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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

JUSTICE

Rouen : Des femmes en procès contre le PCF

Cahiers du féminisme, n° 14, été 1980 · p. 11-13 · 1 763 mots

Le 19 octobre, Anne-Marie Cardon, permanente du Planning familial, était agressée dans les locaux du PCF à Rouen, par Raymond Lecacheur, permanent du PCF et maire adjoint dans la municipalité de Montivilliers, en Seine -Maritime ; A.-M. Cardon a subi ces violences au cours d’une délégation de femmes venues au local du PCF pour demander des comptes à Roland Leroy a propos de l’article scandaleux paru dans l’Humanité, le 8 octobre 1979, sur la marche du 6 octobre. Après cette agression, une partie du mouvement des femmes rouennais et des associations féministes nationales (SOS-Alternative, Ligue des droits des femmes, Planning familial) ont pris la décision de recourir à la justice bourgeoise pour faire le procès de la ligne politique du PCF.

Cette décision, repoussée par la majeure partie des groupes femmes de la ville, a entraîné des débats nombreux, souvent houleux, mais riches. Se trouva posé de nouveau le débat, déjà ancien, autour du recours à la justice et celui aussi qui, depuis quelques mois, renaît dans le mouvement des femmes autour de l’autonomie du mouvement des femmes et du rapport entre lutte de classes et lutte de femmes.

Le caractère évidemment sexiste des coups et injures dont a été victime Anne-Marie pouvait, certes, poser le problème du recours à la justice contre un individu pour des actes sexistes précis. Ce fut en effet une lutte et une victoire des femmes que de faire reconnaître comme un crime le viol, là où la justice bourgeoise ne voyait que coups et blessures.

Ce fut une victoire que de faire récemment reconnaître par la loi bourgeoise, au même titre que le racisme, le caractère sexiste de certaines discriminations, de certaines violences et, à ce titre, d’imposer aux tribunaux la possibilité pour les associations féministes et les groupes femmes de se porter partie civile, pour faire appliquer à la bourgeoisie, sa propre légalité.

Roland Leroy

Autour du recours à la justice

Pour nous, cependant, l’appel à la justice bourgeoise n’a jamais représenté la finalité des luttes de femmes et a toujours été lié à la dénonciation du caractère de classe de cette justice.

Mais ce ne fut jamais dans ces termes que se posa, à Rouen, le problème du recours à la justice ; d’emblée, il s’est agit de faire le procès de la ligne politique du PCF par rapport aux femmes.

Certaines affirmaient à juste titre que cette agression, loin d’être une « bavure : individuelle trouvait ses racines dans la politique d’ensemble du PCF par rapport aux femmes (refus du mouvement autonome de femmes et assimilation de l’oppression à un retard des mentalités) et dans l’idéologie réactionnaire qu’il véhicule. A travers le procès de Lecacheur, c’était donc la dénonciation de la ligne politique du PCF qu’il s’agissait de faire.

Certes, à travers Anne-Marie, ce sont les milliers de femmes, qui depuis dix ans se sont organisées pour lutter collectivement contre leur oppression et leur exploitation, qui étaient visées et rejetées dans le camp de l’ennemi, dans le camp des « leca-nuettes » (terme traditionnel du PCF à Rouen pour qualifier les féministes)...

Se trouvaient egalement visés les nombreux et nombreuses militant(e)s du PCF, du PS, de la CGT et de la CFDT qui ont, dans le cadre unitaire des collectifs, combattu dans la pratique, les illusions parlementaires et le sectarisme de leurs directions.

Dans ce sens, l’expulsion violente de la délégation de femmes de Rouen renvoie bien à un problème politique et c’est justement par ce que c’est de ligne polique qu’il s’agit, que la justice bourgeoise est d’autant moins le lieu adéquat de notre dénonciation. C’est aux nombreuses travailleuses féministes, qui font encore confiance au PCF, qu’il appartient de faire le procès de ceux qui se prétendent le seul parti de la libération des femmes et c’est envers ces femmes que doit se tourner le mouvement des femmes par ses initiatives, ses campagnes, ses débats.

Cette démarche a été proposée et choisie par des groupes femmes de la ville. En effet un large débat public s’imposait avec des militant(e)s du PCF en désaccord avec la politique de leur parti et susceptibles de dénoncer cette scandaleuse agression.

Cela aurait pu constituer un procès politique sans compromission.

JUSTICE

Le recours à la justice était étayé d’arguments sensiblement différents qui tournaient tous autour de la question de l’autonomie du mouvement.

Autour du débat sur l’autonomie du mouvement

Dans certaines argumentations, la nécessaire autonomie d’organisation, d’initiative, de débats et d’élaboration de ses propres revendications par le mouvement des femmes se trouvait confondue avec l’autonomie vis-à-vis de la politique et de la lutte des classes : portes ouvertes à toutes les récupérations et à tous les errements.

La cible des luttes des femmes devenait les diverses « machines de pouvoir » (1) qui peuvent être indifféremment la bourgeoisie, le PC et, en dernière analyse, « la plupart des organisations politiques qui subordonnent la lutte des femmes à une lutte politique globale » (2).

Le caractère de classe de la justice se trouvait alors gommé, par le seul fait que le tribunal devenait la tribune du mouvement des femmes, rendu capable à lui seul de jouer un rôle émancipateur et situé dans un « au-delà de la lutte des classes ».

Il est à noter que ce discours rentrait en résonnance avec certains aspects de la lettre de soutien de dix militants du PCF dont E. Balibar :

« Le mouvement féministe est révolutionnaire dans sa manière de contester les conceptions de la révolution, il est politique jusque dans le refus et la dérision de la politique existante ».

La confusion du procès

Les divergences existant autour d’un même projet, la conception erronée de l’autonomie du mouvement des femmes qui soutendaient certaines positions expliquent la confusion et les ambiguïtés du procès lui-même ainsi que le désarroi et la division actuelle du collectif de femmes à l’origine de cette initiative.

L’absence de clarification et de bilan est également liée à l’incapacité de débattre, à l’absence de démocratie des assemblées générales de femmes de la ville, et à la pratique systématique d’exclusives dont ont été l’objet certains groupes femmes en désaccord avec le procès.

Les plaidoieries successives de M. Antoine et de C. de Margerie traduisaient les différentes analyses politiques en présence.

La première, par-dessus la tête des juges, dont la présence semblait incongrue, s’adressait à la fine fleur de la bureaucratie locale, arrogante et sûre d’elle, et dressait un vaste réquisitoire de la politique du PC vis-à-vis des femmes depuis les années cinquante.

La deuxième plaidoirie oscillait entre « la dénonciation de tous les partis politiques qui choisissent toujours l'asservissement des femmes parce qu’ils sont mixtes » et la condamnation d’un « parti d’hommes, tout en sachant ce que les opprimés doivent au PC »!

L’attitude cynique du PC (langue de bois et faux témoignage) possible dans un cadre qui lui permettait de se dédouaner aux yeux de ses militants, a rajouté au désarroi de l’auditoire qui se comportait en public curieux plus que militant.

L’absence de dénonciation de la justice bourgeoise s’est également fait ressentir dans le jugement : le caractère sexiste de l’agression n’a pas été retenu et, en conséquence, les associations féministes n’ont pas été retenues comme partie civile.

La volonté affirmée par le collectif de transformer le procès en tribune s’est trouvée largement contredit de par les 3000 F de dommages et intérêts réclamés par l’avocate d’Anne-Marie.

Et après ?

Ni le cadre du procès ni les bases politiques du procès n’ont permis d’éviter les tentatives de récupération politique ; de ceux notamment qui, tout en ayant voté la loi Pelletier sur l’avortement, ont voulu se donner un visage féministe à bon compte. Tel fut le sens du communiqué du PS :

« Sont -elles d’accord avec les brutalités exercées par leur parti à l’encontre de militantes féministes à Rouen ? »

« Sont-elles d’accord avec les brutalités exercées par leur parti à l’encontre de militantes féministes à Rouen ? »

« Ce n 'est pas devant la justice bourgeoise qu 'il faut prendre à partie le PCF ! »

<y Soutenant toutes les initiatives qui allaient dans le sens du procès » sic !

On peut se poser aussi une question : la présence très active des militantes du PSU a-t-elle un lien quelconque avec la perspective des présidentielles ?

En fait, loin d’oeuvrer au développement des luttes de femmes, ce procès n’a fait qu’ajouter à la division au sein du mouvement des femmes qui s’est enlisé et enfermé dans l’alternative pour ou contre le procès et ce pendant plusieurs mois.

Le mouvement a été divisé le 8 Mars et le 1er Mai ; la quasi-totalité des femmes partie prenante du procès ont en effet boycotté ces deux initiatives.

Cela n’a fait que creuser davantage le fossé entre le mouvement des femmes et les nombreuses travailleuses qui, elles, ne se sont guère reconnues dans cette démarche.

« Ce n 'est pas devant la justice bourgeoise qu 'il faut prendre à partie le PCF ! »

Quant au PC...

Très discret avant le procès pour éviter tout débat en son sein et au sein du mouvement ouvrier, il a su ensuite utiliser le fait qu’il y avait eu recours à la justice de classe... La direction en a profité pour ressouder les rangs et justifier ainsi son sectarisme...

S’est trouvée ainsi accréditée la thèse de la « machination anticommunistes avec le concours actif et complice du PS et des ses groupuscules satellites » (extrait d’un tract diffusé à des milliers d’exemplaires sur la région.

Un article de l’Humanité Dimanche , reproduit dans de nombreux tracts locaux, va jusqu’à transformer l’agresseur, Lecacheur, en victime : « Poursuivi pour avoir défendu les victimes de la politique actuelle et pour avoir lutté contre le malheur... »

Lecacheur était ainsi mis sur le même plan que de nombreux élus et militants communistes poursuivis par la justice de classe pour s’être opposés à des saisies ou à des interventions policières !

Pour nous, il y a un lien évident entre ce déchaînement sectaire et les dizaines de coups de téléphone, les injures, les menaces et les harcèlements de toutes sortes, dans la pire tradition stalinienne, dont est actuellement victime Anne-Marie.

Ces pratiques doivent être dénoncées en tant que telles par l’ensemble du mouvement de femmes et du mouvement ouvrier.

Le collectif rouennais contre les violences sexistes, qui a été à l’origine du procès contre le PCF, vient d’éditer une brochure intitulée Un poing c’est tout. Cette brochure est intéressante d’un double point de vue : d’une part elle rend publics touts les textes et documents qui ont alimenté le débat sur Rouen (exceptés ceux qui remettaient en cause le procès, du côté des femmes des groupes femmes ) et confirme, d’autre part, le caractère totalement inadapté du recours au tribunal pour trancher ce type de conflits.

Notes

  1. (1) Citations extraites d’une brochure diffusée massivement : Aux marches du PC, par le collectif contre les violences sexistes. P. 17 : «Dans nos structures mentales, le PC, comme d’autres, avait été chassé du monde de nos références, des témoins politiques qui donnaient un sens à notre action. Non, plus de références en ce bas monde à nos actes politiques ; sentir-savoir qu ’en fin de compte nous sommes seules, et que si nous allons jusqu’au bout de nos actes, de notre lutte, ils seront là, démasqués, de plus en plus nombreux, les adversaires ; machines de pouvoir comme les autres. Oui, elle est seule cette force potentielle, intermittente, collective du mouvement de libération des femmes : pas de dossier où s'appuyer, plus de Bien qui donne un sens à nos actions. La solitude, le risque. »
  2. (2) Idem p. 28

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