment que les contradictions jusque-là cacuées éclatent en pleine lumière. Les crises conjoncturelles ont donc des fortes chances de coïncider ou d'être suivies d'une montée importante de la lutte des classes, pouvant aboutir à des véritables crises politiques du système. Dans ces conditions, la guérilla a plus de chances que jamais de fonctionner comme + étincelle » et d'aider à l'éclatement de telles crises du pouvoir. Cela ne veut pas dire qu'à la remontée des activités économiques, la guérilla ne pourra plus avoir un tel effet: ce qui est important de remarquer, ce sont les expériences de lutte .et les progrès effectués dans la mobilisation des travailleurs pendant les périodes de reflux économique. Il y a un certain nombre d'acquis politiques et organisationnels qui persistent et se développent bien au-delà de ces périodes. C'est donc le facteur degré de conscience et d'organisation du prolétariat qu'il s'agit de mettre‘en rapport avec la guérilla pour vérifier dans quelles conditions celle-ci peut « catalyser » la création d'une situation révolutionnaire.

En effet, c'est en fonction de ses traditions de lutte et de sa préparation que le prolétariat aura plus ou moins de capacité à diriger le processus ; et c'est en fonction de sa capacité de direction que la révolution aura plus ou moins de chance d'aboutir. Cette condition ne peut pas se réaliser spontanément : elle doït être créée par un facteur subjectif, l'avant-garde qui agit sur la classe ouvrière et qui dirige sa lutte. En deux mots, il n'y aura pas de révolution.en Amérique latine sans parti révolutionnaire. Cela pourrait paraitre une généralité, une vérité élémentaire; et sans doute, il s’agit d'un point de départ sur lequel on n'insiste jamais trop, surtout alors que les tendances spontanéistes sont à l'ordre du jour (...) sur tous les continents. En Amérique latine, le debrayisme a contribué à théoriser cette idéologie empiriste d'après laquelle le foyer de guérilla est capable + à tout moment» de créer spontanément une situation révolutionnaire par sa seule action militaire et sans aucune liaison avec le développement des luttes des classes. Ce n'est donc pas par hasard que Debray aboutit à une opposition entre guérilla et parti et recommande aux révolutionnaires le renforcement du foyer guérillero au détriment des « partis ».

Cette procédure douteuse d'argumentation mérite d'ailleurs un commentaire; Debray critique «les partis» en général, en confondant tout sous la dénomination « marxistes-léninistes », alors qu'il se réfère implicitement au cas très spécifique des partis communistes orthodoxes (réformistes) d'Amérique latine. En réalité, son but est de discréditer la notion de parti en général, pour affirmer le noyau guérillero en tant que seule avant-garde. À partir de la faiblesse (réelle, mais-provisoire) des nouveaux partis et noyaux révolutionnaires en Amérique latine, Debray dégage une condamnation en bloc de la notion de parti révolutionnaire, ce qui revient à dire qu'il n'y a pas d'autres tâches "révolutionnaires en Amérique latine en dehors du déclenchement du foyer. Sa conception de - l'avant-garde > se précise bien lorsqu'il affirme qu'une

Page 25 de la numérisation

< parfaite éducation marxiste » n'est pas nécessaire pour les leaders de la guérilla. «Le .personnage qu'il nous décrit ainsi n'est pas original à proprement parler : il s'agit du « caudillo > typique, dont les principales qualités sont le courage et l'action. Nous ne contestons d'ailleurs pas le rôle que des tels personnages peuvent encore jouer en Amérique latine. Mais de là à leur attribuer un pouvoir de décision plus grand encore que celui d'un Comité Central d'un parti révolutionnaire, il y a quand même un pas que nous ne pouvons pas franchir. Ce que Debray nous propose n'est autre chose que l'institutionalisation de certains aspects de notre sous-développement qu'il transforme tout d'un coup en preuve de vertu révolutionnaire.

REVOLUTION SOCIALISTE OU REVOLUTION « POPULAIRE » ?

Nous verrons quels sont les présupposés de la stratégie et des formes d'organisation proposés par Debray et les debrayistes. Il y a en premier lieu une tentative d'exporter en Amérique latine les aspects spontanés de la révolution cubaine, c'est-à-dire, exactement ceux qui ne pourront plus se répéter. En effet, lorsque Debray se refuse à discuter du caractère de la révolution en Amérique latine, il garde l'espoir que le même développement spontané de la révolution démocratiqué à la révolution socialiste qui s'est effectué à Cuba pourra se répéter actuellement dans le reste du continent. Il nous indiquait d'une certain façon, la solution de ce problème dans son premier essai (Le Castrisme, la longue marche...) : « bien qu'il soit beaucoup plus difficile « après Cuba », d'intégrer une fraction importante de la bourgeoisie nationale dans le front anti-impérialiste, cette intégration peut et doit être notre obectif premier...» Son souci de ne pas affirmer clairement le caractère socialiste de la révolution continentale se doit, en dernièe analyse, au fait qu'il la considère comme une révolution bourgeoise et qu'il veut la « garder» en tant que telle, dans le but de ne pas affaiblir le «front» anti-impérialiste. De toute façon, la nécessité d'affirmer le caractère de la révolution n'est pas seulement une question « théorique » en Amérique latine : elle correspond bel et bien à pouvoir déterminer les classes d'appui de cette révolution. Il faut encore ajouter que Debray envisage sa révolution «bourgeoise » sous l'angle petit-bourgeois. En effet, aussi bien chez Marx que chez Lénine et même Mao, le prolétariat joue un rôle fondamental en tant que force motrice de la révolution bourgeoise dans les pays arriérés. Chez Debray, par contre, toute l'argumentation politique, s'adresse aux couches radicales de la petite-bourgeoisie latino-américaine, sans que le prolétariat joue aucun rôle fondamental dans son schéma.

Il faut comprendre pourquoi le schéma debrayiste a trouvé une répercussion indiscutable au sein de la gauche en Amérique latine. En premier lieu, le grand passé d'empirisme réformiste avait produit deux ou trois générations de militants activistes gardés sagement à l'abri de toute « pratique théorique » qui pourrait les emmener à mettre en doute les dogmes staliniens de la révolution par étapes, de l'alliance avec les bourgeoisies nationales, bref, du bon réformisme, qu'il soit déguisé par la phraséologie « révolutionnaire » de l'Internationale Stalinienne, ou ‘alors dépouillé de ces déguisements et se montrant dans toutes la nudité de la < coexistence pacifique » kroutchévienne. L'idéologie petite-gourgeoise, le paternalisme envers «les masses » ont eu le champ libre pendant plusieurs décades. Rien d'étonnant, en conséquence, que ces conceptions de «lutte armée» dans l'abstrait, sans considération de classe, puissent trouver un accueil important. Un reflet de ce « sous-développement théorique » régnant dans la gauche latino-américaine se trouve dans ce fait que le grand début suscité par la révolution cubaine ait été entre les partisans de la «lutte armée » (identifiée avec la révolution) et les partisans du « chemin pacifique », qui était confondu avec le réformisme. Nous ne contestons pas

Page 26 de la numérisation

comprise en tant que dimension de la lutte des classes révolutionnaire. Et pourtant, dans un premier moment, on est resté trop souvent dans l'affirmation du seul caractère « armé » de la révolution; en conséquence, les thèses débrayistes ne pouvaient ne pas trouver un terrain favorable : la stratégie révolutionnaire était réduite à la stratégie de la lutte armée, le prolétariat était condamné au réformisme chaque fois que la guérilla n'était pas à l'ordre du jour.

C'est d'ailleurs ce qui se passe ou du moins ce qui se passait jusqu'à la « renaissance » du mouvement ouvrier latino-américain au cours de l'année 1968: une bonne partie de la jeunesse militante quittait ces dernières années les rangs des partis «révisionnistes » pour aller à la recherche de cette < lutte armée anti-impérialiste » sans contenu défini de classe, laissant finalement la direction du prolétariat aux réformistes et aux jaunes. Les avant-gardes conscientes de la nécessité d'un travail révolutionnaire en direction de la classe vuvrière ont rencontré jusqu'à maintenant d'innombrables difficultés sur leur chemin: non pas que la classe ouvrière latino-américaine soit « privilégiée » ou même «embourgeoisée » (ce que le «réveil» de 1968 s'est chargé de démentir) mais en raison, d'une part, du rôle néfaste des bureaucraties réformistes traditionnelles, et d'autre part, en raison de cet énorme retard théorique régnant au sein de la gauche en Amérique latine. Le debrayisme venait « théoriser » cette incapacité de la gauche à comprendre les phénomènes sociaux en termes de classe. || apportait de l'eau au moulin de ceux qui parlent de «révolution populaire », en espérant que les avant-gardes petit-bourgeoises radicales puissent de nouveau (comme à Cuba) devenir spontanément une avant-garde prolétarienne et socialiste. Sur ce point-là, il faut le dire, Cuba est l'exception et non la règle. Il y a eu adhésion du prolétariat à la révolution malgré l'inexistence de parti révolutionnaire, malgré l'hégémonie des réformistes au sein du mouvement ouvrier, malgré le peu d'attention accordée par la guérilla aux lutteë ouvrières. Aujourd'hui, l'ennemi n'agit plus sous le signe du spontanéisme : à la première tentative révolutionnaire, on oppose les efforts conjugués de l'impérialisme et de toutes les bourgeoisies latino-américaines. Cela signifie que la subsistence même d'un foyer de guérilla dépend maintenant de la capacité des révolutionnaires à mobiliser, dès le début, un potentiel de lutte beaucoup plus grand de toutes les classes exploitées. Cela suppose une dépendance mutuelle chaque fois plus grande entre la lutte dans la campagne et la lutte dans les centres vitaux de la vie économique et politique, les villes. La coordination de toutes les formes de lutte, aussi bien ouvrières que paysannes ou étudiantes ne peut se faire sans un parti révolutionnaire qui soit capable de les combiner non seulement à l'échelle nationale, mais sur-le plan continental. Nous disons d'ailleurs < continental » parce que c'est peut-être à ce niveau que les problèmes les plus aigus de coordination se poseront. Mais nous - croyons qu'il faut dépasser cette conception «tiers mondiste » qui veut opposer les luttes latino-américaines à celles des pays capitalistes développés d'Europe, des Etats-Unis et aussi à la révolution politique dans les Etats ouvriers bureaucratisés.Le <tiers-mondisme > se fonde sur une. vision non-classiste de la révolution en Amérique latine elle-même : on partage le monde en pays « développés » (impérialistes) et «<sous-développés » ou dominés. || s'agirait de mener une lutte de libération nationale » pour libérer les pays dominés de l'impérialisme. Or, ce dernier n'est pas une catégorie abstraite dans le « Tiersmonde » ; il n'existe que par la voie des classes dominantes « nationales ». Les pays « développés » eux aussi, ne sont pas un < tout » cohérent, participant tout entier au pillagé impérialiste. Mai 1968 a été pour beaucoup de latino- Américains la découverte qu'il existait encore des classes et une lutte des classes en Europe occidentale. Au fur et à mesure qu'on découvre (chez soi

Page 27 de la numérisation

l'importance de l'affirmation du caractère violent de la révolution et de la nécessité de la lutte armée : il s'agit d'un principe absolument nécessaire et d'un premier clivagé fondamental au sein: de la gauche en Amérique latine. Mais il faut ajouter qu'il est tout à fait insuffisant si la lutte armée n'est pas et ailleurs.) l'existence de la lutte des classes, l'opposition des « nations » pronée par les tiers-mondistes tombe par terre en mille morcaux et l'on découvr uné lutte commune, contre un ennemi commun, le système capitaliste mondial, et cela quelles que soient les formes «nationales» qu'il peut assumer. La révolution mondiale ét la solidarité internationale deviennent de moins en moins des slogans abstraïits pour la forme et de plus en plus une réalité vivante et comprise comme telle par toute la jeune génération de révolutionnaires.

3 LES DEUX AXES DE LA GUERRE e REVOLUTIONNAIRE AU BRESIL

Les caractéristiques générales de la Révolütion brésilienne sont définies dans le programme ‘du P.O.C.; son caractère socialiste, le rôle d'avant-garde du prolétariat dans l'alliance des travailleurs des villes et des campagnes, l'éclatement de la guérilla. à la campagne en tant que facteur de désagrégation de l'appareil répressif de l'Etat et en tant que-noyau. dé l'Armée Révolutionnaire, la prise du pouvoir par l'insurrection urbaine et; fondamentalement, la nécessité d'un -Parti Révolutionnaire. capable. d'intégrer ‘ les différents fronts et les différentes formes de luttes au sein d'un programme et d'une stratégie unique pour le socialisme, en sont les bases fondamentales.

Pour arriver à l'élaboration de cette stratégie, nous avons dû passer par une critique radicale, aussi bien du réformisme que des formulations abstraites de: «< guerre‘populaire .» (résultantes d'une application mécanique des schémas. maoïstes) et aussi des formulations rigides et volontaristes de la théorie du « foco »,:telle que Debray la présente. Si nous insistons particulièrement dans la ‘critique de ces deux derniers courants, c'est parce qu'un bon nombre de leurs formules simplistes ne sont pas encore dépassées pour: quelques secteurs de l'avant-garde en Amérique Latine et cela en dépit des expérienrlences de 1967 et 1968. Si pour nous, la construction du parti révolutionnaire apparait comme une nécessité immédiate et en quelque sorte un point de départ, cela n'est pas encore un acquis assimilé par la majorité des militants en Amérique Latine. Mais nous disons bien que cette question constitue un point de départ; parce qu'elle pose d'emblée une autre question : Comment se construit concrètement le parti révolutionnairé dans les conditions de l'Amérique Latine? Par quels moyens le parti peut-il réussir à intégrer les différents fronts et les différentes formes de lutte dont nous avons parlé? Comment élaborer une stratégie de pouvoir qui tienne compte de tous ces éléments ? - RS

Au Brésil, par exemple, la guerre révolutionnaire sera basée sur la lutte des travailleurs de la ville et de la campagne contre l'exploitation capitaliste. Maïs quelle forme devra assumer cette lutte? Quel est concrètement le rôle des avant-gardes dans ces conditions ?

Page 28 de la numérisation

La tâche des avant-gardes révolutionnaires consiste à canaliser le potentiel révolutionnaire existant dans les conditions concrètes de lutte d'un pays donné; il s'agit de rompre les obstacles de toute sorte qui empêchent la prise du pouvoir par les travailleurs. Pour cela, il faut déterminer les points faibles de la bourgeoisie au pouvoir, il faut tenir compte du degré d'évolution des crises internes de la bourgeoisie et de l'appareil bureaucratique et répressif de l'Etat, il faut estimer correctement les forces sur lesquelles la révolution peut compter à chaque moment de la lutte, il faut évaluer le degré de mobilisation politique des masses. C'est l'analyse de ces différents éléments qui permet de déterminer les formes concrètes pour la combinaison des différents niveaux de la lutte. C'est à partir de là que l'avantgarde pourra être en condition d'élaborer une stratégie réelle de pouvoir et non pas un simple projet basé sur l'empirisme. À partir des analyses stratégiques de son programme, le P.O.C. a déduit les principaux terrains d'action de l'avant-garde révolutionnaire au Brésil -aujourd'hui

1) 11 faut considérer en premier lieu que la transformation qualitative de l'appareil répressif de l'Etat à partir de 1964 a changé radicalement les conditions de lutte au Brésil. La défaite des travailleurs en 1964 s'est exprimée par la perte des droits minimaux d'organisation syndicale déjà conquis ; pire encore, cela. s'est produit alors que les travailleurs n'avaient pas encore dépassé les expériences de lutte purement réformistes. En ce qui concerne la paysannerie, le coup d'Etat de 1964 a produit une coupure brusque dans les premières .et très importantes expériences politiques qu'il commençait à développer alors. Par ailleurs, il faut souligner le remplacement des partis et des politiciens bourgeois traditionnels par l'armée en tant qu'institution, la restructuration de l'appareil bureaucratique et répressif de l'Etat selon des critères essentiellement militaires ; tout cela a déplacé le rapport de forces dans un sens extrêmement défavorable aux travailleurs.

.2) D'un autre côté, le coup d'Etat de 1964 et les transformations qui se sont succédées dans les structures politiques nationales ont produit des conditions très favorables pour. la sensibilisation de nombreuses couches contre le pouvoir d'Etat. Les conséquences matérielles de la politique de « stabilisation financière >». ont été supportées par les travailleurs et de nombreuses couches petites-bourgeoises, ce qui s'est traduit par une baisse considérable du niveau de vie ; cela s’est doublé d'une répression ouverte et féroce de l'appareil d'Etat contre toute tentative de réaction populaire ; la répression est souvent -exercée de façon préventive. Il faut souligner que le bilan de la répression est encore positif pour le pouvoir, en dépit des réactions qu’elles a provoquées ; la répression a réussi. à neutraliser le grand potentiel de mécontentement populaire en empêchant qu'il puisse se manifester directement ; elle a réussi également. à intimider les couches moyennes de la population en présentant l'image d'un Etat fort et inébranlable. Dans ces conditions, par quels moyens les avant-gardes peuvent-elles capitaliser ges forces dans le but d'inverser. peu. à peu ce rapport de forces’ défavo: rable ?

3) La première règle de lutte à adopter dans ces conditions consiste à.

refuser le terrain de lutte offert par l'ennemi ; à l'heure actuelle, au Brésil, cette règle nous fournit deux indications :

a) À cette étape initiale de la lutte nous devons refuser de centrer la stratégie révolutionnaire autour des grandes manifestations de masse. Cela revient à dire que l'actuel rapport: des forces politiques ne nous permet pas de jeter toutes les forces. déjà accumulées. dans des actions qui déboucheront directement sur une répression armée ;.les mâsses ne seraient capables de répon-

dre actuellement que par des actions défensives. La disparité des forces est.

Page 29 de la numérisation

“encore tellement considérable que loute tentative de jouer cette carte à l'heure actuelle revient à engager une bataille sans avenir. Les avant-gardes n'auraient. pas d'alternatives concrètes à proposer aux masses pour affronter la répression et cela ne manquerait pas de.les démoraliser profondément. L'éducation politique résultante de la lutte des masses ne peut être effective que si l'avant-garde peut présenter à chaque étape la possiblité réelle de dépasser les obstacles répressifs. Il ne s’agit pas de rejeter le mouvement de masse et de l'opposer à la guérilla -: il s'agit de refuser d'engager dès aujourd’hui le mouvement des masses dans un combat frontal, il s'agit de ne pas prendre le mouvement de masses comme étant le terrain où se déroulent dés aujourd’hui : les combats décisifs.

Tout le travail de masses doit être compris, à l'heure actuelle, comme étant une des formes de l'accumulation des forces parmi lesquelles l'installation et le développement des fronts guérilleros ést la plus effective. Cela est dû au fait que la guérilla s'organise à partir d'un des. maillons faibles de la répression : la campagne. || s’agit en premier lieu d'une faiblesse du système en ce qui concerne les conditions sociales régnantes à la campagne : misère extrême et absence de toute institution légale permettant d'assurer des droits minimaux aux paysans. Mais il s’agit aussi de faiblesses du système du point de vue militaire en raison des conditions de.lutte à la campagne. L'installation et le développement des: foyers guérilleros revient donc à déplacer les affrontements directs avec le pouvoir .vers un terrain temporairement plus favorable aux forces révolutionnaires. - _” é

b) Les conditions d'encerélement militaire et. d'isolement possible des . fronts de guérilla posent les questions suivantes : comment doit-on combiner le travail de masse dans les campagnes et dans les villes, avec le développement de la lutte armée? Le parti d'avant-garde, pleinement conscient des conditions dans lesquelles on peut envisager la prise du pouvoir, doit organisr dès le début son appareil armé. Cela n'empêche que le travail de masse du parti doit partir de ce qui est aujourd'hui le nivéau de mobilisation et d'organisation des travailleurs et que l'on parte de leurs revendications minimales dans le but de donner chaque ‘fois plus un contenu anti-capitaliste à leurs luttes. Oublier cela et essayer de réduire le travail de masse à des appels à la guérilla, cela revient à croire que la guérilla peut déclencher spontanément le mouvement des masses par sa seule existence : c'est exactement le sens de la conception debrayiste du «. petit moteur > (la guérilla) qui met en marche le « grand moteur » (le mouvement des masses). Cette théorie révèle l'incompréhension de ce que < la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens >» : elle doit apparaître pour les travailleurs comme étant l'aboutissement de leurs propres luttes et:non. pas un phénomène étranger à elles. La guerre doit apparaître comme une forme supérieure de. la lutte anti-capitaliste. Cela pré-suppose une programme de lutte pour les différents secteurs de la population, un programme qui mobilise chaque couche à partir de ses revendications, les poussant toutes vers des affrontements chaque fois plus directs avec le régime. Par cette voie, uniquement la guerre révolutionnaire pourra devenir quelque chose de concret aux yeux des masses. Ainsi, Seulement, pourront se produire les conditions de: polarisation aïquë des classes qui sont requises pour que la guérilla de-

vienne une alternative réelle de pouvoir pour les masses. || ne s’agit pas « d'aller aux masses » pour payer en quelque sorte un tribut en tant qu'avantgarde et donner un < contenu populaire » à la révolution. Il s'agit bien au

contraire; d'éviter l'isolement politique des fronts guérilleros, tout en en faisant une partie intégrante des luttes de classe.

Les fronts de guérilla ont deux caractéristiques fondamentales : d’un côté, ils commencent à créer le démantèlement militaire et politique de l'appa-

Page 30 de la numérisation

reil répressif d'Etat; de l'autre côté, ils apparaissent comme la synthèse de la stratégie révolutionnaire des travailleurs, sous la direction du parti d'avantgarde. La première-tâche peut débuter sans attendre que le mouvement de masses soit déjà à une phase supérieure de mobilisation : pendant l'installation de la guérilla, en effet, les aspects techniques prédominent sur les aspects politiques. Mais pour pouvoir exercer son rêle d'incarnation de la lutte des travailleurs sous une forme supérieure, la guérilla a besoin de la mobilisation, de l'organisation et du progrès du mouvement des masses dans la direction des positions révolutionnaires ; si la lutte armée ‘à la campagne est un facteur qui rend possible cette prise de conscience révolutionnaire, elle . ne remplace pas la stratégie de mobilisation des masses, bien au . contraire, elle pré-suppose cette mobilisation. Si la guérilla peut avoir l'autonomie pour réaliser le premier type de tâche, elle ne peut pas sauter au deuxième type sans un programme révolutionnaire pour les mouvement ouvrier, paysan et étudiant. Un tel programme et une guérilla ainsi conçue ne peuvent pas être le produit de l'empirisme, mais doivent être le fait d'un véritable parti d'avantgarde.

Les caractéristiques du parti révolutionnaire en Amérique Latine découlent exactement de la nécessité d'accomplir globalement ces deux tâches. L'efficacité de la guérilla ainsi que sa transformation dans l'expression plus élevée de la lutte des travailleurs dépend d'une mobilisation des masses que la guérilla ne ‘peut pas. provoquer d'elle-même. Et de son côté, l'efficacité du mouvement des masses dépend de la constitution de son appareil militaire, l'Armée Populaire, qui se crée exactement à partir des fronts de guérilla. Le parti révolutionnaire est appelé aussi bien à évaluer les conditions de lutte et mettre en pratique la politique de masses à ses différents'niveaux qu'à intégrer cela avec le développement des luttes de guérilla.et la construction de l'armée révolutionnaire : voilà les deux axes fondamentaux de la lutte révolutionnaire. Seule, une structure organisationnelle qui tienne compte de l'intégration de ces deux niveaux de lutte pourra élaborer une stratégie socialiste pour la prise du pouvoir et en même temps éviter les déviations possibles dans l'application du programme socialiste de la révolution. Toute séparation entre ces deux niveaux entraîne une menace pour la réalisation de l'un et de l'autre. S £

Pour cette raison, le Parti Révolutionnaire n'est pas seulement une nécessité pour après la prise du pouvoir (..), ou même. pour les étapes plus avancées de la lutte : il doit se construire dès maintenant, à travers les luttes de.masse et à partir des premiers noyaux organisés d'ouvriers, de paysans et d'étudiants et aussi, à travers l'installation des premiers foyers de guérilla. Le Parti Révolutionnaire de masse est aujourd'hui une nécessité pour la mise en pratique de cette stratégie prolétarienne de prise du pouvoir : si d'un côté. le déroulement des luttes rend possible la construction et le perfectionnement des structures du parti, celui-ci de son côté est la condition pour que ces luttes se développent dans la. direction de son programme pour la révolution socialiste au Brésil.

Page 31 de la numérisation

lé premier geste de soutien à ROUGE :

l'abonnement

6 mois (26 numéros) : 25 F 1 an (52 numéros) : 50 F

PLI FERME

6 mois 40 F

1 an 80 F

ETRANGER

envoi normal : même tarif que pour la France. PAR AVION

6 mois 50 F

1 an 100 F

Tout versement de fonds :

« ROUGE, journal d'action Communiste ». C.C.P. Paris 25.043.88.

Toute correspondance :.

« ROUGE >, B.P. 201, Paris-19,

Je désire prendre contact avec la Ligue Com-

muniste (Section française de la IVe Inter-

nationale) :

— afin d'assurer une correspondance régulière..

— afin de participer à ses activités militantes.

NOM se ne En -à

AD En ee nd une

Toute correspondance « ROUGE » : B.P. 201 Paris-19e.

Page 32 de la numérisation

—————————— Directeur de Publication : Jean-Pierre BEAUVAIS SALE HORIANÉ 61 FS POISSONMIÈRE PARIS

Une erreur sur cette page ?