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La Salamandre : Une maison de femmes à Paris

Cahiers du féminisme, n° 15, mars - avril 1981 · p. 39-41 · 2 366 mots

Photo IM. Vimenet

VIE DU MOUVEMENT

La Salamandre :

une maison de femmes à Paris

On parle beaucoup de la crise du mouvement des femmes, voire de ses reculs. C’est certes vrai par bien des aspects mais il est vrai aussi que continuent à vivre des groupes, des maisons de femmes. Pour en témoigner, et parler tout à la fois des problèmes rencontrés mais aussi des succès et des perspectives, nous avons interrogé des copines militantes et sympathisantes de la L.C.R, Christine, Danielle et Laure qui font partie . de la Salamandre, maison des femmes des 1 Ie et 12e arrondissements de Paris.

Nous essayerons dans les numéros suivants des « Cahiers » de rendre compte d’autres expériences, analogues ou differentes, dans les quartiers, les entreprises, avec le Planning, etc. Nous espérons recevoir beaucoup de courrier pour poursuivre le débat.

-Comment est née la Salamandre ?

En 1972, s’était créé un premier groupe de femmes sur le 1 2e arrondissement de Paris. En 1977 il en existait quatre : signe tout à la fois de l’essor du mouvement des femmes mais aussi des différenciations en son sein. Un groupe était davantage tourné vers l’action, un autre privilégiait la réflexion etc... C’est fin 1977, qu’a eu lieu la première coordination de ces groupes, à l’époque des premières tentatives pour une meilleure structuration du mouvement. Très vite, la nécessité d’un local sur le quartier s’est faite sentir. Et, le 16 mars 1978, nous avons inauguré notre maison des femmes : la Salamandre. De coordination de quartier, nous étions devenues « association 1901 » avec statuts officiels, cotisations, etc...

-Une maison des femmes, comment est-ce que ça vit ?

Au début, chaque groupe a gardé son autonomie mais, peu à peu, se sont formées diverses commissions qui ont permis un meilleur échange et un meilleur fonctionnement. Commissions santé, théâtre, juridique... Avec le temps, et au fil des mobilisations, d’autres commissions sont apparues : commission contraception-avortement-sexualité (C.A.S.) et emploi. D’autre part, nous avions le souci d’une ouverture sur le quartier : c’est depuis ce temps que, tous les samedis, il y a une permanence d’accueil, de renseignements. Par ailleurs, la Salamandre a toujours participé activement à la vie du mouvement des femmes tant au niveau parisien que national, ce qui nous mangeait beaucoup de temps, et ça continue...

La vie de la Salamandre, c’est aussi les assemblées générales mensuelles, où l’on débat des initiatives sur le quartier, de notre participation aux mobilisations et campagnes du mouvement... et aussi des finances !

-Etiez-vous nombreuses au départ ? Et maintenant ?

Nous étions une quarantaine à l’A.G. constitutive de la Salamandre : certaines sont parties d’autres sont venues. La participation des copines aux diverses activités est souvent irrégulière. C’est difficile de savoir exactement combien nous sommes. Pour assurer la permanence du fonc-

Photo M. Vimenet

VIE DU MOUVEMENT bonnement, nous sommes aujourd’hui une vingtaine. Mais, pour des actions ponctuelles, la Salamandre a rassemblé et rassemble encore cent femmes et plus.

-Par exemple ?

Prenons la campagne avortement. En janvier 1979, nous avons organisé une journée « portes ouvertes », mixte, sur la contraception, l’avortement et la sexualité. Plus de deux cents personnes ont participé aux débats et la nécessité d’une campagne au niveau du quartier a été ressentie. C’est à ce moment que s’est créée, au sein de la Salamandre, la C.A.S. qui a impulsé le collectif « avortement, contraception, sexualité » sur l’hôpital Saint-Antoine. Ce collectif a regroupé une douzaine d’organisations politiques et syndicales et d’associations de quartier, mis à part le P.C. et la C.G.T. et lors des grandes manifestations de fin 1979, il a rassemblé plusieurs centaines de gens derrière sa banderole.

La C.A.S. pendant toute cette période a bien joué son rôle de force de proposition au sein du collectif. Mais, trop absorbées par les tâches de la campagne (du mouvement et des collectifs), nous n’avions plus le temps de nous réunir et d’approfondir entre nous une réflexion féministe sur l’avortement. Nous l’avons regretté.

Cependant, le collectif Saint-Antoine a continué à fonctionner. Il a impulsé une nouvelle coordination parisienne qui a décidé de former un collectif unique sur Paris, vu le faible état des forces.

Dans le même temps, des copines plus touchées par le problème du travail et du chômage des femmes ont participé à la rédaction de la brochure de la coordination des groupes femmes d’entreprises : « Droit à l’emploi ». Une commission emploi est née en septembre 1979 qui a participé avec la CFDT, des comités de chômeurs, à S.O.S. emploi 11e. Cette structure unitaire a organisé une « caravane-chômage », le 1er mars 1980, dans laquelle la dimension féministe était très présente : appel au 8 Mars, informations sur la Salamandre.

-Depuis, il y a eu la manifestation sur l’emploi appelée par la coordination parisienne des groupes, le 22 novembre 1980. La relativement faible participation des femmes à cette initiative n’est-elle pas un signe de plus de la crise du mouvement ?

On peut certes parler de crise : des groupes de quartier qui ne se réunissent plus, des maisons de femmes qui ont fermé leurs portes, la presse féministe qui disparaît... et, parallèlement, pas d’émergence d’autres pôles féministes importants. Ni les groupes femmes d’entreprises, ni les commissions syndicales femmes ne se sont développées comme on pouvait l’espérer il y a quelques années. Cela dit, on a vu des femmes se regrouper dans les organisations politiques, les syndicats, aujourd’hui au sein du courant « Union dans les luttes » ; la préparation de la manifestation contre le travail à temps partiel s’est faite avec de nombreuses femmes syndiquées.

D’une façon générale, la crise est contradictoire, puisque dans le même temps on peut dire que dix ans de luttes féministes n’ont pas été vains : la diffusion de nos idées a rencontré un large écho, tant au niveau individuel que collectif. En témoigne le changement -certes relatif -des comportements, la prise en compte partielle des problèmes des femmes dans les organisations politiques et syndicales et certains aboutissements, même déformés, de nos revendications. Cette contradiction entre une certaine régression du mouvement des femmes en tant que structure organisée et l’extension de ses idées est difficile à maîtriser.

-A partir de votre expérience de la Salamandre, comment expliquez-vous cette évolution ?

Les difficultés que nous connaissons à la Salamandre sont celles de tous les groupes. Depuis un an, il y a très peu de nouvelles copines qui viennent à la maison. Nous avons ouvert le jeudi soir un « café », lieu de rencontre des femmes du quartier. Il n’a pas eu beaucoup de succès. Les copines qui viennent sont moins disponibles qu’auparavant, d’où un fonctionnement plus irrégulier.

Mais notre problème essentiel vient du fait qu’on n’a jamais su -ou pu -tisser un lien permanent avec les femmes du quartier. L’écho de nos diverses initiatives ne s’est pas traduit par un renforcement significatif de la Salamandre. Par exemple, la diffusion de tracts sur les marchés a toujours donné lieu à des discussions intéressantes et chaleureuses avec des femmes que nous n’avons jamais revues à la Salamandre. Nous avons essayé de résoudre ce problème sans y arriver.

Par ailleurs, il y a toute une série de raisons politiques générales qui expliquent aussi le reflux que nous vivons. L’échec de la gauche aux législatives de 1978 et la division profonde du mouvement ouvrier qui a suivi ont atteint le moral des femmes comme celui de tous ceux qui espéraient un changement. De plus, la politique giscardienne de réformes, même démagogique, limitée, et souvent formelle, a néanmoins démobilisé une grande partie des femmes. Un bon exemple, la loi Pelletier-Veil. Malgré sa non-application, son caractère répressif et sélectif, elle est considérée par la majorité des femmes comme résolvant le problème de l’avortement. Et, malgré nos explications et les faits (répression contre des médecins, reprise des voyages en Angleterre), nous n’arrivons pas à maintenir la mobilisation dans les collectifs et les groupes femmes. D’une façon générale d’ailleurs, les médias se plaisent à souligner que le féminisme est dépassé, les femmes ayant maintenant conquis le droit à la parole, à la pillule, à l’avortement...

-Pourtant, les attaques contre les femmes de la part du gouvernement se multiplient. Alors ?

Il y a effectivement de quoi s’inquiéter. Outre les problèmes laissés en suspens par la loi Pelletier-Veil, c’est l’emploi des femmes qui est le plus menacé : la politique nataliste du gouvernement incite les femmes à retourner au foyer pour élever le troisième enfant. Les projets d’aménagement du temps de travail cachent un chômage qui touche en majorité les femmes. D’une façon générale, toutes les attaques contre les travailleurs, qui ne sont pas nouvelles mais qui s’amplifient, atteignent en premier lieu les femmes.

Leurs conséquences sont contradictoires : l’isolement et l’absence de perspectives entraînent un repli sur soi et une certaine démobilisation, mais, dans le même temps, le ras-le-bol peut engendrer une volonté de lutte. Ainsi se créent des comités de chômeurs comme sur le 11e, le 20e arrondissements dans lesquels les femmes sont majoritaires. Cela montre que le mouvement à un rôle très important à jouer pour sensibiliser les femmes et les mobiliser.

-A la Salamandre, quelles sont vos perspectives ?

Nous avons eu des mois difficiles : ceux qui ont suivi le vote de la loi Pelletier-Veil. Retombée de la mobilisation, problème de fonctionnement, bref, un certain essoufflement. Cela dit, un groupe a toujours continué à fonctionner à partir de thèmes divers et en participant régulièrement à la vie du mouvement (A.G., coordinations, participation au collectif de coordination des groupes femmes...). A ce groupe, appartiennent des copi-

VIE DU MOUVEMENT nés qui avaient travaillé avec la coordination des femmes d’entreprises. Donc, quand a été décidé le principe d’une campagne emploi dans le mouvement, la Salamandre en était partie prenante.

Une commission emploi, issue à la fois des copines de ce groupe et d’une ancienne commission emploi qui fonctionnait tant bien que mal durant la mobilisation pour l’avortement, vient d’être créée.

Pour l’instant, au niveau local on tâtonne encore un peu. Les contacts qui ont été pris, notamment avec S.O.S. Emploi 11e en 1980, permettent d’envisager la nouvelle commission comme une structure plus large, regroupant non seulement les femmes de la Salamandre, mais aussi celles provenant de comités, d’associations, de partis, de syndicats, désirant mener ensemble cette campagne sur l’emploi.

On envisage une enquête sur les principales entreprises de notre quartier, des contacts avec les sections syndicales. Et il faudra songer à la meilleure façon d’appeler à une réunion publique qui marque vraiment localement la campagne.

Mais tout cela dépend évidemment de ce qui se fera au niveau régional et national et des rythmes du mouvement dans cette campagne. En particulier, le 8 Mars sera un moment très important de la mobilisation. Situé un mois et demi avant les présidentielles, ce sera l’occasion pour les femmes de manifester leur opposition à la politique giscardienne. Cette année, vraiment, il ne faut pas rater le 8 Mars...

L’échéance suivante, « les Assises sur l’emploi », décidées par la coordination nationale des groupes en novembre 1980, aura lieu vers le mois de novembre 1 98 1 . La préparation de ces assises va demander beaucoup de travail pour élaborer les « livres noirs » sur l’emploi des femmes, mettre dans le coup le maximum de partis ouvriers, de syndicats, d’associations, etc...

-La campagne avortement -contraception a été une réussite du point de vue des mobilisations, mais a finalement peu contribué au développement des groupes, à la construction du mouvement d’une façon plus générale. Qu’en sera-t-il de la campagne emploi ?

La construction du mouvement est en effet un problème extrêmement important. Si l’on pense, comme la Ligue, qu’un mouvement de masse de femmes sur des bases anticapitalistes est une nécessité historique pour le combat révolutionnaire, alors il ne faut pas baisser les bras devant les difficultés rencontrées dans la construction de ce mouvement. Toute militante, tout militant sait le temps, à l’échelle d’années, que prend l’émergence d’une tendance syndicale, le développement d’une organisation révolutionnaire, etc. Le mouvement des femmes n’échappe pas à cette règle, d’autant plus que tout était à faire et à construire et que les erreurs des unes et des autres ont été nombreuses. S’il y a toujours eu beaucoup de femmes dans les organisations mixtes, il n’existait pas de traditions d’organisations non-mixtes.

Par mouvement de femmes, il faut entendre, je pense, non seulement les groupes de quartiers, d’entreprises, mais aussi toutes les femmes qui s’organisent entre elles sur des bases féministes dans les syndicats, dans les partis, autour de journaux, ou dans des comités divers.

Au cours des campagnes, toutes ces femmes se retrouvent pour se battre ensemble. Mais, une fois la mobilisation retombée, les liens tissés se défont et c’est cela qui est dommage. La construction du mouvement passe donc par notre capacité à rendre ces liens permanénts d’une campagne à l’autre. C’est possible puisque par exemple, à la Salamandre, la campagne emploi peut démarrer aujourd’hui grâce en partie aux contacts pris il y a un an avec certaines femmes du comité « S.O.S. Emploi 11e ».

Il faut donc absolument que cette campagne soit l’occasion de développer le mouvement, en particulier en direction des femmes travailleuses, et d’établir des relations stables entre les différentes composantes du mouvement (groupes, collectifs et commissions diverses).

-Et le moral ?

C’est sûr qu’il y a des moments de découragement. Mais la campagne emploi s’annonce à la fois indispensable, intéressante et possible : ça remobilise les énergies. Et puis, à 3 mois des présidentielles, on ne va quand même pas laisser tomber ! Si Giscard était battu... Mais surtout, ce qui fait que depuis trois ans nous faisons vivre la Salamandre, c’est notre conviction profonde de la nécessité du mouvement des femmes et notre attachement à ce qui a déjà été fait. Tout renoncement de notre part serait un recul.

La Salamandre doit faire face aujourd’hui à de graves problèmes financiers. En effet, le loyer de janvier n’a pu être réglé. Il nous faut trouver 2 500 F pour conserver notre local. Tout soutien financier doit être adressé à : La Salamandre, 9, rue Neufchâteau, 75011 Paris ou par virement bancaire au Crédit lyonnais, 2B 456, 2, place Félix-Eboué, compte n° 67956 F, à l’ordre de La Salamandre.

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