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Italie : Deux référendums contre le droit à l’avortement

Cahiers du féminisme, n° 16, été 1981 · p. 34-36 · 2 088 mots

Le 17 mai prochain, les électeurs et électrices italiens sont appelés à se prononcer sur deux référendums qui remettent en cause les acquis de la loi 194 sur l’interruption volontaire de grossesse, adoptée en juin 1978. Si le référendum du Parti radical (voir encart) aggrave la situation des femmes, c’est évidemment le référendum du Mouvement pour la vie qui représente le danger le plus grave, tant par son contenu que par les forces sociales qui le soutiennent.

Le danger est réel de voir annuler ce qui est à juste titre considéré comme une conquête des femmes, malgré les limites de la loi 194. Cette attaque fait partie d’un plan d’ensemble de la bourgeoisie visant à frapper toutes les conquêtes arrachées par les luttes ouvrières et celles des femmes au cours de cette dernière décennie (attaque à l’emploi, à l’échelle mobile des salaires, à l’avortement). Une défaite sur la question de l’avortement serait donc non seulement un coup très grave porté aux droits des femmes, mais également le signal pour la bourgeoisie qu ’elle peut attaquer sur d’autres terrains.

La lutte contre cette attaque est rendue plus difficile par la situation politique extrêmement précaire que connaît l’Italie. La Démocratie-chrétienne (qui est contre la loi 194) gouverne actuellement avec des partis laïcs (avant tout le Parti socialiste) qui sont favorables à l’avortement. Elle né veut donc pas se lancer en tant que telle dans la bataille afin de préserver ses alliances du moment. Mais cette « passivité » de la D.-C. ne doit tromper personne: elle a en effet à son service tout l’appareil de l’Eglise catholique : 60 000 prêtres, 150 000 religieuses, 30 000 paroisses, Famiglia Cristiana, le journal le plus vendu du pays, des organisations regroupant plus d’un million d’adhérents. Et bien sûr, le Pape, qui, de toute évidence, préfère s ’occuper des humains, nés ou à naître, plutôt que des âmes. Il multiplie les meetings et les interventions sous les prétextes les plus divers, tandis que le Mouvement pour la vie fait une campagne capillaire, pour effrayer les électeurs : il distribue un matériel, produit par un groupe international de médecins, qui tend à montrer que les foetus sont des êtres vivants ; on a même vu des représentants de ce mouvement arriver dans des réunions publiques avec des foetus dans leur poche !

Face à cette campagne orchestrée par la réaction, on ne peut que remarquer l’absence de toute campagne de masse tant des organisations ouvrières que du Mouvement des femmes.

Nous avons demandé à une camarade de l’intercatégorielle de Turin de nous présenter l’état de la mobilisation et les difficultés rencontrées dans cette campagne.

Ebe travaille à la FIAT-Mirafiori depuis 1978. Elle y est entrée sur la base d’une bataille syndicale pour l’embauche prioritaire des femmes inscrites sur les listes de chômage après l’adoption, en 1977, de la loi sur la parité des droits au travail. Elle fait partie des 23 000 travailleurs mis au chômage technique durant deux ans par la direction de l’entreprise.

• Ce qui frappe, quand on a connu les gigantesques mobilisations de 1977/1978 pour la libéralisation de l’avortement, c’est l’aspect totalement routinier, « électoral », de la campagne actuelle ; aucune initiative de masse, aucune mobilisation centralisée...

R. -En effet, on est dans une situation critique. Les partis politiques qui se disent favorables à la loi 194 ne font strictement rien. Le PSI qui est au gouvernement ne veut, bien sûr, pas envenimer ses rapports avec la Démocratie-chrétienne. Mais c’est la même chose pour le PCI qui prétend mener une bataille d’opposition contre ce gouvernement. Il avait opéré une certaine mobilisation à la fin de l’année passée pour faire pression sur la Cour constitutionnelle afin qu’elle ne valide pas les référendums.

Mais, quand il a été clair qu’ils seraient soumis au vote, il n’a plus rien fait. Seulement dans la dernière période, il a mis en route son appareil électoral comme il le fait pour n’importe quelle élection locale. Il a tout fait pour ne pas voir se développer un mouvement de masse sur cette question. Il est facile de comprendre ses raisons : il y a une contradiction évidente entre sa prétendue défense

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Histoire d’A., roman photo réalisé par l’Intercatégorielle

Histoire d’A., roman photo réalisé par l’Intercatégorielle.

de la loi 194 et sa défense de l’austérité. L’austérité, cela signifie la réduction des dépenses publiques, en premier lieu dans le domaine de la santé, et donc des moyens nécessaires pour appliquer la loi sur l’IVG. Un mouvement de masse des femmes ne pouvait manquer de soulever ce problème de la faiblesse des moyens mis à la dipo-sition des hôpitaux qui a été une des raisons principales (avec l’objection) des limites de l’application de la loi. Il fallait donc l’empêcher et ne proposer aucune mobilisation.

Cette passivité est encore plus criante au niveau de l’Union des femmes italiennes, l’UDI, liée au PCI. Cette organisation a participé activement aux luttes des femmes ces dernières années et s’est montrée très réceptive aux thèmes féministes à tel point qu’elle est paralysée par une crise similaire à celle qui bloque le mouvement...

• Justement, l’autre grand absent de cette campagne c’est le Mouvement des femmes.

R. -Oui, c’est une situation très paradoxale. Le Mouvement des femmes, qui avait été si puissant et riche, est entré dans une crise profonde au moment où il enregistrait des victoires non négligeables (malgré des limites évidentes) : la loi sur l’IVG et celle sur la parité des droits au travail. C’était là le reflet d’une crise qui touchait, plus en général, tous les mouvements de radicalisation après l’échec de la gauche aux élections de juin 1976, et l’absence de débouché d’ensemble. Ce qui est également paradoxal, c’est que l’on ne peut pas parler d’une crise du « féminisme », mais du mouvement, c’est-à-dire de sa forme organisée, d’un cadre de mobilisation un minimum coordonné. On assiste à un éclatement total de cette réalité, un retour aux groupes d’autoconscience, un rejet de la politique avec un grand P, alors que la conscience féministe, même vécue à un niveau individuel, est très vivace. Les mobilisations du 8 Mars l’ont montré : pour « leur » journée, les femmes sont descendues massivement dans la rue (40 000 à Rome), mais sans mettre en avant de bataille ou de revendication particulière.

Pourtant une autre réalité existe. En effet, le Mouvement des femmes est entré en crise au moment où, après l’adoption de la loi sur la parité, il y a eu une entrée massive des femmes dans les entreprises, celles-ci ont très vite commencé à lutter en tant que travailleuses et en tant que femmes, mais dans le cadre syndical, car elles ne voyaient pas de référence dans le Mouvement des femmes. Elles ont participé massivement aux luttes ouvrières. Ceci a été, en particulier, une des caractéristiques de la lutte à la FIAT : les femmes étaient en tête de tous les cortèges, de toutes les initiatives.

• Parles-nous plus précisément de votre activité de femmes travailleuses et de votre intervention dans la campagne avortement.

R. -Il y a eu un essor vraiment important de la lutte et de l’organisation des femmes dans les usines et dans le syndicat, ce qui a permis de développer le travail fait dans l’Inter-catégorielle depuis des années déjà. Le journal que nous faisons, L altra metà della fabbrica (L autre moitié de l’usine) en est le reflet. On y trouve abordé tous les problèmes qui nous concernent en tant que femmes travailleuses : avant tout, l’emploi et l’avortement. Les 10 et 11 mars derniers, nous avons organisé la Première Conférence régionale intercatégorielle des femmes CGIL-CISL-UIL à Turin. Cela a été un réel succès ; pâr la participation d’abord : on a pu voir que des Intercatégorielles étaient apparues dans d’autres secteurs que la métallurgie, dans les chemins de fer par exemple. La conférence était centrée sur l’emploi.

Il y a eu un débat particulièrement intéressant sur le part-time qui a mené la conférence à se prononcer contre cette forme de travail au rabais pour les femmes et à discuter de la

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE réduction du temps de travail pour tous.

Mais, le plus intéressant, c’est sans doute que dans toutes les commissions (emploi, qualité du travail, horaire, santé) la question de l’avortement a été abordée. L’assemblée a adopté une motion contre les deux référendums et a demandé au syndicat qu’elle soit distribuée sur tous les lieux de travail.

Mais les sommets syndicaux ont opposé un blocage à cette initiative. Les quelques assemblées qu’il y a eu dans les usines sur les référendums ont été organisées sur initiative de la base, des conseils d’usines, et la motion n’a pas été distribuée partout comme promis. Il faut dire que la direction syndicale unitaire n’a pas pris position contre les référendums, n’a pas donné d’indication de vote sous prétexte de ne pas tendre les rapports avec la composante catholique du syndicat. Pourtant, une centaine de syndicalistes catholiques ont appelé, eux, à voter contre les référendums.

Lace à ces blocages, en tant qu’intercatégorielle, nous nous sommes lancées dans la campagne ; nous avons participé aux réunions de la Casa della Donna en proposant des initiatives : matériel de propagande,

68% Pour le droit à l’avortement

Malgré l’attentat récent contre le Pape, malgré la mobilisation sans précédent de l’Eglise pour convaincre les électeurs italiens d’abroger la loi actuelle sur l’avortement, malgré la faible mobilisation à l’inverse des organisations ouvrières, malgré tout donc, la loi sur l’avortement sera maintenue. C’est une première victoire que viennent de remporter les partisan(e)s de la libéralisation de l’avortement ; il reste encore à abroger les clauses restrictives de cette loi. La lutte est donc loin d’être terminée...

cortège des femmes lors de la manifestation du 1er Mai et accélération de la mobilisation dans les deux dernières semaines. Ce qui est intéressant, c’est que, par nos explications et nos propositions d’initiative, nous avons réussi à faire participer à la mobilisation de nombreuses femmes qui ne voyaient plus l’intérêt de lutter collectivement. Je crois que cela nous montre la voie à suivre pour reconstruire le mouvement.

• Une dernière question : est-ce que vous vous contentez de défendre la loi actuelle qui a quand même de nombreuses limites ?

R. -Non. Nous disons : défendre, appliquer et améliorer la loi 194. Défendre ses acquis pour ne pas revenir à la situation dramatique antérieure ; se battre pour son application, c’est-à-dire pour que les hôpitaux aient les moyens matériels de l’appliquer ; l’améliorer : en particulier, pour contourner la clause de l’objection de conscience (qui est présentée ici comme un droit démocratique), nous demandons que les hôpitaux dont le personnel est objecteur embauchent également du personnel non-objecteur ; l’amélioration c’est également demander que les mineures aient les mêmes droits que les femmes de plus de 1 8 ans.

« L’aatre moitié ée l’osine », journal des femmes de la Fiai i Tarin.

« L'autre moitié de l'usine », journal des femmes de la Fiat à Turin

La loi 194 sur l’interruption volontaire de grossesse

Elle autorise l’avortement durant les douze premières semaines de la grossesse en considération de la santé physique et psychique de la mère, de sa situation familiale, sociale, économique, de malformations possibles du foetus. La décision finale appartient à la femme. L’avortement doit être pratiqué dans les hôpitaux publics, il est remboursé par la Sécurité sociale.

Après les douze premières semaines, l’avortement est autorisé en cas de risques pour la santé physique et psychique de la femme et de malformation du foetus.

Les mineures doivent, pour avorter, avoir l’autorisation des parents ; si ceux-ci la refusent, elles peuvent s’adresser au juge de tutelle des mineures qui peut l’autoriser.

La loi reconnaît le droit à l’objection de conscience, non seulement pour les médecins directement concernés, mais pour tout le personnel hospitalier.

Référendum du mouvement pour la vie

Il demande la suppression de tous les articles de la loi qui rendent l’avortement possible. La femme ne pourra plus désormais interrompre sa grossesse qu’en cas de danger grave pour sa santé physique. C’est le retour à la situation antérieure.

Référendum du Parti radical

Il part de motivations totalement opposées (libéraliser totalement l’avortement) mais entraînerait en fait une aggravation de la situation des femmes. Il propose de supprimer les articles concernant la procédure que doit suivre la femme pour avorter, de même que l’article qui dit que les hôpitaux publics sont obligés de pratiquer l’avortement. Par contre, il ne dit rien sur l’objection de conscience. Ceci signifie que l’objection sera massive dans les structures sanitaires publiques et que sera réouvert le « marché libre » de l’avortement.

Notes

  1. Turin, le 2 mai 1981.

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