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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Flouées par le Parlement, ne faisons confiance qu’à nos luttes

Cahiers du féminisme, n° 12, janvier - février 1980 · p. 1-6 · 4 545 mots

LA MOBILISATION CONTINUE !

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Flouées par le' Parlement ne faisons confiance qu’à nos luttes

Ainsi, comme prévu, le jeudi 20 décembre 1979, en deuxième lecture, l'Assemblée nationale a voté par deux cent soixante -dix voix contre deux cent une la reconduction définitive (mise à part quelques retouches) de la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse. Le gouvernement, qui avait lancé la formule « Toute la loi, rien que la loi », peut être satisfait. Grâce aux voix du PC et du PS, il a mis en échec les « ultras » de sa majorité (Debré, Foyer, Bolo...) sans faire aucune concession à l’opposition qui s’était engagée à voter le projet gouvernemental dès lors qu ’il y aurait menace de retour en arrière.

De ce point de vue, l’abstention au Sénat des soixante sénateurs socialistes ne fut qu ’un intermède ubuesque, sans plus. Lorsque la loi Veil -Pelletier fut rejetée au Sénat de ce fait, on ne s’inquiéta guère dans les rangs de la majorité ; on ne se fit guère d ’illusions parmi les militantes féministes du PS... Cécile Goldet elle -même qualifia de « baroud d’honneur » cet épisode qui ressembla fort à une farce.

La loi Veil aggravée

Cependant le PC présenta le vote du Parlement comme « une victoire importante des luttes populaires » (Millet, député du PC au moment du vote). Edwige Avice. PS, constata : « Le projet sera voté grâce aux suffrages de la gauche », sans plus.

La presse du samedi 1er décembre ne s’y trompa pas. En première page, Libération commente, sarcastique : « On pronostiquait une reconduction de la loi, mais certains espéraient du vote son “ amélioration ", ils en ont été pour leur frais (...) » Et le Matin de constater, amer : « Le texte a été singulièrement peu transformé ; les quelques aménagements que partisans d’une plus grande libéralisation pensaient pouvoir obtenir n ’ont même pas été votés. » Et plus loin : « (...) Le gouvernement a gagné sur toute la ligne. Il a imposé le texte qu’il souhaitait, c’est-à-dire la reconduction de la loi antérieure sans aucune modification importante. »

En effet, la loi qui vient d’être votée est, à quelques nuances près, la même que la loi Veil.

Seule la femme « en situation de détresse » pourra avorter dans un délai de « dix semaines » (après un premier entretien, un délai de réflexion de onze jours (au lieu de huit), un second entretien à l’issue duquel, si elle n’a pas changé d’avis, on lui délivrera une attestation l’autorisant a avorter. Il lui faudra ensuite trouver un médecin pour le réaliser...

L’autorisation des parents sera toujours obligatoire pour les mineures. Les étrangères devront toujours présenter une attestation de résidence de trois mois au moins. L’avortement ne sera pas remboursé. Et, de fait, les chefs de service pourront toujours s’opposer à la pratique des IVG dans leur service puisqu’aucun article de loi ne prévoit de sanction dans ce cas.

Des restrictions renforcées

Il n’y a donc pas lieu de se pavaner comme le fait le PC. Dans l’Humanité du 1er décembre 1979, en effet, on a le culot d’affirmer : « Une fois de plus la lutte a payé (...) » « les acquis de 1975 » ont été « consolidés » (sic !).

Ce qui a été consolidé, ce sont toutes les restrictions qui mettent en cause le droit des femmes à l’avortement !

Certes, les amendements les plus réactionnaires ont été repoussés : celui visant à substituer la notion juridique de « nécessité » à celle de détresse ou à interdire les « avortements de convenance » (Sénat) ; cet autre réduisant les délais dans lesquels les femmes sont autorisées à avorter à six semaines — ce dernier interdisant aux femmes mariées d’avorter avant d’avoir eu deux enfants ; mais, un certain nombre d’autres, apparemment anodins, sont passés qui aggravent les restrictions de la loi Veil. Ainsi, les pressions pour culpabiliser et dissuader les femmes d’avorter sont maintenant clairement et officiellement encouragées par la loi.

Le délai de réflexion des femmes passe à onze jours au lieu de huit ; la consultation sociale ne pourra avoir lieu dans le même établissement que l’intervention elle-même, sauf dans les hôpitaux publics ; l’entretien préalable devra donner à la femme une information dont l’objectif est « notamment de permettre à la femme de garder son enfant » (sic).

Enfin, les sanctions contre les médecins qui pratiquent des avortements illégaux (dépassement des délais, mineures, étrangères, etc.) vont être aggravées. Les amendes vont être considérablement alourdies : doublées.

En revanche, aucun amendement des députés de gauche n’est passé, qu’il s’agisse du remboursement par la Sécurité sociale, de l’allongement des délais, de la suppression de l’autorisation parentale pour les mineures ou de la clause de résidence pour les étrangères ; pas plus que l’amendement de la commission chargée de préparer le débat de l’assemblée concernant une campagne d’information à la radio et à la télévision sur la contraception, ni l

AVORTEMENT-CONTRACEPTION celui proposant « la création généralisée de centres de planification des naissances » dans les hôpitaux, les entreprises, les universités (PC). Belle hypocrisie du gouvernement qui prétend limiter l’avortement au nom de la contraception. Et si « l'avis d’une mineure célibataire » devra être recueilli, en dehors de la présence des parents (ce qui est juste), il faudra toujours l'autorisation des parents pour avorter...

Le délai d’une semaine peut éventuellement être suspendu au cas où le terme de dix semaines risquerait d’être dépassé, mais « le médecin étant seul juge de l'opportunité de sa décision ». Aucune sanction n’est prévue contre les chefs de service qui s’opposeraient à l’application de la loi. même si un amendement adopté en deuxième lecture précise : « Les centres hospitaliers régionaux et les hôpitaux généraux devront disposer d'une structure où seront pratiquées les IVG ; à défaut d'une contribution d'un service de l'hôpital, une unité ad hoc sera créée. »

Que reste-t-il, dans le cadre de la loi, du réel droit des femmes à l’avortement, du droit à la libre disposition de son corps ?

L’avortement, pas un droit, une mesure sanitaire

Monique Pelletier et Jacques Barrot n’ont pas cherché à cacher leurs objectifs. Pour eux, « l'avortement doit rester le recours exceptionnel assorti de conditions précises strictement respectées. Ce n ’est en aucun cas ni un droit, ni un quelconque progrès. » L'« encadrement » légal de la pratique de l’avortement est pour le gouvernement une mesure purement « sanitaire » qui vise à préserver « la santé de la femme et ses maternités ». En effet, le gouvernement, s’appuyant sur les conclusions de l’Institut national de démographie est conscient que « l'absence de tout cadre légal (...) exposerait à une diffusion clandestine de l’avortement ». L’avortement légal est donc pour eux, avant tout, un moyen de lutter contre la stérilité consécutive aux avortements clandestins !

Ainsi, c’est encore pour préserver leurs capacités de reproduction au service de la société que le gouvernement concède aux femmes la possibilité d’avorter de manière exceptionnelle. On est loin du droit des femmes à disposer librement d’elles-mêmes ! Finie l’année de la femme !

On peut, dès lors, comprendre l’amertume de milliers de femmes et de tous ceux qui avaient cru pouvoir faire pression sur les députés.

N’étions-nous pas 40 000 dans la rue le 6 octobre pour la levée de toutes les restrictions ? Et plus de 50 000 hommes et femmes dans la rue le 24 novembre pour l’avortement libre et gratuit, affirmant « c 'est aux femmes de décider, pas aux députés ! »? Un sentiment légitime d’avoir été une fois de plus flouées va se répandre parmi les femmes qui attendaient plus de ce débat. Flouées, sans aucun doute mais par qui ?

Une fois de plus, flouées

Par les hommes diront certaines...

N’est-ce pas une majorité d hommes qui a légiféré contre le droit des femmes ? Sur presque 500 députés, il n’y a que 2 1 femmes. Certes, mais parmi elles, trois ont voté contre le projet gouvernemental parce qu’elles refusent le droit à l'avortement. Quant aux autres, elles ont voté le projet gouvernemental, y compris les députées du PC et du PS. Ces dernières nous avaient pourtant assuré que leur parti « n ‘irait pas au secours du pouvoir » et qu’il voterait contre un projet gouvernemental qui maintiendrait les u inégalités, les injustices et l'arbitraire ».

Aucun des amendements impor- tants du PS n a été intégré, mais tous ses députés, hommes et femmes, ont voté pour la loi restrictive au bout du compte et malgré le baroud d’honneur du Sénat... Notons au passage que le PS, qui dans son projet de loi proposait que les femmes puissent avorter jusqu’à vingt semaines, a édulcoré son amendement en proposant un délai de quatorze semaines au vote de l’Assemblée... Flouées par les partis ? Mais, rétorqueront les femmes du PS, on ne pouvait prendre le risque, en refusant de voter, d'un retour à la loi de 1920 dans laquelle l’avortement était considéré comme un crime et puni comme tel de prison. C’est aussi l’argumentation du PC.

Loi 1920 ou Loi Veil-Pelletier : un faux dilemme

Mais le choix etait-il vraiment entre le retour à la loi de 1920 suspendue pour cinq ans en 1974 ou la caution d'une loi réactionnaire, de classe, qui établit de manière définitive des restrictions fondamentales au droit des femmes d’avorter et de choisir leurs maternités... La volte face du PS au Sénat confirme, s’il en était besoin, que de nombreux mili-tant(e)s du PS n'étaient pas disposés à accepter sans remous la politique de leur direction.

LA MOBILISATION CONTINUE !

Qui peut croire que ce gouvernement. éclaboussé de scandales, discrédité et contesté par une partie de sa majorité, aurait eu les moyens d' empêcher les femmes d'avorter, de réprimer les médecins et les femmes qui se seraient mis « hors-la-loi »?

Le gouvernement n’en avait pas les moyens ! Il fallait le mettre au défi de le faire et en appeler à la mobilisation dans la rue des femmes et des hommes pour la défense du droit à l’avortement libre et gratuit. L’ouverture d’une crise gouvernementale ne devait pas faire peur aux travailleurs. aux femmes et à leurs organisations Mais le PS. comme le PC n’a pas voulu prendre ce risque. Pourquoi, alors qu’une mobilisation sans précédent et unitaire s’était manifestée dans la rue. le 24 novembre notamment, pourquoi le PS qui prétend défendre le droit des femmes et qui se flatte d’ètre plus radical que le PC sur cette question, pourquoi le PS a-t-il accepté ce compromis scandaleux ?

Pourquoi, sinon parce que. comme le PC. il ne veut pas ouvrir une crise gouvernementale qui le mettrait. ainsi que le PC, devant la responsabilité de chasser le gouvernement

Une fois de plus après l’échec des élections en mars 1978, les partis ouvriers, le PS comme le PC ont trahi, même s’ils ne l’ont pas fait de la même manière, les aspirations de la masse des travailleurs et cette fois-ci de la masse des travailleuses en particulier..

PC-PS, premiers responsables

Mais, au terme de ce débat, les premières à être flouées sont les militantes du PS qui. jusqu’au bout, ont cru que leur parti, investi dans la mobilisation unitaire pour l’avortement libre et gratuit, refuserait de cautionner une loi injuste qui pénalise les femmes les plus démunies.

Quant aux militant(e)s du PC, qui leur fera avaler que si le projet reste « insuffisant ». c’est avant tout à cause du PS qui a refusé de voter l’amendement du PC proposant l’abrogation de l’article 317 du Code pénal. Cette attitude a. en effet, de quoi choquer, d’autant plus que le PS propose l’abrogation de l’article 317 dans son propre projet de loi. Mais dans cette Assemblée, tout était joué d’avanoe, les dés étaient pipés. . De toute façon, le PC est bien mal placé pour donner des leçons au PS, alors qu’il a refusé, de manière sectaire, jusqu’au bout, de s’inscrire dans les mobilisations unitaires dans la rue, mobilisations qui étaient pourtant le seul moyen de faire reculer un tant soit peu le gouvernement. Pire, il a consacré toutes ses forces (voir le meeting à la Porte de Pantin, le 17 novembre) à se démarquer du PS jugé irresponsable et à défendre ses propres restrictions scandaleuses au droit à l’avortement (délai de douze semaines seulement, autorisation parentale conseillée pour les mineures, priorité aux femmes françaises dans les hôpitaux)... Au bout du compte, ce qui a encouragé le gouvernement à être aussi ferme sur ses positions, c’est la conviction fondée qu’il n’avait rien à craindre d’une opposition plus occupée à régler ses comptes qu’à mobiliser la classe ouvrière, la masse des femmes, dans l’unité pour chasser le gouvernement et imposer ses exigences.

C’est avant tout à cause de cette politique que nous avons été floué(e)s d’une victoire.

Les illusions parlementaristes

Mais si le PC et le PS sont les principaux responsables de ce résultat, ils ne sont malheureusement pas les seuls.

Les directions syndicales CGT, CFDT, FEN, à l’échelon confédéral, sont aussi responsables, elles qu* n’ont pas jugé utile d’appeler leurs adhérents à s’engager massivement

AVORTEMENT-CONTRACEPTION dans la mobilisation unitaire a l’appel des collectifs, elles qui ont boycotté le 24 novembre, malgré les prises de position favorables de nombreux syndicats (cf article sur les syndicats), elles qui se sont contentées d’un rassemblement misérable de quelques centaines de personnes devant l'Assemblée, le mercredi 28 novembre, à 16 h, sans appel à la grève, pour aller déposer des pétitions

Mais sont aussi responsables. d’une certaine manière, tous ceux et toutes celles qui ont choisi de ne pas investir toutes leurs forces dans la mobilisation unitaire. N’a-t-on pas laissé entendre que la mobilisation des femmes seules dans la rue le 6 octobre serait la meilleure garantie contre la récupération politique et serait du même coup le plus sûr moyen de faire reculer l’Assemblée ?

Ainsi, la direction du Planning familial en n’appelant pas à la manifestation du 24 novembre, malgré la prise de position favorable de plusieurs de ses associations départementales, a pris une lourde responsabilité.

Le Planning, qui avait été de toutes les mobilisations depuis 1974 pour l’avortement et la contraception libres et remboursés, qui avait au travers de ce combat acquis un prestige et une autorité incomparables, a failli à sa tâche en n’appelant pas au 24 novembre pour des considérations encore obscures et a donc affaibli la mobilisation unitaire

De même, la direction du PSU qui s’est « résignée »> au 24 sans le préparer alors que toutes ses militantes, Huguette Bouchardeau en tête. avaient mobilisé de toutes leurs forces pour la manifestation du 6 octobre

Nous-mêmes, en tant que LCR, sommes prét(e)s à admettre que notre appel au 6, au niveau national, a été trop tardif et pas assez clair, mais la balance ne peut être égale entre ceux et celles qui ont boycotté une mobilisation nationale unitaire a quelques jours du vote de la loi et ceux et celles qui ont hésité vis-à-vis du 6.

Et non seulement nous maintenons toutes nos critiques vis-à-vis de l’appel à la manifestation du 6, mais nous disons que malheureusement les inquiétudes que nous formulions à ce moment étaient fondées et ont été confirmées par la suite.

Récupération oui, mais par qui ?

Car loin de garantir la mobilisation des femmes contre les manœuvres politiciennes, les mises en garde des organisatrices du 6 octobre contre la « récupération politique » (femmes du PSU, du PS, du Planning, etc.) n’ont servi qu’à cultiver la défiance vis-à-vis des mobilisations unitaires pourtant seules capables d’imposer le rapport de forces le plus favorable vis-à-vis du gouvernement.

Et à force d’opposer mobilisation des femmes à mobilisations politiques unitaires, elles ont laissé le champ libre à des opérations de récupération bourgeoises et parlementaires comme on en avait rarement vu jusque-là. Il suffit pour cela de se reporter aux articles de presse publiés autour du 6 octobre et autour du 24 novembre.

La manière dont fut encensée la première manifestation et censurée la seconde ne doit rien à la puissance ou à la faiblesse de ces deux mobilisations. Elle est à chercher dans les calculs de récupération du féminisme qui n’aurait soi-disant rien à voir avec la politique..

En fait, n’est-ce pas parce qu’elles-mêmes étaient pleines d’illusions que les organisatrices ont bercé d’illusions les femmes en leur laissant entendre implicitement, sondages à l’appui, que l’Assemblée serait bien obligée d’écouter les femmes et d’accepter des améliorations ? De ce point de vue, la conclusion de l’article de M. O. Fargier (une des organisatrices du 6 octobre) publié dans le numéro de novembre de F Magazine vaut un aveu : « Si les femmes veulent arracher des améliorations, elles n'ont pas de temps à perdre. La démonstration de mobilisation du 6 octobre ne portera ses fruits que si elles maintiennent la pression, notamment en faisant le siège de ceux qui vont décider de leur sort, les députés. Et d'abord, les députés de la majorité

LA MOBILISATION CONTINUE !

puisque c est dans leurs rungs que se trouvent les plus réticents à l'élargissement de la loi Et pis encore, ses adversaires déclarés Pétitions, délégations. réunions doivent dans les semaines à venir permettre d’expliquer à la population ce que les femmes veulent. Elles expliqueront aussi à monsieur le Député que son avenir parlementaire pourrait bien dépendre de son vote à la Chambre aux jours décisifs de novem -bre 52 % du corps électoral . les femmes ne tiennent pas les manettes du pouvoir, c est vrai ; mais elles ont la force du nombre. Si elles veulent et savent s'en servir. » Belle illustration des illusions parlementaristes entretenues chez les femmes par... des femmes

Le vote de la majorité, un vote de classe prévisible

On cherche à convaincre ses alliés potentiels, pas ses adversaires de classe !

Si les députés RPR ou UDF ont vote comme ils ont voté, ce n'est pas parce qu’ils ne connaissaient pas les revendications des femmes en lutte. mais parce qu’ils sont contre Et s’ils sont contre, c’est parce qu’ils sont tous d’accord (malgré les désaccords tactiques) pour défendre la politique de classe, d’austérité et de répression. nationaliste, chauvine et nataliste du gouvernement. Le fait que l’Assemblée soit composée presque exclusivement d’hommes a pu en accentuer les manifestations réactionnaires, cela ne les explique pas...

En oe sens, le refus par l’Assemblée de tous les amendements présentés par le PC et le PS n’a malheureusement rien de surprenant ; c’est le contraire qui eût été étonnant !

Et contrairement à ce qu’a déclaré Monique Pelletier, le débat et le vote sur l’interruption volontaire de grossesse furent éminemment politiques...

Est-ce à dire que le rapport de forces entre le gouvernement et les partisan� de l’avortement et de la contraception libres et remboursés (voire gratuits) ne pouvait être amélioré et qu’il était impossible d’arracher la moindre concession du gouvernement ° Certainement pas !

Si nous avions toutes et tous été convaincu(e)s que le pouvoir est dans la rue, pas à l’Assemblée, alors sans aucun doute la mobilisation aurait été encore plus importante et ce ne sont pas les quelques dizaines de milliers de manifestants que nous aurions entrainé(e)s, mais des centaines de milliers..

Dans ce cas. le gouvernement n’aurait pu manoeuvrer comme il l’a fait en s’appuyant alternativement sur la fraction la plus conservatrice de la bourgeoisie et sur les députés du PC et du PS... Devons-nous pour autant tirer un bilan d’échec de cette mobilisation ? Nous ne le pensons pas.

A la condition que nous tirions ensemble les leçons de cette campagne unitaire, prolongée, de plusieurs mois.

Cinq enseignements pour l’avenir !

La première constatation que tout le monde peut faire, c’est que contrairement aux pronostics de certains, l’échec des élections de mars 1978 n’a pas diminué fondamentalement les capacités de riposte à l’offensive de la bourgeoisie contre les travailleurs et les femmes en particulier.

Au contraire, cette volonté de riposte se développe. La preuve a été administrée que la mobilisation n’est pas strictement rythmée par les échéances électorales. Depuis la manifestation nationale des métallurgistes de mars 1979, on n’avait pas vu de mobilisations aussi massives, remettant en cause directement la politique du gouvernement. La deuxième leçon, c’est que, contrairement encore aux pronostics désabusés, défaitistes, de certaines ou de certains, le mouvement des femmes n’est pas mort, bien au contraire. Certes, ce qui a été flagrant, c’est l’écart entre la mobilisation massive des femmes et le degré très faible d’organisation des féministes. Ce problème ne doit pas être escamoté -, il est même au cœur des débats de bilan entre femmes aujourd’hui.

Reste que pour la première fois depuis des années, depuis 1974 en fait, des dizaines de milliers de femmes sont descendues dans la rue, dans un cadre non mixte ou unitaire pour affirmer leurs droits. C’est avec ces milliers de femmes organisées ou non, syndicalistes ou non, membres de groupes femmes ou non qu’il faut maintenant construire le mouvement des femmes.

De nombreuses femmes, membres des groupes ont aussi vérifié pour la première fois que pour sensibiliser la masse des femmes, il est indispensable d’impulser des campagnes sur des objectifs précis sur lesquels il est possible de réaliser l’unité la plus large.

Car, c’est une autre leçon que nous devons tirer : malgré la politique systématique de division menée par les directions du PC et du PS sur la question de l’avortement comme sur les autres problèmes, il est possible, pour peu que nos objectifs soient clairs et précis, d’entraîner dans des mobilisations unitaires, non seulement les femmes (celles-ci ressentent peut-être plus immédiatement le besoin d’unité, car leur combat est tout récent et menacé non seulement par la bourgeoisie, mais aussi par l’emprise de l’idéologie réactionnaire et phallocratique sur la masse des travailleurs), mais aussi des milliers d’hommes, de travailleurs qui, à cause de la mobilisation des femmes, ont compris la nécessité de se mobiliser à leur côté.

C’est tout à l’honneur des luttes de femmes d’avoir forcé à l’unité des militants et des militantes d’horizons très divers malgré, parfois, les consignes de leurs directions...

Il n’y a que pour la défense du droit des femmes à l’avortement que l’on a vu un front uni aussi large, allant des militantes des groupes femmes, aux militant(e)s des organisations d’extrême gauche, en passant par des syndicalistes de la CFDT et de la CGT, des militant(e)s du Parti socialiste, de certain(e)s militanhe)s du PC, du SMG, etc.

Bien sûr, cette unité a souvent été ponctuelle, tardive, limitée et fragile, mais pourquoi, riches de cette expérience, ne nous serait-il pas possible de la réaliser sur d’autres sujets,

AVORTEMENT-CONTRACEPTION sur l’emploi notamment, ou l’attaque du pouvoir est frontale ?

Mais la leçon la plus importante pour l'avenir de nos luttes reste peut-être la suivante : nous ne pouvons rien attendre de ce gouvernement et de son Assemblée.

Chasser le gouvernement

La preuve a été faite que la question de l’avortement, n’est pas une question à part, hors politique. La lutte pour le droit des femmes à l’avortement libre et gratuit se heurte, particulièrement dans cette période de politique d’austérité du gouvernement, à la politique globale du gouvernement Comme la question de l emploi, elle ne pourra être résolue si ce gouvernement et sa majorité ne sont pas chassés. Et y compris en tant que femmes, nous avons des comptes à demander aux organisations majoritaires dans la classe ouvrière, elles qui se dérobent en permanence à leurs responsabilités face au gouvernement. Plus clairement que jamais il a été démontré que l’issue des luttes de femmes est liée à l’ensemble des luttes de la classe ouvrière et leur débouché politique Ce problème ne peut plus être escamoté : nous devons en discuter aussi entre femmes. Mais maintenant que la loi sur l’interruption volontaire de grossesse est votée définitivement, que pouvons-nous faire, quelles sont les perspectives ?

D’abord, nous devons prendre au mot le gouvernement. M. Barrot n’a-t-il pas déclaré au Parlement : « Désormais, les établissements classés " centre hospitalier général" devront se doter de moyens pour pratiquer l'I VG. » C’est ce que nous verrons !

La lutte continue

Dans tous les hôpitaux nous devons nous battre pour que les femmes puissent réellement avorter dans de bonnes conditions. Malgré la loi, nous ne renoncerons pas plus à cet objectif, qu’à l’ouverture de centres d’orthogénie dans les entreprises. Les collectifs unitaires dans lesquels les femmes sont souvent à l’initiative peuvent demeurer un cadre efficace pour mener ce type de combat local.

Par ailleurs, nous devons prendre au sérieux les menaces qui pèsent sur les médecins qui dépassent les restrictions actuelles de la loi. Plusieurs médecins de la clinique La Pergola à Paris sont déjà inculpés pour avoir dépassé les délais règlementaires (dix semaines). Nous devons, la encore dans un cadre unitaire, exiger leur libération et la levée des inculpations. C’est la possibilité d’avorter pour les femmes les plus démunies (étrangères, mineures, etc.) qui est en cause. Il faut réagir contre cette répression quand bien même nous sommes indigné(e)s par la pratique de la plupart de ces médecins qui, pour de l’argent, sont prêts a réaliser des avortements à la chaîne dans des conditions déplorables pour les femmes.

Enfin, c’est l’occasion ou jamais pour les femmes de renforcer leur mouvement. Partout où nous avons été nombreuses à participer à la campagne unitaire nous devons nous réunir pour discuter des perspectives. Sont concernées les femmes membres des groupes qui, localement. lorsqu’elles ont été à l’initiative de la campagne, ont vu leur audience et leur impact se démultiplier, mais aussi toutes les autres femmes, qui pour certaines se mobilisaient pour la première fois.

Avec toutes ces femmes, nous devons avoir l’ambition de construire le mouvement des femmes. Dans ce cadre, la réunion nationale des groupes femmes prévue les 24 et 25 février prochains est une étape importante

Pour un 8 mars, dans l'unité

l’unité-

Après les importantes mobilisations des femmes pour l’avortement, il est possible de préparer dans l'unité et en nous adressant à toutes les femmes descendues dans la rue avec nous pour la défense de leur droit, un 8 mars de lutte. Pas seulement pour réaffirmer notre volonté de lutter, malgré la loi, pour l’avortement libre et gratuit. Pas seulement pour faire éclater notre solidarité internationaliste avec nos sœurs d’Espagne condamnées à la prison pour avortement dans des procès dignes de l’Inquisition, avec nos sœurs de Grande-Bretagne qui doivent faire face au projet réactionnaire qui prétend limiter le droit d 'avorter à vingt semaines, alors qu’il est légal jusqu’à vingt -huit semaines, avec nos sœurs d’Iran, toujours sans aucun droit, avec nos sœurs du Nicaragua confrontées aux tâches de la révolution dans un pays complètement ruiné et sous la menace de l’impérialisme. Mais aussi pour défendre notre droit à l’emploi en tant que femmes. Ce droit est directement menacé par la politique d’austérité et nataliste du gouvernement qui prétend nous imposer en même temps, le retour à la maison et le troisième enfant. Gouvernement et patronat mènent ensemble cette offensive qui passe aussi bien par l’informatisation des banques et des services (des milliers de licenciements en prévision), que par le développement du travail à temps partiel...

C’est aussi ainsi que se construira le mouvement des femmes. Et maintenant, discutons !

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