Rabi’a Ftouh et Fatima Oukacha ont été jugées au procès de Casablanca de 1977, dit procès des 139, à 5 ans de réclusion, de même que Saïda Menebhi, morte des suites de sa grève de la faim.
Après la mort de Saïda, Fatima et Rabi’a ont vécu dans des conditions très dures à la prison civile de Casablanca, soumises à un isolement très dur, à des vexations permanentes, on a éloigné de leur quartier les gardiennes susceptibles d’un minimum de relation humaine. Les nouvelles gardiennes ne leur adressaient plus la parole. Cela a atteint son point culminant au moment du 1er anniversaire de la mort de Saïda, provoquant une mobilisation des familles de tous les prisonniers politiques. Elles ont finalement été transférées à la prison civile de Kénitra où leur isolement est un peu allégé par les quelques rares visites que leurs maris, détenus à la prison centrale de Kénitra, peuvent leur rendre, dûment encadrés par de multiples gardiens.
Outre Fatima et Rabi’a, sept autres femmes marocaines attendent depuis presque trois ans leur jugement. Trois sont en liberté provisoire, quatre sont détenues à la prison civile de Meknès, séparées du quartier de quatre-vingt-quatorze autres camarades prévenus dans la même affaire.
A Saïda
Deux années entières se sont écoulées depuis le martyr de notre chère camarade Saïda Menebhi... (...)
Le 16 décembre 1977 au matin, six jours après ton martyr, nous avons demandé à la police chargée de notre surveillance à l’hôpital de nous ramener à la prison. Nous ne pouvions plus supporter cette atmosphère lugubre, électrisée, qui planait sur l’hôpital. Les visites de nos familles interdites. Le médecin qui refusait de nous voir, refusait de nous entendre lui faire porter une partie de la responsabilité de la mort. Nous ne recevions plus aucun soin malgré la détérioration de notre état de santé. En plus de cela, les policiers suivaient nos mouvements, nous observaient nuit et jour, interdisaient à quiconque de nous approcher... Même les infirmières avaient pour consigne de ne pas nous adresser la parole. La terreur régnait et nous brisait les nerfs minute après minute. Nous avons demandé de retourner en prison pour fuir les yeux des policiers qui nous scrutaient nuit et jour. Nous aspirions à des moments calmes pour mettre de l’ordre dans nos idées et reprendre force afin d’affronter la réalité avec l’énergie qui s’imposait. Nous savions que nous allions regagner l’enfer. Ils allaient se venger de nous, verser sur nous leur vile haine. Toutefois, même dans de pareilles conditions, l’homme essaie de choisir entre deux enfers...
Ainsi, et après bien de allées et venues, communication d’ordres et réceptions d’autres de la part des hautes
MAROC autorités, on apprêta l’équipage et on régla le scénario : une foule de policiers armés des meilleurs cadeaux de l’impérialisme, de grands véhicules fortifiés..., d’autres voitures bourrées de policiers..., des motards... Un cortège lugubre et risible à la fois.
« La bouche noire s’ouvrit et avala le véhicule »
Te rappelles-tu camarade combien nous nous moquions d’eux en de pareilles circonstances ? Mais cette fois-ci nous n’y fimes pas attention. Nous nous sommes assises à la place qui nous était réservée, nos poignets attachés ensemble, au milieu d’une rangée de policiers armés. Le cortège démarra à une vitesse vertigineuse, traversa les rues encombrées de la ville accompagné par la « musique » des motards, enfreignant le code de la route à chaque tournant. Nous ne sûmes comment nous étions arrivées à la porte de la prison — le portail énorme en fer auprès duquel attendaient les files de familles de prisonniers qui venaient rendre visite aux leurs... La bouche noire s’ouvrit et avala le véhicule qui nous transportait. En ce moment, Saïda était présente à nos côtés. Blanche colombe planant au-dessus de nos têtes, nous insufflant une force qui nous aidait à tout défier. L’atmosphère de la prison était sombre. Un groupe de gardiens aux uniformes bleus sales était rangé à la porte du véhicule pour nous accueillir. Regards scrutateurs... poursuivant jusqu’au battement du cœur, jusqu’à la respiration, cherchant le point faible. Peut-être qu’il y en avait parmi eux qui partageaient nos douleurs, qui sait ? Nous sommes entrées au greffe : « Ton numéro — Ton nom — Le nom de ta mère — Ton père. » D’autres yeux qui cherchent et n’expriment rien. Nous avons terminé avec ce laboratoire et nous sommes sorties.
— « Gardienne, emmène -les au quartier. »
« Une vague impétueuse de tristesse et de révolte »
C’est ainsi qu’a crié un de leurs chefs connu pour ses agissements fascistes avec tous les prisonniers politiques. Et il nous a ri au nez comme un ours mauvais. Nous avons parcouru le long couloir conduisant au quartier...
L’odeur repoussante et la saleté partout, et le silence lugubre enveloppant toute la prison comme si elle s’était levée de respect pour la colombe blanche qui planait au-dessus d’elle. La gardienne ouvrit la porte du quartier des femmes et la ferma rapidement. Et là, ce fut la surprise ! La gardienne fondit en larmes et tomba dans nos bras. Nous avons échangé accolades et larmes jusqu’à ébranler les fondements de ce temple de la saleté. Elle a commencé par s’excuser de ne pas avoir exprimé tout de suite ses sentiments véritables et sa profonde douleur envers la perte de Saïda. « Vous savez tout mieux que moi. » Les autres gardiennes nous firent accueil ainsi que les prisonnières qui formèrent une vague impétueuse de tristesse et de révolte. Toutes se bousculèrent pour nous embrasser, nous prodiguer des mots d’encouragement alors que le nom de Saïda était sur toutes les lèvres. Au milieu de cette épopée au cours de laquelle l’homme lâche les brides de ses sentiments pour qu’ils s’expriment pleinement, la sonnette du quartier retentit fortement. Les larmes se pétrifièrent dans les yeux des gardiennes. Les prisonnières prirent la fuite pour rejoindre leurs places. La porte n’ouvrit et le chef-ours (entra), les yeux comme un puits de rouille mêlé de sang. Il scruta les visages sans vergogne. Donna l’ordre de fouiller nos affaires. O notre bien-aimée, ils nous ont pris tout ce qui pouvait te rappeler. Tes habits, les livres, jusqu’à tes lunettes. Ils croyaient ainsi effacer tes traces. Mais le minable ours et ses maîtres seront déçus. Il rentra au quartier pour inspecter la cellule, menaça les gardiennes des pires punitions si jamais il entendait de nouveau pleurer l’une d’elles. Il revint au bureau et dit sarcastiquement en s’adressant aux gardiennes : « Vous pleurez votre amie ! pauvres malheureuses ! » Il fronça les sourcils et ajouta : « Eh bien ! on verra. » Il sortit, prenant le pas, fuyant nos regards haineux. Nous pénétrons dans le quartier n° 1. Les cellules sales, surpeuplées. La lumière faible provoquant l’angoisse. Il s’agit davantage d’un camp de torture nazie que d’une prison pour prévenus. Pendant ces instants, la nature exprimait ses douleurs et sa tristesse. La pluie tombait à verse et le froid cinglait. Lourd silence écrasant sur la prison, comme si les prisonnières l’avaient désertée. Trois cents femmes environ sans compter les enfants, prostrées dans un silence exprimant la douleur et l’effroi...
On nous fit rentrer dans la cellule et la lourde porte en bois fut fermée derrière nous. Te rappelles-tu cette cellule, Saïda notre bien-aimée ? La « cellule-débarras » dont tu as parlé dans un de tes poèmes.
« Tu as donné ta vie pour nous »
Ils essayaient de terrasser notre volonté, porter atteinte à notre force en recourant à toutes sortes de répressions morale et physique : par l’isolement (portes fermées nuit et jour), en faisant la sourde oreille à nos revendications. Mais nous leur opposions notre défi permanent : nous avions organisé notre vie, nous avions tissé des relations humaines de haut niveau avec les prisonnières malgré l’obstacle des barreaux et tous les manques. Et ce, au point que l’un des plus hauts responsables nous a donné un jour le nom de « Gaie triplette ».
Te rappelles-tu camarade, comment nous nous sommes préparées en vue d’entamer la dernière bataille au cours de laquelle tu as donné ta vie pour nous ? Le dixième jour du mois de novrembre 1977... La limpidité automnale du ciel... La chaleur du soleil annonçant l’approche de l’hiver, les pluies. Les oiseaux piaillaient ce matin-là et les pigeons ne se lassaient pas de leurs allées et venues, en une danse d’adieu à la tiédeur et à la beauté de la nature.
Ce matin éclatant, nous avions décidé toutes les trois d’entamer une grève de la faim illimitée pour le statut du prisonnier politique. Nos camarades de Kénitra étaient entrés en grève le 8 novembre et nous nous inquiétions à tout moment de leurs conditions. A 8 h du matin, les portes furent ouvertes et avec elles la grande porte qui amena toutes les formes de répression systématique. La matinée se déroula normalement, ce qui nous surprit. A tout moment nous nous attendions à ce que les loups nous agressent. Nous sommes restées dans la cour respirant les dernières bouffées d’air, nourrissant nos cœurs de rayons du soleil, dont nous allions sans doute être privées pour une longue période. Nous étions prêtes à toutes les éventualités.
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE
« Je crois que vous n’avez plus besoin de ces choses »
Au début de l’après-midi, alors que nous faisions un petit somme..., la porte s’ouvrit et tout ce que l’administration de la prison comptait comme hommes de main au palmarès illustre de tortures et de répressions se déversa dans la cellule. On nous Fit sortir l’une à la suite de l’autre et on nous enferma dans la cour. Ils ont fouillé la cellule de fond en comble : les habits, les livres, les paillasses, tout avec une extrême minutie. Après cela ils ont sorti toutes nos affaires, ne laissant que quelques couvertures et quelques habits. Ils nous ont appelées. Le chef-ours donna l’ordre à la gardienne de nous fouiller méticuleusement. Il dit, arborant un sadique plaisir : « Je crois que nous n’aurez pas besoin de ces choses. » Il jeta un regard sur nos affaires dispersées dans le couloir. Il claqua durement la porte.
Une cellule sombre et froide. Entourée d’un côté par un grand bassin, de l’autre par les WC des cellules avoisinantes, d’un troisième par le couloir obscur de l’entrée du quartier. Nous avons échangé un regard expressif et nous nous sommes jetées dans les bras les unes des autres. Embrassade chaleureuse, pleine de défi. Leurs agissements grotesques ne sauraient entamer nos volontés. De toute manière, nous ne nous attendions pas à autre chose venant d’eux. Avec les couvertures qu’ils nous avaient laissées, nous nous sommes préparé un lit. Nous avons entassé dessus nos habits en laine pour atténuer la rigueur de l’humidité. Et nous nous sommes assises.
Nous sommes restées ainsi dix jours sans que la porte ne s’ouvre, sans que personne ne nous rende visite. Le 19 novembre l’infirmier de la prison est venu. Examen ordinaire : pouls-prise de tension. Il constata que l’état de Saîda se détériorait. Le soir il nous apporta des remontants que nous refusâmes. Ainsi, le jour suivant on nous transporta à l’hôpital. Les jours qui suivirent coïncidèrent avec la Fête du sacrifice. L’administration de la prison préférait ne pas assumer de responsabilité.
A l’hôpital... Ce fut une nouvelle expérience. Le processus d’une épreuve nouvelle. La police. Le cliquetis des armes. Les chiens policiers, la nuit. Le médecin qui nous a été affecté commença ses examens. Il ordonna qu’on nous mette sous sérum. Ils n’ont pas pu piquer Fatima. Ses veines étaient très minces et son corps ne supportait pas le liquide étranger. Après quelques jours ils ont dû enlever le sérum à Rabi’a à cause d’une attaque microbienne qui a provoqué une hausse de température dangereuse.
Quant à Saida elle a persisté dans une attitude de défi, résistant jusqu’au bout. Elle ne ressentait rien en dehors des problèmes qui guettent tout gréviste de la faim : amaigrissement, vertige, palpitations quand on fait des mouvements brusques. Mais ce qui est resté sans changement, c’est le silence des responsables... Ignorance totale de nos conditions. Nous avons écrit une lettre au ministère de la Justice attirant son attention sur nos problèmes de santé. Sa réponse fut le silence total... Le mardi 29 novembre 1977, il y eut un changement brusque dans l’état de santé de notre camarade Saida. Des douleurs à l’estomac..., vomissements répétés. Le médecin se présenta et prescrit des médicaments — sans
MAROC résultat. Son état continua de s’aggraver jusqu’au jeudi 8 décembre où elle entre dans un coma total. Ils l’ont transportée dans une salle de soins équipée où elle commença une lutte harassante avec la mort jusqu’à l’aube du 1 1 décembre 1977... C’est ainsi qu’elle nous fut arrachée de force. Elle est partie, rose éclatante, à l’âge de vingt-six ans.
Ils veulent se débarrasser de nous
Saïda, excuse-nous si nous avons troublé ton paisible sommeil par nos souvenirs douloureux
Camarade bien-aimée, nous sommes retournées en prison sans toi, le cœur échancré, brisé. Tout nous rappelle ta présence et nous questionne à ton sujet. Tu es présente dans notre veille et dans nos rêves. Mais notre situation n’a pas changé. Les portes sont fermées jour et nuit, la promenade est limitée, la garde renforcée. Ils voulaient se débarrasser de nous tous, nous pousser à l’extrême limite. Ils ont utilisé les plus vils moyens pour briser notre volonté. Tu étais toujours à nos côtés, les affrontant, les défiant. Sais-tu, notre bien-aimée, ce que nous avons enduré lors de la commémoration du premier anniversaire de ton martyr ? Ils ont mobilisé de nouveau toutes leurs forces, le même scénario s’est répété. Nous leur avons ri au nez.
Au matin d’un jour froid et pluvieux, ils nous ont transférées à une autre prison. Une autre année sans toi, tes poèmes sont notre seule nourriture dans notre nouveau périple. Ta photo est accrochée à l’un des murs de notre nouvelle cellule. Ton regard calme suit nos gestes nuit et-jour.
Nous te promettons camarade d’œuvrer activement au cours des prochaines années, à te raconter de belles choses. Nous te parlerons des progrès de notre peuple dans sa marche combattante en vue de briser le joug hideux de l’exploitation qui l’écrasa. Nous te parlerons de ses victoires dans le processus de sa lutte contre ses ennemis.
Nous te parlerons des paysans, des ouvriers, du soleil, des enfants.
O bien chère, à l’occasion du deuxième anniversaire de ton martyr la nature s’arrête pour commémorer ton souvenir. Elle s’arrête pour exprimer l’intensité de sa peine devant ta perte. La perte de tes grands yeux purs, de ton sourire lumineux, de tes dons de femme engagée... Elle sait que tu étais fidèle à tes principes, attachée aux masses de ton peuple. Elle sait que tu aimais les enfants de ce peuple et que tu souffrais du mal qui leur était fait.
Elle sait que tu as sacrifié ta vie pour les revendications légitimes des prisonniers politiques.
Et pour cela... et pour cela... que pensent les peuples épris de paix, épris de l’homme, que pensent-ils d’une minute de silence pour saluer la mémoire des martyrs innocents, morts pour l’amour de l’homme et de l’humanité ?
Le 5/12/1979 Fatima et Rabi’a