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DECOUVERTES ET REDECOUVERTES

«Ourika» de Mme de Duras

· Cahiers du féminisme, n° 12, janvier - février 1980 · p. 43-44 · 1 193 mots

Ourika, Mme de Duras, collection Viollet

de

Les œuvres littéraires de femmes que nous restitue le féminisme moderne ont toutes des caractères singuliers hautement significatifs. Ces caractères expliquent souvent que ces œuvres aient été méconnues ou oubliées. Mais d’abord ils s ’expliquent par le statut de la femme écrivain ou poète dans les diverses structures des sociétés patriarcales.

Premier élément de particularité : jusqu ’au XIXe siècle, rarissimes sont les femmes qui peuvent parvenir au statut d’écrivain profesionnel vivant de leur plume ou, tout simplement, atteignant à la notoriété littéraire. De ce handicap découle dialectiquement un relatif avantage pour celles qui écrivent en dépit de tout : elles peuvent prendre des libertés avec les « règles » et les lois du genre, écrire à la seule mesure du besoin qu’elles en ont. ■

C’est le cas du petit chef-d’œuvre de Madame de Duras que vient de nous restituer Claudine Hermann (1 ). En quarante pages, elle a mis tout ce qu’elle avait à dire, une matière que les romanciers du temps — y compris Madame de Staël — auraient délayé en multiples épisodes truffés de descriptions, de digression psychologiques et autres ingrédients nécessaires à faire un volume de format commercial. Quarante pages seulement, donc... et tant de hardiesses !

Une sensibilité au scandale de l'esclavage

La première de ces hardiesses est une grande première : Ourika, qui raconte son histoire, est une Noire. Certes, une Noire peu typique : promise à l’esclavage, elle y échappe, au berceau, par un hasard exceptionnel, et se trouve élevée hors de tout préjugés dans une famille noble française. Sort hors du commun ! Pas absolument invraisemblable cependant (il y a eu Mademoiselle Aïssé) et littérairement très riche.

Par la création de ce personnage, Madame de Duras exprime d’abord une sensibilité rare à l’époque, non seulement au scandale de l’esclavage, qu’elle avait approché, mais aussi à l’exclusion des non-Blancs de la société des Blancs, c’est-à-dire à ce

Dans le monde de la richesse, Madame de Duras était pauvre et elle passait, ou on la considérait, comme laide. De plus, elle était une haute et vive intelligence, ce que la société des hommes pardonne le moins à une femme.

Deux passions que l’on devine dévorantes accentueront cette solitude d’exclusion. Ses qualités spirituelles en ont fait une amie de Chateau-briant. Pour lui, c’est une amitié‘ga-lante ; pour elle, une passion d’autant qui ne s’appelait pas encore le racisme.

Pour omniprésent que ce thème soit dans le roman, il n’est cependant pas traité, et n’aurait d’ailleurs pu l’être de l’extérieur, par quelqu’un qui ne le connaissait que de loin, sentimentalement. Il passe pourtant au travers d’une expérience plus générale, drame de la vie de l’auteur, qui est celle de la solitude, de l’exclusion...

plus forte qu elle est la fois de corps et de tête, et trahie assez odieusement par ce faux génie, tout en pose et en littérature fabriquée. Nouvelle exclusion à laquelle s’ajoute la dernière ; sa fille, Félicie, s’éloigne d’elle, et non pas — comme cela arrive souvent —

au profit d’un mari qui meurt jeune, mais de sa belle famille. Ces exclu-sions-là sont en somme des particularités de l’exclusion fondamentale qui tient au triple statut de femme,

Mme de Duras, triplement exclue

DECOUVERTES ET REDECOUVERTES pauvre pour sa classe, intellectuellement supérieure, dans une société où le reflux de la révolution refoule et détruit le féminisme philosophiques — donc superficiel — du siècle des Lumières (2).

Mais ce sont moins ces exclusions fondamentales qu’une exclusion illusoire, mais profondément vécue, qui fonde le roman : celle de sa prétendue laideur. L’examen des portraits de maintes « beautés » en renom en cette fin du XVIIIe siècle, nous laisse souvent perplexes. Pour nos yeux du XXe siècle, nous les trouvons la plupart du temps bouffies, voire bovines. Claudine Hermann a raison de souligner qu’au contraire le portrait gravé de Madame de Duras est fascinant... pour nous. C’est-à-dire que sa beauté est « moderne », non classique, pas gréco-latine, mais mariant tendresse et intelligence en traits originaux et... quelque peu exotiques. N’est-ce pas le secret d 'Ourika ? Madame de Duras a des traits que l’on dirait métis, à une époque où la seule beauté concevable était blanche.

Ourika, exclue aussi

Il serait stupide de raconter ici l’intrigue très simple de quarante pages : Ourika, exclue de son amour par la couleur de sa peau et son absence de biens. Dans le jeune noble qu’elle aime, Madame de Duras a fondu ses deux passions, Chateaubriant et sa propre fille, révélant l’ambivalence de celles-ci : l’amant est aussi un enfant, l’enfant est aussi une amante.

Stylistiquement, Ourika est une des rares réussites d’une époque littéraire bâtarde. En cette œuvrette, la jeune sensualité romantique s’exprime harmonieusement dans une langue qui a, du XVIIIe siècle, la finesse, la clarté et l’harmonie.

La fin du roman : mort inévitable d’Ourika, qui annonce celle de

Les bouleversements de la Révolution française permettent à Madame de Duras de traiter de l’influence des chaos de l’histoire sur l’évolution des rapports sociaux et privés. Elle le fait avec l’acuité des mémorialistes du siècle précédent. Ainsi de ce démasquage du vernis de la société noble craquant aux secousses de l’histoire :

Madame de Duras (à cinquante et un ans), combine aussi la mort d’amour romantique à la retraite au couvent, solution célébrée comme bonheur suprême trouvé dans le renoncement à tout, mais contradictoirement révélée comme impuissante, de même que le christianisme, réputé ne connaître « ni nègres ni blancs » se dénonce par sa dialectique de la culpabilité : « Votre cœur est pur... c’est à vous seule que vous avez fait du mal mais vous n’en êtes pas moins coupable. » Comme celle des Liaisons dangereuses , la conclusion d’Ourika contredit le livre comme un postiche de convention.

« Déjà le temps n’était plus ou t on ne songeait qu’à plaire et où la première condition pour y réussir était l’oubli du succès de son amour-propre : lorsque la révolution cessa d’être une belle théorie et qu’elle toucha aux intérêts intimes de chacun, les conversations dégénèrent en disputes, et l’aigreur, l’amertume, les personnalités prirent la place de la raison. »

Madame de Duras n’était pas, et ne pouvait pas être, une révolutionnaire.

Mais, bien que privilégiée par son appartenance de classe — ce qui seul lui permit d’avoir une « voix » — elle participe de la condition féminine et c’est ce qui lui donne la capacité d’atteindre à une vérité qui dépasse son temps.

Ourika en 1824 et Edouard en 1825, ont été publiés de son vivant, sans nom d’auteur et leur influence fut grande chez les romantiques. Paradoxalement, c’est un des inédits (il en reste) de cette grande méconnue qui toucha au plus profond le monde littéraire : Olivier traitait de l’impuissance masculine, le « babila-nisme ». Latouche qui entendit une lecture de ce roman, le démarqua impudemment. Stendhal y fut trompé, qui reprit le thème dans son premier roman Armance, puis Balzac dans Massimilla Doni. Une fois encore, c’est une femme qui a été première et pionnière à une étape décisive de la littérature.

M. L.

De l'influence des chaos de l'histoire sur les rapports sociaux et privés

Ourika, Madame de Duras, une édition féministe de Claudine Herrmann, des femmes

Notes

  1. (1) Aux éditions Des femmes.
  2. (2) Voir, dans notre n° 5, la conclusion de l’étude «Hommes masqués en femmes ».

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