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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Être femme en R.D.A.

· Cahiers du féminisme, n° 16, été 1981 · p. 37-40 · 2 162 mots

De tous les pays de l’Est, la RD A est celui où le niveau de vie moyen est le plus élevé, celui aussi où le taux d’emploi des femmes est le plus haut : plus de 90 % des femmes en âge de travailler sont actives dans la production. Cette situation entraîne de nombreuses conséquences. Le plein emploi des femmes a été rendu indispensable au lendemain de la guerre, par les impératifs de la reconstruction économique en Allemagne orientale. Avant même d’apparaître comme un « choix » de société pour le « socialisme » à la mode stalinienne d’Ulbricht, l’activité professionnelle des femmes est devenue une caractéristique structurelle de cette société.

Ce facteur, plus sans doute que dans tous les autres pays de l’Est, a agi dans le sens d’une transformation des mentalités, de l’être-au-monde des femmes, notamment, bien sûr, de celles des générations les plus jeunes. Plusieurs artistes, intellectuelles de RDA se sont penchées sur ce phénomène, en ont analysé les caractéristiques et les traits contradictoires comme le fait, par exemple, Christa Wolf dans le texte dont on lira un extrait (cf. article ci-joint). Cette évolution, en effet, crée le terrain d’une autonomie sociale des femmes, à une échelle de masse ; elle entraîne, avec la transformation du mode de vie de l’immense majorité des femmes, leur « sortie » de la seule économie domestique, du monde confiné de la petite famille et du ménage, une tendance à la réévaluation des valeurs dont elles sont traditionnellement porteuses, une remise en cause de traits de conservatisme spontané liés à une existence centrée autour du foyer familial, l’émergence d’attitudes sociales et affectives nouvelles chez les femmes : travailler, cela signifie échapper dans une large mesure à l’imprégnation par les seules valeurs du mari, gagner sa vie, vivre son exis'-tence sociale à plusieurs niveaux, etc. Sur le plan social et affectif, cela signifie, par exemple, que la perspective d’une séparation, d’un divorce, n’est plus le drame par excellence qu’elle constitue encore, souvent, en système capitaliste : la femme, dans un pays comme la RDA, bénéficie de certaines garanties, en termes d’assurance de conserver un emploi, et, dans une moindre mesure, en termes de prise

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE en charge sociale des enfants, d’aide sociale en général.

En RDA, le niveau de vie est relativement élevé -comparé à celui d’autres pays socialistes, y compris de la Pologne voisine -; de plus, les facteurs culturels profonds (religion, structure de la famille, etc.) agissent moins puissamment que dans d’autres pays du bloc de l’Est dans le sens de la reproduction de la mentalité et des rapports patriarcaux. Dans ce contexte, le taux de divorces est, en RDA, particulièrement élevé ; au point que, dans le texte de militants oppositionnels que nous citons par ailleurs, on puisse parler d’un processus de « dissolution » de la famille (...)

La famille, un enjeu politique

Sans doute, le divorce demeure-t-il, en RDA, une formalité bien moins complexe et onéreuse que dans un pays comme le nôtre. Mais si le phénomène inquiète tant les autorités, c’est qu’il est un nœud de contradictions multiples, spécifiques de ce type de société. D’une part, en effet, le plein emploi des femmes apparaît comme un phénomène irréversible dans ses grands traits, au sens où il est lié à des impératifs économiques de croissance, au sens où il est assimilé, par la conscience collective, comme un phénomène « naturel » : pour des millions de femmes l’idée de ne pas travailler, de vivre au foyer, apparaît comme totalement incongrue, rétrograde, dégradante ; en termes de coûts sociaux, le système de formation a, depuis une vingtaine d’années, considérablement accru la qualification professionnelle et le niveau de culture général des femmes, avec tous les effets en retour de ce facteur que l’on peut aisément imaginer.

Mais la bureaucratie est incapable de maîtriser les conséquences en chaîne de ce phénomène dans la vie sociale. Une des caractéristiques des sociétés bureaucratiques de l’Est, c’est leur incapacité à mettre en place les infrastructures sociales suffisantes, liées à la reproduction de la force de travail, à la prise en charge des enfants : équipements collectifs, crèches, etc. Même si la RDA est, de ce point de vue, bien mieux lotie que l’URSS, par exemple, elle n’échappe pas à ce trait. En ce sens, déjà, la petite famille est indispensable à l’Etat bureaucratique, comme lieu où sont prises en charge un certain nombre de tâches qu’il échoue à assumer de manière collective. Surtout, c’est du point de vue directement politique que cet Etat s’intéresse à la famille : elle est un facteur de stabilité sociale, un lieu où se reproduisent certaines formes essentielles de conservatisme social, un instrument efficace de canalisation des besoins dans le sens de leur individualisation, de leur atomisation, de leur « privatisation », bref, dans le sens d’une consommation de biens qui, en termes d’aspirations et de modèles, ne s’éloigne guère de ce que l’on connaît dans les pays capitalistes développés. Aussi bien Rudolf Bahro que Robert Havemann ont dénoncé dans leurs écrits cette implacable dialectique de « l’avoir » qui se substitue à celle de « l’être ».

Un refuge

Ajoutons à cette constatation que la famille, dans les pays de l’Est, est aussi une structure refuge contre tous les empiètements de l’Etat, le monolithisme des conduites et « convictions » imposées, une structure où le « totalitarisme » de l’Etat ne peut imposer en toutes choses son despotisme, où l’on peut parler librement ou presque, où (en RDA) on regarde la télé de l’Ouest, d’où l’on communique (en RDA) avec les parents de l’autre côté du Mur, etc. Elle est donc non seulement une structure-refuge contre ce monolithisme social et idéologique, mais aussi une valeur-refuge : en termes d’intimité, de contact sincère, sans calcul, de communauté vraie, elle s’oppose à l’Etat, au lieu de travail, à la rue, à tous les lieux où le despotisme d’en-haut étend son regard, épie, écoute, contrôle...

Sans doute, ce repli sur l’intimité de la sphère familiale opposée à celle de l’Etat, cette valorisation de la famille-refuge avec tout ce qui peut en découler -valorisation du statut de la Mère (au Foyer), de la femme gardienne des authentiques vertus domestiques (voir les productions du Club Marie de Léningrad), sont-ils moins accentués dans un pays comme la RDA qu’en URSS, par exemple. Mais aucun pays socialiste n’échappe à ce phénomène et à la contradiction réelle qu’il implique.

On n’en finirait pas d’éclairer ce faisceau de contradictions sous toutes ses facettes. Ainsi, il est bien connu que le moralisme est un des piliers de l’idéologie dominante dans les pays de l’Est, que la bureaucratie, à défaut d’être morale dans son existence

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE sociale, est d’un moralisme farouche. Par contre, comme toutes les classes ou couches sociales parasites, elle vit dans la dépense somptuaire, le gaspillage, un peu à la façon de la noblesse de Cour du XVIIIe siècle. Ce n’est pas pour rien qu’elle a transformé la fête internationale des femmes du 8 Mars en célébration de la Mère laborieuse et prolifique... Mais quelle est la portée sociale de ce moralisme ? Encore une fois, il faut se garder des pièges d’une vue trop superficielle. En RD A, les rapports entre les sexes, notamment dans la jeunesse, les couches qui ont été élevées sous le « socialisme réel », ne sont pas vraiment inhibées par ce moralisme d’en-haut : les mœurs y sont, en moyenne, aussi libres que dans la société française et assurément beaucoup plus que dans la société italienne en général. Dans la vie affective, les relations amoureuses, sexuelles, les femmes ne sont pas moins « libres » que leurs consœurs allemandes de l’autre côté du Mur. En RDA, la littérature, la chanson, et, quand elle est publiée, la statistique, témoignent abondamment de ce phénomène qui ne correspond pas exactement à certaines images toutes faites du « socialisme réel » que l’on peut forger hâtivement en Occident. Il ne faut pas confondre discours de l’Etat et norme sociale, même dans des sociétés aussi rigoureusement quadrillées au plan idéologique que celle de RDA.

Morale et moralisme

Et, il peut arriver, en RDA, que la norme sociale pèse plus lourd que le moralisme bêtifiant d’en-haut : la législation de l’avortement y est plus libérale que celle qui continue d’exister en RFA ; l’avortement, tout en demeurant un recours plus qu’une solution, n’est pas criminalisé comme il peut l’être en Roumanie, n’y est pas le cauchemar qu’il est, le plus souvent, dans les avortoirs soviétiques. Ceci, bien que l’idéologie nataliste demeure très forte, pour des raisons évidentes, dans les sphères de l’Etat.

Avec tout cela, dans ce bastion avancé du « socialisme réel » qu’est la RDA, les rapports patriarcaux continuent de se reproduire, non comme une survivance du passé, ainsi que le clame la propagande officielle, mais comme une conséquence inéluctable du jeu des forces aveugles de l’économie et la société protosocialiste. La loi proclame l’égalité des chances sociales des hommes et des femmes. Dans une large mesure, le système de formation permet aux femmes d’accéder au même niveau de qualification que les hommes, mais dans la vie réelle cette égalité n’existe pas.

D’abord parce que, dans l’économie domestique, les femmes continuent, et de loin, à porter le fardeau le plus lourd : au moins 70 % des tâches ménagères, la charge essentielle des soins accordés aux enfants, leur éducation en général. L’écrivain Irmtraut Morgner affirme, par exemple : « Une femme qui travaille et a deux enfants doit effectuer en moyenne 52 heures de travail supplémentaires à la maison. En avant vers la semaine de 100 heures ! Voilà un slogan qui, assurément, ne peut susciter aucun enthousiasme » (interview in Connaissance de la RDA, n° 10). Cette inégalité dans la prise en charge des tâches ménagères est lourde de conséquences : elle signifie, par exemple, que les femmes ont beaucoup moins de chances que les hommes de suivre, comme cela se fait beaucoup dans les pays de l’Est, des cours de formation complémentaires permettant d’améliorer leur qualification ; ces cours ont lieu le soir, et, s’il faut choisir, c’est assez systématiquement l’homme qui aura la préférence.

Les rôles

Ensuite, comme dans tous les pays de l’Est, le niveau des salaires féminins est généralement plus bas que celui des salaires masculins, et les femmes sont confinées dans les bran- ches les moins bien payées. Ce sont là les bases objectives les plus visibles de l’inégalité entre hommes et femmes. Il faut y ajouter tout ce que l’idéologie dominante, la conscience sociale continue à drainer en termes de rôles sociaux des hommes et des femmes, et que la chanteuse Bettina Wegner dénonce de façon percutante dans une chanson intitulée « Ah ! si j’étais née homme » !

« (...)

Je pourrais m’asseoir seule au bar, Personne ne verrait en moi une proie facile

Ni ne m’accablerait de regards odieux Je pourrais sans encombre stationner à tous les coins de rue (...)

Quand je chante, on écouterait les mots

Pas un regard sur mes seins ou mes jambes

Personne n’aurait cette troublante idée :

Avec elle, tu pourrais, ou bien t’aurais pas envie ? »

Un langage aussi véhément est moins exceptionnel qu’on ne le croit chez les femmes des nouvelles générations, en RDA. Pour autant, on ne peut pas parler d’un mouvement féministe, ou d’un courant, même de manière plus vague. Nombreuses sont celles qui considèrent qu’en effet les femmes sont confrontées, dans le « socialisme réel » à des problèmes spécifiques, à des formes d’oppression spécifiques ; certains hommes, d’ailleurs, parmi l’intelligentzia, se font l’écho de ces préoccupations. Mais l’angle « féministe », tel que l’a actualisé l’essor du mouvement des femmes dans les pays capitalistes avancés, suscite des réserves spontanées parmi les femmes qui, en RDA, s’expriment publiquement sur ce sujet. Il semble être pour elles synonyme d’égoïsme sacré de la cause féminine/féministe, de sectarisme, de violence verbale, d’outrance. Il faut tenir compte qu’en l’occurence leurs références doivent être ce qu’elles entrevoient de certains journaux féministes de RDA comme

Emma et Courage qui, parfois, cultivent un certain séparatisme féministe, sans parler des effets inévitables de la propagande officielle qui ne cesse de dénigrer le « folklore » des mouvements féministes occidentaux. Il reste que, lorsqu’elles abordent ces questions, les intellectuelles est-allemandes insistent toutes sur le même facteur : si combat il doit y avoir dans le socialisme, il ne peut que s’inscrire dans la dimension de l’émancipation humaine en général. I. Morgner s’irrite de ce que l’on parle de « littérature féminine » alors qu’il ne viendrait à l’idée de personne de parler de littérature... « masculine ». B. Wegner, elle, n’aime pas se faire traiter de « féministe » dès qu’elle s’engage pour les droits des femmes, cela lui paraît fausser le débat. Et Christa Wolf conclut : « Comment les femmes peuvent-elles être ’’libérées” tant que tous les humains ne le sont pas ? »

Alain Brossât.

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