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Quels objectifs pour la campagne en France ?

Cahiers du féminisme, supplément au n° 10, octobre 1979 · p. 10-13 · 2 412 mots

L’information complète et systématique sur les différentes méthodes contraceptives, le libre accès à la contraception, la possibilité de recourir à l’avortement, sont des droits que toutes les femmes doivent pouvoir exercer sans restriction aucune.

La contraception à elle seule ne peut répondre au droit fondamental des femmes de disposer librement de leur propre corps, de choisir d’avoir ou de ne pas avoir d’enfants. Et ce pour plusieurs raisons :

-l’information sur la contraception est aujourd’hui quasi inexistante, la loi Veil interdisant toute publicité sur les différentes méthodes contraceptives ;

-celles-ci ne sont pas par ailleurs pleinement satisfaisantes et peuvent, dans certains cas, quand elles sont utilisées sans réelles garanties médicales, être dangereuses pour la santé des femmes.

Plus généralement, le problème de la contraception est un problème de société qui ne peut être résolu tant qu’existe l’oppression sexuelle et la domination des femmes par les hommes dans les relations entre les sexes. Combien de femmes refusent de prendre la pilule parce que cela leur donne un prétexte pour éviter les rapports sexuels avec le mari °

Et même en imaginant une contraception idéale dans une société débarrassée de toute forme d’oppression, l’avortement devrait rester un droit, un recours pour les femmes.

Aujourd’hui, si nous devons mener la lutte pour le développement des recherches médicales sur la contraception féminine et masculine, ainsi que pour le développement de l’information, nous devons mettre tout particulièrement l’accent sur la revendication du droit à l’avortement pour faire éclater au grand jour l’hypocrisie qui règne depuis le vote de la loi Veil.

Il faut en effet, et sans cesse, rappeler :

-que chaque année, des femmes meurent à cause de la loi Veil ;

-que des milliers de femmes sont sciemment culpabilisées ;

-que des cliniques privées s’engraissent sur le ventre des femmes.

Le vote d’une loi à l’automne 1 979 doit être une occasion de dénoncer cette situation et de mettre en évidence les exigences des femmes.

Quels mots d’ordre, quelles revendications ?

1. Contre toute loi restrictive

Nous nous battons pour que l’avortement soit légal, reconnu comme un droit pour toutes les femmes, sans restriction aucune. Et ce n’est pas au nom du « réalisme », parce qu’il nous paraîtrait impossible que ce gouvernement accepte d’accorder un tel droit que nous fixerons nous-mêmes, et à l’avance, des limites.

Nous ne nous prononçons pas pour ou contre l’avortement à la place des femmes. Cela relève de la liberté individuelle de chacune. Mais nous pensons que ce n’est en aucun cas à l’Etat -par l’intermédiaire de la législation -d’imposer aux femmes d’avoir des enfants qu’elles ne désirent pas, d’arbitrer pour telle ou telle femme parce quelle est étrangère ou mineure, parce que sa grossesse dépasse 10 semaines ou que son état n’est pas jugé dramatique.

Nous n’avons aucune illusion sur le type de loi que peuvent voter les gouvernements bourgeois. Certes, les lois adoptées ne nous laissent pas indifférents. Elles transcrivent, même de manière déformée, un rapport de force. Ainsi, ce n’est pas de gaité de coeur que le gouvernement Giscard a suspendu pour cinq ans la loi de 1 920. Il faut comprendre cela comme un recul partiel du pouvoir à un moment donné, ce qui ne doit pas nous empêcher de condamner la loi Veil comme loi répressive, ne reconnaissant pas le droit à l’avortement.

Aujourd’hui, toutes les lois de « libéralisation » votées dans le monde, refusent aux femmes la possibilité réelle et entière de décider. Ces lois sont restrictives et discriminatoires à l’encontre des plus défavorisées. Ce sont des lois de classe qui reflètent bien la situation faite aux femmes dans cette société : on les considère comme des mineures, incapables de décider elles-mêmes ce qui pourtant détermine largement leur propre vie.

Nous savons par expérience que toute restriction au droit à l’avortement sert d’alibi pour justifier l’inertie et restreindre au maximum les maigres possibilités accordées. Et ce n’est pas la loi Veil qui nous démentira : si toute les clauses restrictives ont été parfaitement et consciencieusement appliquées, les quelques droits concédés qui pouvaient paraître comme un progrès par rapport à la situation antérieure -comme la nécessité pour les hôpitaux de créer des centres d’IVG -n’ont même pas été respectés.

C’est pourquoi nous exigeons l’abrogation définitive de la loi 1920 et c’est aussi pourquoi nous luttons contre toute loi répressive.

Abrogation définitive de la loi 1920.

Contre toute loi apportant des restrictions à la pratique des 1VG.

Pour l'avortement libre et gratuit pour toutes les femmes, y compris les mineures et les immigrées.

2. Pour la gratuité des IVG

Aujourd’hui, ce sont les femmes de la classe ouvrière, les jeunes et les immigrées qui sont les plus touchées par le non-remboursement de la Sécurité Sociale. Une interruption volontaire de grossesse revient à environ 600 F avec anesthésie, un peu moins sans anesthésie. Mais la majorité des hôpitaux ne pratique pas d’IVG sans anesthésie. Cela suffit pour exclure les femmes les plus démunies.

Souvent, le simple fait d’avoir à avancer de l’argent est un obstacle. De plus, de nombreuses femmes ne bénéficient pas à titre personnel de la Sécurité Sociale. C’est le cas pour les mineures, les étrangères et les femmes mariées qui ne travaillent pas. Or nous savons qu’en général, ces femmes ne désirent pas ou ne peuvent pas mettre leur mari ou leurs parents au courant.

C’est pour toutes ces raisons que nous exigeons la gratuité des IVG et des examens préalables, y compris pour celles qui ne bénéficient pas à titre personnel de la Sécurité Sociale, et ce dans tous les services hospitaliers.

Contre la clause de conscience.

Contre les délais imposés par la loi.

Contre toutes les commissions médicales.

Les commissions médicales sont de véritables tribunaux. Les femmes n’ont pas à justifier de leur choix devant des médecins ou des psychologues. Il faut donc exiger la suppression des démarches humiliantes, culpabilisantes et dissuasives comme la semaine de réflexion prévue par la loi.

Nous voulons des centres d’IVG et d’information sur la contraception el la sexualité dans tous les hôpitaux, dispensaires et centres de santé. Ces centres doivent être ouverts à toutes et à tous. Le personnel médical doit pouvoir y apporter toute l’information nécessaire pour un choix véritable de la méthode d’avortement avec ou sans anesthésie, ainsi que l’information sur les différentes méthodes contraceptives, leurs inconvénients et avantages. L’accueil des femmes doit leur permettre de discuter entre elles, si elles le désirent, des problèmes de la sexualité, de la santé...

Enfin, par la mobilisation et le rapport de force que nous saurons créer, c’est un contrôle permanent sur le fonctionnement des centres qu’il nous faudra imposer.

Un tel contrôle relève avant tout des usager(e)s et du personnel. Mais pour être réel et efficace, pour permettre à tous et à toutes de se sentir concernés et mobilisés, il suppose aussi que les organisations syndicales ouvrières, les associations locales (comme par exemple le Planning Familial ou le Syndicat du cadre de vie...) aient un droit de regard sur les dossiers de bilan, le fonctionnement des services, etc.

Pour une mobilisation nationale

A l’automne 1979, la loi Veil vient à expiration. La session parlementaire doit discuter et adopter une nouvelle législation. Nous ne pouvons laisser passer cette échéance sans marquer un rapport de force au niveau national, en faveur du droit à l’avortement et à la contraception, contre le gouvernement et l’Assemblée nationale qui prétendent légiférer sur le corps des femmes.

Les attaques contre le droit à l’avortement, la propagande intensive pour le retour des femmes au foyer, le mi-temps et le 3e enfant, font partie intégrante de la politique d’austérité du gouvernement. Elles traduisent clairement la volonté de faire payer aux femmes, tout comme aux jeunes et aux travailleurs, la crise de l’économie capitaliste. Elles s’insèrent directement dans le cadre des attaques contre le niveau de vie des travailleurs (par la restriction, entre autres, des crédits pour les services publics), contre la Sécurité Sociale, et dans le cadre d’une politique de « restructuration » qui jette au chômage des centaines de milliers de travailleurs et de travailleuses et ruine des régions entières (comme la Lorraine). Que les travailleurs ripostent à ces attaques et il cest la repression : attaques des piquets de grève, atteintes aux droits syndicaux, à la liberté de manifester et d’afficher...

Tous les coups portés par le gouvernement aux femmes, aux jeunes, aux immigré (e) s et aux travailleurs dans leur ensemble, sont légitimés par l’Assemblée nationale issue des élections de Mars 78. C’est la division du PC et du PS, le chantage au désistement du PC, qui ont permis la reconduction de la « majorité ».

Aujourd’hui, l’UDF et le RPR multiplient les crocs-en-jambe, montrant par là même la faiblesse de cette « majorité » .-on l’a vu au moment des élections européennes, on le voit sur la question de l’avortement, objet des polémiques de nos bourgeois.

Mais pour nous, l’enjeu n’est pas dans le débat entre Debré et Veil, ou Giscard et Chirac. Leurs dissensions ne nous intéressent qu’en tant quelles traduisent l’incapacité de la bourgeoisie et de ses différentes fractions à répondre à la crise sociale et politique qui secoue le régime. Nous ne soutiendrons pas Veil ou Giscard contre Debré ou Chirac, parce que de toutes façons, ils sont d’accord sur l’essentiel : refuser aux femmes le droit de disposer librement de leur corps.

Unité pour le droit à l’avortement libre et gratuit

Depuis Mars 78, le PC et le PS mènent chacun à leur manière une politique de division en refusant systématiquement l’unité d’action. Cette politique se prolonge au sein même des orgnisations syndicales. On a vu le 21 Décembre 78 la CGT manifester seule contre les attaques de la Sécurité sociale. On a vu le 23 Mars la CFDT refuser d’organiser en commun avec la CGT la montée sur Paris contre les licenciements. On a vu le PS y appeler pendant que le PC s’abstenait. On a vu aussi la CGT refuser d’élargir la riposte à toutes les régions et à tous les travailleurs concernés par l’emploi... En cette rentrée, PS et PC d’un côté, CGT et CFDT de l’autre s'accusent à qui mieux mieux de diviseurs.

Nous ne chercherons pas dans ce jeu de cache-cache qui a « raison » et qui a tort. Il ne s'agit que de manœuvres de diversion pour mieux justifier de leur attentisme pendant que le pouvoir redouble de coups.

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Face à cette politique, nous nous battons et nous battrons sans relâche pour que l’unité et la centralisation des luttes sur nos revendications les plus vitales puisse se faire. En ce sens, nous ne pouvons accepter que dans la mobilisation pour le droit à l’avortement et à la contraception, cette même division, cette même dispersion des luttes pèse lourdement. Dans la plupart des villes de province, dans la région parisienne, des collectifs unitaires de campagne se sont créés. Ces collectifs regroupent des organisations comme le Planing Familial, les groupes femmes, le PS, la CFDT, les CCA, la LCR, l’OCT, le Syndicat de la médecine générale ainsi que de nombreuses associations de quartier. Le PC presque partout refuse d’y participer entraînant dans son sillage la CGT, elle aussi absente à quelques exceptions près. Ces deux organisations n’ont jusqu'à ce jour trouvé d'autre prétexte que le soit-disant « noyautage » du PS et de la LCR dans ces collectifs. Elles choisissent par là même, alors qu’un accord sur les plates-formes de revendications est possible, de diviser, et ce, au nom de désaccords plus généraux quelles auraient avec ces deux organisations. De quoi justifier une fois pour toute la division !

En ce qui nous concerne, nous réaffirmons que l'unité doit être réalisée parce quelle seule permet la mobilisation la plus large. Nous nous battons pour que des collectifs se créent partout, pour qu’ils regroupent tous ceux et toutes celles, syndicats, partis, regroupements et associations qui se prononcent pour le droit à l’avortement et à la contraception. L’appartenance à de tels collectifs n’interdit pas aux organisations qui y participent de développer en parallèle leurs propres explications. C’est ce que nous faisons quant à nous, en même temps que nous défendons les plates-formes unitaires des collectifs.

Nous battre de la sorte, ce n’est en aucun cas donner notre confiance au PS et au PC. Bien au contraire. Dans aucun pays au monde, ils n’ont mené de luttes conséquentes pour le droit à l’avortement. Bien souvent, ce n’est que sous la pression des mobilisations qu’ils ont inscrit cette revendication dans leur programme. On peut à cet égard rappeler les positions du PCF contre l’avortement, sa condamnation de la contraception, son refus en 1973 de participer au MLAC. On peut aussi rappeler la position des partis socialistes et des PC qui, une fois au gouvernement ou directement engagés à ses côtés dans une politique d’Union nationale, négocient les restrictions au droit à l’avortement en même temps qu’ils participent à l’application de la politique d’austérité...

Mais nous pensons que les partis ouvriers et les organisations syndicales ont une responsabilité particulière dans la prise en charge de revendications comme le droit à l'avortement, tout comme ils en ont aujourd’hui dans la lutte contre l’austérité. De ces responsabilités, nous n’entendons pas les laisser se dédouaner à bon compte en s’accusant réciproquement de diviseur.

Le PC et le PS ont chacun sorti leur projet de loi. La démarche du PC se situe dans le cadre de l’application et de l’extension de la loi Veil. Plus progressiste, le projet de loi du PS n’en comporte pas moins des restrictions (délais portés à 14 semaines, maintien de la clause de conscience). Mais tous deux laissent la porte ouverte à toutes les possibilités de négociation et d’alliance avec certaines fractions de la « majorité » gouvernementale.

Le PC et le PS nous proposent aujourd'hui de nous mobiliser pour faire pression sur l’Assemblée nationale, soutenir les députés de gauche et leurs projets de loi. Ils refusent ainsi, en laissant croire que cette Assemblée peut donner satisfaction aux femmes sur leurs revendications, d’engager la lutte contre l’Assemblée nationale et le gouvernement.

Pour mener la lutte de manière conséquente pour le droit à l’avortement, il n’y a qu’une alternative : le refus de toute négociation de nos revendications au sein de l’Assemblée nationale, la remise en cause du gouvernement et de l’Assemblée qui prennent aujourd’hui leurs décisions contre les intérêts des femmes, des jeunes et des travailleurs.

Nous soutenons et développons les mobilisations des femmes et prenons toutes les initiatives qui permettent d’unifier et de centraliser les luttes.

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