La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Compte rendu

Une femme de Sicile

· Cahiers du féminisme, n° 14, été 1980 · p. 50 · 561 mots

4 janvier 1945 : dans Raguse laissée exangue par la guerre, une femme enceinte de cinq mois se couche devant un camion militaire pour s’opposer à la réquisition de conscrits destinée à former la nouvelle armée italienne : un tribut assez lourd a été payé à la guerre, c’en est trop... C’est ainsi que Maria Occhipinti donna le signal de la révolte de Raguse, épisode oublié, calomnié par le PCI, de la libération de l’Italie.

Maria Occhipinti ? Une fille de maçon, qui s’est instruite tant bien que mal, et qui raconte, avec une simplicité souvent bouleversante, sa vie faite de misère, de souffrance, et de courage, pour laver de la honte dont ils ont été couverts les insurgés de Raguse injustement accusés de fascisme. Mais ce ne sont pas seulement la Sicile saignée à blanc, la révolte, la déportation, la prison qu’elle raconte, c’est aussi son itinéraire de femme qui n’a pas su rester à sa place et qui le paiera cher.

Elle nous dit une enfance pauvre, où elle se dévoue déjà à plus malheureux qu’elle, une enfance étouffée par les carcans de la famille et de la religion. Une adolescence où elle se sent « insupportable aux autres et à elle même », aspirant confusément à autre chose qu’à son lot quodidien. Un mariage immédiatement décevant avec un beau gars sans consistance et volage, un enfant mort-né, la misère et les humiliations consécutives à la guerre. Et, enfin, la révélation : la lecture des Misérable de Hugo, prêtés par un avocat ami, qui éveille sa conscience de classe et la met sur la voie du communisme. Dès lors, elle brave les tabous, la religion, l’autorité, et c’est elle qu’on vient chercher, en janvier 1945, pour s’opposer au départ des hommes pour l’armée...

Son rôle dans l’insurrection de Raguse lui vaudra des années de déportation et de prison, dans les conditions que l’on imagine. Epuisée physiquement, malade, Maria demeure irréductible : elle proteste contre les conditions de vie qui sont faites à ses compagnes, aux enfants, brave les tabous sociaux qui pèsent contre les prostituées, s’exalte avec des accents quasi mystiques sur les souffrances qu’elle endure, frôle la mort, tient bon. Enfin libérée, après une année supplémentaire, pour une affaire embrouillée où elle n’était pour rien, sa fille ne la reconnaît pas, son mari s’est mis en ménage en son absence et les voisins la rejettent : n’a-t-elle pas fauté contre « l’honneur » sacro-saint de la femme sicilienne en s’enfuyant avec un anarchiste, à la veille d’être arrêtée ?

En effet, arrivée à ce point-là de son récit, Maria revient en arrière, pour nous dire tout ce qu’elle eut à souffrir non seulement du fait de fa guerre, de l’ignorance, de la prison, mais aussi des hommes. De son père qui la maudit en 1938 pour une broutille et lui rendit la vie infernale — de son mari qui ne cessa de la tromper, et pour finir dénonça à la police l’homme avec qui elle était partie se cacher en tout bien tout honneur — de la prégnance du mépris et de l’enfermement des femmes dans son île natale, auxquels la guerre lui avait un temps permis d’échapper.

Un très beau livre, un nouveau titre de la collection « Actes et mémoires du peuple » (Maspero) qu’Anna Libera resitue dans son contexte en guise de préface.

Denise Avenas

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